‹ Traité de la pellagre et des pseudo-pellagresChapitre 44 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Étude pathologique de la pellagre des aliénés d'après les écrits des aliénistes qu ont traité cette question. — Examen critique des propositions et des doctrines successivement émises sur ce sujet. — Conclusions.

On vient de voir, dans l'historique de la question et l'analyse des faits, que la pellagre des aliénés se réduit à un être de raison, créé paruneinterprétationarbitraire de certains cas d'aliénation mentale, dans lesquels sont survenus, à certains moments, des accidents diarrhéiques et surtout des altérations cutanées diverses. Le manque de réalité de cette création, présentée d'abord comme une variété ou une sous-espèce et ensuite comme étant la pellagre elle-même, a paru déjà dans le langage des partisans de M. Billod, et, notamment, dans cette déclaration : « que la pellagre est un symptôme et qu'elle n'est pas une maladie. »

Il était réservé à M. Billod de porter, de ses mains, les derniers coups à ses conceptions de 1855. Le livre récemment publié (1) sous le titre de Traité de la pellagre, nous le montre en effet, résumant ses doctrines, après dix ans d'efforts et de discussions pénibles, dans cette proposition générale « qu'il n'existe pas de maladie comprenant sous son chef les trois ordres d'accidents cutanés, digestifs et nerveux, qu'on lui a assignés pour symptômes, et que l'état qu'impliquent ces trois ordres d'accidents ne répond pas à la notion de maladie. )>

Il reste à faire voir par quel chemin la prétendue entité découverte à Sainte-Gemmes a abouti ainsi à une négation, dans laquelle elle devait s'anéantir, malgré les efforts de son auteur.

L'absence complète, dans les observations publiées par les aliénistes français, des caractères nosologiques indispensables pourconstituer ce type de maladie, qui s'offrait d'abord comme une variété, une sous-espèce, un diminutif, et enfin comme la pellagre elle-même, me paraît assez prouvée dans le chapitre précédent. Si l'on en voulait

(1) Billod, Traité de la pellagre, etc., in-8. 1865.

une démonstration , que j'ai crue surabondante , il n'yaurait qu'à parcourir la plume en main, comme je l'ai fait, la série entière de ces observations qui ont leur complément dans le récent ouvrage de M. Billod. Partout le fait le plus général qui se découvre, est l'absence du groupe entier des phénomènes nerveux , que j'ai appelés toxiques, et dans lesquels Strambio avait placé la partie la plus essentielle de la séméiologie de la pellagre. Ce n'est pas, que dans les écrits sur la pellagre des aliénés, il ne soit pas aussi souvent question que dans ceux de Strambio, des « symptômes généraux, » des troubles de « V appareil innervateur ; » mais, si l'on cherche dans les histoires particulières, on ne trouve plus comme symptômes généraux que l'affaiblissement plus ou moins cachectique, avec ou sans diarrhée ; pour symptômes nerveux, on n'a presque jamais autre chose que la folie ou la démence des sujets.

Tandis que toute une série principale de phénomènes vraiment pellagreux manque ainsi, on voit rapporter à la pellagre non-seulement toutes les formes de l'aliénation, mais toutes les maladies du système nerveux qui peuvent se rencontrer avec elle, l'ataxie locomotrice, la catalepsie, et jusqu'à l'épilepsie. La sixième des propositions qui exprimaient, en 1862, les doctrines de M. Billod, avait pour objet cette dernière question. L'auteur se demandait : « Si, de même qu'il existe une folie et une paralysie pellagreuses , il y a une épilepsie consécutive à la pellagre. » L'examen des faits ne décidant pas la question, il laissait les esprits en suspens entre plusieurs hypothèses et semblait se laisser séduire par celle de l'antériorité de l'épilepsie, «car, dit-il, dans ce cas, il semblerait résulter que cette affection prédispose à la pellagre, de même que l'aliénation mentale; dans l'hypothèse contraire, il en ressortirait cet autre fait, que l'épilepsie, de même que la folie et la paralysie, peut constituer une des complications de la pellagre. »

Le manque d'une notion exacte de la pellagre, qui paraît avoir été le point de départ des erreurs discutées dans cette Seconde Partie de ce Traité, n'a pas permis à M. Billod de remarquer un fait qui est constant : je veux dire la progression différente, ou même, en des termes plus vrais, le processus inverse des accidents se rapportant au système nerveux, chez les vrais pellagreux et chez les pseudopellagreux des asiles d'aliénés : chez les premiers , on trouve comme série constante l'hébétude, la tristesse, les vertiges ; puis les spasmes, le pyrosis, la rachialgie, la lypémanie, interrompue parfois par des explosions de manie aiguë, puis enfin la démence et

l'affaiblissement paralytique ; à Sainte-Gemmes, la série est renversée : la folie sert toujours de prodrome ; la démence, l'affaiblissement plus ou moins marqué, diverses formes de paralysie, s'offrent aussi toujours au début, lorsqu'elles ne précèdent pas depuis longtemps. C'est sur ce fond que se détachent les autres phénomènes, toujours sans ordre et sans règle, lorsque, pour la plupart, ils ne font pas défaut.

Il est peu surprenant que, n'observant pas d'autres faits que ceux qui se rencontrent dans nos asiles, M. Billod n'ait pas été plus disposé que M. Landouzy à admettre de la régularité et une coordination dans les phénomènes pellagreux; à tenir compte de l'ordre d'apparition et de succession des accidents qui s'offraient à lui. Au milieu des données très-contradictoires qui se succèdent dans ses publications, sa doctrine a consisté : à admettre en principe, avec M. Landouzy, une triade peilagreuse, sauf à ne pas exiger ensuite qu'elle se réalise dans les faits particuliers; à soutenir, surtout, « que les symptômes cutanés sont seuls susceptibles d'exacerbation périodique et régulière. » — « Après leur disparition, disait M. Billod, quatre choses peuvent survenir, à savoir : ou bien ils ne reparaissent pas au printemps suivant, ou bien ils reparaissent avec les mêmes caractères; ou bien ils reparaissent avec quelques caractères de plus; ou bien, enfin, il n'en reparaît qu'une partie. » Toutes ces combinaisons figurent comme étant sans ordre fixe et sans lois connues; et, de môme qu'ils sont sans lien entre eux, les prétendus phénomènes pellagreux (mêm e les « symptômes cutanés, » les plus importants entre tous) , se produisent sans exercer aucune influence sur la marche et le pronostic des maladies mentales dans le cours desquelles on les voit survenir.

M. Billod a fini par ne plus voir qu'une dyspepsie, dans les phénomènes qui représentaient à ses yeux, les accidents digestifs pellagreux. « Il ne saurait être douteux, dit-il, qu'ils n'embrassent dans leur ensemble tous les troubles de la digestion, dont on a fait, dans ces derniers temps, une unité pathologique sous le nom de dyspepsie, avec prédominance de diarrhée. » Il dit plus loin : que «c'est avec raison que M. Beau a pu dire que la plupart des pellagreux étaient dyspeptiques, » et il ajoute encore : «C'est ainsi que l'on observe, tour à tour, cette boulimie, cette dépravation de l'appétit qui porle les malades à rechercher les substances les plus indigestes (pica, malacia), le pyrosis, cette soif, ces alternatives de constipa tion et d'une diarrhée ordinairement séreuse, ces flatuosilés, ces éructations, cette saveur salée, acide ou amère, ce ptyalisme, cette

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disposition aux aphthes, cette fétidité de l'haleine, ces vomissements, cette lenteur des digestions, ces douleurs variables entre les tiraillements de l'estomac et la gastro-entéralgie proprement dite; tous ces accidents enfin propres aux diverses formes de la dyspepsie; il n'est pas jusqu'à la langue dont les caractères ne soient ceux que l'on rencontre dans les diverses formes de dyspepsie. »

Il est facile à ceux qui auront pris la peine de méditer sur lasymptomatologiede la pellagre, de reconnaître que, dans ce riche tableau, tout n'est pas pellagreux, et surtout que les phénomènes dont les noms ont coutume de figurer dans les vraies histoires de pellagre, la boulimie, le pyrosis, la diarrhée, le ptyalisme, s'y montrent avec des caractères et clans des conditions qu'on peut dire spéciales, et qui manquent chez les pseudo-pellagreuxdes asiles d'aliénés. Il faut bien noter, au reste, que les observations publiées par M. Billod présentent fort rarement les traits du tableau qui vient d'être emprunté à MM. Beau et Nonat. La boulimie , le pyrosis, ne sont jamais décrits, et sont rarement mentionnés; il en est de même du ptyalis?ne, dont nous avons cité, dans le chapitre précédent, une description qui écarte l'idée du ptyalisme pellagreux. Enfin, la diarrhée, dite pellagreuse, des aliénés s'offre, dans les observations, sous toutes les formes connues et ces formes se produisent indifféremment à toutes les périodes, de même que Vérythème spécial des aliénés pellagreux, présente le tableau de presque toutes les dermatoses, depuis l'érythème jusqu'à l'ichthyose, y compris les psoriasis et les maladies parasitaires.

On a pu remarqver qu'après la présentation à l'Académie de médecine des trois aliénés de Sainte-Gemmes, dont la prétendue pellagre se réduisit, à l'examen, à trois cas de teigne tonsurante, M. B.llod s'était contenté d'abandonner les faits de l'asile d'Auxerre sur lesquels il avait appuyé son diagnostic, sans toutefois renier formellement ce diagnostic. Depuis cette époque, peu satisfait sans doute des réticences, il a cherché un expédient dans des formules assez élastiques pour contenir la teigne tonsurante eile-même dans son érythème spécial. Il a d'abord déclaré que s'il considérait les érythèmes de ses malades comme de nalure pellagreuse, c'est parce qu'il les voyait ordinairement, comme dans toutes les pellagres, liés à une disposition générale plus ou moins cachectique; et comme ce n'était pas encore assez d'admettre tous les érythèmes cachectiques dans l'érythème pellagreux, il a voulu faire accepter en principece qui avait paru si monstrueux en fait, à savoir : la nature pellagreuse du psoriasis et de la teigne tonsurante. On ht, en effet, dans le 13e paragra-

phe des conclusions présentées le 27 octobre 4862,, à l'Académie des sciences, la proposition suivante : « Des expériences récentes tendent à prouver que l'herpès circinné, comme le psoriasis, semblent se lier à la même cachexie. » (Le mot cachexie était mis ici à la place de celui de pellagre des aliénés.)

Sur les questions de la nature et des causes, il est très-difficile de saisir, dans les écrits qui nous occupent, une manière de voir fixe et clairement arrêtée. Parfois ces questions de nature sont écartées non sans quelque dédain. Dans une réplique embarrassée à M. Bazin (1) au sujet des teignes tonsurantes, M.Billod, cherchant à s'autoriser du nom de M. Gibert (qui pourtant s'élait refusé à reconnaître ses érylhèmes pellagreux), s'exprimait en ces termes : « Comme, de l'aveu de tous, l'éryihème pellagreux est le plus ordinairement, pour ne pas dire toujours, le résultat de l'insolation, il s'ensuit que nous ne différons, ce savant médecin (M. Giberl)et moi, que sur la question de nature, et j'ai lieu d'espérer que, sous ce rapport même, nous ne tarderons pas à nous entendre complètement. » 11 y avait, en effet, deux moyens de s'entendre sur cette question de la nature pathologique des faits : le premier, que M. Gibert admît la nature pellagreuse des simples ér y thèmes solaires qu'il avait cru apercevoir à l'Académie ; le meilleur, que M. Billod, reconnaissant l'évidence, c'est-à-dire la teigne tonsurante, avec M. Bazin, eût amené M. Gilbert à l'opinion de ce dernier.

En général, lorsqu'il se trouve en face de ces questions de nature et de causes, M. Billod s'empresse d'en voiler à ses propres yeux les difficultés à l'aide d'une de ces expressions dont M. Landouzy avait aussi la ressource. 11 invoque une cachexie spéciale, et aussitôt tout ce qu'il observe lui paraît expliqué. Si l'on cherche une notion médicale saisissable sous ce terme, on y aperçoit tantôt une disposition générale yun état d'origine inconnue, une sorte de diathèse; mais dès que l'énoncé du fait se précise un peu plus, on voit reparaître, à titre de cause, l'action dépressive de la folie et particulièrement du délire lypémaniaque sur l'organisme. Au reste, ces notions, pour être vagues, ne laissent pas de susciter des contradictions perpétuellement renaissantes. Ce nom même de pellagre propre aux aliénés amène sans cesse M. Billod à placer l'origine de cette affection dans l'aliénation et dans le système nerveux. Une certaine prudence l'empêche ensuite d'aller plus loin. » Quand il s'agit, dit-il à M. le docteur Hillairet, d'un point de la science aussi important que celui que j'ai voulu établir et qui tend à démontrer l'influence du système ner- (1) Union médicale > n° du 7 ociobre 188i.

veux sur le développement d'une affection dont l'étiologie et la pathogénie sont si obscures, on ne saurait pousser trop loin la circonspection. »

La circonspection de M. Billod n'est pas telle cependant qu'il ne lui arrive, en maints endroits, d'affirmer que les conditions dans lesquelles la pellagre se produit à Sainte-Gemmes, ne différent en rien de celles des villages et des pays environnants qui en sont absolument indemnes, a si ce n'est, ajoute-t-il, dans cette condition préalable, pour ainsi dire, d'être aliéné et principalement lypémaniaque depuis plus ou moins longtemps.» — «Je demande, disaitil encore, en quoi les conditions lypémaniaques auxquelles les aliénés sent soumis dans l'asile diffèrent, si ce n'est dans cette condition d'être aliénés, de celles des employés qui vivent sous le même toit, respirent le même air, mangent le même pain, sont exposés aux mêmes influences, et qui, cependant, ne sont jamais atteints par la pellagre, » Il y avait là sans doute les premiers linéaments d'une théorie séduisante fondée sur une action spéciale de la folie et particulièrement du délire triste, sur le développement de la pellagre ou d'une cachexie propre aux aliénés dont la pellagre serait l'expression. Mais cette hardie conception échouait aussitôt contre un puissant argument : comment admettre, en effet, que ledélire soit, par lui-même, la cause d'une maladie qu'on n'a jamais aperçue dans aucun asile d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne, etc. , que M. Billod a cherchée avec si peu de succès en Italie, et dont les indices, en France même, n'avaient pu être aperçus en 1862, d'après les aveux de M. Billod, que dans vingt-un asiles, dans la plupart desquels ils ont cessé de se montrer depuis? Fallait-il, contre une telle objection, prétendre que la folie avait une nature particulière à Sainte-Gemmes et dans quelques autres établissements? A moins de recourir à de pareilles hypothèses, il fallait que leur auteur s'arrêtât dans sespremières tendances et ne prétendît pas à attribuer au délire d'autre rôle que celui de cause prédisposante. Danscette direction d'idées, la pellagre et la cachexie spéciale auraient été le résultat d'un ensemble de causes, parmi lesquelles se trouvait la mauvaise alimentation.

Mais cette nouvelle hypothèse venait soulever des protestations plus violentes encore. On en a eu pour exemple l'accueil fait à la prétention de M. Landouzy : d'avoir tranché le nœud gordien, et découvert le secret de la pellagre de certains asiles dans la mauvaise nourriture des aliénés.

Ainsi, dans les efforts pour trouver une théorie à la pellagre des

aliénés, tout ce qu'on voit sortir des ténèbres, tombe aussitôt dans les contradictions.

Le lecteur jugera si M. Billod a finalement échappé à ce double écueil, en donnant, en 1865, la définition suivante : « La pellagre est une affection exclusivement caractérisée par des èrythèmes survenant le plus ordinairement au printemps, sous l'influence de l'insolation, limités aux parties frappées directement par les rayons solaires, s' 'accompagnant fréquemment de désordres variés du tube digestif et du système nerveux, avec lesquels ils peuvent alterner et presque toujours liés, comme ces derniers, à un état général de nature cachectique.

« D'après cette définition, continue l'auteur, la pellagre serait une affection toute locale, bien qu'ordinairement liée à un état général, dont le caractère essentiel consisterait dans l'altération de la peau et vis-à-vis de laquelle les désordres du tube digestif et du système nerveux, au lieu de constituer avec elle des symptômes d'une maladie générale, joueraient le rôle de complication. »

Si une maladie k laquelle s'appliquerait une définition semblable pouvait être admise, à titre de réalité, dans la nosologie, les termes seuls de la définition prouveraient mieux que les détails réunis dans ces deux derniers chapitres, que le jugement rendu par le comité consultatif d'hygiène publique et le jugement plus récent formulé en ces termes devant l'Académie des sciences : « que la maladie nommée pellagre des aliénés, n'a pas de rapports avec la pellagre endémique, •» ne sont que la rigoureuse expression des faits.

Ne dépasserais-je pas le but en discutant plus à fond cette question introduite dans la science sous le nom de Variété de pellagre propre auxaliénés? J'espèreavoir démontré l'insignifianceabsolue d'un grand nombre de faits invoqués, les erreurs flagrantes dans beaucoup d'autres, les désaccords fréquents entre les faits et les théories; enfin, le peu de cohérence et les contradictions de celles-ci. Il n'y a rien d'utile à ajouter pour faire comprendre comment toutes ces erreurs dans les faits et la doctrine ont conduit M. Billod à « nier que la pellagre existe. » On voit assez qu'en effet il n'existe pas plus une pellagre des aliénés qu'il n'existe une pellagre sporadique de Beinis, et que c'est par là surtout que ces deux entités imaginaires se séparent de la pellagre endémique.

Le rapport de la commission, qui a eu naguère M. Rayer pour organe, en se bornant à affirmer que la maladie décrite chez les aliénés, « n'a pas de rapports avec celle qui, sous forme endémique, ravage plusieurs contrées, paraît avoir laissé à M. Billod des illusions que rien ne nous oblige à combattre. Oubliant un moment qu'il a

soutenu longtemps avec énergie Yidentité des deux maladies, et qu'il a fini par les nier l'une et l'autre, M. Billod dit dans son nouveau livre, « qu'en proclamant dans son rapport le principe de la distinction admise par elle entre les deux types de pellagre dont il s'agit , la commission de l'Académie des sciences a dépassé ses espérances, « car, ajoute-t-il , il serait plus intéressant pour nous, tout le monde en conviendra, d'avoir, comme la commission veut bien nous en attribuer l'honneur, découvert une maladie nouvelle et autre que la pellagre, que d'avoir signalé l'existence de cette dernière dans des conditions où elle avait été jusqu'alors inconnue. »

Avec un accent non moins convaincu, M. Billod déclare encore : que sa doctrine sur la nature de la pellagre « si contraire qu'elle semble à des idées séculairement admises, lui paraît expliquer naturellement tous les doutes et toutes les divergences. » 11 ajoute : ce qu'à la juger par certains signes, cette doctrine est en rapport avec la tendance actuelle des esprits, » et parmi ces signes des temps, il n'hésite pas à mentionner le rapport de M. le professeur Tardieu au conseil d'hygiène, comme le document s oh cette disposition des esprits se révèle le plus véritablement. » Le lecteur qui se souvient de la conclusion de ce rapport citée à la fin du précédent chapitre, ne peut certes que s'émerveiller de voir M. Billod, loin d'y trouver à reprendre, y reconnaître au contraire « une opinion on ne peut plus juste et à laquelle il ne manquait, pour être l'expression complète de la vérité et pour fournir toute la solution du problème, que d'être généralisée et appliquée à toutes les pellagres. »

En énumérant de celte façon les succès de ce qu'il appelle sa cause, M. Billod ne se contente pas de dire « qu'il ne connaît plus désormais aucun opposant à sa proposition, aujourd'hui résolue par l'affirmative, sur l'aliénation considérée comme ayant constitué une prédisposition à la pellagre. » Il affirme, en outre, à plusieurs reprises, qu'on en a fini avec Y hypothèse du maïs, et, comme pour ne pas usurper tout l'honneur d'un si grand résultat, il publie, à la suite des observations particulières qui terminent son livre, le Rapport delà commission du congrès de Milan, antérieur d'un an, comme le lecteur le sait, à la publication du principal ouvrage de M. Balardini et de mon premier ouvrage, et antérieur de douze ans à l'ouvrage, couronné à Milan, de MM. Lussana et Frua.

Enfin, M. Billod termine son livre en publiant le texte de son défi scientifique; il ajoute, en note, que ce défi, publié dans les principaux journaux de médecine , n'a été relevé par personne.

Je n'aurais aucune observation à faire à cet égard, si, dans une autre partie de son livre (p. 41), en se prévalant encore de ce défi non relevéy Fauteur n'avait ajouté : « Je fais remarquer que MM. Rousset et Costallat, en ne le relevant pas, pour la première question proposée, ont fait en quelque sorte défection à la cause du maïs. » Si l'honorable médecin de Sainte-Gemmes, daigne accorder à ce travail l'attention que j'ai coutume de donnera ses écrits, et s'il vient à lire ces lignes, qu'il me permette de lui assurer que, dans la question qui nous divise si complètement, je n'ai jamais cru servir qu'une cause : celle de l'observation patiente des faits, avec une soumission absolue aux leçons qu'ils ne manquent pas de donner. La cause du maïs n'a jamais existé pour moi. Lorsque j'ai reconnu, par l'étude, le rôle dominant du maïs dans l'étiologie, j'ai accepté un enseignement contraire aux suggestions de mon amour-propre et j'ai abandonné des nouveautés que je croyais, moi aussi, avoir découvertes. Plus tard, au milieu des débats passionnés qui ont poussé M. Billod à lancer son défi, j'ai cru que je servirais la bonne cause pour le mieux en continuant à étudier en silence. L'arène de l'Académie des sciences, venait de souvrir pour tous, et me serais-je senti personnellement provoqué, j'aurais reculé, je l'avoue, devant des accidents de champ clos. M. Billod, animé par la contradiction, donnait un exemple des coups réservés à ses adversaires en s'écriant : « Je défie de citer parmi les nombreux médecins qui ont répondu à mon appel, un seul opposant qui ne soit pas amauroti que. » Ayant apprécié jusque-là la bienveillance et la courtoisie avec lesquelles M. Billod avait bien voulu citer mon nom, j'aurais souffert d'avoir à me défendre contre lui, en public, d'une fâcheuse infirmité, lorsque, démon côté, je ne pouvais guère espérer d'ouvrir les yeux d'un adversaire qui n'a vu dans les rapports de M. Tardieu et de M. Rayer que des encouragements à persévérer dans sa voie.

Pour moi, qui déplore les progrès faits dans cette voie, qu'il me soit permis d'exprimer, en finissant, un sincère regret que l'aliéniste, dont je viens de combattre les idées, tout en rendant justice à son mérite distingué, n'ait pas réussi à conserver, en présence de M. Landouzy, les réserves, les doutes et jusqu'à la forme ménagée, avec lesquels se présentaient, dans son premier mémoire, les propositions déjà erronées qu'il tirait de faits pathologiques, que personne avant lui n'avait suffisamment étudiés, dans leurs rapports avec la pellagre et la cachexie pellagreuse : ((Si, disait M. Billod, le fait de l'existence de la pellagre dans les asiles de Rennes et d'Angers, n'était pas spécial à ces asiles, et que, dans la plupart des établissements

de ce genre, des cas analogues fussent constatés, la conclusion serait, je crois, que le trouble de l'innervation qui constitue l'aliénation mentale, tend à créer, à la longue, une disposition à subir les altérations qui caractérisent la pellagre; par suite de cette disposition qui constituerait une sorte de diathèse, la peau, le tube digestif et le système nerveux deviendraient, si je puis m'exprimer ainsi, aptes à s'altérer dans le sens des trois séries de symptômes attribués à la pellagre. »

Il y a beaucoup à reprendre dans cet essai de théorie, mais les formes conditionnelles du langage de l'auteur permettaient d'attendre des révisions des faits et des idées. Si M. Billod, qui est allé en Italie, non content d'examiner les cachectiques et les infirmes que la pellagre entasse dans les hôpitaux et les asiles, et qui, séparés, souvent depuis des années, de la cause de leur mal, n'en présentent plus, souvent, que des traces à demi effacées, et sont, en réalité, comme je l'ai dit, non des pellagreux actuels, mais des cachectiques ou des incurables par suite de la pellagre ; si, dis-je, M. Billod était allé étudier la pellagre à sa source, dans les chaumières où elle naîl, où elle marche sous l'impulsion de sa cause, où elle exprime les effets immédiats de celle-ci, il aurait, au retour, apporté une première correction et écarté l'idée de pellagre, au lieu d'affirmer des analogies et enfin une identité qui n'existent pas.

Après cette rectification, il ne lui aurait plus manqué que de reconnaître que chez tous les délaissés, dont les misères de la vie peuplent les hospices, les asiles, les dépôts de mendicité, lorsque le dépérissement physique et moral a atteint un certain degré, il se présente, avec ou sans pellagre antérieure, comme avec ou sans aliénation proprement dite, une certaine physionomie générale, avec un certain nombre d'accidents dus aux mômes causes et particulièrement à l'action des agents physiques : il aurait expliqué ainsi les dérangements intestinaux, qui se produisent avec facilité au printemps ou pendant les chaleurs de l'été, et de même les altérations érythémateusesou autres des téguments sous l'influence de l'insolation ou d'autres causes. Dans une analyse attentive de ces effets, il est probable qu'il n'aurait rien trouvé de spécial aux aliénés lors même qu'il serait parvenu à démontrer que la folie et surtout le délire triste, constituent une condition aggravante et agissent comme cause déprimante des forces vitales.

C'est dans la dépression de la vitalité, particulièrement de l'innervation, qu'il aurait découvert le point commun, la loi de tous ces faits : non pas, il est vrai, une diathèse, mais un grand fait dephysio-

logie pathologique dans lequel se révèle la solidarité fonctionnelle qui existe entre le système nerveux et le tégument externe et interne. C'est en effet en vertu de cette solidarité que l'intégrité des actes dévolus à la peau, comme à la muqueuse intestinale, est si facilement compromise lorsque le système nerveux, principal moteur de la vie, a reçu des atteintes profondes.

On n'aurait pas eu sans doute le mérite d'une découverte en démontrant ce consensus physiologique et pathologique entre le système nerveux et le tégument externe et interne. D'illustres aliénistes et presque tous les observateurs qui se sont occupés des maladies nerveuses, depuis Pomme et Willis, l'ont aperçu et en ont signalé les effets. Une étude plus précise, étendue à tous les états cachectiques, quelle qu'en soit l'origine, aurait cependant permis de s'élever à une généralisation plus haute, et aurait donné des résultats intéressants pour l'histoire même de la pellagre et de la cachexie pellagreuse. A côté des phénomènes pellagreux essentiels, qui résultent d'une cause spéciale et qui font de la pellagre une entité nosologique distincte et définie, j'ai tâché, pour mon compte, de montrer le rôle si important de la débilitation vitale ou nerveuse dans la succession des accidents pellagreux, la part progressivement croissante de cet élément dans la symptomatologie, après chaque atteinte toxique, et sa persistance prédominante et assez souvent exclusive, chez les individus qui survivent aux atteintes toxiques dans des conditions qui n'en permettent pas le renouvellement. J'aime à reconnaître que l'analyse à laquelle je me suis livré des faits produits sous les noms de pellagre sporadique et de pellagre des aliénés m'a servi utilement dans ce travail. C'est ainsi qu'on peut trouver, dans l'histoire des pseudo-pellagres, cette parcelle de vérité qui finit par se découvrir au fond de toute erreur, et c'est ainsi que les débats auxquels elles ont donné lieu et qui semblent terminés, n'auront pas été sans profit pour la science.

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