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CHAPITRE PREMIER

Historique des faits publiés sous les dénominations de Variété de Pellagre propre aux aliénés ou Pellagre consécutive à V aliénation mentale. Accidents d'apparence pellagroïde chez les aliénés ; erreurs qui en proviennent. — L'aliénation mentale considérée comme cause particulière de la pellagre. — Publications de M. Billod, depuis 1855. — Inventaire et analyse critique des observations particulières publiées sous le nom de Pellagre des aliénés. — Observations de M. Billod. — Enquête dans les asiles d'aliénés. — Attribution à la pellagre de faits appartenant à la teigne tonsurante endémique dans quelques asiles. — Observations de divers aliénistes français. — Du ramollissement de la moelle dans la pellagre des aliénés. Voyage de M. Billod en Italie. — Observations de MM. Bini et Bonacossa. — Visite de l'auteur à l'asile de Turin en 1864. — Opinions de M. Verga. — Identité de la pellagre des aliénés, de la pellagre sporadique et de la pellagre endémique. — Discussion entre MM. Billod, Pain et Landouzy sur la cause des accidents pellagroïdes dans les asiles. — Conclusions du rapport de M. A. Tardieu, au comité consultatif d'hygiène sur la nature des faits publiés sous le nom de pellagre des aliénés.

Chez les aliénés, particulièrement dans la démence avancée, on note assez souvent une disposition à la diarrhée, et, d'autre part, il n'est pas rare de voir survenir, dans les mêmes conditions d'affaiblissement vital qui accompagnent tôt ou tard la démence, certaines altérations cutanées qui s'observent de préférence au printemps et sur les parties découvertes, sous l'influence de l'insolation. Ces accidents accessoires, qui n'altèrent pas plus la nature de l'aliénation, qu'ils n'en dérangent, en général , le cours, peuvent offrir, par leur réunion, une apparence pellagroïde, quoiqu'ils n'aient absolument aucune parenté nosologique avec la maladie d'origine toxique qui a été étudiée dans la Première Partie de ce Traité et les aliénés, qui présentent cette réunion de phénomènes, peuvent, si on les examine superficiellement et sans tenir compte des précédents et de la marche, être pris, un moment, pour des pellagreux à la période cachectique. Des méprises de ce genre ont été commises depuis longtemps

par des médecins italiens, et, en France, dans ces dernières années, il s'est produit, par cette, cause., sous le nom de Pellagre des aliénés, des erreurs d'observation et de doctrine aussi graves que celles dont l'histoire a été résumée dans le livre précédent sous le nom de Pellagre sporadique .

Ces erreurs, dont l'exposé critique complétera l'étude de ce que j'ai appelé les pseudo-pellagres, se sont formulées dans cette proposition : que l'aliénation mentale peut devenir, en dehors des conditions dans lesquelles se rencontre la pellagre endémique, une cause particulière de cette maladie; elles ont abouti finalement, comme le voulait la logique, par une négation de. la maladie elle-même.

L'idée que l'aliénation mentale peut devenir une cause particulière de la pellagre n'a pris corps, si je puis ainsi dire, que dans les publications de M. le docteur Billod, aliéniste distingué et directeur de l'Asile de Sainte-Gemmes, près d'Angers. Mais s'il y avait lieu d'en rechercher les origines, on devrait rappeler quen 1851, M. Cazenave fils, directeur adjoint de l'Asile de Pau, publia trois observations (1), dans lesquelles la pellagre aurait paru après la folie et qui « semblaient de nature, suivant les expressions de l'auteur, à mettre en relief l'influence de celle-ci sur l'évolution de la pellagre. » On pourrait même remonter jusqu'en 1847 et au mémoire de M. Baillarger sur la paralysie pellagreuse dans lequel il est dit : « qu'il n'est pas très-rare de voir Pérythème (pellagreux) des mains se développer dans les asiles d'aliénés chez des malades qui n'avaient jamais offert des signes de pellagre avant leur entrée. »

C'est le 3 juillet 1855 que M. Billod s'adressa pour la première fois à l'Académie de médecine pour signaler l'existence dans les asiles de Rennes et d'Angers «d'une affection qui aurait, selon ses expressions, constitué le type d'une variété de pellagre propre aux aliénés. » Il reprit ce sujet, avec des développements successifs, dans trois mémoires insérés de 1855 à 1859, dans les Annales médicopsychologiques etles Archives générales de médecine, et quoique, dans ces écrits, on trouve une tendance de plus en plus marquée à confondre la prétendue variété nouvelle avec la pellagre proprement dite, l'auteur évitait de conclure à leur identité; il disait encore en 1859, « que les caractères de la maladie qu'il observait, étaient moins tranchés que ceux de la pellagre de Lombardie, en sorte qu'il était permis de !a considérer comme un diminutif de celle-ci. » C'est seulement en 1 861 , dans le feu des polémiques et sous l'entraînement des

(i) Union médicale., n°s du 12 juillet et du 2 septembre 1851.

exemples que donnait en ce moment M. Landouzy, que le médecin de Sainte-Gemmes, n'hésitant plus à reconnaître la pellagre elle-même dans les accidents observés dans son asile, déclarait, dans une lettre à l'Académie de médecine, le 29 avril : « Que cette maladie y avait suivi constamment la même marche que la pellagre des Landes ou de la Lombardie, y avait offert les mêmes terminaisons et présenté identiquement dans leur ensemble les mêmes symptômes et les mêmes caractères anatomiques. »

M. Billod a montré sa bonne foi en invitant les médecins avenir s'éclairer près de lui sur le fait d'identité qu'il a proclamé ; il ne pensait pas que les trop nombreuses observations qu'il prenait soin, en même temps^de livrera la publicité, dispensaient d'une telle démarche ceux qui avaient pu déjà étudier sur place de véritables pellagreux.Ces observations suffisent en effet pour démontrer : 1° que (suivant lestermes du rapport présenté par M. Rayer à l'Académie des sciences) « ce que M. Billod a nommé pellagre des aliénés n'a pas de rapport avec la maladie qui, sous forme endémique, ravage plusieurs contrées ; » 2° que les faits réunis sous cette dénomination, sont aussi dissemblables entre eux que l'étaient les faits groupés par M. Landouzy, sous le nom de pellagre sporadique ; que ces faits n'offrent qu'un trait commun : l'aliénation mentale et particulièrement la démence, et que les accidents, d'apparence plus ou moins pellagroïde, survenus dans ces conditions, ne sauraient ni constituer une entité particulière, ni être rattachés à une seule et même entité nosologique; 3° enfin, que l'interprétation donnée par M. Billod des faits qu'il a observés, se rattache à une erreur doctrinale analogue à celle qui a égaré M. Landouzy et ses adhérents, c'est-à-dire à une notion fausse de la pellagre, notion qui devait amener le médecin de Sainte-Gemmes, malgré lui, à ce résultat final, constaté par le rapport de la Commission académique : « de nier que la pellagre existe. >>

Pour faire accepter les propositions qui précèdent par le haut jury scientifique auquel la question de la pellagre était naguère soumise, j'ai cru devoir employer le même procédé, long et minutieux, à l'aide duquel j'avais cherché à faire apprécier les éléments constitutifs de ce que Y école de Reims appelait la pellagre sporadique. J'ai ainsi analysé, un à un,. tous les faits publiés comme appartenant à la pellagre des aliénés. Les relevés de M. Billod m'ont aidé dans cette lâche. Dans sa note, lue à l'Académie des sciences, le 27 octobre 1862, ce médecin avait opposé «aux 60 cas de pellagre sporaradique, qu'il accordait à M. Landouzy, devenu son adversaire, une statistique d'après laquelle « l'endémie pellagreuse de l'asile de

Sainte-Gemmes se serait manifestée par 414 cas, observés depuis 9 ans, sur 1,979 aliénés. Le nombre des cas signalés dans les autres asiles se serait élevé à 125, sur 1,500 aliénés; on aurait eu ainsi un total de 239 cas de la nouvelle variété de pellagre.

L'analyse critique ne saurait atteindre tous les faits compris dans ce chiffre imposant; beaucoup d'entre eux n'étaient, comme dans les inventaires de la pellagre sporadique, que de simples mentions sans détails, et, pour mon compte, je n'ai pu réunir, dans le volumineux travail présenté à l'Académie des sciences, que 88 observations susceptibles d'analyse et pouvant figurer, avec une portée scientifique, comme les éléments constitutifs de la pellagre des aliénés.

Aujourd'hui je ne saurais réclamer de la patience du lecteur l'examen de tous ces documents et des commentaires dont je les ai accompagnés. Je noterai seulement que M. Billoda pris soin d'insérer sa collection d'histoires particulières, notablement accrue, dans le Traité de la pellagre qu'il vient de publier, à la suite du concours auquel il a participé, et je me bornerai à faire à mon premier travail les emprunts nécessaires pour justifier les propositions formulées plus haut et acceptées par mes premiers juges :

56 observations, sur les 88 dont il s'agit, apparliennent à M. Billod. J'ai mentionné comme exemples, celles que l'auteur a considérées comme importantes et qui paraissent avoir été l'origine de ses idées sur l'existence d'une pellagre propre aux aliénés. Je n'omettrai que des longueurs de rédaction et quelques détails sans valeur :

Observation I. — J. B., deLouroux-Béconnais (Maine-et-Loire), 37 ans, culiivateur. Entré à l'asile en avril 4846, atteint de lypémanie avec stupeur, ayant abouti depuis à la démence. — Fièvre typhoïde en 1852.

En juin 1854, on note (pour la première fois) : « Symptômes bien évidents de pellagre, consistant en une rougeur érythémateuse peu intense à la face dorsale des deux mains, avec gonflement, tension et érosion; quelques jours après légère desquamation. »

On note ensuite (en juin 1855) : « Les symptômes cutanés de la pellagre manquent absolument. » — (lin juin 1856): « Ces symptômes reparurent et s'étendirent à la face. » — (En mai 1857), « on constate dans les symptômes cutanés de la pellagre une exacerbation très-prononcée.» — «Dans le cours de son affection, ajoutait M. Billod, cet homme a présenté plusieurs fois de la diarrhée, sans vomissements; habituellement un peu de ptyalisme.

L'observation s'arrêtait là dans la première publication de M. Billod ; la suite se trouve, en ces termes, dans son dernier ouvrage (p. 506) :

« En 1858, les symptômes cutanés sont encore très-prononcés; il y a

quelquefois de la diarrhée; mais en réalité l'état mental et les forces en général ne paraissent pas subir une très-appréciable atteinte. B. continue à travailler à la terre. « En 1857, l'affection cutanée qui, après l'exacerbation du printemps précédent, n'avait pas entièrement disparu, reprend un certain degré d'intensité... Vers les derniers mois de 1859, la diarrhée reparaît plus persistante et les forces paraissent décliner... L'affection lypémaniaque se complique de démence.

« 1860, janvier, B... présente encore des traces de desquamation blanchâtre consécutive à l'éruption de l'année précédente, sur le dos des mains et en quelques points très-circonscrits de la face... la parole est tremblante et embarrassée, la diarrhée presque continuelle ; l'attitude est toujours sombre; mais B. est, devenu loquace, et il ne faut pas causer longtemps avec lui pour trouver les idées incohérentes. »

En février, le marasme arrivait au plus haut degré. Décès le 20 février. Nous trouvons dans l'autopsie, outre diverses altérations des centres nerveux, des tubercules crus au sommet des deux poumons; une plaque d'hépatisation large comme la paume de la main avec une épaisseur de 0m,02 à 0m,03 à la partie antérieure du poumon droit. Rien d'anormal dans les viscères abdominaux, si ce n'est « une injection assez considérable et peut-être un peu de ramollissement de la muqueuse intestinale, mais (ajoute M. Billod) sans amincissement ni ulcération.

Telle est l'observation par laquelle a commencé l'histoire de la pellagre des aliénés. Je citerai encore celle qui suit immédiatement, puisque, selon M. Billod, « de tous les pellagreux de Sainte-Gemmes, aucun n'avait encore présenté, (en 1857) des symptômes cutanés aussi fortement accusés. »

Observation II.— B. Jean , du Fief-Saurin (Maine-et-Loire), 31 ans, meunier. Entré le 12 avril 1852, fortement rachitique. Lypémaniaque avec délire de persécution et réactions alternatives de tristesse et d'irritation.

En 1854, symptômes de pellagre qui consistent dans Yéry thème spécial au dos des mains et aux coudes-pied avec gonflement, tension, rougeur, érosions, et, au bout de quelques jours, forte desquamation à la suite de laquelle le derme reste luisant, rouge d'abord, et puis blanc mat.

En môme temps diarrhée séreuse, colliquative, avec vomissements.

En 1855 et 1856, rien du côté de In peau; la diarrhée plusieurs fois.

En 1857 (en juin), « pas d'autre altération de la peau qu'une plaque elliptique, érythémateuse sur la joue gauche. »

Le livre récent de M. Billod (1) donne encore la suite de cette observation en ces termes :

« En 4858, B... n'a pas une exacerbation de symptômes cutanés aussi prononcée que l'année précédente. « En 1859, ils sont encore moins prononcés. L'état mental est toujours le même.

13 mars 1860. B... est frappé subitement, pendant qu'il mangeait, d'une

(1) Billod, Traité de la pellagre d'après des observations recueillies en Italie et en France. Paris, 1865.

apoplexie foudroyante. La mort a été instantanée. A l'autopsie , « tous les organes (à l'exception des centres nerveux), ne présentèrent, suivant M. Billod, rien de particulier à noter».

Telles sont les données pathologiques et anatomiques à l'aide desquelles a été fondé, dans ces deux premiers cas, le diagnostic d'une variété de pellagre propre aux aliénés. Où trouver cependant, dans de telles histoires, quelque trait reconnaissable de la pellagre deStrambio? D'abord le groupe capital des phénomènes spasmodiques et des désordres nerveux y fait défaut tout entier ; et, comme dans les plus malheureux exemples des pseudo-pellagres de Reims, c'est uniquement dans des altérations cutanées et dans des diarrhées, qu'il faut chercher les raisons du diagnostic. Enfin, l'examen de ces accidents eux-mêmes y fait voir une marche et des caractères qui excluent la pellagre.

C'est à la huitième année de son séjour à l'asile, dans un état de lypémanie passant à la démence, lorsqu'une fièvre typhoïde est venue accroître sa faiblesse, que l'homme de Louroux-Béconnais, offre pour la première fois sur les mains une rougeur érythémcteuse avec gonflement et tension. Cette année, on ne note pas autre chose ; l'année suivante, on ne note plus rien, et cependant la pellagre des aliénés est déjà trouvée. A la dixième année, cet aliéné présente nonseulement aux mains, mais aussi à la face une altération plus persistante, caractérisée par ces mots : Symptômes cutanés, qui tiennent lieu de description. Jusque-là, aucun trouble particulier n'est aperçu, môme du côté des voies digestives. A la onzième année seulement, on note que la diarrhée s'est présentée plusieurs fois et qu'il existe un peu de ptyalisme habituel ; mais ces phénomènes si tardifs viennent ébranler davantage, plutôt qu'affermir, le diagnostic de M. Billod. La diarrhée est si vaguement indiquée, qu'on n'y pourrait pas plus reconnaître la diarrhée presque toujours dysentériforme et toujours liée aux atteintes toxiques de la pellagre au premier degré, que la diarrhée aqueuse et incurable liée à l'amincissement de la tunique intestinale dans la pellagre cachectique. Le ptyalisme a des caractères négatifs plus tranchés : c'est évidemment l'expuition salivaire qui devient une habitude chez un certain nombre d'aliénés ; ce n'est pas le ptyalisme des pellagreux, abondant au fort des atteintes toxiques et qui cesse à tel point, après celles-ci, que les observateurs modernes ont signalé l'extrême difficulté de se procurer de la salive des pellagreux. Si la négation de la nature pellagreuse, attribuée aux accidents si mal accusés du fou de Louroux-Béconnais, avait besoin d'être confirmée, elle le serait par cette note de

M.Billod, qu'à la douzième année, les forces générales de l'individu n'avaient pas reçu une atteinte appréciable. C'est à la treizième année seulement, sans autres accidents particuliers, qu'on note le déclin des forces, avec l'aggravation de la démence, et. à cette période ultime, les nouveaux traits qui se montrent, excluent toujours la pellagre. M. Billod note que son aliéné, dont la parole est tremblante, embarrassée et dont les idées sont incohérentes, est devenu loquace, à l'approche du marasme où sa vie s'est éteinte, en février 1860. Enfin, l'autopsie, malgré son insignifiance, apporterait encore des traits négatifs, si on en cherchait. M. Billod note, par exemple, dans l'intestin de ce prétendu pellagreux diarrhéique, l'injection et le ramollissement de la membrane muqueuse et l'absence de l'amincissement qui est propre aux pellagres terminées par la diarrhée aqueuse.

L'erreur s'accuse encore mieux dans l'observation de l'aliéné du Fief Savin. Ici, comme dans le cas précédent, il y a absence complète des symptômes nerveux; des symptômes cutanés et une diarrhée paraissant plusieurs fois, constituent seuls la pellagre pendant sept années de séjour à l'asile ; aucune influence n'est exercée par ces accidents sur l'état général du sujet, et sur son état mental, qui était toujours le môme, suivant M. Billod, peu de temps avant l'attaque d'apoplexie qui clôt l'observation.

L'impossibilité d'admettre la pellagre, avec de tels caractères, est si évidente, qu'on ne peut plus s'arrêter sérieusement aux particularités sur lesquelles M. Billod a fondé son diagnostic : à la diarrhée, dont l'origine et la marche sont à peine indiquées ; ni même à ces symptômes cutanés « qu'aucun pellagreux de Sainte-Gemmes n'avait présentés à un degré aussi fortement accusé. » Je m'arrêterai à ces derniers cependant, parce qu'ils commencent à donner un jour qui ira s'augmentant sur la pathologie cutanée dans la pseudo-pellagre des aliénés.

M. Billod désigne d'abord ces symptômes, si fortement accusés, suivant lui, sous le nom d'érythème spécial, érythème qui se caractérise, dans ce cas, par le gonflement, la tension et une marche rapide, c'est-à-dire par des traits qui conviennent à l 'érythème solaire franc, plutôt qu'à l'érythème pellagreux. Après cette éruption, deux ans se passent, à la grande surprise de M. Billod, sans nouvelle manifestation cutanée, et c'est à la troisième année seulement que la peau s'affecte encore ; mais ici, au lieu de l'érythème solaire du dos des mains qui vient d'être décrit, on trouve une plaque érythémateuse de forme elliptique sur la joue droite, et si l'on ajoute

qu'une épidémie de teignes tonsurantes, dont il sera question plus loin, régnait en ce moment à l'asile d'Angers, on sera peut-être en droit de dire, dès à présent, que toute la partie cutanée, c'est-à-dire toute la partie saisissable de ce second fait de pellagre des aliénés, n'a consisté qu'en un érythème de mains par insolation en 1854 et en un érythème tricophytique sur une joue en 1857.

La troisième observation de M. Billod offre déjà un de ces cas trop nombreux, dans lesquels le nom de pellagre ne s'applique plus en réalité qu'à une altération cutanée, aussi incertaine et variable dans ses caractères et sa marche que dépourvue d'influence sur l'ensemble de l'économie. Dans ce fait, les troubles digestifs font défaut comme les troubles nerveux ; l'on est presque surpris, chez un vieillard de constitution débile, tombé en démence, à la suite de la manie et de Pépilepsie, affaibli encore, par le choléra en 1849, par une pleuro-pneumonie en 1857, de ne voir paraître la diarrhée, qu'aux approches du terme fatal. Un érythème au dos des mains, avec gonflement, en 1854, un érythème noirâtre avec peau parcheminée et ichthyosée en 1856 : voilà toute la pellagre de cet aliéné, dont la vie, d'après les nouveaux renseignements publiés par M. Billod, s'est terminée en 1858, «pa?* les progrès de la cachexie spéciale. »

Dans les observations qui suivent, il importe de noter un groupe assez nombreux, dans lequel la pseudo-pellagre, soit qu'elle consiste simplement en des altérations cutanées, soit qu'une diarrhée s'ajoute de près ou de loin à ces altérations, tient à une cause d'erreur vraiment spéciale, et qui s'est montrée déjà sur le second des pellagreux de Sainte-Gemmes, à la date du mois de juin 1857, par l'attribution à la pellagre d'une plaque elliptique sur la joue gauche. La nouvelle variété découverte à Angers parut prendre, à cette époque, une notable importance numérique, malgré l'absence de l'insolation, invoquée si souvent pour expliquer l'absence des manifestations cutanées. M. Billod l'a constaté lui même en disant que, « dans ses observations, 21 malades sur 56, n'avaient subi aucune insolation, et que l'érythème ne s'était pas moins bien développé. » Ces érythèmes, nés ainsi à l'ombre, à partir de 1857, offraient ces particularités insolites de se limiter, comme des figures géométriques, de cantonner souvent la manifestation pellagreuse sur un seul côté du corps, sur divers points d'une joue ou d'une main. Chez le septième pellagreux de M. Billod, cet « érythème spécial est beaucoup plus marqué à gauche qu'à droite et envahit quelques-uns des doigts. » On le voit, chez le huitième malade, limité à la main droite. Dans un autre cas de ce groupe, l'érythème dorsal « s'étend sur la main

droite jusqu'au pli de la peau qui sépare le pouce du doigt indicateur ; tandis qu'à gauche on constate deux points altérés, l'un à la face dorsale du pouce, un peu au-dessous de l'articulation de la première et de la deuxième phalange, de la grandeur d'une pièce de 50 centimes, et l'autre au niveau de l'extrémité supérieure du premier métacarpien, sans parler de quelques points isolés sur le poignet. » — ' M. Billod décrit encore, dans les mêmes conditions, chez un aliéné (obs. xv) affecté de lypémanie avec tendance à la démence, par suite d'excès alcooliques : «Une rougeur érythémateuse au dos des mains plus prononcée à droite qu'à gauche. » Sans vouloir citer tous lescas, nous rapporterons cependant les descriptions suivantes. A propos d'un tisserand de Mélay (obs. xvn), lypémaniaque depuis cinq ans, avec tendance à la démence, M. Billod disait : « L'invasion de la pellagre ne remonte pas au delà de cette année. Les symptômes cutanés, les premiers par lesquels elle se manifeste, restent circonscrits à un espace de 4 centimètres en tout sens au milieu de la face dorsale de la main gauche; ils consistent dans une rougeur érythémateuse très-vive, sans gonflement ni tension. » — « La pellagre d'un aliéné lypémaniaque de Villedieu (obs. xi), entré à Sainte-Gemmes, 1851, était décrite ainsi : «En février 1857, diarrhée. » — A la fin d'avril, « les symptômes cutanés paraissent pour la première fois... quoique très-prononcés, ils sont restés circonscrits à la main droite où ils occupent un espace triangulaire dont un des angles correspond à l'extrémité supérieure du premier métacarpien; le second, unpeuau-dessousdel'articulation delà deuxièmephalange du pouce avec ce métacarpien, et le troisième au milieu de l'espace compris entre le pouce et l'indicateur ; ils consistent d'abord dans un érythème très-intense avec rougeur vive, gonflement, tension et érosion. Au bout d'un mois, la desquamation s'opère et laisse à nu le derme, non plus, comme dans la plupart des autres cas, luisant et rose vif, mais brun, rugueux, sec et érodé. » — Dans une autre observation (obs. xxvm), relative à un maréchal ferrant, de Messac (Ille-et-Vilaine), atteint de lypémanie avec hallucinations, on lit : « En mai 1857, les premiers symptômes cutanés se manifestent et restent circonscrits à la main droite sur deux points; l'un de ces points occupe une étendue de 6 centimètres de hauteur et 5 de largeur dans la partie correspondante au deuxième et au troisième métacarpien; le second , un espace de 6 centimètres de longueur et de 5 de largeur dans la partie de la peau qui recouvre les articulations des trois derniers doigts, consistant dans une rougeur érythémateuse, sans gonflement, mais avec érosion; ils sont

bientôt suivis d'une desquamation inégale. » — Voici enfin le tableau des « symptômes cutanés, » offerts par un cultivateur de-Brain-sur l'Authion, atteint de démence et entré en 1844 à l'asile d'Angers : «L'invasion de la pellagre, dit M. Billod, ne remonte pas au delà du printemps de 1857, les symptômes en sont circonscrits à la main droite et aux parties de la peau de cette main qui recouvrent l'articulation des métacarpiens avec les premières phalanges en empiétant un peu sur les doigts particulièrement sur l'indicateur et le médius ; d'abord rougeur érythémateuse, sans gonflement ni tension, puis desquamation qui laisse le derme lisse, luisant et rosé. — M. Billod ajoutait : « Jamais de diarrhée ni aucun autre symptôme de pellagre. »

Quoique ces descriptions puissent laisser à désirer, il serait aussi difficile de les admettre sous le titre de pellagre des aliénés que de ne pasreconnaîtredansla plupart, les manifestations d'une sorte d'épidémie de teigne tonsurante, qui se développait par contagion, dans quelques-uns de nos asiles et dont l'existence, méconnue d'abord à Sainte-Gemmes, révélée ensuite à Paris sur des indices non douteux, est aujourd'hui constatée par M. Billod lui-même, dans quelques passages de son dernier ouvrage. La place importante que les faits dont il s'agit ont prise dans l'histoire de la pellagre des aliénés ; l'éclat et la vivacité des discussions qui en sont nées, m'obligent à quelques autres détails que j'aurais évités volontiers.

Encouragé par tant de faits, dont personne ne contestait encore l'interprétation, M. Billod s'était cru fondé à dire « que les observations recueillies à Rennes et à Sainte-Gemmes n'auraient eu, à ses yeux, que la portée d'une endémie locale, dont il fallait chercher l'explication dans les conditions hygiéniques des établissements, si d'autres observations n'eussent donné à penser que le fait pourrait être plus général et constituer le type d'une affection consécutive à l'aliénation mentale, etc. C'est pour vérifier cette idée qu'il fit appel aux médecins directeurs des asiles d'aliénés. Parmi les résultats de cette enquête, que nous passerons en revue et que M. Billod publia en avril 1857 , se trouvait une communication de M. Girard, de Cailleux, directeur de l'asile d'Auxerre, et relative à une affection cutanée qu'il observait depuis deux ans parmi ses malades. M. Girard exposait les faits sans leur donner un nom. M. Billod crut pouvoir les rattacher à sa variété de pellagre, par les raisons suivantes : « Si, disait-il, l'affection cutanée de l'asile d'Auxerre s'éloigne par beaucoup de points des caractères généraux assignés à la pellagre et notamment : 1° par les caractères successivement vésiculeux, papu-

leux, squameux et furonculeux, constituent une sorte d'évolution ou de poussée, suivant la juste et énergique expression de notre honoré collègue. 2° Par le siège qui paraît plus généralement à la face, quelquefois au scrotum, etc., elle s'en rapproche, nous le croyons : 1° par la fréquence du caractère squameux, qui, pour succéder ordinairement à un autre caractère, n'en est pas moins signalé dans la plupart des observations ; 2° par l'extension fréquente à la peau des mains dudit état squameux ; 3° par la concomitance ou l'alternance avec des troubles digestifs, notamment avec la diarrhée ; 4° par la rapidité avec laquelle ces accidents ont cédé au traitement employé par notre éminent collègue; 5° parce que l'hiver paraît être la saison qui a fourni le moins grand nombre de malades et qui favorisait généralement la guérison ; 6° enfin parce que, de toutes les formes d'aliénation, la lypémanie est celle qui a semblé le plus manifestement prédisposer à cet état. »

Ces raisons étaient certes très-faibles. M. Billod en donnait une autre : « Ajoutons, disait-il, qu'indépendamment des cas de pellagre les mieux caractérisés, nous avons nous-même observé à Sainte- Gemmes des altérations assez semblables à celles que M. Girard vient de nous signaler et notamment des dartres farineuses sur la face où. elles affectaient des formes circinées, dont la régularité, en quelque sorte géométrique, nous frappait souvent^ et que nous avons vu ces accidents constituer, chez certains sujets, comme le premier degré ou le signe initial d'un érythème terreux de la face dorsale des mains avec un cortège des symptômes généraux les plus caractéristiques de la pellagre, etc. « Par ces raisons, disait enfin M. Billod, nous croyons pouvoir revendiquer pour les besoins de notre cause l'affection observée par M. Girard à l'asile d'Auxerre et exprimer l'opinion qu'elle constitue une modification ou un degré de l'état que nous avons décrit. »

L'année même où ces lignes étaient écrites, M. Billod eut la pensée de donner plus d'éclat à la cause, pour les besoins de laquelle il avait ainsi revendiqué les observations faites à Auxerre, en faisant présenter (le 7 juillet 1859) à l'Académie de médecine trois de ses pellagreux de Sainte-Gemmes, par l'entremise de MM. Gibert et Baillarger. Ces deux savants académiciens ont décliné depuis, en termes plus ou moins formels, toute solidarité dans le diagnostic de M. Billod. M. Gibert, dont l'œil exercé ne fut pas d'abord frappé par les caractères de la teigne tonsurante, ne put toutefois consentir à reconnaître la pellagre, et ne vit chez les aliénés de Sainte-Gemmes que des traces d'un coup de soleil. M. Baillarger, dans une déclaration Roussel. 40

moins formelle, a avoué aussi « qu'en présentant ces malades à l'Académie, il avait reconnu que l'érythème n'offrait pas les caractères complets de la pellagre de Lombardie. » Mais à côté des académiciens qui regardèrent peut-être en passant, il se rencontra deux anciens élèves de l'hôpital Saint-Louis, MM. Cramoisy et Pouquet, qui, ayant examiné de très-près, aperçurent sur la face des malades des poils cassés et recouverts d'une gaîne tricophy tique. Leur examen les conduisit à diagnostiquer un érytbème parasitaire, transmis par le contact de la face aux mains. M. Bazin, ayant eu occasion de s'occuper de ces faits, démontra, dans une de ses leçons, que les prétendus érythèmes pellagreux de Sainte-Gemmes appartenaient, de même que ceux d'Auxerre, à la teigne tonsurante. Cet incident se serait peut-être arrêté là. Ce fut M. Landouzy qui le poussa plus loin. L'ardent professeur de Reims , qui devait avoir bientôt de vifs démêlés avec M. Billod sur là genèse des pellagres nouvelles, voulut soutenir une cause qui lui était commune avec ce dernier : l'existence et la fréquence de la pellagre en dehors de l'action du maïs. Il nia hautement, dans la 33 Leçon (1), la possibilité de confondre l'érythème pellagreux avec d'autres affections cutanées, notamment avec la teigne tonsurante : « D'abord je défie, s'écriait-il, qu'on montre une teigne tonsurante de la main qui ressemble assez à une dermatose pellagreuse pour qu'on puisse s'y méprendre, Ensuite j'ai vu les pellagres de Sainte-Gemmes à Sainte-Gemmes même, et je maintiens que, si l'on peut discuter l'opinion de M. Billod sur la genèse de ses pellagres, il est radicalement impossible de discuter leur réalité. »

Ce défi, parti de Reims, amena le professeur de l'hôpital Saint- Louis à démontrer son appréciation des faits, d'une manière assez péremptoire (2) pour qu'on doive regretter que M. Billod n'ait pas suivi l'exemple de ses principaux défenseurs, et consenti à une prudente et honorable rétractation. M. Bazin, en effet, avait non-seulement à lui objecter, l'examen de MM . Cramoisy et Pouquet et les documents publiés sur les malades d'Auxerre et d'Angers, mais encore du témoignage du médecin adjoint de Sainte-Gemmes, lequel avouait qu'ayant visité les malades de M. Girard (que M. Billod a retranchés de ses listes), il n'avait pas trouvé la moindre différence pour les caractères physiques de l'altération cutanée entre eux et

(1) Landouzy, Troisième leçon sur la pellagre sporadique. Union médicale, n° du 19 août 18G2, p. 330.

(2) E. Bazin, La pellagre des aliénés et la teigne tonsurante. Union médicale, n° du 18 septembre 1862.

ceux de Sainte-Gemmes (que M. Billod s'est obstiné à maintenir au nombre de ses pellagreux). Un hommage rendu sans détour à l'évidence aurait mieux servi la cause défendue par ce médecin que la constatation, qu'il fait lui-même dans son dernier livre, de la persistance des érylhèmes parasitaires, jusqu'en 1863, parmi les aliénés de Sainte-Gemmes. Dans lasuitequ'il donne de l'une des observations citées plus haut, celle du maréchal-ferrant de Messac, on lit en effet: « 1858, rien de particulier. — 1859, réapparition de l'érythème ; mais il ne reste pas circonscrit comme en 1857 ; il occupe la face dorsale des deux mains, etc. — 1860, idem. — 1861, idem. On constate en outre une teigne tonsurante occupant le cou et toute la face... la santé générale n'est pas altérée. — 1862, point d'érythème, mais persistance et extension de l'affection parasitaire. — 1863, léger éry thème, l'affection parasitaire persiste. »

L'enquête dans les asiles français, qui avait valu à la pellagre des aliénés cet échec si rude devant le monde savant, a eu finalement trois résultats dont cette foi aveugle qui produit tous les fanatismes a pu seule inspirer la pensée de chercher à se prévaloir. Dans les nombreuses pièces de cette enquête que M. Billod a publiées, on trouve : 1° des réponses négatives; 2° des erreurs que l'assentiment des correspondants est impuissant à dissimuler; 3° beaucoup de faits sans valeur. En général, là où la pellagre n'était pas une question inconnue, les résultats ont été négatifs : ainsi le docteur Guislain, qui avait étudié la pellagre en Lombardie et qui observait 800 aliénés, dans l'asile de Gand, répondit qu'il n'y avait jamais rencontré un pellagreux. Des asiles de Pau, de Bordeaux, de Toulouse, placés au voisinage de la pellagre endémique, on écrivait que tous les cas étaient antérieurs à l'admission dans les établissements; on y observait des folies consécutives à la pellagre, mais jamais des pellagres consécutives à la folie. A l'asile de Quatre-Mares (Seine-Inférieure), on notait seulement, chez quelques aliénés, un érythème furfureux, plus fréquent dans la saison chaude, occasionné par le rasoir et quelques rougeurs avec exfoliation épidermique des mains ; mais tout cela sans importance médicale. De Stephanfeld (Haut-Rhin), on écrivait que de tous les faits signalés par M. Billod, on n'en trouvait qu'un seul, à savoir, des ramollissements diffluents de la moelle dans des cas de démence plus ou moins accompagnée de paralysie. En présence de cette déclaration, M. Billod, oubliait les 21 cas de pellagres de Sainte-Gemmes où il avait vu l'éruption pellagreuse naître à l'ombre et exprimait le soupçon que les aliénés alsaciens, dont on lui citait ces autopsies, avaient été des pellagreux chez lesquels les

symptômes cutanés avaient manqué parce qu'ils avaient été soustraits avec soin à l'insolation.

Dans les réponses de plusieurs aliénistes qui observaient des cas analogues à ceux dont leur collègue d'Angers faisait des pellagres nouvelles, l'observation médicale ne sacrifiait pas au goût des nouveautés : le docteur Aubanel, directeur de l'asile de Marseille, convenait que certains, de ses malades lui avaient présenté aux mains et aux avant-bras des symptômes se rapprochant de ceux qu'on décrivait à Sainte-Gemmes ; qu'il voyait, de temps en temps, des aliénés en démence, des stupides parfois, plus souvent des paralytiques, être pris d'érysipèle ou d'érythème intense par insolation et présenter un état de la peau ressemblant assez bien à celui que l'on assigne aux pellagreux ; mais il ne manquait pas d'ajouter « qu'il évitait ces accidents en éloignant du soleil ces sortes d'aliénés qui, par leur état d'insensibilité, resteraient des heures entières dans une complète insensibilité. » Il était difficile de faire sentir mieux la distance qui sépare de la pellagre de Strambio, tous ces accidents cutanés transformés en pellagre des aliénés. Mais M. Billod, emporté par sa foi, loin d'utiliser ces lumières, se montrait aussi ingénieux qu'infatigable dans ses efforts pour tout ramener à Y entité qu'il croyait avoir découverte. M. Baume, son collègue de Quimper, lui avait communiqué un fait qu'il jugeait douteux. Les symptômes cutanés consistaient, en effet, « en des squames sur la face dorsale des mains, sur la figure et sur l'abdomen. » M. Billod convint « que cette affection cutanée révélait plutôt les caractères du psoriasis diffusa. » 11 ne retint pas moins le fait pour les besoins de sa cause, trouvant au malade « les symptômes généraux de la pellagre, » attendu que « ce malade était un dément, ne disant jamais rien, d'une constitution appauvrie, sujet à de fréquentes diarrhées. » Ce n'est pas la seule tentative pour faire entrer les dermatoses squameuses, à la suite de l'érythème solaire, de l'érythème crasseux, de l'eczéma, de la teigne tonsurante, dans le cadre de la pellagre des aliénés. Un médecin très-judicieux, M. Lunier, directeur de l'asile de Blois, annonçait l'absence de la pellagre parmi ses malades, et, en même temps, il y indiquait la présence « d'une espèce de psoriasis épidémique, sans trace aucune de dérangement intestinal concomitant ou alternant avec la dermatose. » Quoique ce court énoncé d'une affection qui avait régné surtout du mois de juillet au mois d'octobre 1858, repoussât absolument toute identification avec la pellagre, il ne découragea pas M. Billod : « Ce fait, disait-il, ne m'en paraît pas moins important, car il pourrait bien dépendre du même trouble

de l'innervation que l'affection que nous avons signalée et dont il pourrait bien constituer une modification ou un degré. y>

Parmi les correspondants de M. Billod, ceux qui ont paru satisfaire le mieux son attente, par le nombre des faits communiqués autant que par l'adhésion aux idées de leur collègue, sont MM. Auzouy et Teilleux. Le premier envoya 15 observations des asiles de Maréville et de Fains ; le second publia, en 1860, dans les Annales médico-psychologiques, un mémoire intitulé : D'une variété de pellagre propre aux aliénés, basé sur 8 observations prises dans la division des femmes du même asile de la Meurthe où M. Auzouy avait recueilli 12 observations sur des hommes. Quelque défectueuses que soient ces histoires écourtées, elles ont le mérite de montrer par l'espèce de confiance tranquille avec laquelle les doctrines de Sainte- Gemmes sur la pellagre étaient acceptées et appliquées, dans quelle absence de préparation d'esprit, un certain nombre d'aliénistes français, qui ne croient plus aujourd'hui qu'il existe une pellagre propre aux aliénés, ont été appelés à traiter ce sujet.

On peut juger les pellagres de Maréville par quelques citations textuelles :

lre observation, de M. Auzouy: Un cordonnier des Ardennes, 49 ans. Entré le 16 février 1856. — Affaiblissement progressif de l'intelligence à la suite d'accès épileptiques devenus de plus en plus rares. Infirme aujourd'hui, amaigri; il a une diarrhée presque incessante; dément complètement; insensibilité de la peau du dos des mains, racornie, parcheminée, fendillée, surtout l'été.

2e observation, de M. Auzouy : Un tisseur en soie, de la Moselle, 49 ans. Entré le 30 septembre 1850. — « Affaiblissement général, intellectuel et physique; tendances onanistes, point de spontanéité, travaille quand sa santé faible le permet; diarrhée de temps en temps, démence, peau du dos des mains offrant des caractères de la Pellagre, faiblesse croissante.

7e observation, de M. Auzouy. — Un boulanger, 75 ans. Entré le 8 avril 1847. — « Conserve quelques sentiments, quelques souvenirs; regrette son pays, reste toujours à la même place si on ne l'en chasse. Santé bonne, abolition de l'intelligence, démence complète : dit que le mauvais air de Maréville l'a rendu malade, a ébranlé ses dents, etc.; infirme, calme; travail nul; peau du dos des mains parcheminée, s'exfoliant pendant l'été; troubles digestifs rares . »

On voit, dans ces exemples, que l'observateur ne croyait pas même avoir à rechercher s'il n'avait pas existé d'autres phénomènes indispensables pour affirmer la pellagre, ni d'établir une coordination entre ceux qu'il constatait, ni d'établir leurs rapports avec l'état général. L'indifférence de M. Auzouy pour de pareilles questions, est du reste expliquée par la remarque de ce médecin, « que

ces phénomènes lui ont paru liés à l'altération générale que subit le système nerveux chez les déments et les mélancoliques les plus déprimés; peut être même, ajoutait-il, le symptôme cutané de nature pellagreuse n est-il qu'un épiphénomène de cette anesthésie, de ce défaut de fonctionnement de la peau chez ces individus. »

M. Teilleux n'arrivait pas aussi directement à supprimer dans ses conclusions, cette « entité nouvelle, qu'il s'agissait, suivant son langage, d'ajouter à la série nombreuse des affections maladives. » Mais, dans ses observations moins concises, les détails plus abondants ne servaient qu'à démontrer mieux la nature disparate des éléments avec lesquels on transformait en aliénées pellagreuses huit femmes arrivées, sans le moindre accident d'apparence pellagroïde à un état d'imbécillité ou de démence complète et d'affaiblissement cachectique, par suite de la paralysie générale progressive, de l'épilepsie, d'une maladie organique des viscères, etc. M. Teilleux avait sous les yeux, par centaines, des aliénées parvenues à ces degrés avancés del'aliénationetdudépérissement, qui facilitent l'action perturbatrice des agents physiques ; il recueillait ses notes pendant les chaleurs excessives qui marquèrent, depuis la fin de juin jusqu'à lafin d'août, l'été de 1859. Au mois de février précédent, une épidémie dysentérique avait atteint quatre-vingts femmes dans ses salles, en sorte que l'on doit être surpris qu'au milieu de ces circonstances, il n'ait eu que huit cas à offrir à son collègue de Sainte-Gemmes. Gomme symptômes cutanés de la pellagre, on trouve, dans ces cas, « la peau du dos des mains brune, sèche, terreuse, fendillée, » comme dans les cachexies avancées; plus souvent des érythèmes phlycténoïdes, produits par de fortes insolations, et qui tantôt occupent le dos des mains et des poignets et « offrent la série des phénomènes qui suivent l'application d'un vésicatoire » tantôt, la malade étant jeune, guérissent en quelques jours . Les symptômes intestinaux sont tantôt un état diarrhéique habituel, tantôt une diarrhée survenue sous une influence épidémique, ou au milieu des plus fortes chaleurs de l'été. Il n'y avait jamais eu de diarrhée chez une jeune fille (6e obs.) de 22 ans, sourde-muette, épileptique, souvent maniaque, avec instincts dangereux, et atteinte fréquemment d'un état dyspeptique que M. Teilleux décrit en ces termes :

« Elle se plaignait, depuis quelques jours (à la fin de juillet 1859), de douleurs au centre épigastrique; elle avait des rapports, des flatuosités; l'appétit était presque perdu, la langue large, couverte d'un enduit blanc, jaunâtre, épais; ne voulait plus travailler, faisant comprendre qu'elle avait mal à la léte et manquait de forces; selles régulières d'ailleurs. »

Comment reconnaître la pellagre sous de pareils traits ? Voici comment M. Teilîeuxcrutla découvrir du côté de la peau :

« En prenant le bras pour tûter le pouls, il observa, dit il, Pépiclerme du dos des mains fortement soulevé en forme de grosses bulles plates, d'un aspect blanchâtre; point de liquide sous-jacent ; l'épiderme des bulles fissuré, prêt à se détacher par plaques... » Deux jours après exfoliation, huit jours après état normal revenu.

Comme mon but est de montrer l'erreur, non d'en rechercher les formes infiniment variées, de plus longues citations ne pourraient plus satisfaire qu'à une curiosité inutile ou à un goût exagéré pour la critique. Celles qui précèdent ont fait assez connaître le manque absolu de réalité de la conception de M. Billod, et on verra par la suite de cet historique, que dans une telle situation, les ressources de l'esprit, la persistance de la volonté, les meilleures qualités enfin ne servent de rien pour lutter contre les faits.

A la fin de son Mémoire de 1859, M. Billod fit un effort pour trouver à ses idées un point d'appui dans l'anatomie pathologique. « Dans le relevé, disait-il, que nous avons adressé à l'Académie des sciences, de dix autopsies pratiquées chez des aliénés pellagreux morts dans notre service, on voit que le résultat de ces autopsies est absolument confirmatif de celui que nous avions signalé antérieurement et tend de plus en plus à démontrer que le ramollissement général ou partiel de la substance blanche de la moelle épinière paraît être un fait constant chez les aliénés pellagreux qui meurent dans la période cachectique de leur affection. » Je ne relaterai pas les suites de cette tentative aussi malheureuse que celle dont la teigne tonsurante avait été l'occasion ; il suffira de noter que, dans la communication lue à l'Académie des sciences, le 27 octobre 1862, et contenant, en treize propositions, tous les points importants de la doctrine de M. Billod, il n'était déjà plus question du ramollissement de la moelle. Enfin, dans son Traité, publié en 1865, M. Billod a fait plus : il a offert à ses lecteurs comme étant la sienne, l'opinion de l'un de ses contradicteurs : « des autopsies que j'ai pratiquées en grand nombre, dit-il, d'aliénés pellagreux ou autres, il résulte, ainsi que M. Dagonet en avait exprimé l'opinion : que le ramollissement de la moelle s'observait aussi souvent chez les aliénés qui avaient eu l'érythème pellagreux que chez les autres, etc. » Il ajoute plus loin : « Telle est d'ailleurs l'inconstance des données fournies par l'ouverture du rachis, chez les pellagreux, que tantôt on ne constate aucune lésion de la moelle, tantôt on observe un ramollissement général ou partiel, tantôt au contraire une induration, tantôt une atrophie, etc., etc. a

Malgré les affirmations, les avis et les appels contenus dans les publications de MM. Landouzy et Billod, la médecine étrangère restait froide et muette pour la pellagre des aliénés de même que pour la pellagre de Reims. M. Billod résolut de faire faire par lui-même une enquête dans les asiles (1) d'Italie : « pris d'un nouveau doute, écrivait-il en 1863 (2), à la vue de l'opposition que le fait que j'ai signalé au monde savant a tout d'abord rencontrée, j'ai cru devoir le vérifier encore une fois, etc. »

Dans le royaume de Naples, le médecin de Sainte-Gemmes, «ne trouva, suivant son aveu, aucune trace d'érytbème pellagreux ou pellagroïde et oubliant encore, pour trouver une explication, ses vingt et une pellagres d'Angers, développées à l'ombre, il ajoute : «que cette immunité, eu égard à l'intensité de l'action solaire à laquelle les malades sont soumis, l'aurait grandement surpris, si elle n'était susceptible de s'expliquer en partie par Vusage de la sieste. »

Pour d'autres causes qu'il n'indique pas, M. Billod ne trouva pas davantage la pellagre des aliénés dans les États-Romains, ni dans l'Emilie. A Florence, au contraire, on pourrait croire au premier abord qu'il trouva des faits favorables et un partisan. « Notre confrère (M. Bini), dit-il, admet avec moi l'existence d'une cachexie spéciale et propre aux aliénés dont les analogies avec la cachexie pellagreuse lui ont paru telles que pendant longtemps il a pris quelques-uns des aliénés qui en étaient atteints pour de vrais pellagreux.» Dans cette forme, donnée par M. Billod, à la déclaration de M. Bini, on voit assez clairement que le médecin florentin n'assimilait plus désormais à de vrais pellagreux, ces aliénés cachectiques qui lui avaient offert des apparences de pellagre et dont il avait communiqué quatre observations à son collègue français. Celui-ci sans doute a partagé cette opinion, puisqu'il n'a jamais publié non plus ces quatre faits et qu'ils sont absents, de même que les faits d' Auxerre, de la volumineuse collection qui figure à lasuite deson dernier ouvrage et dans laquelle les pellagres de Toscane ne sont représentées que par deux observations, dues à M. Michelozzi. Mais s'il fallait s'attacher davantage à chercher dans les écrits de M. Billod les explications qu'il ne donne pas, on en trouverait une probablement dans ce dernier renseignement relatif au service de M. Bini : « M. Bini, dit M. Billod, a eu occasion d'observer assez souvent, surtout dans les années 4857 et 1858, ces affections herpétiques de forme circinée que M. Girard

(1) Billod, De la pellagre en Italie et plus spécialement dans les asiles d'aliénés, in-8, 18G0.

(2) Billod, Union médicale, n° du 2 mai 1863. Réponse à M. Hillairet

nous a signalées et que nous-même avons constatées un assez grand nombre de fois; il les a observées plus particulièrement cbez les femmes, et il lui a semblé qu'elles étaient contagieuses. » Il n'est pas possible d'exprimer encore en termes plus clairs l'intervention de la teigne tonsurante, et en même temps sans doute la cause d'erreur que M. Bini a reconnue sur ses aliénés de Florence, et qui avait été si cruellement relevée à Paris sur les aliénés de Sainte-Gemmes. M. Billod nous apprend ensuite que la guerre l'empêcha de visiter le royaume lombardo-vénitien ; que le résultat de sa visite à l'asile de Gênes «fut à peu près négatif sous le rapport de la pellagre ; » que ce résultat fut nul dans le comté deNice et la Savoie.

Pour réparer tant d'échecs, il restait le Piémont et l'asile de Turin, dont nous voyons le directeur , M. Bonacossa , rattaché , dans les lignes suivantes, à la cause des pellagres des aliénés : « Indépendamment, disait M. Billod, des cas où la pellagre est primitive, à l'aliénation mentale, et que ce médecin (M. Bonacossa) a assez souvent occasion d'admettre dans son établissement, il compte chaque année une dizaine de cas dans lesquels, plus ou moins longtemps après l'admission, on remarque des altérations de la peau et du tube intestinal, qui, par leur forme, leur siège, l'ensemble de leurs caractères, l'époque de leur invasion ou de leurs exacerbations, qui est le printemps, etc., offrent avec la pellagre proprement dite, des analogies telles qu'on peut les considérer comme une variété spéciale de cette affection, une sous-espèce. »

M. Billod infirmait un peu sans doute la valeur des observations faites à Turin en disant plus loin : «Il (M. Bonacossa) observe assez souvent aussi des altérations successivement papuleuses,pustuleuses, avec induration de la peau, semblables à celles que m'a signalées M. Girard... elles lui ont paru coïncider avec un état de cachexie très-prononcé. » Mais M. Billod avait-il bien interprété les observations et les croyances de M. Bonacossa ? M.Landouzy a rendu compte, en ces termes, c< de la visite qu'il a faite quelque temps après au manicome deTurin : «Nous avons trouvé, dit-il, sur 863 aliénés, lOérythèmes récents. M. Billod a rapporté ce résultat àl'appui de son argumentation; mais lorsque j'insistai près de M. Bonacossa, pour savoir combien de fois par an il voyait la pellagre succéder à l'aliénation, je n'eus pas de peine à croire que mes doutes avaient augmenté les siens. »

J'ai à mon tour, le 4 mai 1864, visité ce grand asile de Turin, qui est, avec son appendice deCollegno, le seul refuge des aliénés du Piémont. Je revenais, avec bonheur, après 24 ans, parcourir les lieux où ont, pour ainsi dire, commencé mes études et m'entretenir

avec l'honorable et savant médecin qui m'avait montré, pour la première fois de ma vie , de vrais pellagreux. Je n'en ai pas rencontré un seul cette fois. M. Bonacossa et ses assistants, qui ont bien voulu me consacrer plusieurs heures, m'avaient prévenu que la division des hommes ne m'offrirait rien qu'il fût possible de rattacher, même d'une manière douteuse, à la pellagre endémique. Dans la division des femmes, au contraire, ils voyaient se manifester, depuis quelques jours déjà, certaines de ces altérations cutanées au dos des mains et aux avant-bras qu'en France, disaient-ils, on appelait depuis quelques années la pellagre des aliénés. J'ai recherché ces altérations en examinant les malades une à une. Trois d'entre elles m'ont offert, à des degrés divers, un épaississement de l'épiderme, qui était sec et cassant sur le carpe et le métacarpe avec une teinte plus brune et sans traces d'érythème : une femme de 28 ans m'a présenté une desquamation étendue depuis le milieu des avant-bras jusqu'à la racine des doigts. Sur le métacarpe droit, où l'épiderme s'était complètement détaché, la peau était luisante et d'un rouge violacé; toutes les fonctions étaient normales d'ailleurs, à l'exception de l'intelligence. Les formes, comme les degrés de l'aliénation, n'étaient pas les mêmes chez ces malades : deux étaient en démence complète ; une autre était lypémaniaque ; la quatrième avait une folie de forme rémittente, tantôt triste, tantôt agitée. Aucune n'avait présenté ni spasmes, ni paralysies, ni aucun trouble se rapportant à la pellagre endémique. Les faits de ce genre avaient été en plus grand nombre à certaines années, notamment en 1863, particulièrement dans cette même division des femmes et de préférence chez les sujets en démence et plus ou moins cachectiques. Ces altérations cutanées avaient toujours varié dans leurs formes anatomiques élémentaires : on rencontrait des érythèmes simples, d'autres d'aspect crasseux ; d'autres fois on trouvait des squames et quelquefois on avait vu dominer des affections pustuleuses ou croûteuses de formes diverses. Assez souvent des diarrhées existaient avec ces éruptions, mais jamais on n'avait pu constater qu'aucun groupe particulier de phénomènes ou de troubles fonctionnels, fût associé avec les altérations cutanées. Enfin, lorsque j'ai demandé si de pareils accidents paraissaient devoir constituer des faits de pellagre, M. Bonacossa et ses collègues de Turin m'ont répondu que s'ils avaient pu employer à leur occasion une dénomination adoptée par des aliénistes français, ils n'avaient jamais entendu préjuger rien sur leur valeur et leur nature, et surtout qu'ils n'avaient jamais identifié ces pellagres des aliénés avec la pellagre endémique, dont ils connaissaient

les caractères spéciaux liés à l'action délétère d'une mauvaise alimentation ayant le maïs altéré pour base.

Ainsi, dans la réalité, l'enquête de M. Billod dans les asiles d'Italie, s'est résumée en un échec pour la cause de la pellagre consécutive à l'aliénation mentale. Cette cause avait obtenu, il est vrai, quelque temps auparavant, dans la patrie de Frapolli et de Strambio, un accueil en apparence plus favorable. L'éminent directeur actuel du Grand Hôpital de Milan, alors médecin à la Senavra, M. Verga, qui avait observé la pellagre dans ce vaste asile, c'est-à-dire dans les conditions les moins favorables pour en démêler l'origine et en constater les caractères primitifs, avait été frappé surtout des troubles cérébraux. Il la considérait comme une vésanie, c'est-à-dire comme une névrose qui se confondai presque avec l'aliénation mentale. Plus occupé de la confirmation qu'il croyait trouver, pour sa théorie, dans les faits de Sainte-Gemmes que de l'examen de ces faits euxmêmes, il avait rappelé (1) « quelques cas cités par lui, en 1853, d'individus aliénés qu'il avait soignés à l'asile de San Gelso et qui, sans être pellagreux, offraient sur les mains, au printemps, un épiderme facile à soulever et tombant par larges écailles, comme chez les vrais pellagreux. » Il était d'autant plus naturel de rapprocher ces observations de celles de M. Billod, que la maladie de Sainte-Gemmes ne s'affirmait pas encore comme la vraie pellagre, mais seulement comme une variété, une sous-espèce, un diminutif. Mais, deux ans plus tard, après lapublication du mémoire de M.Teilleux et la grande divulgation des faits nouveaux, M. Verga, qui n'avait pas donné pour de vrais pellagreux ses aliénés de San Celso , modifia ses dispositions. Apercevant mieux sans doute les vices théoriques d'une pellagre produite par la folie, et, d'autre part, ne trouvant pas dans les faits publiés par les aliénistes français les conditions requises pour constituer la vraie pellagre, il s'exprimait ainsi : « Je suis porté à croire que la variété de pellagre sur laquelle M. Billod a éveillé l'attention n'est pas autre chose au fond que la pellagre elle-même dont les premiers symptômes ont passé inaperçus. Tout le monde sait que l'altération cutanée est trop peu de chose pour qu'un pellagreux se décide à chercher un refuge dans un hospice... Aussi serait-il très-important que M. Billod suspendît un instant ses travaux et s'assurât que les aliénés chez lesquels il a observé pour la première fois les altérations cutanées pellagroïdes, n'en ont pas présenté déjà avant leur entrée à l'asile. » On peut ajouter ce dernier commentaire ai*x ex-

(1) Gazetta medica, etc., diMilano, 6 décembre 185 8.

pressions employées parM.Verga, c'estquecetéminentaliénisten'ajamais reconnu autour de lui que la pellagre antérieure à la folie et qu'il n'ya pas encore aujourd'hui découvert une pellagre consécutive. Il est vrai que, sur ce dernier point, notre compatriote n'a pas hésité à tenir pour suspects d'inattention M. Verga et ses confrères delà Senavraet de tous les asiles d'Italie, comme le prouve ce passage, qu'on prendrait pour une riposte à l'invitation qu'il avait reçue de suspendre ses travaux pour rechercher des altérations cutanées antérieures à la folie: « Par suite du grand nombre defouspellagreuxàlaSenavra, dit M. Billod, la confusion est à peu près inévitable entre ceux dont la folie est postérieure à la pellagre et ceux chez lesquels elle est antérieure. Lorsqu'un cas de pellagre survient chez un des aliénés de cet établissement, on conçoit que le médecin soit naturellement porté à le rattacher à une pellagre antérieure, à raison de l'endémie régnante. La même observation s'appliqueà tous les asiles d'aliénés de l'Italie recevant un certain nombre d'aliénés d'origine pellagreuse. »

Le voyage de M. Billod semblait avoir eu un double but : d'abord découvrir dans les asiles la nouvelle pellagre consécutive à l'aliénation; ensuite examiner les analogies de cette maladie avec l'ancienne pellagre dont elle était supposée une sous-espèce, une variété ou un diminutif. Il n'était pas possible de dissimuler que le premier but était complètement manqué, du moins a t-il semblé que, pour le second point, le résultat avait dépassé l'attente. On n'a plus parlé depuis lors de simples analogies; on a affirmé l'identité complète, et, d'après un ami du médecin de Sainte-Gemmes, le docteur Pain (1), la démonstration de ce fait aurait été obtenue en Lombardie, d'où nous avons vu cependant que M. Billod avait été écarté par la guerre.

Une identification absolue de l'entité nouvelle découverte à Sainte- Gemmes avec la maladie dont elle avait été présentée d'abord comme une variété, une sous-espèce, pouvait offrir assez d'avantage pour entraîner M. Billod à modifier ses idées sans trop s'apercevoir de la contradiction où il tombait en déclarant désormais absolument identiques, deux maladies dont l'une précédait la folie, tandis que l'autre avait la folie pour cause, oudumoinspour préliminaire obligé. Par cette identité, hardiment soutenue aussi par M. Landouzy, les pellagres de Sainte-Gemmes aussi bien que celles de Reims, semblaient neformer plus désormais qu'un même fait et une même cause et paraissaient acquérir plus de consistance. Il y avait toutefois, dans cette union entre Reims et Sainte-Gemmes, des motifs de dissentiment qui firent bientôt

(I) Pain, De la pellagre et de l'aliénation mentale. Union médicale, n' du 18 juin 18G3.

une vive explosion. On a vu plus haut M. Landouzy, en soutenant la réalité des pellagres de son collègue d'Angers, disposé à contester leur genèse. Les idées de M. Billod sur le. rôle spécial de la folie comme cause et ses affirmations de l'absence complète de la pellagre dans l'Anjou, en dehors de l'asile et de l'influence de la folie, heurtaient directementles affirmations de M. Landouzy : « que la pellagre existait partout, que pour la trouver partout il suffisait de savoir la reconnaître. » Il serait pénible et sans profit de reproduire le débat qui eut lieu et qui aboutissait, le 4 novembre 1863, à un défi porté par M. Billod à son adversaire de consentir à soumettre ses prétentions à l'examen d'une commission composée de six médecins, dont deuxdeLombardie, deux des Landes, deuxd'Espagne, désignés, pour moitié, par chaque partie intéressée. «Que si cette commission me donnetort sur une seule question, ajoutait M. Billod (1), je m'engage à fonder un prix de 5,000 francs à décerner par une société savante sur la pellagre des aliénés, ou à faire don de la môme somme à l'association générale des médecins de France. Je m'engage de plus à supporter les frais de voyage et de séjour à Sainte-Gemmes de nos six confrères lombards, espagnols et landais, sous toute réciprocité pour mon adversaire et sous toutes les conditions stipulées dans mon premier défi» » Un défi dont la réalisation effective exigeait le concours de tant de parties, appelées de si loin, ne pouvait guère effrayer un adversaire même timide. Le vaillant professeur de Reims ne pouvait que répondreenacceptantetsurenchérissant : «Jem'empresse, disait-il (2), non-seulement d'acceplerl'enquêtequeM.BUlodveutinstituer,pourvu qu'elle soit approuvée par trois membres de l'Académie de médecine qu'il désignera lui-même, mais encore d'ajouter à la somme de 5,000 francs qu'il propose 20,000 francs qui seront acquis à l'observateur dont les travaux auront démontré à la commission académique désignée par M. Billod, que l'aliénation est une cause fréquente de pellagre. »

Une question ainsi débattue était évidemment sortie du terrain scientifique ; et la vivacité des expressions échangées prouvait bien qu'il ne s'y agissait pas seulement de la vérité pure. M. Landouzy s'était vanté, devant son auditoire de Reims, d'avoir tranché, dans une visite à l'asile de Clermont-sur-Oise, le nœud gordien de la pellagre des aliénés : « Le problème est donc résolu, s'écriait-il : la pellagre dans les établissements d'aliénés n'est qu'une question de budget. » Réduire la pellagre des aliénés à une question de budget, c'était

(1) Billod, Union médicale, n° du 10 novembre 1863.

(2) Union médicale du 17 novembre 1863.

non-seulement supprimer l'aliénation comme cause spéciale de la maladie, mais c'était incriminer ou tout au moins rendre suspectes les administrations des établissements qui avaient fourni ses principaux contingents à l'entité nouvelle. M. Pain, directeur de l'asile de Clermont, se sentant atteint autant que M. Billod, lança à son tour, à M. Landouzy, ces expressions amères que ne s'épargnent pas les amis brouillés. Non-seulement il lui reprochait son ardeur trop vive à soutenir des idées préconçues, sa manière défaire des enquêtes à toute vapeur comme à Madrid, et de trancher les nœuds gordiens avec trop d'aisance, mais il lui contestait même les 38 pellagreux que l'asile de Clermont avait fournis à la clinique de Reims. Pour prouver que les pellagres des asiles tenaient moins à l'alimentation mauvaise qu'à la disposition d'esprit des observateurs, il disait : « Je suis convaincu qu'à Niort, comme à Clermont, vous n'avez pas hésité à qualifier de pellagreux les individus atteints du plus léger érythème accidentel des mains. » Enfin, plutôt que de laisser mettre en cause le régime des asiles, il sacrifiait l'hypothèse de M. Billod sur le rôle de la folie comme cause spéciale et sacrifiait la pellagre elle-même comme entité. A ses yeux, la folie agissait surtout comme cause débilitante, qui, par sa continuité, vouait l'aliéné à un état de cachexie qui le condamnait à la mort. La diarrhée, l'émaciation étaient des symptômes de cet état... « Qu'un malade placé dans ces conditions, ajoutait-il, soit exposé au soleil d'avril, il contractera un érythème semblable à celui des pellagreux, par cette raison que les conditions étant identiques, elles ont conduit à ce résultat : dégradation de l'organisme. La pellagre est un symptôme ; ce n'est pas une entité morbide. »

Nous examinerons dans un dernier chapitre toutes les conséquences doctrinales qui résultaient des faits que nous venons de chercher à faire apprécier en eux-mêmes. Nous croyons en avoir fait un exposé assez complet pour justifier l'arrêt que le comité consultatif d'hygiènepublique, devançant le jugement de l'Académie des sciences, avait rendu par l'organe de M. Ambroise Tardieu, son éminent rapporteur, en ces termes sévères : « Nous ne nous arrêterons pas à ces prétendus cas de pellagre endémique dans les asiles d'aliénés signalés par un médecin dont la commission a examiné les recherches. Jamais ne s'est montrée plus évidente la confusion entre des espèces morbides différentes. Ces derniers faits en particulier, qui se rapportent a ces érythèmes des extrémités et à ces diarrhées cachectiques qui se montrent dans la période ultime des formes dépressives de la folie, démence, paralysie générale, stupidité lypémaniaque, n'ont pas le moindre rapport avec la véritable pellagre.

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