DU SCEPTICISME EN THÉRAPEUTIQUE
à travers les doctrines de quelques-uns de nos grands maîtres, n'a pas seulement pour effet de réduire la moralité professionnelle, il a aussi pour résultat de retarder les progrès de la science ; il est si commode, en effet, de nier l'efficacité d'une intervention quelconque, de rester dans le statu quo , d'accuser très-haut l'incurabilité des affections et de se contenter de prescriptions hygiéniques.
Quant à l'intérêt que présente la science pure, dénuée de toute utilité pratique immédiate, cet intérêt est-il assez puissant pour la majorité des esprits, et sont-elles donc si nombreuses, ces intelligences d'élite qui, sans avoir de loi thérapeutique, sont suffisamment soutenues par la passion de la science pour consacrer leur vie à des études absorbantes et pénibles? Les sceptiques non-seulement ne produisent en général rien, mais encore ils empêchent les autres de produire; il est si facile, en effet, d'opposer une fin de non-recevoir et de nier résolùment ce qu'avancent avec timidité les personnes qui marchent dans la voie que nous croyons la bonne ! il est si facile de discréditer et de traiter de vaines toutes les tentatives qu'un éclatant succès n'a pas encore couronnées ! Les sceptiques arrivent ainsi non-seulement à faire partager leurs doutes aux indifférents, mais à ébranler les convictions encore mal assises de ceux mêmes qui font des recherches dans une voie nouvelle. Cette influence est d'autant plus pernicieuse qu'elle émane parfois d'individus revêtus par ailleurs d'une incontestable autorité scientifique. Elle a donc, comme nous le disions plus haut, pour résultat immédiat celui d'enrayer les progrès de la science ou du moins de les retarder. Car il ne faut pas perdre de vue cette vérité, que la science a ses lois d'évolution contre lesquelles viendront en vain se butter les doctrines et les théories, contre lesquelles viendront échouer les jalousies et les passions. La vérité finira certainement par se faire jour et par triompher; mais s'opposer à ce qui peut en hâter l'apparition, c'est commettre un acte rétrograde que nous ne saurions trop hautement condamner.
C'est surtout pour ce qui a rapport à la thérapeutique des maladies mentales que ce scepticisme obstiné s'affiche en plein jour, aussi bien chez les médecins que chez les gens du monde. Les gens du monde qui, pour toute autre maladie, acceptent pour
ainsi dire les yeux fermés les moyens thérapeuti(jues les plus ridicules, qui se laissent, sans murmurer, exploiter par des charlatans sans pudeur, ferment résolument leur esprit lorsqu'il s'agit de la guérison des aliénés : d'où vientce scepticisme révoltant? ne seraitce pas par hasard un reste de barbarie? On sait, en effet, qu'autrefois les aliénés étaient considérés comme étrangers k l'humanité {alieni, étrangers). On faisait tout pour les éliminer; on les incarcérait brutalement pêle-mêle avec les criminels; plus tard, on finit par comprendre qu'ils avaient droit à un certain degré d'assistance^ et l'asile remplaça la prison ; plus tard encore, sous l'influence de l'évolution des idées et par suite de la noble persévérance de bons esprits dévoués à la cause de ces déclassés, on finit par admettre que l'aliéné était encore un homme, les chaînes tombèrent, et on essaya, par le traitement médical, de rectifier ces intelligences déviées; malheureusement ces tentatives thérapeutiques étant restées à peu près infructueuses, la patience des chercheurs finit par se lasser, et l'on se contenta de garder à vue les aliénés, de les placer dans des établissements d'aliénés, pour les empêcher de nuire aux autres ou à eux-mêmes, en proclamant l'incurabilité de la folie. Mais une voie nouvelle nous semble se dessiner; pour notre part, partant de cette idée que la folie est une maladie somatique, nous croyons que les aliénés doivent être considérés comme des malades ordinaires ; non plus seulement dignes de commisération, mais exigeant des soins médicaux éclairés. Dans la grande majorité des cas, c'est dans la famille que doivent être donnés ces soins assidus ; et ces soins seraient suivis d'un résultat des plus heureux, si le médecin ordinaire de la famille était en mesure d'appliquer, dès le début, une thérapeutique raisonnée dont il ne peut puiser les éléments que dans un enseignement clinique. Quand les malades sont trop agités ou dangereux, il faut bien se résoudre à les placer dans des maisons spéciales; mais ce placement ne doit pas être considéré, par les familles; comme une séparation définitive, et comme une mort anticipée, le malade atteint d'aliénation mentale et même d'aliénation morale fait encore partie de la société, et n'est pas nécessairement incurable.
L'étude de la folie est-elle donc assez complète à l'heure qu'il est pour qu'on soit en droit d'affirmer l'impuissance de la théra-