‹ Traité de la paix intérieureChapitre 84 sur 93 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Liberté intérieure opposée à V esprit de contrainte.

Si la ferveuî est nécessaire , la liberté intérieure l’est davantage. La contrainte qui détruit celle ci , même pour entretenir celle-là, n’est qu’une source de troubles et une pure illusion. Rien de si tranquille , de si susceptible des mouvemens de la grâce , de si prompt à les seconder , qu’une ame uniquement attachée à la volonté de Dieu , qui loin de nous gêner intérieurement cf de nous rendre esclaves, nous con-

duit à la liberté des enfans. Cette ame est douce , simple, modeste , pliante , sociable, unie , toujours disposée à l’oraison. Mais dans la contrainte nous sommes roides, inflexibles, chagrins, pleins de hauteur, dévots par système et par méthode , plutôt que par grâce et par fidélité. Comme la liberté vient de notre application unique à la volonté de Dieu , et de son amour qui nous conduit, la contrainte vient de rattachement à notre volonté , et de l’amourpropre qui nous égare. C’est ce qui nous donne cet arrangement invariable , ce maintien forcé , cette mesure dans les mouvemens, que j’appellerois presque une dévotion cadencée; ces manières composées , précieuses , gênées, puériles et tout-à-fait vaines, qui déplaisent à Dieu, et qui n’édifient pas beaucoup le prochain , lorsqu’elles viennent à se rendre sensibles.

C’est l’illusion ordinaire des jeunes dévots, si entêtés de cette économie intérieure et extérieure, qu’ils se révoltent contre ce qui la dérange le moins du monde , et qu’ils sont prêts afors à tout abandonner , comme s’ils perdoient tout avec elle ; et parce qu’elle souffre des atteintes continuelles au dedans et au dehors , ils ne possèdent jamais la paix Saint François de Sales peint

DK LA. PAIX INTÉRIEURE. 4*7 d’après nature cet esprit de contrainte (i).

On vous interrompt fréquemment ? On vous force délaisser, de différer ; de suspendre vos exercices ? Votre règle de conduite vous échappe à tout moment ? Ici des affaires, là des bienséances, partout des assujettissemens et des distractions ? C’en est fait de votre paix intérieure, si vous la faites dépendre des exercices de votre piété. Vous la conserverez parmi ces mouvemens, si elle a pour fondement la liberté de votre ame. Qu’on aille et qu’on vienne autour de vous, que l’on vous pousse et que l’on vous repousse, qu’on vous tourne en tout sens ; si vous êtes fidèle sans être esclave , vous ne perdrez que la contrainte dans toutes ces agitations ; vous y gagnerez la liberté de l’ame, et le repos intérieur sera le fruit de cette liberté. À force d’être froissé vous deviendrez souple. Vous aurez la paix au milieu de ces troubles extérieurs : poursuivie sans relâche au dehors, elle se renfermera dans le fond de votre ame. A l’homme purifié , vide des créatures et désabusé de lui-même , il ne faut que de l’oidro de la retraite

(t) LtUre i. A a,

et du silence. C’est ce qui lui est ordinairement nécessaire , quoiqu’il sache s’en passer. A celui qui n’est pas encore mort à lui-même, l’importun est plus utile que ’homme discret; le dérangement involontaire, plus que l’ordre symétrisé; et un directeur qui sait être austère, plus que celui qui ne connoît que la douceur. A une terre toute préparée il ne faut plus que de bon grain ; à celle qui n’a pas encore eu ses façons , il faut le soc et la herse.

S- in

Vous vous êtes trop livré à votre ferveur, et vous en êtes affaibli et gêné. Vous êtes entré dans les celliers peut-être de votre naturel plutôt que de l’époux, et vous vous y êtes livré à toute votre avidité. Vous avez trouvé du miel, vous eu avez mangé avec excès , et il vous donne des nausées (1). Ce rassasiement vous fait perdre le repos de i’ame (2). Vous n’avez plus cette agilité d’ame, cette liberté d’esprit, celte délicatesse de sentiment qui vous rendoienl prompt à tout, et susceptible des moin-

(i) Mel iuveuisti; comede quod sufficit libi, ne forte taliatus evomas illud. Prow 4. v. iC.

(*) Saturitas divilis non sinit eum dormire. EecL 5,

dres impressions de la grâce. Vous n’êtcs pas sans mouvement ; vous n’en avez peutêtre que trop; mais il est impétueux et forcé 9 et incapable de céder à un autre mouvement plux doux et plus pur. Sortez, promenez-vous, faites un peu «d’exercice pour digérer cette plénitude ; et n’oubliez pas à l’avenir que la paix intérieure ne se conserve que dans la sobriété. La sérénité de l’ame est préférable aux goûts de la ferveur. L’époux invite lepouse à la douceur du printemps, et non aux feux de la canicule (1). Le vin qu’il donne est tempéré (2) ; et quand il fait boire jusqu’à la sainte ivresse, elle ne produit que le doux repos de Famé et le tranquille mouvement du cœur (3).

(1) Propera et veni... Jàm enim hiems transiit , flores apparuerunt , vox turturis audita est , (icus protulit giossos suos , viueæ florentes dederunt odorem suum. Cant, Cant, a.

(a) Bibite vinum quod miscui vobis. Prov. 9. v, 5.

(3) Bibite et inebriamini , carissimi. Ego dur mio , *or œcum vigiîat. Cant. cant. 5.

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