DES RECUEILS
Un des premiers fruits que le prédicateur doit tirer de ses lectures, c'est de recueillir par écrit ce qu'il y trouve de plus touchant, et de plus propre à convertir. Locos sibi comparabit, dit saint Charles, qidbus auditorum animi commoveri soient ad amoreniDei. En notant ainsi dans un recueil toutes les choses saillantes et remarquables qu'on lit ou qu'on entend, qui nous frappent ou nous touchent, on se crée pour l'avenir un trésor précieux qui fournit plus tard de quoi parler sur toutes les matières, et épargne des recherches pénibles, souvent infructueuses; on se rend profitables pour tout le reste de sa vie et les instructions ou lectures publiques auxquelles on assiste, et les études ou lectures privées auxquelles on se livre, et les réflexions que l'on fait et les sentiments qu'on éprouve ; rien n'est perdu, une intelligente précaution met tout en réserve pour le jour du besoin; tandis que si l'on néglige ce recueil, on laisse périr le fruit de ses lectures, de ses réflexions ouimpressions, de la plupart même de ses études. Au moment de la composition, on se souviendra peut-être d'avoir lu ou entendu quelque chose sur la matière qu'on a à traiter, mais qu'a-t-on lu ou entendu? mais où le retrouver? on l'ignore. On a senti vivement autrefois certaines considérations sur ce même sujet ; et sous l'impression de ce sentiment vif, on eût écrit
alors dos pagos pleines d'âme et de chaleur; mais aujourd'hui on n*en est plus louché, ou on l'est si peu que le sentiment n'inspire rien. On est donc dans une indigence complète, dépourvu de tous matériaux; le passé n'a rien laissé en réserve pour le présent : n'estce pas là une perte déplorahle? Aussi l'autorité et la pratique des hommes les plus graves déposent-elles en faveur de l'utilité de ces recueils. Entre un grand nombre que nous pourrions citer, nous nous bornerons à quelques-uns. Le savant pape saint Damase regardait comme temps perdu toutes les lectures dont on ne prenait pas note : Lectionem sine stylo somniiim puta ; saint Charles s'était composé à lui-même de vastes recueils, et on lit, dans la préface de ses Homélies*, qu'il en retirait les plus grands avantages pour écrire et varier ses instructions. M. Tronson ne hsait rien de remarquable qu'il ne le notât, et c'est de là que nous est venu son excellent ouvrage qui a pour titre : Forma cleri. Les règles de la société de Jésus prescrivent ces recueils aux prédicateurs*; saint François de Borgia et le P. Aquavia les leur recommandent de la manière la plus expresse'; et saint François Xavier en parle en ces termes au P. Barzée : « Rap- « pelez-vous, lui écrit-il : 1' que ce que l'on confie au papier s'im- « prime plus avant dans la pensée ; le soin de l'écrire et le temps « qu'on y met le gravent dans la mémoire; 2° que les choses qui « nous ont frappés finissant par s'effacer de notre esprit, il n'en res- « tera rien si, pendant que les idées sont encore fraîches, nous ne « les écrivons sur des cahiers où nous puissions les retrouver, comme « les gens du monde conservent dans leurs archives les titres dont « ils peuvent avoir besoin. Le profit que produit ensuite la lecture de « ces cahiers, est semblable à celui des mineurs qui retrouvent une h veine de métal qu'ils avaient perdue; car en creusant cette veine, « ils en tirent d'abondantes richesses. » Enfin, plein de la même vérité, le P. Mabillon, juge si expert en fait d'études, voulait que les jeunes gens commençassent les recueils dont nous parlons dès les premières années où ils en sont capables*.
La manière de faire ces recueils est facile. 1" On a un cahier dans lequel on indique au haut des pages, par ordre alphabétique, certains titres, comme abstinence, baptêmôy charité, espérance^ foi, etc.; et sous ces titres on écrit toutes les choses remarquables qui
• Pnfat. in Ifoni., p. 8, 10. — • Guide de cens qui annoncent la parole de Dieu, p. 148. — » md., p. 192 el 208. — « Traité dt^ Kfiulcs monastiques, II* part.
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s'y rapportent, à mesure qu'on les lit dans l'Écriture sainte ou ailleurs, qu'on les entend dans les prédications ou la conversation, qu'elles se présentent à Tespril lorsqu'il réfléchit, ou même dans les moments les plus inattendus, comme une promenade, un temps d'insomnie, etc. 2" Il ne faut mettre dans ce recueil que ce qui a rapport à la prédication, et faire, si l'on veut, des recueils séparés pour la théologie ou les autres sciences ; autrement, on ne pourrait plus se reconnaître dans son travail, et la confusion des idées le rendrait inutile. 3° Il ne faut pas écrire tout au long les passages de l'Écriture sainte ou des Pères, mais se borner à en indiquer quelques mots en marquant le livre et le chapitre où l'on pourra au besoin retrouver le texte dans son entier. La relation complète du texte serait une perte de temps et grossirait trop le cahier. 4" Une faut mettre dans ce recueil que les endroits vraiment dignes d'être spécialement remarqués; et si l'on a lieu de craindre qu'on se laisse éblouir par un faux brillant, il est sage d'attendre que le premier feu de l'enthousiasme soit passé pour juger plus sainement si la chose mérite d'être notée. 5° Quand le passage ou la réflexioî? que nous voulons consigner dans notre recueil nous touche et %uus électrise, il est bon de profiter de ce moment d'inspiration pour écrire ce que l'on sent et les conséquences pratiques qui se révèlent alors à notre pensée. Jamais nous ne serons plus éloquents que dans ces moments où nous sommes pénétrés et pleins de notre sujet. Nous observerons seulement qu'alors il faut s'occuper d'écrire ce qu'on sent plutôt que ce qu'on veut faire sentir aux autres, et s'appliquer ces notes à soi-même plutôt qu'à un auditoire qu'on se compose par l'imagination au gré de l'amour-propre, et qui jamais peut-être ne sera tel qu'on se le représente.
Le Thésaurus biblicus et le Thésaurus Patrum offrent des modèles de recueils, mais ne dispensent pas de s'en faire à soi-même ; rien ne peutêtre adaptéànotre genre d'esprit, ànolre trempe d'âme comme ce que nous avons goûté et senti nous-mêmes.