TERMINAISON PAU LA GUÉRISON
Le cas cité par M. Baillarger a beaucoup d'analogie avec celui que nous allons rapporter :
Observation XXVI. — Un homme avait du délire ambitieux, de l'embarras de la prononciation, un affaiblissement intellectuel notable; ayant dû subir l'amputation d'une jambe, ce malade ne manifesta aucune douleur. Après quatre mois de séquestration, amélioration notable ; après sept mois, il n'y avait plus d'embarras de la parole ni aucun signe de délire ; les réponses du malade étaient justes et brèves, mais il restait de l'inégalité pupillaire. On rendit alors le malade à la liberté et cinq ans après il jouissait encore de toutes ses facultés physiques et intellectuelles.
Observation XXVII. — Parahjsie générale terminée par une guérison
définitive (2).
M. B..., soixante ans, qui depuis deux ans n'avait plus de relations sexuelles avec sa femme, éprouva tout à coup des besoins insolites; il court les maisons publiques ; placé dans le coupé d'une diligence avec sa femme, il tient des propos obscènes et se livre en une nuit une douzaine de fois au coït avec émission de sperme. Quelques jours après, il entre dans la maison de santé de M. Pinel, qui le trouve dans l'état suivant :
Tête chaude, principalement à l'occiput, face congestionnée, yeux brillants, sourire continuel, parole difficile, bégayemeiit assez prononcé dans certains moments ; loquacité, agitation, propos obscènes, désir de voir des femmes, paralysie incomplète du membre abdominal droit, le membre thoracique du même côté ne présente pas de différence avec le gauche, circulation régulière et normale, mémoire affaiblie pour les faits récents; les jours suivants, exaltation plus grande, chants joyeux et sales, projets insensés, idées de grandeur et de fortune.
Le malade est général, roi, empereur ; il va secourir la Pologne à la tête d'un régiment cuirassé comme dans le moyen âge et qu'il vient de créer à ses frais ; il épouse une princesse du sang royal ; le délire salyriaque va en augmentant; il crie, il vocifère, il demande des jeunes filles pour satisfaire ses désirs brûlants; insomnie, loquacité incessante, hallucinations. Le malade cause avec plusieurs jeunes filles qu'il croit tenir dans ses bras, il les appelle parleurs noms, il est comme dans une ivresse complète.
Cet état de surexcitation des organes génitaux continue pendant trois semaines et finit enfin par céder aux moyens mis en usage (ventouses à la nuque, bains prolongés de 5, 6, 8 et 10 heures par jour, avec douches froides en pluie fine sur la tète pendant la durée du bain; laxatifs, boissons mucilagineuses et nitrées, potions camphrées et opiacées, régime doux.
La paralysie générale fait des progrès. Le malade devient sale, il laisse échapper ses excréments et ses urines dans son lit et dans ses vêtements, il se vautre dans l'ordure; ses membres sont de plus en plus faibles et peuvent à peine le soutenir; il traîne les deux membres inférieurs et sa marche chancelante devient de plus en plus difficile. La parole est plus embarrassée, la langue est tremblotante, la nutrition ne se lait pas, le malade maigrit tous les jours ; les jambes et les pieds sont fortement œdématiés ; les yeux
(1) Pineî, Société médico-psychologique (séance du 28 juin t858).
MARCHE ET FORMES
DURÉE
TERMINAISONS
sont ternes, le faciès stupide, le sourire continuel et niais ; la sensibilité des plus obtuses, la mémoire nulle. Les facultés affectives sont à peu près anéanties, il voit et quitte sa femme avec indifférence ; il dit être le plus heureux des hommes ; il est incapable de tenir et de suivre la plus légère conversation. Une seule chose l'occupe et l'absorbe: ce sont les diamants dont il a trouvé une mine dans le jardin de sa division; il passe son temps à creuser la terre et à ramasser tous les cailloux, tous les débris qu'il voit ou qu'il prend pour des pierres précieuses dont la valeur lui paraît incalculable. Il les trie, les classe' et les met dans une partie du jardin pour les déposer ensuite dans son cabinet. Si on le force à quitter sa mine et ses diamants, il crie, il pleure, il s'agite et demande en grâce qu'on lui donne la liberté d'y retourner; une fois là, il ne parle plus et est parfaitement tranquille. L'affaiblissement physique et moral va en augmentant ; le malade a besoin d'un aide pour marcher, sa faim est insatiable.
Vers le commencement du mois d'août, quatre mois après son entrée, fièvre, douleur abdominale, dysentérie, bronchite intense, gonflement œdémateux considérable des jambes et des pieds avec érysipèle à la jambe gauche, pouls petit et accéléré ; faiblesse extrême, soif ardente, langue rouge et sèche ; continuation du délire, gaieté constante, rire hébété ; prononciation toujours difficile ; décubitus sur le dos, eschares gangréneuses au sacrum et au talon droit. Peu à peu les symptômes de la maladie intercurrente diminuent, et, vers la fin du mois, le malade peut quitter le lit. Les idées délirantes sont les mêmes, mais plus variées. Il est propriétaire du château de Randan, il est riche à millions, etc. Du reste, il continue à être gâteux, la nuit et le jour, ne pouvant se tenir sur ses jambes et à peine sur son séant.
Dans la première quinzaine de septembre, deux cautères à la nuque, bains avec affusions fraîches, régime tonique. La nutrition se fait mieux, le malade est plus tranquille la nuit et dort bien, les déjections sont moins involontaires ; bientôt le malade ne se salit plus ; l'embonpoint revient, la faiblesse diminue, il peut faire quelques promenades ; la parole est moins embarrassée, mais il délire toujours. Il veut sortir de l'établissement parce qu'il ne se croit plus malade et il exprime sa volonté d'une manière plus énergique, il s'occupe un peu moins de ses diamants.
Vers le milieu de septembre, les facultés intellectuelles paraissent moins altérées; sa conversation est suivie et moins déraisonnable, sa mémoire est meilleure, il désire voir sa famille et se plaint qu'on ne vient pas le visiter, il parle moins de ses idées chimériques.. Le sommeil est bon, les fonctions normales calmes; lecture, promonades, distractions; parole plus libre. Le malade croit toujours que les cailloux dont il fait une collection sont des diamants. Il persiste à dire qu'il est propriétaire du château de Randan ; il écrit à sa femme et à son oncle des lettres qui sont insensées. Cependant quelque temps après, nous lui annonçons une lettre de sa lemme et son prochain retour à Paris où elle doit venir le chercher pour le ramener dans sa famille. Deux jours après, vers la fin de septembre, il reçoit la lettre de sa femme, et à partir de ce moment, nulle trace de délire ; il reconnaît qu'il a été aliéné et il déclare qu'il est délivré pour toujours de ses idées folles, il nous témoigne une vive reconnaissance. Sa femme arrive, il la revoit avec bonheur et elle le trouve plein de raison ; sa parole est facile ; sa conversation agréable et pleine d'aménité. Il part le 10 octobre dans un état parfait de lucidité et l'entre dans son pays natal.