‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 29 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la préparation éloignée,

La prépara lion éloignée consiste en certains moyens de se former à la prédication : il en est trois principaux, savoir : 1** les lectures, 2» les recueils, 3<* les essais de composition.

DES LECTDRES *.

Il est deux sortes de lectures : les unes ont pour objet de recueillir des idées et des matériaux en vue de composer actuellement une instruction ; et celles-là regardant la préparation prochaine, nous n'avons point à nous en occuper ici, nous en traiterons plus tard ; les autres ont pour objet de former le goût et de développer les talents qu'on a reçus de la nature, et c'est de celles-ci seulement que nous avons à traiter en cet article.

Il est certain que la lecture des bons modèles est le premier et le plus excellent moyen de se former au ministère évangélique et de développer ses talents naturels. Car, comme Sénèque l'a justement observé, la voie des préceptes est longue, celle des exemples est à la fois plus courte et plus facile : Longum iter per prxcepta, brève et efficax per exempla. Les règles et les préceptes, d'ailleurs si utiles et si nécessaires, ne peuvent même être bien compris qu'autant qu'on en voit l'application dans les bons modèles ; voilà ce qui en fait connaître l'esprit, en révèle le sens, en enseigne la pratique, et ce qui forme le goût. Mais pour tirer de ces lectures tout le fruit qu'elles peuvent produire, il est plusieurs règles à observer.

1'** Règle. — Il faut se borner longtemps, et jusqu'à ce qu'on ait le goût formé, à un petit nombre d'excellents ouvrages : Dih nonnisi

» Voyez la Véritable Manière do prôclicr selon l'esprit do l'Évangile, par le P. Alhi'rl, lil" part., c. x\i et suiv. — Traité dos Études do Rollin, liv. II!, c. m, art. 'i, § 1 — Quintil., liv. il, c. v et vi.

optimvs quisqiie et qui credentem sibi minime fallait legendus est, dit Qnintilien^ La raison de cette règle, c'est qu'en lisant des ouvrages médiocres, on s'expose à se laisser séduire par un éclat trompeur de style ou de pensées, à prendre la fausse éloquence pour la véritable, et à se gâter le goût peut-être pour toute la vie ; c'est, en second lieu, qn'en méditant à fond un petit nombre d'ouvrages vraiment modèles, on se pénètre de leur esprit, de leur genre et de leur manière ; on se les approprie, on les convertit en son propre esprit, si je puis ainsi dire ; et par là on se forme le goût et on perfectionne son talent , tandis que celui qui lit beaucoup de livres sans rien approfondir ne retire que peu de fruit de ses lectures.

2" Règle. — Dans le cboix de ses livres de lecture, il faut se défier de son propre jugement, consulter des hommes d'un goût sûr, et n'admettre que des ouvrages consacrés par le jugement des siècles ou placés au premier rang par une opinion publique certaine et invariable. Tels sont, parmi les auteurs profanes, Démosthènes et Cicéron, que saint Charles et le P. Ségneri lisaient souvent comme les grands modèles de l'art de bien dire ; parmi les Pères, saint Chrysostome et saint Augustin ; parmi les prédicateur du grand siècle, Bourdaloue pour le fond des choses et Massillon pour le style. Nous engageons les jeunes gens à s'en tenir pendant longtemps à ces deux auteurs pour la langue française : le défaut de Bourdaloue, qui est d'être souvent froid et monotone, sera corrigé par la grâce, le mouvement et la chaleur de Massillon : et le défaut de Massillon, qui est de ne pas instruire assez, de traiter peu le dogme, d'exagérer la morale, se corrigera par le genre si instructif, si solide et si exact de Bourdaloue ; et ainsi ils auront dans ces deux auteurs tout ce qui fait l'excellent prédicateur. Ils ne braient pas sans danger ni M. de Boulogne, qui gâte trop souvent son beau talent par un style antithétique et recherché ; ni le cardinal Maury, dont la phrase ambitieuse, manquant souvent de précision, est plus riche en mots qu'en pensées et en sentiments; ni la plupart de nos auteurs modernes, chez lesquels on trouve si rarement le goût pur, la justesse et le naturel ; ni même Bossuet, qui, par cela même qu'en certains endroits il vous ravit, vous transporte, vous terrasse d'admiration, si je puis ainsi dire, dispose les esprits peu formés, tantôt à vouloir imiter ce qui est inimitable, tantôt à tout admirer en lui, même les endroits défectueux, et par là à se dépraver le goût. A plus forte raison doivent-ils

* Lib. X, cap. i.

s'interdire tous ces livres nouveaux écrilsdans le genre romantique, qui ne sont propres qu'à pervertir l'esprit, souiller I» cœur et dégoûter de tout ce qui est grave et sérieux. Il est vrai que le prêtre doit prononcer sur les lectures à permettre ou à interdire à ses pénitents; mais il a deux moyens de s'éclairer à ce sujet; le premier est de s'en tenir au jugement de la Bibliographie caHiolique ou autres revues estimables; le second est de jeter un coup d'œil rapide sur le livre, et de s'arrêter dès qu'on a reconnu qu'il est mauvais. Pour avertir que tel breuvage est du poison, il n'est pas nécessaire d'eu vider la coupe jusqu'à la lie.

3' Règle. — Il faut lire peu à la fois et réfléchir beaucoup : Multum legendum, non multa ^ Lorsqu'on lit trop à la fois, l'esprit se fatigue, effleure sans approfondir, et n'en recueille rien de net et de distinct: c'est comme une pluie d'orage qui ne mouille que la surface et s'écoule sans pénétrer en terre. L'essentiel est donc de réfléchir beaucoup, c'est-à-dire d'étudier le plan, la conduite et l'ensemble du discours, de suivre l'enchaînement et la liaison de ses parties, de se rendre compte à soi-même des raisonnements et des preuves en les dépouillant de tout l'éclat extérieur qui les environne et dont il ne faut pas se laisser éblouir, de peser ces raisons et ces preuves pour voir si elles sont solides, si elles vont au sujet, si elles sont à leur place; enfin de se mettre dans l'esprit toute l'économie du travail de l'auteur de manière à pouvoir dire : Ici il veut prouver telle chose, et il la prouve par telles raisons ; là il explique telle vérité et en fait l'application à son auditoire. Puis, après avoir ainsi décomposé le discours et l'avoir réduit à sa plus simple expression, on examinera comment l'auteur a agrandi et embelli ces idées premières, revêtu ce squelette de si magnifiques couleurs; par quelles ligures et tournures oratoires il a relevé telle preuve et telle considération, avec quel art il a appliqué telles régies et tels précoptes de la rhétorique; et par là on parviendra peut-être, à son grand profit, à surprendre le secret de l'auteur sur l'art d'écrire. C'est là aussi le sage conseil que donne le P. Jouvency : Vide, dit-il, chui eloquenteni locum legis audisve, quid te moveat, qnemadmodum inoveat, cur moveat, ut se insinuet orator, ut reludaiitem animum mine frangatvi, mine astu capiat, ut spe, odio, timoré accetulat^. Pour mieux fixer ses réllexions, il serait même souvent utile d'analyser par écrit les discours qu'on lit, c'est-à-dire d'en rédiger le plan,

» riiii. Jun., lib vu, c. IX. — - Do Rat. dise, art. i, § 5

les divisions et subdivisions avec leurs principaux développements : l'habitude de ces analyses accoutume l'esprit à la réflexion, le familiarise avec l'ordre et la méthode, grave dansla mémoire les beautés de l'ouvrage, et fait insensiblement contracter la facilité d'écrire et de rendre ses pensées.

4' Règle. — En lisant les auteurs, il faut avoir l'esprit assez élevé et assez étendu pour apprécier toute espèce de beautés qui s'y trouve. Beaucoup, dans ces lectures, se laissent aveugler par la prévention : ainsi tel qui aime le sentiment et la grâce du style ne peut souffrir Bourdnloue et tout ce qui ressemble à la dissertation ; tel qui a le goût du soHde ne peut souffrir Massillon et tout ce qui n'est pas raisonnement; tel qui recherche les belles applications d'Écriture sainte prend en dégoût toute lecture où il n'en trouve pas, et rejette le livre en disant : Il n'y a rien dans cet ouvrage, parce qu'il n'y trouve pas l'idée fixe qu'il y cherche.

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