CHAPITRE VII
Ne pas se troubler des fautes d’autrui.
Vous avez du zèle , vous aimez le bon ordre ; la gloire de Dieu vous intéresse vivement : après elle et votre salut éternel , rien ne vous touche autant que celui de votre prochain : l’ardent désir que vous en avez, fait que chacune de ses fautes vous perce de plusieurs traits, parce qu’elle blesse et celui qui la commet , et plusieurs de ceux qui en ont la connoissance. Utile disposition , si vous savez la régler : ardeur nuisible et pour vous et pour autrui, sî vous vous y livrez sans mesure. Outre la perte, de la paix, la charité, comme dit saint François (1), sera infailliblement altérée et en vous et en votre prochain , si votre zèle contre ses fautes se tourne en courroux contre lui. Vous ne sauriez donc trop vous prémunir contre les agitations
(i) Chay. 7 de lu Règle (Us Frères- Mineurs.
DE LA TAIX INTÉRIEURE. 5s<S
et le feu d’un zèle ardent et impétueux, au milieu duquel le Seigneur n’habite pas (1) , et où toutefois des yeux offusqués par l’impatience ne croient apercevoir que lui seul. Le zèle qui plaît au Seigneur est celui qui , semblable à un doux zéphyr , adoucit et purifie sans émotion , sans bruit et sans danger (2). Plus donc le vôtre s’enflamme, plus il vous semble que le mal qui l’irrite est grand, et qu’il faut vous y opposer d’abord et de toutes vos forces, plus vous devez vous en méfier, et vous tenir en garde contre ses saillies; parce que vous avez lieu de craindre que ce feu ne vienne pas de Dieu, que sa sombre lueur ne vous fasse paroître les objets tout autres qu’ils ne sont , et qu’il ne vous fasse donner dans des travers qui augmenleroient le mal, bien loin d’en accélérer la guérison. Ajoutez à cela que ces grands mouvemens feroient perdre à votre ame cette assiette où Dieu la veut, et dont le démon s’efforce toujours de la tirer, même sous les plus beaux prétextes.
Si cet ennemi rusé , qui vous observe
(1) Zelo zelatus sum— . Non in spiritu Dorainns* non in commotione Dominus, non in igné Dominut. 3. Rcg. 19. v. 10, 12.
(2) Et post igneni sibilus aur» tennis. Ubi suprd.
Pair inter- 28
continuellement , vous voit porté à celte indignation , il vous pressera sans cesse de ce côté-là , sachant bien qu’il y gagnera toujours contre vous, et qu’à l’égard de votre prochain, du moins il n’y perdra rien, ta colère de V homme n'opérant point ta justice de Dieu (1). Sans que vous vous en aperceviez , vous deviendrez semblable à ceux dont vous ne sauriez approuver la conduite, qui n’ont jamais de repos ni au dedans ni au dehors , et dont le zèle dévore le corps aussi-bien que le cœur, parce que les agitations qu’il leur donne détruisent également la santé de l’un et la paix de l’autre.
Chacun doit porter son fardeau : voudriez-vous vous charger de celui de tous les autres ? Mais encore croyez- vous ramener l’ordre par le désordre de votre passion , et corriger les fautes de votre prochain par les vôtres ? L’hypocrite même que Jésus-Christ condamne dit modestement : Mon frère , souffrez que j'ote de votre œil une paille que vous y avez.
Et vous vous ferez un mérite de l’arracher brusquement, avec autorité et avec vio-
(i) E pitre de S. Jacques, chap. i, v. 20.
lence I Vous aigrissez le mal de votre prochain au lieu de le guérir, et par votre emportement la correction détruit la vertu qui la commande* La vertu est patiente et douce (1), et votre zèle est inquiet et amer. « Celui-ci ne peut pas plus conduire à » celle-là , qu’une eau salée n’en peut ren-
> dre une autre douce , comme dit l’apô-
* tre saint Jacques (2). Si quelqu’un croit » être sage et retenu parmi vous, conti- » nue le même auteur inspiré , qu’il le » fasse voir par une conduite pleine de
* discrétion et de douceur. Si au contraire
> vous êtes animé d’un zèle plein d’amerb tume, qui excite l’indignation dans le » cœur et les contestations dans les pa-
* rôles, gardez-vous bien de vous en glori-
* fier, car ce seroit donner le démenti à » la vérité même. Non , mes frères , cette
* sagesse ne vient pas d’en haut ; elle est » toute terrestre , animale , diabolique :
* car là où est le zèle inquiet et le bruit
* qu’il excite, là régnent l’inconstance et
* toutes sortes de désordres. La sagesse » qui vient d’en haut , la voici : c’est celle » qui est retenue, amie de la paix , mo-
(1) Caritas patiens est, benigna esL 1 Cor. i3. v. 4. (a) Sic nec salsa dulcem pot est facere aquam. Ef ). lattob. 3. v.
» deste, insinuante, pleine de déférence » pour les gens de bien , et de compassion » pour les méchans ; qui est chargée de • bonnes œuvres , et qui juge de tout avec » la dernière simplicité. Yoilà les fruits de » la véritable justice , qui se sèment dans » la paix , et qui ne sont que pour ceux » qui cultivent la paix. »
Vous ne devez donc avoir que de la compassion pour les fautes de vos frères, et de l’indignation que contre le zèle amer dont vous vous sentez animé. De la compassion pour les fautes de vos frères ; car ils en sont tout-à-fait dignes s’ils pèchent par ignorance , puisqu’ils ne connoissent pas le bien : mais s'ils pèchent par malice, leur état est encore plus déplorable, puisqu’ils se rendent plus coupables, connoissant le mal qu’ils font et le bien qu’ils devroient faire. Réservez, au contraire, votre indignation contre le zèle impétueux qui vous dévore , puisqu’il est ordinairement une production de l’orgueil et de la présomption. L’humilité porte dans l’ame la douceur et la paix (1).
(i) Jugis pax cum humili ; in corde autem superbi solu* et indignatio frequeus. J mit, Chris ti, lib. x. c, 7.
§. III
J’ai dit au chapitre précédent, qu’il y avoit de l’amour-propre à 11e pouvoir supporter ses propres foiblesses. Il y en a bien plus encore à 11e pouvoir supporter celles d’autrui. S’il y a quelquefois de l’imperfection à vouloir être parfait, il y en a toujours à exiger rigoureusement la perfection des autres. Le zèle qui veut corriger tous *es abus, est lui-même un grand abus. Il y en a de presque insurmontables : l’on s’efforceroit en pure perte de les réformer par une activité déréglée et par un ministère sans vocation. Il en est même d’utiles qu’il seroit dangereux de retrancher d’abord. Tel , par exemple , est l’attache* ment trop fort et trop naturel qu’auroit un foible commençant pour un homme plus avancé dans la perfection qui le soutient. Lui ôter son appui avant qu’il soit en état de s’en passer , c’est ôter à un enfant sa gouvernante qui le conduit par la lisière : on veut qu’il marche seul, il tombe et il se blesse. Telle est encore une certaine roideur qui éloigne une jeune personne des compagnies dangereuses pour sa fragilité. Tels certains petits excès d’autorité dans celui qui est environné de délices qui
l’amolliroient. Telle une régularité inflexi* ble dans celui qui porte dans son caractère un violent penchant pour l'inconstance.
§. IV
It est donc des défauts utiles ; mais il est rare que la correction subite et prématurée le soit aussi. Il faut beaucoup de jugement et d’expérience pour discerner ceuxlà et pour diriger celle-ci; et cependant tout le monde s’en croit capable. Il n’est pas d’homme rempli de défauts qui n’en voie dans les autres , quelque vertueux qu’ils puissent être , et qui ne se croie en droit ou de les reprendre ou de les critiquer, sans faire attention qu’il s’expose lui-même à une plus juste correction ou à une plus judicieuse critique. Il faut, pour ainsi dire , être parfait pour faire voir aux autres qu’ils ne le sont pas ; mais il faut l’être en effet pour les conduire à la perfection. La correction , si elle n’eet longtemps méditée autant que la nature du mal peut le permettre , et si elle n’est préparée par la prière , aura le plus souvent la passion ou pour principe ou pour effet. Dans les premiers mouvemens de notre activité , que notre illusion déguise sous le nom de zèle, nous nous troublons, nous
troublons les autres ; nous brouillons tout ; nous blâmons , nous louons sans discernement , sans mesure ; nous choquons ceux que nous prétendons corriger , et dont il auroit plutôt fallu gagner l’affection. Dans cette confusion, nous ne savons choisir ni les moyens de nous insinuer , ni les paroles ni les gestes pour nous expliquer comme il faut; tout n’est que feu, qu’aigreur que dépit de part et d’autre.
Les anciens solitaires, ces hommes d’une vertu consommée, méditoient long-temps, consultaient entre eux, concertaient sagement les moyens les plus doux pour corriger un de leurs frères, dont la sainteté devoit inspirer tant de confiance à leut zèle, si elle n’eût imprimé encore plus de respect à leur discrétion. Ils usoient de ménagemens lors même qu’il ne s’agissoit que de fautes très - légères , dont la correction devoit plus flatter qu’offenser celui en qui l’on ne voyoit que ces imperfections à reprendre. Nous, au contraire, nous faisons rougir ceux que nous repre nons en appuyant sur la grièveté de la faute qu’ils ont commise , que nous exagérons même contre les règles de la pru-
55 u PRATIQUE
dence : nous ne manquons pas de nom prévaloir de ce qu’elle est encore toute récente, et nous déconcertons par des reproches animés, sans ordre et sans égard , de foibles commençans qu’il faudroit plutôt encourager par des éloges. Ce qui est encore plus déplorable , c’est qu’après avoir excité du trouble sans aucun fruit , on va tout satisfait de soi-même , s’applaudir en secret, et encenser ce zèle imprudent dont on fait son idole (1) : et souvent ceux qui s’ingèrent à faire ainsi des leçons de vertu et à en venger les outrages, ne sont encore que des novices dans la perfection (2), Il 11’y a même guère que ceux-là qui tombent dans cette imprudence, parce qu’ils sont ordinairement et plusardens et moins éclairés. La véritable et parfaite justice est pleine de compassion et de charité; mais celle qui est fausse ou imparfaite ne montre que de l’indignation et du dédain (3),
S- vi.
Faites de sérieuses réflexions avant que de reprendre, et vous vous épargnerez des
(1) Idolum zeli. Ezcch. 8. v 4*
(2) Idolum zeli in ipso introitu. Ibid.
(3) Yera justitia compassionem habet , falsa justitU
dcdignalionem Gre%. hom , 34* in F.vang*
DE LÀ PAIX INTÉRIEURE. 333 émotions fâcheuses en reprenant , et des retours aflligeans après avoir repris. Voyez si ce qui vous paroît un défaut et un grand défaut , n’est pas une simple faute et une faute assez légère, où la foiblesse et la surprise ont plus de part que la malice et la réflexion. Attendez que le temps vous fasse connoitre si l’habitude , si le scandale, si les suites dangereuses de celte faute sont aussi importantes que votre première ardeur vous le représente. C’est une faute de réflexion, de malice, d’habitude. Soit : elle est d’une nature à ne devoir pas être tolérée : mais l’occasion la plus propre de s’élever contre cet abus est-elle celle qui se présente maintenant ? Dieu vous a-t-il destiné aie corriger? En vo}rezvous tous les moyens, pour choisir le plus doux et le plus convenable? Etes -vous exempt de ce défaut comme il faut l’être , pour que la récrimination ne soit pas le seul fruit de votre zèle ? Est-ce le défaut qui doit être corrigé le premier dans la personne que vous allez reprendre ? N’estce pas peut-être, non le plus nuisible pour elle ou pour les autres , mais le plus choquant pour vous , qu’il intéresse par quelque endroit ? De quelle paix ne jouiroiton pas si l’on faisoit toutes ces réflexions ]
334 PBATIQCB
et quel avantage ne retirerions-nous pas de la conduite de notre prochain, quelque imparfaite qu’elle fût, si chacun de ses manquemens nous ramenoit ainsi aux règles de la prudence !
§. VIL
Vous, qui ne pouvez conserver la paix de l’ame, à la vue des imperfections des autres , vous allez la chercher loin des imparfaits, en vous retirant du commerce des hommes. Vous faites voir par là que vous êtes très-imparfait vous-même, et que par conséquent vous portez toujours avec vous ce que vous voulez éviter. Vous fuyez donc en vain, et le trouble vous accompagnera jusqu’au fond des déserts. Le solitaire qui ne peut avoir la paix dans son monastère avec ses frères, ne peut l’avoir dans le désert avec sa cruche. Restez avec vos frères, quoiqu’ils ne soient que des hommes, puisque vous n’êtes pas vousmême un ange. S’ils conviennent avec vous sur les règles des mœurs, s’ils s’en écartent par foiblesse plutôt que par habitude, s’ils louent votre exactitude bien loin de la blâmer, si leurs fautes ne portent directement que sur vous, et sur les saintes lois seulement par contre-coup ,
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 335 Votre amour-propre sera celui qui perdra le plus à leur compagnie. Ceux qui vous paroissent et qui sont peut-être en effet les moins pieux et les moins traitables * vous sont, à certains égards, plus utiles que les plus sociables et les plus vertueux. Avec ceux-ci notre amour-propre trouve son compte; il se nourrit et se fortifie des égards qu’on a pour lui , et de l’affection qu’on lui témoigne ; il s’applaudit de la profonde paix dont il jouit , sans faire attention qu’elle vient plutôt des autres que de lui-même : mais avec des personnes d’un commerce difficile, d’une humeur fâcheuse et d’une conduite peu régulière , on apprend à se vaincre et à se renoncer soi-même; ce qui est toujours le plus essentiel de la vertu, et cependant souvent le plus négligé.
Réflexion bien consolante dans les petites peines que nous avons à souffrir de notre prochain ! Moyen bien puissant pour arrêter l’ardeur qui nous enflamme contre ses manquemens ! Ces petites fautes qui nous font gémir, peuvent guérir en nous de grandes imperfections que nous n’y apercevons pas, l’amour de nous-mêmes, la dureté pour les autres, l’impétuosité du naturel, le penchant excessif à suivre nos
idées et nos goûts , et à éloigner de nou* tout ce qui les contrarie. Pourquoi nous révolter des petits défauts que nous apercevons dans notre prochain ? Dieu ne les laisse peut-être en lui que pour être un contre-poids à sa vertu, et encore plus une épreuve pour la nôtre; et il n’atlend que de nous voir tels que nous devons être, pour le rendre tel que nous le souhaitons (1). Ce Père plein de bonté, qui fait entrer les fautes de nos frères dans les desseins que sa Providence a sur nous, ne voit qu’avec douleur l’indignation que nous en concevons contre eux. Ils se rendent coupables, mais ils nous deviennent utiles : recueillons nos avantages avant que de travailler à guérir leurs maux ; et si nous ne pouvons réussir dans le dernier, que le premier nous console. Dans le fond ces défauts ne sont presque rien pour eux , mais ils sont beaucoup pour nous. Quel aveuglement que de négliger ce qui nous intéresse le plus, pour nous occuper de ce qui est moins important !
(i) Cogita quia sic forte raelius est pro tuâ probationeet patientià, sine quâ non sunt multiim ponderanda mérita nostra. îmlU Chrïsti. I. i. c. 16.
s. VIII.
Nous avons tant de péchés, de si grands péchés à pleurer, que nous ne pouvons sans égarement nous occuper des manquemens journaliers des autres. Hypocrite, arrache, avant toutes choses, la poutre de ton œil. Notre zèle est ordinairement si foibie et si lent, que si quelquefois nous retrouvons en lui quelque force et quelque vivacité, nous devons dans ce précieux moment le tourner tout entier sur nous- memes. Nous sommes si imparfaits, que ce n’est pas trop de tout notre temps et de tous nos soins pour notre amendement; et nous avons besoin de tant de moyens pour nous perfectionner , que, s’il étoit permis, nous devrions souhaiter que la malice des hommes se joignît à tous les secours du Ciel. Ce qu’il ne nous est pas permis de souhaiter, Dieu permet qu'il arrive. Réjouissons nous, non pas de ce que les hommes ont de la malignité , ce que nous ne devons pas meme penser facilement, mais de ce qu’elle se tourne contre nous plutôt que contre les autres qui en ont moins de besoin. D’ailieurs, ce qui nous semble une malignité n’est peut-être qu’un penchant qui les
afflige encore plus qu’il ne nous choque : ils le combattent vivement, et ils le surmontent dans cent occasions pour une où iis en sont vaincus. Nos défauts, qui pour le moins sont aussi fâcheux que les leurs, ne les troublent point : ils les supportent avec tant de patience , qu’ils n’en paroissent souffrir que parce que nous en souffrons. Pourquoi donc nos yeux, offusqués par la colère, regarderoient-ils les faiblesses de nos frères comme capables d'effacer toutes leurs bonnes qualités, tandis que le Dieu des miséricordes les leur pardonne en considération de leurs vertus, et des efforts qu’ils font pour se corriger ? Ces réflexions faites à loisir rendroient notre zèle plus retenu et moins incommode , nos corrections plus rares et moins hasardées, notre commerce plus édifiant et moins difficile, et notre paix intérieure plus profonde et moins exposée.
$. IX-
L’exemple de la patience de Dieu devroit servir de frein à l’empressement impétueux qui nous fait perdre la paix. Il voit sans émotion, il tolère sans inquiétude une infinité de maux qu’il condamne toujours sans passion, et qu’il punit dans leur temps
DK LA l'AlX INTÉRIEURS. 33g
•ans se troubler. Dira-t-on que ce Dieu patient ne tolère le mal que dans les réprouvés, sur lesquels il exerce déjà une terrible justice en les abandonnant aux indignes maîtres qu’ils ont choisis, tandis que malgré eux il fait servir à la sanctification des justes la haine qu’ils leur portent ? Que de défauts Dieu ne voit-il pas dans ces justes mêmes, à l’égard desquels ces imprudens censeurs sont inexorables, sans doute parce qu’ils voient bien que la critique maligne qu’ils font de la vertu ne peut retomber sur eux-mêmes : ce sont quelquefois, dans les justes mêmes, des défauts grossiers dont ils rougissent dans la suite; et Dieu non-seulement les souffre en eux, mais encore il ne les leur reproche pas. Il ne les leur découvre que peu à peu , parce que sa sagesse toujours tranquille veut opérer insensiblement. Elle ne dévèloppe leurs misères à leurs propres yeux que lentement, à proportion qu’ils ont corrigé ce qu’il leur en avoit fait connoître; et pour ne point les décourager, sa bonté ne leur découvre la vaste carrière de la perfection qu’ils doivent fournir ; que successivement et à mesure qu’ils avancent. Mais notre ardeur inconsidérée voudroit faire tout à la fois; et cependant c’est
clle-môme qui est le plus grand obstacle à la correction du mal contre lequel elle est si animée. Celui qu’elle nous fait n’est pas médiocre , puisqu’elle nous donne des émotions qu’il n’est pas facile d’apaiser. S’il fallut du temps, du silence et le son d’un instrument au prophète Elisée pour calmer son esprit agile par le mouvemen du zèle le plus légitime, et pour le remettre en état d’entendre la voix de Dieu et de discerner sa lumière (1), changeronsnous facilement en calme l’impétuosité du torrent qui nous emporte, qui étourdit , qui trouble, qui ébranle, qui renverse et qui submerge souvent ce qu’il n’auroit dû qu’arroser ?
Un des plus grands exemples que Jésus- Christ nous ait donnés pendant sa vie mortelle, est celui du support des défauts des hommes. Il a souffert avec bonté les foiblesses, l’ignorance, les jalousies, les disputes ambitieuses de ses apôtres : il les a repris avec douceur de leurs défauts les plus grossiers, que les malintentionnés au- -oient pu taire retomber sur lui : il a attendu avec patience le fruit tardif de se:*
(i) 4 Roit4 I
DB LÀ PAIX INTÉRIEURE. 34 i
Instructions; et il semble avoir choisi ses disciples de la lie du peuple, sans éducation, sans lettres et avec peu de vertu , et les avoir laissés dans cet état pendant tout le temps de sa vie mortelle, pour nous enseigner à vivre en paix avec des gens grossiers, intéressés, timides, et enfin pleins de défauts. Aurions-nous bonne grâce, nous qui sommes chargés de péchés, ou tout au moins remplis d’imperfections, de ne les point supporter dans les autres , tandis que Jésus-Christ les supporte avec tant de bonté dans les hommes qu’il a honorés de sa confiance ? Dieu, tout jaloux qu’il est de sa gloire , souffre avec patience, depuis le commencement du monde, ce déluge de crimes dont il est inondé. Quoiqu’il soit affligé des défauts qu’il voit en nous , dans les autres , et dans ceux mêmes qu’il a le plus comblés de ses faveurs, il les dissimule , et sa paix n’en est pas altérée.
S- xi.
Apres ces exemples , quel sera le défaut que nous ne pourrons pas supporter ? Il en est, à la vérité , quelques-uns qui paraissent insupportables à ceux mêmes qui en sont le plus remplis : mais chacun s’ac-
34 a PRATIQUE
corde-t-il à condamner le même ? Nullement. Nous avons tous une opposition pertonnelle à quelque défaut, comme un penchant particulier pour quelque autre. Preuve certaine du déréglement de notre jugement, comme celui de notre conduite. Ce que nous condamnons le plus n’est pas ce qu’une raison désintéressée nous représente comme le plus condamnable, mais ce dont le subtil amour-propre nous persuade que nous sommes exempts. L’un se révolte contre un manque de raison; l’autre regarde comme un crime l’ingratitude dans les plus petites choses. Celui-ci pardonne facilement une première et une seconde faute, mais les fréquentes récidives poussent sa patience à bout : celui-là fait grâce d’une faute dont on ne cherche pas à se disculper; mais veut-on en excuser une ? dès lors elle lui paroît inexcusable. On en voit qui passent presque tout à certaines personnes, tandis qu’ils frémissent, qu’ils s’emportent contre quelques-uns de leurs manquemens qui sont contraires à l’esprit et aux devoirs de leur état.
Mais quel est de tous ces défauts celui qui ne nous parût pardonnable, si nos réflexions le rapprochoient de nous autant que le fait notre foibîesse ? Sera-ce le man-
que de raison ? Eh ! sommes-nous sans défauts ? et tout défaut n’est-il pas un manque de raison ? L’esprit de l’homme n’est-il pas sujet à s’égarer P II seroit aussi ridicule de s’armer d’indignation contre l’égarement d’un esprit déraisonnable, que contre l’infirmité d’un corps qui boite. Il n’est point de défaut moins connu et moins volontaire, ni par conséquent plus pardonnable , que celui de s’écarter de la raison. Sera-ce l’ingratitude ? C’est, à la vérité , le vice contre lequel nous nous réunissons tous , tant il porte un caractère odieux ; et cependant c’est celui que nous aurions tous intérêt d’excuser, puisqu’aucun de nous n’en est exempt. Il nous est aussi naturel d’être ingrats, qu’il nous l’est d’être amateurs de nous-mêmes jusqu’à rapporter tout à nous. Nous nous attachons au bienfait qui nous est utile, jusqu’à oublier le bienfaiteur, et même à le haïr en quelque façon parce que nous lui sommes redevables ; il est bien rare que nous témoignions quelque gratitude, si la reconnoissance du bienfait ne nous en fait espérer un autre. Les récidives nous révoltent, nous qui ne pouvons réfléchir tant soit peu sur nous-mêmes que nous ne trouvions une opposition continuelle entre nos
pratiques et nos résolutions. On ne mérite aucune grâce > dites -vous, quand on ne veut point s’avouer coupable. Etes-vous donc d’une autre nature que les enfans d'Adam, qui a transmis à tous ses descendons, avec l’inclination au mal , l’art de l’excuser ? Pouvons-nous nous dissimuler que nous avons une forte opposi tion à la honte et à l’aveu sincère de nos désordres ? Ne la retrouvons-nous pas en nous jusque dans le tribunal sacré où nous nous portons pour accusateurs de nousmêmes ? Les fautes contre les devoirs de l’état sont impardonnables ! Eh ! ne péchons-nous pas à toute heure contre les nôtres ? Ne manquons-nous pas souvent de recueillement dans les prières, de sincérité dans les paroles, de fidélité dans les promesses ? Sommes-nous toujours amis zélés, débiteurs exacts, citoyens fidèles ? Combien de fois ne nous sommes-nous pas retrouvés maîtres sans bonté , supérieurs sans condescendance , inférieurs sans égard Peut-être ne sont-ce là que des fautes ordinaires, et que ce qui vous choque dans les autres sont de très-grands défauts. Mais n’est-ce pas le plus grand de tous les défauts que d’être livré au plus grossier amourpropre , et ne savoir pas même qu’il y ait
un amour-propre, ou ne savoir pas le reconnoître lorsqu’il se montre tout entier? Si nous le commissions bien, nous saurions qu’il diminue autant nos fautes à nos propres yeux, qu’il nous grossit celles des autres pour nous préférer à eux; et ainsi après avoir diminué les leurs de la moitié, et doublé les nôtres, nous craindrions encore l’injustice et l’illusion. Au reste il n’y a aucun risque à préférer tout le monde à soi , mais il y en a toujours beaucoup à se préférer à un seul (1)
s. XII.
Je n’ai garde d’inspirer ou d’approuver ici une molle tolérance dans ceux à qui Dieu présente les moyens de corriger ou d’arrêler les méchans, et moins encore en ceux à qui leur état en fait un devoir Que ne puis- je plutôt les porter à préférer un trouble utile à une funeste paix ? Au lieu de s’opposer comme un mur d’airain au torrent du désordre, ils se détournent pour étudier son choc, ou ils s’amollissent pour éviter le bruit. Ils croient faire beaucoup s’ils savent plier à propos , comme
(i) Non nocet si omnibus te supponas; nocet autem phirimum si vei uni te præponas. /mit. Ckristi. 4 i.c. 7.
foibles roseaux , pour n’étre pas entraînés , eux qui devroient faire tout plier sous le poids de leur ministère. Ils veulent la paix avant toutes choses, au lieu qu’elle ne doit venir qu’après le devoir. Malheur à cette paix ! C’est celle des faux prophètes , qui ne voulant point s’exposer à la malice ou à la dérision des méchans, les laissent jouir tranquillement de leurs désordres, et qui préfèrent un nom de modération et d’anges de paix, qui leur nuit autqnt qu’à ceux qui le leur donnent, à la confusion que les méchans attachent au zèle qui les veut sauver, mais que les vrais ministres de Jésus -Christ recueillent avec joie, comme le précieux apanage de leur divin ministère (1). Les véritables anges de paix pleurent amèrement de ce que ceux-ci ne pleurent pas (2). Ce que j’inspire donc, c’est la paix intérieure, qui , se possédant toujours, sait prendre le temps et les mesures propres pour reprendre avec îruit, et qui du moins en retire toujours
(1) Dicentes, Pax, pax, cùm non esset pax. Con- Kisione non sunt confusi , et erubescere nescierunt Jercm. 8. v. n et 12.
Est confusio adducens gloriam et gratiam. Eccli. 4*
(a) Àngeli paeis amarè flebunt. /xl 33. r. 7.
de grands avantages , qui consistent dans la mortification des passions ; et ce que je blâme , c’est le zèle impatient d’un naturel indompté , qui fait d’un égal un téméraire , et d’un supérieur un turbulent.
S- XIII
Ne laissons donc pas troubler la paix de notre ame par le chagrin de voir les défauts du prochain , et par l’impatience de les corriger. Lorsque nous en venons à la correction que nous sommes autorisés à faire, lorsque notre activité s’est émoussée avec le temps par nos réflexions , et que nous avons tout médité devant Dieu, observons de près tous nos mouvemens , pour ne pas laisser troubler la paix de notre cœur ; pesons toutes nos paroles , réglons toutes nos manières , pour ne pas la troubler dans les autres. Parlons peu. Une parole qui part du fond de la modestie, du recueillement et de la charité, dit tout et fait beaucoup ; mais un gsand nombre ne fait qu’offusquer, et n’opère rien ; c’est une ardeur qui s’évapore. L’on sent d’abord tout ce que vous voulez dire , et ce qui vous oblige de le dire. Ne vous épuisez donc pas sans nécessité, et avec risque 4à étaler toutes vos pensées , lorsqu’une
seule parole est quelquefois de trop. Si vous trouvez quelque résistance , paroisses ne pas vous en apercevoir, et ne pensez pas que vous ayez perdu votre peine. La terre qui résiste à la charrue n’est pas la plus stérile ; le grain qu’elle engloutit et semble anéantir, germera dans son temps.
L’amour naturel de l’ordre est ordinairement trop actif; l’amour de Dieu et du prochain est toujours tranquille (1). Préférez le dernier au premier. Ce que vous pourrez dire utilement sur le don de l’instruction , gardez-vous bien de le dire sur celui de la correction , qui a toujours quelque chose de rude. L’instruction , qui l’emporte sur la correction , le cède au conseil, et le conseil à l’exemple. On ne parle jamais trop, et on ne parle guère sans quelque fruit quand on ne parle qu’aux yeux. Instruisons, conseillons, reprenons par nos pratiques : c’est l’instruction la plus modeste, le conseil le plus efficace, la seule correction dont personne ne peut être offensé. Opérons, avmt que de dire aux autres qu’il faut opérer.
Le grand secret pour ne pas reprendre les défauts de notre prochain au préjudice
(i) Carilas patieps est , bcuigna est... non iuflütur. x Cot'inth. i3. y. 4.
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 54g
de la paix de notre ame , mais pour nous rendre toujours utile la correction qui l’est rarement à autrui , c’est d’observer la pratique que S. Grégoire dit être commune à tous les justes (1). Humilions-nous au dedans de nos propres fautes , tandis qu’au dehors nous reprenons celles des autres • pensons que celles-ci sont beaucoup moindres que celles-là. Ce sera souvent avec vérité , et toujours avec utilité que nous le penserons. Cette idée répandra dans nos âmes une douceur qui corrigera le venin de la suffisance et qui guérira l’enflure de l’autorité , et sur nos paroles et nos manières un air de candeur , de charité et de retenue, qui gagnera notre prochain. Supportons du moins avec une gaieté apparente ce qui nous déchire le cœur. Cette pratique est surtout nécessaire , dit saint Augustin , lorsque celui qui est repris , ayant la coutume à opposer à notre avis , se croit autorisé à le rejeter avec indigna tion , comme une téméraire singularité.
(i) Justi, et si foris increpationes per disciplina ru exagérant , intùs tamen dulcedinem per caritatem servant. Præponunt sibi in animo ipsos plerumquè quos corrigunt ; meliores exisîimant ipsos quoque quos judicant. Quod videlicet agentes , et per disciplinant subditos , et per humilitatem eustf ’iunt semet ipsos. S. Greg. Hom. 3 4. inEvang,