‹ Traité de la paralysie générale des aliénésChapitre 10 sur 126 · ARTICLE I · texte numérisé non relu

ARTICLE I

PÉRIODE PRODROMIQUE

Les prodromes des maladies sont « les phénomènes qui se présentent depuis l'instant où les fonctions ne s'exercent plus comme dans l'état de santé jusqu'à celui où la maladie commence i>.

Telle est la définition de Chomel. Si nous voulons l'appliquer à ce qui concerne la paralysie générale, il nous faudra résoudre deux questions.

4* Quelle durée peut avoir la période prodromique?

2* A quel moment peut-on dire que les fonctions ne s'exercent plus comme dans l'état de santé : en d'autres termes, quel est le début de la période prodromique et quels sont les phénomènes propres à cette période ?

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La solution de ces deux questions présente des difficultés considérables, mais leur importance est plus considérable encore ; en effet reconnaître la période prodromique de la paralysie générale serait se mettre dans les meilleures con* ditions pour empêcher la maladie. A l'heure qu'il est, on peut, par un traitement bien dirigé, améliorer singulièrement l'état des paralysés généraux sinon les guérir, lorsqu'on a l'occasion de les soigner au début de la maladie confirmée. Que serait-ce s'il était donné de prévoir la maladie trois mois, six mois même, avant son apparition ! La chose pour le moment est à peu près impossible, mais il ne faut pas désespérer de l'avenir; il faut accumuler des matériaux et serrer de près les observations, et tout d'abord tracer un cadre pour nettement déterminer ce qui appartient à la période prodromique et ce qui n'est pas de son domaine.

Or, résoudre les deux questions que nous avons posées au début de cet article, c'est précisément tracer ce cadre ; commençons par le plus facile de ces problèmes.

Première question. — Quelle durée est-il raisonnable d'accor^ der à la période prodromique lorsqu'elle existe dans la paralysie générale? Il est impossible de donner une solution à cette question : il est des individus qui côtoient la folie pendant un grand nombre d'années ; Morel a pu dire avec raison que parfois l'incubation durait toute la vie.

Nous avons eu récemment une malade qui toute sa vie avait été originale, excentrique; sa conduite était irrégulière, elle avait fait la honte et le malheur de sa famille, et elle arriva jusqu'à soixante-dix ans sans pouvoir être qualifiée d'aliénée ; à soixante-dix ans elle eut un accès maniaque qui se termina rapidement par la mort, et qui était en rapport avec des raptus méningés et avec une hémorrhagie ventriculaire.

Cette longue incubation appartient plutôt à la folie simple qu'à la folie paralytique, mais elle se rencontre aussi dans certains cas de folie paralytique : c'est surtout chez les aliénés paralytiques qui ont des antécédents héréditaires qu'on l'observe aussi longue ; on peut dire qu'en général elle est de quelques mois ; nous trouvons très^souvent dans nos notes le terme de troi$ mois.

Seconde question.* — Caractères de la période prodromique. — Quels sont les. phénomènes qui s'observent à partir du moment où l'individu n'est plus en état de santé jusqu'au jour où il devient véritablement aliéné paralytique? C'est là l'étude des phénomènes prodromiques ou de l'incubation, étude difficile et délicate. L'une des plus grandes difficultés, c'est de bien limiter la période prodromique, et de ne pas faire rentrer dans les prodromes ce qui appartient à la maladie confirmée ou à cette période que nous appellerons intermédiaire; une autre difficulté, c'est de se procurer des renseignements ; ce n'est en effet qu'en voyant un grand nombre de malades, et en recueillant de leurs familles des détails circonstanciés sur les phénomènes qui ont été observés pendant la période d'incubation qu'on peut faire un travail sérieux sur ce sujet. — Nous n'avons fait ce travail que d'après nos notes, et nous nous sommes gardé de tomber dans l'erreur de quelques médecins aliénistes, consistant à prendre pour des phénomènes prodromiques des formes de délire. Or, l'énumération des phénomènes d'incubation montrera que la folie n'est pas seulement annoncée par des modifications du moral et de l'intelligence, mais encore par des troubles physiques.

1* Troubles physiques.

Les troubles physiques que nous trouvons le plus souvent mentionnés dans nos notes sont les suivants :

a. Du côté du système nerveux^ il existe des troubles de la sensibilité dans ses divers modes.

Douleurs. — La fréquence des névralgies généralisées depuis longtemps a souvent attiré notre attention , et dans notre travail couronné par l'Académie en 4877 (prix Lefèvre) nous avons relaté huit observations de folie paralytique précédée longtemps à l'avance par des névralgies généralisées ; l'une de ces malades souffrait de cruelles douleurs névralgiques depuis plus de quinze ans; nous insistons plus loin sur l'importance qu'il y a à calmer des douleurs qui appartiennent souvent à la période d'incubation de la folie, mais qui, à notre avis, peuvent aussi être considérées comme cause du trouble mental ultérieur; il arrive

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souvent que ces névralgies prodromiques disparaissent lorsque le délire éclate et surtout lorsque des troubles soma tiques spéciaux viennent annoncer d'une façon irrévocable l'invasion de la periencéphalite difïuse.

Les névralgies généralisées ont été très-bien étudiées par Valleix. Ce qui les caractérise le mieux, c'est leur mobilité, elles quittent un endroit du corps pour se porter ailleui^; on peut cependant dire que, chez un même individu, la névralgie a de la tendance à n'attaquer que trois ou quatre régions : elle se portera du sommet de la tête à la hanche, puis de la hanche à la fesse, au membre inférieur, pour revenir ensuite au sommet de la tête, en respectant les autres parties du corps.

Le plus souvent la névralgie est beaucoup plus localisée, et elle atteint spécialement tel ou tel rameau nerveux. Les névralgies prodromiques les plus fréquentes sont : les névralgies crânienne , sincipitale , temporo-firontale et occipitale ; notons encore la cardialgie et l'épigaslralgie, et la rachialgie.

Les sensations douloureuses revêtent divers caractères, et rien n'égale la richesse du vocabulaire de ces individus quand ils signalent leurs diverses sensations; l'un se plaint de sentir ses chairs labourées, l'autre d'avoir sur la tête une calotte de plomb ou de glace, d'avoir la tête serrée comme dans un étau ; un de nos malades, devenu plus tard aliéné paralytique, nous disait avoir les pieds comme dans l'eau bouillante, alors qu'au toucher ses pieds paraissaient toujoui*s froids.

Les fourmillements et les picotements de la peau sont aussi souvent mentionnés.

b. Du côté du seiis électrique, il y a lieu de noter les sensations de courants électriques dans la tête, de décharges électriques provoquant parfois des sauts dans le lit ; une femme se plaignait de recevoir des secousses électriques accompagnées de coups de massue dans la tête.

c. Des modifications du sens musculaire sont également fréquentes. Certains individus se sentent légers comme des oiseaux et éprouvent le besoin de marcher beaucoup ; ils ne peuvent pas rester assis ; d'autres, au contraire, sont lourds, fatigués, courbaturés, sans que le repos, même prolongé, au lit, sans que les bains puissent faire disparaître cette sensation.

8 PARALYSIE GÉNÉRALE A L'ÉTAT SIMPIJl.

d. Du côté des sens on observe souvent de l'injection des yeux, une vivacité anormale dans le regard, des bourdonnements d'oreilles, des sifflements, des bruits de cloche, des vertiges, des étourdissements.

e. Les principaux troubles de la cêrcw/afio» sont des palpitations, des bouffées de chaleur à la tête, des rougeurs subites de la face.

f. Les fonctions de r^^towac sont souvent troublées; on observe de l'inappétence, de l'anorexie, des éructations, de la constipation fréquemment.

g. Les troubles de la m^w5/rMa/w;e sont également fréquents; la dysménorrhée et surtout l'aménorrhée sont souvent signalées.

Bref, on trouve dans les prodromes de la paralysie générale tous les phénomènes que Krieshaber rapporte à ce qu'il appelle la névropathie cérébro-cardiaque, et, pour notre part, nous ne sommes pas aussi rassuré sur le pronostic que l'est Krieshaber, lorsque nous voyons survenir ce cortège de phénomènes nerveux chez un individu prédisposé héréditairement à la folie. Nous aurons à insister plus loin sur ce sujet.

9f* Troubles psychiques.

U étude des troubles psychiqi^s mériie de nous arrêter plus longtemps. Les troubles psychiques ne sont en aucune façon assez saillants pour mériter le nom de délire; du moment, en effet, qu'il y a délire, il s'agit soit de paralysie générale confirmée, soit de cette période intermédiaire que nous nous réservons d'étudier tout à l'heure.

a. Signalons en premier lieu l'absence ou la diminution trèsfréquente du sommeil pendant la nuit : quand le sommeil a lieu, il est agité par des rêves et des cauchemars, il est peu réparateur; en môme temps que cette insomnie, on peut souvent remarquer la tendance à dormir après le repas.

b. Toujours on observe un changement de caractère et d'habitudes : c'est là le trait commun à tous les cas ; mais il y a lieu de considérer trois variétés suivant que l'individu devient sombre, triste, chagrin, c'est la variété dépressive; ou, au contraire, gai, expansif, entreprenant, ambitieux, c'est la yanèié expansive ; ou Qnfm suivant que le trouble des facultés se traduit par un abais-

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sèment lentement progressif du niveau intellectuel, par un commencement de démence, c'est la variété débile.

Disons de suite que chacun de ces trois types se rencontre rarement isolé pendant toute la période prodromique.

Disons encore, pour en finir avec les généralités, que le carac^ tère antérieur du sujet n'a le plus souvent aucun rapport avec le caractère nouveau que provoque l'incubation : tel individu qui était ordinairement triste et peu communicatif deviendra grand parleur et grand rieur ; c'est précisément ce changement qui est curieux à observer et qui peut mettre sur la voie du diagnostic j d'autres fois, cependant, le caractère nouveau n'est que l'exagération des tendances antérieures du sujet.

L'étude du changement de caractère prodromique de la para* lysie générale a été faite par Brierre de Boismont ; elle a été de sa part l'objet d'une importante communication à l'Académie des sciences (1).

M. le professeur Lasègue (2) a aussi très-bien étudié cette question.

Bayle, qui se refuse à admettre la mélancolie parmi les symptômes de la paralysie générale confirmée, admet (3) que la dépression morale est fréquemment un phénomène précurseur de la paralysie générale : € Certains malades, dit-il, perdent la gaieté, deviennent moroses, sombres, tristes, rêveurs, taciturnes, incapa* blés de tout travail ; ils ont des craintes sans cesse renaissantes sur leur santé, ils se plaignent d'éprouver toutes sortes de douleurs, ils consultent d'abord une foule de médecins, et ensuite des charlatans et des commères. »

J. Falret dit (4) que ce stade mélancolique est assez fréquent mais qu'il passe le plus souvent inaperçu, et que d'ailleurs il est peu connu.

Doutrebente (5) dit que dans la période prodromique de la paralysie générale, la tendance à la dépression et aux idées mélancoliques parait être constante.

(1) Brierre de Boismont, Compt. rend, de VAcad. des sciences, séance du 24 sept. 1860.

(2) Lasègue, thèse d'agrégation de 1858.

(3) A.-L.-J. Bayle, Traité des maladies du cerveau et de ses membranes, Paris, 1826.

(4) J. Falret, Recherches sur la folie paralytique et les diverses paralysies générales. Thèse, Paris, 1853, p. 28.

(5) Doutrebente, Recherches sur la paralysie générale progressive^ thèse de doctorat, Paris, 1870, n* «5.

Voici ce qu'écrit à ce sujet M. Lasègue : c La première modification morale est le plus souvent bien loin de ce qu'on se plaît à imaginer ; c'est la tristesse qui ouvre la marche : le paralytique a perdu de sa gaieté, il est plus sombre, il s'attache à des idées inquiétantes ou il s'affaisse sur lui-même sans pouvoir rendre compte de sa préoccupation. >La tristesse peut ainsi rester vague et presque insensible, les individus prennent alors un caractère inquiet; mécontents d'eux et des autres, le moindre obstacle les irrite, la moindre contradiction les fâche ; ils s'exagèrent la gravité des événements les plus minimes ; ils deviennent dans ces conditions tout à fait insupportables pour les personnes avec lesquelles ils sont en contact journalier; quelquefois des idées hypochondriaques viennent s'ajouter : alors le sujet ne parle que de lui, il a de sombres pressentiments, des idées de mort, entretient le premier venu de ses craintes et de ses misères, et il se fâche si l'on vient à lui dire que toutes ses conceptions sont chimériques. (Il est à noter que, loi'sque ces hypochondriaques deviennent aliénés paralytiques, ils présentent quelquefois un délire qui n'est que l'exagération de ces conceptions : ainsi ils croient qu'ils sotit morts y que leur corps est un cadavre.)

c. Au point de vue de la sensibilité affective j il se produit aussi des changements considérables dans la période d'incubation; telle personne qui leur était chère leur devient brusquement ou peu à peu odieuse ; tel individu qui trouvait préalablement dans sa famille la joie et le bonheur n'est plus assidu au foyer domestique, parce que sa femme et ses enfants lui deviennent étrangers ; tel autre qui était auparavant homme du monde, qui allait tous les jours en soirée, tombe dans l'excès contraire et fuit la société.

En un mot, les changements de caractère les plus variés peuvent se rencontrer ; la tournure des idées, l'appréciation des événements deviennent défectueuses. Il est une remarque que nous avons faite et que nous soumettons à l'interprétation des philosophes : c'est que jamais les individus menacés de paralysie générale ne deviendront méchants ou cruels par le fait de leur maladie; ils deviennent détestables, méticuleux, exigeants, injustes, colères, mais rarement vindicatifs et jamais cruels. Ils n'ont pas ces instincts féroces qu'on remarque dans certaines folies lucides,

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chez certains épîlepliques : c'est en partie, croyons-nous, parce qu'ils n'ont pas assez de volonté pour devenir méchants et vindicatifs.

Dans une autre forme, que nous avons appelée la forme expansive^ on observe la contre-pailie de ces troubles variés que nous venons de signaler ; mais il y a cependant certains traits communs : ainsi la fréquence des colères sans motifs suflBsants. Les individus qui deviendront sous peu paralytiques se mettent en colère pour les sujets les plus insignifiants. Ces colères sont violentes, instantanées, mais elles disparaissent aussi vite qu'elles naissent. Un individu devenu plus tard paralysé général se mettait souvent en fureur contre son enfant, parce qu'à table il redemandait deux fois des pommes de terre. L'existence de ces troubles est un des signes précieux au point de vue du diagnostic.

Dans certains cas, le caractère se modifie de la façon suivante : l'individu qui était primitivement sombre, concentré, peu communicatif, se déride, il met tout le monde au courant de ses projets, de ses idées, de sa manière d'être, il est content de tout, tout est pour le mieux : il devient bienveillant, philanthrope, met en avant des idées généreuses sans les exécuter, fait des promesses, assure son concours et sa protection, fait des dépenses exagérées, donne des dîners, entre facilement en relation avec des étrangers, devient loquace, fait des jeux de mots, son esprit parait même, dans certajns cas, acquérir plus de vivacité. M. Moreau prétend qu'à la période prodromique l'intelligence jette parfois un éclat que rien n'aurait pu faire soupçonner auparavant (1). Nous pensons que cette période d'éclat, quand elle existe, n'est jamais de longue durée.

d. D'autres individus conçoivent des projets ambitieux^ font de grandes entreprises, dont le succès ne serait pas impossible, mais qui, étant mal dirigées, échouent misérablement ; ils se livrent à des spéculations hasardeuses, et les pertes de fortune qui en résultent sont souvent regardées par le public comme les causes d'un dérangement intellectuel qui préexistait depuis longtemps. D'autres font des voyages, visitent les grands personnages pour le seul plaisir de les voir ; ils écrivent des lettres à

(1) Moreau (de Tours), Psychologie marfride, p. 4S3. Paris, 1856.

une foule de personnes qu'ils avaient négligées jusqu'alors, écrivent même des mémoires en cachette, bref, déploient une activité exagérée et sans but déterminé.

e. Ces individus, sans aucune affaire, sont toujours affairés^ ils sont en mouvement perpétuel, font de longues courses k travers les rues ou à travers la campagne, marchent avec rapidité et sans but. Nous en avons connu un qui se levait à deux heures du matin pour aller se promener dans les champs, qui rentrait, puis ressortait jusqu'à ce que le soir arrivât ; il n'était sans doute pas sensible à la fatigue et au manque de sommeil, car il a mené cette existence pendant plus de trois mois, jusqu'au jour où une attaque de congestion cérébrale vint mettre un terme à cette stérile activité et annonça le début de la paralysie générale confirmée.

f. Quelque chose de fort curieux à observer, c'est le changement dam les occupations OTÙmdxv^^ de la vie; tel individu qui aimait beaucoup la littérature laisse de côté les livres et s'amuse à jardiner, ou bien il deviendra tourneur; tel autre se mettra à l'âge de quarante ans à apprendre le violon. Ils peuvent continuer néanmoins à accomplir régulièrement les devoirs de leur profession, et dans le monde on met sur le compte d'une simple originalité de caractère ce qui est une marque de début du trouble de l'intelligence.

Nous venons de voir que la plus grande diversité peut s'observer dans les changements d'humeur, de caractère, d'occupations et d'habitudes. Étudions maintenant les modifications qui peuvent survenir dans les instincts. ,

g. Un fait qui s'observe fréquemment k la période prodro^ mique de la paralysie générale, c'est l'exagération dans les besoins de boire et de manger : les individus mangent comme quatre; c'est une expression qu'ils emploient souvent; et leur appétit pour les boissons excitantes est en rapport, il atteint même les proportions d'une véritable dipsomanie ; ils peuvent même devenir alcooHsés. Mais ils étaient menacés de paralysie générale avant d'être dipsomanes, c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue; il ne faut pas dire que c'est l'abus des boissons alcooliques qui amène alors la paralysie générale ; cet abus est certainement fâcheux pour le développement de la maladie; la dipsomanie, après avoir été un effet, devient à son tour une

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cause, et d'autant plus efficace, que ces sujets paraissent mal supporter les excitants alcooliques. Ainsi, un homme que nous avons connu arrivait à être surexcité, dans la première période de r ivresse, après avoir pris un simple verre de vin.

Un autre instinct qui acquiert souvent des proportions extraordinaires pendant la période prodromique, c'est celui de V activité génésique.

Les individus deviennent insatiables, au grand étonnement de leurs épouses qui finissent bientôt par s'inquiéter de ces manifestations insolites : elles font alors aux médecins des confidences incroyables. Nous connaissons un homme qui poursuivait partout sa femme de ses sentiments hyperaffectueux ; en voiture, derrière les portes, il voulait la forcer à des rapports conjugaux.

D'autres ne trouvant pas chez eux une satisfaction suffisante deviennent coureui*s et débauchés; ainsi, tel père de famille, qui jusqu'alors avait été un modèle de fidélité conjugale, sort souvent de chez lui pour aller dans des maisons de prostitution.

D'autres commettent des actes que la moralité la plus élémentaire réprouve : ils ressemblent à ces vieillards libertins et atteints d'un certain degré de démence, dont M. le professeur Tardieu a analysé les actes (1).

D'autres tiennent des propos orduriers en désaccord avec leurs habitudes antérieures. Chez les femmes les mêmes modifications s'observent.

Ici encore nous appelons l'attention des lecteurs sur un point très-important : c'est qu'il ne faut pas considérer ces dévergondages comme une des causes essentielles de la paralysie générale ; c'est bien plutôt un effet, qui peut à son tour devenir, dans une certaine limite, une cause d'aggravation.

M. Moreau [de Tours (2)], prétend que dans certains cas le sentiment amoureux, dans ce qu'il a de plus élevé et de plus pur, atteint un développement inaccoutumé.

c Le sentiment amoui^ux, dit-il, et par là je n'entends pas ce que Ton nomme plus particulièrement amour charnel, appétit des sens, j'entends l'amour idéal, l'amour platonique, est trèssouvent une des premières manifestations psychiques de la para-

(i) Amb. Tardieu, Étude médico^légaîe tur U$ aiienials aux ntœun, 7* édilioD, 1878. (2) Moreau (de Tours), Psychologie morkidef p. S67.

U PARALYSIE GÉ?fÉRALE A L'ÉTAT SIMPLE.

lysie générale des aliénés; l'excitation génitale ne vient qu'après. Voilà du moins ce que nous apprennent les confessions les plus précises des nombreux malades que nous avons eu occasion d'interroger, et en particulier de jeunes hommes qui n'avaient pas encore abusé de la vie, dont l'esprit et le cœur n'avaient pas encore été souillés par des jouissances physiques prématurées. >

Dans certains cas plus rares on observe une frigidité prématurée (1).

A. Il arrive souvent que l'individu devient d'un égdisme révoltant; il ne parl^ que de lui, ne pense qu'à lui, le mot je se trouve à chaque instant dans sa bouche, tout ce qui n'a pas rapport à sa personne lui devient absolument étranger et indifférent. Dans une conversation, semblable au personnage de La Bruyère, il rit, il crie, il éclate; il ne s'apaise et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises; il blesse, à son insu, par des paroles inopportunes et désobligeantes, tous les membres de la société qu'il fréquente, la parole n'est que pour lui, il écoute d'un air distrait tout ce qu'on lui raconte; aussi devient-il insuppoilablc , l'esprit de conversation en société consistant bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres.

Dans ses manières, il n'a aucun égard pour les personnes avec qui il se trouve; les bienséances sont pour lui lettre morte; comment, en effet, la véritable politesse, cette fine fleur de la sensibilité, pourrait-elle s'associer avec cet égoïsme? Celte perversion des instincts de sociabilité se traduit de bien d'autres manières; mais nous avons insisté à dessein sur ces changements d'habitudes et de façons dans les rapports sociaux, parce qu'ils frappent de prime abord les personnes qui connaissaient auparavant ces individus sous un jour tout différent.

Brierre de Boismont a cru pouvoir caractériser tous ces désordres en disant qu'ils dépendaient de l'exaltation du moi.

f . Nous avons eu soin de dire que, quelle que soit la forme du trouble mental à la période prodromique, on peut, dans un certain nombre de cas, avec beaucoup d'habitude, saisir certains caractères de débilité intellectuelle ; cette débilité se traduit par des inconséquences dans les actes et dans les paroles : ainsi un

(I) Lallemand, Des pertei iémmales involmUaira.

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individu payera d'une façon excessive un commissionnaire qui lui aura rendu service, et refusera de payer à son domestique habituel les dettes les plus légitimes; tel autre, pour acheter ce dont il n'a pas besoin, vendra ce qui lui est nécessaire; tel autre sera d'une avarice sordide dans certaines circonstances^» et ira en même temps de magasin en magasin pour acheter des objets d'une utilité secondaire : nous appelons l'attention sur ces achats inconsidérés; on les observe presque dans tous les cas où la maladie a eu une période prodromique.

j. On apprend que les fous paralytiques ont commis des vols à la période prodromique, vols dont les caractères spéciaux devraient éclairer la justice. Nous étudierons ces caractères des vols à propos des considérations médico-légales.

Les individus ne se rendent, la plupart du temps, pas compte de leur état; dans la variété dépressive, il arrive qu'ils s'inquiètent de ces changements d'humeur et qu'ils viennent confier leurs chagrins et leurs appréhensions à des médecins : c J'ai peur, disent-ils, de devenir fou, je sens bien que ma tête se trouble, que mes idées s'égarent, que je perds la mémoire, etc.; » mais dans la variété expansive, le sujet ne se croit pas menacé d'être malade. Bien loin de là, il prétend ne s'être jamais si bien porté, et les personnes les plus autorisées ne pourraient pas le convaincre de sa maladie prochaine; ses actes d'indélicatesse, les inconséquences, les excentricités qu'il commet , il les explique comme il peut, mais toujours d'une façon insuffisante, le plus souvent d'ailleurs il n'y attache aucune importance et il les oublie.

Les familles, par contre, s'aperçoivent bien vite de toutes ces manifestations nouvelles ; après avoir usé en vain de la persuasion et des remontrances, elles finissent le plus souvent par subir avec résignation un long martyre, en tâchant de pallier tous les désordres commis, d'étoufier les plaintes des personnes lésées, d'arrêter les poursuites de la justice, mais rarement elles se décident à mettre sur le compte d'un commencement de folie cette conduite incompréhensible, et bien plus rarement encore elles consultent

les médecins.

Le public, de son côté, parle de toutes ces singularités; la conduite de M. X*** devient le sujet des conversations, on en rit.

on s'en amuse, et personne ne voit la gravité du mal et les indications pressantes qu'il y aurait à remplir.

k. Étudions maintenant la forme débile proprement dite, c'est-à-dire cette forme dans laquelle on n'observe pas ces traits saillants, ces excentricités et ces changements de caractères brusques et si facilement appréciables que nous venons de signaler. Dans la forme débile, il n'y a d'habitude que les personnes qui sont en rapport journalier avec ces individus qui s'aperçoivent au début du changement qui s'opère; elles remarquent que l'intelligence baisse peu à peu : c'est là l'expression employée.

Pour étudier les diverses modifications qu'entraîne cette débi- Hté prodromique, il nous semble bon de prendre une à une les diverses facultés psychiques en commençant par celles qui sont le plus vite et le plus profondément lésées.

Celle de toutes qui est ordinairement la première atteinte, c'est la mémoire. La mémoire des choses récentes disparaît tout d'abord; le souvenir des faits anciens, au contraire, peut se conserver avec une certaine vivacité et une fidélité suffisante. L'individu oublie ce qu'il a fait la veille, ce qu'il a fait une heure avant, quand ce sont des choses de peu d'importance; il se souvient mieux, au contraire, de ce qu'il a fait autrefois.

Cette diminution de mémoire se traduit dans le langage articulé par divers caractères; ainsi, le sujet cherche ses mots; de là la lenteur de la parole, la difficulté à trouver le mot propre. Il dit quelquefois un mot pour un autre, ce qui donne à son discours un certain caractère décousu; ou bien, ne trouvant pas le mot propre, il le remplace par le mot chose , machine. Quelquefois des mots essentiels au sens de la phrase sont omis ; quelquefois, enfin, l'idée à émettre est oubliée, et l'individu ou bien avoue qu'il ne sait plus ce qu'il veut dire, ou bien termine brusquement sa phrase, ou bien hésite un instant, cherche sa pensée, et ne la trouvant plus, se contente de prononcer le mot chose^ qui finît la phrase, sans lui donner de signification.

Ce sont les noms propres qu'il oubHe tout d'abord, parce que .es noms propres ne constituent qu'une notion contingente, qui se fixe moins dans le souvenir qu'une idée générale.

La cadence musicale ou poétique facilite, on lésait, le langage

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articulé ; aussi à la période prodromique les chanteurs peuvent continuer à chanter, sans qu'on remarque alors le trouble de leur mémoire, mais on note le peu d'expression qu'ils mettent à ce qu'ils chantent.

Cette viciation du langage, qui a pour cause un trouble de mémoire, est le seul mode d'embarras de la parole que l'on rencontre dans la période prodromique.

/. h' attention de ces individus ne peut pas être suffisamment fixée, aussi quelquefois ne répondent-ils pas aux questions qu'on leur adresse, ou du moins ils ne répondent pas d'une façon appropriée; de là des quiproquos qui font bientôt mourir toute conversation. Quand ils écrivent, ils oublient des mots, des syllabes, des lettres même; c'est là un signe d'une certaine valeur diagnostique. Dans cet état d'incubation, les individus ne peuvent plus se livrer à un travail continu, ils n'ont pas d'esprit de suite.

De ce trouble dans la mémoire, de ce manque d'attention résultent certains actes qui sont mentionnés d'une façon presque constante parmi les renseignements que les familles donnent plus tard. Ainsi le début de la maladie se traduit chez les femmes par l'inaptitude aux soins du ménage, « Depuis quelque temps, dit le niari, ma femme ne fait plus bien son ménage et oublie de préparer le repas. » Et cela n'a rien d'étonnant, si l'on songe au nombre considérable de détails dont l'ensemble harmonieux et opportun constitue les soins de l'intérieur. II est plus difficile pour une femme, à la période prodromique, de bien faire son ménage que de faire des calculs relativement compliqués.

Les individus se perdent aussi dans leurs calculs, rendent trop ou pas assez de monnaie à leurs clients, confondent des pièces d'or avec des pièces de vingt sous.

Le jugement subit la même atteinte que la mémoire, le raisonnement perd de sa précision ; tout s'enchaîne, en eflTel, dans ce qui a rapport aux phénomènes intellectuels, une diminution de la mémoire ne peut pas ne pas entraîner une certaine débilité dans les diverses opérations de l'esprit.

Il résulte de tout cela que les individus ne sont bientôt plus aptes à remplir les devoirs de leur profession, quand elle exige un travail assidu, attentif et régulier. Ils oublient tels et tels

A. VOISIN. Paralysie. <

détails, les heures de service; on remarque bien vite, chez les militaires, entre autres, cet oubli des heures, qui contraste avec la régularité qui leur était auparavant habituelle; l'adresse professionnelle est également diminuée.

On doit maintenant comprendre, d'après cette description des prodromes de la paralysie générale, qu'il n'est pas si facile qu'on le croirait tout d'abord de préciser l'époque où commence cette période prodromique; car, surtout dans la forme débile, il y a des transitions presque insaisissables entre l'état de santé et l'état de maladie ; mais nous avons fait de notre mieux pour résoudre le problème que nous nous étions proposé au début de ce chapitre ; à savok : indiquer l'époque où la période prodromique commence.

Ces manifestations prodromiques de la paralysie générale sont sans doute en rapport avec des lésions cérébro-vasculaires d'ordre congestif; mais il est difficile d'étudier ces lésions. Voici, en effet, les conditions qu'exige cette étude :

l"* Que chez le sujet dont on étudiera le cerveau, la mort soit survenue accidentellement et non par le fait d'une congestion cérébrale, par exemple.

2*" Que la mort soit survenue avant l'apparition des signes somatiques spéciaux à la paralysie générale.

Si en effet les signes somatiques ont pu déjà être observés, on n'est pas en droit de dire qu'il s'agissait d'une période prodromique.

3"* Il faut enfin étudier au microscope et avec les plus grandes précautions, non-seulement une partie du cerveau prise au hasard, mais il faut fouiller l'organe et rechercher dans une dizaine d'endroits différents, parce que, comme nous lavons dit au chapitre P% la lésion congés tive, bien qu'ayant de la tendance à se généraliser rapidement, a néanmoins l'habitude de s'attaquer au début à un petit nombre de départements de l'organe.

Comparaison de ces prodromes avec ceux observés dans la folie simple. — On peut voir d'après cette énumération des prodromes de la folie paralytique qu'il y a sinon une similitude complète, du moins une grande analogie entre ces manifestations et celles qui précèdent l'invasion de la folie simple. Pour avoir une car*

PÉRIODE PRODROMIQUE. 19

titude absolue au sujet de cette question, nous avons réuni un nombre considérable d'observations de folie simple, névropathique, et un nombre à peu près égal d'obsei-vations de folie paralytique. Toutes ces observations, recueillies par nous-même avec soin, portent sur les renseignements donnés par les familles des malades, alors que la folie n'était pas encore déclarée. Or, en inscrivant sur deux tableaux tous ces renseignements, de telle façon que l'un de ces tableaux relate tous les prodromes de la folie simple, tandis que sur l'autre sont portés tous les prodromes de la folie paralytique, nous avons pu nous convaincre que ces deux tableaux se ressemblent sensiblement.

Gela confinne bien notre manière d'envisager la folie para* lytique, théorie que nous exposerons avec détails à propos de l'étude des causes de cette maladie; nous pouvons la laisser entrevoir en disant que pour nous la ligne de démarcation entre la folie simple et la folie paralytique n'est pas aussi nette qu'on se plaît à le croire. Les mêmes causes, en effet, amènent les deux formes d'aliénation mentale, elles sont annoncées par les mêmes prodromes, la folie simple devient parfois folie paralytique ; il y a, sans aucun doute, à tenir compte du terrain ; le même trouble fonctionnel amènera chez les uns l'inflammation chronique de l'encéphale, chez les autres les lésions beaucoup moins profondes de l'axe cérébro-rachidien ; tant que la maladie n'est qu'à l'état d'incubation, il est impossible de dire si elle aboutira à la folie simple ou à la folie paralytique ; on ne peut que le présumer, en tenant compte de l'âge, du sexe, de la constitution du sujet. Il arrive même que le doute peut persister, alors que le trouble mental initial est assez marqué pour mériter le nom de délire; et on est souvent bien embarrassé pour dire si tel aliéné est ou va devenir fou paralytique ou s'il restera fou névropathique.

Ce sont précisément ces cas que nous allons étudier, dans un moment, comme appartenant à ce que nous appelons la période intermédiaire ; enfin, arrive un jour où l'apparition de certains troubles somatiques spéciaux permet d'affirmer qu'il s'agit non pas de folie simple, mais bien de folie paralytique ou inflammatoire. A partir de ce jour les symptômes de la folie paralytique peuvent s'accentuer rapidement, la maladie prend des

allures toutes spéciales, et, au fur et à mesure qu'elle progresse, elle s'éloigne de plus en plus de la folie simple avec laquelle elle avait tant de rapports au début.

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