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CHAPITRE II

De la pellagre en Italie.— Section ITe. Delà pellagre depuis sespremiers temps jusqu'aux travaux de Gaetano Strambio. — Mémoires de Frapolli (17 71), et de Zanetti (1775-1778). — Mémoire d'Odoardi sur le Scorbut Alpin (1776). — Mémoire de Gherardini (1780). —Création de l'hôpital de Legnano (1784-1787). — Travaux de Fauzago. Coup d'œil sur la géographie de la pellagre à la fin du dix-huitième siècle. Travaux de Gaetano Strambio (1784-1794). — Section IIe. De la pellagre depuis Strambio jusqu'aux travaux de M. Balardini. — Travaux de Marzari (1806-1815). — Coup d'œil historique sur les discussions concernant l'étiologie. — Du zèisme et de l'opposition antizéiste. — Débats aux congrès scientifiques de Milan (1844), de Gênes (1846), et de Venise (1847). — Rapport de la Commission piémontaise. — Section IIIe. De la pellagre depuis 1845 jusqu'en 1865. — Influence des travaux de M. Balardini et de ceux de l'auteur. — Concours sur la question de la pellagre, établi par l'Institut lombard. — Ouvrages de MM. Lussana et Frua (1855-1859); de M. C. Morelli (1856) ; de M. Benvenisti (1852-1863). — De la pellagre dans l'Italie centrale, dans la Campagne romaine, dans la province de Massa- Carrare. — Voyage de l'auteur dans quelques parties de la haute Italie, en 1864.

Section I™. — De la pellagre depuis sespremiers temps jusqu'à Gaetano Strambio. — Si je devais m'astreindre à proportionner l'exposé des faits à leur importance scientifique, j'aurais à écrire un volume sur l'histoire, la géographie et la topographie de la pellagre en Italie. Je ne m'attacherai qu'aux faits principaux et à des points qui réclament d'utiles éclaircissements.

La Notice de Thiery sur le Mal de la Rosa était publiée depuis 16 ans, lorsqu'une maladie, identique à l'endémie asturienne décrite par Casai, fut signalée presque simultanément dans plusieurs parties de la haute Italie. Un médecin de l'Hôpital Majeur de Milan, Francesco Frapolli, publia le premier sur ce sujet un mémoire intitulé : Animadversiones in morbum vulgô pelagram (1771). Quatre ans après, un médecin de Gannobio, Francesco Zanetti, à qui cette publication était inconnue (4), signalait l'existence, dans les campagnes voisines du lac Majeur, de la même maladie « vulgairement appelée pellagre,

(1) « Nemo quem ipse sciam, dit-il, usque adhuc de hdc cutis affectione peculiariter scripsit. »

Roussel. 2 0

laquelle, disait-il, depuis six ans environ, sévit et se propage parmi les cultivateurs des deux sexes, principalement parmi les plus misérables et les mal nourris. y>

L'année suivante (18 juillet 1776), un médecin de Bellune, Jacopo Odoardi, décrivait, dans un mémoire présenté à l'Académie de celte ville, une espèce particulière de scorbut, qu'il disait avoir été déjà observée et décrite sous le nom de Scorbut Alpin (Scorbuto Alpino),par le professeur de l'université de Padoue, Antonio Pujati, alors qu'il était principal médecin de Feltre. De même que Pujati, il considérait cette maladie, qu'on rencontrait sous les noms vulgaires de Pellarina, Scottatura di sole, Calore del fegato, Mal délia spienza, dans divers cantons du Bellunais, du Frioul et du Feltrin, comme une forme spéciale de scorbut propre à certaines parties de la région subalpine. Il n'avait entendu parler que d'une manière (1) vague de la pellagre lombarde. Ce qu'il avait lu dans la Nosologie de Sauvages sur le Mal de la Rosa, l'avait frappé; mais l'existence, dans ce mal, «d'un certain collier berpétique » et quelques autres particularités^ éloignaient de son esprit l'idée d'une assimilation.

Cependant les cas de la maladie décrite par Frapolli et Zanetti se multipliaient dans la Lombardie. En 1780, Micbel Gherardini, médecin de l'Hôpital-majeur, comme Frapolli, en donna une étude nouvelle, supérieure à celles de ses prédécesseurs et, l'année suivante, tandis qu'Albera émettait des opinions singulières, dans un traité mystico-scientifique, sur la Maladie de V insolation du printemps appelée vulgairement pellagre, la société patriotique de Milan rédigeait un programme de questions, avec promesse d'un prix à celui qui répondrait convenablement.

Le mal paraissant s'aggraver d'année en année, le gouvernement dut s'en occuper. En 1784, au moment où Videmar achevait son ouvrage, le grand conseil du duché de Milan, sur les ordres de Joseph II, fondait, à Legnano, un hôpital spécial pour 60 pellagreux,. et cet établissement devenait pour Gaetano Strambio, placé à sa tête pendant quatre années, le théâtre des plus importantes études dont la pellagre ait été l'objet au siècle dernier.

A ce moment, la connaissance de la question se répandait à l'étranger. Deux jeunes médecins de l'école de Leyde, Jansen et Hollen Hagen, qui avaient parcouru ensemble l'Italie, en 1785,

(1) « D'après ce que m'a communiqué obligeamment le savant Omobon Pisoni, professeur de médecine à Padoue, disait Odoardi, on a publié à Mlan la description de cette maladie ou d'une maladie analogue [di una infermità à questa congénère) appelée pellagre. »

publièrent, bientôt après, leurs études faites auprès deMoscati, de J.-P. Frank ëi de Strambio. En 4787, Levacher de laFeutrie recueillait, aux mêmes lieux, les matériaux du mémoire qu'il lut, en 4 802, à la Société médicale d'émulation de Paris. Salomon Titius, élève de J.-P. Frank , et Aloysius Careno, publiaient en Allemagne, l'un à Wittemberg, en 4792, l'autre à Vienne en 4793, des ouvrages dans lesquels les études faites en Lombardie, depuis 20 ans, étaient mises à contribution.

Toutefois l'isolement scientifique dans lequel vivaient alors les provinces de l'Italie septentrionale était tel, que, tandis queOdoardi, d'un côté, Strambio, de l'autre, lisant dans les auteurs français la description imparfaite du Mal delà Rosa, étaient amenés à rapprocher cette maladie, l'un du Scorbut Alpin de la Vénétie, l'autre delà pellagre lombarde, on continuait à considérer généralement ces deux dernières maladies comme différant l'une de l'autre. Une idée préconçue contribuait, autant que l'insuffisance des descriptions, à aveugler en quelque sorte les observateurs : on admettait, à Padoue, que la maladie étudiée par Pujati et Odoardi était de nature scorbutique, et une opinion contraire prévalait en Lombardie sur la pellagre. Les circonstances qui ont amené à la démonstration de l'identité des deux maladies sont rapportées dans l'ouvrage que j'ai publié en 4845. Je n'y reviendrai pas.

L'affirmation de cette identité par Fanzago rencontra des détracteurs et beaucoup d'incrédules à Padoue. Les médecins lombards, au contraire, notamment J.-P. Frank et Videmar, proclamèrent la justesse de ses appréciations, et bientôt le gouvernement vénitien comprit la nécessité de s'occuper de cette question, comme on le faisait dans le duché de Milan.

Les plus notables communications, provoquées par la démonstration de Fanzago, furent celles de Luigi Soler et de Sartogo (4794). Soler disait observer la maladie, depuis 42 ans, dans la province de Trévise. Sartogo la rencontrait aussi depuis longtemps sous le nom de Scorbuto Montano, dans le territoire d'Aviano; d'autres la voyaient dans les campagnes de Vicenceet de Bassano ; partout on y reconnut la maladie que Strambio étudiait si bien, au milieu des contradictions de Cerri et des aberrations pathogéniques ou étiologiques consignées dans les ouvrages d'Albera, de Dalla Bona (4794), de Videmar et d'AUioni (4795).

Avant le commencement de ce siècle, la pellagre se montrait ainsi au midi des Alpes, sur de vastes territoires, depuis les bords duTessin et du Pô jusqu'à l'ïsonzo et aux confins de l'Istrie. Une

grande enquête faite dans la province de Padoue, en 1804, établit qu'elle était connue depuis longtemps dans les campagnes sous le nom de Salso; que les médecins de l'hôpital Saint-François de Padoue en avaient observé des cas, au moins depuis 1777; qu'il entrait annuellement dans cet établissement 60 à 70 pellagreux et que, sur ce nombre, il en mourait environ 30 ; que la maladie s'étendait indistinctement sur toutes les parties du territoire, dans la plaine aussi bien que sur les collines et dans les vallées. Des faits analogues étaient constatés partout. Comini avait signalé la pellagre, en 1795, dans les vallées du Tyrol et aux environs de Trente, où, par la suite, Stofella et Mazzanelli ont suivi sa marche et ses progrès. Facheris l'étudia dans le territoire de Bergame ; Buccio, Sabatti, Bargnani, ensuite Girelli, suivirent ses développements dans la province de Brescia, où, plus récemment, le docteur Balardi devait jeter un jour éclatant sur son étiologie.

Allioni avait, un des premiers, signalé l'existence de la maladie en Piémont. Après lui Buniva, Griva, Boerio, Moris, de Rolandis, la trouvèrent de toute part.

Sur la rive droite du Pô, elle fut découverte successivement dans les duchés de Parme et de Plaisance par Guerreschi, Tomasini et Bellotti ; on la suivit jusque dans l'Emilie, où le célèbre et malheureux Farini l'a étudiée, vers 1839.

En résumé, en 1810, lorsque Marzari publia son Essai médico-politique, il était reconnu que la pellagre était répandue dans presque toutes les provinces du nouveau royaume que Napoléon avait créé au delà des Alpes.

Les connaissances théoriques et pratiques avaient progressé en même temps que les développements géographiques de la maladie nouvelle. Tandis que quelques-uns des écrivains que nous avons nommés avaient paru obscurcir cette question en subordonnant les faits à des spéculations sur la nature et l'origine du mal, l'illustre clinicien de Legnano, en la maintenant sur le terrain de l'observation, avait jeté sur les faits pathologiques d'impérissables lumières. Dans l'admirable volume de ses Dissertations, publié en 1794, il avait réellement jugé en dernier ressort la plupart des questions qui divisaient les esprits, et qui n'ont plus fait naître, parmi nos contemporains, de nouvelles difficultés, qu'à la faveur de cette force persistante que les vieilles erreurs puisent dans le défaut d'instruction et d'étude.

Je crois inutile de faire un exposé des systèmes et des hypothèses dont la logique nerveuse de Strambio a fait justice depuis plus d'un

demi-siècle ; mais il serait injuste, en rappelant les luttes que soutint cet éminent Italien, de ne pas donner un souvenir admiratif à sa manière trop rare d'étudier les faits et de raisonner : « Je me suis imposé la règle, disait-il, de ne pas avancer avec assurance des propositions et des jugements, mais plutôt de douter. J'ai prévenu le public du changement d'opinion que j'aurai pu faire dans le progrès de mes expériences. C'est avec ces règles que j'ai publié, en trois ans, trois dissertations (De pellagrâ observationes . Annus primus, 1786, 1 vol. in-4°. — Annus secundus, 1787, d vol. — Annus tertius, 1789, 1 vol.). Sur la fin de 1788, l'hôpital de Legnano fut supprimé, et, ayant été appelé à cet Hôpital Majeur (de Milan), il me fut assigné un certain nombre de pellagreux pour que je pusse continuer ma tâche. J'ai pu me délivrer de l'obligation qui m'était imposée de publier chaque année et j'ai pu contrôler mieux mes observations pour les publier ensuite avec moins d'incertitude... De chaque pellagreux qui se présentait à moi à l'hôpital, j'écrivais l'histoire dans l'ordre suivant : 1° Je notais tout ce qui regardait l'individu lai-même, à savoir : Age, sexe, tempérament, profession, pays ; puis tout ce qui pouvait avoir trait à son mal, lui demandant s'il était né de parents pellagreux ; depuis combien d'années il était atteint ; avec quel symptôme avait commencé son mal; quelles vicissitudes, quels accroissements ou quelle diminution étaient survenus ensuite ; quel traitement lui avait été fait. 2° Je décrivais l'état morbide de chacun a son entrée, l'habitus du corps, le teint et la couleur, les caractères du vice externe, les symptômes concernant les fonctions animales, vitales et naturelles, tout ce que le malade accusait de souffrances et tout ce que je connaissais en lui de morbide. A l'histoire de chacun j'ajoutais incessamment toutes les variations qui survenaient journellementpendanttoutle temps de son séjour, ou naturellement ou par l'effet des remèdes ; toute amélioration ou toute aggravation avec les symptômes qui l'accompagnaient ; les phénomènes de guérison supposée, chez celui qui partait; ceux de la mort chez ceux qui décédaient. 3° Enfin, j'ouvrais presque tous les cadavres des pellagreux, n'épargnant ni soins ni fatigues; je décrivais tout ce qui me paraissait digne d'attention dans les trois cavités, espérant trouver dans l'une d'elles la cause de la maladie. »

C'est par l'étude analytique des phénomènes que Strambio découvrit le véritable rôle de l'éruption cutanée, qu'il prouva que beaucoup de symptômes décrits par ses devanciers comme propres à la pellagre, tels que la maigreur, l'aménorrhée, les flueurs blanches, la chute des dents, les gencives saignantes, sont étrangers à cette

maladie et qu'on avait méconnu généralement les troubles les plus essentiels, ceux qui se produisent dans le système nerveux. C'est après cette étude qu'il s'arrêtait, dans sa prudence, à cette définition descriptive, laquelle, sans nous rien apprendre sur la nature du mal, ne réalisait pas moins un très-grand progrès dans les connaissances positives : « La pellagre est donc une maladie chronique de tout le corps, dont les symptômes les plus fréquents sont : la desquamation, au printemps, des parties exposées au soleil, le délire, le vertige, le tétanos, Vopistotonos, Vemprostotonos, les douleurs du rachis et des extrémités, la faiblesse des membres inférieurs, la boulimie, etc. »

ce Ignorer la définition d'une maladie, ajoutait Strambio, ce n'est pas un grand mal, c'en est un très-grand d'en avoir une fausse. »

La recherche des causes prochaines et éloignées est, dans l'œuvre de Strambio, la partie où l'on voit surtout que l'auteur s'est enfermé volontairement dans un scepticisme peut-être excessif. On a pu remarquer que, dans son cadre d'examen des malades, il n'y a rien concernant directement l'investigation étiologique. Ailleurs, traitant des questions relatives à la vie des malades, il indique les circonstances qui l'ont amené à les négliger, «attendu, dit-il, qu'il lui aurait fallu pour cela des calculs incompatibles avec sa position qui était tout entière d'observer le mal dans l'intérieur d'un hôpital. » « Chacun voit, ajoutait-il, les difficultés que j'avais pour assigner les causes d'une maladie qui n'épargne ni âge, ni tempérament, ni condition, etc., » et il s'arrêtait à cette conclusion : « que la pellagre est due à un concours de causes ; que la mauvaise nourriture en est la principale ; mais qu'elle ne suffit pas et qu'il n'y en a aucune qu'on puisse considérer comme la seule cause. »

Dans la recherche du siège de la maladie, Strambio, trouvant les altérations les plus fréquentes dans l'abdomen, inclinait à penser qu'il faut chercher ce siège dans cette cavité ; mais lorsqu'il arrive à la question du traitement qu'il examine avec de grands détails, il laisse voir combien cette hypothèse lui donne peu de résultats utiles ; il montre l'impuissance de tous les traitements vantés, et prouve que la bonne alimentation, même sans traitement, suffit pour amender les accidents internes.

Pour la préservation, il reconnaît que les mesures les plus utiles sont celles relatives à l'alimentation, notamment celles proposées parGherardini, sur la manière de faire le pain, «lequel, disait-il, est absolument détestable parmi nos paysans;» il en disait autant des pâtes et polentas (polti), « que moi aussi je crois nuisibles, » ajoutait-il.

Tels furent les travaux de l'homme qui a le mieux observé en Italie au siècle dernier. « Si, disait-il en terminant sa Première Dissertation, je n'ai pas trouvé toute la vérité, j'ai cependant éclairci beaucoup de choses douteuses, et reconnu beaucoup de faussetés en sorte que, par mon moyen, les autres ont 'pu avancer en chemin. »

La Seconde Dissertation, qui complète son œuvre, est à la fois la suite de ses critiques scientifiques, et un plaidoyer contre ses plagiaires qu'il appelait aussi ses détracteurs. Mais le meilleur plaidoyer de Strambio, celui par lequel sa cause a été gagnée devant la postérité, c'est sa méthode sévère, son amour de l'observation et de la vérité poussé jusqu'à l'horreur de ce qui ressemblait à une idée systématique. D'aussi précieuses qualités ne pouvaient pas être sans mélange. Une attention minutieuse aux moindres incidents conduit à se tromper sur la valeur réelle des choses, et il faut avouer que le goût de Strambio pour le doute philosophique semble, plus d'une fois, lui avoir presque fermé les yeux en face de la vérité qu'il cherchait; c'est ainsi que, malgré sa supériorité, il lui est 'arrivé d'avoir tort contre ses adversaires ; lorsque, par exemple, Videmar prétend que le retour des accidents pellagreux, après une apparente guérison, dépend du retour des malades sous l'action des causes de la maladie. Videmar est le bon observateur; Strambio, qui prétendait que le mal revenait «parce qu'il était resté comme un serpent caché sous l'herbe, » n'était, au contraire, et malgré lui, qu'un systématique.

Après Strambio, la pathologie de la pellagre a paru rétrogader, au milieu des polémiques des partisans de Rasori et de Broussais. On dirait que l'auteur des Dissertations entrevoyait cet avenir, dans un passage où il semble réfuter d'avance les arguments que pourraient chercher, pour l'application de leur système à la question de la pellagre, les disciples de Brown, qui commençaient à se multiplier à Milan (1), depuis 1792. Voici quelques lignes de cette réfutation anticipée : « Pour adapter à la pellagre la mode d'aujourd'hui, il resterait que quelqu'un s'élevât avec la théorie de Brown ; et je m'étonne que, jusqu'àce moment, personne ne l'ait tenté. Moi-même, pour dire le vrai, à la première lecture de ce bizarre écrivain, je ne fus pas peu séduit de pouvoir justifier toute la pellagre dans son système, et voici mes illusions : La pellagre, suivant le système de Brown, doit être une asthénie et elle est déclarée telle dans toutes

(1) Les Elementa medicinœ furent publiés à Milan en 179 ! .

ses phases; la privation de nourriture animale et de vin, l'extrême fatigue, la grande chaleur de l'été, les abondantes sueurs, qu'ont à subir les villageois, principalement sujets à la pellagre, sont tous de puissants débilitants. L'accouchement, le long allaitement, que j'ai mis au nombre des causes occasionnelles, doivent se considérer aussi comme tels. Les fièvres intermittentes, le rachitisme, la chlorose, l'aménorrhée, à la suite desquelles j'ai vu souvent survenir la pellagre, sont des maladies asthéniques, et il faut encore considérer comme des asthénies le scorbut, l'hydropisie, la cachexie et le décubitus gangreneux que nous voyons s'ajouter à la pellagre. Avec ces principes j'aurais pu expliquer tout le reste, et, avec ce brillant système , illustrer facilement mes vulgaires (triviali) et pratiques observations, et réussir à les faire mieux goûter. Mais aurais-je trouvé la manière de traiter et de guérir le mal ? » Il montre ensuite qu'il y a plus à craindre qu'à espérer du système de Brown dans le traitement de la pellagre et s'attache à réfuter les applications possibles de ce système, en les mettant en regard des résultats acquis de la thérapeutique. Strambio n'empêcha pas les écarts des esprits systématiques, que son fils combattait 30 ans après, en tombant luimême dans les erreurs d'un système opposé; mais enfin, vers 1843, à partir notamment des travaux de Carlo Gallo Gaîderini, l'observation clinique a repris peu à peu ses droits et on est entré dans une période d'études pathologiques, dont je résumerai l'histoire après avoir exposé les résultats principaux des études étiologiques, depuis Strambio, représentant du scepticisme formel, jusqu'à Balardini, qui est venu renouveler le terrain des discussions étiologiques par l'affirmation tranchée qui a tenu jusqu'à ce moment les esprits divisés.

Section 1 7e. — De la pellagre depuis Strambio, jusqu'à M. Balardini. — Strambio s'était abstenu de professer une doctrine étiologique arrêtée; admettant un concours de causes, il avait seulement reconnu parmi elles l'influence nuisible du pain du paysan lombard et de la polenta, et c'est d'après cette idée qu'il avait posé certaines règles prophylactiques.

La science ne pouvait pas en rester là. Déjà tous les premiers observateurs, excepté Frapolli, qui rapportait tout à l'insolation, étaient arrivés à chercher dans la mauvaise alimentation (il cattivo vitto, il cattivo alimento) la cause éloignée, extérieure de la pellagre. Pour Zanetti, cette cause résidait surtout dans les préparations de maïs. Gherardini avait accusé l'usage exclusif du maïs et des céréales mal mûries, mêlées de « mauvais grains toxiques » (zizzanie tossi-

cose), la mauvaise panification, l'abus des légumes et le manque de vin. Albera admettait l'alimentation comme cause prédisposante de la « maladie de l'insolation du printemps. » Il écartait «le manque devin et la qualité du pain, et accusait surtout l'abus des pâtes fermentées, les bouillies (polti) ou polentas, mêlées de châtaignes, de mauvais végétaux mal assaisonnés et sans sel. »

Ces idées mal définies n'ont pas cessé de dominer, avec des variantes, parmi les praticiens qui observaient les pellagreux dans leurs conditions habituelles de vie ; pour les uns, le pain de maïs et la polenta n'étaient que la cause prédisposante; pour d'autres, ils constituaient la cause occasionnelle et déterminante ; pour quelquesuns, la maladie résultait d'une combinaison de cette cause avec d'autres conditions locales ou même, comme l'avait imaginé Thouvenel, avec un changement survenu dans l'état atmosphérique de la haute Italie. Le savant professeur qui a suivi pendant 30 ans, avec le plus d'intelligence, les résultats de l'observation sur ce sujet, Fanzago, se rangea finalement à ces idées, en 1807, dans son mémoire Sur les causes de la pellagre, inséré, en 1809, dans les Mémoires de l'Académie de Padoue.

Ce fut un médecin de Trévise, Giambatista Marzari, qui donna à l'opinion dont il s'agit et que les Italiens ont appelée depuis le zéisme, la consistance et la précision d'une doctrine scientifique. Il la développa dans un ouvrage dédié, en 1806, au vice-roi d'Italie et prince de Venise, Eugène Napoléon de France, et qui parut à Venise, en 1810, sous le titre d'Essai médico-politique sur la pellagre.

Marzari posait en principe que toute maladie endémique dont la production ne s'explique pas par la contagion ou l'hérédité ne peut provenir, suivant la pensée d'Hippocrate, que de l'air ou de la nourriture. « Si donc, disait-il, je parviens à prouver qu'elle ne vient pas de l'air ni des boissons, j'aurai déjà prouvé (par la méthode exclusive) qu'elle dépend de la nourriture. Mais celle-ci n'est pas autre que le maïs, sous forme de polenta chez nous et de pain ailleurs, consommé pendant tout l'hiver sans substances animales, en proportion notable. Donc cet aliment tiré du maïs tardif, non mûr, souvent moisi au printemps, doit être celui qui, dans les circonstances indiquées, constitue la cause vraie et certaine de la pellagre. »

Telle est la thèse soutenue avec un incontestable talent dans le livre de Marzari. Je dois traduire encore quelques passages, afin d'attribuer à chacun ce qui" lui appartient dans une question qui a grandi chaque année d'importance.

« On peut demander maintenant, dit Marzari, si le maïs, pour

produire la pellagre, doit être consommé sans mélange de substances animales, comme on le mange à la campagne, s'il doit encore être associé à deux autres conditions pour devenir aussi nuisible : celle du froid et celle de l'inaction de l'hiver. L'observation n'a pas résolu la première question et ne la résoudra peut-être jamais. La raison en est que la polenta, sans nourriture animale, ne se mange que quand on ne travaille pas, et qu'on n'est sans travail à la campagne que pendant l'hiver. La polenta soutient si peu, qu'il est impossible de résister aux grandes fatigues de Tété avec de la polenta et des légumes. La qualité du maïs a peut être plus d'influence encore, attendu que celui que nous appelons cinquanîain ne mûrit presque jamais l'automne; puis se moisit souvent au printemps suivant, ce qui est le signe certain d'un acide oxalique qui s'y développe. Je tiens pour certain que cette variété inférieure de blé turc est plus capable que les autres de produire la pellagre et même que c'est elle qui l'engendre ordinairement; mais les faits m'ont prouvé aussi qu'elle peut naître et naît de ce blé turc que nous appelons hâtif (temporivo), quand on se nourrit de la façon que j'ai exposée.

« Il ne faut pas dire pour cela, comme l'annonçait récemment l'estimable Facheris, que la cause de la pellagre naisse du régime végétal, attendu que, si le maïs est un végétal qui la produit, le froment en est un autre qui non-seulement ne la produit pas, mais qui la prévient... Les prisonniers, les condamnés au pain et à l'eau, même avec tout le cortège des circonstances favorables, ne l'éprouvent jamais. Je les ai visités dans les prisons de Trévise; j'ai pris les plus exactes informations; je les ai étendues à Venise. Je me suis assuré que non-seulement le régime végétal avec le pain de froment, bien qu'accompagné du froid, de Finaction, ne fait pas naître la pellagre, mais que la pellagre commençante guérit sous ce régime dans nos prisons... Le régime végétal ne produit la pellagre en Italie que lorsqu'il est constitué par le maïs et quand celui-ci est mangé dans les conditions indiquées.

« Quelque grand cependant que puisse être le pouvoir de cet aliment pour engendrer une maladie déterminée, il ne faut pas mettre de côté ces dispositions physiques antérieures qui rendent son développement plus prompt et plus facile, parmi lesquelles la principale est la faiblesse. Les cachectiques, les chlorotiques, les convalescents et les femmes y sont, à cause de cela, plus sujets. Lespassions tristes, qui affaiblissent; l'accouchement, l'allaitement, qui épuisent tant, et font vieillir avant l'âge les jeunes mères mal

nourries et en même temps condamnées au travail ; les vins acides, les purgatifs administrés intempestivement ; des saignées faites sans raison, etc, sont autant de causes qui augmentent la disposition à la pellagre. Mais il faut le déclarer encore une fois : toutes ces causes réunies ensemble, sans cet aliment végétal que j'ai indiqué, ne peuvent la faire naître ni ne la font naître jamais. Au contraire, sans elles, la maladie tôt ou tard naît, s'accroît et tue par la seule force de cet aliment.

« Étant posée cette doctrine, que j'annonce avec la confiance la plus grande, on comprend la raison pour laquelle la pellagre est inconnue en ville bien qu'endémique dans les campagnes adjacentes. La différence entre l'aliment du misérable de la ville et du misérable de la campagne explique ce secret. Si ce dernier ne vit l'hiver que de maïs, de légumes mal cuits, l'autre, qu'il travaille ou non, vit de pain de froment, de viande, ne mange que rarement de la polenta et l'associe toujours à des substances animales, ce qui suffit, pour la corriger et même pour la rendre salubre. Seulement, si, par un renversement des choses ordinaires, nous voyons un ouvrier de la campagne prendre l'aliment de celui de la ville et vice versa, nous verrons alors la pellagre laisser la chaumière rurale pour la demeure du citadin. Jusqu'à ce jour j'ai vu et je vois sans cesse l'habitant de la campagne éviter la pellagre à l'aide de L'aliment de la ville. Je n'ai jamais vu que la misère ait astreint les pauvres de la ville au régime pellagreux.

« On comprend aussi la raison pour laquelle ce scorbut italien n'est pas ancien parmi nous et ne remonte qu'au commencement du dix-huitième siècle. »

Marzari montre ensuite, d'après les analyses de Beccari et de Fourcroy, que le maïs, comme le riz, diffère du froment en ce qu'il ne contient pas une substance animalisée, le gluten, ce qui le rend impropre à la fermentation panaire, et c'est dans la nourriture exclusive, pendant l'hiver, avec cet aliment sans gluten, qu'il croit avoir trouvé la cause générale et certaine de la pellagre.

Marzari repoussait, dans les termes suivants, l'objection tirée des prétendus cas de pellagre sans maïs, dont j'ai rapporté les plus célèbres, produits sous le patronage de Strambio :

a Quelques-uns ajouteront, avec Strambio, que l'on a vu quelques malades qui, sous l'influence de la nourriture avec le pain, les viandes et la bonne chère, ont eu la pellagre. Ils concluront de là qu'elle ne naît pas, comme je l'ai soutenu, des farines sans maïs et du défaut de substances animales. Mais à cette objection

je réponds d'abord que, lorsqu'une proposition est bien prouvée en fait, un physicien n'est pas obligé de répondre à toutes les difficultés qui peuvent lui être opposées. Dans la recherche des causes cette règle de critique est très-juste et j'estime qu'on doit l'avoir toujours sous les yeux. Aussi lorsqu'un million de faits m'a conduit à connaître avec assurance qu'une certaine nourriture déterminée fait naître la pellagre, deux ou trois cas différents que l'on m'opposera ne pourront pas détruire mes conclusions. Strambio n'a que deux ou trois observations qui soient en contradictions avec les miennes; mais les autres médecins, depuis soixante ans, en ont un si grand nombre de contraires que, s'il était possible de les énumérer, elles surpasseraient ce nombre d'un million. Maintenant chacun peut juger si l'on doit faire si grand cas de ces observations si rares et si étranges de Strambio, et aussi de celles de quelqu'autre médecin offrant la môme singularité. »

La profonde, conviction dont l'ouvrage de Marzari est empreint n'est pas celle d'un esprit chimérique. L'auteur n'avait écrit qu'après avoir beaucoup observé et avoir soigné des pellagreux pendant plus de 20 ans dans les campagnes du Trévisan. Les vives et longues discussions suscitées par cet ouvrage prouvaient son incontestable valeur. Le professeur Fanzago, inséra, dans un appendice à son Mémoire sur les causes de la pellagre, (dans la seconde partie de ses œuvres, éditées à Padoue en 1815), une réclamation de priorité. Il soutint qu'il avait appelé, depuis 4806, l'attention des médecins sur l'action du maïs, comme cause de la pellagre et qu'il avait rendu son opinion publique dans sa chaire depuis 1803, « en faisant connaître d'ailleurs ingénument, ajoutait-il, ce que Thouvenel avait écrit à ce sujet en 1798. »

Fanzago terminait sa réclamation en signalant un des développements nouveaux du zéisme, dont l'origine remonte en effet à l'époque dont nous parlons. « Je trouve, disait-il, l'occasion d'informer mes lecteurs de l'opinion d'un très-récent écrivain sur cette question. Le docteur Guerreschi, dans ses Observations sur la pellagre, faites à Colorno, et insérées dans le journal de Parme, décide absolument que la melica (nom qui signifie le maïs) est la vraie et unique cause de la pellagre, à tel point qu'il voudrait que la pellagre fût appelée désormais Raphaniamaïstica. Il remarque que les habitations humides des étables, la saleté, les veilles, l'inaction, les fatigues soutenues, les peines de l'âme, les boissons d'eaux impures, les soupes de riz, les haricots, les fruits aigres, le pain d'épeautre et de seigle, le millet, le panis, les climats, les saisons et

les autres causes semblables (causes qui ont toujours existé), ne peuvent pas être accusées de produire la nouvelle maladie. Il remarque que les paysans se nourrissaient autrefois de pain appelé de mélange (di mistura) composé de farine de froment, de fèves, d'épeautre, de seigle, tandis qu'aujourd'hui leur aliment quotidien et unique est le maïs, et que le froment est devenu pour eux une plante exotique et rare; que, dans des temps plus heureux, la pellagre était entièrement inconnue puisqu'elle n'a pas été décrite par les observateurs les plus scrupuleux.. . Il affirme avec assurance que, toutes les fois que des pellagreux se sont présentés à lui (et le nombre en est très-grand dans le cours de 30 ans environ), il a toujours demandé, en les examinant, quel était leur genre de nourriture journalière et que tous lui ont unanimement répondu -.polenta et toujours polenta... Finalement il rend compte de l'année 1813 dont la saison fut si dérangée, où la récolte de maïs, qui neputêtre ni desséchée ni conservée, passa vite à l'état moisi, au point que les chevaux de l'armée le refusèrent. La conséquence en fut que jamais on n'a vu autant de pellagreux comme depuis cette époque. »

Les écrits de Cerri, comme ceux deFanzago et les publications périodiques de l'époque, témoignent de l'intérêt croissant des débats sur ce sujet. Marzari y intervint jusqu'après 1815 (1), et l'on reconnaît, dans l'opposition qu'il rencontrait, que la vérité scientifique n'était pas seule en cause. En poussant jusqu'au bout les déductions étiologiques, et proclamant que l'extirpation de la pellagre exigeait le changement de nourriture des classes rurales, Marzari s'était heurté contre des intérêts peu enclins à raisonner. Thouvenel avait ouvert la voie, douze ans auparavant, en disant : « Cette maladie mérite toute l'attention des médecins parce qu'elle leur présente à résoudre le problème d'une maladie nouvelle qu'il serait peut-être plus facile de déraciner à présent que lorsqu'elle sera plus ancienne et pour ainsi dire naturalisée. » Mais Marzari ne s'adressait plus aux seuls médecins, il déclarait, sans détours, « que, pour sauver le royaume d'Italie de la pellagre, il fallait en venir à la viande, au pain, aux pommes de terre, et que, pour atteindre ce but, il ne suffisait pas d'en être instruit. »

Dans les trente années qui suivirent la publication de Marzari et celle de Guerreschi, beaucoup de mémoires et de rapports savants ont été publiés ; on a recueilli beaucoup d'observations, et, malgré

(1) 11 publia, à Venise, en 1815, son dernier travail : Délia pellagra e délia maniera di estirparla.

tout, les débats sur l'étiologie sont restés sans solution, roulant comme dans un cercle vicieux. Il a fallu le beau mémoire de M. Balardini (1845) pour renouveler en Italie la doctrine du zéisme, en même temps que mes premières publications, parles documents relatifs aux endémies pellagreuses de France et d'Espagne, concouraient à renouveler le terrain des discussions et à ouvrir des horizons tout nouveaux, pour l'étude.

Dans cette période intermédiaire, Fanzago termina sa carrière en publiant, en 1816, par ordre du gouvernement vénitien, son instruction ou Catéchisme sur la pellagre. Bellotti (1817), Boerio (1817), Calori (J817), ensuite Mandruzzato (1818), Moris (1818), Zecchinelli (1818), et bientôt les adeptes de l'école deBroussais, s'occupèrent de l'étiologie avec des vues diverses. On continua, dans cette période, à constater un fait caractéristique, qui a été déjà noté : à savoir, que, tandis que les théoriciens se contredisaient, les praticiens des campagnes à pellagre continuaient, en grande majorité, à accuser le maïs. La lettre de Vincenzo Sette à Giovanni Strambio, est un des plus remarquables écrits provenant de cette origine.

Devant les académies divisées, la puissance des objections scientifiques ne pesa peut-être pas toujours d'un aussi grand poids que celle des prétendus « intérêts de l'agriculture italienne, » qui se disaient menacés par le zéisme. C'était encore ouvertement au nom de ces intérêts, que le médecin de la reine douairière de Sardaigne, le Dr Trompeo, attaquait, en 1845 (1), les conclusions du rapport présenté le 7 juin de cette année à l'Académie de médecine par M. le Dr Jolly, et qu'il m'attaquait moi-même, quelque temps après, en affirmant que le Cûngrès scientifique de Milan avait victorieusement réfuté l'opinion qui soutient l'influence du maïs, comme cause de la pellagre , « opinion , disait ce médecin , toujours combattue comme dangereuse pour notre agriculture, qu'elle tendrait à priver de la céréale la plus féconde et la plus utile aux habitants de la campagne. »

M. Trompeo appuyait son opinion sur l'autorité d'Allioni, de Strambio, de Gerri, deMoris, de M. Bonafous (2); il ajoutait à ces auto-

(1) Gazette médicale, n° du 19 juin 1845.

(2) Il est inutile de s'arrêter à prouver que dans le splendide ouvrage publié à Paris, en 1836, sous le titre d'Histoire naturelle, agricole et économique du maïs, M. Bonafous s'est montré naturaliste, agronome et économiste, mais nullement médecin. J'ajoute qu'il avait traversé nos Landes et nos départements du Sud-Ouest sans se douter que la pellagre y existait ; il citait même ces pays comme des arguments en faveur de l'innocuité du mais.

rites celle de Fanzago, ce qui montre comment il procédait en matière d'érudition.

L'opposition antizéiste se manifesta dès la première réunion des congrès scientifiques italiens. Mais c'est en 1844, à Milan, que la question fut sérieusement abordée pour la première fois ; elle grandit en effet, tout à coup, lorsque M. Balardini, alorsmédecin de délégation à Brescia, vint lire, au cinquième congrès, un premier essai de la doctrine qu'il compléta et développa d'une manière si remarquable, dans le mémoire célèbre qui parut, l'année suivante, dans les Annali universali di medicina.

Ceux qui ont lu ce beau mémoire savent ce qu'il faut penser de la réfutation prétendue victorieuse, faite l'année précédente, des opinions de l'auteur, dans le rapport de la commission du congrès de Milan dont M. Trompeo faisait partie. La science a tenu compte depuis du succès avec lequel M. Balardini, dans sa publication de 4845, sut lever les difficultés spécieuses opposées à ses conclusions de 1844. Aussi est-ce avec quelque surprise qu'en lisant le rapport adressé par M. le Dr Billod, en 1860, au ministre de l'agriculture et du commerce, sur la pellagre en Italie, on y voit reproduire, comme des arguments de poids, les assertions oubliées de M. Trompeo. Pour trouver, en 1860, dans le rapport de la commission milanaise de 1844, une argumentation « qui n'a pas vieilli, » il faut non-seulement considérer comme non avenu l'ouvrage que j'ai publié en 1845, mais il faut ne tenir aucun compte de celui de M. Balardini, où les objections de cette commission sont reprises et réfutées une à une.

Userait sans utilité de revenir sur des discussions épuisées. J'ajouterai seulement, en passant, au sujet de la fameuse objection tirée de l'immunité de la Valteline, quelques lignes d'un document qui fut communiqué, en 1847, par un médecin originaire de ce pays : a Parmi les pays que la Providence a préservés de la maladie, écrivait le Dr Mottini, se trouve ma vallée natale de Valteline, la plus large, la plus belle de toutes celles qui entourent la plaine lombarde. Il est vrai, comme l'a affirmé M. Balardini (et je puis le confirmer avec pleine connaissance de cause), qu'on n'y récolte qu'une petite quantité de maïs ; et l'objection qu'on lui a faite au congrès de Milan, qu'il en entre annuellement des pays limitrophes une grande quantité (11,000 muids), tombe d'elle-même quand on réfléchit que cette quantité est encore peu de chose, par rapport au nombre des habitants qui dépasse 90,000, et que, pour le consommer, il s'y ajoute un très-grand nombre d'étrangers, de la classe

des artisans, qui, à l'entrée du printemps , arrivent pour exercer leurs métiers lucratifs , pendant que les habitants emploient leurs bras robustes à la culture du sol. Mais, en admettant que ce maïs pût suffire à l'alimentation des natifs et des étrangers, on ne pourrait pas tirer parti de ce fait contre la thèse du Dr Balardini, parce que le blé venu de dehors est toujours dans le meilleur état de conservation. Ajoutez que, dans la consommation de ce grain, qui a toujours lieu sous forme de polenta, les étrangers et les gens du pays associent toujours du vin en abondance.

« Là, en outre, on ne connaît pas les tristes aliments que le paysan lombard est obligé d'accepter pour apaiser sa faim, etc. Au contraire, d'autres aliments y abondent, variés dans leurs éléments et tous plus ou moins nutritifs... « Au nombre de ces derniers, M. Mottini cite le laitage de toute sorte, à cause de la grande quantité de bétail des espèces bovine, caprine et ovine qu'on élève.

«D'après tout cela, ajoute M. Moltini, je me plais à affirmer, sans crainte d'être contredit, que l'habitant de la Valteline vit sous de plus heureux auspices et dans une bien meilleure fortune que le paysan de la Lombardie... Je dois donc désirer, dans l'intérêt de mon pays natal, que son régime alimentaire actuel, dans lequel le maïs est seulement secondaire, ne subisse pas les changements auxquels il a été soumis parmi les habitants pauvres de l'Insubrie, et qu'au milieu des progrès de la civilisation, elle ne vienne pas se heurter à ce funeste écueil, etc. »

Je crois qu'on peut dire, sans crainte de blesser la vérité historique, que le beau mémoire de M. Balardini et mon ouvrage, qui parurent aux mois de mai et juin 1845, démontraient l'inanité de beaucoup d'anciennes controverses. Composés avec des matériaux différents; inspirés, dans la question étiologique, par des idées qui se rapprochaient sans se confondre, ces ouvrages apportaient un ensemble d'éléments qui, sans résoudre toutes les difficultés, les diminuaient beaucoup, et permettaient de placer définitivement les questions sur leur terrain véritable.

Le congrès scientifique de Naples, qui eut lieu cette année, donna raison aux zéistes ; mais à celui de Gênes, qui suivit, les antizéistes semblèrent prendre leur revanche. Je n'ai pas à m'arrêter à ces discussions.

Pour apprécier l'antizéisme dans sa plus forte expression, il faut consulter le rapport (1) si souvent cité de la Commission piémon-.

(1) Relazione dei lavori délia commissione Piernontese nominata dal settimo congresso, etc., per continuare gli studj sulla pellagra, etc. Torino, 1847, in-S.

taise, instituée au congrès de Gènes, sous la présidence du Dr Trompeo lui-même. Ce rapport a été présenté, en 1847, au neuvième congrès, siégeant à Venise. 11 était signé par MM. Berruti, Bonacossa, Frôla, Gatta, Girola Garbiglietti, Sacchero, Trompeo, président, et Demaria, rapporteur. La Commission piémontaise avait été instituée pour rechercher les éléments d'une étude approfondie de la pellagre dans la partie de la haute Italie où cette étude paraissait être le plus négligée. L'enquête devait embrasser toutes les parties italiennes de la monarchie sarde ; les travaux furent activement conduits.

Le programme, distribué à tous les médecins de province, en novembre 1846, demandait la définition de la pellagre, un exposé de ses formes, de ses complications et des résultats nécroscopiques. Les réponses à ces questions offrent une curieuse révélation de l'état de l'opinion médicale sur le sujet en question. Elles prouvent combien, dans le milieu de la médecine rurale, elle était encore peu avancée.

On voit reparaître, à propos de la définition du mal, la plupart des vieilles hypothèses qui avaient occupé la scène avant notre génération, même celle d'Allioni, qui considérait la pellagre comme le produit d'une métamorphose du miasme miliaire. Un médecin est allé jusqu'à rattacher la pellagre à la rage, proposant comme spécifique contre ces deux maladies l'Alisma plantago. Un assez grand nombre s'en tenait aux idées de 1816; pour ceux-là, la pellagre était une dcrmite polymorphe, ou une gastro-entérite, ou une gastro-méningite. En général seulement les idées premières de l'école s'étaient modifiées en ce sens que presque tous considéraient la phlogose, dans la pellagre, comme une phlogose spécifique, sui generis. Les uns la faisaient commencer dans l'axe cérébro-spinal, d'où elle envahissait le reste de l'économie; les autres dans les nerfs et les vaisseaux lymphatiques de la peau, d'où elle envahissait les viscères. Le plus grand nombre cependant, au dire de la commission, qui partagea cet avis, pensait que la pellagre est « la suite d'une lente perturbation de l'assimilation organique, à laquelle donnent naissance des causes multiples. »

La description des symptômes, d'après le résumé qu'en donne le rapport, prouve encore combien la notion pathologique était vague parmi les médecins et combien devaient être fréquentes les erreurs de diagnostic. Le rapport néglige de faire le compte de ces erreurs; il se borne à constater, par exemple, qu'un médecin vit sur la peau d'un pellagreux toutes les altérations de la lèpre; qu'un autre Roussel 21

trouva la peau de forme èlêphantiasique; que certains décrivent « des ulcères aux jambes, sécrétant une humeur d'une horrible fétidité. On y semble accepter même, tels qu'ils sont présentés, c'est-à-dire comme appartenant à; la pellagre, des faits cités par le Dr Vezzetti, de Osegna, lequel avait vu « des crétins, qui n'étaient pas mal nourris, exposés aux coups d'un fort soleil, pendant longtemps, éprouver la pellagre, mais sans aucun symptôme que la rougeur et la desquamation épidémique. »

Relativement à l'action des divers modificateurs qui pèsent sur la vie des pellagreux, les correspondants de la Commission piémontaise ramassèrent, on peut le dire, tout ce qui avait été écrit avant 1846 et ce qu'on trouve partout. Le rapport note les faits suivants : Dans certains villages, malgré la persistance de l'ensemble de conditions auxquelles on a coutume d'attribuer la maladie, on a vu celleci n'être que temporaire, et ne faire que d'assez courtes apparitions, c'est à savoir, ajoute le rapport, pendant une disette, plus ou moins longue et grave, produite par l'inclémence du ciel ou par les fureurs de la guerre.

Beaucoup de médecins insistèrent sur l'influence des boissons alcooliques. On compta quelques rares contagionistes et presque tout le monde admettait l'hérédité. Quant à l'alimentation avec le maïs, les documents envoyés à la Commission, les lumières qui en jaillissent assez souvent, malgré leurs auteurs, et presque malgré la Commission, ont une telle importance qu'il est nécessaire de traduire, au lieu de la résumer, cette partie du rapport piémontais. On jugera s'il est permis de citer ce document, ainsi qu'on l'a fait, comme ayant apporté de puissantes objections aux résultats des recherches de M. Balardini et de mes propres recherches publiées deux ans auparavant.

« La Commission, dit M. Demaria, a cherché quelle était l'origine primitive de la pellagre dans les diverses localités et si son apparition avait été contemporaine ou antérieure à l'introduction du maïs. Des nombreuses et soigneuses recherches pratiquées dans les localités subalpines, aucune n'a pu assigner à la pellagre une origine antérieure au milieu du dix-huitième siècle. Peut-être quelque cas serait-il d'une date un peu antérieure sous le nom d'umore salso (humeur salée) ; mais il n'existe aucun document qui permette de l'affirmer, d'autant plus que l'Italie subalpine ne manqua jamais d'observateurs diligents, surtout pour les maladies populaires et les maladies des campagnes. On en a pour preuve, parmi tant d'exemples cités dans la Biographie médicale de Bonino, les Ricca et les Gui-

detti. A Mombaruzzo, qui est aujourd'hui ravagé par la pellagre, il existe un recueil d'observations cliniques de deux médecins qui y exerçaient entre 1700 et 1750, et on n'y trouve aucun indice qui puisse se rapporter à la pellagre. A Mazzé, à Revello et autres villages, qui ont donné ample matière pour l'étude de la maladie, on vit quelques cas sur la fin du siècle dernier. A Bergamasco, village de la province d'Acqui, un praticien renommé (le Dr Balbo), qui y est mort octogénaire, en 1811, affirmait qu'il l'avait vue apparaître, pour la première fois, vers 1780. A Borgofornari, Vistrorio, Montanaro, Saint-Giusto, Galuso et dans beaucoup d'autres villages, les pellagreux, qui y sont devenus nombreux, y étaient à peu près inconnus au commencement du siècle actuel. Ce n'est qu'après 1810, qu'on a remarqué des pellagreux à Saint-Damiano d'Asti. La pellagre est encore plus récente dans certaines parties de la Lomelline, de l'Alexandrin et de la province de Mondovi.

« La Commission, voulant savoir quelle corrélation pouvait réellement exister entre l'apparition de la pellagre et l'époque de l'introduction de la culture du maïs, a cru devoir, avant tout, s'assurer du crédit qu'il fallait accorder à un document rapporté par Michaud, dans son histoire des croisades et d'après lequel il paraîtrait qu'un chevalier, de retour d'Orient, avait introduit la culture de cette précieuse céréale parmi nous, dès le treizième siècle. Un écrivain illustre dont personne ne contestera la grande autorité sur cette question, le chevalier Cibrario, invité à assister la Commission sur ce point, en même temps qu'il annonçait que le document en question ne supportait pas une critique impartiale et était manifestement apocryphe sur le point indiqué par Michaud, notait en même temps que, bien que dans les comptes des châtelains et trésoriers de la monarchie de Savoie et spécialement en Piémont, dans les treizième et quatorzième siècles, on trouve le mil mentionné parmi les céréales; les indications et le prix qui s'y rapportent font comprendre qu'il s'agit plutôt du millet, qui sert à fabriquer les balais ou grain millet des Français. La Commission n'a pu découvrir aucun document établissant que l'usage du maïs fût devenu commun en Piémont avant la fin du seizième siècle; elle en a trouvé qui le montraient trèsconnu au dix-septième siècle; mais sa culture s'établit avec une grande rapidité, en sorte que l'on peut affirmer que dans le Piémont l'introduction de la culture du maïs a précédé presque de deux siècles et indistinctement dans tous les lieux ravagés par la pellagre, la première apparition de cette maladie. Ainsi l'influence écologique du maïs, si on veut l'admettre, doit être combinée ave-p-

l'usage exclusif de ce grain comme aliment, avec sa qualité viciée et avec d'autres causes coefficientes également indispensables. »

Après quelques objections de détail contre Faction du verdera?nei la Commission s'exprime en ces termes : « La Commission ne méconnaît pas l'importance de la cause assignée par Balardini, quoiqu'elle penche à croire que le maïs est une cause génératrice de la pellagre plus puissante en ce qu'elle apporte à l'économie une trop faible quantité de principe alimentaire, qu'en ce qu'elle introduirait avec ceux-ci des principes irritants. »

Ainsi l'antizéisme de la Commission piémontaise se bornait, en définitive, à donner la préférence à l'ancienne théorie deMarzari sur la théorie de M. Balardini. En donnant de l'importance à quelques faits d'apparence négative, elle établissait, plus solidement qu'on ne l'avait fait, qu'en Piémont, comme partout, le fait général pour les populations pellagreuses était l'alimentation presque exclusive avec le maïs, avec du maïs de mauvaise qualité ordinairement altéré.

Le rapporteur piémontais, empruntant à l'auteur qu'il appelle le Théophraste français la peinture, que chacun de nous connaît, du paysan de nos campagnes encore féodales, à la fin du dix-septième siècle, ajoute que la Commission avait retrouvé ce tableau dans les misérables villages italiens décimés par la pellagre. « Même aspect physique, dit-il, même misère navrante, mêmes fatigues démesurées, mêmes soucis incessants, mêmes habitudes d'oubli de tous soins hygiéniques. » Une seule réflexion, qui s'offre pourtant d'ellemême, semble avoir échappé à M. Demaria : le paysan français du dix-septième siècle, si semblable, suivant lui, au paysan piémontais, ne connaissait ni maïs ni pellagre.

Il est dit enfin, dans le rapport, qu'on voit des conditions semblables dans des localités du Verceillais où la pellagre est inconnue, et que sur les montagnes qui entourent le Val d'Aoste, à peu de distance des glaciers, se trouvent des villages dont les habitants vivent enfermés six mois dans des étables, « et cependant, ajoute M. Demaria, la pellagre leur est inconnue. » Ici encore le rapporteur oublie d'ajouter que le maïs est également, inconnu à ces paysans.

Tel est, dans les points les plus importants, l'un des documents principaux sur la pellagre italienne à notre époque. On voit que ses conclusions étiologiques sont loin d'être, comme on l'a avancé, la négation du zéisme. Comme Strambio, comme tous les adversaires sérieux de cette doctrine, la Commission accordait au maïs une influence considérable, mais non exclusive; elle concluait, comme

Strambio, que le moyen de concilier le grand nombre des faits irrésistibles, avec les exceptions spécieuses, consistait à admettre un concours de causes.

Section 777e. — De la pellagre en Italie depuis 18&§ jusqu'en 4865. — Le travail dans lequel M. Balardini exposa ses idées écologiques pour la première fois, en 1844, à Milan, avait pour titre : Arguments et faits démontrant que le maïs est la vraie cause de la pellagre, et moyens propres à arrêter les progrès de cette maladie endémique dans les provinces de la Lombardie. Cette exposition avait été insuffisante et ce fut seulement après l'accueil trop peu favorable de la Commission dont MM. Trompeo, Charles-François Calderini et Mozé Rizzi étaient les membres principaux, que l'auteur fit cette démonstration vigoureuse et savante qui est restée son œuvre capitale. Je ne l'analyserai pas ici : l'importance de la doctrine mérite que je consacre à ce sujet un des chapitres particuliers relatifs à l'étiologie proprement dite. Pour n'avoir pas à reparler de moi, et cependant pour ne pas passer sous silence l'influence que les éléments apportés par mon ouvrage de 1845 exercèrent en Italie sur la direction des idées, je tâcherai de surmonter la difficulté qu'il y a à parler de soi-même avec un vrai désintéressement.

M. Landouzy a exprimé (1) le regret que mon ouvrage de 1845 soit devenu classique. M. Billodne pouvait manquer de partager cet avis; toutefois, même en me combattant dans un langage toujours plein d'urbanité, il a relaté lui-même, comme il suit, l'accueil fait à cet ouvrage en Italie. « On se rappelle, dit-il (2), la faveur avec laquelle a été. accueillie la publication de l'excellent traité de M. Roussel sur la pellagre. Le talent remarquable avec lequel toutes les questions relatives à cette maladie ont été traitées par l'auteur a frappé jusqu'aux médecins les plus compétents sur la matière : je veux parler de nos confrères de Lombardie, qui ne pouvaient assez s'étonner (c'est là du moins l'impression qui m'a été exprimée à Milan même) que l'auteur, en dehors de toute endémie de pellagre régnante, ait pu élaborer un travail de cette importance et de cette valeur. Le succès de cet ouvrage a été tel, en un mot, que les opinions émises ou soutenues par l'auteur ont acquis en quelque sorte d'emblée force

(1) De la pellagre sporadique, p. 10. Afin que le lecteur ne s'y trompe pas, M. Landouzy ajoute en note, au bas de la page : « Le talent remarquable avec lequel M. Roussel a soutenu certaines hypothèses étiologiques et la fidélité avec laquelle les traités de pathologie les ont reproduites, ont beaucoup nui à la notion de la maladie. »

(2) D'une variété de pellagre propre aux aliénés, etc.,, 1850, p. ÏS.

de loi et ont eu cours dans la science jusqu'à ces dernières années. » o Tout en rendant hommage, ajoutait M. Billod, au talent avec lequel M. Roussel a soutenu l'hypothèse étiologique émise par Balardini, je crois, avec M. Landouzy, que la faveur dont a joui cette hypothèse, grâce à ce talent (1) et la fidélité avec laquelle les pathologistes l'ont reproduite, ont beaucoup nui à la notion de la maladie. »

En n'évitant pas de citer ces passages, j'ai cédé sans doute, avant tout, au désir de me prévaloir du témoignage de deux hommes distingués, qui se sont posés comme mes adversaires dans des discussions récentes et que je suis amené à combattre, à mon tour, avec la conviction que jamais la notion de la pellagre n'a été aussi complètement faussée que dans leurs propres écrits. Cela dit, j'avouerai, avec la même franchise, que, si les éloges que mon travail obtint, dans la presse française et étrangère, purent m'être agréables il y a vingt ans, j'ai reconnu depuis, à mesure que j'étudiais, que la part de la critique avait été la plus insuffisante. Je me plais à croire encore aujourd'hui que la partie historique de mon ouvrage n'est pas de beaucoup au-dessous du bien qu'on en a dit ; que la discussion des faits étiologiques a porté la lumière sur des points jusque-là obscurs; que la question prophylactique a été traitée avec des éléments nouveaux ; mais je ne dois pas moins reconnaître que la discussion pathologique, quoique s'offrant pour la première fois, dans mon travail, avec les éléments tirés de la pellagre espagnole et de la pellagre française, fut très-incomplète ; les points si importants du début et de la marche de la maladie, de ses complications, de*ses prétendues anomalies y étaient vaguement aperçus, plus vaguement indiqués. La question, vitale aujourd'hui, du diagnostic différentiel n'y était pas même entrevue. En somme, le seul témoignage que puisse mériter cette partie de mes recherches, c'est qu'elle était au niveau de la science italienne en 1845. La plus juste appréciation que j'en connaisse est celle du Dr Pietro Mottini (2) ; il disait « que cette seconde partie de mon travail, » qu'il appelait « la plus complète

(1) L'hypothèse de M. Balardini avait été exposée, par son auteur, avec un talent qui n'avait pas besoin de personne. Il n'est pas exact de dire d'ailleurs que j'ai soutenu cette hypothèse. J'ai traduit textuellement les parties capitales de l'oeuvre de M. Balardini, qui paraissait, en ce moment, dans l'un des principaux recueils scientifiques d'Italie. J'en ai apprécié la portée et je les ai fait connaître en France. C'est là toute l'assistance que j'ai donnée à mon illustre ami.

(2) Délia pellagra e principalmente dell' opéra del Dott. Teofilo Roussel, di Parigi, sulla stessa, pubblicata nello scorso 1845, Memoria del Dott. Mottini, di Valtellina, etc. Milano, 184G, in-8.

monographie connue de la pellagre (1), » n'ajoutait rien aux descriptions précises et détaillées faites par les Italiens ; « seulement, ajoutait-il, nous nous faisons un devoir de dire que l'auteur s'est rendu très-bien méritant de la science et en particulier de sa patrie, qui manquait d une œuvre complète sur la question, et qu'il a donné une preuve non douteuse de beaucoup de savoir (di moltadottrina), en traçant autant de descriptions particulières qu'il y a de contrées où la maladie est observée, s'appuyant toujours sur les auteurs qui l'ont bien étudiée, en quoi il se distingue par un grand ordre logique, une fine critique et enfin par l'impartialité du jugement. »

Une des causes, sans doute, de la bienveillance générale qui accueillit mon premier ouvrage, se trouve dans la justice dont j'ai usé envers les vivants, comme envers les morts et dans le soin attentif que j'ai mis à attribuer à chacun ce qui lui appartient. J'ai tellement conscience de remplir aujourd'hui, comme alors, cette partie de ma tâche, que j'avoue encore mon ferme espoir d'obtenir pour ce nouvel ouvrage les mêmes témoignages des hommes compétents.

L'un des plus incontestables services rendus par ma publication de 1845 à la science, en Italie, est d'avoir montré sur preuves non sujettes à contestation, que la pellagre n'était pas telle qu'elle était apparue, même dans les dernières discussions des congrès scientifiques, c'est-à-dire une endémie spéciale et propre à l'Italie. J'ai montré ailleurs combien cette erreur, purement géographique en apparence, avait introduit d'idées fausses et d'arguments trompeurs dans les théories et les discussions. Mon travail supprimait radicalement cette cause d'erreurs en même temps qu'il apportait un contingent de faits inconnus en Italie.

Beaucoup d'esprits impartiaux se rendirent, même parmi ceux qui avaient pris parti. La contradition s'est poursuivie encore cependant, et bientôt le zéisme lui-même a présenté une dernière transformation dans l'ouvrage important de MM. Lussana et Frua, auquel l'Institut lombard décerna, en 1855, le prix de la fondation Cagnola, à la suite du rapport d'une Commission composée de MM. Gianelli, Ferrario, et Giovanni Polli, rapporteur. Ce document constate, qu'au point de vue historique, MM. Lussana et Frua avaient cherché à prouver (en suivant la voie que j'avais ouverte dix ans auparavant) par l'étude du régime alimentaire des peuples, que la pellagre était en relation avec certaines révolutions dans ce régime. Le maïs, sui-

(1) « La più compléta monografta sulla pellagra che fin que si conosca. » [Loc. cit., p. 5.)

vant les auteurs, était devenu la cause de la pellagre, parce que, manquant de principes protéiniques, il constituait une nourriture insuffisante à la réparation organique. La théorie de MM. Lussana et Frua sera exposée et discutée dans un autre chapitre. La nouveauté, qui parut avoir frappé le plus la Commission de l'Institut lombard, a était d'avoir appelé l'analyse chimique à distinguer dans les maïs de diverses provenances la différence de composition, quant aux doses des matériaux plastiques, pour observer ensuite les degrés de développement de la pellagre chez les paysans qui s'en nourrissent et voir la corrélation annoncée entre la maladie et les qualités du grain ; c'était là, suivant la Commission, un moyen de trouver l'explication de la variation des faits. Le maïs ordinaire, est-il dit dans le rapport, a , suivant l'analyse de Payen, 12, 20 p. 100 de matière protéinique. Donc, sur trois échantillons de maïs, désignés par les auteurs sous le nom de Vertova, Piano, Gandino et qui se récoltaient et se consommaient presque exclusivement dans les localités qui portent ces noms et aux environs, l'analyse chimique bien faite a donné la proportion suivante de matériaux nitrogènes.

Maïs de Vertova 15,9

Maïs de Gandino 10,45

Maïs de Piano 9,7

L'eau que perdaient les farines de ces maïs, à la température de 100 degrés, était dans les proportions suivantes :

Maïs de Vertova 11,4

Maïs de Gandino 12,1

Maïs de Piano 12,2

(( Donc le grain de Vertova était très-riche en matériaux plastiques, celui de Gandino était plus pauvre que l'ordinaire de 1,75 p. 100; celui de Piano, inférieur de 2,5 p. 100 à l'ordinaire, était le plus pauvre de tous.

« En fait, dans le district où l'on faisait usage du grain de Vertova, on avait cessé depuis un certain temps d'observer aucun cas nouveau de pellagre ; dans les environs de Gandino, le nombre des pellagreux est médiocre; au contraire, parmi les paysans de Piano, la pellagre est d'une fréquence et d'une gravité désolantes.

« Cette recherche, ajoutait le rapporteur, est neuve dans ses résultats; et sa concordance avec les doctrines et les faits observés sur l'absence d'azote (l'anazotisno) dans le maïs, pourrait donner une grande lumière pour l'explication des divers degrés du mal et

des exceptions notées çà et là à la loi générale à laquelle serait ainsi donnée une confirmation très-positive. »

La Commission a fait ressortir l'intérêt des recherches de MM. Lussana et Frua sur les humeurs animales, recherches qui tendaient surtout à établir les analogies de la pellagre avec les névropathies. Le rapporteur s'exprimait ainsi en terminant : « Si l'on considère que la pellagre, à peu près ignorée parmi nous, il y a un siècle, va maintenant chaque année attaquant avec une telle intensité la phalange précieuse de nos cultivateurs, qu'en 1853, dans la province de Milan (moins trois districts), les divers hôpitaux notifièrent à notre délégation 3,578 pellagreux ; que notre seul Hôpital Majeur, en 4854, en dut recevoir 1,187, bien que le directeur de l'établissement eut adressé aux communes de l'ancien duché de Milan une circulaire dans laquelle elle insistait pour qu'on diminuât les envois de pellagreux pour la Cura balnearia accoutumée; si l'on considère que cette désastreuse maladie, qui donne 20 à 25 morts p. 100 et près de la moitié de chroniques incurables, est endémique et héréditaire dans la population à laquelle notre riche vallée lombarde doit en grande partie sa richesse enviée, il n'y aura personne qui ne trouve hautement bienfaisante et sagace la pensée du docteur Gagnola, qui a voulu précisément, par sa fondation, encourager les études propres à faire cesser un si grand fléau, et qui ne sente l'opportunité de diriger la stimulation que donne le prix qu'il a généreusement fondé, vers les recherches scientifiques et les moyens qui, sinon d'un trait, du moins peu à peu, réussiront à nous mettre en mesure d'amoindrir, de guérir, ou de supprimer même entièrement la maladie. »

Presque en même temps que paraissait à Milan l'ouvrage de MM. Lussana et Frua, M. Carlo Morelli publiait à Florence un livre intitulé : La Pellagre dans ses rapports médicaux et sociaux (1856). Dans ce livre brillamment écrit on trouve un défaut dominant et qui consiste à employer la dialectique, à l'ancienne manière scoîastique, c'est-à-dire comme arme de discussion, plutôt que comme moyen de conduire l'esprit à la réalité pratique. Dans ce système, on adopte une thèse, et une fois engagé à sa défense, on dresse les arguments sans s'inquiéter si on les prend dans des faits préalablement bien établis, ou seulement dans les apparences des faits. M. Morelli ne croit pas que la pellagre ait suivi en Italie l'adoption du maïs comme aliment dominant des classes rurales, et il trouve l'une de ses principales raisons dans cette circonstance que la maladie se serait montrée seulement soixante ans après l'introduction du maïs. « Dans le

Milanais et le Modénais, dit-il, il se serait écoulé soixante ans entre le développement de la maladie et l'action de la cause par laquelle la maladie aurait été produite, laps de temps trop long entre l'usage général de cette cause que l'on veut établir et la manifestation de son effet; temps trop long, parce que cette cause, si l'on veut que son mode d'action soit égal à celui des autres, aurait dû manifester plutôt ses effets, lesquels, sans cela, seraient trop différents de ceux que nous démontre le critérium général de Tétiologie alimurgiaque. » Si, au lieu de se livrer à un raisonnement abstrait, M. Morelli eût analysé les faits, il se serait assuré que ce laps de soixante ans est une période très-courte, si l'on considère que la révolution qui a substitué aux anciennes céréales un grain exotique dans l'alimentation populaire, ne s'est opérée que peu à peu et que, d'un autre côté, dans un grand nombre de localités, la pellagre a existé un certain temps, connue et nommée par le peuple qu'elle atteignait avant d'être nettement aperçue et distinguée par les médecins.

Je reviendrai, en traitant de l'étiologie, sur le livre de M. Morelli. J'ajoute que, si l'on peut critiquer les procédés de logique employés dans cet éloquent plaidoyer contre le zéisme, on est forcé de déplorer la confusion, le vague et finalement le néant des formules et des conclusions que l'auteur oppose aux doctrines le plus généralement reçues : « La pellagre, dit M. Morelli, est une condition organique, morbide, grave, misérable, irréparable, laquelle tire probablement son origine d'une combinaison défavorable des modificateurs organiques; combinaison contraire au bien-être des agriculteurs, même en debors des influences nuisibles des émanations miasmatiques, qui montre, par cette maladie, combien cet art salutaire est capable de torturer injustement ceux qui l'exercent. » Après avoir cherché à définir la maladie dans sa ténébreuse origine, l'auteur construit laborieusement une théorie physiologico-pathologique de sa production, qui se résume en des altérations chimico-organiques par lesquelles le processus dynamico-organique de la vie serait dérangé! Ce long exposé doctrinal se termine par la conclusion suivante : « Elle semblerait (la pellagre) devoir être rapportée à la corrélaiion-dysharmonique des influences climatologiques, alimurgiaques et gymnastiques ; dysharmonie qui peut se traduire par la grande dépense de matière et de force, par la grande consommation qui s'en fait à la suite de pénibles exercices dans les climats efficacement destructifs et par le grand défaut de réparation organique qui résulte du manque de quantité des substances alimentaires le plus souvent dépourvues de principes nutritifs et atteintes d'autres imperfections,

non moins que de l'uniformité d'un même aliment; enfin par le mode identique et toujours égal de préparer et de prendre cet aliment. « Enfin, ajoute M. Morelli, au défaut de substances protéiques il faut joindre celui du sel commun, etc. »

Il est singulier que tant d'efforts contre le zéisme viennent aboutir ainsi, en dernier résultat, aune théorie presque calquée sur celle de MM. LuSsana et Frua, et se réduisent à montrer, comme principal élément de causalité, le défaut de substance protcinique alimentaire^ défaut qui, lui-même, n'existe d'une manière nette que dans Valiment zéique des paysans italiens.

M. Lussana, dans son dernier ouvrage (publié en 1859 sous le titre de : Etudes pratiques sur la pellagre) a mis en évidence d'autres parties faibles qui se cachaient sous les formes de style tantôt brillantes, tantôt abstraites ou compliquées, du livre de M. G. Morelli. Il a montré, par exemple, combien il est puéril de chercher des indices de la pellagre dans les ouvrages des anciens, en remontant jusqu'à Hippocrate; combien, une théorie qui fait intervenir les conditions atmosphériques dans l'étiologie de la pellagre et en contradiction flagrante avec les résultats unanimes de l'observation médicale qui s'étend aujourd'hui sur tant de contrées si différentes et dont les conditions opposées prouvent la nullité absolue des influences atmosphériques, thermométriques, barométriques, électriques, telluriques, etc., comme agents étiologiques directs.

M. Lussana n'a pas omis de faire ressortir l'étrange contraste, dans l'œuvre du médecin florentin, d'une répugnance toujours extrême pour toute idée zéiste et d'aveux partiels, tels que celui-ci : « On ne connaît actuellement que ces deux conditions étiologiques très-importantes : l'existence de la maladie exclusivement chez les habitants des campagnes et son développement sur des individus de cette classe de personnes qui se nourrissent ou de maïs ou d'un autre aliment insuffisant et trop peu abondant. » M. Lussana montre, par plus de dix citations, comment M. Morelli est réduit à ne nommer que le maïs, toutes les fois qu'il faut spécifier quelle est, en définitive, cette nourriture insuffisante et trop peu abondante, qui, suivant lui, constitue, avec la vie et le travail des campagnes, le principal élément de l'étiologie; il montre l'auteur trahi par l'analyse chimique du maïs faite à Florence par le professeur Cozzi, qui établit que le grain du Mugello, principale patrie de la pellagre en Toscane, est, de tous ceux qu'on a examinés en Italie, le moins riche en principes nitrogênés (azotés); ainsi, tandis que le plus pauvre maïs de Lombardie (celui de Piano) contient 9,70 pour 100 de ces prin-

cipes, le maïs du Mugello n'en a offert que 8,15 pour 400 à M. Cozzi.

Gomment M. Lussana n'aurait-il pas renversé un édifice, que l'auteur lui-même semblait couronner par la déclaration suivante, à propos de la prophylaxie: «Il ne suffit pas que nous donnions à l'homme un aliment quelconque, pour qu'en s'en nourrissant comme une brute, il croie avoir pourvu à ses besoins les plus urgents de réparation ; ce préjugé scientifique a été la cause qui a préparé à notre génération et à notre pays le fléau de la pellagre. Le maïs qui, sans exercer une action spéciale pellagrogénique , forme non-seulement l'aliment exclusif, mais le fondement nouveau du critérium alimurgiaque des cultivateurs modernes, marque parmi nous l'origine première de la pellagre, comme le tubercule de la pomme de terre, trompant l'inertie du misérable Irlandais, lui prépara la faim et la mort. »

Les lignes suivantes de M. Lussana me paraissent résumer trèsbien l'histoire du zéisme en Italie : « Depuis pour ainsi dire les premières années où la pellagre s'est montrée parmi nous, on vit paraître la doctrine qui, d'une manière générale, imputait à l'usage ou à l'abus du maïs la production du mal. Une telle doctrine, sans cesse fortifiée par un suffrage croissant, au milieu des nombreuses luttes et delà défaite de tant d'autres opinions disparates et mobiles, a résisté avec une telle obstination, que, comme l'écrivait très-bien le jeune Strambio, elle semble être Vhéritage de la vérité et que tout au moins elle honore le savoir et l'esprit de ceux qui s'en sont faits les soutiens; mais aujourd'hui ce parti s'est divisé en deux sections : les uns ont inculpé le maïs en tant qu'insuffisant à la nutrition humaine ; les autres en ont accusé seulement la dégénération micétoïde connue sous le nom populaire de verderame ou Sporisorium du maïs.

« Morelli s'est élevé contre l'un et contre l'autre parti combattant l'influence étiologique du maïs sur la génération de la pellagre et se faisant armure de tous les arguments qu'ont pu lui fournir l'économie sociale, l'hygiène, la médecine et les sciences accessoires. Peutêtre, ajoutait M. Lussana, la doctrine du zéisme n'a-t-elle jamais eu en face d'elle un champion aussi vaillant. »

Quoique, en réalité, le dernier ouvrage de M. Lussana ait clos scientifiquement les discussions sur le zéisme un instant ranimées, l'opposition antizéiste compte encore quelques autres champions en tête desquels le docteur Benvenisti, de Padoue, mérite de figurer pour le talent, à côté de M. Morelli.

Ce médecin anatomiste a publié, de 1852 à 1863, cinq mémoires dont le premier (inséré dans la Revue des travaux de V Académie de

Padoue, avec ce titre : Sur les causes de la pellagre) contient déjà les deux idées principales de l'auteur : 1° que la pellagre consiste essentiellement en une miélo-cérébrite lente ; 2° qu'elle est le résultat de causes multiples dont la plus importante est la masturbation.

Dans un travail antérieur intitulé : Histoire anatomo-pathologique du système vasculaire, l'auteur avait soutenu que l'épiderme est un produit sécrété par les papilles de la peau et que, lorsque, sur certains points, la peau devient squammeuse et cornée, cela tient à l'augmentation de ce produit papillaire et à son induration. Appliquant cette idée à la pellagre, il prétendit que les altérations cutanées et même les dérangements digestifs n'étaient qu'une suite de la condition morbide du corps papillaire de la peau externe et interne. Le tout remontait à une lésion de l'axe cérébro-spinal, caractérisée d'abord par des phénomènes d'excitation (esaltamento), ensuite par l'abolition du mouvement, du sentiment et des facultés intellectuelles.

En 1857, M. Benvenisti, à l'occasion d'un mémoire du docteur Orsolato sur la lèpre, fit une nouvelle communication à l'Académie de Padoue, dans laquelle il reprenait le paradoxe développé autrefois avec érudition par Dalla Bona et soutenait que « si les causes occasionnelles productrices de la pellagre, qui ont une action élective sur la moelle, telles que, l'exercice et l'excessive fatigue musculaire, la position courbée, l'impression des rayons solaires sur le dos, l'abus du coït, la masturbation, les grossesses répétées, les accouchements et l'allaitement, qui fatiguent tant la moelle, ne donnent naissance à la pellagre, quoique existant dans beaucoup de pays, que dans les contrées montueuses et littorales de l'Europe, situées entre le 43e et le 46e degré de latitude, cela tient à ce que, dans ces contrées, elles agissent sur un fonds éléphantiasique ou lépreux (sopra un fondo elefantiasico o lebbroso), laissé par cette ancienne lèpre qui fut commune, d'après Joseph Frank, dès le huitième siècle, où le pape Silvestre II conseillait au roi de France de ne pas prendre pour femme la fille du roi des Lombards, etc. »

Telles sont les idées que M. Benvenisti a cherché à développer encore dans ses écrits postérieurs. Il a voulu leur donner l'appui de l'anatomie pathologique, dans une suite d'articles publiés en 1859 et 1860, dans la Gazette médicale des provinces vénitiennes et réunis en une brochure sous le titre de Recherches nécroscopiques sur la pellagre. On y trouve d'abord un développement nouveau des idées de l'auteur exposé en ces termes : 1° Toutes les sources auxquelles on peut remonter pour fixer une condition pathologique conduisent

uniformément, dans presque toutes les aliénations, au système veineux, comme à leur commune origine. 2° Aucune lésion matérielle n'est aussi fréquente que celle des sinus de la dure-mère et des veines de l'encéphale dans les points où elles y aboutissent, avec cette distinction capitale, à savoir : que, tandis que, dans les aliénations, prédomine, par la fréquence et l'intensité, la lésion de la faux et du sinus longitudinal, dans l'épilepsie, c'est la lésion de la Tente et des sinus latéraux qui domine.

Il s'agissait d'appliquer ces données à la pellagre. M. Benvenisti livré à la clientèle de ville, sans service à l'hôpital de Padoue, a toujours été dans des conditions très-peu favorables pour un examen direct des pellagreux vivants ou morts. « Je ne saurais vous dire, avouait-il lui-même (à la huitième page de ses Recherches, en 1860), comment je me suis mis si avant dans cette question de la pellagre, détachée comme elle l'est de l'exercice professionnel en ville auquel je suis presque exclusivement consacré. » Mettant à profit l'obligeance du professeur d'anatomie pathologique, il parvint à réunir 42 autopsies, dans lesquelles il relève les altérations suivantes, de la dure mère et des sinus : d° L'injection capillaire artérielle de la dure mère le long du sinus. 2° Des polypes enfermés dans la cavité du sinus longitudinal. 3° Des adhérences intimes et étendues tant en longueur qu'en largeur entre la faux et la surface des hémisphères vers leurs bords. 4° Finalement la lésion de nutrition des parois môme du sinus, qui se montrent notablement épaissies sur une étendue variable de leur longueur, avec diminution et plus souvent avec élargissement du calibre du sinus. »

M. Benvenisti ajoute que, dans tous les cas qui avaient offert, pendant la vie, l'aliénation mentale, on a vu au moins une ou deux de ces altérations du sinus ou de la faulx : « presque toujours, dit-il, il y avait coïncidence de la rougeur capillaire et du polype; ou du polype et des adhérences; ou des adhérences et de la rougeur; souvent il y avait l'ensemble des trois faits ou de tous les quatre. »

M. Benvenisti va plus loin : « Je ne puis omettre de faire noter, dit-il, comment le nombre et l'importance (la grandiosità) de ses aspects pathologiques, étaient en raison de l'ancienneté delà déviation de l'intelligence, puisque, moindres et peu appréciables dans les cas de délire aigu, ils étaient plus évidents dans ceux où l'aliénation comptait quelques mois et, d'ordinaire, ils atteignaient leur plus grande évidence dans ceux qui comptaient des années de durée. »

« Six observations ont été rapportées, dit-il encore, dans lesquelles à la lésion de l'intelligence s'étaient jointes d'autres et importantes

lésions de lamoîilité. Or, dans ces cas, aux altérations mentionnées du sinus longitudinal, de la faux, et des extrémités veineuses voisines, se joignait une très-sensible altération des conditions normales du sinus latéral droit ou du gauche, ou de tous les deux; ce qui, dans les autres cas de délire pellagreux simple, n'a pas été constaté par moi. »

L'étude des altérations de la moelle, qui, au point de départ, formaient le principal objet des recherches de M. Benvenisti, se trouve résumé dans un quatrième mémoire, inséré en 4861 dans le n° 20 de la Gazette médicale des provinces vénitiennes.

Les résultats mentionnés sont : ol° Lésions fréquentes et de nature inflammatoire des membranes, tant de la dure-mère, souvent injectée, grossie, couverte de petites écailles osseuses adhérentes, etc., que (et plus souvent) de l'arachnoïde couverte d'adhérences pathologiques dans ses points les moins douteux, c'est-à-dire clans ses parties médianes et non latérales, ou remplie de collections aqueuses, et plus souvent encore de la membrane propre, qui présentait, ou bien extraordinairement enflées, contournées, variqueuses, les ramifications toujours visibles physiologiquement de la veine spinale postérieure, ou bien très-développées et remplies celles de l'antérieure, qui, dans l'état normal, se réduisent à deux ou trois vaisseaux longitudinaux très-grêles. 2° Altération constante de la moelle, et, que la pellagre fût de date ancienne ou récente; que la paralysie eût existé ou non avant la mort; que l'aliénation s'y fût ou non mêlée sous ses formes variées; que l'acutisation typhoïde eût ou non terminé la vie; que l'éry thème cutané eût ou non apparu, M. Benvenisti prétend que la substance de la moelle était toujours altérée, soit dans toute son étendue, soit sur un point restreint; dans toute son épaisseur ou seulement dans une de ses substances, etc. »

M. Benvenisti a présenté, en 1863, à l'Académie de Padoue un dernier mémoire intitulé : Nouveaux faits et nouvelles considérations à l'appui du siège cérébro-spinal de la pellagre et inductions étiologiques et hygiéniques. Quelque court que soit le résumé qu'il a publié de ce mémoire, on y reconnaît que les faits proprement dits ne sont pas autres que ceux insérés, en 1859 et en 1860, dans la Gazette médicale des Etats vénitiens, « confrontés avec les faits postérieurs publiés dans divers journaux et clans les écrits des médecins français. » Le résultat final de ces faits anatomo-pathologiques est la négation même de l'existence d'altérations anatomiques spéciales à la pellagre : « Les lésions crâniennes et spinales, dit M. Benvenisti, révélées par les autopsies, sont propres, non pas à la pellagre,

mais aux aliénations mentales considérées dans leur base organique et leur support anatomique. » Ainsi l'auteur arrive finalement à fondre sa théorie dans celle que M. Verga avait produite 10 ans auparavant, d'après ses études sur les aliénés de la Senavra. M. Benvenisti ajoute que a la fréquence de l'atrophie et des autres lésions du cœur droit, de l'hypostase et de la dégénérescence tuberculeuse du poumon, l'atrophie de la rate, l'hypertrophie du foie, les injections veineuses de la muqueuse intestinale, etc., assimilent encore davantage les pellagreux aux aliénés, etc. »

« Déduisant, est-il dit ensuite, que le pellagreux est un individu affecté ou deTabes-dorsalis, ou de folie, ou mieux (en considérant la majorité des cas) de tabes-dorsalis dégénérée et passée à l'état de folie, l'auteur a cherché à faire voir comment les causes occasionnelles sont telles qu'elles frappent principalement sur la tête ou sur l'épine ou mieux sur cette division du système veineux qui appartient à ces deux cavités. Telles sont la position courbée sous les rayons du soleil, les grandes fatigues musculaires; chez les femmes les états morbides et les excitations physiologiques répétées de l'appareil génital; la pratique misérable de l'onanisme très-répandue, quoique mise en oubli, dans l'un et l'autre sexe dans les campagnes. »

Refusant d'admettre l'influence de l'alimentation et d'un genre déterminé d'alimentation, M. Benvenisti n'a vu qu'une influence à noter de ce côté, celle de la crainte qu'éprouvent les malheureux paysans d'être privés d'aliments pour eux et leur famille. Ce n'est pas l'aliment altéré qui ferait du mal, c'est le désespoir causé par la perspective de la faim et des privations.

Que pouvait être la prophylactique d'après une pareille détermination de la nature et des causes de la pellagre? c< L'auteur, est-il dit dans le résumé, termine en proposant certaines mesures hygiéniques qui ne sont pas assez appréciées jusqu'ici dans les pays les plus affligés par la pellagre. Ce sont : l'usage des machines par lesquelles est diminuée la grande fatigue de l'épine dorsale et son exposition directe au soleil ; l'extension des améliorations et des dessèchements; la grande surveillance exercée sur le vice de la masturbation et sur les autres abus des organes sexuels. Ce sont toutes les mesures de prévoyance qui peuvent rassurer le villageois sur son sort : caisses d'épargne, associations mutuelles, crédit agricole, etc. »

On a vu les écrits de M. Benvenisti se présenter comme contenant des doctrines avec des faits à l'appui. Il n'y a rien à ajouter sur

les doctrines. Mais il est nécessaire de faire apprécier les faits, qui se réduisent-aux quarante-deux observations dont il a été question plus haut et qui sont presque toutes de simples nécropsies. D'abord ces quarante-deux observations n'appartiennent pas toutes à la pellagre : la trente-troisième est intitulée Mania vaga. L'auteur dit que c'était une pbthisique non pellagreuse, entrée furieuse dans les salles et qui y était restée comme imbécile. Les trente-quatrième et trente-cinquième sont intitulées : Delirium tremens potatorum. Dans quelques-unes la pellagre n'est diagnostiquée que sur le cadavre : telle est l'observation n° 39, relative à l'autopsie d'un cadavre dont la pancarte d'hôpital ne portait pas d'autres indications que ces mots: Manie bruyante (mania romorosa) ; « toutefois, dit M. Benvenisti, l'état des pieds et particulièrement du dos des mains mêla fît croire, et non légèrement, pellagreuse. Dans plusieurs cas l'auteur avoue qu'on n'est pas sûr que la pellagre ait existé. Voici presque intégralement un de ces faits pris parmi les plus détaillés. Il porte le n° 8 : « Il était, dit M. Benvenisti, intitulé dans la pancarte : Manie pellagreuse. Il ajoute : Sur elle je ne sus rien et ne pus rien examiner de son cadavre, si ce n'est la moelle épinière extraite déjà depuis quelques heures. » (Suit la description de la moelle.)

Voici encore une observation. Elle porte le n° 7 et est intitulée Manie pellagreuse violente : «Je ne puis, dit M. Benvenisti, rapporter de ce cas que la note suivante extraite du registrede l'École : «Œdème du cerveau et de la moelle épinière avec ramollissement de celle-ci correspondant aux dernières vertèbres dorsales .» Je ne suis plus en cas de dire si j'ai pris part à cette autopsie et si j'ai égaré ma note relative à ce cas. » Je dépasserais mon but en m'arrêtant pour mieux prouver que les faits font défaut absolument à la tentative, dans laquelle M. Benvenisti s'est engagé, pour donner une importance nouvelle à certaines vues systématiques. J'ai pu m'assurer, au reste, qu'àPadoue même, les idées qui viennent d'être exposées n'ont pas trouvé le crédit qui aurait pu en faire un danger.

La Société d'encouragement de la province de Padoue, ayant eu la pensée, en 1861, de faire distribuer des instructions populaires sur la pellagre, suivant l'exemple donné par le gouvernement italien dans les distributions gratuites de la brochure de Balardini sur l'hygiène du cultivateur, a fixé son choix sur un travail du Dr Goletti, qui commence par la déclaration suivante : « Les études les plus laborieuses et les plus nouvelles, les recherches les plus soigneuses, les conclusions les plus impartiales et les plus autorisées, s'accordent pour mettre désormais hors de question ; que les conditions immanquables (pour le dé- Rolssel. 2 2

veloppement de la pellagre) ne se rencontrent que dans cet te formule spéciale: L'exclusive, insuffisante et mauvaise alimentation denotre paysan. »

Et après avoir décrit la polenta, le docteur Goletti ajoute : ce Tel est V aliment exclusif des plus pauvres familles, et ce sont là précisément les plus maltraitées par la pellagre. Au contraire, ces cultivateurs plus aisés, qui ont la polenta pour aliment journalier, mais l'associent à des aliments de substances animales, au lait, aux bons fromages, au pain de froment et à un peu de vin, restent exempts de la pellagre ou n'en sont que légèrement atteints. »

Dans la prophylactique à laquelle la Société d'encouragement de la province de Padoue a donné son patronage, en 1861 on ne voit figurer (je n'aurais presque pas besoin de le dire) aucune des propositions de M. Benvenisti. Il n'y est question ni des machines pour obvier aux inconvénients de la position courbée dans le travail des champs, ni des mesures contre l'onanisme. On y trouve, en revanche, à l'un des premiers rangs, une proposition que je m'honore d'avoir produite et développée le premier, en 1845, celle d'appliquer au maïs destiné à l'alimentation dans les campagnes, le procédé de dessiccation ou de torréfaction en usage chez les Bourguignons. M. Goletti a consacré à cette mesure une note étendue dans laquelle j'ai vu avec une satisfaction légitime que cette idée, si tard prise en considération en Italie, y entre aujourd'hui dans la pratique. Il décrit les trois systèmes de calorifères employés jusqu'à ce moment par les Italiens pour dessécher le maïs , et semble donner la préférence à un fourneau construit en maçonnerie à sa partie inférieure et surmonté d'un grand cylindre enfer dans lequel on porte la chaleur à 38° degrés Réaumur. Ce système aurait déjà donné d'excellents résultats dans plusieurs grandes exploitations de la Polésine et de la province de Venise.

J'ai prévenu, en commençant ce chapitre, qu'il n'y faudrait pas chercher une histoire complète de la pellagre en Italie, mais seulement l'exposé des faits principaux et des travaux dont le renom ou l'actualité exigeaient une appréciation. L'origine et les progrès de la pellagre dans les vallées du Mugello; son histoire en Toscane depuis les belles éludes de Chiarugi; ses développements récents sur beaucoup de points de l'Italie centrale; la constante corrélation de ces développements avec des faits économiques qui ont donné à l'usage alimentaire du maïs, parmi les populations rurales, une importance plus grande, dans des conditions plus défavorables ; tous ces points fourniraient matière à une inléres-

santé élude dans laquelle on verrait incessamment et partout les faits anciens, dont j'ai résumé l'histoire il y a vingt ans, se répéter dans les faits nouveaux, et partout la pellagre marcher derrière le maïs, comme une sorte d'ombre fatale.

Je ne puis toutefois passer complètement sous silence, à cause de son importance, l'une des plus récentes de ces manifestations locales inattendues du fléau des campagnes italiennes.

Le Giornale Arcadico, de Rome (tome XXIV, nouv. série), publiait, en juillet 1861, un rapport fait à la société de médecine qui porte le nom de Conferenza medica di Roma, par le professeur Manassei , au nom d'une commission composée des docteurs Marchi, Gualandi, du professeur Maggiorani, présidents; et de M. Manassi, rapporteur. Cette commission avait été chargée d'aller vérifier l'existence de la pellagre à Palestrina, et dans les pays limitrophes, appartenant à la Comarca de Rome.

a Pendant l'année 1860, dit le docteur Manassei, un médecin exerçant dans la commune de Gastel San-Pietro , le docteur Ghatpuis, informait la Consulte de santé de l'existence d'un certain nombre de pellagreux dans le pays. Le professeur Ratti fit part de cette communication à la Conférence médicale de Rome. A cette occasion le docteur Marchi, précédemment médecin à Palestrina, annonça également qu'il avait vu dans cette dernière localité plusieurs cas qui s'étaient terminés par la mort. Ce fait ayant été vérifié par le rapporteur (Manassei), dans une rapide visite à Palestrina, pendant l'été de 1860, donna lieu à une discussion académique sur la question de la pellagre, et la Conférence nomma la commission actuelle pour qu'elle se rendît à Palestrina pour y rechercher : 1° si réellement le mal pellagreux existait clans ces contrées ; 2° les rapports de l'alimentation avec la maladie et les questions écologiques ; 3° les moyens à ajouter à ceux qui ont été proposés pour prévenir les progrès du mal. »

M. Manassei rapporte que la commission se rendit le 22 juin à Palestrina : a Elle y trouva, dit-il, le docteur Tuccimei, que le docteur Marchi avait invité au nom de la commission, afin qu'il donnât des renseignements sur les cas de pellagre qu'il observait lui-même dans la commune de Capranica, située à quelques milles de Palestrina, sur les pentes orientales et septentrionales desmonts Prênestins, et où le docteur Tuccimei exerce depuis seize ans la médecine. Cette invitation ne fut pas sans utilité, car ce dernier a offert à la Conférence, à cette occasion, son important travail sur la pellagre, composé précédemment. En outre, le docteur

Tuccimei présenta plusieurs paysans pellagreux de Capranica. Il faut dire, pour l'honneur de la vérité, que ce médecin s'est montré investigateur sagace etjsage; il est le premier qui ait découvert, il y a douze ans, la pellagre dans sa commune, et, en suivant son développement et sa multiplication, il a pu et su bien distinguer les rapports de cause à effet entre cette terrible maladie et l'alimentation avec le maïs. »

La commission visita avec les docteurs Acqua et Montaccini, de Palestrina, quatorze malades dans la partie de cette ville qui peut être considérée comme le faubourg de l'antique Préneste. Ces quatorze observations sont relatées succinctement dans le rapport. Elle s'assura qu'outre les territoires de Palestrina , de Castel San-Pietro et de Capranica, plusieurs localités' de la Province Maritime et de la Campagne de Rome, telles que Valmontone, Lugnano, et Rocca di Cave présentaient des pellagreux.

La description de la maladie tracée danslerapport est frappante. M. Manassei repousse, d'après les faits observés, les distinctions de la pellagre en pellagre herpétique ou érythémateuse, pellagre gastroentérique et pellagre nerveuse : « Les affections cutanées, gastroentériques et nerveuses, se sont toujours vues simultanément. D'après la relation des malades, ajoute-t-il, on a relevé que la maladie a commencé tantôt par les phénomènes gastro-entériques, tantôt par les nerveux, tantôt enfin par les cutanés, tantôt par tous ensemble ; avec cette circonstance cependant que la maladie progressant par la continuité d'action de la cause qui l'a produite, on constate que les phénomènes nerveux et cachectiques vont toujours prédominant davantage sur les cutanés. »

Dans la phénoménologie le rapporteur romain signale surtout : la saveur salée-amère (sapore salso-amaro) à la bouche, saveur qui, à Capranica, avait fait donner par le peuple à la maladie le nom de umor salso ; puis le pyrosis gastro-pharyngé, le vertige, la diminution de la vue, la tristesse. Jamais on n'a rencontré aucun mélange de symptômes scorbutiques.

Pour l'étiologie, la Commission se croit en mesure d'établir a que la pellagre qu'elle a étudiée est produite par Vusage exclusif ou à peu près exclusif du maïs. »

«En fait, on s'est assuré qu'on n'a, dans les localités en question, aucune connaissance de la maladie avant l'introduction du maïs, dont la culture s'est récemment étendue et popularisée aux environs de Capranica. » La Commission fait remarquer que dans les localités où on trouve les malades, le paysan a pris l'habitude de se nourrir

pendant l'hiver à peu près exclusivement de maïs, nourriture qui est remplacée par la petite provision de froment au moment des grands travaux de la campagne.

Les commissaires romains paraissaient disposés à attribuer la maladie à une altération des grains, au verderame, plutôt qu'à toute autre cause. Ils visitèrent les greniers des familles où se trouvaient les pellagreux. En général, « c'étaient des récipients de cannes tressées et roulées en manière de cylindres. Le maïs égrené en était retiré au fur et à mesure des besoins. Moulu et pétri, il était employé à faire de certains gâteaux appelés pizze, qu'on pétrit avec de l'eau et du sel et qui, cuits au four, forment une partie de l'année l'aliment presque exclusif des paysans pauvres; d'autres le consommaient cuit à l'eau avea du sel et sans passer par le four. » La population agricole pauvre de Gapranica ne buvait que de l'eau.

Le territoire de l'ancienne Préneste, à l'exception de la partie montueuse, est |sec, calcaire et fertile. La vigne y est cultivée; mais le cultivateur n'en profite pas pour son alimentation.

Autrefois on n'y connaissait que le blé ; peu à peu le maïs va empiétant. Dans certaines terres on cultive une année le froment, l'autre le maïs. On va jusqu'à rompre de bons pâturages et des prai ries pour y cultiver la nouvelle céréale. Les vallées où s'étend surtout celle-ci sont basses et sujettes aux brouillards. Le pays est cultivé tout entier par le système du colonage. Les colons sont très-pauvres : ils ont chaque année, pour leur part, du blé et du maïs ; ils vendent le blé, qui a plus de prix, pour payer leurs charges, et gardent le maïs pour nourrir leur famille.

En général, l'air est pur et vif, et, en dehors de l'alimentation avec le maïs, il n'y a aucune circonstance qui puisse expliquer l'origine et les développements de la nouvelle maladie qui n'a pas présenté encore des types d'une gravité comparable à ceux qu'on a observés dans le nord de l'Italie.

Ace document médical curieux, j'en ajouterai un autre, qui servira à montrer comment une population, adonnée depuis longtemps à l'usage alimentaire du maïs, et sans aucun inconvénient manifeste, se voit envahie par la pellagre, à la suite de diverses causes de débilitation, notamment de la privation du vin. Ce nouveau document est une lettre, adressée en 1862, au Dr Balardini, par le vice-recteur de l'Université de Modène, le professeur Vacca, sous le titre d'Observations sur la pellagre du pays de Massa-Carrara.

Le professeur modénais a tenu à inscrire en tête de son travail le nom de Balardini, parce qu'il voulait confesser hautement cette

conviction irréfragable qu'il venait de puiser dans l'étude directe des faits, à savoir que : « La cause éloignée, occasionnelle de la pellagre est vraiment connue, et démontrée de telle façon, que le traitement en rapport avec cette cause (la Cura causale) et la préservation peuvent être sûrement établis. » L'auteur tenait à constater qu'il n'était arrivé à ces convictions qu'après une longue résistance d'esprit et après avoir compté « au nombre des incrédules qui refusaient d'admettre que l'usage et l'abus du maïs dussent être regardés comme suffisant par eux seuls pour faire naître la maladie. »

« Originaire de Massa-Carrara, dit M. Vacca, et quoique depuis plusieurs lustres mon domicile soit à Modène, pendant la plus grande partie de l'année, je n'ai cependant jamais laissé passer une année sans retourner pendant quelques mois dans ma terre natale, où me rappellent les souvenirs d'enfance, les délices du climat et surtout les affections de famille et les relations d'amitié. Ces circonstances me mettaient à même d'avoir les renseignements médicaux les plus exacts sur la ville et sur la campagne. » M. Vacca avait remarqué que les cultivateurs de la plaine de Massa, contrairement à l'usage des paysans de la partie montagneuse du pays, qui mangent beaucoup de farine de châtaignes, ne se nourrissent pour ainsi dire, pendant le cours de l'année, d'autre chose que de maïs. Ce grain, mis en farine, est apprêté de deux manières, ou sous forme de polenta, ou en guise de pain, qui est appelé vulgairement marocco. Ce pain est grossièrement préparé, souvent mal cuit, brûlé en dehors, pâteux au dedans et si lourd, qu'une quantité égale à celle d'un pain de froment de 300 grammes pèse souvent jusqu'à 1 kilogramme et demi.

Ce pain est souvent consommé moisi et dans un tel état d'altération que les chiens eux-mêmes le refusent. La polenta n'est pas mieux préparée, ni meilleure que le marocco.

« Tels sont les seuls aliments habituels des neuf dixièmes des cultivateurs de la plaine de Massa: polenta et marocco pour le déjeuner; polenta et marocco à dîner ; au goûter et au souper les mêmes choses, dont ils consomment de grandes quantités tant à cause de la nature très-peu nutritive de ces substances, que de l'appétit vorace excité par les fatigues des champs. Aces substances ajoutez des oignons, de l'ail cru; quelques légumes secs ou verts, mal assaisonnés avec quelques gouttes d'huile d'olive. Ajoutez encore, à de rares intervalles, un peu de soupe et de pain de froment, et plus rarement un peu de salaisons grossières (morue, poissons salés) ; à peine Yodeur du bouilli ; enfin de la viande fraîche aux grandes fêtes ou en temps de

maladie. Vous aurez ainsi une idée de la cuisine et du régime alimentaire des habitants des campagnes de Massa. »

« Malgré tout cela, ajoute M. Vacca, et malgré cet énorme et continuel usage alimentaire du maïs que font ces paysans depuis près d'un siècle, la pellagre était une maladie inconnue défait, comme de nom, dans le territoire de Massa, quoiqu'elle y eût été cherchée et recherchée par les médecins du pays. »

M. Vacca, qui s'était occupé lui-même de cette question, avait examiné s'il ne se trouverait pas dans cette contrée d'autres conditions hygiéniques propres à expliquer l'immunité dont il s'agit 11 a constaté, dans cet examen, que le vêtement, Vhabitation, le genre de vie en général, des paysans de son pays, ne sont pas plus satisfaisants que leur alimentation. En examinant les conditions d'existence, M. Vacca put reconnaître aussi que la constitution de la propriété, qui est excessivement divisée, contribue beaucoup à la situation misérable des cultivateurs.

Comme effets de ces conditions d'existence déplorables, le Dr Vacca observait une Iliade de maux physiques, suivant son expression, parmi lesquels, seule, la pellagre ne figurait pas. Il était cependant devenu évident pour lui que, si elle eût été simplement un mal de misère, comme on l'a dit, elle aurait dû figurer au premier rang.

En admettant que la pellagre pût être attribuée à l'usage alimentaire du maïs, (.[comme Vont cru et affirmé tant d'observateurs, » fallaitil penser que dans la plaine de Massa, le climat permettant une parfaite maturation du grain, celui-ci ne s'altérait jamais et qu'il était, notamment, exempt du verderame, auquel Balardini a attribué plus spécialement la maladie? La plaine de Massa est dans le climat de l'olivier, et la maturation du maïs s'y fait mieux en effet que dans beaucoup d'autres pays à pellagre. Toutefois, en examinant de trèsprès, M. Vacca a vu que ces raisons n'étaient pas aussi bonnes en pratique qu'elles le lui avaient paru à priori. Il a trouvé que le maïs consommé par les paysans était ordinairement de basse qualité, mauvais, altéré et que le verderame n'y était pas rare.

Tel avait été le résultat des investigations du vice-recteur de l'Université de Modène, lorsque, se trouvant dans son pays, il y a six ou sept ans, pour les vacances accoutumées, il y apprit que l'on rencontrait des cas de pellagre dans des localités où précédemment on avait cherché inutilement cette maladie ; que ces cas ne provenaient pas du dehors ; enfin il a vu que d'année en année ils y devenaient plus graves et plus nombreux. Il a vérifié lui-même ces faits ; il les a suivis et s'est attaché à rechercher quels sont, dans les circonstances

extérieures, les changements qui ont coïncidé avec l'apparition de ce fait nouveau et son développement progressif.

Je regrette de ne pouvoir relater textuellement l'exposé des investigations qui ont amené M. Vacca à cette conclusion que le seul changement appréciable consiste en la suppression du vin dans le régime alimentaire des cultivateurs ; que cette suppression a été la conséquence des progrès ruineux de la maladie de la vigne, et que partout V apparition de la pellagre a été postérieure à ce changement, très-péniblement accepté par les cultivateurs.

Précédemment, d'après M. Vacca, les paysans de Massa faisaient exception dans les populations rurales de la [haute et moyenne Italie, par la quantité et la qualité du vin qui entrait dans leur régime ordinaire. Ces paysans disaient que le vin fort et généreux augmentait leur puissance de travail et leur faisait supporter beaucoup mieux la grossièreté de leurs aliments.

Dans l'examen détaillé des faits, M. Vacca est arrivé à la conviction que c'est en effet, dans la suppression du vin, qu'il faut chercher l'origine de la pellagre du pays de Massa. La privation du vin, infligée par force majeure à une population pauvre et laborieuse qui y était habituée, aurait, suivant lui, entraîné à sa suite un affaiblissement dans les organes digestifs et peut-être aussi dans le système nerveux. Les causes extérieures, productrices de la pellagre, impuissantes jusque-là, auraient dès lors agi avec une efficacité nouvelle et la pellagre aurait ainsi envahi des populations préservées jusqu'à ce moment.

J'ai pu m'assurer, dans mes relations les plus récentes avec les médecins italiens, que les observations si remarquables du Dr Vacca n'avaient pas trait à un fait isolé et que d'autres parties de l'Italie avaient été le théâtre d'un changement semblable depuis les progrès de la maladie de la vigne. Voici, à cet égard, les principaux passages d'une lettre que m'adressait, le 24 mars dernier, le Dr Carlo Brunetta, médecin de l'asile des femmes aliénées de Venise : « Pour répondre à votre désir d'avoir, par écrit, des notes exactes sur la marche de la pellagre dans le bas Frioul, mon pays natal, je vous ferai observer que, quoique l'usage de se nourrir avec la farine du blé turc ou zea-maïs, soit très-général, quotidien et très-ancien, les cas de pellagre, d'après mes souvenirs, avaient toujours été, dans ce pays, très-rares et je dirai même exceptionnels. C'est seulement depuis 1851, époque où apparut l'oïdium, inexorable fléau de nos vignobles, que la pellagre a commencé, comme d'un seul trait, à prendre pied dans ces campagnes, à s'y étendre de plus en plus,

d'année en année, jusqu'au point d'y être ce qu'elle est en ce moment, une endémie générale. Mais, à mon avis, les causes qui ont concouru à ce résultat sont nombreuses et peuvent se diviser en prédisposantes et occasionnelles. Les prédisposantes sont :

d° Le déplorable état économique et moral des paysans, conséquence nécessaire des événements politiques et des fléaux qui ont ruiné leur industrie rurale, tels que : 1° l'oïdium, qui leur a entièrement soustrait le produit de leurs vignes et par là lemeilleur élément tonique de leur pauvre régime alimentaire ; 2° la maladie des vers à soie, qui les a privés du seul revenu à l'aide duquel ces malheureux paysans pouvaient acquitter leurs charges et a ainsi achevé leur ruine.

Les causes occasionnelles sont : 1° L'alimentation générale avec la farine de maïs indigène de la plus mauvaise qualité, attendu que les colons sont forcés, pour payer la rente aux propriétaires, de vendre toute leur part du bon maïs qu'ils récoltent et qui est achetée par les habitants du haut pays (Alpigiani), gens avisés et industrieux qui, venant hiverner dans les villes et s'y livrant à diverses industries manuelles, savent gagner l'argent nécessaire pour se bien nourrir. 2° L'alimentation avec le maïs exotique, souvent tiré des bouches du Danube, parfois vieux de plusieurs années, toujours inférieur au maïs indigène et assez souvent détestable; mais qui, par son bas prix> est plus accessible à la bourse du pauvre colou.

« A propos de ce maïs étranger de mauvaise et parfois de très-mauvaise qualité, j'ai, pendant mes courtes excursions autommales, été témoin oculaire et auriculaire, des lamentations de ces malheureux colons qui sont obligés de s'en nourrir et qui, souvent pour arriver à le consommer, étaient forcés d'en mêler la farine avec une quantité égaie de farine indigène. Plusieurs fois, ayant goûté à ce mélange, j'ai trouvé qu'il était encore insipide et parfois laissant au palais un goût mauvais et amer, et jamais cette saveur douce de notre bon maïs. »

Mon dernier voyage en Italie m'a offert, d'autre part, l'occasion de constater, par des exemples dont l'énumération détaillée serait trop longue, cet autre fait intéressant : que des changements survenus dans les conditions économiques des populations qui se nourrissent de maïs , en augmentant la proportion du froment, de la viande et du vin qui entrent dans leur régime, ont coïncidé constamment avec une atténuation marquée de la pellagre. •

Tout le monde sait combien est riant et, en générai, salubre le pays de collines situé au nord de Milan, entre les lacs de Varese, deComo

etdeLecco. C'est un pays célèbre de villeggiature et aussi un pays classique de pellagreux. J'ai visité dix-huit localités sur des points différents de ce territoire : Bernaregio, Cornate, Carnate, du côté de l'Adda; Legnano, Busto-Arsizio, Gallarate, Gorla-Maggiore, Gorla- Minore, Cislago, Rescaldina, Saronno et Uboldo, sur les deux rives de l'Olona; enfin, dans la région intermédiaire, Monza, Barlassina, Mirabello, Camnago, Lentate et Meda. Sur aucun de ces points la pellagre n'est en progrès ; sur beaucoup elle semble décroître; sur quelques-uns, notamment aux environs de Legnano, de Busto-Arsizio et de Gallarate, elle n'est presque plus qu'un fait obscur et presque inaperçu. Je n'ai pu voir un seul pellagreux à Legnano, ni à Gallarate. J'en ai vu un à l'hôpital de Busto; un autre dans une Cascine de la banlieue de cette ville. Le Dr Pavesi en connaissait trois ou quatre autres, dispersés dans les champs lors de mon passage et que je n'ai pu rencontrer.

Ce résultat devait me surprendre dans le pays où, sur la fin du dernier siècle, Joseph II avait créé l'hôpital spécial qui a fourni à Strambio tant d'observations et où, d'après ces souvenirs, plusieurs médecins de Milan m'avaient annoncé que je trouverais un champ d'études fertile. Je l'ai parcouru (du 7 au 12 mai) au moment du sarclage des champs de maïs, entremêlés de haricots. Sur ma route le long de la voie ferrée de Milan à Varese, dans la vallée de l'Olona, je voyais des bandes d'hommes et de femmes, occupés à ce travail, au milieu duquel la tradition nous apprend que la pellagre fait souvent son éruption à la peau.

A quoi tient l'immunité de la plupart des travailleurs actuels sur ces rives de l'Olona, si cruellement décimées autrefois? Les médecins et les personnes éclairées du pays sont unanimes à l'expliquer par la révolution qui s'est opérée par suite de l'établissement denombreuses et importantes manufactures de coton, qui ont été la source d'immenses fortunes, ont créé beaucoup de travail et changé les conditions d'alimentation et de vie de presque toute la population des classes inférieures. Sans parler du travail dans les fabriques, l'introduction des petits métiers a procuré un supplément de salaires assez régulier à une foule de ménages qui n'avaient autrefois que le travail de la terre, dans des conditions que j'indiquerai bientôt et qui sont aussi dures que celles du servage. L'agriculture, au contact de l'industrie, a fait quelques progrès dont le plus important, dans ces terres généralement siliceuses, où le seigle a toujours prospéré, est l'abandon croissant de la culture, après le seigle et en récoltes dérobées, des variétés précoces de maïs qu'on appelle qua-

rantino etcinguantino. On sait les accusations sans cesse renouvelées des observateurs directs, contre ces variétés qui ne donnent, dans ces conditions, que des grains mal mûris et très-prompts à s'altérer. Le seigle est toujours la céréale dominante entre Legnano et Gallarate. En s'éloignant de Milan, on trouve d'abord, après Musocco, une zone de rizières. Après Rhô, à 15 ou 16 kilomètres de la capitale, les champs de seigle se multiplient de plus en plus, à cause de la nature du sol, formé d'alluvions siliceuses, qui manquent de calcaire et d'alumine. On ne voit presque pas de froment. Les cultures de maïs, entremêlé de haricots, sont plus restreintes que dans beaucoup d'autres cantons. Aussi le pays est-il loin de produire le maïs nécessaire à sa consommation et on en importe beaucoup qui provient de l'Italie méridionale ou de l'Egypte et est très-bon en général. Le docteur Tosi, de Busto, m'a fait voir et goûter le pan giallo (pain jaune, pain de maïs) généralement consommé par le peuple de ces localités industrieuses; il est fait avec 9/10 de farine de maïs et 1/10 de farine de seigle. C'est un pain un peu levé, d'un bel aspect et d'un bon goût.

Il n'en est pas de même, il est vrai, du pain que mange une partie des habitants des caséines, je veux dire de la portion la plus misérable du peuple, qui vit du travail de la terre dans les ténements que les fermiers des grands propriétaires lombards lui donnent en sous location. Je ferai connaître plus loin la condition déplorable de cette classe, qui a presque seule, aujourd'hui, dans le pays dont je parle, le privilège de la pellagre. Dans les caséines que j'ai visitées j'ai vu presque toujours le pan giallo fait avec le maïs seul. Ce pain est lourd, compacte, insipide, peu nourrissant. On en mange de grandes quantités et on le préfère à la. polenta, parce qu'on a pris la bonne habitude de faire des pains peu volumineux et plats, qui se cuisent mieux et sont meilleurs ainsi que le pan giallo de beaucoup d'autres contrées. Un adulte qui travaille a besoin, en général, pour apaiser sa faim, à ses trois repas principaux, d'un pain et demi, ce qui fait 3 livres par jour. On y ajoute quelques oignons crus, parfois une sardine, un peu de lard par intervalles.

A Gallarate les conditions sont à peu près les mômes. Si l'industrie y est moins active, le commerce y donne beaucoup de profits. Les anciens marchés de Gallarate ont pris une importance croissante, surtout dans les relations avec la Suisse et pour le commerce des bestiaux. Comme à Legnano et à Busto, le sol est très-divisé et on compte peu de ces grandes fermes (grandi affittanze) auxquelles est appliqué un système d'exploitation si préjudiciable aux colons. On

y cultive, dit-on, encore moins de maïs quarantaine après le seigle, que dans les environs de Legnano. Cette culture est de plus en plus remplacée par celle du maïs- four rage, ou du mil, ou autres plantes destinées à être récoltées en vert.

La partie haute de l'arrondissement de Gallarate, qui confine à l'arrondissement de Monza, diffère sensiblement de la vallée de l'Olona. C'est un pays presque exclusivement agricole; la population pauvre n'y trouve pas de ressources dans le travail industriel. Le sol y est moins divisé ; les grandes fermes, plus nombreuses. J'ai visité cette contrée, d'abord en me rendant de Milan à Saronno par l'ancienne route de Varèse. Après avoir quitté le rayon de la culture maraîchère, on arrive, sans traverser de rizières, dans une campagne, où dominent bientôt les champs de seigle, comme le long de la voie ferrée de Gallarate. Quoique le sol soit plus élevé, sa nature diffère peu, et il en est à peu près de même de sa culture.

J'étais à Saronno le 21 mai. Le travail de sarclage, fait en général par les femmes, était très-avancé. On récoltait des fourrages artificiels et on arrosait les lignes de haricots entremêlés au maïs. Je voyais des femmes armées de petites faucilles coupant du trèfle qu'elles ramassaient dans des hottes. Des tonneau^ d'eau, roulés à bras dans les champs, servaient à l'arrosement, qui se pratiquait à l'aide de vases en terre ou de petits chaudrons. Tout ce travail offrait les apparences de la petite culture.

Saronno est un chef-lieu de Mandement (canton) qui compte plus de 7,000 âmes, en réunissant à la population dti Borgo (bourg), celle des caséines de la banlieue. J'ai eu le plaisir de trouver dans cette localité, dans le docteur Angelo Guangiroli, un modèle de médecin de campagne, homme supérieur à sa position par son mérite, aimant autant ses nombreux malades qui ne payent pas, que le petit nombre qui paye ; aimé de tous, leur donnant tout son temps et ne paraissant ignorer que deux choses : l'impatience et la fatigue.

Le docteur Guangiroli a observé beaucoup de pellagreux, mais il n'a jamais eu le loisir défaire des relevés, ni d'écrire des notes. Il n'en a pas moins sur la pathologie, sur l'étiologie et sur la prophylactique de la maladie, des convictions qui sont le fruit d'une expérience de vingt-cinq ans et que j'ai eu la satisfaction de ne trouver en désaccord avec les miennes sur aucun point important.

J'ai mis à profit, depuis le matin jusqu'à nuit close, son inépuisable obligeance, visitant de cascine en cascine tous les pellagreux dont il connaissait la demeure, dans les populeuses communes de Saronno etd'Uboldo, où la maladie est encore généralement désignée

sous le nom vulgaire de mal ros (mal rosso), c'est-à-dire mal rouge. Le docteur Guangiroli croit avoir remarqué, chez certains pellagreux, une forme qu'il appelle enter ique, dont la prédominance entraîne une marche plus rapide etun pronosticplus grave, àla suite des diarrhées violentes qui en sont le trait principal. L'affaiblissement paralytique se prononce plus vite que dans les autres cas. Un homme d'Uboldo, qui était à sa deuxième ou tout au plus à sa troisième atteinte, m'a été montré comme exemple de cette forme. L'année dernière une diarrhée de plusieurs semaines l'abattit au point de le rendre impropre au travail. Cette année il a été pris encore plus fortement. Cette diarrhée est accompagnée de coliques très-violentes avec des besoins irrésistibles d'aller à la selle. Il y a souvent un peu de sang dans les selles. Les autres phénomènes principaux sont le balordone, des fourmillements dans les membres, des douleurs lombaires. La faiblesse des jambes est devenue telle que le malade garde presque toujours le lit depuis une quinzaine de jours. Les altérations aux mains sont moins marquées que l'année dernière ; il n'y a rien à la face.

M. Guangiroli a vu ces formes qu'il appelle entériques plus fréquentes certaines années, où, sous l'influence d'une mauvaise récolte, la misère avait été plus grande, et où la présence du verderame avait été notée plus fréquemment dans le maïs que consomment les habitants des caséines. Xlj attribue à l'habitude de cultiver le maïs précoce après les seigles, les plus mauvais effets sur la santé de ces malheureux. Celte habitude s'est conservée plus vivace que sur les bords de l'Olona, et le sol de cette partie de l'Altipiano, déjà moins fertile, y souffre davantage de l'abus des céréales consécutives. J'ai multiplié mes questions pour connaître les règles suivies dans les assolements; j'ai cru reconnaître que chacun abuse à sa façon, selon lesconvenances du moment, et que le seul fait général c'est de méconnaître les avantages de l'alternance dans les rotations des récoltes. Voici les rotations que je trouve le plus souvent indiquées dans mes notes, autour de Saronno :

[ re année. Seigle (assez souvent du maïs quaranlain après le seigle). N° 1 . < 2e année. Froment.

( 3e année. Maïs (ordinairement avec légumes).

/lre année. Seigle.

\ 2e année. Froment.

No 2. <(3e année. Ravetoni ou autres plantes sarclées; ou trèfle, semé dans

I le froment.

\4e année. Maïs.

3oO PELLAGRE. — HISTOIRE.

Yoici la nourriture des familles pellagreuses que j'ai visitées dans les caséines des environs de Saronno et d'Uboldo :

1° Le matin (au lever) du pain jaune (pan giallo);

2° A onze heures (al desinare) polenta ; par exception soupe avec des pâtes (lasagni e tagliatellï) de la plus basse qualité ;

3° Au goûter (l'été seulement) polenta ou pan giallo ;

4° Le soir, pan giallo et soupe à l'huile.

Quant à la viande fraîche, les malades m'ont dit qu'ils en mangeaientàNoëiet,au plus, trois ou quatre fois par an, aux grandes fêtes.

Dans toute cette partie de l'arrondissement de Gallarate, comme dans la Brianza, et dans l'arrondissement de Monza en général, les pellagreux ne m'ont jamais offert la saleté repoussante indiquée dans beaucoup de tableaux. En règle générale, leurs habitations sont assez bien tenues et salubres. Le linge était aussi, en général, assez blanc. La pire condition est celle qui résulte de l'accumulation nocturne des individus dans les pièces et les lits. J'ai vu souvent huit et jusqu'à dix personnes de tout âge, n'ayant pour dormir la nuit qu'une seule chambre avec trois grands lits.

Les suicides qui peuvent être attribués à la pellagre sont fort rares vers l'Olona. Ils sont plus communs dans l'Altipiano. M. Guangiroli estime que sur 26 communes ayant une population totale d'environ 50,000 âmes, et dont les faits, qui ont trait aux questions médicales, lui sont connus, on peut compter, en moyenne, deux suicides par an à la suite du délire pellagreux. On observe des cas de suspension, mais les plus fréquents sont ceux de submersion.

Le docteur Bifû, aliéniste distingué qui, pour certaines catégories de malades de l'asile qu'il dirige à Milan, a établi une succursale à l'entrée de la Brianza, a bien voulu me consacrer une journée pour visiter avec moi certaines localités de l'arrondissement de Monza et du mandement deBarlassina. Nous nous y sommes rendus le 24 mai par le chemin de fer de Milan à Como.

A Gamnago, village de 400 âmes, de la commune de Lentate-sul- Seveso, nous avons pu voir d'abord, par plusieurs exemples, combien de faits intéressants pour une histoire complète delà pellagre, restent inconnus même aux médecins des localités. En visitant une pellagreuse qui avait eu trois fortes atteintes successives, et que la débilité paralytique des membres inférieurs retenait dans son lit, je demandai s'il n'y avait pas d'autres pellagreux dans la famille. On me répondit négativement. Je remarquai cependant que le mari de la malade, homme de 40 ans et un oncle de celle-ci, âgé de 65 ans, avaient la peau du dos des mains desséchée, fen-

dillée et comme racornie par le feu. Ces deux hommes avaient eu la diarrhée; mais ils étaient habituellement constipés. Ils éprouvaient du feu à l'estomac (bruzor), surtout après avoir mangé de la polenta. Ils étaient sujets au balordone , lorsqu'ils allaient au soleil ; ils ne se plaignaient pas d'autre chose et ne se croyaient pas pellagreux.

J'ai vu partout dans les familles pellagreuses des faits semblables, dont il n'est tenu aucun compte. Nous ne nous étions pas arrêtés à Lentate, village plus populeux que Camnago et situé, comme ce dernier, dans une position riante et salubre, parce qu'on nous avait annoncé que nous ne trouverions aucun pellagreux. Toutefois à notre retour de Camnago, le bruit seul de notre passage et de l'objet de nos visites, avait suffi pour faire rassembler dans la cour de l'auberge où notre voiture était arrêtée, sept malheureux, qui se présentaient spontanément, comme pellagreux, dans l'espoir de quelques secours. L'histoire de ces malades et de tous ceux que je visitai à domicile dans les caséines, entre Lentate et Méda, n'était toujours que la triste répétition des mômes misères physiques, des mêmes privations, du même régime débilitant avec le maïs pour base. Je pus m'assurer encore de l'importance du laitage, comme moyen curatif et préservatif : ici, je voyais la pellagre disparaître d'une maison, du moment que l'épargne avait permis d'y introduire une vache pour les besoins domestiques ; ailleurs, au contraire, l'apparition ou le retour de la maladie avaient promptement suivi la perte de cette précieuse ressource. En général, dans le pays dont je parle, l'usage du lait va se répandant, et la plupart des cultivateurs des environs de Lentate peuvent aujourd'hui , m'assurait-on, manger régulièrement le soir une soupe de riz, avec du lait que les plus pauvres étendent avec plus ou moins d'eau. Je dois ajouter qu'aucun des pellagreux que j'ai interrogés n'était dans cette condition.

Dans les visites que j'ai faites à domicile, j'ai demandé presque partout à voir la provision de maïs des familles ; très-rarement il a pu être satisfait à ma demande, à cause de l'époque de l'année, car, en général, la provision annuelle touche à sa fin, J'ai vu à Méda le supplément de provision que les colons du marquis Brivio avaient reçu en avance sur leur prochaine récolte. C'était du grain d'assez basse qualité, mais je n'ai pu y découvrir la mu/fa (moisissure). 11 faut noter, à propos de la coutume très-répandue, qu'ont les pauvres colons, d'emprunter du maïs à leur propriétaire ou à son principal fermier (affîttabile), pour pouvoir attendre le moment

de la récolte du seigle, que le maïs ainsi prêté au printemps aux colons, est ce qui reste de plus mauvais dans les greniers du propriétaire ou du fermier ; tandis qu'il est de règle rigoureuse que le grain restitué l'automne suivantj par ces mêmes colons doit être pris dans la meilleure partie de la récolte.

Le docteur Bonomi, de Méda, qui nous avait accompagnés dans nos visites et qui connaît à fond un pays dans lequel il exerce honorablement depuis vingt-cinq ans, avait eu l'obligeance d'assembler chez lui une vingtaine de pellagreux à tous les degrés où le déplacement est possible. Une compte cependant dans sa populeuse commune que huit pellagreux avérés, c'est-à-dire qui reçoivent de la municipalité des secours à cause de la pellagre. L'examen de ces malades ramenait toujours les mêmes faits, les mêmes situations, les mêmes vicissitudes; on les jugera par un exemple :

Un colon, nommé Angiolo Pe]agalli, âgé de 44 ans, légèrement pellagreux et dont la femme est plus fortement atteinte, m'a rapporté qu'il tient en sous-fermage, avec sa famille composée de six personnes, un ténement foncier de 15 perches (moins d'un hectare et demi). Pour ce ténement il paye au fermier principal (affittabilè), pour la terre proprement dite, 4 sacs de froment par an (le sac fait 8 mesures ou staie), que l'année soit bonne ou mauvaise; pour les mûriers plantés dans le ténement, il donne le quart des cocons qu'il récolte; pour les deux chambres avec la petite étable pour une vache, qui est au-dessous, il paye 30 francs en argent. Enfin il est tenu de faire pour le compte du propriétaire ou du fermier, les journées de travail qui lui sont réclamées, jusqu'à concurrence de cent, au prix de 0f,50 ou de 0f,60, suivant le moment de l'année. Au moyen âge le serf attaché à la glèbe avait-il des conditions de vie plus dures que ce paysan libre de la Brianza? Je douterais de l'exactitude de ces détails, si je ne les avais écrits sous la dictée d'une victime de ce système réprouvé d'économie agricole.

Celui qui me faisait ce récit se plaignait de vertiges (giraments de cop), de pyrosis (bruzor) et de quelques autres malaises qu'il surmontait pour travailler. Les autres membres de la famille éprouvaient des accidents analogues à des degrés variables; la femme était atteinte d'une pellagre très-caractérisée. Le seul bien portant, était le fils aîné, âgé de 22 ans, qui travaillait comme menuisier, se nourrissant dehors, buvant du vin, mangeant de la viande et ne venant prendre part aux travaux de la terre qu'aux moments de grande presse.

Tous les malades que j'ai vus dans la clientèle du docteur Bonomi,

comme ceux que le docteur Bifiî, m'a présentés à Mirabello, où s'est terminée cette journée instructive, m'ont offert la môme spécialité de conditions d'existence correspondant à cette même spécialité pathologique, qui semble le privilège des malheureux habitants des caséines rurales du haut Milanais. Le reste de la population agricole échappe presque entièrement aujourd'hui à cette spécialité morbide, à cause de sa moindre misère, de la qualité meilleure de l'aliment dominant, qui est pour tous le maïs, de l'association de cet aliment avec le pain de froment, le riz, le vin, le lait.

J'ai parlé des caséines, sans définir ce mot. Ce sont de vastes constructions, qui vues au dehors et de loin, en imposent et font penser aux splendeurs de la grande culture. Si l'on pénètre dans la cour intérieure que ces constructions entourent comme dans un couvent, l'illusion cesse brusquement et l'on voit que rien, dans le personnel, le matériel, les dispositions des lieux, n'est en rapport avec les exigences d'une grande ferme. La cascine n'est qu'une sorte de grande ruche où chaque petit ménage de colon a sa triste alvéole, proportionnée à l'étendue du ténement que le principal fermier lui sous-loue à l'année.

Pour achever de faire comprendre ce que sont pour l'économie sociale, pour l'hygiène publique et pour la question spéciale de la pellagre, ces grandes fermes où j'ai trouvé réunis tous les défauts du morcellement, sans aucun des avantages de la grande propriété, je me bornerai à citer en exemple, la ferme la mieux tenue et le plus humainement gérée que j'aie rencontrée dans le haut Milanais, celle de Mirabello. Mirabello est une fraction de Lentate. C'était une propriété de la famille des comtes Verri. L'auteur des Notti romane, l'ami de Beccaria, y construisit dans un beau site, une riante demeure, où il venait se reposer: procul ab invidiâ, suivant l'inscription qu'il avait fait graver à l'entrée. C'est là que le docteur Biffî a placé la succursale de son établissement de Milan. A côté se trouve la grande cascine, où sont réunies les 35 familles de locataires ou colons (Piggionanti, Massari], Coloni) entre lesquelles le fermier (afflttabile) de Mirabello a distribué l'exploitation des terres. Ce fermier intelligent, qui est parvenu à s'enrichir sans trop écraser ceux qui cultivent, ne cultive par lui-même qu'une réserve dans laquelle il fait faire les journées qu'il a droit d'exiger de ses colons, moyennant un très-faible salaire, réglé à l'avance (0f,40 par journée). La propriété a mille perches d'étendue. La maladie des vers à soie lui a fait perdre un tiers de sa valeur. Elle vaut encore \ 30,000 fr. Le fermier paye au propriétaire qui habite Milan, Roussel. 2 3

une somme annuelle de 11,000 livres milanaises (7,000 francs), desquelles il faut déduire l'impôt qui s'élève, depuis l'organisation du nouveau royaume, à 1,500 francs. Le propriétaire milanais a donc un revenu d'environ 5,500 francs. Le fermier et lui sont liés par un bail de 15 ans.

Quelles sont maintenant les recettes du fermier? Celui-ci ne me les a pas fait connaître avec la précision qu'il a bien voulu mettre dans ses autres renseignements. J'ai appris cependant que les 35 familles de colons qui relèvent de lui, apportent annuellement 130 sacs (1) de froment et 70 sacs de seigle pour les terres en culture. On lui paye en argent les loyers des 35 logements, dont les prix varient entre 40 francs et 60 francs. Pour les récoltes de soie, on lui donne le quart des cocons. Il reçoit, en nature, de la plupart des colons, des œufs et de la volaille. Lorsqu'il a prêté à ceux-ci en avance pour leur nourriture du maïs, qui est en général de basse qualité, il reçoit en retour, ce qu'il y a de meilleur dans la récolte. Enfin les colons font, à son profit, un nombre considérable de journées, moyennant un salaire de 0f,40 par jour.

L'affittabile de Mirabello m'a avoué que les colons qui louent moins de 20 perches sont tous très-misérables. C'est là, à proprement parler, la classe des pellagreux. Tout leur travail se fait à bras. Les plus heureux ont une vache. Il faut 4 personnes dans le ménage pour suffire au travail d'un ténement de 20 perches. Il faut 40 perches pour une ferme susceptible d'être cultivée avec une paire de bœufs. Les colons qui sont dans cette dernière condition ont ordinairement un logement composé de 3 pièces et qui se paye de 50 à 60 francs par an. Ils sont en général un peu plus aisés que les précédents. Ils se nourrissent mieux. La pellagre est rare parmi eux. Je n'ai pas vu un seul pellagreux dans cette catégorie, dans les arrondissements de Gallarate et de Monza. En règle générale, tous ces colons ne gardent pas un grain de froment ni de seigle pour leur consommation. Ils vendent leur meilleur maïs et mangent ce qui est le moins vendable.

Dans ce voyage que j'ai fait en Italie au printemps de 1864, j'ai tenu à consacrer quelques jours à un homme auquel m'unissent depuis longues années une estime et une amitié réciproque, qui sont pour moi d'un grand prix, le docteur Balardini.

Lorsque j'arrivai à Brescia, la cura balnearia était en pleine activité à l'hôpital civil, et nulle part je n'avais trouvé un aussi grand

(i) Le sac contient 8 mesures, ou staie.

nombre de pellagreux réunis. De ces malades, quelques-uns venaient des plaines qui s'étendent au sud de la ville vers le cours del'Oglio; mais le plus grand nombre provenaient des pays montueux qui s'étendent au nord vers les Alpes, etài'est, jusqu'aulacdeGarda. J'ai visité, dans cette dernière direction, les communes qui m'ont été désignées comme le meilleur champ d'observations: Santa Eufemia; Calcinato, Cajonvico, Botticino-sera, Nuvolera, Nuvolento, Rezzato, Virle et Treponti.

J'ai examiné, chemin faisant, plus de quarante pellagreux et j'ai encore pu m'assurer là, comme partout, du peu d'exactitude des renseignements officiels concernant la statistique de la pellagre et aussi des différences très-considérables qui existent à cet égard, entre des localités rapprochées, et dans les mêmes localités, suivant les années.

La commune de Santa Eufemia, d'environ 2,300 âmes et que j'ai visitée avec le docteur Marinoni, homme instruit et zélé, comptait 30 pellagreux avérés et recevant des secours. Dans la commune de Botticino-sera, qui alla 1,200 âmes, on en comptait 12; mais ces chiffres ne représentent pas la réalité. A Galcinato on a compté jusqu'à 600 pellagreux dans une commune dont la population, il est vrai, approche de 4,000 âmes. Le docteur Angeli, de Virle, homme d'une instruction exceptionnelle et qui y a passé huit ans comme médecin de commune (medico condotto), en trouva 200 environ à son arrivée; mais bientôt après la maladie des vers à soie et la maladie de la vigne ayant jeté les populations dans une misère croissante, le nombre des pellagreux s'est accru d'une manière effrayante. Depuis cinq à six ans ce nombre a décru graduellement, et voici comment le docteur Angeli explique cette diminution : depuis que les mûriers et la vigne manquent davantage à cette population, elle est devenue de plus en plus industrieuse et industrielle. Le chemin de fer de Venise à Milan, qui la traverse, a offert des éléments nouveaux d'activité à beaucoup de bras. Les belles carrières que renferment les collines au pied desquelles sont assis Galcinato, Botticino et Virle, ont été l'objet d'une exploitation de plus en plus importante, et on compte, même à Cajonvico, beaucoup de cultivateurs et de colons qui sont devenus maçons et gagnent des journées de 2 francs et 2f,50 à l'aide desquelles ils vivent beaucoup mieux qu'avec le travail de la terre.

On peut dire d'une manière générale que la classe des mezzadri (métayers) et des bifolchi (travailleurs ruraux) qui, sur ce point extrême de la Lombardie, correspond, sous le rapport delà pellagre,

à celle des Coloni, Massari et Piggionanti du haut Milanais, n'est pas dans des condititions plus heureuses que celle-ci, ni sensiblement différentes pour l'alimentation. Le Mezzadro possède et fournit les animaux de travail ; il a quelques ressources : c'est un métayer comme son nom l'indique. Le Bifolco ne fournit que son travail comme VEstivandier du Lauraguais.

La polenta, dans toutes les communes que j'ai visitées, fait à peu près tout V aliment de cette partie pauvre de la population. D'après l'évaluation du docteur Angeli, tous les autres aliments accessoires réunis ensemble ne peuvent pas être évalués à plus d'un soixantième de la nourriture totale.

Le voyage auquel ont trait les notes qui précèdent a été dirigé, comme tous ceux que j'ai exécutés depuis 1847, vers les campagnes, véritable champ d'étude de la pellagre. J'ai revu, chemin faisant, les hôpitaux que j'avais visités autrefois : celui de Brescia m'a offert, comme je l'ai dit, dans les services des docteurs Rodolfi et Mancini, de nombreux éléments d'observation. A Venise, l'hôpital civil (San Giovanni) (e Paolo) dont tous les services sont remarquablement organisés, sous l'énergique et intelligente direction du docteur Nardo, ne reçoit d'ordinaire que fort peu de pellagreux et je n'en ai rencontré qu'un seul, venu de Torre di Mosto, près de San Donat di Piave, pour se faire soigner d'une affection thoracique dans le service du docteur Namias.

Les cliniques de Pavie que j'ai parcourues accompagné par le docteur Guiseppe Guangiroli, chef de clinique, ne m'ont offert que 3 pellagreux. La basse Lombardie, pays de rizières, qui alimente ces cliniques, fournit toujours peu de pellagreux. Un fait cependant mérite d'être rappelé : l'infirmière de la salle B, du service du professeur Scottini, nous avait désigné comme pellagreuse une malade nommée Isabelle Crosti , dont le cartillo (pancarte) portait ces mots : paraplégie, accidents probablement alcooliques. La nature pellagreuse de ces accidents avait été admise, puis abandonnée. C'était une femme de 56 ans, robuste, mariée, née à Abbiate Grasso, mais ayant longtemps habité la ville comme cuisinière ; elle était entrée quatre mois auparavant à l'hôpital, paralysée, délirante et réputée pellagreuse; elle était restée un certain temps avec du désordre dans les idées (fanatîcà), du tremblement dans les membres supérieurs et les lèvres ; la paralysie avait persisté aux membresinférieurs et durait encore. On a su que cette femme était très-adonnée à l'eau-de-vie qu'elle buvait en cachette.

J'ai recherché à Pavie un jeune et brillant professeur, le Dr Man-

tegazza, que Ton m'avait représenté comme un puissant adversaire àuzéisme, contre lequel il aurait rapporté de ses voyages dans l'Amérique du Sud, des arguments nouveaux. N'ayant jamais eu d'autre but que d'apprendre, j'attachais beaucoup de prix à m'entretenir avec lui. J'ai appris de lui qu'il n'a jamais rencontré la pellagre parmi les populations zéophages d'Amérique, dont il a étudié et décrit les maladies. Je puis ajouter que ni sa conversation, ni ses intéressants écrits ne m'ont offert une objection contre les données écologiques soutenues dans cet ouvrage.

A l'Hôpital Majeur de Milan, d'où sont sorties tant de productions remarquables sur la pellagre, j'ai eu le regret de voir ce sujet d'études tombé dans le délaissement , en même temps que la célèbre hospitalité annuelle et le bienfait de la cura balnearia étaient refusés aux pellagreux avec une sévérité plus rigoureuse que jamais.

Le 21 mai, je prenais des renseignements à la municipalité d'Uboldo, en compagnie du Dr Angelo Guangiroli, de Saronno. Le secrétaire nous communiqua une circulaire transmise de Milan pour être affichée dans toutes les communes rurales. Je transcris littéralement l'article principal : « Les pellagreux qui seraient envoyés de leur communeà V Hôpital Majeur (de Milan) pour cet objet (la cura balnearia) seraient repoussés (sarebbero respinti). »

Au bas de cette pièce était le nom du directeur de l'hôpital, qui agissait en vertu d'un décret du 6 octobre 1861, et à cause de la trop grande affluence des malades (stante la soverchia affluenza dei malatti non puô aver luogo la cura balnearia per i pellagrosi). »

Peu de jours après, le Dr Verga, directeur de l'Hôpital Majeur, m'expliquait les motifs d'une exclusion que je déplorais vivement devant lui. Ces motifs étaient tirés à la fois de la situation financière d'un établissement dont la splendeur apparente surprend tous ceux qui le visitent et aussi de Y abus que font, dit-on, les municipalités rurales, en envoyant chaque année une partie de leur population la plus misérable , se refaire des forces aux dépens du budget du Grand Hôpital.

A côté de ce fait regrettable, il faut bien encore ajouter, qu'au milieu de l'espèce de relâchement de l'esprit scientifique que j'ai constaté, cette année, dans les villes de la haute Italie, sous l'influence des préoccupations nationales, la question delà pellagre m'a paru l'objet d'un abandon, sinon d'un dédain plus grand que jamais. La pellagre, on le conçoit, de reste, ne donne jamais lieu à aucune clientèle profitable : elle ne frappe que des victimes misérables,

très-souvent d'un aspect repoussant, qu'il faut visiter dans d'horribles demeures, lorsqu'elles ne sont pas amenées dans les hôpitaux. On comprend ainsi comment en Italie, malgré sa fréquence et la longue durée de ses ravages, cette maladie provoque toujours plus de travaux théoriques que d'observations directes et pratiques. J'avais vu précédemment, dans plusieurs villes autour desquelles ce mal de misère règne endémiquement, des praticiens en vogue, qui ne la connaissaient guère de plus près que les médecins de Londres et de Paris. Dans des salles d'hôpitaux, en présence des cas graves qu'il faut bien y admettre, j'avais vu des cliniciens distingués passer en détournant la tête, et s'excusant sur la monotonie des phénomènes et sur l'insuccès des traitements. Aujourd'hui le dédain ou, si l'on veut, la fatigue que causent les pellagreux, m'a paru avoir atteint ses dernières limites : on prend des mesures pour les écarter des villes et on les condamne à rester chez eux. — C'est chez eux aussi, comme on l'a vu, que je suis allé les visiter, pour la quatrième fois, et c'est là qu'en tout temps, celui qui n'a ni dédain, ni fatigue doit aller les étudier. C'est là qu'il observera le mieux les phases du mal les moins connues. C'est là que ces malheureux seront le plus efficacement secourus. C'est là enfin, seulement, que la racine du mal pourra être extirpée.

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