‹ Traite de la predication a l'usage des seminairesChapitre 33 sur 89 · DE LA MANIÈRE DE COMPOSER · texte numérisé non relu

DE LA MANIÈRE DE COMPOSER

La marche à suivre pour bien composer consiste : 1° à bien choisir son sujet; 2° bien le méditer; 3° bien le développer ; ¥ rédiger son discours; 5° revoir avec soin sa rédaction.

En distinguant ainsi cinq parties dans la composition, nous ne voulons pas dire que dans la pratique il faille les séparer de la sorte ; souvent au contraire, elles se confondent. Ainsi un beau plan se présente à l'esprit, on le médite, on le développe, on le rédige dans une même opération : nous ne les distinguons donc théoriquement que pour mieux les exphquer.

Du choix du sujet.

Rien de plus important que ce choix. Un sujet bien choisi intéresse par cela seul les auditeurs et leur est utile; un sujet mal choisi déplaît et est sans fruit. Le sujet est la base et le fondement du discours. Or, quand un édifice manque par la base, sa ruine est assurée. Rien donc de plus essentiel que de bien choisir son sujet.

* Voyez Grenade, liv. VI, c. xiii.

Pour y réussir, voici les règles priiicipules à observer : 1* Il ne faut point prendre conseil de l'amour-propre, ami exclusif des sujets qui prêtent le plus aux grands ornements et au triomphe de l'éloquence : fixer son choix d'après un si mauvais conseiller, ce serait abuser de la parole de Dieu, et chercher à se faire valoir au lieu de chercher à sauver des âmes. Mais il faut prendre conseil de la plus grande utilité des auditeurs, et choisir les plus profitables à leur salut, c'est-à-dire les plus propres à les instruire, à les toucher et à les convertir, puisque c'est là le but de la prédication : par conséquent, il faut consulter les circonstances du temps et du lieu, la portée, les besoins, les dispositions, le caractère des personnes, comme nous l'avons exphqué ailleurs, puisqu'il est évident qu'mi discours ne peut faire d'impression salutaire qu'autant qu'il convient à l'auditoire et lui est bien adapté.

2° Entre les sujets utiles, il faut choisir ceux qui sont utiles au plus grand nombre des auditeurs : c'est-à-dire qu'un sujet qui n'intéresserait qu'une portion de l'auditoire ne peut pas faire le fonds du discours; il peut seulement y entrer comme partie accessoire, objet de détail ; mais le sujet principal doit convenir à tout le monde, ou au moins au plus grand nombre. Tels sont les fins dernières, les vertus théologales et cardinales, les sacrements, les commandements de Dieu et de l'Église, toutes les grandes vérités de la religion qui intéressent essentiellement tous les hommes, comme le malheur d'une âme en péché, et par conséquent en péril des plus terribles châtiments; l'extravagance de celui que ni les jugements de Dieu, ni une éternité de souffrance, ni la perte d'^un bonheur infini, ne peuvent effrayer; le bienfait de la rédemption, la dignité du clirélien, la Providence, l'obligalion de pardonner les injures, de fuir les occasions du péché, de prier, de faire l'aumône, le crime du respect humain, de l'abus des grâces, delà perte du temps, etc. Il est vrai que ces sujets ont été souvent traités, mais on peut les rendre nouveaux par une nouvelle forme : Non dehemiis dicere nova, sed novè, et d'ailleurs l'expérience démontre combien les peuples ont besoin de se les rappeler.

5° Entre les sujets utiles au plus grand nombre, il faut, autant que possible, choisir de préférence ceux qui vont le mieux à notre genre de talent, et laisser à d'autres ceux qui nous reviennent moins : car tel (|ui excelle à consoler et prêcher la confiance, pourra réussir fort mal à prêcher les vérités teiribios, et vice versd. Il faut de plus éviter les sujets trop étendus qui obligent l'orateur à oflleurer les

I';•,ÉPA^.ATIO^' PnOCil.inE. 2^7

choses sans en rien approfondir, comme r.ussi les sujets trop petils où l'éloquence est à i'élroit et qu'on ne peut remplir que par des tours de force.

4' Le sujet une fois déterminé, il faut choisir c%ncore les rapports ou points de vue sous lesquels il est plus utile de le présenter, et liî but pratique qu'il convient de se proposer, comme tel défau!: à réformer ou tel acte de vertu à l'aire pratiquer. Il est une manière de présenter la vertu qui la fait paraître hérissée de difficultés, désagréable et repoussante ; il en est une autre qui la montre souvcrainement raisonnable, belle et aimable, noble et grande : il faut avoir soin de bien choisir ces derniers rapposts, en examinant ce qui conviendra le mieui aux dispositions des auditeurs, les côtés de la question qui leur plairont davantage et ceux qui pourraient leur déplaire; et d'après cela on précise son sujet, en se demandant : A quoi venxje porter mes auditeurs? qu'est-ce que je me propose d'obtenir d'eux?

De la méditation du sujet.

Après qu'on a fait choix d'un sujet, et bien déterminé les points do vue qu'on se propose en entreprenant de le traiter, il faut le méditer avec soin. Méditer un sujet, c'est l'étudier, l'approfondir, l'envisager sous toutes ses faces, pour y chercher ce qui peut instruire, convaincre, toucher, corriger ses auditeurs : 1° Ce (jui peut les instruire : et pour cela on voit ce qu'en dit la théologie ; on se fait des idées nettes, exactes et précises sur la matière, et on examine le moyen de faire passer ces notions dans l'esprit des auditeurs. 2° Ce qui peut les convaincre ; et pour cela on se demande quelles preuves, quels arguments leur feront plus d'impression ; et on tâche, à force de réflexions, de s'en pénétrer si profondément soi-même, qu'on ne puisse penser sans une sorte de stupeur à la fohe des hommes qu! ne croient pas une vérité si invinciblement démontrée. 5° L'esprit éclairé et convaincu, on passe alors de la partie doctrinale à la partie du sentiment, et l'on se demande : Comment remuer les cœurs et entraîner leurs volontés? Quels mouvements oratoires puis-je employer pour les ébranler, les attendrir, les gagner? Que puis-je leur dire de touchant, de pathétique qui aille au cœur? Que me fournissent pour cela l'Écriture sainte, les écrits des Pères, les exemples des saints, les vues de la foi, l'étude du cœur humain, et même les figures de la rhétoi iquc, comme l'apostrophe, la prosopopée, l'excla»

malion, l'intorrogation? K" La partie du sentiment ainsi ôluiliôe, (x\yQ pouirais-je dire, se deinande-l-on à soi-même, de plus pralique sur ce sujet? Quels portraits de mœurs où chacun reconnût ses défauts pourrais-je faire ici? Quels actes de vertu, quelles salutaires pratiques pourrais-je conseiller pour corriger mes auditeurs et les amener au bien?

Voilà ce que c'est que méditer un sujet, et tous les maîtres de l'art s'accordent à recommander cette méditation comme le préliminaire essentiel de toute bonne composition : sans cette étude préalable, on parlera d'une manière supeificielle, incomplète, souvent inexacte; le discours ne sera qu'un amas de réflexions froides et sans âme, im assemblage de textes et de morceaux décousus. On sera obscur, parce qu'on n'aura pas d'idées claires et précises sur la matière ; on sera froid, parce que la médilation n'aura échaufiè ni le cœur ni l'imagination ; on divaguera, on marchera sans ordre et au hasard comme un voyageur qui ne connaît pas le pays où il se trouve, ou à làtons comme un homme qui est dans les ténèbres. Par la méditation, au contraire, on se rend maître de son sujet, et on le possède à fond; comme on le conçoit clairement, on l'énonce et on le développe avec aisance et facilité. L'esprit fournit alors les meilleures preuves, le cœur les plus beaux mouvements, l'imagination les plus riches images; et les expressions, les tours, les figures les plus convenables se présentent comme naturellement pour les rendre : c'est alors que le meilleur style coule comme de source, et que les plus grandes beautés jaillissent sans effort du fond du sujet.

Cui lecta potenter erit res,

T\'ec facundia deseret hune, nec iitcidtis ordo '.

Mais pour oblenh' ces heureux résultats, il est plusieurs règles à observer,

1"^* Règle. — Il faut appliquer à son sujet les règles spéciales qu'on trouvera exposées dans la première partie du second livre de ce Traité; et l'envisager sous tous les points de vue que ces régies indiquent. 11 résultera de cette étude une source abondante d'idées précieuses et utiles.

2" Ilègle. — 11 faut lire attentivement quelque excellent ouvrage sur la matière ; très-peu d'honnnes ont par eux-mêmes assez de science acquise pour tirer de leur propre fonds tout un discours. La lecture

' Aïs poct.

enseigne ce qu'on ignore et rafraîchit la mémoire de ce qu'on sait ; elle réveille limagination et la fertilise, excite le zèle et communique l'onction, inspire des conceptions pleines de vie, sollicite et met en jeu l'esprit d'invention. Les ouvrages des grands maîtres,' ditLongin sont comme autant de foyers sacrés oîi s'allument les esprits les plus froids.^ On raconte que Bossuet lisait toujours, avant de se mettre à la composition, un chapitre d'Isaïe et quelques pages de saint Grégoire de Nazianze, Il ûmt donc lire aussi quelque excellent auteur' oratoire ou ascétique, sur le sujet que nous voulons traiter, et c'est dans cette vue que nous indiquons, au second livre de cet ouvrage, les écrivains les plus remarquables sur chaque partie et les meilleurs auteurs de sermons, prônes, homélies, conférences, etc.. Dans cette lecture nous devons nous proposer : 1° de connaître à fond la matière pour nous mettre en état de donner une instruction solide et complète aux fidèles; 2° de n'y pas chercher seulement des pensées, des passages, des apphcations pour nous en servir, mais d'y observer bien plus l'ordonnance de tout le discours, la manière dont les choses sont amenées, présentées, liées avec ce qui précède et ce qui suit, les images, les comparaisons, les expressions vives et lumineuses qui mettent la pensée en relief, enfin tout ce qui fait le nerf, la force et l'agrément du discours ; 5° de nous échauffer le cœur et l'imagination, de nous électriser en quelque sorte sur le sujet que nous voulons traiter.

5° Règle. — Après cette lecture, il faut se recueillir au plus intime de son âme pour méditer devant Dieu ce qu'on a lu, se l'approprier et le faire passer comme dans son propre fonds : là on élimine tout ce qui ne vient pas à notre but, on recueille tout ce qui s'y rapporte, on le fond dans ses propres idées, on s'en pénétre, on le rend sien par la manière de le sentir ; et de là naîtront plus tard une tournure et une ex[iression qui seront à nous.

4' Pii'gle. — Il faut écrire à l'instant même où l'on est pénétré, tout ce que l'esprit, le cœur, l'imagination, la sensibilité inspirent de bon et d'utile, de touchant et de frappant sur le sujet que nous étui lions : on développe ces bonnes inspirations selon l'attrait du moment, sans chercher à y mettre la perfection de l'ordre et du style. Tondant qu'on les écrit, d'autres se présentent, et celles-ci en font èclore de nouvelles; car ce qui ne vient point en réfléchissant, vient souvent en écrivant. Ainsi faisait Bourdaloue. L'auteur de la préface do ses Vensécs raconte qu'il jetait d'abord sur le pnpier « les diffé- « rentes idées qui se présentaient à lui touchant la matière qu'il vou-

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« lait traiter ; il marquait tout confusément cl sans aui.une liaison ; « mais, s'étant ensuite tracé le plan de son discours, il choisissait ce « qui pouvait convenir et laissait le reste, dont on a formé les deu2 « volumes de ses Pensées.)) Ainsi doivent faire tous 'es piécHcateiirs : ils doivent s.^isir ces moments heureux d'inspiration, oii l'âme pleine de son sujet, et se débordant en quelque sorte, semble nous solliciter de la soulager en confiant au papier la vérité au le sentiment qui la pénètre : tantôt c'est une lumière soudaine qui nous saisit, une foi vive, une ardente charité puisée dans l'oraison au pied de l'autel et du crucifix, qui nous inspire ; tantôt c'est la lecture d'un morceau sublime ou touchant, la vue d'une cérémonie imposante, quelque grand souvenir, quelque riche imagination qui nous met en verve ; et le cœur échauffé dicte une composition qu'on reçoit plutôt qu'on ne la produit; la plume ne peut suivre la rapidité de la pensée. Ce qu'on écrit sous l'impression de cette inspiration vaut mieux que toutes les compositions à froid et touchera davantage, parce que le mouvement part d'un cœur touché ; d'où l'on peut conclure combien il est essentiel de ne pas se laisser refroidir ou distraire, de profiter du bon moment qui, une fois perdu, ne se retrouverait peut-être plus ; et c'est pour prévenir ce refroidissement qu'on conseille, ainsi •que nous l'avons dit, d'écrire rapidement tout ce qui se présente de bon sans s'inquiéter de la justesse de l'expression, sans vouloir produire quelque chose de fini ; plus tard, on reviendra sur ce premier jet et on ymettralepoli qui y manque. Nous recommandons seulement d'ajouter à ces notes des indications marginales qui en exposent le sujet ; autrement on ne saurait pas comment s'y reconnaître.

Du développeinenl du sujet.

Après la méditation du sujet, il faut tout coordonner dans i\i\ plan régulier, comme nous l'avons dit ailleurs en parlant de l'unité, puis procétler aux développcmenls oratoires. Les développements, quand ils sont habilement exécutés et sagement ménagés, opèrent sur une pensée ou une proposition comme la sève sur un germe : ils font croître, grossissent, rendent sensible à tous les yeux ce qui auparavant était à peine perceplible : ils répandent la clarté du grand jour sur loules les parties du plan, ornent et relèvent la vérité [>ar différenls tours qui en montrent les faces diverses; etdececjui n'était a abord qu'un squelelte déchaîné, ils font un corps nom ri et plein

d'embonpoint ; ils rendent brûlant ce qui était froid, animé ce qui était languissant ; de sorle qu'il est vrai dédire que ce sont des développements qui expliquent les choses et les font comprendre, qui les prouvent et les font croire, qui en pénètrent les cœurs et les font pratiquer; que par conséquent, là est toute la force de l'orateur, comme le dit Quintilien^

Si l'on n'avait à traiter qu'avec des intelligences élevées et des cœurs vertueux, la simple exposition des faits pourrait suffire ; mais la plupart des auditeurs ayant des vues si fausses ou si cuiirtes, spécialement sur les choses spirituelles, on ne peut s'en faire comprendre qu'à force d'explications et d'éclaircissements : la plupart opposant à la pratique de la vertu tant de passions, de préjugés, d'attaches aux faux biens d'ici-bas, on ne peut en triompher que par des développements pleins de lucidité, de force et de chaleur, qui leur montrent clairement où sont les maux véritables qu'ils doivent craindre et les vrais biens qu'ils doivent désirer. Qu'on se borne à leur dire les choses sèchement, simplement et sans aucun développement, ce seront paroles perdues, ils ne se rendront pas.

Aussi, tous nos grands prédicateurs se sont-ils attachés d'une manière spéciale à cette partie de l'art oratoire : et c'est même à cela qu'ils doivent leurs plus beaux morceaux*; c'est ainsi que Bossuel, dans son panégyrique de saint Paul, donne le plus magnifique développement à la mineure de ce syllogisme, qui fait tout le fond de son discours : on doit attribuer à une vertu divine des effets qui ne peuvent être attribués à des moyens humains ; or, il est impossible d'attribuer aux moyens humains le succès prodigieux de la prédication de saint Paul : donc,.., etc. C'est ainsi encore que, dans son sermon pour le jour de la Circoncision, après avoir établi que Jésus-Christ est notre roi, il développe d'une manière si belle et si touchante, dans les six dernières pages, celte conséquence : donc nous lui devons une obéissance entière.

11 est trois sources principales où le prédicateur peut puiser ses développements. La première, ce sont les lieux comnuuis de la prédication : nous ne désignons pas seulement par là l'Écriture sainte, les Pères, les Conciles et tous les ouvrages religieux ou ec-

» Lib. VIII, c. m.

* Voyez comme Massillon, dans son sermon sur la mort, développe celte pensée si commune , Tout est passager et périssable ici-bas : Sur quoi vous rassurez-vous donc, etc. ; et comme Bossuet, dans l'oraison funèbre de Jhidamo, développe cette simple pensée • La voilà morte ; La voilà, maUjrS ce nrcud cœur, etc..

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clésiastiques, sources sacrées où le prédicateur peut toujours puiser, mais encore et surtout les grandes vérités qui viennent à l'appui de tous les sujets de morale, comme le salut, la mort, le jugement, l'éternité, l'amour divin, la passion et la mort de Jésus-Christ ; les considérations générales sur les bienfaits de Dieu, sur les vertus ou les vices, sur les sacrements ou la prière, telles qu'elles se trouvent exposées dans la première partie du second livre de ce Traité. Pour que ces lieux communs contribuent à relever le discours, il faut, 1° qu'ils n'interviennent que comme accessoire : si l'on s'y arrêtait trop, ils absorberaient le sujet principal, détourneraient l'attention et en mueraient. 11 faut 2° les approprier tellement au sujet qu'ils paraissent faits pour lui seul, et que personne ne puisse penser au lieu commun.

La seconde source de développement se trouve dans les lieux communs de la rhétorique, laquelle enseigne à faire ressortir les choses dont on parle, par leurs causes ou leurs principes, par leurs effrHsS par l'énuniération des parties^, par les contraires qui consistent à dire ce qu'une personne ou une chose n'est pas pour mieux faire comprendre ce qu'elle est^, par les circonstances de lieu, de temps et autres contenues dans le vers si connu : Qtiù, qidd, ubi, quibus aiixiliisj cur, quomodo, qiiando, enfin, par les comparaisons, les exemples et les paraboles.

Comme la rhétorique explique toutes ces choses, nous nous bornerons ù quelques observations sur les comparaisons, les exemples et les paraboles, parce que d'un côté ce sont des points d'une importance principale dans la prédication, et que de l'autre l'éloquence de la chaire doit les envisager sous un point de vue qui lui est propre. Les comparaisons ont l'avantage de donner au discours de la clarté, de l'agrément, de l'intérêt et de la force, de telle sorte qu'elles font comprendre les choses aux gens simples et plaisent aux esprits élevés. C'est un trait de lumière qui embellit le sujet dont on parle, de tout ce qui nous séduit dans l'objet pris pour

1 Voyez, dans le sermon de Massillon pour la Toussaint, la définition du monde : En effet, qu'est-ce que le monde?

- Voyez un exemple d'énumératiou dans le Petit Carême de Massillon, au premier Dimanche, 111° partie ; L'ambitieux ne jouit de rien, etc., etc.; et au troisième Diniancbe : Parcourez toutes les paiisions, etc.

■» Exemple tiré de riéchicr : a M. Le Tellior n'était pas de ces âmes oisivis qui n'apportent d'autre préparation à leui's chaiges que celle de les avoir désirées; qui mettent leur gloire à les acquérir, non pas à les exercer; qui s'y jettent sans discernement et qui s'y maintiennent sans mérite, et qui n'achètent CCS titres vams que pour «;alIbLJv leur orgueil et hoiiorer k'iir paresse. »

po t de comparaison ^. Mais pour qu'elles produisent ces effets, il faut observer certaines règles. i° On ne doit les tirer que d'objets bien connus des auditeurs; autrement, loin d'éclaircir le discours, elles l'obscurciraient. L'Esprit-Saint nous en donne l'exemple dans rÉcriture : car il tire ses comparaisons du corps humain, du moucheron, de la fourmi, du chien qui retourne à son vomissement, de l'arbre, de la semence, de la moisson, de la vigne, du berger, du laboureur, etc.. 2° Dans ces similitudes, il faut toujours observer la décence et la noblesse du langage qui convient à la chaire : l'invention fournit les images, le bon sens les rend justes, c'est à l'esprit élevé à les ennoblir. 5" 11 faut être ordinairement court dans ses comparaisons, et n'en pas presser tous les rapports ; les choses ne se ressemblent qu'à certains égards. Elles peuvent être développées et plus fréquentes dans le discours calme ; à mesure qu'il s'anime, elles doivent être plus concises : dans le pathétique, elles ne doivent parcùtre que comme un trait rapide. A° Les comparaisons tirées de l'histoire sainte ont une grâce particulière : Massillon les emploie très-souvent et toujours avec bonheur ^. Bossuet n'est pas moins heureux : tantôt il montre dans les Israé-

* Massillon, dans son deuxième sermon pour une profession religieuse, fait scnlir par une belle coinparaison combien, après plusieurs années de ferveur, il faut se tenir en garde contre le relâchement : « C'est alors, dit-il, que vous a devez être plus sur vos gardes, et que, vous étant enrichis de biens spiritu-rls, 8 le démon fera plus d'efforts pour vous les enlever. Il vous laissera paisibles dans « les commencements, semblable à un pirate qui laisse passer tranquillement a les na\ires qui partent pour fournir une longue carrière et aller chercher au a loin des niai\handiscs pi'écieuses, et ne les attaque qu'au retour, et presa que sur la fin de leur course, pai'ce qu'il les trouve alors chargés de richesses « qu'il s'efforce de leur ravir. »

* Qui n'admirerait, par exemple, cette belle comparaison, dans son sermon sur la parole de Dieu, versus finem : « On peut appliquer à la plupart de nos audia teurs ce que Josepli disait par feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher « le froment et la nourriture que vous êtes venus ici; c'est connue des espions a qui venez remarquer les endroits faibles de la contrée. Exploratores estis : « ut videalis infirmiora terris venistis; ce n'est pas pour vous nourrir du pain « de la parole que vous venez nous écouter, c'est pour trouver où placer quela ques vaines censures. »

Et plus Las, quelle comparaison non moins ingénieuse entre le prédicateur et les Israélites aiguisant leurs instrumenis de labour chez les Philistins! Qui n'admirerait encore cette belle comparaison du faux dévot, dans son sermon sur le véritable culte, II» partie :

a Vous re~senibli-Z à cet autel des tabernacles dont il est parlé dans l'Écriture; G il était revêtu d'or pur, les dehors en étaient brillants, mais le dedans était a vide, et il n'était pas solide, dit l'Esprit de Dieu : Non eral solidum, sed in- « tùs vacitum. En vain vous immolez dessus des victimes étrangères dont le € Seigneur n'a pas besoin, vos passions n'y paraissent jamais immolées devant

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liles traversant le désert pour allor à la terrô promise l'image du dnéliou allant au ciel sa pairie'; tantôt il compare la vie à un chemin qui aboutit à réternité^; d'autres fois il tire pour l'âme cil! étienne de sublimes leçons de l'exemple même d'un coursier indompté*.

Non moins utiles que les comparaisons, les exemples sont dans un ;.ernion re qu'on écoute plus volontiers, ce qu'on remarque et ce qu'on retient le mieux, et la manière de persuader la plus efficace. Voyez comment Massillon en déduit Tobligalion du jeûne pour les grands conune pour les petits*.

Dieu ne mesure pas vos infirmités sur vos titres, mais sur sa loi. David était un prince que les délices de la royauté auraient dû sans doute amollir : lisez, dans ses divins Cantiques, Thistoire de ses austérités. Et si vous croyez que le sexe vous donne quelque privilège, Esther, au milieu des plaisirs d'une cour superbe, savait affliger son âme par le jeûne; Judith, si distinguée dans Israël, pleura la mort de son époux dans le jeûne et dans le cilice ; les Paule, les Marcelle, ces illustres femmes romaines, descendues des maîtres de funivers, quels exemples d'austérité n'ont-elles pas laissés aux siècles suivants !

Voyez encore comment par l'exemple Massillon démontre l'empire de la vertu = :

Un Jean-Baptiste, accompagné de sa seule vertu, devient le censeur d'une cour voluptueuse, et Ilcrode ne peut s'empêcher de craindre sa censure ;

a la sainteté de Dieu; il n'y voit que de vaines apparences, et le dedans est tou- (i jours vide de foi et de piété : Intiis vacuuin. »

Et un peu plus loin :

« Vous êtes semblables à ces soldats dont il est parlé dans l'histoire des Maa chabées, lesquels, sous les enseignes do Juda, combattaient, ce semble, pour « la cause du Seigneur; mais ayant été défaits et mis à mort, on trouva ca- « chées sous leurs tuniques des marques d'idolâtrie ; et on découvrit que, sous « une fidélité extérieure à la religion, ils avaient porté les abominations des in- « filleuls. »

Voyez encore, dans le sermon sur le respect humain, cette magnifique comparaison du juste avec le feu sacré caché en terre et comme dans la boue, jusqu'à Ct' que le soleil, vainqueur des nuages, eût lancé dessux quelques traits de sa cl:aleiir et de sa lumière ; ainsi, quand Jésus-Christ, soleil de l'éternité, lais- S( ra tomber sur ce juste, qu'on regarde comme une boue propre à être foulée aux pieds, les traits de sa lumiire et de sa majesté, il brillera d'un éclat ititmortel.

1 Kxorde du sermon sur l'unité de l'î'glise. — Élévation, 9« semaine. — 'Dernier sermon pour l'àiiues. — ' .Méditations, 4" joiu- de la II* partie. — * Sermon sur le jeûne. Mercredi des Gendres. — î" Sermon sur le mélange de? bons et des méchants, l" partie, II* volume du Grand Carême

^RC['AnAT[o^■ rnociiAmE. 235

un Miellée s'oppose seul aux vains projets de deux rois et de deux armées, et tout est ébranlé à la seule voix de riiomme de Dieu. Un prophète inconnu vient, de la part de Dieu, reproclier au peuple d'Israël, rassemblé à Béliiel. l'impiété de ses sacrifices, et les mystères profanes sont suspendus. Élie tout seut vient au milieu de Samarie menacer Achab de la vengeance divine, et le prince, tremblant, s'humilie. Un Samuel, armé de la seule dignité de son âge et de son mim'slére, vient reprocher à Saûl, vainqueur d'Amalec, encore environné de ses troupes victorieuses, son ingratitude et sa désobéissance ; et ce prince, si intrépide devant ses ennemis, sent sa fierté tomber devant le prophète, et met tout en usage pour l'apaiser. 0 sainte autorité de la vertu ! qu'elle porte avec éclat les caractères augustes de sa céleste origine !

La parabole, qui est une histoire qu'on imagine pour éclaircir le discours, produit le même effet que l'exemple. Elle soutient, ranime l'attention de l'auditoire, et lui fait sentir plus vivement la vérité ; elle est à la portée des enfants et du peuple, plaît aux grands et «ux sages, et donne à tous des leçons importantes sous une enveloppe qui en ôte l'amertume. Le P. Biidaine s'en servait souvent et on fera très-bien de l'imiter. Ces fictions ne sont pas des mensonges parce qu'elles disent moins ce qu'elles semblent dire que ce qu'elles laissent à deviner. Et d'ailleurs, elles sont autorisées par l'exemple de l'Évangile, qui en est plein.

La troisième source de développements, ce sont, toutes les fois que le sujet le comporte, les détails de mœurs qui placent sous les yeux des fidèles les obligations relatives à la matière qu'on traite les fautes par lesquelles ils les violent ; les moyens de se corriger et enfin les diverses conséquences pratiques qui découlent dn l'instruction. Nous avons expliqué ailleurs (1" part., c. 4, art. 2, § 2) l'importance et la manière de donner ces détails.

Telles sont les sources où le prédicateur doit puiser ses développements : mais cette connaissance lui servirait peu, s'il ne connaissait, en même temps, les règles à suivre pour bien développer; c'est ce qui nous reste à exposer. La première règle est de ne développer qu'autant qu'il le faut pour rendre le discours ou plus clair, ou plus solide, ou plus toucbant. Si la pensée est développée au delà de ses justes bornes, les bonnes choses se trouvent étouffées sous le nombre des superflues, et l'abondance fait naître l'obscurité. De là vient qu'une grande facilité se convertit souvent en un grand défaut; elle est négligente et délaye tout ce qu'elle dit. Pour prévenir cet inconvénient, il faut trier ses idées et éliminer tout

ce qui est diffus ou sans ulililé, conformément au précepte de Boileau :

Fuyez l'abondance stérile,

Et ne vous char^'^cz pas d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de ti'op est fade et rebutant; L'esprit rassasié le rejette à l'instant. Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

— La douxième règle est d'amplifier, non en accumulant des mots et dos phrases, mais en multipliant le sens avec le moins de mots possible, et ajoutant toujours de nouvelles choses à ce qu'on a dit. Loin de la chaire ces amplifications verbeuses qui ne font que répéter les mêmes idées en termes différents 1 — La troisième règle est de disposer les développements de telle sorte que le discours aille toujours croissant, c'est-à-dire qu'à mesure qu'il avance, il soit plus clair, plus animé, plus fort et plus énergique. — La quatrième régie est de se représenter, à l'exemple de Massillon, qu'on a son adversaire en présence, et de diriger ses développements de manière à le poursuivre avec toute la force du raisonnement et la véhémence du zèle, jusqu'à ce qu'on croie l'avoir gagné à la vertu. Pour mettre à profit tout ce que nous venons de dire, il sera utile de lire de bons modèles, d'observer les moyens de développements qu'ils ont employés, celles des sources que nous venons d'indiquer où ils ont puisé, et par cette étude on se formera à développer ses pensées comme eux. On trouvera, par exemple , dans l'oraison funèbre du prince de Condé par Eossuet, les plus magnifiques développenrents par comparaisons et descriptions; dans le sermon de Massillon sur les vices et les vertus des grands, des développements par les effets et les circonstances ; enfin dans l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, presque toutes les sources de développements employées à l'amplification de cette simple pensée: Tout e.-it vanité ici-bas.

De la rédaction du discours.

Après qu'on a arrêté son plan et étudié tous les développements à lui donner, il ne reste plus qu'à prendre la plume et à bien rendre tout ce qu'on a pensé et senli; travail souverainement important et décisif pour le succès: car presque toutes les choses qu'on dit frappent moins que la manière dont on les dit. C'est là que l'orateur

donne à son discours le nombre et l'harinonie, la grâce et la force, la dignité et l'onction ; c'est là qu'il peint la nature, et donne à ses tableaux ce coloris qui les anime ; c'est là enfin que, par les charmes du style, il forme cette parole belle et pure qui instruit, qui plaît, qui s'insinue dans les cœurs et les gagne à la vertu. Si, au contraire, la rédaction est vicieuse, il ne pourra ni instruire, ni plaire, ni toucher ; souvent même on se défiera de sa doctrine ; ce qui est mal dit passe aisément pour mal pensé. Voici les règles à suivre pour réussir dans cet important travail :

l'« Règle. — Il ne faut écrire que quand on est touché. Vouloir composer dans certains moments où l'esprit, le cœur et l'imagination se taisent, où l'on se sent froid, stérile et sans aptitude pour ce genre de travail, serait se fatiguer en pure perte; ce qu'on ferait alors serait mauvais ou sentirait l'effort. Impossible de réussir si l'on n'écrit de verve, fervente calamo, c'est-à-dire sous l'impulsion d'un cœur tellement plein de son sujet, qu'on éprouve comme un besoin d'épancher au dehors la vérité qui en veut sortir. Alors, et seulement alors, on pourra bien faire. Les mots viendront se présenter d'eux-mêmes, et la richesse des couleurs affluera sous le. pinceau.

2" Règle. — C'est dans la prière et la méditation que le prédicateur doit chercher à se pénétrer de son sujet. L'imagination n'inspire qu'une chaleur factice et profane : l'oraison seule embrase le cœur d'une chaleur véritable et puisée en Dieu même, comme nous l'avons dit dans la première partie, chap. V, art. 5.

5^ Règle. — Si l'oraison nous laisse dans la sécheresse et l'insensibilité, il faut remettre la composition à un autre temps sans se décourager ; ce qui ne vient pas dans un moment sort quelquefois dans un autre avec impétuosité et abondance. Mais si l'on reconnaît que cette stérilité de l'esprit ne provient que de la paresse qui engendre un certain engourdissement des facultés, il faut se garder de céder au dégoût qui porte à jeter la plume; ce serait lâcheté; on doit alors faire effort sur soi, et essayer divers moyens d'écrire. Le premier est de se demander ce qu'on veut dire ; souvent en forçant l'esprit à préciser ses idées, on trouve ce qu'on cherche : si l'on avait toujours des notions claires de son sujet, on serait rarement stérile et embarrassé; l'expression se présenterait d'elle-même, selon ces 'ers si connus :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, -Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Lg second moyen serait de se supposer placé dans la chaire, et obligé d'improviser sur le sujet; souvent on s'essayanl à parler, on réussit à dire ce qu'il faut. Enfin, un troisième moyen serait de s'entretenir avec un homme de mérite, ou, à son délaut, avec un autre quelconque, sur la matière qu'on veut traiter. Cette conversation éveille l'esprit, fait naître des idées ; on s'échauffe, on s'anime, la veine s'ouvre et la fécondité revient.

4" lu'gle. — Conformément aux principes établis jusqu'ici, la rédaction d'un discours sacré doit se distinguer par trois caractères principaux, la clarté, la pureté, la variété. Une rédaction claire est celle qui est parfaitement lucide dans la pensée et l'expression, dans le raisonnement et toute la marche du discours, de sorte qu'elle offre à l'esprit, même le plus vulgaire, une lumière nette, sans aucune ombre, sans obscurité et sans nuages : une rédaction pure est celle qui est conforme à toutes les régies et toutes les délicatesses du langage ; enfin une rédaction variée est celle qui modifie son ton et son style selon la nature des choses que l'on dit et selon les diverses parties du discours. Cette variété coule de source tant qu'on écrit d'inspiration, parce qu'elle est dans la nature ; dès qu'on ne la retrouve plus et que le style devient monotone, il faut quitter la plume, revenir à la méditation ; et bientôt chaque pensée reprendra son mouvemet, son caractère et sa couleur.

5^ Règle. — 11 faut, pendant la rédaction, prendre garde de se dessécher le cœur et l'imagination, en se préoccupant trop des règles de l'éloquence, de la politesse du style, de la recherche des mots; il faut, au contraire, s'abandonner au feu de l'inspiration, et tendre à l'accroitre toujours davantage, en nourrissant au fond de son âme un désir ardent de procurer par sa composition la gloire de Dieu et le salut des peuples : quand ce désir pénètre l'orateur, il l'enflamme, il l'anime et lui suggère tantôt de beaux mouvements, tantôt d'utiles réflexions, mais presque toujours la manière de se liiire comprendre et de toucher. On corrige ensuite les défauts de rédaction qui ont échappé à l'impétuosité de la composition.

De la révision et de la correction sévère de ses compositions '.

Lorsqu'on a rédigé son discours d'après les prineii>es èlal)lis, i] est nécessaire de le revoir avec soin et de le soumettre à une correc-

' Voyez Qiiintilien, liv. X, cli. iv eu tiilicr.

I'Ri:-PAl\AiluN l'ilOCllAlîsE, 269

tion sévère. Le premier travail, quoique heureux quelquefois, est toujours rempli d'imperfections ; quand on se pardonne ces défauts, ils vont toujours croissant, et le mal devient incurable. Il faut donc revenir sur ce qu'on a fait, corriger les constructions et les liaisons, les tours et les figures, les expressions même qui présenteraient quelque chose d'impropre, d'incorrect ou d'irrégulier ; ajouter les images, les mouvements ou tournures capables de faire impression; retrancher ce qui est de trop, suppléer à ce qui manque, transporter ce qui ne sérail pas à sa place, modifier ce qui aurait besoin de l'être. Le discours ainsi retouché, il faut le retoucher encore quelques jours après ; cette revue de son manuscrit fait découvrir des rapports jusqu'alors inaperçus, d'heureux développements et de nouveaux tours : il est même très-utile d'en tirer plusieurs copies : chaque fois on aperçoit des fautes, on corrige, on perfectionne, tantôt en ajoutant ce qui manque à la phrase, tantôt en retranchant ce qui s'y trouve de trop '. Ce n'est pas tout : il faut le retoucher en l'apprenant; cet exercice éveille l'attention sur bien des fautes; et le reloucher encore après l'avoir prêché : c'est en le prononçant qu'on remarque le mieux ce qu'il y a de défectueux et ce qui pouvait être pressé davantage. Enfin, après un certain nombre d'années, il est à propos de le revoir de nouveau ; alors la réflexion et l'expérience ont mûri le jugement ; une certaine tendresse qui aveugle pour ce qu'on vient de produire s'est refroidie, et l'on peut mieux voir et réformer les traits de jeunesse. C'est à ces corrections réitérées que Quintilius invitait ceux qui le consultaient , au rapport d'Horace : « Corrigez, leur disait-il, corrigez ceci, croyez-moi, et encore cela, a — Vous avez essayé, vous ne pouvez faire mieux. — Ne vous « découragez pas, essayez encore et remettez sur l'enclume ces « endroits défectueux*. » Ce n'est qu'à celle condition qu'on peut réussir; et tout écrit qui n'a pas été longtemps soumis à des correc' tiens sévères et souvent répétées offre large prise à la critique :

Carmen reprehendite, quod non

Milita dies et miilta litura coercuif, atqiie Prxseclum decies non castigavil ad WKjuem.

• Oufl est, demandait M. de Donald à un littérateur habile, celui de mes ouvnip;cs que vous cslimez le meilleur? — (/est, répond celui-ci, votre réponse à rua .ame de Siacl. — Je le conçois, reprit M. de lionald, je l'ai copié quatorze lois,

* Qninlilio si quid recitares, corrii/e, sodés, Hoc, aiebat, et hoc : meliiis te po^se nerjores, liis terque expcrtum frustra ; delere jul>ebal

l'A malè tornalos incudi reddcre versus. (Ars poel.)

Ce que Boilcau a traduit par ces vers si connus :

Vingt fois sur le métier rcmctlcz votre ouvrage : Polisscz-le sans cesse et le repolissez, Ajoutez quelquefois et souvent elfaccz.

Encore n'est-ce pas assez de se corriger soi-mêine : il faut se faire corriger par un maître habile, par un ami charitable et intelligent et se rendre docile à sa censure' : « Il condamnera, dit Horace, les H endroits lâches ou durs de vos compositions, barrera d'un revers « de plume ceux qui seront négligés, retranchera les ornements (i afl'ectés, vous fera éclaircir ce qui est obscur, fixer ce qui est équi- « voque, et marquera tout ce qiii doit être changé. Ce sera Aris- « tarque, et il ne dira point : Pourquoi faire de la peine à ce jeune « homme pour des bagatelles ? Ces bagatelles auront des suites dans « un âge plus mûr ; ce qu'on lui pardonne aujourd hui le rendrait « plus tard un objet de mépris et de risée '. » Enfin, après toutes ces corrections, on transcrit au net son travail, et en le transcrivant on lui donne le dernier poli.

Nous convenons que toutes ces corrections sont lentes, pénibles et laborieuses ; mais c'est précisément cette lenteur qui garantit le succès ; ce sont ces difficultés vaincues qui donnent, après un certain temps, la facilité et la vitesse en faisant contracter l'habitude de bien écrire. « Je prescris à ceux qui commencent, dit Quintilien, la « lenteur est une sorte de solhcitude en composant : l'essentiel est « de commencer par écrire aussi bien qu'il est possible ; la vitesse « naîtra de l'habitude. En écrivant vite, on n'apprend jamais à bien « éci ire ; mais, en écrivant bien, on apprend enfin à écrire vite : « citd scribendo non fitnt henè scribatur ; benè scribendo fit ut cità^. i> Tous les grands écrivains ne se sont formés que de la sorte; les plus illustres docteurs de l'Église ne sont parvenus qu'après beaucoup de peines et de. travaux à annoncer dignement la divine parole. Massillon a constamment retouché ses écrits jusqu'à sa mort ; et comment

* Voyez le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 248,202. ' Vir bonus et prtidens versus reprehemlet inertes,

Culpal'it (iuros. incomplis allincl atniin

Transverso calamo SKjnuin : ambitiosa recidet

OrnamenCa ; parUm Claris litcun dure coget;

Argiiet awbiguè diclum ; mutanda notahit ;

Fi(t Arislarckus, nec dicet : C.ur ego amictim

Oft'endam in nugis? llx nugx séria durent

In mala derisum seniel exceptumque sinittré. •X, V.

PRÉPARATION Pi'.OCfîAOE. 271

après cela des prédicateurs, qui sont loin d'avoir les mêmes talents naturels et le même fonds de science, croiraient-ils pouvoir négliger les travaux et les soins dont les plus habiles maîtres n'ont pas cru pouvoir se dispenser?

DE LA MAXiÈr.E d'apprendre *

Le sermon composé et corrigé, il ne reste plus qu'une dernière opération avant de monter en chaire : c'est de bien l'apprendre. Un sermon bien appris, ne fût-il que médiocre, paraît bon ; et, s'il est bon, il paraît excellent. Mieux on le possède, plus on est en état de l'animer et de lui donner le séduisant de l'improvisation en dissimulant l'art, en le débitant avec naturel parce qu'on est sans préoccupation, avec feu parce qu'on est sans contrainte. On demandait un jour à Massillon quel était son meilleur sermon : « C'est, répondit- « il, celui que je sais le mieux. » Parole d'une parfaite justesse. En effet, plus un discours ressemble à une inspiration soudaine par le naturel du débit, plus il est propre à produire du fruit et à exciter l'enthousiasme : or cette liberté d'action, ce naturel qui imite la production improvisée du génie et fait oublier aux auditeurs le double travail de la rédaction et de la mémoire, on ne peut l'atteindre qu'autant qu'on sait très-parfaitement son discours. Si l'on ne sait qu'à moitié, on hésite, on se répète, on recourt à son manuscrit, et, toujours inquiet de ce qu'on va dire, on ne pense jamais à ce qu'on dit. Dès lors, on est froid et sans intérêt; la préoccupation éteint le zèle, gêne l'action et ôte même à la voix l'inflexion naturelle ; on n'apparaît p'us à l'auditeur que comme un écolier qui a mal appris sa leçon: la dignité du ministère s'efface, et tout le mérite intrinsèque du discours, fût-il excellent en soi, est oublié.

D'un autrarcôté, si, pour échapper à l'inconvénient de demeurer court, on se réduit à lire ses sermons, on leur ôte l'intérêt et la vie^ : on ennuie les auditeurs et on se déconsidère soi-même dans l'estime des peuples.

Il faut donc, avant démonter en chaire, savoir imperturbablement ce qu'on y doit dire : il est même très-désirable qu'on soit tellement

1 Voyez le P. Albert, III» part., c. xx. — Devoirs d'un Pasteur, c. v, n" 8. — Le Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 195 et 196. — Quintilien, liv. XI, ch. u en entier. — * Voyez d'Aguesseau, t. I, Discours sur les causes de la décadence de l'éloquence.

Tri Tr.AlTÉ DE LA PRÉDICATION.

ninîlre de sa niafière, tellement inclépendant et sûr de sa mémoire, qu'on puisse improviser les traits heureux que le moment inspire, et reprendre ensuite le fil de son discours.

Le plus grand auxiliaire qu'on puisse donner à sa mémoire, après toutefois l'habitude d'apprendre qui l'accroît autant que l'inaction la dinjinue, c'est une composition mélhodique et bien ordonnée, où rien n'est isolé, où les idées se suivent et s'engendrent, où chaque chose esta sa place sans aucune divagation. Ce bel ordre fait entrer sans peine dans l'esprit l'enchaînement des matières, les divisions et les subdivisions, la suite des idées depuis l'exorde jusiiu'à la péroraison; et rien alors n'est plus facile à apprendre, surtout si l'on aide encore la mémoire par des litres à la marge de son cahier, par des numéros qui indiquent les subdivisions, des alinéas qui, inénagés à propos, dirigent dans le souvenir du classement des idées, et qu'on a soin de ne pas commencer par les mêmes mois de peur de se méprendre. Souvent même la mémoire trouveun secours précieux dans l'habitude de souligner les mots notables qui indiqueiît les idées principales, dans la diversité del'écriture, ou des traits bizarres qui aient rapport au sens, quelquefois même dans les ratures et les mots et interlignes auxquels les souvenirs se rattachent souvent plus qu'à un discours mis au net*.

En étudiant son sermon, il faut n'apprendre qu'un alinéa à la fois, et réunir ensuite, en repassant, deux ou trois alinéas, puis tout une subdivision, et enfin tout le premier point. On doit s'abstenir de déclamer dans cet exercice, et se borner à lire des yeux ou à voix basse : l'inlérêt de la santé exige celte précaution.

Enfin, il est très-utile de réciter son discours en son parlicuher le soir avant de s'endormir. L'expérience démontre qu'à la faveur du silence de la nuit et du sommcfil les impressions se gravent mieux dans la mémoire. Toutefois il faut le repasser encore le matin et surtout doux ou trois heures avant le sermon, sans se rassurer sur ce qu'on l'a débité la veille en son particulier.

Si, malgré toutes ces précautions, la mémoire vient à manquer, ou ce sont des mots qui échappent, et alors il faut y suppléer sans se troubler par des mots à peu près équivalents ; 'ou c'est un texte, une phrase qu'on ne se rappelle pas, et alors il faut passer outre et continuer sans rien laisser apercevoir; ou enfin c'est toute la suite du discours qui semble disparaître, et alors il faut développer la dernière

• Cic, ad llcren., m, 29 et scq.

PRÉr.VRATION PROCHAINE. -275

pensée à l'aide de quelques phrases banales ou lieux communs : souvent pendant ce temps les choses oubliées reviennent. L'essentiel est de ne pas s'arrêter, de ne point se reprendre, et de dissimuler son embarras. Si ces moyens ne réussissent pas, il vaut mieux recourir humblement à son cahier que de descendre de chaire en laissait son discours inachevé.

On sera moins exposé à cet accident lorsqu'on pourra, comme nous l'avons dit, se borner à apprendre par cœur l'exorde, les textes et citations, les transilioas,les tableaux et mouvements, certainesfigures ou tournures propres à produire de l'effet, enfm la péroraison; et pour le reste s'abandonner à l'inspiration du moment, après toutefois qu'on a classé l'ordre de ses idées et fixé toute la marche du discours.

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