CHAPITRE PREMIER
De la pellagre en Espagne. — Section 1™. Du Mal de la Rosa, des Asturies, depuis G. Casai, jusqu'en 1847. — Du Mal del Higado (mal du foie), des environs d'Alcaniz. — Documents publiés en Espagne à l'occasion du Programme rédigé, en 1847, par l'Académie de médecine pour l'étude de la pellagre. — Flema Salada, de la province de Cuenca. — Mal del monte, des environs de Fermo^elle. — Mémoires de divers médecins des Asturies sur le Mal de la Rosa. — Section IL Voyage de l'auteur dans les Asturies (1848). — De la pellagre en Galice. — Nouveaux écrits sur la Flema Salada, en Aragon et dans lesCastilles. — Opinion de M. Costallat.
Section JTe. — Vers 1735 (1), un médecin d'Qviedo, qui fut par la suite protomédecin de Castille et médecin de Philippe V, Gaspar Casai, remarquait parmi les plus pauvres habitants de la campagne « une espèce de lèpre, très-singulière, » disait-il (2). Frappé de sa gravité et n'en trouvant aucun indice dans les livres, il la décrivit sous son nom vulgaire de Mal de la Rosa.
Ce n'est pas dans l'ouvrage (3) de Casai que les médecins italiens
(1) La première des huit observations rapportées par Casai porte la date du 26 mars 1735.
(2) « Prae vernaculis aliis affectionibus dominatrix meritô regionis hujus scabies appellari débet... Secundus, à scabie, endemicus morbus est lepra... His adhibere possumus malignam quamdam leprae speciem, qua3 singularissima est, et hic patrio vocabulo, Mal de la Rosa nuncupatur. » Casai ajoute : « Cum vidissem nuliam vernacularum afl'ectionum horribiliorem, contumacioremque, non abs re fore putavi illius me historiam scribere. » (P. 327.)
(3) Historia natural y medica de el Principado de Asturias. Obra posthuma del Doctor D. G. Casai, médico de Su Magestad y su Protomédico de Castilla. Madrid, 1762. 1 vol. petit in-4°. Cet ouvrage fut édité par D. Juan Garcia Sevillano.
et français ont puisé directement les notions qui ont eu cours jusqu'en 184-5 sur cette maladie, qui n'était autre que celle dont Frapolli révéla, 36 ans plus tard, l'existence en Lombardie, sous le nom de pellagre.
L'identité de la pellagre et du Mal de la Rosa n'étant plus contestée, je ne reprendrai pas, sur ce point, des discussions auxquelles ont mis fin la force de l'évidence, autant que l'assentiment unanime des médecins espagnols, à partir de 1847, et le suffrage accordé, en 1849, par l'Académie des sciences, à mes études sur cette question (1).
L'Académie de médecine, en traçant, au mois d'août 1847 (2), le programme des questions que le gouvernement de cette époque m'avait donné mission d'étudier, avait cru devoir s'attacher encore au point dont je viens de parler, et avait ajouté à ce programme une question formulée en ces termes : «La pellagre espagnole, dite Mal de la Rosa, n est-elle qu'une forme ou une variété de la pellagre proprement dite? »
Le rapport, dans lequel j'apportai, en 1849 (3), à l'Académie de médecine, les résultats d'un voyage médical de sept mois de durée, contenait, en réponse à cette question, 22 observations recueillies sur le théâtre môme des observations de Casai, et qui permettaient
M Histoire naturelle des Astunes est en espagnol; la partie médicale est en latin. Ce livre était si peu connu hors de l'Espagne, que j'ai été le premier à y puiser, en 1843, la démonstration de l'identité des pellagres italienne et espagnole, fait entrevu par Thouvenel, Strambio, Cerri, Marzari, mieux apprécié, en 1834, par M. Rayer, resté douteux cependant, et nié formellement encore, en 1846, par le président de l'une des commissions italiennes chargées de l'Etude de la pellagre, le chevalier Trompeo.
(1) La commission chargée de décerner, au nom de l'Académie, les prix de médecine, en accordant une récompense à mes travaux, s'exprimait ainsi par l'organe de son rapporteur, M. Lallemand : « Dans un premier travail envoyé à l'Académie, le 17 juillet 1843, s'appuyant sur des documents que personne en France n'avait connus ou utilisés, M. Roussel s'était attaché à démontrer que le Mal de la Rosa des Espagnols, et la pellagre des Italiens, étaient une seule et même maladie. Pour acquérir une preuve plus complète de l'identité de ces deux affections, il s'est rendu en Espagne, afin d'observer le Mal de la Rosa sur les lieux mêmes où Casai l'avait rencontré et décrit le premier. Les résultats de ce nouveau voyage scientifique ont pleinement confirmé, pour M. Roussel, l'identité du Mal de la Rosa et de la pellagre proprement dite, et les observations consignées dans son mémoire ne paraissent laisser aucun doute à cet égard. » (Séance publique du lundi 4 mars 1850.)
La commission était composée de MM. Flourens, Duménl,Roux, Magendie, Lallemand, Andral, Rayer, Serres et Velpeau.
(2) Voir Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 4 août 1847, t. XII, p. 629.
(3) Rapport transmis à l'Académie de médecine, par M. le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, le 27 février 1849. Bulletin de V Académie-, t. XIV, p. 572.
d'affirmer une dernière fois, avec plus de précision, que la maladie décrite 120 ans auparavant, parle médecin de Philippe V, ne pouvait, sous aucun rapport ni par aucun trait, être séparée de la pellagre.
J'ai fait voir, il y a longtemps, que les médecins qui s'étaient occupés de cette question avaient dû être conduits à une opinion différente par cette circonstance, qu'aucun d'eux n'avait connu sur le Mal de la Rosa qu'un document incomplet : la Notice de Thiéry, publiée, en 1755, dans le Journal de Vandermonde (1).
L'auteur de cet écrit, docteur régent de la Faculté de Paris, avait suivi à Madrid l'ambassadeur de Louis XV (2) etavait connu Casai à la cour de Philippe V. Il a soin de reconnaître qu'il a appris ce qu'il sait dans les conversations et les manuscrits de Casai, dont sa Notice, devenue célèbre, n'était en effet qu'un extrait, qui fut adressé à Chomel, doyen de la Faculté de Paris, et lu à la solennité de Prima Mensis, en 1755. Sauvages s'en servit peu de temps après pour faire entrer le Mal de la Rosa dans le cadre de sa Nosologie méthodique, où cette maladie forme, sous le nom de lepra asturiensis, la quatrième espèce du genre lèpre, dans la classe des cachexies.
30 ans plus tard, un Anglais, le Dr Towsend, voyageant dans les lieux où Casai avait fait ses observations, consigna, parmi les notes de son voyage (3), quelques renseignements de peu d'importance que lui donnèrent les médecins de l'hôpital d'Oviedo, Antonio Durand et Francisco Noca.
La science en resta là pendant plus d'un demi-siècle en deçà comme au delà des Pyrénées.
Ce n'est pas sans surprise que je constatai ce fait (4) après avoir été amené, en 1843, à reconnaître l'identité de Fendémie asturienne avec les autres endémies de pellagre que j'étudiais avec ardeur à cette époque.
La pellagre espagnole avait-elle diminué depuis les observations
(1) N° du 3 mai 1755, p. 337. Thiéry inséra plus tard cette Notice dans son ouvrage intitulé : Observations de physique et de médecine faites en différents lieux de l'Espagne. Paris, 179!, 2 vol. in-8°.
(2) Le duc deDuraz, dont Thiéry était le médecin particulier.
(3) Voyage en Espagne, pendant les années 1786-1787, parle docteur Towsend. Trad. de l'anglais, par Pictet-Mallet, de Genève, sur la 2e édit. 1809.
(4) On peut avoir la preuve qne les Espagnols les mieux informés s'en tenaient aux écrits de Casai, sur cette question, en 1843, par la lecture du principal traité des maladies de la peau, publié à cette époque dans la Péninsule, l'ouvrage du docteur de Alfaro : Trattado de enfermedades cutaneas, etc.,por D. Nie. de Alfaro. Madrid, 1840, 2 vol. in-8°.
de Casai? N'avait-elle pas dispara depuis le voyage de Towsend? Existait-elle déjà au siècle dernier dans d'autres provinces? Ne s'y était-elle pas propagée depuis? Offrait-elle partout les mêmes caractères? Au milieu de quelles conditions se produisait-elle? Que pouvait-on apprendre sur ses causes et son traitement?
Je cherchai longtemps dans les livres espagnols un document en réponse à ces questions. Je découvris seulement que le célèbre érudit Feijoo, dans une lettre écrite à Casai, le 2 décembre 1740, annonçait que le Mal de la Rosa existait dans la Galice, son pays natal. Les intéressantes communications (1) duDr Batalla, de Santiago, en 1859, m'ont appris trop tard que je n'avais pas encore accordé toute l'importance qu'elle méritait à cette indication de l'auteur du Teatro Critico, que j'ai mentionnée cependant dans mon ouvrage de 1845 (2). J'ai su plus tard que le seul écrit publié en Espagne, depuis Casai, sur le sujet qui nous occupe, était un article inséré, en 1826, dans le journal de médecine (3) de Barcelone, et qui signalait l'existence dfi la pellagre aux environs d'Alcaniz, en Aragon. On verra bientôt jusqu'à quel point ce renseignement était resté inaperçu ou était oublié des Espagnols en 1847. Ne trouvant rien dans les livres, j'attendis quelque temps des réponses à un questionnaire que, sur ma prière, le professeur Orfila voulut bien adresser, en 1846, à un certain nombre de médecins de la Péninsule, instruits et bien placés. A la fin de 1847, lorsque je me décidai à me rendre moi-même en Espagne, le seul renseignement reçu par M. Orfila était une note du Dr Gonzales Crespo, de Guadalajara, qui portait : 1° qu'aucune publication (4) n'avait été faite en Espagne sur ce sujet depuis celle des œuvres posthumes de Casai, c'est-à-dire depuis 1762 ; 2° que l'existence du Mal de la Rosa n'était pas connue en dehors des Asturies (5).
(1) Voir le Siglo médico, n° du 1er mars 1859, et Union médicale, n° du 19 juillet
(2) Loc. cit., p. 174.
(3) Diario de ciencias medicas, t. III.
(4) « La lepra de Asturias, dit M. G. Crespo, conocida con el nombre de Mal de la Rosa, es descripta unicamente por el Hippocratico doctor Esparïol D. G. Casai. » Il dit encore : « Solo Casai ha descripto (penicillo Hippocratico), en lengua latina el Mal de la Rosa. Los autores que han hecho mention de esta dolencia lo han tomado de Casai. » Le docteur Higinio del Campo terminait son travail inséré dans les nos des 7 et 14 novembre 1847, en disant : « J'aurai au moins la gloire d'être le premier qui ait tracé, dans ces temps, le tableau du Mal de la Rosa (almenos tendre la gloria de ser el primero que en estos tiempos ha trazado el cuadro dei Mal de la Rosa).
(5) « El Mal de la Rosa, » dit le docteur G. Crespo, » es una eniermedad propia del lerritorio asturiano, y asi no se ha observado en otro sitio de Espana. »
Tout ce qui se passe à Paris, au sein d'un corps savant tel que l'Académie de médecine, retentit à l'étranger. La délibération de cette Compagnie sur le programme de ma mission dans le Midi ; la question ajoutée à ce programme touchant le Mal de la Rosa, produisirent une vive excitation en Espagne. En répandant dans les provinces le questionnaire tracé par l'Académie, la presse (1) médicale de Madrid adressa au patriotisme des médecins de pressants appels, de faire honneur, avant l'arrivée d'un Français, au pavillon espagnol (2). Ce sentiment national, plus que scientifique, dicta un certain nombre d'écrits, intéressants, comme point de départ d'études nouvelles à faire, mais d'un très-faible profit (3) pour la description pathologique, l'étiologie et le traitement de la pellagre espagnole.
(1) Ce singulier patriotisme eut pour organes principaux deux journaux, alors trèsrépandus : le Boletin de medicina, cirugia y f armada (voir n° du 24 octobre 1847)et la Verdad. On lit ce qui suit dans le n° du 15 novembre de ce dernier journal : « Nous avertirons nos confrères : 1° que les Espagnols doivent publier par eux-mêmes leurs travaux sans lâcher aucun manuscrit, ni même une virgule au Français afin que celui-ci ne s'enrichisse pas avec ce qui est nôtre, pour ne pas nous citer, après cela, si cela lui plaît. 2° Que quant aux informations à donner au docteur Roussel, comme celui-ci est auteur d'un ouvrage sur la pellagre, il peut voyager autant que cela lui convient pour la rencontrer, et comme, en outre, ce personnage connaît et juge fort bien notre Casai (chose bien peu commune" chez les Français), ce n'est pas aux médecins espagnols à l'appeler, mais au docteur Roussel à s'annoncer à eux, demandant qu'on lui dise où est le Mal de la Rosa, puisque c'est ainsi que le veut sa mission. » Je me serais abstenu de citer ce passage, si je n'avais pas le plaisir de pouvoir ajouter que j'ai trouvé partout la plus grande obligeance chez mes confrères d'Espagne, et que l'un des plus aimables pour moi, entre tous, a été l'auteur de l'article, que je nommerai, par conséquent, le docteur lldefonzo Martinez.
(2) Le rédacteur en chef du Boletin s'exprimait ainsi dans le n° du 24 octobre : « Nous croyons devoir reproduire le programme suivant que l'Académie de médecine de Paris a donné à M. Roussel, auteur d'un excellent ouvrage sur la pellagre. Nous ne doutons pas que, siunmédecin espagnol résolvait ces questions, avant V arrivée du médecin étranger (ântes que llegasse el profesor estranjero), il placerait au rang qui lui appartient le pavillon espagnol (dejaria en el buen lugar que le corresponde al pabellou Espaîïul). « Faisons quelque chose par nous-mêmes, s'écriait le docteur Mendez Alvaro, et ne laissons pas les étrangers venir étudier nos maladies pour nous les enseigner après. » [Boletin, etc., n° du 14 nov. 1847.)
Don Antonio del Valle, en entreprenant de répondre, de point en point, au programme de l'Académie, déclare aussi qu'il agit pour V honneur du pavillon national et pour l'éclat de la médecine espagnole (maxime cuando tanto se interesan el honor del pabellon nacionaly el decoro y brillo de la medicina espahola).
(3) L'un des rédacteurs principaux du journal la Verdad, l'auteur des feuilletons mordants signés El Duende, le docteur D. Ildefonso Martinez, écrivait les lignes suivantes dans le n° du 22 novembre 1847 : « Dans un moment comme celui-ci où les regards des étrangers sont tournés vers l'Espagne pour voir le résultat de la mission du fameux docteur Roussel sur la pellagre; dans ces moments décisifs où les
Ce patriotique éveil, né de l'approche d'un médecin français, eut, entres autres effets, celui d'exciter l'auteur de l'article publié sur la pellagre d'Alcariiz, en 1826, à ramener l'attention sur son œuvre oubliée. Dans une lettre adressée au journal la Verdad, cet auteur, le Dr Joaquin Gimeno, en communiqua une copie qui fut insérée dans les journaux de Madrid. Je vais analyser d'abord ce travail que les auteurs de la Monographie de la pellagre, publiée l'année suivante dans cette capitale, déclarent le premier publié en Espagne 'depuis Casai jusqu'tfw moment ou mon voyage était venu réveiller V attention des Espagnols (1).
Comme la question de la pellagre en Espagne et particulièrement dans les Castilles et l'Aragon, est encore entourée d'obscurité, et que les écrits relatifs à ce sujet sont peu et mal connus, je crois devoir reproduire textuellement tout ce qu'ils renferment d'intéressant .
Le docteur Gimeno écrivait de Hijar, district d'Alcaniz, à la date du 22 octobre 1826, la lettre suivante, aux rédacteurs du Diario gênerai de las ciencias medicas qui se publiait à Barcelone : c< Lorsque j'eus terminé mes études et me fus établi dans ce pays pour exercer la médecine, je fus surpris, dans les premières années, de l'affection que je vais décrire, à cause de sa chronicité, de la complexité si variée de ses symptômes et plus encore à cause de son incurabilité. Je consultai le peu de livres que j'avais et les anciens médecins du voisinage; je ne trouvai aucune lumière. Seulement dans le dictionnaire de Baliano, à la quatrième espèce du genre lèpre, sous le nom de Mal de la Rosa, je rencontrai quelque analogie sous le rapport de l'intermittence et du type; mais dans le reste les maladies différaient assez, et, par-dessus tout, je ne fus pas satisfait du plan de curation.
«En octobre 1820, j'adressai une circulaire à seize médecins du voisinage. Ceux qui me répondirent se bornèrent à me dire que mes descriptions étaient conformes à leurs observations.,. »
« J'ai été satisfait, ces jours-ci, en lisant l'article Pellagre du t. XXIIIe du Dictionnaire des sciences médicales traduit en espagnol. La maladie, décrite sous ce nom, est celle qui ressemble le plus ou
Espagnols n'auraient dû publier que des travaux consciencieux, paraissent des mémoires étranges, produits rachitiques et preuves du malheureux état de notre littérature médicale. »
(t) « Ninguna otra monografia se publiée que sepamos despues de la del senor Eximeno hasta que el viaje de nuestro amigo el doctor Roussel despertô la atencion de los professores Espanoles. » (De ta Pelagra, p. 52.)
qui, en tout, est analogue à celle dont je vous envoie l'histoire que j'ai formée sans emprunter rien à personne, cette histoire étant seulement le résultat de plus de 400 observations dans l'espace de 41 ans. Quant à la nature de la maladie, je suis de l'avis des auteurs dudit article, c'est à-dire qu'elle est une gastro-entérite chronique, ajoutant que le système hépatique se trouve aussi dans un état de phlegmasie, mais d'une phlegmasie sut generis et distincte des autres. »
Le document descriptif joint à la lettre du docteur Gimeno portait le titre de : Histoire ou description de la maladie vulgairement appelée Mal del Higado (mal du foie). L'auteur disait que ce mal était commun à un grand nombre d'habitants des villages (pueblos) du district d'Alcaniz et de quelques-uns de ceux de Daroca, Terruel et Morella. Elle paraissait héréditaire, mais non contagieuse. « On ne peut pas, ajoutait M. Gimeno, la considérer comme endémique, à cause de la diversité de situation, de température, de sol, des localités où elle règne. »
Après avoir déclaré que la description est très-difficile, ce médecin, à l'exemple des Italiens, la divisait en trois périodes. Ce tableau, malgré ses imperfections, offre les traits principaux de la pellagre.
La presse de Madrid en publia, bientôt après, plusieurs autres, trop empreints, par malheur (1), de la préoccupation sous l'influence de laquelle les médecins espagnols avaient été amenés à s'occuper de cette question.
Le docteur Mendez-Alvaro (2) fit connaître les faits suivants : «En novembre 1835, dit-il, je fus admis comme médecin-chirurgien titulaire de Villamayor de Santiago, province de Guenca, à 2 lieues de Quintanar de la Orden, à une lieue et demie du Corral de Almaguer et de la grande route de Valence. Eien que la saison fût peu favorable, mon attention fut frappée par le nombre de personnes que je vis avec les mains et les avant-bras couverts de petites écailles qui donnaient une âpreté notable à la peau, celle-ci se montrant quelquefois plus ou moins enflammée., comme épaissie (3), avec un certain prurit qui jamais n'était intense. Les deux ou trois premières personnes que je vis dans cet état appartenaient au beau sexe et à la
(1) « En vista de la ansiedad que se ha despertado a conseeuençia del viage â Espaîîa del doctor Roussel. » (Delà Pelagra, etc., p. 39.)
(2) Boletin de medicina, n° du 12 septembre 1847. Noticia sobre la Velagra* por el doctor D. F. Mendez-Alvaro.
(3) « Mas 6 niénos encendida, como engrosada y con alguna picazon, aunque nunca muy intensa. »
classe pauvre. Ignorant ce que pouvait être cette maladie, je l'attribuai d'abord au lessif, dont on fait grand usage dans le pays pour dissoudre le savon dans l'eau des puits, la seule qu'on y emploie. Mais bientôt je la vis chez des hommes et à des âges qui n'avaient pu subir l'influence de cette cause. Je me mis à chercher dans les livres....
a Mon intérêt s'accrut extraordinairementlorsque les gensdupays m'apprirent qu'il était très-commun de voir survenir le délire et même une espèce d'imbécillité à la suite de cette maladie qu'ils appelaient flema salada.
«Dans les mois de janvier et de février 1836, les derniers que je passai dans cette résidence, j'eus occasion de voir quelques autres malades atteints de vertiges et de divers symptômes cérébraux évidemment liés à l'affection de la peau. Jl mourut au moins un de ces malheureux, et le nombre était grand des personnes chez lesquelles j'avais découvert cette desquamation cutanée, principalement aux bras et aux mains.
« Quoique la description que fait Casai du Mal de la Rosa ne se rapportât pas à la maladie assez exactement pour en constituer un portrait véritable, cependant je ne méconnaissais pas son analogie, si bien que, lorsque je fus instruit du cortège de symptômes, tant nerveux que gastro-intestinaux qui accompagnaient cette maladie, je la considérai comme un Mal de la Rosa (pellagre aujourd'hui), bien qu'avec de légères variantes, résultant peut-être du climat et d'autres circonstances. »
Dans cette notice (1) du docteur Mendez-Alvaro, on remarquera la première apparition de ce nom de flema salada sur lequel, après 18 ans écoulés, toute la lumière nécessaire ne s'est pas encore faite.
L'exemple du docteur Mendez-Alvaro fut suivi par trois médecins asturiens et par un médecin du royaume de Léon, D. Juan Andres Enriques, de Fermoselle. « Plusieurs fois (2), écrivait ce dernier, j'ai prisla^lume, pour soumettre à l'examen de mes collègues une maladie qui règne endémiquement vers le confluent des deux rivières de Duero et de Tormes. Je n'en trouve aucune description
(1) Le docteur Mendez-Alvaro terminait sa notice en proposant que le gouvernement espagnol « jaloux enfin de disputer la palme au royaume voisin, et désireux, une fois au moins, de faire quelque chose pour la science et pour la patrie, se hâtât d'envoyer trois ou quatre médecins sur différents points, pour faire une étude attentive de la maladie. »
(2) Boletin de medicina, etc., n° du 10 oct. 1847.
dans les auteurs, quoiqu'elle ait plusieurs caractères communs avec ce que je sais du Mal de la Rosa des Asturies. J'ai laissé ce projet, espérant que le temps dissiperait mes doutes. Mais, comme vous avez invité les médecins espagnols à éclairer l'histoire de cette maladie propre à notre sol et à éviter (1) le déshonneur de voir des médecins étrangers venir nous enseigner ce que nous devrions leur apprendre, je crois l'occasion venue de vous remettre la description très-courte qui suit :
« La maladie que le vulgaire appelle mal del monte attaque indistinctement les deux sexes... Ses causes me sont inconnues. Je l'ai vue seulement chez des individus pauvres. On croit qu'elle se transmet héréditairement comme la folie ; mais on ne la croit pas contagieuse. Le cours de cette maladie est toujours chronique comme la goutte, se reproduisant par intervalles comme celle-ci. Sa durée est indéfinie. Elle se prolonge toute la vie et finit avec celle-ci avant que le malade ait atteint un âge avancé.
« Symptômes. — La peau du dos et des mains et jusqu'au milieu des avant-bras, ainsi que celle du front, est luisante et comme du parchemin. Il s'en détache de larges écailles. Les malades ont des vertiges, des illusions des sens ou une manie intermittente. Les gens du pays disent qu'ils ont le mal del monte ou \&mal-al-monte, comme l'appellent les femmes. On trouve en effet dans cette localité et dans le district (partido) de Sayago, certains infortunés, qui, ayant eu précédemment une bonne santé, ont perdu leur animation et leur gaieté, ont la taille courbée, l'aspect triste et déprimé, le regard fixe et désolé, la parole lente et une sorte de sensibilité qui leur fait verser des larmes fréquentes au souvenir de leur passé.
« A certaines époques, il se forme de larges écailles, au milieu d'une peau commebrûlée..., et parfois fendillée, si bien que le praticien est porté à demander aussitôt si le malade a exposé ces parties à une vive insolation. Le malade mange bien, mais ne se nourrit pas de même. Il n'a pas de fièvre, si ce n'est au dernierpériode. Il a des attaques périodiques de manie ou d'idiotisme et toujours des vertiges. Cet état dure 4 5 jours, un mois ou deux. Passé ce temps, il se remet, s'anime un peu ; sa peau acquiert plus de souplesse et de mollesse, puis il retombe au bout de quelques mois ou de quelques années, jusqu'à ce qu'arrive un temps où les jambes vacillent ;
(1) «Evitareeldesdoro de que medicos estranos nos ensenenlo queles debieremos ensenar â ellos. »
les bras appuyés sur un bâton se meuvent avec lenteur. Les squammes des mains disparaissent et le cerveau, inactif comme les membres, se fait le siège exclusif du désordre. La sensibilité s'engourdit à ce point qu'on est forcé de porter les aliments à la bouche du malade sans qu'il témoigne d'avoir du goût ou de la répugnance pour eux, Les sphincters se relâchent enfin et, entouré d'immondices, l'infortuné meurt comme une brute insensible excitant la compassion de tous.
« Sur le plan curatif je ne puis rien dire, parce que les cas pratiques que j'ai observés se rencontraient sur des sujets pauvres et possédés de l'idée que leur mal était incurable, en sorte que mes tentatives ont été restreintes et inutiles. Les gens disent qu'une plante qu'ils appellent la Rosa del monte (je crois que c'est la péonie) guérit cette maladie. Mais, malgré cette réputation, je n'ai pas vu qu'on en fasse usage.
« Je prie les praticiens des Asturies et autres lieux où le Mal de la Rosa existe, de publier l'histoire de ce dernier pourvoir si c'est le même, et de faire connaître la méthode curative qui donne les meilleurs résultats pour arracher ces misérables victimes à une mort déplorable. »
Quoique insuffisante comme document médical, la communication du docteur Enriquez faisait connaître ce fait inattendu de l'existence d'une endémie pellagreuse ou pellagroïde dans la province de Zamora, près des frontières de la province portugaise de Tra os Montes. Jusqu'ici cette communication est restée sans suite.
Des médecins asturiens qui répondirent à l'appel des journaux madrilènes, le docteur Higinio del Gampo, de Pola de Siero, prit la parole le premier. Dans un article du Boletin de medecina (n°du 10 octobre 1847) sur les Vertus de Veau de mer, il vantait ce moyen thérapeutique contre le Mal de la Rosa, quoique par malheur, disait-il, on ne pût l'employer que rarement à cause de la pauvreté de la classe sujette à ce mal, dont il plaçait l'origine dans le sang chargé de calorique.
Un travail plus étendu (1) fut publié par ce médecin, quelque temps après, dans le même journal, comme étant une monographie nouvelle du Mal de la Rosa : « Les laboureurs de cette province, dit l'auteur, sont sujets à une certaine maladie qui y est endémique et qui est tellement liée au travail de l'agriculture, que, depuis bientôt 14 ans
(1) Estudios sobre la Pelagra, nos du 7 et du ï 4 nov. 1843.
que j'exerce, je ne me souviens pas de l'avoir observée dans aucune autre profession, quoique ceux qui ne sont pas cultivateurs soient exposés, comme ces derniers, aux influences solaires et atmosphériques, qu'ils participent à leur indigence, à leur mauvaise alimentation, à leur manque d'abri. »
L'auteur admet comme causes prédisposantes : la saison du printemps, la profession de laboureur ou travailleur des champs, l'hérédité, le sexe féminin (attendu, dit-il, que ce sexe compte les 90/100 du nombre des attaqués) ; ensuite les tempéraments sanguin et nerveux, la puberté, la jeunesse et l'âge adulte, une peau fine et sensible, la suppression delà sueur ou de la transpiration causée par un air froid ou par l'ingestion d'une certaine quantité d'eau froide, l'aménorrhée, la suppression d'un flux spontané ou provoqué, des ulcères des jambes (de las ulcéras cacoetes de las piernas) qui, dans ce pays, sont si communs et si utiles pour la conservation de la santé dans Vâge avancé ; l'état puerpéral, la chlorose, l'asthénie, produites par des flux ou des pertes, par l'insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments, ou par le séjour dans des lieux froids, humides et mal ventilés et dans des habitations étroites où se trouvent entassés les hommes et les animaux domestiques; enfin la malpropreté et l'irritation de la peau dues à des éruptions cutanées invétérées.
« Les causes occasionnelles sont les rosées du matin essuyées sur la peau par les premiers rayons du soleil, l'influence de cet astre, les alternatives de froid et de chaleur, les changements hygrométriques et barométriques subits, si'îréquents dans cette province, dans le courant du même jour et même dans l'espace d'une heure. »
« Casai disait, continue M. del Campo: « Lacause de cette maladie doit être cherchée dans la température ou constitution de l'atmosphère, ou bien dans le régime (diœta) des malades.)) Effectivement, depuis l'aube jusqu'au soir, on voit exposés à l'influence de ces agents (atmosphériques) les sarcleurs et sarcleuses de maïs (los salladores y salladoras) dans les longs jours de mai et de juin, époque où s'exécute cette opération agricole, source féconde de la pellagre. A cette époque on aperçoit, dans toutes les terres semées de maïs, de longues files d'hommes et de femmes, jeunes et adultes, âgés même, qui, défiant la saison, les uns en manches de chemises, avec le pantalon soutenu à la ceinture et la tête préservée par un mauvais bonnet; les femmes mal vêtues, les bras nus, un vieux mouchoir à la tête. Les deux sexes nu-pieds, courbés sur la terre, (particulièrement les femmes à cause de la brièveté du manche de leurs outils) suent et s'épuisent, parfois à jeun et défaillant ou soutenus seulement par
une faible ration de pain dur de maïs et buvant souvent à longs traits, pour étancher leur soif, non du vin, mais de l'eau échauffée. » D'après cet examen des circonstances extérieures, la genèse de la pellagre était expliquée, par M. del Gampo, comme l'effet d'une surcharge de calorique dans le sang.
La description pathologique n'offre aucun point auquel il y ait lieu de s'arrêter utilement. Les renseignements d'anatomie pathologique manquent « soit, suivant les expressions de l'auteur, parce que ceux qui meurent sont peu nombreux, soit par l'impossibilité de faire l'autopsie de ceux qui meurent dans les bras de leur famille. »
Le plan thérapeutique est établi comme il suit : « A la première période, saignées générales répétées, selon les forces; pédiluves; lavements irritants et salins ; décoctions de salsepareille, fumeterre, douce-amère, additionnées d'un tiers de lait de chèvre, etc. — En môme temps, pour traitement diététique le bouillon et la viande fraîche (el puchero de carne fresca), le pain et le chocolat. A la deuxième période : évacuations générales; lavements irritants; applications irritantes aux extrémités inférieures ; les mêmes décoctions que ci-dessus avec du lait de chèvre; frictions le long de l'épine; bains de rivière ou de mer; même alimentation animale, si elle peut être supportée. A la troisième période : révulsifs, cantharides ambulantes aux membres inférieurs, ou mieux cautères; pommade d'Autenrieth à l'épigastre, liniments irritants sur la colonne vertébrale; bains de mer; affusions sur la tête; bains chauds domestiques, avec irrigation froide sur la tête; amers; quinquina et Colombo, etc.
Enfin sur la prophylactique M. del Campo dit : « Si l'habitude et la routine n'étaient pas si tenaces, surtout dans les classes qui manquent de lumières, je crois fermement qu'on pourrait, sinon éviter le développement de cette maladie, au moins réduire à un chiffre insignifiant le nombre de ses victimes. 11 est hors de doute qu'en même temps que les maladies cutanées ont diminué dans ce pays, la pellagre a diminué aussi en violence et dans le nombre des malades, et cela est dû à la plus grande propreté, à l'usage du linge, à la moindre misère, à l'alimentation générale meilleure. Cette révolution va se faisant lentement et d'une manière inaperçue, mais appréciable pour celui qui lit dans Casai le sort misérable de la classe agricole de son temps... Puisqu'il est indispensable que le laboureur arrose la terre avec sa sueur, travaille sans considérer temps et saisons, et que l'éducation de la femme asturienne la conduit à
prendre part à ces rudes travaux et à s'exposer avec lui, malgré sa faiblesse et sa susceptibilité plus grandes, aux influences atmosphériques, pourquoi au moins ne pas prendre les précautions voulues, et ne pas profiter des charitables avis qui sont donnés? Combien de fois ai-je dit aux paysans et paysannes : Couvrez votre tête au temps des sarclages avec des chapeaux de paille à haute coupe et à larges ailes. Ayez à vos chemises de larges manches boutonnées aux poignets ; essuyez avec un linge sec la rosée qui s'attache à vous le matin avant que les rayons du soleil aient pris leur force ; avec ces précautions et celle de faire plus long le manche de vos sarcloirs (zarcillo), surtout de celui des femmes, afin que la position du corps ne soit plus aussi courbée en travaillant, etc., je réponds presque qu'il n'y aura plus dorénavant de Mal de la Rosa, que le peu qui se produira sera très-bénin et qu'avec le temps son existence sera seulement consignée dans l'histoire. »
Les Espagnols ont adressé plusieurs reproches (1) à l'écrit de M. del Campo. Toutefois, malgré la critique mal fondée qui s'y trouve de l'œuvre de Casai, malgré la chimérique hypothèse d'une accumulation de calorique dans le sang des pellagreux et les fâcheuses conséquences qui en résulteraient, ce travail a donné sur la condition présente des pellagreux asturiens et sur la manière dont ils sont étudiés et soignés des renseignements qui ont leur prix. Il en ressort, mieux peut-être que de beaucoup d'autres écrits, que cette question de pathologie était, là aussi, dans cet état de complet abandon, avoué par le docteur Enriquez, de Fermozelle, lorsqu'à l'apparition du Programme rédigé par l'Académie de médecine, et au bruit de la venue d'un médecin français, la presse de Madrid réveilla les praticiens des provinces, et les prit en quelque sorte au dépourvu.
M. H. del Campo avait prétendu que le Mal de la Rosa ne présentait plus ces stigmates de couleur rosée et reluisants que Casai avait décrits. Cette assertion fut relevée dans la presse médicale espagnole, c. Certainement, disait le Journal la Verdad{%) ces mots de Don Higinio del Campo : « Je n'ai pas observé ces traces ou cicatrices rouges et a brillantes que Casai considère comme pathognomoniques » , nelaissaient pas de soulever une question importante, celle de savoir si la maladie avait diminué d'intensité ! Mais Don Antonio del Valle se présente à nous disant que, passé Tété, et entrant dans l'arrière-saison, «Une reste que des taches rouges-foncées sans écaille aucune, d'un éclat poli
(1) Voir l'ouvrage de la Pelagra y Mal de la Rosa, Madrid, 1848, in-18, p. 56.
(2) N° du !"■ décembre 1847.
et reluisant, semblables aux traces que laissent les grandes brûlures. » Le docteur Antonio del Valle, médecin titulaire de Gijon, entrait en effet en scène peu de temps après son confrère dePola de Siero. Le 43 novembre 4847, il adressait au Boletin , non pas une Monographie, mais une série d'articles divisés de la même façon que le Programme que m'avait tracé l'Académie de médecine. Le titre du travail était (1) : Réponse aux 'questions du Programme que l'Académie de médecine de Paris a donné à M. Th, Roussel, sur la pellagre.
L'auteur déclarait observer, depuis 22 ans, le mal appelé par le grand nombre de la Rosa, et par quelques-uns Calor del Higado (chaleur du foie). Après un éloge pompeux de Gasal ; après avoir reconnu que la thérapeutique n'avait fait aucun pas depuis ce dernier, il disait qu'il apportait, « pour répondre aux questions que r Académie de médecine de Paris avait rédigées pour M. Roussel, les résultats d'une nombreuse pratique, soit particulière, soit à V hôpital; car il est rare, ajoutait-il, qu'un jour se passe sans qu'il y ait unmalade souffrant de la Rosa. » Il disait, un peu plus loin, qu'on pouvait évaluer à 800 environ le nombre des pellagreux qui existaient dans les Asturies, sur une population de 400 à 500,000 habitants, c'est-à-dire un malade sur environ 600 habitants ; mais, comme une partie delà province est seule affectée, il estimait que la proportion des pellagreux, dans celle-ci, pouvait être estimée de 1 malade sur 300 à 400 habitants. Voici maintenant la réponse du médecin de Gijon à la première question de l'Académie : « La pellagre des Asturies ou Mal de la Rosa est-elle une forme ou une variété de la pellagre proprement dite ? Cette réponse concordait pleinement avec les descriptions de Gasal, et confirmait l'assimilation complète du Mal de la Rosa avec la pellagre italienne et française : « Si, dit M. del Valle, une affection chronique de la peau, de forme exanthématique et plus fréquemment squammeuse, decouleurordinairement incarnat obscur, siégeant de préférence sur les points les plus ex-
(1) Contestacion à las preguntas del Programa que sobre la Pelagra ha dado â M. Th. Roussel la Academia de medecina de Paris, por el professor D. Ant. del Valie. (N0s des 21 et 28 nov. 1847, 30 janvier, 21 et 28 mai 1S48.) Les rédacteurs du Boletin, en publiant en entier dans leurs colonnes, le 24 octobre 1847, le programme de l'Académie, y avaient ajouté, de leur chef, les trois questions suivantes : 1° La pellagre est-elle une maladie spécifique? 2° La Gastro-entérite qui l'accompagne est-elle cause ou résultat de V éruption? §° La maladie pourrait-elle exister sans affection des voies digestives, ou est-il indispensable que les deux inflammations existent pour qxCil en résulte la pellagre?
posés à l'action des rayons solaires, spécialement aux métacarpes, aux métatarses, quelquefois aux parties latérales du cou et à la partie supérieure et antérieure de la poitrine ; qui se développe, avec toute son intensité, à l'arrivée du printemps et de la chaleur ; qui est constamment précédée et accompagnée de troubles fonctionnels profonds, tant dans l'appareil cérébral que dans le digestif, ceux-ci diminuant ou augmentant en même temps que l'affection cutanée; qui décroît et arrive presqu'à disparaître à l'approche des pluies de l'automne et des froids de l'hiver; qui ne laisse- alors que des taches de couleur incarnat sombre , sans squammes, d'un éclat poli et luisant, comme les traces que laissent les grandes brûlures, état alors exanthémateux ; qui, dans le période de déclin, offre les principales perturbations bornées à de légers vertiges et troubles nerveux; qui, arrivée à un certain degré, se présente toujours insurmontable aux remèdes connus ; si cette affection, dis-je, se doit appeler la' pellagre, il n'y a aucun doute que ce que, dans cette antique principauté, on appelle, de temps immémorial, Mal de la lîosa etaussii/a/ del Higado est la vraie et franche pellagre {es la verdadera y genuina pelagra), puisqu'elle réunit toujours tous les caractères indiqués.
« Si le mot pellagre, suivant son étymologie italienne, signifie fissures ou érosions de la peau, il convient aussi au Mal de la Rosa ou pellagre asturienne, puisqu'elles existent dans celle-ci, comme l'a observé et l'a dit l'Hippocrate des Asturies : Profundis sœpissime intercisam fissuris ad vivam usque carnem penetrantibus. Ainsi rien ne lui manque pour être la vraie pellagre telle que la décrivent les médecins français et tous ceux qui se sont occupés, que je sache, de l'étude d'un si grand désordre fonctionnel. »
Les six questions qui suivent, dans le Programme que m'avait tracé l'Académie, se rapportent à l'étude étiologique. Les réponses de M. Antonio del Valle se résumaient dans cette affirmation catégorique : L'alimentation n'est pas et ne peut pas être la cause de la pellagre. «Je me suis convaincu, disait le médecin de Gijon, que les véritables causes du Mal de la Rosa nous étaient inconnues. Heureux les pellagreux, si l'on connaissait les causes véritables de leur mal ! s'il en était ainsi ce mal n'aurait-il pas disparu de ce sol? sublata causa tollitur effectus, dans un pays aussi bienfaisant que le sont les Asturies, où celui qui a secourt avec un généreux désintéressement le malheureux ; où les infortunés pellagreux inspirent tant de compassion , rien n'aurait été omis ni épargné pour en finir avec les causes qui produisent des résultats si funestes. Pourquoi ne l'a-t-on
pas fait ? Parce qu'on a ignoré jusqu'à ce jour l'ennemi avec lequel on avait à combattre. »
A l'examen des objections élevées par M. del Valle on reconnaît qu'elles sont exactement les mêmes que celles qui ont, pendant plus d'un demi-siècle, en Italie, arrêté tant de bons esprits, sur le seuil, pour ainsi dire, de la vérité étiologique. Tl n'est pas moins un peu triste de voir un si ardent admirateur deYBippocrate asturien ne pas avoir mieux utilisé, au contact des faits pratiques, les vues réservées mais si judicieuses de celui qu'il aurait dû prendre pour guide et qui avait si bien reconnu que l'atmosphère seule ne pouvait produire la maladie, et que pourtant c'était dans l'atmosphère et dans les aliments qu'il fallait chercher toute son étiologie (ab utrisque, atmosphera et cibiSy exurgere totalem ipsius morbi causam).
Sur la huitième question de l'Académie, M. del Valle n'est pas moins catégorique. Après avoir déclaré que la pellagre est hautement héréditaire et nullement contagieuse, il va jusqu'à dire qu'il n'a jamais vu un pellagreux dont les parents où les aïeux n'eussent pas été déjà atteints, et à conclure de là que son unique et exclusif moyen de transmission est la génération. De cette proposition découle toute une prophylactique qui se résume, en définitive, en l'interdiction de la propagation de l'espèce entre les pellagreux.
Les deux derniers (1) articles de M. Ant. del Valle sont relatifs, l'un à l'anatomie pathologique, l'autre au traitement.
L'auteur dit avoir fait neuf autopsies. De la rougeur, du ramollissement, des ulcérations de la membrane muqueuse sur divers points des voies digestives, depuis le grand cul-de-sac de l'estomac jusqu'au rectum ; le foie dur et hypertrophié, le pancréas un peu atrophié; les membranes du cerveau injectées et épaissies; les deux substances du cerveau plus rouges et gorgées de sang; la peau dure et résistante au scalpel où avait eu lieu l'éruption; telles sont les altérations constatées par M. A. del Valle. Pour lapalhogénie et l'interprétation des phénomènes ce médecin en était encore, en 1848, au point où l'on trouvait beaucoup d'élèves de Broussais, il y a 45 ans. Pour lui les douleurs à l'estomac, le pyrosis, la cardialgie, sont des signes de gastro-entérite et les désordres nerveux des signes d'encéphalite. La puissance des données contraires à cette théoriele presse cependant ; il le sent et il s'en tire par un mot : les faits répugnant à ce que la maladie soit une phlegmasie , il l'appelle une
(1) Ces articles étaient intitulés : Mas sobre la Pelagra, por D. Ant del Valle. No du 21 et 28 mai 1848, du Boletin de medicina.)
Roussel. 19
phlegmasie spéciale ; il montre au delà un germe, un quid occultum; toutes les difficultés sont levées par ces mots inintelligibles et l'auteur paraît se contenter de ces chimères d'un autre temps.
Les défauts médicaux du travail de M. del Valle se découvrent encore à l'article du Traitement, qui est toujours une bonne pierre de touche des théories. On y aperçoit les embarras du théoricien en face des nécessités de la pratique. Ici il faut savoir gré au médecin de Gijon d'avoir, en dépit de ses idées sur le génie phlegmasique et incendiaire du mal, su écarter les émissions sanguines en règle générale, ainsi que les évacuants et les contro-stimulants, et de s'être résigné à conclure comme il suit : « Quels seront donc, dit-il, les moyens qui rempliront le mieux les indications et réussiront le mieux en pratique? Ce seront les faciles et simples aliments suivant l'état et les forces de l'estomac et des organes auxiliaires, les antiphlogistiques doux (los soaves antiflogisticos) et les tempérants innocents (los inocentes atemperantes). »
La prophylactique, dans le travail qui nous occupe, se réduit à peu près à une proposition qui tient à un monde d'idées que nous ne connaissons plus. La préservation « consisterait, suivant M. del Valle (puisqu'on ne peut pas interdire la génération aux pellagreux), à transporter, dès leur naissance, sous d'autres climats plus uniformes et plus tempérés, les malheureux soupçonnés d'avoir reçu en héritage le germe de la pellagre. »
Le 15 mars, 1848, un troisième écrit sur la pellagre des Asturies fut adressé au docteur I. Martinez, rédacteur de la Verdad, par le docteur José Rodriguez Villargoitia, ancien médecin à Avilès. Cet écrit était encore presque entièrement théorique et de dissertation; nous n'aurons que peu de chose à en extraire. L'auteur reconnaissait, comme le docteur del Valle, que la pellagre et le Mal de la Rosa sont la même maladie. Cette maladie ne s'observerait plus dans les Asturies que chez un petit nombre d'individus de la classe la plus indigente. Enfin, après avoir disserté sur sa nature et sa pathogénie, M. Villargoitia arriva à cette conclusion (1) qu'il faut s'en tenir à Casai et « qu'il est nécessaire d'avouer qu'on n'a pas avancé d'une ligne, en un siècle, dans l'étude cette maladie. »
M. Villargoitia, qui écrivait loin des lieux où il avait observé et seulement d'après les impressions restées dans son esprit, ne donna pas de description du Mal de la Rosa. Il le comparait, pour la marche, à la goutte ou au rhumatisme chronique, parce qu'il y
(1) « Preciso es confessar que ni una sola linea se ha adelantado en un siglo en el estudio de esta dolencia. » (Voy. l'ouvr. cité, De la pelagra, etc., p. 60.)
voyait, comme dans ces maladies, des périodes de calme, pendant lesquelles on pouvait croire le mal complètement guéri lorsqu'il éclatait de nouveau. « Son cours, dit-il, est long, très-long, par conséquent très-difficile à observer scrupuleusement. »
L'auteur constatait, enfin, Vidée traditionnelle dans le pays que les pellagreux ont une propension irrésistible à mettre fin à leur vie en se noyant. Il rappelle qu'il a dû à cette circonstance de faire une autopsie. Cette occasion lui fut procurée par un ordre de l'autorité d'examiner le cadavre d'un malheureux qui, suivant la voix publique, était atteint du Mal de la Rosa et qu'on trouva noyé dans un ruisseau dont la profondeur était à peine d'un pied, sans vase, avec un fond de cailloux, à bords plats, et dans des conditions telles, en un mot, qu'on ne pouvait expliquer la mort que par l'intention ferme de se la donner.
La peau n'offrit rien de bien marqué ; les viscères contenus dans les trois cavités étaient normaux, à part les lésions liées à la submersion et une hypertrophie avec teinte verdâtre et friabilité dufoie. Le fait le plus notable était une grande friabilité du système osseux.
Si l'on ajoute aux écrits qui viennent d'être analysés le volume que MM. Ildefonso Martinez, Benito Amado y Salazar et Antonio Mante, ont publié à Madrid, en 4848, sous le titre de : La Pelagra y Mal de la Rosa, etc . (in-18), ouvrage qui contient, outre les écrits qu'on connaît, une reproduction du mémoire de Casai et des fragments trèsétendus de mon ouvrage de 1845, on aura tout ce que la littérature espagnole a produit pendant un siècle sur le sujet qui nous occupe.
L'examen de ces divers travaux amène à conclure :
1° Que, jusqu'en 1847, la pellagre n'avait été nulle part en Espagne l'objet d'une étude suivie ; que nulle part il n'avait été recueilli une observation particulière soignée, propre à fournir un renseignement descriptif ou étiologique précis.
2° Qu'outre la pellagre endémique des Asturies, il existait d'autres maladies endémiques identiques ou tellement rapprochées par les phénomènes, que, dans l'état de nos connaissances, il serait trèsdifficile de les désigner sous un autre nom.
3° Que ces endémies pellagreuses ou pellagroïdes existent sur un grand nombre de points, distants entre eux, au nord et au centre de l'Espagne. De 1820 à 1826, l'une d'elles était constatée pour la première fois, sous le nom de Mal del Higado, en Aragon, sur plusieurs points de la province de Terruel, dans des vallées du bassin de l'Ebre; dans le bassin du Guadalupe, aux environs d'Alcaniz; sur les bords du Xiloca, aux environs de Daroca; enfin, au nord du
royaume de Valence, aux environs de Morella. — En 1835, on constatait l'existence d'une maladie analogue, sous le nom de Flema Salada, dans le bassin supérieur de la Guadiana, dans la province deCuenca, en Nouvelle-€astille. — En 1847, une autre endémie sous les noms de Mal del Monte ou mal al monte était signalée près des frontières du Portugal, dans le bassin du Douro et la province de Zamora. — Enfin, on retrouvait le Mal de la Rosa, aux Asturies, dans les lieux où Casai l'avait décrit, au centre de la principauté, dans les districts étendus depuis le littoral, entre Avilès et Gijon, jusqu'au pied des montagnes.
4° Qu'en admettant que toutes ces endémies encore imparfaitement étudiées appartiennent à la pellagre, celle-ci s'offrirait en Espagne, sous les rapports géographiques, topographiques et climatériques, dans les conditions les plus dissemblables entre elles, offrant seulement partout ce caractère commun, de se produire dans des conditions sociales identiques, ne frappant que les classes pauvres et presque exclusivement celle des campagnards et des travailleurs de la terre.
Section IIe. — Les incertitudes que laissaient des publications improvisées en quelque sorte sous la stimulation provoquée par la mission dont j'étais chargé en 1847, m'inspiraient le désir d'étudier les faits directement sur les lieux. Maisles voyages enEspagne étaient loin d'offrir alors les facilités qu'on y trouve aujourd'hui; d'autre part, les événements qui suivirent la révolution de février m'imposèrent l'obligation de hâter mon retour.
Je partis de Madrid pour les Asturies, le 15 mars 1848, après avoir attendu plusieurs semaines que les neiges qui obstruaient les passages, me permissent de commencer mes recherches. Les obstacles (1) de la route retardèrent jusqu'au 23 mon arrivée à Oviédo.
(1) Le mercredi 15 mars, je me mis en route en même temps que le général Hidalgo, nommé au commandement militaire des Asturies, et qui avait dû attendre, comme moi, que l'état des routes dans les montagnes lui permît d'aller occuper son poste. Le temps était froid, et sur la route de Madrid à Valladolid les campagnes ne donnaient aucun signe de printemps. Après avoir passé le Guadarrama, nous trouvâmes de la neige aux environs du puerto ou passage de la Sierra, et les pyramides de granit qui servent, pendant l'hiver, de guide aux voyageurs, étaient encore en plusieurs points entourées de plus d'un pied de neige glacée.
Je me trouvais, le lundi 20 mars, à l'extrémité du royaume de Léon, au pied des Pyrénées espagnoles. Un vent du sud-ouest, appelé dans le pays Zamorano, avait ramené une neige abondante, et le puerto de Pajarès, le seul passage conduisant à Oviédo, restait tellement intransitable, suivant le langage espagnol, que le comman-
La vue des Asturies, après le passage du puerto de Pajarès, encombré d'une incroyable quantité de neige, avait, en ce moment, quelque chose de saisissant. On laissait l'hiver sur les tristes pentes, à l'aspect du midi, qui appartiennent au royaume de Léon, et l'on trouvait subitement le printemps sur le versant asturien. En descendant ces pentes septentrionales d'une grande roideur, mais partout cultivées, je m'arrêtai successivement à Pola de Lena, à Campomanès, àMierès, pays pittoresques, plantés de pommiers à cidre et où la culture du maïs me parut beaucoup moins importante que dans la plaine où l'on entre au delà de Mierès. Les renseignements que je recueillis en passant tendaient à prouver que le Mal de la Rosa est inconnu dans cette partie de la province.
Je crois inutile de reproduire l'esquisse que j'ai tracée, en 1845, d'après Casai, de la topographie médicale des Asturies; je rappelle seulement que les caractères dominants du climat sont de brusques et continuelles vicissitudes atmosphériques et une excessive humidité. Le froid est généralement très-rigoureux l'hiver et le pays est enveloppé de brumes qui interceptent les rayons du soleil. En été arrivent de violentes chaleurs avec des pluies torrentielles, puis des tempêtes qui se répètent jusqu'en hiver. La province d'Oviédo est occupée au sud par les hautes montagnes que j'avais traversées, où le climat est très-rude et la pellagre inconnue. Ces montagnes s'abaissent rapidement en approchant de la mer. A leurs pieds se trouve une rangée de vallées profondes et humides, ouvertes au nord et dont le sol est en général fertile. Là le climat s'adoucit brusquement, et un peu plus loin on arrive au climat de l'oranger et du citronier qui croissent très-près de la mer. La neige est inconnue dans cette bande maritime. C'est surtout dans la zone intermédiaire qu'on trouve la culture du maïs et le Mal de la Hosa.
AOviédoje trouvai un désaccord assez grand dans les opinions sur la fréquence et la gravité de cette maladie. D'après des renseignements que me procura M. Diaz Arguelles, dans le consejo (commune) d'Oviédo seulement, plus de 200 paysans en étaient atteints; mais ces renseignements furent contestés, et les deux journées que je passai tout entières en visites à domicile dans ce Consejo, me portèrent à croire que ce chiffre était fort élevé. Il fut du reste bientôt évident pour moi que le Mal de la fiosa, observé exclusivement sur la population la plus misérable de cette espèce de banlieue, avait été
dant militaire des Asturies, sa nombreuse escorte et plusieurs ingénieurs détachés pour ouvrir la route, se trouvèrent arrêtés, avec moi, dans la triste bourgade de Pola de Bordengo.
l'objet de peu d'attention, et que l'on ne s'entendait pas toujours sur l'extension qu'il fallait donner à cette dénomination nosologique.
J'appris qu'un homme mort à Oviedo, quelques années auparavant, D. Benito Perez, ancien médecin et pharmacien, naturaliste d'un grand renom local, et dont on parlait encore en l'appelant el botâràco (le botaniste), avait laissé des écrits sur le Mal de la Rosa. Je recherchai ces écrits et je m'assurai qu'ils ne consistaient qu'en des notes consignées sur les marges et les feuilles blanches d'un exemplaire du tome II du Traité des maladies de la peau, de M. de Alfaro. M. Léon Salméan, professeur de chimie à l'Université d'Oviédo, possesseur de ce volume, voulut bien le mettre à ma disposition, et je reconnus que les notes manuscrites de el botânico étaient de peu de prix pour la science.
Benito Perez rapporte qu'il a soigné des malades, avec un chirurgien nommé Riesgo, et qu'il leur a distribué des remèdes gratuitement. Il critique Casai pour sa thérapeutique : « Saignées, purgatifs, ni débilitants d'aucune espèce, dit-il, ne tempèrent la rigueur de ce mal... Les grands excitants cutanés, le bon vin, les aliments substantiels, le bain froid, quand on le peut prendre à une bonne température, ont guéri beaucoup de malades déjà en démence. »
Au lieu de lotions chlorurées, alcalines, sulfureuses, ou émollientes, indiquées dans le traité qu'il avait en mains, il recommandait les lotions avec la décoction de racines d'asphodèle ou d'angelica montana. Occupé presque exclusivement du traitement, Benito Perez ne donnait pas de description, ni ne s'arrêtait à disserter sur l'étiologie. Il se bornait à dire que le Mal de la Rosa était un symptôme et non pas une cause ; que la cause existait antérieurement à ce mal, dans un dérangement de la vitalité intéressant les viscères digestifs, motif pour lequel on appelait vulgairement la maladie Mal del Higado (maladie du foie).
Les médecins de l'hôpital Saint-Jacques, où Casai paraît avoir rencontré ses premiers malades, les docteurs Ruiz et Alao, mirent leurs services à ma disposition avec une grande obligeance. Leur attention s'était portée d'une manière très-inégale sur la question qui m'occupait. Le docteur Alao voyait à peine une maladie distincte dans le Mal de la Rosa : « C'est de la misère et de la saleté, me disaitil, et rien de plus. Que pouvons-nous y faire? Je voudrais bien voir Hippocrate à notre place! »
Mes conversations avec le judicieux D. Ruiz furent très-instruc-
tives. Ce vénérable octogénaire m'apprit qu'il était sorti d'une famille de pauvres cultivateurs du consejo de Llanera, sur laquelle le Mal de la Rosa avait exercé ses ravages. 11 en avait subi des atteintes; sa mère était morte de ce mal et il avait vu en mourir sa sœur beaucoup plus âgée que lui et qui dirigeait le ménage. Après cet événement on le conduisit à Oviédo, avec un de ses frères atteint d'élépbantiasis des Arabes et qui mourut peu après ayant les membres énormément enflés. Un de ses parents, prêtre à Oviédo, le garda près de lui et le fit élever. Il était très-chétif, mais il se fortifia rapidement.
D'après le médecin dont je parle, le Mal de la Rosa était beaucoup plus fréquent autrefois ; les médecins en parlaient davantage. Il avait noté que les monomanies tristes avec ballucination et prédominance d'idées religieuses, ainsi que les cas de suicide par submersion, étaient plus fréquents qu'aujourd'hui. De même que D. Telesforo Polo, il prétendait qu'on pouvait reconnaître le mal, avant l'apparition de la Rosa, aux signes suivants : ardeur et malaise dans la région épigastrique, céphalalgie gravative et assez souvent vertiges, faiblesse des jambes.
Le chef politique (préfet) de la province, D. Juan Enriquez et D. Amalio Maestre, ingénieur en chef des mines, facilitèrent beaucoup mes explorations, dans lesquelles je fus accompagné soit par D. LuisMolero, ingénieur, soit parle docteur Felipe Polo, fils de l'un des médecins principaux de la ville, D. Telesforo Polo.
Je parcourus en détail le consejo de Llanera, l'une des quatre communes qui avaient fourni à Casai les sujets de ses observations.
Les quatre consejos (communes) de Llanera, Las Regueras, Corvera et Carreno formaient, au temps de Casai, le vingtième de la province. Ces districts sont presque tous contigus et situés à l'O.-N.-O. d'Oviédo, dans la direction d'Avilès et de la Galice. Le terrain y est généralement montueux, mais on n'y trouve que des montagnes de troisième hauteur qui ne conservent presque jamais la neige. Llanera appartient déjà à la plaine. Dans la partie montagneuse le terrain est souvent stérile; la roche y est à nu et partout, même dans les parties basses, le sol n'a pas les mêmes apparences de fertilité qu'aux environs d'Oviédo.
J'ai visité le 29 mars quelques villages de Llanera sous la conduite du chirurgien sangrador de cette localité, homme intelligent, mais malheureusement de très-peu d'études. Il ne connaissait pas Casai et lorsque j'ai prononcé le nom de Mal de la Rosa, sa première observation a été celle-ci : « Comment se fait-il qu'il n'existe rien
d'écrit sur une maladie aussi singulière et aussi enragée?» Ma conversation avec lui m'a convaincu qu'il était, comme beaucoup d'autres praticiens que j'ai trouvés dans des conditions analogues, tellement accoutumé à ce mal, tellement sûr de ne le trouver que chez des gens sans ressources, qu'il s'était résigné à le voir suivre son cours fatal, lorsque ce cours n'était pas hâté par des saignées, accordées malheureusement avec trop de facilité aux malheureux qui venaient la réclamer comme un soulagement.
Il n'y a pas d'années, m'assura ce chirurgien, que dans le consejode Llanera on ne trouve plusieurs malheureux noyés dans des ruisseaux et des fontaines qui souvent offrent à peine quelques pouces d'eau. D'autres se pendent ou sont trouvés morts assis sur un tertre ou au pied d'un arbre.
Depuis un peu plus de deux ans qu'il .est à Llanera, le praticien dont je parle a eu occasion de faire deux autopsies. Ce qui l'a frappé le plus, c'est le ramollissement du foie, qu'il a trouvé, dans un cas, en partie réduit presqu'en putrilage.
Il n'a pas encore rencontré d'exemple de Mal de la Rosa chez de petits enfants. L'un de ses plus jeunes malades était un garçon d'environ 15 ans qu'on lui avait apporté la veille de ma visite, pour être saigné à. cause des maux de tête et des vertiges, qui, disait-on, V empêchaient de marcher. La maladie était très-ancienne et paraissait remonter à la première enfance. Il trouva ce garçon si mal, qu'il refusa cette fois de remplir son office de sangrador et de tirer du sang.
Quoique nous fussions aux derniers jours de mars, au moment de ma visite, il ne s'était encore présenté qu'un petit nombre de malades avec les marques de l'éruption cutanée. C'est dans le courant d'avril et de mai que, pendant ces deux dernières années, les malades ont été le plus nombreux. Les accès de délire, de folie, et les suicides s'observent souvent plus tard encore et jusque vers la fin des chaleurs. L'altération cutanée, sous forme de desquamation et quelquefois de croûtes, se continue souvent pendant toute la belle saison.
La population du consejo de Llanera est aujourd'hui d'environ 1,000 vecinos, qui équivalent à 5,000 âmes au moins. D'après une estimation basée, non sur des recherches particulières, que ce triste sujet n'a jamais provoquées, mais sur le nombre des malades qui viennent consulter le sangrador ou de ceux qui se plaignent, le nombre des pellagreux de Llanera était évalué à une centaine. L'obligeant praticien voulut bien m'accompagner, jusqu'à la nuit, dans
une douzaine de pauvres maisons où furent recueillies des observations dont quelques-unes figurent dans ce travail.
J'avais examiné une trentaine de malades et recueilli 22 observations, qui furent transmises à l'Académie de médecine, et je me préparais à me rendre à Pola de Siero, lorsque des pluies d'une violence inouïe, ces pluies de printemps dont parle Casai, et l'impossibilité de voyager en voiture, me décidèrent à me rendre à Gijon.
Le Dr Antonio del Valle m'accueillit avec la bonne grâce que j'avais trouvée partout en Espagne. Pendant les deux jours que je passai dans l'antique capitale du roi Pelage, il me fit visiter 7 pellagreux dont 5 (3 hommes et 2 femmes) dans les salles de FhôpUal dont la direction médicale lui était confiée. Quatre de ces malades étaient dans un état de cachexie tellement prononcé, qu'aucun renseignement ne pouvait être obtenu d'eux. L'un d'entre eux, une femme d'environ 30 ans, offrait tous ces caractères accentués, qui ont fait considérer les descriptions de Casai comme exagérées ou ont servi à écarter la pensée de l'assimiler à la pellagre italienne. On y trouvait ces croûtes horribles aux mains et les croûtes autour du cou à Vinstar d'un collier, que j'avais rencontrées déjà sur une pellagreuse des Basses-Pyrénées; caractères rares en France et en Italie, comme ils le sont du reste dans les Asturies.
J'achevai de me convaincre à Gijon que l'éclat subit donné en Espagne à la question de la pellagre avait pris les praticiens au dépourvu ; qu'aucune observation particulière n'avait été prise avec suite; que si les malades avaient été l'objet d'une certaine attention pendant ces périodes d'exacerbation qui les obligent à recourir à la médecine, jamais le sort de ces malheureux, la genèse occulte de leurs souffrances. la recherche des causes d'où elles dérivent, n'avaient été l'objet d'une méditation approfondie, basée sur la constatation directe des faits. Je crois encore aujourd'hui que, pour les Asturies du moins, les explorations que j'ai faites dans leconsejo d'Oviédo et mes visites dans celui de Llanera, ont fourni les premiers matériaux d'une étude étiologique faite sur place et au milieu des éléments qui dominent l'existence des pellagreux. Là, comme je l'ai dit ailleurs, comme les observations consignées dans cet ouvrage en font foi, j'ai trouvé partout, avec des conditions variées quant à la nature du sol, à l'état des lieux et des habitations, une condition identique dans l'alimentation, celle que j'avais trouvée chez tous les malades des Pyrénées françaises, et du Lauraguais, et chez presque tous ceux des Landes, l'usage dominant, quelquefois presque exclusif, du maïs.
De Gijon, je devais me rendre à Avilès et de là dans la Galice, où l'indication fournie en 1740, par l'illustre Feijoo, indication dont les publications récentes du docteur Batalla ont démontré la valeur, me paraissait exiger une exploration spéciale pour laquelle j'avais lieu de compter sur l'assistance de mon ami, le docteur Juan Magaz, professeur à la Faculté de Santiago. De là il me restait à visiter ce confluent des rivières de Duero et de Tormes oùD. JuanEnriquez venait de signaler l'endémie du Mal del Monte, et enfin cette contrée de FAlcarria et ces nombreuses localités où les endémies connues sous les noms de Calor del Hidago et de Flema Salada avaient leurs foyers principaux.
J'ai dû renoncer à ces intéressantes parties de mes projets d'étude. Les événements extraordinaires qui s'étaient accomplis en France, pendant que je voyageais à l'étranger, m'imposèrent bientôt des devoirs imprévus et je quittai l'Espagne au commencement d'avril 1848.
Ce voyage au delà des Pyrénées, quoique incomplet, n'a pas été sans résultats pour l'avancement de la question scientifique, qui en avait été le principal objet. Il me permit d'affirmer que le Mal de la Rosa, vu enfin dans les chaumières et non pas seulement dans les livres, ne diffère par aucun trait de la pellagre italienne. L'éveil donné par ma mission aux médecins espagnols vint agrandir tout à coup le champ de l'observation médicale; la question de la pellagre, dont personne ne s'était occupé jusque-là, venait d'être posée dans ses vrais termes, et si l'imagination a dominé dans les premiers écrits sur la pellagre espagnole, on fut désormais en droit d'attendre beaucoup de l'esprit d'observation dans la patrie de Solano de Luque, de Piquer et de Gaspar Casai. Cette attente n'a pas été vaine, quoique une nouvelle période d'oubli ait paru succédera l'agitation de 1847 et 1848.
Au mois de mars 1859, le journal (1) Siglo médico a publié un travail du docteur Batalla, de Santiago, qui établissait la réalité et la persistance du fait signalé en 1740, par Feijoo : l'existence du Mal de la Rosa dans les campagnes de la Galice. Ce travail était basé sur 64 observations recueillies sur des malades qui étaient venus chercher la guérison ou du soulagement aux eaux sulfureuses d'Angeles. Ces observations ont confirmé les résultats solidement établis en Italie et en France. M. Batalla n'a pu trouver le moindre indice de contagion. Dans 10 cas sur 44, il a cru constater l'influence
(1) Voir n° du 1er mars; et dans VUnion médicale, n° du 19 juillet 1859.
de l'hérédité. Ses malades étaient en général d'un âge moyen; les limites de l'âge ont été de 25 à 50 ans; il y avait plus d'hommes que de femmes. Les trois quarts des cas ont offert cette forme de pellagre lente, essentiellement chronique, que j'ai indiquée comme la plus commune dans nos départements du sud-ouest. Enfin tous ces pellagreux galiciens étaient des gens de la campagne, la plupart pauvres; tous avaient le maïs pour base de leur alimentation. Aucun ne se nourrissait de blé. Un fait digne de remarque est noté à ce sujet : la récolte de blé ayant manqué en 1853, l'emploi alimentaire du maïs avait été plus général et plus exclusif pendant l'hiver et le printemps de 1854. C'est en ce même moment que la pellagre avait présenté une intensité qu'on n'observait pas auparavant.
La description pathologique du docteur Batalla concorde avec les bonnes descriptions italiennes; la marche et l'enchaînement des phénomènes sont identiques. Les atteintes printanières se produisent de même : l'éruption éclate le plus souvent, aussitôt que les malades s'exposent au soleil ; mais déjà avant l'éruption le vrai début de la maladie se caractérise par l'indifférence physique et morale qui s'empare de l'individu, par la perte des forces et de l'appétit.
L'éruption s'accompagne parfois de phlyctènes comme dans les brûlures. Bientôt après l'épiderme se sèche, se fendille, s'écaille, tombe, et, en général, tout paraît cesser jusqu'à l'année suivante. A la seconde atteinte, l'érythème avec desquamation diffère peu; mais, dès lors, la peau, après la desquamation, reste d'ordinaire rouge, luisante et semble amincie. La troisième année la peau est moins franchement érythémateuse ; M. Batalla l'a vue plutôt noircir et il dit qu'elle commence à s'épaissir.
C'est à la troisième atteinte, que s'observe en général l'aggravation du mal. C'est alors surtout que M. Batalla a vu la boulimie, les excoriations des lèvres, la diarrhée succédant à la constipation, les vertiges entraînant des chutes, la démarche vacillante, les hallucinations, etc.
La thérapeutique découle de l'étiologie. Elle consiste donc, avant tout, pour M. Bataila, dans la cessation absolue de l'usage du pain et des bouillies de maïs et dans leur remplacement par le pain de blé, la viande, le vin, les bains sulfureux, etc. Ce traitement, surtout s'il est employé dès les premières années, suffit, suivant le médecin galicien, pour arrêter les progrès du mal.
Les observations du docteur Batalla étaient incontestables ; mais ses idées écologiques furent contestées, et l'opposition vint de cette
région montagneuse située aux confins des Castilles et de l'Aragon où le docteur Mendez-Alvaro avait observé, en 1835, l'endémie connue sous le nom de Flema Salada et que cet auteur avait considérée, suivant ses expressions, « comme un Mal de la Rosa (pellagre aujourd'hui) avec de légères variantes, résultant peut-être du climat et d'autres circonstances. » Le journal Siglo médico publia (nos des 17 et 24 juillet et 28 août) des lettres des docteurs Perrote, de Villahoz, Marti, de Villarejo de Salvanès et Calmarza, de Paracuellos de Xiloca, qui annonçaient que la pellagre, sous le nom de Flema Salada, était endémique dans leurs circonscriptions médicales, bien que l'on n'y fît pas usage du maïs. Par malheur les contradicteurs du docteur Batalla n'avaient pas imité l'exemple du médecin de Santiago, en donnant une description détaillée de la maladie qu'ils disaient semblable à celle des paysans de Galice, et il n'est pas moins regrettable que le docteur Costalîat, qui nie formellement l'identité des deux endémies, n'ait pas établi non plus sa négation sur une bonne description et sur des observations détaillées. Quoi qu'il en soit, à la nouvelle des objections qui surgissaientenEspagne contre la doctrine du verderame, le zélé médecin de Bagnères avait passé les Pyrénées et était arrivé, le 3 juin 1860, à Villahoz et à Mahamud. Il a rendu compte de cette excursion scientifique dans deux écrits, d'abord dans une lettre au docteur Landouzy intitulée : Pellagre et acrodynie (12 décembre 1860), et ensuite dans un article (1) en langue espagnole intitulé : La maladie connue en Espagne sous le nom de Flema Salada n'est pas la pellagre (1861). Pour M. Gostaîlat cette maladie ne serait pas autre chose que Vacrodynie à l'état endémique.
M. Costalîat rapporte que M. Perrote lui fit voir à Villahoz ou à Mahamud une douzaine de malades; il prit lui-même des notes sur huit (6 hommes et 2 femmes), les autres étant dans un état d'imbécillité ou de délire qui ne permettait pas d'obtenir d'eux aucune réponse. Ces malades étaient âgés de 44 à 70 ans. Voici sur quels caractères, observés sur eux, M. Costalîat établit sa distinction et la nature acrodynique plutôt que pellagreuse de la maladie.
1° Un érythème plus prononcé, mais plus nettement circonscrit aux mains et aux pieds. « Chez Antolin Manso, de Mahamud, malade depuis un an et dix mois, dit M. Costalîat, l'érythème n'existait que dans l'espace compris entre le premier et le deuxième métacarpien, et avait acquis le caractère d'un ulcère superficiel entouré
(1) No es la pelagra la enfermedad conocida en Espaiia con el nombre de Flema Salada (Siglo médico, 1861).
d'écaillés et de croûtes épaisses. » «Rien de pareil, ajoute M. Costallat, ne s'observe dans la pellagre. »
« Felipe Alcalde, de Villahoz, dont la maladie datait de 15 mois, avait vu seulement, continue le médecin de Bagnères, l'épiderme se détacher, par plaques de l'étendue d'un douro (une pièce de 5 francs), de toute la partie interne et de la voûte ou concavité des pieds, sans aucune rougeur de la peau. » Cette desquamation avait commencé au mois de février précédent et duré 2 mois et demi durant lesquels au fourmillement habituel des pieds s'était joint le phénomène suivant :
2° Une sensation particulière à la plante des pieds quand les malades marchent et qu'ils comparent à celle qu'ils éprouveraient, à l'état de santé, en marchant sur les cailloux pointus, (.(phénomène, dit M. Costallat, constaté dans Vépidêmie de Paris. » Deux autres malades, Justo Ballesteros et Simon Rodrigo, de Mahamud, éprouvaient le même phénomène au moment où MM. Gostallat et Perrote les examinaient. Ainsi, sur 5 malades capables d'exprimer leurs sensations, trois éprouvaient le phénomène acrodynique dont il s'agit, et que l'on doit reconnaître avec M. Gostallat n'être pas noté avec ce caractère tranché dans les observations de pellagre.
3° M. Gostallat indique encore comme particulière aux malades du docteur Perrote une teinte noire de la peau aux poignets, aux pieds, aux bras, aux cuisses, au tronc même. « Simon Rodriguez, dit-il, vieillard de 70 ans, à la troisième année de la maladie, avait toute la peau couleur chocolat clair; jamais je n'ai vu ce phénomène chez les pellagreux. ■»
4° « Aucun des malades (de Villahoz et de Mahamud) n'offrait à la langue, dit M. Gostallat, les sillons caractéristiques de la pellagre. Cependant je me garderai bien de nier qu'ils eussent existé, car je crois en avoir vu des traces chez Justo Ballesteros, de Mahamud, et Geronima Arribas nous dit qu'elle avait eu la langue excoriée (agrietada) à la première époque de la maladie. » Ce caractère distinctif est donc nul, puisque, sur six malades, M. Coslallat reconnaît son existence deux fois et que dans la pellagre elle-même, quoique ne manquant presque jamais, il ne peut pas être observé à tous les moments de la durée de la maladie.
5° M. Costallat présente encore comme un signe particulier aux malades du docteur Perrote, une enflure particulière de la conjonctive avec larmoiement,
6° Il cite de plus comme propre aux malades de M. Perrote et aux acrodyniques, un fourmillement que l'un des six malades (Felipe
Alcalde) éprouvait aux mains, et un autre (Simon Rodrigo) aux mains et aux pieds.
7° La paraplégie est aussi invoquée comme élément différentiel. « La paralysie des membres inférieurs se manifesterait plutôt, ferait des progrès plus rapides et plus graves, aurait, en un mot, un rôle plus important dans laFlemaSalada que dans la pellagre. » M. Costallat, en s'exprimant ainsi, n'est-il pas plus affirmatif que le petit nombre de faits qu'il a vus ne l'autorisait à l'être? s'est-il bien souvenu de toutes les observations de pellagre intense, à marche rapide, dans lesquelles on a vu les accidents paralytiques succéder promptement aux accidents convulsifs ? S'il était permis d'établir des diagnostics différentiels sur de pareilles variations dans la marche des phénomènes, il faudrait admettre presqu'autant d'espèces nosologiques qu'il y a d'individus malades.
8° M. Gostallat va jusqu'à chercher dans Vâge des malades un argument en faveur de son diagnostic. «On a vu, dit-il, des pellagreux âgés de 5 ans, et le plus jeune des malades de M. Perroteavait44 ans. » — Est-ce vraiment sérieux?
9° Une autre différence, aux yeux de M. Gostallat, ressortirait de ce fait que M. Perrote, en 14 ans de pratique, n'aurait vu ni suicide ni tendance au suicide; que M. Marti n'aurait observé que deux suicides, l'un par strangulation, l'autre par submersion; et à ces faits M. Gostallat oppose la statistique des suicides en 1856, chez les pellagreux de Lombardie.
10° Enfin M. Gostallat trouve des différences dans la durée de la maladie. M. Marti aurait vu mourir un jeune homme de 22 ans en cinq mois de maladie. « Les 8 malades de M. Perrote, ajoute M. Gostallat, étaient dans un état si grave, que trois étaient morts peu de mois après, quoique la maladie ne remontât qu'àl4, 15, 22 mois et 2 ans ; deux autres étaient malades depuis 3 ans, un depuis 5 ans, et un depuis 5 ans. Dans la pellagre il est très-rare de voir la maladie s'aggraver autant en si peu de temps. Aussi, on a dit avec raison que l'acrodynie conduit ses victimes au tombeau plus rapidement que la pellagre. » L'honorable médecin de Bagnères ne semble-t-il pas affaiblir un peu ses preuves en multipliant ses arguments? Peut-on s'arrêter sérieusement à d'autres traits distinctifs que ceux qui se rapportent à l'existence de l'ophthalmie, au phénomène du fourmillement et à la sensation vraiment acrodynique de la plante des pieds? Encore ces traits sont-ils établis à l'aide d'observations suffisantes pour que l'on se prononce définitivement sur cette endémie de Flema Salada? Puisque M. Gostallat prenait la peine de passer les
Pyrénées, n'aurait-il pas bien fait de voir plus de malades, de rapporter avec plus de détails l'histoire de ceux qu'il a vus, d'étudier sur place les conditions particulières au milieu desquelles se produit l'endémie ?
Le plus grand inconvénient des convictions trop ardentes est de porter à un dédain dangereux des faits contradictoires, lorsqu'au contraire on devrait redoubler d'attention dans leur étude. « Je suis convaincu, dit M. Gostallat, que la Flema Salada est la maladie que les Allemands ont appelée mal de la crampe, convulsion céréale, etc., et qui, à l'occasion de l'épidémie de Paris, en 1828 et 1833, reçut les noms de cheyropodalgie, acrodynie. » Mais M. Gostallat n'oublie-t-il pas ici que la convulsion céréale et l'épidémie de Paris sont des maladies bien distinctes? Il ajoute que l'acrodynie règne dans diverses contrées de l'Espagne; que le docteur Claudio Grijaldo en voit tous les ans à Pampliega des cas en tout semblables à ceux de Villahoz et de Mahamud et à ceux que ce même médecin observait, en plus grand nombre, lorsqu'il exerçait dans les environs de Soria. Mais où sont les preuves de ces assertions concernant un fait aussi extraordinaire et nouveau que l'existence de l'acrodynie à l'état endémique ?
Les faits d'endémie objectés au docteur Batalla par MM. Calmarza et Marti sont encore jugés très-sommairement par M. Gostallat. Pour les attribuer à l'acrodynie, il se contente de cet argument que les médecins espagnols les ayant déclarés semblables à ceux qu'avait décrits M. Perrote, et les malades de celui-ci étant semblables aux acrodyniques de M. Grijaldo, les malades de MM. Calmarza et Marti ne peuvent être que des acrodyniques.
Ce que l'on sait aujourd'hui des faits de M. Marti, c'est que ce médecin observa la Flema Salada sur un territoire de plus de 12 lieues aux confins des provinces de Madrid, de Guadalajara et de Cuenca, notamment à Villarejo de Salvanès, à Almonacid, et àAlbalate de Zorita, par conséquent dans le bassin du Tage et dans la Nouvelle- Castille.
M. Calmarza, d'autre part, dit qu'il observe la même maladie dans plus de quinze localités voisines de Tartanedo et de Molina et dans quelques autres appartenant à la province de Soria et de Saragosse, limitrophes du district de Molina, par conséquent sur les limites des deux Castilles et de l' Aragon.
M. Gostallat fait la remarque que la plupart des localités dont il s'agit font partie delà contrée appelée l'Alcarria, qu'on croit la patrie de Casai et dans laquelle VHippocrate des Asturies paraît avoir débuté
dans la pratique médicale. Or, Casai n'a pas dit un mot de la Flema Salada. Mais que conclure de ce silence? Si la Flema Salada n'est pas la pellagre ; si elle n'est pas due à l'action du maïs altéré ; si elle est due à l'action des céréales indigènes altérées, ne sont-ce pas des raisons de plus d'admettre qu'elle devait exister avant Casai? Je rappellerai, à ce propos, qu'en 1846, M. Gonzalès Crespo, médecin éclairé, m'écrivait que rien de semblable ou d'analogue à la pellagre ne s'observait en dehors des Asturies, et qu'il m'adressait ce renseignement de Guadalajara, c'est-à-dire du centre d'une province entourée de 3 côtés et à de faibles distances par les endémies de la Flema Salada,
M. Costallat avance enfin que, d'après ses informations, l'ergotisme est endémique sur les frontières de la Vieille-Castille et de P Aragon. « En sorte, dit-il , que PEspagne réunirait dans son sein toutes les formes connues de maladies céréales, la pellagre, Pacrodynie et l'ergotisme. » Si ces informations étaient exactes, quel beau champ d'étude que PEspagne pour l'hygiène publique et combien il est regrettable que ce champ ait été encore si peu fécondé par l'observation!
En définitive, dans l'état présent de nos connaissances, la Flema Salada doit être considérée comme le point le plus obscur et le plus intéressant de l'histoire de la pellagre en Espagne. Faut-il admettre, malgré les premières réserves de M. Mendez-Alvaro et les efforts de diagnostic différentiel tentés par M. Costallat, que cette endémie doit être assimilée complètement à la pellagre proprement dite? serait-il démontré ainsi qu'elle constitue une endémie de pellagre sans maïs ? Ce serait, à coup sûr, un fait des plus extraordinaires, dont les zéistes s'accommoderaient comme ils pourraient et dont la vérité scientifique tirerait profit certainement. S'il était démontré, au contraire, comme M. Costallat le croit, que des procédés vicieux de culture, notamment l'absence de chaulage, rendant, dans certains pays, les céréales indigènes très-sujettes à s'altérer, il en résulte une maladie qui ne serait autre que Pacrodynie ou la convulsion céréale, sous la forme et avec la fixité d'une maladie populaire endémique, les liens qui unissent entre elles toutes les maladies céréales deviendraient plus étroits, et leur histoire en recevrait un grand avancement. En aucun cas, les faits obscurs de la Flema Salada ne sauraient contredire les faits irrécusables dont se compose l'histoire de la pellagre endémique dans les pays à maïs.