INDICATIONS DE LA SAIGNÉE
à la vie et à la santé sans qu'il reste de traces de la grave atteinte qui a mis leurs jours ou leur raison en danger. Trousseau a rendu un mauvais service aux praticiens en entreprenant sa campagne contre les saignées dans les attaques apoplectiques ; il prétendait que l'attaque apoplectique était, dans l'immense majorité des cas, un phénomène larvé de l'épilepsie, contre lequel toute intervention énergique était inutile. Il proscrivait donc les saignées, et il avait tort à notre avis : autant il faut éviter la saignée chez les gens affaiblis, chez les ouvriers des grandes villes, dans certains cas de ramollissements en foyers survenant, par exemple, chez les vieillards ou chez des personnes d'un embonpoint exagéré, ou à la suite d'une embolie cardiaque, autant il faut y recourir avec confiance dans les cas d'attaques apoplectiformes survenant chez des sujets robustes et jeunes, chez les habitants des campagnes, par le fait d'une poussée congestive vers l'encéphale ou sous l'influence d'une insolation ; dans ces cas il faut pratiquer une abondante et large saignée; il n'y a pas de temps à perdre, et il faut absolument s'opposer à ce que la réplétion excessive des capillaires cérébraux n'amène la désorganisation , l'imbibition œdémateuse des éléments nei'veux; c'est donc comme agent déplétif que la saignée nous semble indiquée dans ces cas.
Chez les individus pléthoriques qui n'ont pas encore eu de congestion cérébrale, mais qui éprouvent du malaise avec céphalalgie, paresse de l'esprit, diminution de la mémoire, ou qui présentent un certain nombre des caractères que nous avons étudiés à propos des phénomènes prodromiques, la saignée peut encore rendre de grands services; les sujets intéressés s'en rendent trèsbien compte, la preuve en est que parfois d'eux-mêmes ils se font saigner de temps à autre. M. B..., dont une partie de l'observation a été relatée dans la thèse de Burlureaux (i), avait l'habitude, avant de devenir paralysé général, de se faire saigner tous les mois, il en sentait le besoin ; et si par cette précaution il n'a pas évité la terrible maladie qui le menaçait, il l'a du moins retardée.
Les saignées, lorsqu'on en fait souvent, n'ont pas besoin d'être aussi copieuses que dans les cas d'attaques apoplectiques ; une petite
(1) Thèse, Paris, 1874.
A. VOISIN. Paralysie. 3S
saignée de 100 à 200 grammes suffit parfaitement, à la conditioû qu'elle soit renouvelée de temps à autre, tous les mois par exemple, et c'est pendant plusieurs mois de suite, pendant six, huit et dix mois, qu'il faut y recourir, parce qu'il faut unelulle persévérante pour combattre la tendance qu'a le sang à se porter plus spécialement vers les capillaires de l'encéphale : aux processus à marche lente, il faut opposer les agents à action soutenue. Andral a très-bien développé cette idée dans son Traité d'andiomie pathologique.
Dans ces conditions, la saignée agit donc surtout en ce sens qu'elle détourne du cei^eau la fluxion qui a de la tendance a s'y fixer; elle appartient à la méthode révulsive; elle peut être remplacée, et môme avantageusement, par des sangsues à l'anus, appliquées également tous les mois, pendant toute la durée de la période prodromique, c'est-à-dire tant qu'il existe des troubles encéphaliques qui peuvent faire craindre l'invasion ultérieure de la folie paralytique ; et même lorsqu'on est arrivé à dissiper complètement ces troubles, il est prudent de continuer encore quelque temps l'usage de petites saignées ou des sangsues à l'anus, et d'y revenir à la moindre menace, la congestion cérébrale étant un véritable épée de Damoclës suspendue sur la tête des individus qui en ont déjà éprouvé la plus légère atteinte.
La saignée de la jugulaire a été préconisée par quelques personnes, de même que l'artériotomie de la temporale superficielle; nous pensons que la saignée du bras peut rendre les mêmes services, et même qu'elle est plus rationnelle, car en même temps qu'elle désemplit les capillaires encéphaliques, en diminuant la masse totale du sang, elle amène une modification dans le cours du liquide, une révulsion utile ; tandis que la saignée pi^tiquéei la tête n'amène que la déplétion.
Dans certaines épistaxis incoercibles, on voit la saignée pratiquée au pli du coude amener la cessation rapide et définitive de l'hémorrhagie ; or, c'est sans doute par la modification imprimée au cours du sang que ce résultat est produit. Nous douions fort qu'une saignée de la jugulaire donne le même bénéfice ;U en est de même dans les cas où il s'agit de détourner des capillaires encéphaliques une fluxion qui s'y est établie ou qui a de la tendance à s'y installer.
EBI1'[.0I DES SANGSUES. 499
Les sangsues à Vanxis ont uoe action analogue à celle des petites saignées chez les individus menacés de la périencéphalite difluse. 11 n'est pas nécessaire d'en appliquer un grand nombre : quatre ou six sangsues appliquées chaque mois suffisent pour opérer l'action dérivative que Ton recherche ; chez les femmes aménorrhéiques, il faudra les appliquer de préférence au moment piésumé du début de la période cataméniale, à titre d'emménagogues ; on sait en effet combien l'apparition du flux menstruel est d'un bon augure chez les femmes menacées ou atteintes de folie paralytique.
On pourrait également appliquer les sangsues à la partie supérieure des cuisses, à la vulve, au niveau des condyles du fémur. Nous nous trouvons bien aussi de les faire mettre au niveau des malléoles. Une seule sangsue appliquée à chaque malléole interne procure un écoulement de sang suffisant, lorsqu'on a soin de piailler les pieds plus ou moins longtemps dans de l'eau tiède. Lorsqu'on place les sangsues k la tète elles ont une action différente; aloi^ il faut en mettre un grand nombre pour obtenir une action déplétive directe. Si l'on n'en met qu'un petit nombre, il faut assurer un écoulement permanent du sang, et pour cela les renouveler au fur et à mesure qu'elles tombent. Employées de cette façon, quatre sangsues à chaque apophyse mastoïde, renouvelées sitôt que les précédentes sont tombées, provoquent un écoulement de sang continu qui peut finir par devenir très-abondant et qui amène une déplétion locale d'une ulilité parfois très-grande. De mèmedeux sangsues appliquées successivement deux par deux au niveau de l'ouverture antérieure des fosses nasales, constituent un moyen recommandé par Calmeil, mais auquel nous ne recourons pas, parce qu'il est d'un emploi difficile et répugnant.
Les émissions sanguines abondantes ne conviennent que dans la folie paralytique au début. Il faut en être sobre lorsque la maladie a parcouru la première période, les proscrire quand la maladie est plus avancée. Il faut en effet se rappeler que cette maladie arrivée à ses deuxième et troisième périodes porte une profonde atteinte à toutes les fonctions de la nutrition, et il faut éviter toutes les causes capables d'amener plus rapidement la cachexie. Nous craignons tellement d'amener la débililation des malades lorsqu'ils ont atteint la troisième période, que, même dans
les cas d'attaques apoplectiformes, nous n'employons jamais les émissions sanguines générales, rarement les émissions locales ; nous nous sommes très-bien trouvé de l'emploi dequinze sangsues à une des apophyses mastoïdes dans plusieurs cas où il y avait attaque apoplectiforme avec déviation conjuguée des yeux et de la tête. Nous avons dit en effet que, d'après le sens de la déviation, on pouvait diagnostiquer le siège de la lésion, que la lésion était d'habitude une hémorrhagie méningée : quinze sangsues appliquées au côté correspondant à la lésion peuvent êti^e d'une utilité très-grande.
L'observation suivante est un exemple de l'heureux effet produit par l'application d'un révulsif sur la partie du crâne correspondante à la région du cerveau supposée congestionnée.
Odervation L. — La née Ro..., 46 ans, est entrée dans mon service il y a six mois.
Elle est atteinte de paralysie générale.
Le 8 octobre 1878 elle est prise d'une attaque convulsive avec perte de connaissance.
Le 9, je la trouve dans un étal convulsif clonique généralisé et en perte de connaissance complète. Elle est inclinée à droite, les deux yeux toumé< du même côté. La commissure labiale droite est tirée en haut et le sillon naso-labial correspondant plus profond que le gauche.
La sensibilité au pincement existe encore, excepté dans le membre supérieur gauche qui offre une demi-parésie. Il y a de la contracture dans les extenseurs des doigts. Les mouvements de déglutition sont impossibles.
Vésicatoire à la région pariétale droite ; lavements avec 4 gr. de KBr pendant six jours.
il octobre. — Elle a repris connaissance, n'a plus d'inclinaison de la (été ni de rotation des yeux. La dysphagic a beaucoup diminué.
11 existe aujourd'hui une légère contracture des fléchisseurs de la main gauche.