‹ Traité de la paralysie générale des aliénés [electronic resource]Chapitre 14 sur 137 · ARTICLE · texte numérisé non relu

ARTICLE

Nous avons terminé l'exposé de tous les signes somatiques qui peuvent servir à faire reconnaître la paralysie générale des aliénés à sa première période. 11 nous faut étudier pai^allèlement les signes tirés des troubles psychiques, qui ont aussi une grande importance et qui sont mieux connus.

On peut dire qu'ils ne sont que l'exagération de ceux que nous avons étudiés aux périodes précédentes : ils existent toujours. Ils se manifestent, soit sous forme de simple débilité intellectuelle, soit sous forme de délire expansif ou dépressif, accompagné toujours d'un certain degré de démence.

1° Caractères généraux du délire.

L'ordre à suivre pour leur étude s'impose de lui-même. Les cas les plus fréquents étant ceux où existe le délire, c'est par eux que nous commençons. Nous examinerons d'abord les caractères généraux du délire, qu'il soit expansif ou dépressif; puis, nous étudierons le délire expansif qui est de tous le plus fréquent. Nous en indiquerons à grands traits les diverses variétés; nous continuerons par l'examen approfondi du délire dépressif qui, bien que fréquent, est beaucoup moins connu des médecins non spécialistes, et nous terminerons par l'étude des cas où on ne rencontre pas de délire proprement dit, mais seulement une certaine oblitération intellectuelle, un certain degré de démence.

A. VOISIN. Paralysie. ô

66 SYMPTOMATOLOGIE

J. Falret a étudié avec le plus grand soin les caractères généraux du délire; nous ne pouvons que résumer ce qu'il en a dit dans sa thèse de 1853 : les idées délirantes des paralytiques sont multiples, mobiles, absurdes, contradictoires entre elle.

Ces idées sont multiples, c'est-à-dire très-nombreuses; l'imagination de ces malades est féconde, elle enfante d'une heure à l'autre les conceptions les plus variées; de 'là la tendance à raconter des mensonges, des histoires, à former des projets en l'air.

Ces idées sont mohilps; ce second caractère découle en partie du précédent. Il y a bien quelques idées prédominantes qui ont une certaine fixité, mais il y a en outre des idées flottantes, accidentelles, qui changent d'un jour à l'autre sans laisser de traces de leur passage.

Elles sont absurdes, c'est-à-dire sans fondement, sans rapport avec les conditions dans lesquelles se trouvent les malades; elles semblent surgir spontanément dans leur esprit; ils les énoncent immédiatement après les avoir conçues, ils les acceptent sans contrôle et sans preuves; si le malade conçoit des projets, il ne réfléchit pas à la possibilité de les accomplir.

Enfin elles sont contradictoires entre elles; le malade ne cherche pas à les concilier; il s'attribuera, par exemple, diverses qualités qui ne peuvent pas exister simultanément chez le même individu.

Ces quatre cai'actèi'es, qui s'impliquent, pour ainsi dire, l'un l'autre, indiquent la débilitation de la puissance intellectuelle; à un degré plus avancé, ils constituent Vincohérence.

Ce caractère de débilité intellectuelle n'avait pas échappé aux premiers auteurs qui ont étudié le délire dans la paralysie générale. Ainsi Esquirol dit qu'il avait pronostiqué la paralysie générale chez un malade, à cause de la trop grande facilité avec laquelle il avait accepté son séjour dans une maison de santé. Quelques pages plus loin, Esquirol dit qu'il portn le même })ronostic chez un aliéné parce qu'il suffisait de lui faire une promesse pour le calmer et le faire renoncer à ses projets. Bayle dit aussi que « ces malades font des projets qui n'offrent jamais cette suite et cet ensemble que l'on remarque dans le délire partiel des monomanes ordinaires. » Enfin M. Baillarger avait, dès 1849,

exprimé la même manière de voir. « Les monomanes ordinaires, dit-il, diffèrent des monomanes paralytiques par leur opiniâtreté à soutenir leurs idées; les monomanes paralytiques, au contraire, à cause de la perte de la mémoire, n'ont pas de suite dans les idées, ils font des erreurs grossières et se contredisent à chaque instant. »

Duchrecht (de Prague) a exposé les mêmes idées (1).

Falret a le mieux analysé les divers caractères que le délire emprunte à la débilitation de l'intelligence.

2° Variétés de délire. — Délire expaiisif. C'est le plus fréquent, c'est le plus saillant, c'est celui qui, pour le plus grand nombre des médecins non spécialistes, est regardé comme pathognomonique; c'est certainement celui qui est le plus curieux à étudier pour le philosophe et le physiologiste.

Ce délire était connu d'Esquirol, qui le rattachait à la monomanie. Esquirol avait reconnu que les malades atteints de ce délire étaient, plus que tous les autres, menacés de démence et de paralysie, mais il n'avait pas entrevu le rapport intime qu'il y a entre ce délire et la paralysie, il ne savait pas que le délire était un des éléments d'une maladie spéciale.

Bayle eut le mérite d'entrevoir la nature de ce délire, de dire qu'il était symptomatique d'une inflammation méningée; mais il lui conserva la dénomination vicieuse de monomanie; à cette monomanie succédait, d'après lui, une période de manie, puis arrivait la démence. Nous ne saurions trop insister sur la défectuosité de ces termes de inononmnie et de manie. D'abord la dénomination de monomanie est inexacte, car le délire de la paralysie générale est essentiellement un délire général et non un délire partiel; en outre, ces termes de monomanie et de manie sont la cause de la plus regrettable confusion, car la monomanie et la manie existent en dehors de la paralysie générale ; par conséquent, dire qu'un malade est atteint de manie, c'est ne donner aucun renseignement sur la nature de son état mental.

Bayle fut tellement frappé de la fréquence du délire expansif dans la paralysie générale, qu'il considéra ce délire comme pathognomonique, et qu'il négligea l'étude de toutes les autres

(l) Mémoire mr la démence avec paraUisie.

68 SYMPTOMATOLOGIE

formes de délire. Ce délire a des caractères tellement saillants, qu'il lut de suite étudié dans tous ses détails par Bayle et par ses successeurs ; il présente diverses variétés que nous nous proposons d'étudier, chacune par son nom particulier. Ces variétés se confondent le plus souvent l'une dans l'autre ou se succèdent chez le même malade, mais elles sont quelquefois distinctes pendant un temps assez long. Nous en admettrons quatre, que nous qualifierons de :

a. Délire de satisfaction.

h. Délire ambitieux : délire des grandeurs et délire des richesses.

c. Délire d'exagération.

d. Délire ambitieux uni au délire hypocondriaque.

a. Le délire de satisfaction est fréquent, surtout au début de l'affection; les malades se trouvent bien où ils sont, ne s'inquiètent de rien, sont contents d'eux et des autres, affirment qu'ils ont une santé des plus robustes, se complaisent à admirer leurs formes, la structure de leurs bras et de leurs jambes, la régularité de leur visage, ont, à l'égard de leurs semblables, une bienveillance qui contraste souvent avec leur caractère antérieur. Ils mettent alors tout le monde au courant de leur avantageuse situation, sont communicatifs, ou bien ils gardent pour eux leurs impressions et jouissent intérieurement d'un contentement que rien n'altère et que révèle leur physionomie épanouie et empreinte d'une vague satisfaction. Le mot divinement se rencontre souvent dans leur vocabulaire; ils mangent divinement, ils boivent divinement.

A ces idées se joignent d'habitude quelques idées d'orgueil : les malades deviennent vantards, exagèrent leurs talents, leurs facultés, se croient appelés à de grandes destinées, tout en ne faisant rien pour mettre en relief ces prétendues aptitudes.

Jusqu'ici il n'y a rien de saillant dans le délire : il faut être averti de la fausseté des assertions des malades et connaître leur caractère antérieur pour voir que toutes ces idées d'optimisme et de contentement de soi-même sont des idées maladives.

b. Délire ambitieux. — Mais voici que peu à peu les idées ambitieuses s'accentuent, les malades franchissent tous les échelons de la grandeur, ils arrivent aux conceptions les plus gigantesques.

C'est là le délire des grandeurs propremsnt dit ; délire qui est vraiment bien curieux à étudier. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il éclate parfois brusquement, sans être préparé par rien, c'est qu'il survient chez les malades placés dans les conditions les plus diverses, chez de pauvres ouvriers, tout comme chez les gens du grand monde, chez les malheureux paysans de la Lombardie (Baillarger), tout comme chez les peuples qui sont à la tête de la civilisation.

Les malades ne parlent alors que de châteaux et de palais somptueux, de calèches, de meubles magnifiques, d'habits merveilleux, d'alliances avec les puissants du jour, de dignités ; les mots de général, d'empereur, d'impératrice se rencontrent souvent dans leurs conversations; ils parlent de réformes radicales qu'ils vont introduire dans l'état social ; tous les humains seront comme eux puissants et fortunés; ils prodiguent à leur entourage les titres les plus pompeux, et ce délire contraste de la façon la plus pénible avec leur apparence et leur tenue négligée. Ce délire des grandeurs, mal coordonné, est tout différent de celui qu'on observe chez certains malades atteints de ce que nous appelons folie congestive. (Disons-le de suite, ce n'est pas tout à fait la folie congestive telle que l'entend M. Baillarger) (i). Dans la folie congestive, le délire est coordonné et systématisé, tout se tient: les malades, par exemple, s'imaginent qu'ils ont une mission à remplir, et c'est pour les empêcher d'accomplir cette mission ({\\oii les séquestre etqu'o/des retient dans les asiles d'aliénés, toute une partie de la société veille sur eux et les redoute; ils sont nés de parents très-illustres, et c'est par le lait d'une substitution qu'ils passent pour issus de parents trèsvulgaires (2) ; aussi sont-ils toujours à rédiger des pétitions, des réclamations à l'autorité, leur vie est une lutte perpétuelle (3). Ils écrivent des volumes qu'ils remettent à toutes les personnes qu'ils jugent capables de comprendre leurs gigantesques projets; leur apparence extérieure est en rapport avec cette haute idée qu'ils ont eux d'eux-mêmes : ils ont le port majestueux, le regard hautain, le geste impérieux, ils sont toujours en colère, ne rient

(i; Voy. chapitre (iu Diagnostic différentiel.

(2) Voy. Foville, Klude clinique du délire des fjrnndeurs dans les Mémoires de l'Aradéniie de médecine, t. XXIX, années 1869-70.

(3) Voy. Taquet, Des aliénés persécuteurs {Ann. méd. psiicli, innxler 1878j.

SYMPTOMATOLOGIE

jamais; la parole est brève, vive, saccadée, rapide. Ces malades sont dangereux et vindicatifs, très-difficiles à soigner.

Le délire des grandeurs a donc deux aspects très-différeuts, suivant qu'il appartient à la paralysie générale des aliénés, ou à ce que nous appelons la folie congestive; mais il existe encore dans d'autres cas; ainsi, dans l'alcoolisme chronique, nous l'avons noté plusieurs fois (1) (inutile de dire qu'il ne s'agissait pas dans ces cas de paralysie générale alcoolique, mais bien d'alcoolisme franc). En voici un exemple :

Obskrvation IV. — Alcoolisme aigu. Délire des richesses, des grandeurs. Idées de gourmandise. Guérison.

La nommée Th., blanchisseuse, jigée de trente-cinq ans, entre clans mon service de la Salpêlrière le 2 août 1876. Ses certificats d'entrée sont les suivants:

Le premier, de M. Legrand du Saulie, porte : folie hystérique, excitation maniaque par intervalles, loquacité, irritabilité, divagations, allures excentriques, incapacité de se diriger, nulle conscience de ses actes.

Le second, de M. Magnan : affaiblissement des facultés avec excitation, contentement, idées incohérentes de satisfaclion. Pas d'hésitation de la parole; diplopie; crampes dans les jambes; craintes de paralysie générale.

Le troisième, de M. Delasiauve : excitation maniaque avec mobilité dans les idées et les sentiments; idées de grandeur; croit avoir des millions, en gagne tous les jours depuis une quinzaine, veut que tout le monde devienne riche. L'altération des mouvements est peu sensible. Incubation probable de paralysie générale non exempte peut-être d'alcoolisme.

Les renseignements sur la malade nous sont fournis par sa sœur, qui est bien portante et saine d'esprit. Leurs parents n'étaienl pas cousins germains et aucun membre de leur famille n'a été atteint de folie. Le père, d'un caractère violent, s'adonnant fréquemment à la boisson, est mort subitement d'un anévrysme à cinqurinle-cinq ans ; la mère a succombé, à l'âge de soixantetrois ans, à un ulcère du sein. La malade, quelque temps avant son entrée, s'était mise à boire du vin blanc et de l'absinthe. Elle empruntait de l'argent à tout le monde et voulait aller à Tours où se trouve son tiancé. Auparavant, elle se portait bien, (nais depuis ses excès de boisson, elle offrait des millions à quiconque lui parlait et elle aimait beaucoMp à causer politique.

La malade est grande, pâle, traits réguliers, tenue négligée. Elle est trèsagitée et les mouvements de son corps sont continus et désordonnés. Les pupilles sont égales, contractiles. La langue tremble notablement, la parole est libre, non hésitante. La marche est régulière.

Elle me raconte qu'elle va se marier le il août, que je serai un des invités de la noce, que mon cadeau, de la valeur de 300 000 francs, sera offert par une fdle du service, qu'elle donnera un million à ciiaque personne de la Salpètrière. Elle dit posséder un château magnifique en Touraine et quatre

(4) A. Voisin, /)f l'ettil mental dans l'alcooltsme aigu et chronique (Ann. méd. psijch. 1862) .

ûôtels à Paris, habités par des personnages politiques qu'elle me nomme. Elle possède des milliards en espèces sonnantes et, pour elle, donner un milliard ne lui coûte pas plus que deux sous. Elle a un atelier où GOOO ouvriers travaillent à confectionner des sacs où les soldats mettent leur sucre et leur café. Son métier de blanchisseuse lui rapporte 50 francs par semaine, et comme je manifeste mon étonnement de la voir travailler, elle qui est si riche, elle me répond simplement que c'est par habitude du travail. Son loyer, au rez-de-chaussée, lui coûte 300 francs par an et se compose de trois pièces, une chambre à coucher, une cuisine et une chambre à repasser. Nulle conscience de son état. Elle croit être au 29 juillet, et nous sommes le 28 août. Elle me dit seulement que lorsqu'on l'a amenée à Sainte-Anne, elle soulï'rait de maux de tète épouvantables, qui la faisaient crier, casser et briser tout, en même temps qu'il lui venait des idées bizarres et qu'elle disait à toutes les personnes qui l'approchaient : « Laissez-moi tranquille, je suis folle. » Maintenant elle croit être parfaitement guérie. Aucune idée de persécution : tout le monde est son ami. Pas d'hallucinations de la vue, mais elle croit entendre la voix de son fiancé et de ses enfants. Ses réponses sont souvent d'accord avec les questions que je lui adresse.

Traitement. — Vésicatoire permanent in l'occiput. Acétate d'ammoniaque, vingt gouttes par jour.

2 septembre. Même délire des richesses. Elle est désordonnée, déchire tout. Les pupilles sont égales, plus de tremblement dans la langue. L:i parole est nette, l'appétit bon, la température normale. Menstruation aujourd'hui. Lorsqu'elle nous parle de ses richesses, il n'y a dans sa physionomie aucune expression de satisfaction béate. Elle se trouve mieux qu'à son entrée parce qu'elle n'a plus de douleurs à la tête et aux membres. Elle avoue avoir fait des excès de boisson (rhum, absinthe, thé, vin chaud) : elle étranglait le perroquet, me dit-elle. Elle se croit ici depuis le commencement de juillet.

21 octobre. Elle nous raconte qu'elle est marquise et mariée à M. de Coquet. Avant de prononcer ce nom, elle réfléchit un moment, puis le prononce rapidement. Elle ajoute qu'elle s'est mariée avec un prince et qu'elle est en même temps marquise et princesse. Elle va aller ce soir à tous les spectacles et finira par l'Opéra où on donnerait une représentation pour elle, si on savait son arrivée. Il n'existe toujours aucun embarras de la parole; la mémoire est intacte.

24 octobre. Elle nous dit voir des oiseaux bleus par la fenêtre, que la tête d'un de ces oiseaux s'est changée en une tête d'âne ; elle ajoute que tout cela n'est pas et qu'il faut lui donner des lunettes pour mieux voir. Elle va prendre ces oiseaux bleus pour les manger et se mariera demain avec son fiancé avec qui elle vit depuis cinq ans. Elle se souvient d'être ici depuis trois mois.

28 octobre. Une première injection sous-cutanée de 8 milligrammes de chlorhydrate de morphine a provoqué des vomissements.

A partir de décembre, traitement par les injections sous-cutanées de morphine.

3 janvier. Le délire n'a pas changé do forme. Elle est très-mobile dans ses idées et dans ses actes ; aussi est-il impossible de la laisser sans camisole de force, sans quoi elle se déchire la figure, s'arrache la peau, jette ses vêtements par-dessus les murs, casse les carreaux, grimpe sur les arbres, ou casse les

SYMPTOMATOT.OGIE

branches, vole les aliments de ses compagnes. Elle ne sait pas bien au juste le jour, mais précise le mois et l'année. Elle ignore pourquoi on l'a mise ici. Pas d'ataxie de la langue, des lèvres, ni des mains. Pas d'inégalité des pupilles qui sont normalement contractiles. Comme je lui demande s'il y a longtemps qu'elle a eu ses règles, elle me prie de lui dire si elle peut encore avoir des enfants. Je veux, dit-elle, prier le bon Dieu de donner à mon mari la puissance de m'cngendrer des milliards d'enfants.

La dose quotidienne de morphine est 18 centigrammes en 2 fois.

13 janvier. Grande agitation. 20 centigrammes de chloral.

26 janvier. Depuis quelques jours, la malade prétend qu'on lui envoie des tubes travaillés par la physique. Elle a, la nuit dernière, traîné son lit près de la porte et s'est contusionné le visage.

7 mars. La pupille droite est plus grande que la gauche.

80 mai. L'état mental est le même. Depuis quelque temps, la malade a perdu tous ses cheveux. Dose de morphine 12 centigrammes en deux fois.

18 juillet. Grande amélioration au point de vue physique et moral. Les cheveux ont repoussé presque tout à fait. La malade ne parle plus de ses idées délirantes, dit qu'elle nous les racontait parce qu'elle était folle ; elle ne peut pas faire des dîners avec huîtres, Champagne, pour des milliers de personnes, puisqu'elle n'a pas d'argent. Elle demande à travailler. Elle a écrit hier à des parents deux lettres fort raisonnables. La dose quotidienne de morphine est de G centigrammes.

1 i septembre. Les règles, interrompues depuis un an, sont revenues. La dose quotidienne de morphine est de 3 centigrammes.

La malade sort le 10 octobre, complètement guérie. Elle reconnaît avoir été malade et exprime sur ses idées délirantes la même opinion que celle qu'elle nous a manifestée le 18 juillet.

Fin décembre 1877. État normal.

Dans ces cas rares, à la véiité, on se laisserait facilement tromper, si l'on se rapportait an caractère senl dn délire ponr porter un diagnostic.

Le délire ambitieux se rencontre encore quelquefois dans la folie simple ou vésanique, et si la maladie est de longue date et accompagnée d'un commencement de déchéance intellectuelle, le délire ne se distingue pas facilement de celui des paralytiques généraux. Nous avons de plus remarque que chaque fois que dans la folie simple il y avait des idées de gi^andeurs, la maladie était grave et difficilement curable. En voici des exemples :

Observation V. — Folie hystérique. Délire des grandeurs et des richesses.

La nommée D., âgée de trente-six ans, fleuriste, est entrée le 12 mars 1877 dans mon service, avec les certificats suivants donnés par MM. Legrand du Saulle et Magnan : Folie hystérique, chants, cris, divagations orgueilleuses, idées ambitieuses.

Les renseignements donnés par sa sœur apprennent que : à presque toutes les périodes menstruelles, depuis quatre ans, elle est excitée. Il y a six semaines, elle s'est mise à parler tout haut de la fin du monde, d'empoisonnement dont elle était menacée, de ses rapports de famille avec la maison de Bourbon.

Je la trouve agitée, elle parle avec volubilité de miracles, de purgatoire, dit qu'on lui a proposé d'être la Sainte-Vierge, qu'elle sait lire le présent, le passé et l'avenir, que le (> janvier la fin du monde arrivera, qu'elle est la lille de Don Carlos, qu'elle a cent mille francs à elle, qu'on a proposé à celui qu'elle a aimé de doubler sa fortune.

Traits réguliers, pupilles égales, pas d'ataxie de la langue, des lèvres. La parole est très-nette. Mémoire conservée.

Janvier 1878. L'état de la malade est le même.

Observation VL — Hystérie. Délire mélancolique, des grandeurf; et des richesses.

La nommée Coe., femme Gr., âgée de trente-huit ans, entre le 10 novembre à la Salpêlrière, dans mon service.

Les certificats d'entrée portent qu'elle est atteinte d'un délire mélancolique et qu'elle a de fréquentes attaques d'hystérie.

Physionomie intelligente, traits réguliers, pupilles égales, oreilles bien faites; pas d'ataxie de la langue ni des lèvres ; pas de goitre ni de ganglions cervicaux postérieurs ; pas de douleur spinale spontanée ou provoquée. Les bruits du cœur sont normaux. Rien de particulier dans les poumons. Foie et rate de hauteur normale. Douleur à la pression dans la fosse iliaque gauche.

Il est impossible de savoir d'elle quoi que ce soit. Elle garde un mutisme presque complet.

(Renseignements fournis par le mari). Il n'existe pas d'antécédents héréditaires. Cette femme, dont le caractère a toujours été impressionnable, était sujette à des attaques d'hystérie. Elle a eu, étant enfant, la fièvre typhoïde. Le début de la maladie semble remonter au mois d'août dernier. A partir de cette époque, on a remarqué qu'elle négligeait son ménage, et, contrairement à ses habitudes, qu'elle allait causer chez ses voisins. Elle leur disait qu'on aurait la République, qu'elle serait à la tête du gouvernement, que son père occuperait une haute position, qu'elle serait riche et enfin que l'hôpital Saint- Louis lui appartiendrait.

Le cinquième jour de son entrée, elle est prise d'embarras gastrique fébrile. Elle prononce quelques mots bien articulés, se plaint de céphalalgie.

10 janvier 1878. Guérison après un traitement morphinique.

Observavion VII. — Folie simple, lypémaniaque. Hallucinations. Idées de grandeur, de richesses. Conceptions hypocondriaques.

R... Eugénie, âgée de quarante-trois ans, couturière, entre le 18 octobre 1877 à la Salpêtrière, dans mon service. Les certificats d'entrée constatent qu'elle est atteinte d'un délire chronique avec hallucinations et idées de persécution et de grandeur.

Traits réguliers, nez épaté, front moyen, pupilles égales, moyennes, con-

SYMPTOMATOLOGIE

tractiles. La parole est facile; la vue est nette; pas de photophobie, pas de phosphènes. Elle dit avoir eu des bourdonnements d'oreilles pendant deux ans, avoir été sourde un mois et avoir été guérie par des injections. Elle reconnaît le poivre à l'odorat.

Pas d'ataxie, ni de déviation de la langue. Elle nous dit que sa langue est décrochée. Pas de goitre, pas de ganglions cervicaux postérieurs. Pas d'anesthésie ni d'hyperesthésie. Rien de particulier du côté des poumons et du cœur. Hauteur du foie et de la rate normale. Le ventre est généralement un peu sensible, surtout dans les fosses iliaques et principalement à gauche. Elle dit ne plus être réglée depuis quelques années.

De la septième à la dixième apophyse épineuse dorsale, douleur très-vive à la pression. Du reste, la malade y souffre spontanément. Elle éprouve de la douleur dans presque tous les points du corps, elle a la sensation que ses veines tombent, qu'on lui arrache des parties du corps. Elle attribue ces sensations à des hommes de Saint-Alban dont elle entend les voix par moments sous terre. Ces voix disent qu'il faut la faire enfermer et la mettre à la porte, etc.

(Renseignements de sa fille qui est bien portante). Pas d'antécédents héré- ' ditaires. Le début de la maladie remonte à cinq ou six ans. La malade a éprouvé de grands chagrins. Son mari, après avoir dissipé l'argent qu'ils avaient économisé, l'a abandonnée. Depuis cette époque elle est dans les asiles de la Seine. La maladie a débuté par des paroles incohérentes, des hallucinations, des idées et des tentatives de suicide.

Depuis cette époque elle a eu l'idée qu'elle avait des millions; elle dit que sa gran'fmère descendait du pape et qu'elle est impératrice. Elle croit qu'on la tient en prison parce qu'elle doit régner. Elle attend toujours des robes de velours qu'elle croit avoir commandées.

On conçoit, en lisant ces obsei'vations, combien les eiTeurs seraient faciles à commettre, si l'on se reportait au caractère seul du délire, et c'est précisément pour cela que nous n'aimons pas à dire que le délire ambitieux est pathognomonique ; c'est pour cela que jamais nous ne portons un diagnostic sur les seuls caractères du délire.

Le délire des richesses s'associe toujours au délire ambitieux, dont il est très-voisin ; on l'observe aussi à tous les degrés. D'aboi^d le malade se plaît à exagérer ses ressources ; il dira qu'il gagne beaucoup d'argent, quand il ne gagne que 5 francs par jour; puis, à un degré plus avancé, il parlera d'héritages qui doivent lui arriver, sans pouvoir pi^éciser de quel côté; puis peu à peu des chiffres de plus en plus monsti^ueux seront employés pour représenter sa fortune imaginaire ; il finira par ne parler que de millions et de milliards, de diamants d'une valeur inimaginable, (c L'univers est à lui; totit est sa pi^opriété. »

Si l'on fait des objections, le malade n'en tient pas compte, ne

répond pas, ou quelquefois il est embarrassé un instant; mais le délire reprend vite le dessus. Parfois cependant il donne encore à cette période des réponses plausibles; c'est ainsi qu'une malade qui parlait de sa puissante fortune et de ses calèches, répondait auxobjectionsqu'onluifaisaitqu'elleavaitbien des voitures, mais qu'elle préférait aller à pied.

Nous ne finirions pas si nous voulions passer en revue les conceptions bizrares qui germent dans l'esprit des malades, qu'il nous suffise de rappeler qu'il existe entre les idées de grandeurs de tous les paralytiques une ressemblance des plus curieuses, une uniformité des plus inexplicables.

c. Délire d' exagéra/ion. — Il est une troisième variété de délire qui forme la transition^entre le délire expansif et le délire dépressif, et qui nous paraît mériter une mention et même une dénomination particulière, c'est le délire d'exagération. On le rencontre souvent chez les paralytiques mélancoliques; on l'y rencontre sans qu'il existe aucune trace de délire de satisfaction ou de délire ambitieux. Il consiste dans l'emploi de chiiïres ou de termes exagérés pour exprimer de prétendues souffrances ou des fautes imaginaires. C'est ainsi qu'une malade disait : « Je ne voudrais pas avoir fait cela pour des millions et des billions. » La même malade répétait à tout instant le chiffre 10400 : «J'ai donné 10400 francs et on me laisse mourir de faim. » Une autre prétendait avoir des millions de cœurs. Une autre parlait de plus de 300 vers qui lui bouchaient l'estomac. Une quatrième malade entendait les voix de deux ou trois mille individus. Une cinquième disait qu'elle souffrait depuis plus de 6000 ans. Un malade se plaignait d'avoir une érection éternelle. Un autre se figurait qu'on l'appelait le ro/ (/6',9 sois. Un troisième s'accusait d'avoir ruiné des centaines de familles. Un quatrième d'avoir volé des millions, d'avoir 300 millions de dettes; une femme à la Salpêtrière disait qu'elle avait volé des rubis et une tabatière de plus de 600 francs.

Ces étranges manifestations du délire ambitieux, dans la paralysie générale à forme dépressive, ont été étudiées dans notre Mémoire, couronné par l'Académie en 1877 (voy. obs. 104, 22, 68, etc.).

d. Délire ambitieux uni au délire hypocondriaque. — De même lorsque le délire ambitieux s'intrique avec le délire hypocon-

76 SYMPTOMATOLOGIE.

driaque, ce qui est assez fréquent, il en résulte les conceptions les plus bizarres; les malades se plaindront qu'on leur a vidé le corps pour prendre les diamants inclus, affirmeront qu'ils ont dans le ventre des tonneaux remplis d'or. Un malade prétendait qu'il avait dans la tête du plomb qu'on pourrait en faire sortir et avec lequel on ferait des tabatières d'or (voy. obs. 37 et autres du Mémoire précité).

Rien n'égale l'absurdité de ces conceptions délirantes, si ce n'est l'intérêt qu'elles présentent à étudier; car enfin pourquoi ce délire ambitieux, môme dans les formes les plus dépressives? Pourquoi ce délire ambitieux, si fréquent dans la paralysie générale et si rare dans les autres formes d'aliénation mentale?

Le délire expansif existe le plus souvent seul pendant toutes les périodes de la paralysie générale, d'autres fois ils s'intrique avec le délire dépressif, nous venons d'en citer des exemples; d'autres fois les deux délires existent successivement, se remplaçant d'un mois à l'autre, d'une journée à l'autre, d'une heure à l'autre.

Mais quelquefois le délire dépressif existe seul pendant toute la durée de la maladie, ou pendant une longue période; le moment est venu d'en étudier les caractères et d'appeler l'attention du lecteur sur ce délire qui n'est pas assez connu.

3" Délire dépressif. — Le délire dépressif revêt diverses formes ; toutes les variétés de la lypémanie (d'Esquirol), sont susceptibles d'appartenir à la paralysie générale; la forme hypocondriaque s'y rencontre aussi, et M. Baillarger a même attribué une telle importance au délire hypocondriaque, que nous croyons devoir l'étudier à part; mais commençons par l'étude du délire lypémaniaque proprement dit.

Le délire lijpémaniaque a été signalé et même étudié par .divers auteurs, et l'on est vraiment en droit de s'étonner qu'il soit si peu connu. Marcé, dans son traité des maladies mentales, fait une variété à part de la variété mélancolique.

Mais il est vrai de dire qu'il n'en parle pas longuement. C'est pour appeler l'attention sur ce délire, que nous allons citer tout ce qui a été dit, ou du moins tout ce que nous avons pu trouver dans la science relativement à cette question.

Willis relate l'histoire d'un homme de plus de trente ans, chez lequel on put observer l'amoindrissement des facultés intellec-

tiiclles en même temps que l;i faiblesse elle tremblemenl, des membres, et chez lequel la mort arriva au bout de six mois. Ce malade était mélancolique et triste, il pleurait souvent et sans raison suffisante. Voici, du reste, l'observation textuelle; il s'agit, sans aucun doute, d'une paralysie générale à forme mélancolique :

Olim generosiis quidam, robustus, et supra deciinnm a'ialis histrum, l'erè semper saiius, tandem vit* sedenlari;e alqiie otio dedilus et deiiide, solito hebetior factus, exercitium qiiodvis et duiioreai corporis motum renuebat; insiiper melancholicus et tristis, a levi quavis occasiono, imo iiUerdum sine ulla causa manifesîa in llelum et lacrymas eiiimpere solebat. Hic brevi posteà (quod etiani de mullis aliis observavi) mcmbrorum omnium imbecillitate et tremore, etdeindeparlium inferiorum resolutione alficiebatur; quo niorbo (cum melancbolicus et niedicinse cito pei lfesus esset) se victum traliens, et sensim languidior factus, inlra sex menscs inleiMbat. ( Willis, Opéra omnia, Lugduni, 1681, tomus posteiior, p. 2^21, cap. IX, De paralijsi.)

La forme dépressive existait aussi dans une observation publiée par Théophile Bonet. Il s'agissait d'un jeune homme mélancolique, qui avait de lafièvre, de fréquentes attaques épileptiformes, et dont les méninges ont été trouvées congestionnées:

In latere dextro admodum turgebant venaî tenuis meniiigis muito sanguine nigro et concreto : ea pars nigricabat et apostema continebat in proximâ cerebri parte (1).

L'observation suivante, due à Morgagni, se rapporte bien aussi à un cas de paralysie générale à forme mélancolique

Il s'agit d'un honmie de cinquante-cinq ans prédisposé aux congestions cérébrales par son tempérament, sa constitution et ses occupations habituelles, qui, quelques années avantsa mort, avait eu des troubles convulsifs sinsj,uliers et des troubles de la motilité, localisés principalement dans les muscles de la face et des mains. Sous l'influence de soucis e't d'inquiétudes, cethomme tomba brusquement dans la mélancolie et l'hypocondrie :

In affectum incidit verliginosum, a quo tametsi liberatus est, non mcdiocrem tanien mœstitiam et ad sonmum proclivilatem ostendebat. »

Il avait de tem})S en tem[)s des vertiges, des douleurs de tète qui se produisaient avant les crises, et disparaissaientaprès elles,

(1) Boneti, Sepulchietum, Lugduni sumptibus Ciamen et Peraclion, 1700, p. 285, lib. I,

SCCt. XI.

(2j Elle se trouve dans la lettre 2, De ntorbis capilis, 1752.

78 SYMPTOMATOLOGIE

et bientôt, à la suite d'une congestion apoplectique, il perdit la sensibilité et le mouvement dans la partie gaucbe du corps et tomba dans un état comateux. Une saignée produisit une amélioration passagère; mais l'agitation suivit de près, ainsi que des convulsions dans tout le côté droit du corps, la face et les pieds. La mort survint au dixième jour de ces accidents. Le cerveau était ramolli [ccrebrum vero flaccidiiis fuit), et on trouva dans le ventricule droit plus de deux onces de sang coagulé.

Morgagni n'a pas eu l'idée de considérer ce cas comme appartenant à une maladie spéciale. Bien d'autres, après lui, ont passé de môme à côté de la vérité, puisque c'est jusqu'à Bayle qu'il faut arriver pour voir la nosologie l'aire une nouvelle conquête.

Après Morgagni, Lieutaud, en 1759, écrit (1) : « La paralysie est rarement primitive, elle peut être un produit de l'afïection hypocondriaque... La paralysie hypocondriaque ne prive ordinairement que du mouvement. »

Pinel, en i812(article^f/ywawîie du Dictionnaire en 60 volumes), indique la mélancolie symptomatique de la paralysie générale. « On voit, dit-il, succéder quelques préludes de paralysie à une agitation maniaque plus ou moins violente ou bien à un délire taciturne prolongé. »

Bayle, qui, comme nous l'avons déjà vu, admetlafréquencedela mélancolie dans le début de la paralysie générale, se refuse à reconnaître les idées mélancoliques comme symptôme dans la paralysie générale confirmée ; il n'en parle pas dans la description qu'il a faite de la maladieet, quand il en rencontre dans les observations qu'il cite, il se donne une peine inouïe pour démontrer que ce délire est justifié par telles ou telles conditions dans lesquelles se trouvaient les sujets (oLs. 8, 3'' série) ; ou bien il ne dit pas un mot de ce symptôme dans les réflexions, cependant fort détaillées, qui suivent l'exposition de chaque fait, ou bien il n'en parle que pour prétendre qu'il ne se rattache pas à la maladie ; ainsi à la page 266, à propos d'un homme atteint de méningite chronique, qui avait été hypocondriaque auparavant, Bayle dit : « Cet état d'hypocondrie paraît avoir eu des liaisons intimes avec l'affection cérébrale dont le malade fut atteint plus tard, mais en

(1) Lieutaud, Médecine pratique.

considérant que cet homme avait une gastrite fort ancienne, on ne pourra pas accorder une grande confiance à cette conjecture. y>

Et plus loin nous lisons, page 361 : « Les deux accès de nu3lancolie dont le malade a été atteint à l'époque où il commença à présenter des symptômes de méningite chronique, étaient d'une nature différente de cette dernière maladie (1). »

Calmeil (2) a cité quelques observations de délire mélancolique chez les paralytiques généraux. Ainsi, il parle, à la page 343, d'une jeune femme qui avait attenté à ses jours à une époque où ses muscles étaient libres et qui resta encore quelque temps lypémaniaque après être devenue paralytique; à la page 248, se trouve l'observation d'un vieillard qui, après avoir abusé de toutes les jouissances de la vie, était triste, porté à l'isolement et poursuivi par des odeurs imaginaires, en butte à des idées de suicide et franchement paralytique. « Ce serait, dit Calmeil, faire preuve d'un mauvais esprit d'observation que de vouloir assigner une forme constante au délire des aliénés et d'entreprendre de la représenter chez tous avec les mêmes couleurs » .

Mais il fait en même temps remarquer la rareté de cette forme mélancolique.

En 1841, le même auteur disait, dans l'article de la Paraljjsie (jéuérale du Dictionnaire en 30 volumes : « La paralysie générale débute chaque jour avec la démence, avec un accès de lypémanie, sans que jamais pendant toute la phlegmasie, le délire vienne s'exercer sur les idées de grandeur et de richesse (3). »

Enfin, en 1859, Calmeil n'hésite pas à dire que la forme mélancolique se montre depuis une dizaine d'années presque aussi fréquente chez les sujets atteints d'un commencement de paralysie générale que la monomanie d'orgueil.

Ces assertions de plus en plus précises, d'un même auteur dont on ne peut mettre en doute l'impartialité ni le talent d'observation, sont propres, à notre avis, à prouver que la forme mélancolique de la paralysie générale s'est rencontrée de plus

(1) Bayle, De Varachnilis chronique.

("2) Calmeil, De la paralysie considérée chei les aliénés. Paris, 1826. (3) Calmeil, Dict. de méd. en 30 vol. Paris, 1841, t. XXIH, p. U1.

80 SYMPTOMATOLOGIE

en plus fréquemment à mesure qu'on s'approchait de notre époque et qu'elle était relativement rare à l'époque où Bayle écrivait.

Lunier (1) accepte aussi l'idée d'une transformation dans la forme symptomatique de la paralysie générale. C'est ce qui ressort des lignes suivantes :

« La symptomatologie de la paralysie générale s'est un peu modifiée depuis quarante ans; il me semble que les formes dépressives, chroniques, marchant avec une certaine lenteur, se présentent aujourd'hui plus souvent à l'observation ; il en est de même des troubles ataxiques. Sous l'influence d'habitudes et de conditions hygiéniques nouvelles, les maladies, ainsi que l'a signalé M. Pidoux, se transforment, et il en serait de la paralysie générale comme des autres afl'ections. » Quant aux causes de ces transformations, nous les rechercherons lors de l'étude de la pathogénie du délire mélancolique dans la paralysie générale (voy. chapitre XIII).

De 1 8^26 à 1868, Calmeil ne fut pas le seul observateur (pii ait signalé la mélancolie dans la paralysie générale. Daveau, Cazenave, Parchappe, Lunier, Falret, Lasègue ont aussi parlé de la mélancolie dans la paralysie générale.

En 1830, Daveau (^) a signalé chez quelques paralytiques une véritable lypémanie avec tendance au suicide.

En 1836, Parchappe (3) fait remarquer chez certains pai'alytiques l'existence d'une « forme mélancolique contrastant par l'abattement et la tristesse avec l'outrecuidance et l'hilarité des autres aliénés ».

En 1838, Esquirol dit (4), à propos des variétés compliquées de démence : « Le premier, en 1805, j'ai appelé l'attention sur ce phénomène. Cette paralysie est souvent le signe d'une inflammation chronique des méninges, elle a une marche incessante, quel rjuesoit le caractère du délire, elle' indique le passage prompt de la folie à la démence chronique ».

Nous trouvons encore, dans le même ouvrage, l'observation d'un homme, qui, trois mois après avoir eu un accès de manie

(1) Lunier, Anmdes mnl. psijcii., 2G mai 1873.

(2) Daveau, thèse inaugurale, p. 11.

(3) Parchappe, Recherches sur l'encéphale.

(i) Esquirol, Des maladies mentales, t. II, p. 263, article Folie conipli(iucc de paralysie.

ambitieuse, tomba dans une tristesse profonde et succomba, au bout de cinq mois, à une hémorrhagie cérébrale.

Dès le début de la maladie, il avait présenté quelques légers symptômes de paralysie de la langue; il avait la substance cérébrale injectée et ramollie.

En 1846, M. Baillargcr (1) dit : <c qu'il faut suivre les malades pendant toute la durée de la maladie, car quelques-uns, qui au début n'ont pas d'idées de grandeurs, en présentent plus tard, et vice vevsâ. La nommée D... en offre un exemple des plus tranchés : il y n deux ans, elle se ci'oyait pi'opriétairc de meubles en or; elle est aujourd'hui de la plus grande humilité, et présente tous les signes de la mélancolie. »

Les autres formes du délire sont assez rares chez les paralytiques, il existe cependant dans la science plusieurs cas de lijpémanie avec idées de suicide chez les paralytiques.

En 1848, F. Cazenave constate que : « bien souvent la lypémanie la plus noire compliquée d'idées de suicide pervertit l'entendement des malades atteints de paralysie générale ».

En 1849, Lunier {% cite tout au long une observation de paralysie générale suivie de rémission avec idées de suicide. Cet auteur fait suivre l'observation des réflexions suivantes : « Ce malade, dit-il, nous offre un exemple de lypémanie suicide dans la folie paralytique ; il existe dans la science plusieurs faits de même nature. »

En 1849, Pinel neveu (3) écrivait: « La paralysie générale se montre plus fréquemment (pi'on ne le pense chez des mélancoliques, qui, loin d'avoir des idées gaies, de se croire rois, riches à millions, sont au contraire sous l'influence d'idées tristes, et pensent qu'ils sont ruinés, empoisonnés, etc. »

En 1850, Billod (4) parle de la forme lypémaniaque dans la paralysie générale : « Ces malades, dit-il, pour former, il est vi'ai, l'exception, ne sont pas cependant très-rares; j'en ai observé des exemples à Bicôtre et à la Salpêtrière ; le plus récent et

(1) Baillargcr, Nouvelles comidéralions sur hi pavahjsie (jénérale progressive incomplele, insère dans les Annales médico-psycholocfiques , 1846.

{"2) Limier, Travail lu à la Société médico-psycliologiquo. Recherches sur la paralijsie (jénérale progressive Paris, 184-9, in-8.

(3) Pincl neveu. Union médicale, "21 novembre (Une leltre snr la paralysie générale des aliénés).

(4) Billod, Anii. iiiéd.-psijch-, 2° série, 1. H.

A. VOISIN. Paralysie. 6

82 SYMPTOMATOLOGIE.

aussi le plus saillant qui se soit offert à mon observation est celui d'un ancien capitaine d'infanterie de ligne admis à l'asile d'aliénés de Saint-Gemmes. La paralysie générale ne pouvait pas être mieux caractérisée et cependant l'état mental avait revêtu le caractère de la démence lypémaniaque avec un penchant très-prononcé au suicide qui s'est traduit deux fois par des tentatives de strangulation an moyen d'une ficelle. Je ne multiplierai pas les exemples de cette forme d'affection, la plupart des médecins spéciaux en comptent quelques-uns dans leur pratique; je dois dire cependant que la paralysie générale avec lypémanie est assez rare pour faire exception, mais qu'elle l'est beaucoup moins chez la femme que chez l'homme. »

En 1853, M. Baillarger écrivait ces lignes : « Les observateurs qui ont décrit toutes les nuances de l'excitation n'ont pas étudié si bien celles delà dépression, c'est-à-dire la lenteur et la brièveté des réponses, l'obnubilation très-légère des idées qui constituent une lésion aussi générale que l'excitation elle-même » (i).

Voici ce que disait encore Pinel neveu (2), en 1858, sur le délire lypémaniaque des paralytiques généraux : « J'ai souvent constaté dans la paralysie générale du délire hypocondriaque lié an délire mélancolique ; les malades se disent trahis, abandonnés, empoisonnés, dans la misère la plus profonde, ils se croient les plus malheureux des mortels, affirment que leurs parents, que leurs amis n'existent plus, qu'ils ont été assassinés après avoir enduré les tortures les plus barbares, etc. »

Sous l'influence d'hallucinations des divers sens et de conceptions délirantes d'une nature oppressive, ils répandent d'abondantes larmes et se livrent au désespoir.

M. Baillarger termine ainsi un article qu'on peut trouver dans VUniou médicale de 1858 (6 aoiit), et qui est relatif à la gravité du pronostic chez les paralytiques généraux mélancoliques :

(( D'autres malades ofh'ent, dit-il, réuni à la paralysie générale, l'état mélancoli(iue avec toiUcs ses mumccs el tous ses def/rés. Lorsque la mélancolie est ainsi réunie à la paralysie générale, il

(I) Baillarger, Essai de classification de différents genres de folie (Anii. méd.-pstjchol., t. V, 1853).

("2) Pincl, Avn. méd.-psijciiol., 1858

y a deux causes de dépression au lieu d'une, et si cet état se prolonge, la marche de la maladie est plus rapide. »

Falret (1) parle assez longuement de la variété mélancolique de la paralysie générale. Ce qu'il tâche de prouver c'est que cette variété, si différente au premier abord de la variété expansive, vient, comme d'ailleurs toutes les autres variétés, se confondre avec la forme type de la maladie décrite par tous les observateurs. Nous ne le suivrons pas dans cette voie, nous nous contenterons pour le moment de transcrire les lignes suivantes :

« Lorsqu'on remonte avec soin dans les antécédents des aliénés paralytiques observés dans les asiles, on découvre assez souvent que la maladie a débuté par un stade mélancolique quelquefois court, d'autres fois plus prolongé. A cette période, les malades sont dans un état d'affaissement physique et moral des plus prononcés; ils éprouvent une fatigue musculaire excessive, ce qui les porte à rester immobiles, ou même à garder le lit; ils se sentent incapables de marcher, de se mouvoir, et même de se décider à un acte quelconque ; ils sont dans un véritable anéantissement physique et moral dont ils ont conscience et dont ils s'affligent ; ils ont une tendance hypocondriaque des plus marquées. On parvient quelquefois à constater chez eux, dès cette époque, des troubles légers de la motilité, soit un embarras de la parole parfois assez prononcé, soit de la faiblesse ou du tremblement dans les membres. Mais ces symptômes physiques passent presque toujours inaperçus et l'état de mélancolie fixe seul l'attention. »

Nous avons dit, quelques pages plus haut, que Calmeil, en 1859, avait signalé de la lypémanie au début de la paralysie générale confirmée. Voici, en effet, comment Calmeil s'exprime à cet égard (2) :

« Ce type occupe aussi une place importante parmi les manifestations fonctionnelles de la périencéphalile chronique diffuse, et depuis une dizaine d'années cette forme de délire s'est montrée presque aussi fréquente sur les sujets atteints d'un commencement de paralysie générale que la monomanie d'orgueil. Aussi, sur les

(1) J. Falret, Ann. méd.-psijchol., 1858. Séance du 26 juillet 1858 de la Société médicopsychologique.

(2) Calmeil, Maladies inflammatoires du cerveau. Paris, 1859.

84 SYMPTOMATOLOGIE.

individus dont nous entendons présentement parler, on ne trouve plus que des idées de découragement, de crainte et de terreur. Les uns s'imaginent qu'on va les faire guillotiner, les autres qu'on les calomnie, les autres qu'on a le dessein de les faire périr par le poison ; tous ou presque tous ont un extérieur et un maintien piteux, refusent de parler, d'agir, de prendre leurs aliments, et les efforts que l'on tente pour les alimenter et les faire vivre sont rarement suivis de succès, de sorte que les paralytiques lypémaniaques succombent pour la plupart beaucoup plus rapidement que les mélancoliques non paralysés. »

Mais nulle part nous n'avons trouvé un tableau complet du délire lypémaniaque dans la paralysie générale qui put être comparé par exemple au tableau du délire expansif tracé par J. Falret (1), ou à celui du délire hypocondriaque fait par M. Baillarger. Aussi croyons-nous utile de remplir cette lacune et d'étudier le délire lypémaniaque dans ses diverses variétés.

Il est un caractère commun à toutes ces variétés et sur lequel l'attention a été appelée par presque tous les auteurs, c'est la diminution de l'intelligence et de la mémoire qui accompagne le délir-e dépressif symptomatique de la paralysie générale.

Étude des diverses variétés de délire lypémaniaque.

a. Délire mélancolique avec agitation. — L'agitation n'est pas incompatible avec la mélancolie, chez les paralytiques; on rencontre des malades qui brisent, frappent tout ce qui les entoure, ramassent tous les objets, sont dans un mouvement perpétuel aussi désordonné que possible, déchiient leurs vêtements, poussent d'une manière continuelle, et surtout pendant la nuit, des cris perçants ou plaintifs dont la fréquence et la continuité sont très-caractéristiques de cette forme de maladie mentale.

Les malades dont le délire revêt plus spécialement la forme mélancolique ont parfois, dit Calmeil, « l'air effrayé, cherchent à échapper aux mains de ceux qui les protègent, comme si leur vie était menacée; ils crachent sans cesse autour d'eux, comme pour se débarrasser d'une salive suspecte; ils opposent une résistance inouïe, lorsqu'on cherche à introduire quelques

(1) J. Kulrcl, Iteulœrdies sur la folie paralijtiiiue cl les diverses paralijska (jénérales, tlièse, 1853.

médicaments dans leur bouche; ils ne reposent pas une seule nuit, sont assiégés par des voix menaçantes, par des bruits étranges, et font dans quehjues cas des efforts désespérés pour se précipiter ou se donner la mort d'une manière quelconque. »

Cette forme de mélancolie avec agitation a bien des ressemblances avec la manie aiguë, c'est ce qui prouve une fois de plus combien la classification symptomatiqne est vicieuse. Pour nous, nous nous inquiétons peu de savoir si le délire avec agitation doit prendre le nom de manie ou de mélancolie; ce que nous recherchons, c'est la nature, la cause anatomique de ce délire accompagné d'agitation : appartient-il, oui ou non, à la paralysie générale, est-il d'un [)ronostic grave ou bénin, le malade qui en est atteint est-il immédiatement menacé dans son existence; y a-t-il lieu de redouter pour un avenir rapproché la démence paralytique, ou bien, au contraire, son délire et son agitation sont-ils susceptibles d'être rapidement et définitivement modifiés par un traitement convenable? Là pour nous est la question. Or pour la résoudre nous avons les divers signes somatiques, que nous avons étudiés dans les chapitres précédents, et de plus l'incohérence du délire, la débilité intellectuelle et les lacunes de mémoire ; mais un des meilleurs signes, des plus fidèles et des plus constants, c'est l'élévation de la température. Dans la manie simple, dans la mélancolie avec agitation qui n'appartient pas à la paralysie générale, la température centrale n'est jamais élevée au-dessus de la normale ; le pouls est fréquent, il est vrai, la face peut être vultueuse, la langue peut être sèche, mais il n'y a pas d'exagération de la température centrale. Dans la mélancolie avec agitation qui appartient à la paralysie générale, au contraire, la température centrale est au-dessus de la normale; ce qui prouve que l'agitation qui se joint au délire est toujours en rapport avec un état inflammatoire de l'encéphale, ainsi que dans le cas suivant :

Observation VIII. — Paralysie générale. — Délire mélancolique à la première période de la paralysie générale. - Hallucinations. — Tentative d'infanticide. — Inégalité pupillaire. — Ataxie de la langue. — Fièvre.

La nommée Lan.... est entrée dans mon service le 18 avril 1874.

Le certificat d'entrée portait qu'elle était atteinte de délire mélancolique, de troubles de la sensibilité générale, d'idées de persécution, qu'on la menace, qu'on l'injurie, qu'on lui jette un sort.

SYMPTOMATOLOGIE

Les renseignements de son frère m'apprenaient qu'elle avait toujours été bien portante, jusqu'il y a un an ; elle a perdu son mari en octobre 1873 et est restée veuve avec cinq enfants, ce qui lui a amené une grande gêne.

II y a trois jours on s'est aperçu qu'elle perdait la tête. Elle disait voir son mari, se mettait constamment en prière et disait que, même en plein jour, il lui lallait tenir les bougies allumées afin de ne pas voir son mari. Elle était devenue fort triste, ou dans d'autres moments elle se mettait en colère et criait après ses enfants. Elle a failli jeter par la fenêtre la plus petite de ses filles en lui disant : « Va-t'en au ciel. »

Elle prétendait que son mari était là et donnait des coups de pieds au poêle. Elle a eu dix enfants; cinq sont morts de maladies inconnues, les autres sont vivants et bien portants.

20 avril 1874. Physionomie triste ; pâleur de la face ; yeux fortement cernés; front moyen.

Pupilles d'abord égales ; puis, un quart d'heure après, la droite est plus large que la gauche ; dit avoir la vue affaiblie; ouïe normale ; oreilles symétriques ; bourdonnement d'oreilles; odorat conservé; tremblement de la langue tirée hors de la bouche; pas de tremblement des lèvres ni des mains ; force musculaire; sensibilité aux pincements normale; marche facile, mais lente; menstruation en ce moment; pas de douleur spinale; palpitations; souffle doux, systolique à la base; pas d'engorgement cervical postérieur; parole nette, facile ; mémoire conservée; se dit tourmentée par la physique ; elle sent des agacements, des pincements, dit-elle, dans le cœur, dans la tête, dans les pieds et les mains. Temp. ax. 38°, 5.

Pas de douleurs ovariennes.

Elle raconte avoir eu mal aux yeux étant enfant, que cela lui est revenu à vingt ans et qu'elle en était presque aveugle. « C'est le Vendredi-Saint, ditelle, que j'ai compris ce que c'était que la maladie (sic). »

6 mai 1874. Même état mental; difficulté d'obtenir des réponses aux questions qu'on lui pose, sa pensée paraît être ailleurs.

Des injections sous-cutanées de morphine sont faites sans succès pendant trois mois ; pendant cette période, je constate à plusieurs reprises de l'inégalité pupillaire, des idées de satisfaction, un caractère acariâtre.

15 octobre, agitation et grand état hallucinatoire.

25 octobre. Depuis quelques jours la malade est toujours souriante, mais ce sourire a quelque chose d'Iiébété; inégalité pupillaire constante ; tremblement fibrillaire de la langue et de la lèvre supérieure.

10 novembre. L'état empirant, je commence un nouveau traitement par les bains froids, et d'abord par un bain à la température de 20 degrés. Plusieurs jours auparavant, j'avais pris la température axillaire ; j'avais eu la preuve que la maladie était accompagnée de fièvre, et était par conséquent de nature inflammatoire.

La démence étant de plus en plus prononcée ainsi que le délire de satisfaction, l'état de la malade s'est aggravé ; le délire de satisfaction et les troubles somatiques ont augmenté progressivement.

b. Délire mélancolique avec stupeur. — Il y a deux soiles de mélancolie avec stupeur, l'une décrite par Esquirol, l'autre par

M. Baillarger. Or chacune de ces formes de délire peut appartenir à la folie simple ou vésanique et à la folie paralytique.

Il est très-difficile dans ces cas d'établir le diagnostic si l'on n'est pas guidé par les indications thermométriques et par l'apparition de divers signes somatiques.

Lélut, en 1843, publia une observation sous le nom de manie subaiguë stupide, et il fut très-étonné de trouver à l'autopsie des adhérences dans plusieurs points du cerveau; il s'agissait de paralysie générale à forme stupide.

Le diagnostic, dit Marcé (1), exige dans certains cas une attention soutenue. « Les idées délirantes sont en effet les mêmes dans la mélancolie avec stupeur et dans la paralysie générale à foriue dépressive, et de plus la stupeur amène avec elle des troubles de la motilité bien capables d'égarer le diagnostic.

(( En cas d'incertitude, on doit attendre l'évolution des symptômes avant de se prononcer. »

Ce qui peut encore égarer le diagnostic, c'est l'existence, chez les malades atteints de mélancolie avec stupeur, d'une diminution passagère de la mémoire et d'une sorte de vague de l'esprit qui tiennent à la multiplicité et à la ténacité des conceptions délirantes et des hallucinations; dans ces cas la mémoire est alors pour ainsi dire oblitérée, il y a une sorte d'embarras de la mémoire (dysmnésie). Il faut bien se garder de prendre cette diminution de la mémoire pour un commencement de démence ; l'erreur n'est quelquefois pas facile à éviter, ainsi que le prouvent plusieurs observations de malades qu'on avait crus atteints de paralysie générale à cause de la diminution apparente de la mémoire et qui n'étaient que des mélancoliques simples.

Voici quels sont les caractères de la mélancolie avec stupeur n'appartenant pas à la paralysie générale, telle que Esquirol et Griesinger l'entendaient : « Dans ces cas, la pensée, loin de présenter le vide psychique de la démence, ne cesse pas d'être active, la sensibilité concentrée sur un objet semble avoir abandonné tous les organes, le corps est impassible à toute impression, tandis que l'esprit ne s'exerce plus que sur un su jet unique qui absorbe toute l'attention, et qui suspend l'exercice de toutes

(1) Marcé, Maladies mentales, Paris, 1862 p. 478.

88 SYMPTOMATOLOGIE.

les fonctions intellectuelles. L'immobilité du corps, la fixité des traits de la face, le silence obstiné, trahissent la contention douloureuse de l'intelligence et des affections. » Au contraire, dans la mélancolie avec stupeur qui appartient à la paralysie générale, les malades ne gardent pas le silence obstiné àonl parle Esquirol; on parvient presque toujours à les faire sortir de leur mutisme; un autre caractère ditïérentiel semble devoir être tiré de l'habitus extérieur des malades. Nous avons en effet souvent remarqué que les malades alîectés de mélancolie avec stupeur sans paralysie générale avaient une contraction permanente des muscles du visage et du cou ; chez une malade qui a fini par périr d'épuisement, on pouvait distinguer les uns des autres les différents muscles de la face ; les grands et les petits zygomatiques entre autres faisaient des saillies très-remarquables. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais remarqué de pareilles contractures musculaires chez les malades à la première période de la paralysie générale.

La description de l'état de mélancolie avec stupeur dans la paralysie générale se rapproche du tableau suivant, tracé par M. Baillai'oer : « Certains malades ont la figure triste et en même temps un peu étonnée, leurs traits ne sont pas contractés, leur regard est incertain. Rien n'indique chez eux la contention doiiloureusede l'intelligence. Ils semblent au contraire dans un état tout passif ; s'ils ne répondent pas aux questions qu'on leur adresse, c'est par une sorte d'apathie, de paresse, d'embarras intellectuel. Leurs conceptions délirantes n'ont pas la netteté de celles des mélancoliques dont parle Esquirol; ils vivent dans une sorte de rêve traversé par des illusions et des hallucinations terrifiantes (i). »

« Chez beaucoup de paralytiques à la première période, dit ailleurs M. Baillarger, on remarque un état de stupeur trèsprononcé, qui se prolonge parfois pendant des mois entiers. Cet état de stupeur, accompagné de congestions de la face chez des malades de 30 à 50 ans , qui n'ont pas eu antérieurement d'accès de mélancolie, peut faire soupçonner l'invasion de la paralysie générale. Si l'on surprend alors des conceptions déli-

(1) Baillarger, De la mélancolie avec stupeur {Ann. méd.-psych., 1853, p. 251).

rantes dé nature hypocondriaque, si les pupilles sont inégales, les présomptions deviendront plus fortes. »

Nous pensons que dans ces cas le diagnostic doit être suspendu, si on ne constate pas de fièvre.

c. Mélancolie avec idées religieuses. — Parfois la mélancolie des paralytiques affecte la forme religieuse. Les idées religieuses, dit Materne, jouent un grand rôle dans le délire des paralytiques.

Dieu et le diable interviennent encore assez souvent dans leurs conceptions délirantes; c'est un châtiment que Dieu leur envoie, ils subissent la juste peine des fautes qu'ils ont commises. Du reste, ces idées mélancoliques sont presque toujours dues à des hallucinations teri ifiantes.

Ces cas sont relativement rares.

d. Délire de persécution. — Le délire de persécution \w\il aussi parfois appartenir à la paralysie générale, mais il n'est pas systématisé; les malades se plaignent rarement d'être séquestrés dans les asiles; ils ne disent pas comme les autres aliénés qu'on les retient arbitrairement, ils ne font pas de protestations pour être rendus à la liberté, ils n'écrivent pas de lettres à l'autorité pour demander leur sortie. On en voit cependant qui demandent sans cesse à sortir, mais sans donner de raisons et sans poursuivre leur idée au delà de quelques inslants; ils se contentent de revenir souvent à la charge.

Voici un cas de délire de persécution dans la première période de la paralysie générale.

Obskrvation IX. — Délire li/péinaniague ; amélioration. — Morte dune affection organique du cœur. — Autopsie. — Lésions commençantes des vaisseaux propres à la paralysie générale.

La nommée Cor..., âgée de cinquante-deux ans, est entrée dans mon service le 12 décembre 1872.

Les certificats antérieurs portaient qu'elle était atteinte de manie chronique, d'affaiblissement des facultés mentales, d'hallucinations pénibles et d'idées de persécution: on l'a ensorcelée, elle voit des ombres, des fantômes; tremblement des mains; d'après les renseignements obtenus, elle a toujours joui d'une bonne santé. Pas d'antécédents héréditaires. Il y a trois mois elle a éprouvé un grand chagrin ; à partir de cette époque, elle a commencé à divaguer, on s'est aperçu qu'elle devenait mélancolique, ne répondait jamais au sujet de la question ; grande diminution, chez elle, des sentiments affec-

SYMPTOMATOF.OGFE.

lils. Klle acciisail ses amis de la persécuter. Enfin elle a été amenée ici, après avoir élc arrêtée, mendiant dans les rues.

Elle se présente devant nous avec une tenue négligée, l'air morne, ne parlant pas ; les clieveux sont coupés courts, les mains ne présentent aucunes traces de travail, la conformation du crâne est normale, il n'existe pas de saillie anormale des pariétaux ; saillie normale de l'occiput, les oreilles ne sont pas régulières et leur hauteur n'est pas la même.

Traits réguliers, pupilles égales, la langue tirée hors de la bouche ne tremble pas, mais elle présente une très-grande quantité de sillons; son bord est irrégulier; pas de tremblement des mains, pas d'hésitation de la parole.

Les mouvements sont faciles mais lents, sensibilité à la douleur normale, ne peut dire si la menstruation existe encore. Rien de particulier du côté du cœur, pis de ganglions cervicaux, pas de douleur spinale.

Depuis son arrivée elle présente un état de mélancolie, et à la demande pourquoi elle est si triste, elle répond qu'on la persécute, qu'on dit d'elle des mensonges, des méchancetés : « Mou mari meurt de faim, mon oncle est abandonné, il y en a qui sont malheureux, » répète-t-elle à diverses reprises; la mémoire est troublée, elle ne se rappelle pas où est son domicile. Elle mange et dort bien, elle a été agitée celte nuit, et dit qu'elle entendait des sorciers: « Ils sont venus là, ce sont de mauvaises gens,ilsont faitdu train. » Puis elle finit par dire : « Je ne me rappelle pas tout ça, je ne sais pas ce que cela veut dire. »

Un traitement par les préparations opiacées a produit un peu d'amélioration, mais pendant le temps qu'elle a séjourné dans mon service, elle a présenté à plusieurs reprises des phénomènes hystéro-épilepliformes, caractérisés par une sensation ascendante post-sternale, de l'oppression, un commencement de perte de connaissance, quelques secousses cloniques de la face, de la rougeur faciale et oculaire.

Elle a succombé le 26 novembre 1873 à une alTection cardiaque chronique accompagnée d'asystolie.

Autopsie. — Poids de l'encéphale : 1150 grammes.

Congestion des méninges qui ne sont nulle part adhérentes, rien de particulier dans les nerfs de la base, dans le cervelet, dans le quatrième ventricule, le bulbe, la protubérance.

La substance grise des première, deuxième, troisième frontales, première, deuxième pariétales gauches est notablement pâle.

La première pariétale droite (1) est d'une largeiu' normale dans sa partie la plus supérieure, tandis que la deuxième pariétale est aplatie, très-mince.

La largeur maximum de la première pariétale est de i centimètres.

Plusieurs préparations, après durcissement par les méthodes ordinaires, de substance corticale de circonvolution m'ont montré un commencement d'artérite, caractérisé par une plus ou moins grande quantité de cellules embryonnaires et de noyaux embryoplastiques dans les parois vasculaires, et l'état sain des cellules cérébrales; il est à noter que, contrairement à ce que

(1) Je mo servirai toujours, dans mes descriptions de circonvolutions, des dénominations employées par Longct {Anat. du syst. nerv., t. I, p. 600) et Gratiolot (liuUelin de la Société d'anthropologie, t. 11 et III, passim); ainsi, pour les pariétales, il y en a deux ; la première ou frontale ascendante antérieuic au sillon de Rolando; la deuxième, postériem-e à ce même sillon.

DES TROUni.KS PSYCHIQUES.

j'ai observé dans la paralysie générale qui a pircouni tontes ses pério les, il n'existe pas de rnyélocytes en quantité anormale dans la substance nerveuse.

Le délire dépressif revôt parfois chez les paralytiques le caractère d'un délire de pauvreté.

De même que dans la forme expansive de la paralysie générale, on rencontre un délire de richesses; dans la forme dépressive, on observe parfois un délire très-curieux à étudier que nous proposons d'appeler délire de pauvreté.

Les malades prétendront qu'ils sont ruinés, ils refusent de manger parce que les vivres sont trop chers, de se coucher pour ne pas avoir à payer leur lit, de se vêtir parce qu'ils n'ont pas le moyen d'acheter des vêtements; d'autix^s disent qu'ils sont condamnés à mourir dans la plus pi^ofonde misère, ils se privent alors de manger sous prétexte que les aliments sont trop coûteux.

6'. Délire hypocondriaque. — M, Baillarger, dont il faut, suivant l'expression de M. Gubler, invoquer le témoignage pour toutes les questions i^elatives à la paralysie générale, a étudié spécialement le délire hypocondriaque ; ses travaux à ce sujet forment un véritable corps de doctrine, ils ont suscité des discussions dans les sociétés savantes; autour d'eux sont venus se grouper de nombreux mémoires, les uns destinés à corroborer les idées du maitre, les autres cherchant d'une façon plus ou moins heureuse à les infirmer : ces travaux de M. Baillarger seront notre base d'opérations, nous les passerons tout d'abord en revue; nous signalerons ensuite les médecins qui ont approuvé ou désapprouvé l'opinion de M. Baillarger, et nous donnerons enfin notre appréciation, en môme temps que nous étudierons les diverses variétés du débite hypocondriaque (i).

Les conceptions délirantes des hypocondriaques paralytiques sont des plus variées ; cependant il en est qui se présentent si souvent qu'on pourrait jusqu'à un certain degré les regarder comme ayant ici quelque chose de spécial.

Les malades croient que leurs organes sont changés, détruits, ou complètement obstrués. Ils prétendent, par exemple, qu'ils n'ont plus de bouche, qu'ils n'ont plus de ventre, qu'ils n'ont

(I) Baillarger, iVo<e sur le délire hypocondriaque considéré comme sijmptâme et comme signe précurseur de la paralysie générale, lue à l'Institut dans la séance du 17 septembre 1860.

92 SYMPTOMATOLOGIE.

plus de sang, ou bien que leur larynx est bouché, leur estomac complélemenL plein, que leur ventre est barré.

Il semble à quelques-uns que les aliments qu'ils prennent sortent des voies ordinaires, qu'ils passent sous la peau ou même dans leurs vêtements.

Quatre malades prétendaient que leur corps tombait en putréfaction. Plusieurs de ces derniers paraissaient avoir des hallucinations de l'odorat.

Il en est qui soutiennent qu'ils ne peuvent plus ouvrir les yeux et qu'ils sont devenus aveugles, d'autres cessent de parler et assurenl plus tard qu'il leur était impossible d'ouvrir la bouche ; ils affirment encore ne plus pouvoir avaler, ni aller à la selle, ni uriner.

Ils trouvent que leurs membres sont changés, qu'ils sont plus gros ou plus petits, ils disent même qu'ils ne les ont plus.

Enfin, il en est q.ui vont jusqu'à se croire morts. Ils restent immobiles, les yeux fermés, et quand on soulève leurs membres, ils les laissent retomber, comme s'ils étaient complètement paralysés.

Ces diverses conceptions délirantes entraînent souvent de fâcheuses conséquences.

Beaucoup de malades refusent avec plus ou moins d'énergie de prendre des aliments, et quelquefois il faut recourir à l'emploi de la sonde œsophagienne.

Ces derniers aliénés, pour peu que le délire se prolonge, ne tardent pas à tomber dans le marasme.

La disposition à la gangrène, qui est un des caractères de la paralysie générale au dernier degré, existe ici plus prononcée et avant l'époque ordinaire.

(( Jusqu'ici, dit ailleurs M. Baillarger (I), on n'avait signalé qu'une espèce de délire spécial chez les déments paralytiques : le délire ambitieux ; désormais, il est bien démontré qu'on doit en admettre deux : le délire ambitieux est le délire spécial de l'excitation; le délire hypocondriaque est le délire spécial de la dépression; s'il est moins fréquent, s'il se produit moins de luimême , s'il exige davantage qu'on le cherche , il n'est pas

(1) Baillarger, Gaz.eUe des hôpitaux, 1857, p. 498.

cependant, moins que l'autre, un des signes caracténstiqnc's de la maladie.

» Alors qu'jl n'y a pas encore de symptômes bien tranchés de paralysie générale, le délire ambitieux nous fait craindre l'invasion de cette maladie; dans les cas analogues, le délire hypocondriaque aidera de môme au diagnostic. »

Le môme auteur, dans la séance du 20 novembre 1857, à la Société de médecine de Paris, dit qu'il sépare ce délire hypocondriaque spécial de l'hypocondrie ordinaire, qu'il le sépare surtout du délire mélancolique qu'on rencontre fréquemment et que tous les auteurs ont observé ; il désire appeler l'aLtention de la société sur un délire spécial qu'il a observé quinze ou vingt fois déjà dans le cours de la paralysie générale, il veut, dit-il, parler d'un délire hypocondriaque spécial, paraissant se renconti^er presque exclusivement dans la paralysie générale.

Le délire, en effet, a un cachet tout spécial, et ce n'est guère que dans la paralysie générale qu'on le trouve avec les caractères que nous avons déjà indiqués. Cependant, j'ai observé ce délire hypocondriaque dans le cas suivant de folie névropathique bien nette.

Observation X. — Une malade de vingt-luiit ans, Legr., entrée le 1^ janviiT 1877, dans mon service de la Salpètrière, avait tous les caractères d'une folie simple ou vésanique. Le certificat d'entrée à Sainte-Anne, fait par Magnan, portait : excitation maniaque avec idées mélancoliques et idées confuses de persécution. Cette malade avait de l'iiyperesthésie ovarienne, de l'anestliesie à l'avaut-bras droit; sa parole était normale, elle avait peur d'aller en prison, elle était atteinte d'hallucinations delà vue et de l'ouïe, d'une émotivité exagérée; pas d'idées hypocondriaques. Je fus convaincu qu'elle était atteinte de folie simple névropathique justiciable d'un traitement antispasmodique et l'examen ultérieur pendant cinq jours consécutifs m'autorisa à croire que ce diagnostic était fondé.

Or, le 19 janvier 1877, cette femme présenta à la région fessière un abcès hématique ; le lendemain un érysipèle de la face, avec fièvre ; en môme temps que la fièvre, des conceptions liypocondriaques apparurent , et avec les caractères que M. Baillargera décrits comme propres à la paralysie générale ; elle disait qu'elle n'avait plus de figure, ni de tête ; cette idée était sans doute en rapport avec les symptômes de l'érysipèle qui occupait la tête et la face. Pendant deux jours elle ne cessa de répéter qu'elle n'avait plus ni léte, ni figure, que ses yeux n'existaient plus, qu'on lui avait mis une corde autour du cou, qu'on lui avait bouché les yeux, elle avait en même temps l'idée qu'on voulait l'empoisonner.

Or, pendant les trois jours que dura ce délire, la maladeavaitdela lièvre ; la

SYMl>TOMATOi.OGIE.

température axillaire oscillait autour de38'',5; les conjonctives élaient rouges, celle de gauche présentait même deux petites taches ecchyuiotiques.

Un traiteuient anliphlogistique fut institué (vésicatoire à l'occiput, sangsues derrière les oreilles). Sous son influence, la fièvre tomba le 24 janvier, pour ne plus revenir, et en même temps disparurent les idées hypocondriaques, mais l'état général était encore fort défectueux ; le 26, en effet, on put observer au tiers moyen de la jambe droite une phlyclène qui laissa bientôt échapper un liquide séro-puruleiit et donna lieu à une ulcération du derme ; le mêmejour, attaque d'hystérie parfaitement caractérisée.

Sous l'influence d'un régime tonique, de l'hydrothérapie et d'un traitement antispasmodique, l'état général redevint satisfaisant au bout d'un mois, et le délire s'amenda également; les conceptions hypocondriaques n'ont jamais reparu ; en mars 1877, la malade était très-calme, travaillant toute la journée, recevant gracieusement ses amies; elle avait bonne mine et excellent appétit. La guérison était définitive en avril.

Réflexions. — 11 m'a paru évident que celte malade était atteinte de folie simple ou névropathique ; c'était le diagnostic que j'avais porté au début, qui a été justifié par l'évolution de la maladie et les résultats avantageux obtenus par le traitement tonique et antispasmodique.

Et cependant elle a présenté à un moment donné deux phénomènes qui appartiennent bien souvent à la paralysie générale, savoir : des troubles de nutrition très-accentués, un état de diathèse gangréneuse, et ce délire hypocondriaque qui, d'après un certain nombre d'auteurs très-compétents, appartient exclusivement à la paralysie générale.

Ce fait donne tort en apparence à ces auteurs, mais dans le fond je crois qu'il coiidrme leur manière de voir et qu'il démontre que ce délire hypocondriaque appartient spécialement à la folie inflammatoire ou paralysie générale; chai|ue fois que le délire spécial apparaît, il dénote, à mon avis, un état inflammatoire de l'encéphale. Si cet état inflammatoire persiste, on pourra assister à l'évolution de la paralysie générale (comme chez l'ost...). Si cet état inflammatoire n'est que passager, le délire hypocondriaque avec ses caractères spéciaux ne sera également que passager; c'est ce qui est arrivé dans le cas présent. Comme nous l'avons dit et répété, la ligne de démarcation entre la folie simple ou vésanique et la folie paralytique est à peu près insaisissable.

Qui dit que cette malade dont nous venons de rapporter l'observation ne serait pas devenue paralytique générale, si sa fièvre avait duré quelques jours de plus, et si le traitement antiphlogistique n'avait pas fait cesser la fluxion encéphalique et n'en avait pas fait disparaître les traces? Cette malade a peut-être côtoyé de très-près la p<aralysie générale, et il est bien possible qu'il en soit de même dans les observations de soi-disant folie simple avec délire hypocondriaque à caractères spéciaux. Dans le cas actuel, j'ai eu l'attention attirée sur le symptôme fièvre, parce qu'il y avait un érysipèle de la face ; mais supposons que les malades ne soient pas alités et que, dans le cours d'une folie simple, ils aient, ce qui arrive souvent, à notre avis, des poussées congestives vers l'encéphale, ils pourront alors présenter des idées hypocondriaques à caractères spéciaux, de même qu'ils pourront présenter une recrudescence dans les phénomènes d'excitation, sans que le médecin se doute de la cause organique qui entraîne ces manifestations, car enfin il

n'est pas dans les habitudes des médecins de prendre lousles Jours la Icinpéralurc de leurs malades, surtout s'ils ont atï'aire à des cas de folie simple.

Cette poussée coiigestive qui aura passé inaperçue pourra disparaître au bout de quelques jours, comme elle a t'ait chez notre malade ; en même temps les idées hypocondriaques spéciales pourront également ne plus se manifester, et les médecins qui auront assisté à cette scène morbide, sans en pénétrer le secret, ne man(iueront pas de dire, et avec la plus entière bonne foi, (jue les conceptions hypocondriaques, telles que M. Baillarger les a décrites comme appartenant spécialement k la folie paralytique, existent également dans les autres formes de folie. Ils auraient tort, à notre avis, car nous sommes de plus en plus convaincu que le délire hypocondriaque à caractères spéciaux est toujours symptomatique d'une lésion encéphalique de nature fluxionnaire ou inflammatoire.

Enfin, clans l'appendice au traité de Griesinger, qui résuuie toutes les idées de M. Baillarger sur la paralysie générale, nous trouvons les considérations suivantes : c( Les caractères du délitée hypocondriaque varient beaucoup selon le degré de la maladie; au début il n'a assez souvent rien d'absnrde et je pourrais citer des cas oîi les médecins se sont laissé tromper par les symptômes imaginaires qu'avaient présentés les aliénés; c'est alors l'hypocondrie avec les conceptions délirantes ordinaires. Les malades accusent des angines , des inflammations de l'estomac , des poumons, des douleurs dans toutes les parties du corps, surtout des élouffements qui leur font croire que l'air va manquer, qu'ils vont expirer, etc. Souvent les femmes croient avoir des affections de l'utérus et demandent qu'on les examine et qu'on les traite ; à cette période et dans ces conditions, les parents des lualades acceptent toutes ces idées comme réelles. Souvent on observe des espèces de crises d'excitation dans lesquelles les plaintes deviennent très-vives ; k un degré plus avancé on voit, au contraire, les idées les plus extravagantes caractériser le délire. » (Suit une description que nous nous abstenons de retracer parce qu'elle ressemble beaucoup à celle que nous avons relatée plus haut.)

« Depuis trois ou quatre ans j'ai recueilli un si gi\and nombre de faits que l'importance du délire hypocondriaque comme symptôme de la paralysie générale ne me parait pas douteuse. Cependant l'opinion que j'ai émise a soulevé et soulève encore des critiques ; je suis bien loin de m'en étonner et de m'en plaindre ; tout ce que je demande, c'est qu'on observe avec soin et sans

96 SYMPTOMATOLOGIE.

prévention, qu'on recherche le déhre hypocondriaque chez les paralytiques plonges dans la mélancolie avec stupeur, et qui se refusent à prendre des aliments et l'on trouvera le plus souvent des conceptions délirantes hypocondriaques qui, dans l'état de semi-mutisme où sont les malades, passent ordinairement inaperçues. »

Ce que nous venons de rapporter suffit pour montrer les droits que M. Baillarger ( i ) peut revendiquer au sujet de la découverte et de l'étude du délire hypocondriaque dans la paralysie générale, droits que peu de personnes, d'ailleurs, lui ont contestés. Ce qu'on a contesté, c'est le caractère spécial que M. Baillarger attribue au délire hypocondriaque. Voyons à cet égard les opinions des auteurs en commençant par ceux qui ont adopté les idées de M. Baillarçïer.

Dufour (2) soutient l'opinion de M. Baillarger. l\ cite trois observations de délire hypocondriaque à caractère spécial dans la paralysie générale.

La même année, M. Moreau, de Tours, a cherché quelle était la fréquence relative du délire hypocondriaque dans la paralysie générale et dans les autres formes d'aliénation mentale, et les résultats fournis par cette étude sont incontestablement favorables à l'opinion de M. Baillarger. Il existe, dit M. Moreau (3), entre le délire spécial hypocondriaque, tel qu'il a été décrit par M. Baillarger, et la paralysie générale des rapports sinon nécessaires, du moins très-intimes, dont l'importance n'avait jusqu'ici éveillé l'attention d'aucun observateur. En effet, sur quinze observations de délire hypocondriaque spécial, M. Moreau en a trouvé neuf chez des malades franchement paralytiques , quatre dans des cas de paralysie générale douleuse, deux seulement chez des malades qui ne présentaient aucun signe de paralysie générale.

Michéa soutient aussi la doctrine de M. Baillarger, il cherche môme à donner l'explication du délire hypocondriaque; nous reviendrons sui' ses travaux au chapitre de la pathogénie.

Parmi les auteurs qui refusent au délire hypocondriaque

(1) BaillargLT, Appendice au Irailédes maladies mentales de Gricsioger, 18G9. ("2) Diirour, De riiijpocomlrie, thèse, 17 août 18(10.

(3j Moi e:iu, Du délire Itijpocondi iaque et de la paralysie (jénérale, mémoire lu à l'Académie le 26 décembre 1800.

de la paralysie générale un caractère spécial, nous citerons, par ordre de date, Pinel neveu. Dans une première discussion à la Société médico-psychologique (i847), cet auteur dit qu'il a constaté plusieurs fois le délire dont parle M. Baillarger, et ne 1'?. nullement considéré comme un délire spécial, mais tout simplement comme une complication qu'on remarque non-seulement dans la paralysie générale avec folie, mais môme dans les diverses espèces d'aliénation mentale. « J'ai, dit-il ailleurs, dans ma maison de santé, depuis une dizaine d'années, une dame qui par intervalles présente du délire mélancolico-hypocondriaque à un haut degré. Elle s'imagine qu'elle va mourir, que son estomac, ses intestins sont percés, bouchés, que son foie est gâté, pourri, Elle n'a plus de cœur; son pouls ne bat plus, elle crache ses poumons, elle ne respire pas, etc. Cette dame n'a jamais offert la moindre trace de paralysie. »

« J'ai gardé jusqu'à sa mort, dit encore Pinel, pendant près de huit ans, le comte X... qui était hypocondriaque longtemps avant la déclaration de la folie. Ce malade était sous l'influence d'une lypémanie profonde, se croyait ruiné, perdu, refusant les aliments avec une grande obstination sous prétexte qu'ils s'accumuleraient dans son estomac et ses intestins, qu'il était bouché, plein jusqu'à la gorge, et menacé de suffocation ; qu'on serait forcé de lui faire une opération sanglante pour le débarrasser de tout ce qu'on le forçait à manger. Aucun signe, d'ailleurs, de lésion musculaire. »

(( En somme, mon expérience personnelle me porte à croire que le délire dépressif, qu'on l'observe comme phénomène initial de la folie, ou bien pendant son cours, ne mérite pas réellement une grande attention sous le rapport du diagnostic de la paralysie générale, s'il n'a pas été précédé ou s'il n'est pas accompagné de signes regardés comme pathognomoniques par tous les autres auteurs. »

Linas nie énergiquement , dans sa thèse (1857) et dans maintes autres occasions, le caractère spécial du délire dépressif.

Marcé et enfin Materne se refusent aussi à attribuer à l'hypocondrie un caractère spécial qui permette de distinguer l'hypocondrie paralytique de l'hypocondrie simple (i).

(I) Materne, thèse, 2^2 juillet 1869.

A. VOISIN. Paralysie. 7

98 SYMPTOlMATOLOGIE.

Pour nous , nous sommes porté k admettre l'opinion de M. Baillarger sur les caractères spéciaux du délire hypocondriaque, bien que dans certains cas exceptionnels ce délire se soit présenté en dehors de la paralysie générale (1). Mais il nous faut d'abord bien décrire ce délire pour en faire ressortir les caractères spéciaux. Et pour bien le décrire, il nous faut introduire des subdivisions correspondantes aux diverses variétés.

Or, nous proposons d'établir trois variétés que nous désignerons sous les noms de délire d'obstruction, négation de V existence et de la personnalité, et délire micromaniaque.

A. Le délire d'ohslruction ou de négation des organes est certainement l'une des formes les plus fréquentes du délire hypocondriaque dans la paralysie générale. C'est surtout sur cette variété que M. Baillarger a appelé l'attention; quand ce délire existe, il appartient neuf fois sur dix à la paralysie générale.

Nous avons présenté plusieurs observations de cas semblables dans notre mémoire couronné par l'Académie. Ainsi, la malade de l'observation 57 disait n'avoir plus ni ventre ni matrice. Le sujet de l'observation 59 bis disait, tout à fait au début de sa maladie, n'avoir plus ni estomac, ni intestins, ni jambes. Il se désespérait quand il allait à la garde-robe et prétendait, étant au bain, qu'on allait le faire moisir. Dans l'observation 61, la malade disait avoir une maladie de matrice et ne plus pouvoir manger. Un malade se plaignait que quelque chose lui rongeait le ventre (observation 64). Le malade de l'observation 80 prétendait tout à coup n'avoir ni tête ni dents. Celui de l'observation 105 prétendait qu'il était muet, qu'il n'avait plus de langue ni de dents, ni d'urèthre, ni de prépuce, qu'il avait l'anus bouché et qu'il ne pourrait plus aller à la selle, qu'il avait les mâchoires contractées.

Chez celui de l'observation 107, on vit apparaître subitement le délire hypocondriaque. La malade refusait de se lever, disant qu'elle n'avait plus de jambes, plus de langue, de mains, d'estomac; « on la coupait en morceaux et elle n'était plus que poussière, etc. »

(Ij C'est ainsi que ciiez un jeune homme de quatorze ans (que je voyais en consultation avec le docteur Rigal), atteint de folie sensorielle avec lialUicinations, j'ai pu noter ce délire hypocondriaque pendant quohiues jours : au bout d'un traitement de quinze jours, toute trace de délire disparut, ce jeune homme n'est pas devenu paralytique générai et n'est pas non plus menacé de le devenir.

La malade de notre observation 118 se refusait à boire et à manger, disant que les aliments ne passeraient pas.

Dans l'observation 132, la malade affirma pendant longtemps, jusqu'à la fm de la maladie, qu'une drogue donnée par le médecin lui avait fait pousser une deuxième langue.

B. Négation de V existence. — La malade de l'observation 57 his niait son existence. Celle de l'observation 66 disait : « Tu me parles, mais je suis morte. » Une autre (observ. iO) prétendait avoir changé de corps. M'"' G. . . (observation 4 1 6) au lieu de dire : « Je suis bien malade », disait : « C'est bien malade. » Un autre malade avait aussi cette façon de s'exprimer : « Alexandre C..., disait-il, n'a plus de prépuce, Alexandre va mourir. »

C. Délire micromaniaque. — Il est enfin une forme très-curieuse du délire hypocondriaque qu'on rencontre quelquefois. Materne l'a signalée le premier sous le nom de délire des petitesses : on pourrait aussi l'appeler délire micromaniaque. Les malades se croient tout petits enfants, d'autres se figurent être des nains, avoir des membres atrophiés ; ainsi le malade de l'observation 93 ne concevait pas qu'on insistât autant pour lui faire prendre des aliments qui ne conviennent qu'aux grandes personnes ; celui de l'observation 94 sentait tout son corps se rapetisser, il en arrivait à n'avoir plus que deux pieds de haut.

Le malade de Materne (observation 15) demandait à coucher dans un berceau; ses jambes sont si petites et ses pieds si étroits qu'il n'ose se lever même pendant quelques instants.

Nous avons cité aussi l'observation d'un malade qui se figurait que les arbres, les personnes rapetissaient (observ, 59 bis).

Les caractères qui feront reconnaître le délire hypocondriaque de la paralysie générale, du délire hypocondriaque simple, sont suffisamment tranchés. Le plus saillant de tous est la révoltante absurdité du délire ; le second, c'est la soudaineté d'apparition du délire : un malade réveille brusquement sa femme au milieu de la nuit pour lui dire qu'il se sent obstrué, qu'il a l'estomac pourri. Le troisième caractère, c'est la mobilité et l'inconstance du délire; un jour le malade se plaindra d'avoir l'estomac bouché, le lendemain ce sera la vessie, l'urèthre, qui serontoblitérés. Dans d'autres cas, le moindre événement détourne les malades de leurs idées de souffrance.

100 SYMPTOMAÏOLOGIE.

Un quatrième caractère, que M. Baillarger a signalé, c'est le peu d'empressement qu'ont les malades à mettre les médecins ou les visiteurs au courant de leur état de souffrance et la nécessité 011 l'on se trouve souvent de provoquer leurs idées hypocondriaques. Je me rappelle à cet égard un fait qui me restera gravé dans l'esprit. Il s'agissait de poser un diagnostic chez une malade à la première période de la paralysie générale : les troubles somatiques, qui avaient été suffisamment accentués quelques jours avant pour permettre au chef de service d'affirmer l'existence de la paralysie générale, avaient complètement disparu le jour de mon examen. La malade venait, une heure avant, d'avoir un accès hystériforme, elle était immobile sur sa chaise et ne répondait qu'avec une sorte de répugnance aux questions qu'on lui posait; le diagnostic était donc de la plus haute difficulté pour une personne voyant la malade pour la première fois. Je parvins cependant, à force de questions, à faire dire à la malade qu'elle avait un anévrysme dans le ventre ; c'est à peu près le seul renseignement que je pus tirer d'elle. Je demandai alors aux personnes du service si la malade avait déjà parlé de cet anévrysme abdominal, et comme on me répondit que non, je soupçonnai de suite la paralysie générale, que la suite de l'observation confirma. Ceci prouve que la forme seule du délire peut, dans certains cas, mettre sur la voie du diagnostic et qu'il faut donc bien admettre avec M. Baillarger que le délire hypocondriaque des paralytiques est un délire spécial.

Nous prévoyons l'objection qu'on va faire. Vous venez, dira-t-on, de montrer que le délire hypocondriaque des paralytiques n'a pas toujours les caractères que vous attribuez au délire spécial ; en outre, divers auteurs ont manifestement prouvé que le délire que vous appelez spécial n'est pas uniquement affecté à la paralysie générale puisqu'on le rencontre, rarement, il est vrai, mais enfin puisqu'on le rencontre dans d'autres cas de folie. Mise sur ce terrain la discussion devient impossible : à ce titre le mot spécial doit être rayé de la pathologie, car enfin, qu'on cherche un signe qui réunisse toutes les conditions auxquellesdoit répondre le mot spécial, on ne le trouvera pas; les taches rosées de la fièvre typhoïde n'auraient rien de spécial, car on ne les observe pas toujours dans la fièvre typhoïde et on les rencontre ailleurs que

dans la fièvre typhoïde ; les crachats rouillés de la pneumonie n'auraient aussi rien de spécial. La rigoureuse exactitude des expressions est absolument incompatible avec la complexité des faits qui constituent le domaine de la pathologie.

En tout cas, la qualification de spécial convient aussi bien au délire hypocondriaque qu'au délire ambitieux.

Pour en finir avec l'étude du délire à la première période de la paralysie générale, nous devons ajouter que souvent chez le même malade les diverses formes de délire expansif et dépressif coexistent, ou se succèdent à intervalles variables. Nous avons déjà parlé des cas où les deux délires s'intriquent, où, par exemple, les malades disent « qu'on va leurouvrir le ventre pour en retirer les vertèbres qui sont en or ».

Pinel neveu (i) a appelé l'attention sur la coexistence presque constante du délire hypocondriaque et du délire lypémaniaque. Le même auteur a longuement parlé des cas où les délires expansif et dépressif se succédaient l'un à l'autre. Voici comment il s'exprime à cet égard :

« On n'a pas assez signalé, dit-il, les alternatives de ces deux états opposés dans le cours de la paralysie générale, et qui sont cependant fort remarquables par le contraste qu'ils présentent. Certains jours les aliénés paralytiques sont dans un état de jubilation extrême; tout leur sourit, la fortune les favorise, ils sont riches à millions, ils se croient poètes, princes ou rois, jouissent d'une brillante santé; ils sont beaux, jeunes, vigoureux, d'une taille gigantesque, etc. Les jours suivants, ils versent des pleurs, ils sont tristes, ils sont dans la misère la plus profonde, ils se disent mourants et atteints des maladies les plus graves ; en un mot, ils sont en proie à la série des symptômes qui carac térisent l'état hypocondriaco-mélancolique.

» Ces changements dans la situation mentale de ces malades se voient à des intervalles plus ou moins éloignés; on les remarque quelquefois dans la même journée, quoique plus rarement. Je les ai principalement constatés le matin, au lever des malades, de sorte qu'en les voyant à ce moment, j'étais presque certain de l'état où ils seraient tout le jour, suivant que je les trouvais tristes ou gais.

(1) Ann. méd.-pK\jch., 185'J.

102 SYMPTOMATOLOGIE.

))I1 m'a paru que cette situation morale était due à des hallucinations survenues pendant la nuit, ou plutôt, je crois, à des rêves qui, en raison de leur nature oppressive ou expansive, les avaient impressionnés vivement et avaient changé le cours des idées 'de la veille.

» Je suis plus disposé à attribuer ce changement à des rêves qu'à des hallucinations, parce que ces dernières, qui sont parfois nombreuses dans la journée, produisent rarement ces changements. Du reste, qu'ils soient dus à des hallucinations ou à des rêves, c'est surtout au moment du réveil qu'on est frappé de la différence que présentent les malades dans leur état mental.»

J'ai eu l'occasion de voir plusieurs cas de délire mélancolique, hypocondriaque et mégalomaniaque à la première période de la paralysie générale. Voici une observation, entre autres, recueillie sur une femme S..., entrée dans mon service le 8 avril 1875.

Observation XI. — Aucun antécédent morbide, aucun trouble mental jusqu'au moment où a commencé la maladie actuelle, il y a environ sept jours.

Elle est mariée, a été très-mal traitée par son mari, au point qu'elle avait demandé sa séparation, il y a sept ans, mais sans l'obtenir.

Son mari vit avec sa servante et en a eu deux enfants, la malade le sait, il entrait dans de violentes colères et, avec un sang-froid étonnant, il traînait sa femme dans les escaliers, etc.; un jour il a jeté sa belle-mère dans un ruisseau.

Il y a sept jours la malade s'est mise à plusieurs reprises à dire : « Je ne mange plus » ; la concierge de sa maison l'a engagée à manger; le lendemain matin cette femme n"a pu lui faire ouvrir la porte de sa cliambre; elle répondait qu'elle avait perdu sa clef, qu'elle ne pouvait ouvrir; on est allé chercber des agents qui l'ont ennnenée à la préfecture.

A son entrée : pupilles égales, contractées, vue normale, elle lit facilement, elle ne reconnaît pas le poivre à l'odorat ni au goût, elle le reconnaît à la vue ; pas de tremblement de la langue ni des lèvres, langue saburrale.

Membres bien faits, forts, gras; pas de tremblement des mains; pas d'ataxie; force musculaire normale; marche facile, sensibilité normale.

Hier, à son arrivée, elle était dans une agitation très-grande et s'est livrée à des actes de violence, elle ne s'en souvient pas; pendant que je lui parle, elle se redresse brusquement et les yeux fixes, elle dit : «On me rend justice là-bas. »

Elle paraît aussi avoir entendu des injures qui lui étaient adressées; elle répond aux questions qu'on lui pose sur ce sujet, elle dit qu'elle a senti de mauvaises odeurs « comme quelque chose de corrompu, » mais qu'elle n'a pas senti de mauvais goût, enfin, qu'elle a senti « comme des bêtes rouges qui lui montaient après les jambes ».

11 est assez difficile d'obtenir des renseignements précis, son attention étant occupée ailleurs; elle interrompt ses réponses par les propos les plus incohérents, entre autres : « Entendez-vous ce qu'ils disent; ils se battent

pour Eugénie et vont remporter Victoire ; c'est très-facile à entendre; et ça a l'air de venir du centre d'ici; vous entendez les gardes qui trompent du son. »

La parole est par moment gênée, un peu par suite de l'absence des dents antérieures.

On observe également des troubles de mémoire : ainsi, elle ne sait pas le jour de la semaine et croit être arrivée ici depuis plusieurs jours ; elle dit qu'elle est mariée, puis qu'elle ne l'est pas, qu'elle n'a plus d'enfants, etc.

Hier, à son entrée, son langage était des plus incohérents, et l'on a remarqué, à plusieurs reprises, des idées de richesse cl de grandeur; c'est ainsi qu'elle disait être impératrice.

Le 15 mai, elle n'a pas conscience de son état, rit d'une manière exagérée; la parole n'est pas tremblée; les pupilles sont égales.

On remarque un léger tremblement de la langue tirée hors de la bouche.

Le 9 juin, ne se souvient pas avoir dit qu'elle était riche, impératrice, mais elle dit que tout ce qui est ici lui appartient, puis elle parle de branches de bois qu'elle a cachées dans un bois de feuilles de Paris, etc., et termine en disant d'un ton orgueilleux : « Notre nom est connu; ma famille le relèvera; insulter M. Sim... »

Le 27 janvier 1876, on remarque un léger tremblement du bord droit de la langue et de la commissure labiale droite. L'état mental est amélioré.

Elle dit ne plus entendre de voix.

Elle ajoute que le sang lui est monté à la tête, et que, comme maladie, elle a encore de la faiblesse; elle demande si elle ne serait pas faible d'une maladie de cœur, et à ce moment, les larmes lui viennent aux yeux. Il existe en effet de l'endocardite chronique avec des palpitations.

Le 3 novembre 1876, attaaue apoplectiforme suivie d'hémiplégie à gauche et de contracture qui atteint la main et le poignet gauches.

Le 1" décembre, la démence s'accentue davantage depuis cette attaque.

En octobre 1877, la malade est encore très-souffrante de sa maladie de cœur, d'enflure du membre supérieur gauche et des deux membres inférieurs; mais l'état mental s'est beaucoup amélioré. Il n'existe plus d'idées de grandeur; la parole est nette; la mémoire demeure affaiblie; le caractère seul reste détestable. Elle se laisse aller à des violences de langage contre un neveu qui a pris grand soin d'elle.

/. Démence. — Comme nous Favons dit au début de ce chapitre, il arrive que les troubles psychiques à la première période de la paralysie générale (des aliénés) ne méritent pas le nom de délire ; les malades dans ces cas ne sont ni maniaques, ni lypémaniaques, ni hypocondriaques; ils sont cependant aliénés, car leur intelligence et leur sensibilité affective subissent toujours une déchéance plus ou moins marquée.

Il n'y a jamais, du reste, de véritable paralysie générale sans troubles intellectuels, et dans les cas où les troubles intellectuels ne sont pas du domaine du délire, ils sont de celui de la démence.

La démence peut alors affecter tous les degrés depuis le simple

m SYMPTOMATOLOGIE.

affaiblissement, à peine perceptible, des facultés intellectuelles et aff"ectives, jusqu'à l'annihilation des facultés psychiques. Ce sont ces divers degrés que nous allons étudier brièvement.

i*"' degré. — Quelquefois les troubles intellectuels sont si peu marqués qu'ils échappent aux observateurs peu habitués, et surtout aux personnes qui ne connaissent pas les malades depuis longtemps.

Ces personnes, si elles constatent les symptômes somatiquesde la paralysie générale, se croient alors fondées à affirmer qu'elles ont sous les yeux des malades atteints de paralysie générale sans aliénation. Mais cette assertion est absolument erronée, car toujours il existe des troubles intellectuels perceptibles à un observateur exercé, perceptibles surtout aux personnes qui fréquentent depuis longtemps ces malades, et qui sont ainsi à même de comparer l'état intellectuel des sujets devenus paralytiques avec leur état antérieur.

Tout ce que nous avons dit de la démence à la période prodromique s'applique à la démence symptomatique de la première période: il nous semble inutile d'y revenir.

Rappelons seulement que de toutes les facultés intellectuelles, c'est la mémoire qui éprouve d'habitude la plus profonde atteinte: de là, certains troubles de la parole (ânonnement, hésitation); de là vient que les sentiments affectifs subissent une perversion à peu près constante, que les actes et les paroles revêtent un caractère débile et enfantin, enfin que les désirs des malades sont mobiles et manquent de ténacité, que le malade a souvent conscience de son état d'affaibhssement intellectuel, mais qu'il s'en inquiète médiocrement.

A un deuxième degré, le malade ne se rend pas compte de son état mental, et on essaye en vain de lui prouver que son intelligence a considérablement baissé; il ne se rend pas à l'évidence ; il commet des oublis, des erreurs de dates, de chiffres et de noms, sans vouloir convenir que sa mémoire a diminué; le malade dans ces cas est apathique et négligent.

Il n'aime pas à causer parce que les idées ne lui viemient pas, il faut forcer son attention pour obtenir des réponses monosyllabiques. Il ne se rend pas compte non plus de la gravité de son état, même quand il existe simultanément des troubles soma-

liques importants. C'est ainsi qu'un de nos malades atteint d'un degré très-marqué d'ataxie, empêchant la marche et la station delDOut, affecté en outre d'un tremblement des mains qui rend l'écriture difficile, ayant une constipation opiniâtre et des douleurs de tète assez violentes, ne s'inquiète pas le moins du monde de son état physique, pas plus qu'il ne s'inquiète de l'affaiblissement de ses facultés intellectuelles. Il reste des journées entières dans son lit sans rien faire, sans s'inquiéter de ce qui se passe autour de lui, il lui faut faire un effort d'attention pour écouter les interlocuteurs et pour leur répondre. Il n'a d'ailleurs aucune trace de délire ambitieux ni hypocondriaque. Dans d'autres cas, quelques idées ambitieuses et surtout des idées de satisfaction se mêlent à cet état d'affaissement intellectuel; le malade dit alors qu'il se trouve heureux et bien portant; quand on lui demande ce qu'il gagne, il a une tendance à exagérer son salaire. Il se croit appelé à un avenir auquel il n'était certainement pas destiné; il parle volontiers de ses talents et de ses aptitudes. Les idées ambitieuses et de satisfaction peuvent ne pas dépasser ce niveau, elles peuvent disparaître momentanément tout comme elles peuvent s'exagérer rapidement et arriver d'un jour à l'autre à ces proportions gigantesques dont nous avons fait mention dans l'étude du délire expansif.

La démence, dans ces cas, peut persister longtemps au même degré, elle caractérise la forme chronique de la maladie.

A un troisième degré on note une oblitération plus complète. Les malades comprennent difficilement les questions qu'on leur adresse, sont inhabiles à tout travail, n'accomplissent plus que les actes automatiques, et chaque fois qu'ils doivent entreprendre une action nouvelle, ils ont besoin d'être dirigés par une volonté étrangère.

A un quatrième degré, la démence prend rapidement des proportions considérables, elle atteint les limites de la stupeur.

La démence congestive et la stupidité, qui n'avaient pu échapper à Esquirol, lui présentaient une certaine parenté, puisqu'il désignait certaines formes de stupidité sous le nom de démence aiguë.

Cette démence aiguë peut survenir brusquement : tel est le cas de cet officier de cuirassiers, dont parle Calmeil, p. 41G ( I),

(1) Cnlmeil, Traité dex maladien inflammatoires, t. I.

106 SYMPTOMATOLOGIE.

qui tout à fait au début de sa maladie fut frappé d'une oblitération complète des facultés intellectuelles. Il avait les yeux saillants, fixes, écoutait sans comprendre et sans pouvoir achever d'articuler un seul mot. Lorsqu'il cherchait à parler, tous les muscles de son visage entraient en contraction. Il expira au bout de dix-sept jours, sans avoir présenté aucun signe de délire, persistant toujours dans le même état 'd'engourdissement intellectuel.

Nous avons étudié des cas analogues à propos de la lypémanie avec stupeur, et nous avons suffisamment insisté sur la difficulté du diagnostic. Nous avons dit qu'il fallait se garder de confondre la torpeur intellectuelle qu'on observe dans ces cas avec la stupeur qui est due à la prédominance importune d'une idée fixe. Cette démence aiguë est en rapport avec un état congestif de l'encéphale, identique d'ailleurs à celui qu'on observe chez les paralysés généraux maniaques ou lypémaniaques, si bien que jusqu'ici l'investigation la plus minutieuse ne nous apprend pas pourquoi tel malade meurt dans un état de démence aiguë, tandis que tel autre meurt dans une excitation extraordinaire, avec agitation et délire ambitieux, ou qu'un troisième périt avec du délire hypocondriaque.

g. Troubles dans les facultés affectives, perversion des instincts. — Quels que soient les troubles intellectuels, les sentiments et les instincts subissent chez les paralytiques, à la première période, des modifications qui ne sont que l'exagération de celles que nous avons décrites aux périodes prodromique et intermédiaire ; ce serait s'exposer à des redites inutiles que d'entrer dans des détails sur ce sujet.

Notons seulement que, quand c'est la démence qui domine, les appétits sexuels subissent une diminution qui contraste avec la suractivité qu'on observe dans les cas ordinaires.

Non-seulement le malade n'a plus spontanément des idées érotiques, mais jl devient inhabile à entrer en érection et à accomplir l'acte vénérien.

De même les actes des malades offrent des caractères particuliers qu'on doit pressentir si l'on tient compte de l'affaiblissement de l'intelligence, et si l'on se rappelle ce que nous avons dit à cet égard au chapitre de la période, intermédiaire. Nous aurons

nES TROUBLES PSYCHIQUES. 107

à revenir sur ce sujet à propos des considérations médicolégales.

L'élude des troubles de la parole, considérée comme phénomène intellectuel, sera faite pages 122 et suivantes.

Ce que nous voudrions qui ressortit nettement de cette étude du délire dans la paralysie générale, ce sont les considérations suivantes :

P Toutes les variétés de délire, soit dépressif, soit expansif, peuvent se rencontrer dans la paralysie générale aussi bien que dans la folie simple.

2" Le délire, quelle que soit sa forme, quand il appartient à la paralysie générale, est empreint d'un caractère plus ou moins prononcé de débilité intellectuelle.

3° Il est deux formes de délire qui appartiennent plus spécialement à la paralysie générale, c'est le délire ambitieux et un certain délire hypocondriaque.

4° Mais ces deux délires eux-mêmes ne sont pas pathognomoniques, dans la rigoureuse acception du mot, et quant à la débilité intellectuelle qui caractérise le délire de la folie paralytique, elle est parfois difficile à constater. Aussi croyons-nous :

5° Que l'étude seule du délire ne suffit pas pour asseoir un bon diagnostic, et que l'examen des troubles somatiques dont nous avons parlé au chapitre précédent est d'absolue nécessité pour éviter des erreurs regrettables.

RÉSUMÉ

Les troubles p.sychiqiies à la première période de la folie paralytique ne sont que l'exagération de ceux que nous avons étudiés à propos des périodes prodromique et intermédiaire.

Le plus souvent il y a du délire, d'autres fois il n'y a que de l'affaiblissement des facultés intellectuelles, accompagné d'une perversion des sentiments.

Quand il y a du délire, ce délire a toujours des caractères spéciaux; les idées sont multiples, mobiles, absurdes, contradictoires; quant à la forme du délire, il peut être expansif ou dépressif.

Le délire expansif noté par Esquirol, très-bien étudié par Bayle, est certainement le plus fréquent.

Les idées des malades sont . 1» des délires de satisfaction; 2» des idées de grandeur, sensiblement différentes de celles des autres mégalomaniaques ; 3" des idées de richesse. Il y a lieu aussi de considérer le délire d'exagération.

Le délire ambitieux s'intrique quelquefois avec le délire hypocondriaque, il en résulte les conceptions les plus bizarres.

Quant au délire dépressif, il revéi la forme lypémaniaque ou la forme hypocondriaque.

Le délire dépressif lypémaniaque signalé par Willis, Bonnet, Morgagni, Pinel, Baillarger, Lunier, Billod, Calmeil, Falret, etc., revêt, soit :

a, La forme de mélancolie avec agitation; b, la forme de mélancolie avec stupeur; c, la forme de mélancolie avec idées religieuses; d, la forme de délire avec idées de persécution ; e, la forme de délire de pauvreté.

Le délire hypocondriaque, très-bien étudié par M. Baillarger, est regardé à juste titre par cet auteur comme ayant quelque chose de spécial.

Dufour, Moreau (de Tours), Michéa, admettent cette manière de voir, Marcé, Pinel, Linas, Materne, ne l'admeltent pas. Le délire hypocondriaque peut se subdiviser en trois variétés : délire d'obstruction des organes, de négation de l'existence, délire micromaniaque.

Le délire hypocondriaque a des caractères qu'on ne rencontre qu'exceptionnellement en dehors de la paralysie générale ; il est en effet souverainement absurde et apparaît soudainement; il est mobile. C'est là ce qui en fait un délire presque spécial h la paralysie générale.

Lorsque les troubles intellectuels ne méritent pas le nom de délire, ils sont du domaine de la démence. Il y a lieu de signaler quatre degrés de démence, depuis le simple affaiblissement de l'intelligence jusqu'à la démence aiguë, très-proche parente de la stupidité.

Quels que soient les troubles intellectuels, il y a simultanément des modifications dans les instincts et dans les sentiments, et les actes sont empreints d'un caractère d'imprévoyance et d'absurdité.

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