TRAITEMENT DE QUELQUES SYMPTÔMES
Il y a dans la pneumonie trois symptômes qui sont surtout pénibles pour les malades : ce sont la douleur de côté, l’oppression et la céphalalgie. Le point de côté et l’oppression sont des symptômes pour ainsi dire inhérents à la maladie, ils sont le plus souvent en rapport avec l’étendue de l’altération, et les moyens les plus efficaces pour les combattre sont précisément ceux qui réussissent le mieux contre la maladie elle-même.
En général, la dyspnée, le sentiment pénible d’oppression, diminue plus facilement par la saignée générale, tandis que la douleur de côté est plus efficacement combattue par des sangsues ou mieux encore par des ventouses scarifiées; parfois le point de côté ne cède qu’à l’application d’un vésicatoire. La céphalalgie est un symptôme qui n’existe que dans la première période de la maladie, et qui cède en général spontanément, ou bien aux premières saignées qu’on fait ; je ne l’ai jamais vue nécessiter une médication spéciale. Quelques cataplasmes sinapisés, promenés sur les extrémités inférieures, sont pourtant utiles pour diminuer la douleur de tète et l’oppression qui fatiguent quelques malades. Quant aux quintes de toux et à l’insomnie qui tourmentent quelques individus, les préparations opiacées, prescrites comme je l’ai dit plus haut, peuvent seules les diminuer.
On sait que quelquefois les crachats se suppriment; tantôt ils cessent d’être sécrétés, d’autres fois, continuant à être exhalés, ils ne sont plus expulsés, ils s’accumulent dans les bronches et gênent beaucoup la respiration. Dans le premier cas il n’y a rien à faire de particulier; dans le second on peut donner avec avantage des boissons aromatiques et des potions contenant du kermès, de l’oximel scil litique ; enfin on conseille encore le sirop d’ipécacuanha et l’émétique donné à dose vomitive, ou d’une manière plus fractionnée, dans le but d’entretenir des nausées continuelles, qui, par
TRAITEMENT
suite des efforts qu’elles provoquent, favorisent l’expulsion des crachats. Enfin, on a recommandé dans le même but l’application d’un large vésicatoire sur la poitrine, mais jusqu’à présent ce moyen ne m a pas paru mériter la confiance que quelques personnes lui accordent dans les cas dont je parle.
ARTICLE X
TRAITEMENT DES COMPLICATIONS
La plupart des complications de la pneumonie que nous avons précédemment éLudiées, ne réclament aucune médication spéciale, tels sont la pleurésie, la bronchite, l’ictère; il en est d’autres au contraire, comme le sont les complications qui surviennent du côté du cœur, qui forcent quelquefois à insister davantage sur les émissions sanguines; citons entre autres les phlegmasies de l’endocarde et celle du péricarde. Il n’en est pas de même des concrétions sanguines qui, en se formant rapidement, apportent un trouble considérable dans les fonctions cardiaques. Lorsqu’il en est ainsi, on doit insister sur la digitale et donner en outre les mercuriaux, le calomel à doses fractionnées, et mieux encore les alcalins, dans le but d’agir sur la crase du sang et d’obtenir la dissolution des caillots.
Le délire est presque la seule des complications ordinaires de la pneumonie qui exige une médication spéciale. Mais pour déterminer celle qui convient, il importe avant tout d’être bien fixé sur la nature du délire et sur les causes qui ont présidé à son développement, chose souvent très-difficile à établir d’une manière positive.
On a vu que fréquemment le délire était symptomatique d’une altération matérielle des enveloppes des centres nerveux, nous avons dit, en effet, précédemment que sur près du tiers des individus qui succombent avec du délire dans le cours d’une pneumonie, nous avons trouvé, pour expliquer le désordre cérébral, une méningite de la convexité du cerveau. Il est évident qu’en pareil cas il faut combattre le délire par les moyens généralement usités contre les phlegmasies cérébrales.
Le délire qui se déclare dès le commencement de la maladie, ou lorsque celle-ci est encore à sa période d’accroissement ; le délire qui suit les variations de la fièvre, qui augmente pendant les exacerbations que celle-ci présente, n’exigent guère de traitement spécial, car, dans ces cas, le trouble cérébral est l’effet manifeste de la fièvre, il semble lui être entièrement subordonné; aussi ne
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doit-on avoir recours à d’autre médication qu’à celle qui peut combattre le plus efficacement la fièvre ou plutôt la maladie, dont la première est un symptôme. Il n’y a rien à tenter non plus contre le délire qui survient à une période avancée de la maladie, à cette époque où l’ensemble des symptômes généraux et locaux doit faire soupçonner la suppuration du parenchyme pulmonaire. Les sinapismes, les vésicatoires aux mollets ou aux cuisses, qu’on emploie communément alors, ne peuvent avoir aucune espèce d’utilité.
Il est un autre délire, en général peu violent, qui n’est l’expression d’aucune lésion matérielle appréciable des centres nerveux, ni l'effet d’une infection purulente ou sceptique; mais sous l’influence de la fièvre éclate un désordre dans l’innervation, désordre qui prédomine souvent sur les symptômes propres de l’affection et constitue le danger le plus grand de la maladie. Cet état, connu sous le nom (['état ataxique, n’est pas seulement caractérisé par un délire plus ou moins agité, en général, par un simple subdelirium oy par un coma viqil , mais il existe en outre des contractions fibrillaires des muscles, des soubresauts des tendons, une stupeur, un regard étonné ou hébété, qui impriment à la maladie une physionomie toute spéciale. C’est contre celte espèce de délire que Récamier, à l’exemple de Sarcone, a conseillé le musc; il donnait ce médicament à la dose de 8 à 10 décigramines et plus encore, divisés en pilules de 5 centigrammes, que les malades prenaient d’heure en heure et le continuaient jusqu’à rémission des accidents, ce qui avait lieu ordinairement, d’après Récamier, au bout de huit à dix heures au plus. Si les troubles cérébraux n’étaient pas enrayés, il disait de ne plus rien espérer du remède, dont les effets en général sont prompts ou tout à fait nuis. Depuis quarante mis, on a publié un certain nombre de faits prouvant l’efficacité de cette médication (1).
J’ai moi-même bien souvent administré le musc contre les accidents dont je parle, et j’ai acquis la conviction que ce médicament était utile dans bien des cas. Comment contester d’ailleurs son action, lorsque, quelques heures après l’avoir fait prendre aux malades, on voit l’agitation, le délire, les soubresauts, les tremblements diminuer, puis disparaître. Si beaucoup de médecins n’ont pas la même conviction que moi, cela tient sans doute à ce
(1) Voyez, entre autres, Bibliothèque médicale, t. LIX. — Journal des connaissances médico-chirurgicales , novembre 1839. — Trousseau et l’idoux, Traité de thérapeutique, article Musc.
TltAlTEMENT.
qu’ils ont donné le musc à trop faibles doses, parfois peut-être leur échec dépend de ce qu’ils ont donné un musc altéré, falsifié. Pour être utile dans les cas dont je parle, il faut, non-seulement posséder du musc de très-bonne qualité, mais ou doit dépasser de beaucoup les doses généralement conseillées; c’est ainsi que j’administre toujours au minimum lBr,50 de musc, soit en potion, soit en pilules, parfois en lavement; très-souvent cette dose est doublée ou triplée dans les vingt-quatre heures; il n’y aurait nul danger à aller même au delà. Le musc n’a d’autre inconvénient que d’être un médicament fort cher, et ce qui est bien autrement fâcheux, un médicament très-souvent sophistiqué, de là découle en quelque sorte la nécessité d’en donner plutôt plus que moins.
il importe de dire, toutefois, que je ne fais pas du musc uu agent spécifique des accidents ataxiques; loin de là, je crois même qu’il échoue plus souvent qu’il ne réussit, mais il suffit qu’il puisse être utile et que son emploi n’entraîne après lui aucun inconvénient, pour qu’on n’hésite pas à le donner. Ce médicament, comme l’avait justement remarqué Récamier, a une action prompte; aussi, lorsqu’il est impuissant après deux ou trois jours d’emploi régulier, on peut l’abandonner. De tous les agents dits antispasmodiques, le musc est le seul qui se soit montré quelquefois utile, je n’ai jamais rien obtenu ni de la valériane, ni de l’asa fœtida, ni du camphre ; il n’en est pas de même de l’opium donné seul ou bien uni au musc. Cependant ce n’est pas contre les symptômes ataxiques notés plus haut que l’opium agit le mieux, il est inférieur au musc, mais il est souverain contre ces délires violents, maniaques, observés très-souvent dans le cours de la pneumonie; véritable névrose excitée soit par la fièvre, soit par la lésion pulmonaire. Cette tonne de délire nerveux, que le musc ne modifie point, cède par contre fréquemment à l’emploi de l’opium donné à la dose de 5 à 15 centigrammes. Beaucoup de médecins hésitent à user de ce précieux médicament dans les cas dont je parle. Croyant que 1 opium a pour effet constant de congestionner l’encéphale, et expliquant par ce raptus sanguin le sommeil et l’action sédative qu’il exerce sur le système nerveux, on a dû logiquement le proscrire dans toutes les souffrances du cerveau et de ses membranes; c’est là pourtant une idée complètement erronée. Qu’il y ait stase sanguine dans le cerveau ainsi que dans plusieurs autres viscères, lorsque 1 opium est donné à dose toxique, nul ne le conteste; mais il n en est plus de même lorsque l'opium est administré à taible dose. 11 n existe entie les deux cas dont je parle aucune espèce de parité; en 1 absence de toute preuve anatomique, la clinique, prouvant 1 utilité du médica-
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ment, même dans certaines phlegmasies méningées, ne démontret-elle pas le peu de fondement des craintes qui sont assez généralement partagées? Cependant, si des doutes existent encore dans quelques esprits sur l’utilité de l’opium contre certains délires aigus, maniaques, nés sous l’influence seule de l’excitation fébrile, presque tout le monde est d’accord sur les avantages de l’opium dans cette forme de délire nerveux qui éclate fréquemment dans le cours de la pneumonie, qui atteint les ivrognes ou des individus qui, sans se griser, boivent néanmoins quotidiennement une quantité trop considérable de liqueurs alcooliques.
Ce délire, qui est caractérisé par une loquacité continue, par la violence des emportements, par l’insomnie complète, doit être considéré comme une forme du delirium tremens, et l’on doit lui opposer le traitement qui réussit dans cette dernière maladie, c’està-dire qu’il faut administrer tout de suite aux malades les préparations opiacées, qu’on portera rapidement à d’assez hautes doses, sans pourtant dépasser 20 ou 30 centigrammes. Comme il est souvent difficile de faire boire les malades, et dans le but d’avoir!plus promptement un effet sédatif, on pourra injecter dans le rectum 20 à 30 gouttes de laudanum de Sydenham dans quelques cuillerées d’eau. Si, trois quarts d’heure ou une heure après, l’effet calmant ne s’est pas encore fait sentir, on administrera une nouvelle dose. Dans les cas où l’agitation et l'indocilité des malades ne permettraient de donner l’opium ni par la bouche ni en lavement, on ne devrait pas hésiter à injecter une solution de morphine dans le tissu cellulaire à l’aide de la seringue Pravaz. Mais il ne suffit pas, dans les cas dont je parle, de donner de l’opium, il faut encore, à quelque période de l’affection qu’on se trouve, permettre aux malades une certaine quantité de vin. Il y a vingt-deux siècles qu’Hippocrate a signalé le danger qu’il y a d’interrompre brusquement une habitude même vicieuse, et l’un des cliniciens les plus judicieux de notre époque, Chomel, a prouvé eu particulier combien il était imprudent, dans toutes les maladies aiguës, et en particulier dans les pneumonies qui affectent des sujets adonnés aux excès alcooliques, de cesser tout à fait l’usage de ces boissons (1). On devra donc, à l’exemple de cet éminent médecin, non-seulement donner un ou deux verres de vin lorsque le délire éclate; mais mieux encore, on administrera cette boisson dès le début de l’affection, afin de prévenir l’explosion des accidents cérébraux. On sait, en effet, que le délire ébrieux éclate aussi bien après des excès répétés que
(1) Nouveau journal de médecine, t. Vit, p. 181.
lorsque, pour une cause quelconque, on a brusquement interrompu l’habitude ; c’est, même clans cette dernière condition que nous observons le plus communément le délire ébrieux dans nos hôpitaux. Combien de fois, si le délire n’éclate pas brusquement, en ai-je prévenu l’explosion, lorsque déjà existait le tremblement des lèvres et des bras qui me révélait à la fois les habitudes des malades et l’imminence des troubles cérébraux!
.le disais plus haut que l’opium et que le musc étaient les deux seuls médicaments qui m’inspiraient conliance, les seuls du moins qui m’eussent réussi dans les formes de délire que nous avons signalées. Cependant, dans ces derniers temps, un médecin distingué de la marine, M. le docteur Delioux de Savignae, a signalé l’acétate d’ammoniaque à haute dose, c’est-à-dire à 12, 20, 30 et à 0 grammes, comme un des meilleurs succédanés du musc, comme un des médicaments les plus utiles pour combattre le délire ataxique (1). Il devrait même être préféré au musc, lorsque l’excitation est vive, tandis que lorsque l’élément adynamique prédomine, c’est le musc qui, seul ou uni au quinquina, devrait être administré. Je n’ai pu encore vérifier les opinions de M. Delioux ; les faits qu’il a publiés à l’appui ne m’ont nullement convaincu. Cependant j’attends l’enseignement de l’expérimentation clinique pour déterminer si l’acétate d’ammoniaque à haute dose exerce réellement sur le système nerveux une action tempérante, une action sédative plus réelle que celle qu’on lui a gratuitement attribuée, sur l’appareil génital.
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