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DE LA PRÉPARATION PROCHAINE EN GÉNÉRAL ET DE SES DIFFÉRENTES ESPÈCES

Nous établirons dans un premier paragraphe l'obligation de préparer ses instructions, et dans le second nous discuterons les différentes manières dont plusieurs préfendent satisfaire à celle ol>ligalion.

Preuves de Tobligation imposée à tout prùdicaleui- de préparer ses instrucUons.

Nous convenons qu'il est des cas où le prêtre, tantôt pressé parla multitude des affaires, tantôt appelé à porter la parole dans une circonstance imprévue, est obligé de parler sans préparation : alors,

excusé par la nécessité devant Dieu comme devant les hommes, il a droit aux grâces du ciel et à l'indulgence de ses auditeurs , mai?, hors ces cas exceptionnels, nous posons en thèse que tout prêtre, avant de monter en chaire, est tenu de préparer ce qu'il doit dire. Car c'est un fait incontestable que, quand on parle sans préparation, on parle le plus souvent sans ordre et sans soUdité : on tombe dans des redites, on se perd dans des digressions, on noie ses pensées dans un déluge de paroles, et Ton ne fait que languir jusqu'à ce que l'imagination soit échauffée, c'est-à-dire quelquefois pendant tout le sermon. Pas d'improvisateur qui ne coure les chances de mal dire ot d'échouer d'une manière visible à tous : il est des moments de stérilité où l'esprit le plus facile ne trouve rien ; il ne faut pour cela quelquefois qu'une variation dans la température, dans la santé, dans l'humeur ; et hors même de ces moments malheureux, mille causes peuvent troubler et faire perdre le fil des idées, tantôt un auditeur inattendu, une circonstance imprévue, tantôt une imagination qui se présente, un contre-temps qui survient ; et pût-on d'ailleurs toujours remphr sa tâche, ce ne serait, au moins habituellement, qu'en tournant dans le même cercle d'idées, et ce cercle épuisé, en se répétant soi-même ; de là ce mot si connu : Un sermon qui coûte peu à faire, coûte beaucoup à entendre, et cet autre : Ce qui coûte peu vaut ce que cela coûte. Or, ce fait étabH, il est aisé d'en déduire l'obligation de se préparer: car, 1° si l'on ne se prépare pas, on s'expose à se déconsidérer soi-même et à compromettre son ministère. Le peuple sait souvent très-bien discerner ce qui est mal; et lors même qu'on pourroit lui faire illusion, il se rencontre presque partout quelque connaisseur qui blâme ; son goût règle celui des autres et entraîne la foule. j

2° Si l'on ne se prépare pas, on se rend coupable d'irrévérence envers la parole de Dieu, puisque, d'un côté, cette divine parole, digne, selon saint Augustin, des mêmes respects que le corps même de Jésus-Christ, ne doit être présentée aux peuples que sous des formes propres à lui concilier la vénération, et que, d'un autre côté, un bon sermon est une œuvre difficile à faire, qui demande beaucoup de temps et de soins, de réflexions et de patience. Ceux-là même qui préparent le mieux ce qu'ils doivent dire, ne réussissent pas toujours à parler aussi dignement qu'il le faudrait : comment donc s'en acquittera celui qui n'y apporte aucune préparation?

Z" Une telle négligence est un manquement envers Dieu lui-même. Dn ambassadeur, en effet, qui ne représenterait pas dignement son

prince et n'apporterait pas tous ses soins au succès de la négociation qui lui est confiée, serait regardé avec raison par son maître comme un prévaricateur. Or le prédicateur est en chaire le représentant de la majesté divine, chargé d'y traiter les grands intérêts de la gloire de Dieu et du salut des âmes, et voilà que non-seulement il déshonore par sa négligence sa sublime ambassade, il traite à la légère et s'expose à faire manquer les intérêts éternels et divins a'ont il est chargé, mais encore il tente Dieu en comptant sur un miracle pour suppléer à sa paresse, c'est-à-dire pour instruire et toucher les peuples par un discours qui n'a rien d'instructif et de touchant, qui manque à la fois de la clarté et de l'ordre, de la solidité et de l'onction propres à produire ces effets de grâce et de sainteté ; tentation de Dieu que le théologien Navarre ne craint pas d'appeler un péché mortel, au moins quand elle est habituelle. 11 est vrai que le succès de la prédication vient de Dieu qui seul donne l'accroissement, et non du discours en lui-même ; mais il n'en est pas moins vrai que, dans le cours ordinaire de la Providence, Dieu, pour produire ces fruits, se sert, comme de causes secondaires, de discours solides, clairs et touchants, propres à faire sur les auditeurs de salutaires impressions.

4° La négligence qui ne prépare pas l'instruction, est un manque d égards envers son auditoire. L'auditoire de la plus humble campagne, comme celui des plus grandes villes, a le droit d'être respecté : ce sont, de part et d'autre, des âmes immortelles, rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, et destinées à régner dans les cieux: il faut donc toujours leur parler d'une manière convenable. Saint Chrysostome explique cette vérité par une belle comparaison : Si dans la maison des riches, dit-il, de magnifiques flambeaux en illuminent tous les appartements, tandis que dans le réduit des pauvres il n'y a qu'une petite lampe pour en éclairer toutes les parties; si dans les grandes villes, de belles fontaines décorent toutes les rues, tandis que dans les bourgades il n'y a qu'une fontaine pour tous les habitants, c'est la gloire de l'Église qui est la maison de Dieu, la cité sainte, d'être éclairée jusque dans ses moindres parties par une prédication qui brille ccmme un magnifique flambeau, et d'être arrosée en tous sens par des sources riches et pures de cette eau qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle : les enfants de Dieu doivent partout être traités avec honneur, j,

b" Négliger de préparer ses instructions, c'est encourir une responsabilité terrible ; car c'est adirer sur sa tôle cet eflroyable ana-

thème : Maledictus qui facit opus Dei negligenter^, puisque nulle action n'est plus l'œuvre de Dieu que la prédication. C'est charger sa conscience de la damnation des âmes qu'un discours mieux préparé eût sauvées ; et si Quintihen flétrit des noms de perfide et de traître i'avocat qui ne prépare pas son plaidoyer autant qu'il le peut, parce que sa négligence compromet les intérêts de ses clients : In suspecta causa per^di ac proditoris est pejus agere qiiàm possit^; de quels noms ne mérite pas d'être flétri le prédicateur qui, en ne préparant pas son instruction autant qu'il lui est possible, compromet bien plus que la fortune, l'honneur ou la vie des particuliers, savoir les intérêts infiniment supérieurs de la gloire de Dieu et du salut des âmes! Chacun, dit l'Apôtre, recevra selon son travail : Unusquisqiie propriam mercedem accipiet secundùm smim laborem : et comme le bon prêtre qui aura apporté le plus de préparation recevra la plus belle couronne, quand même il n'aura eu aucun succès, celui qui ne se sera pas préparé sera puni en proportion de sa néghgence. Et qu'on ne dise pas qu'on prêche apostoliquement : parler ainsi, c'est profaner une expression si sainte, c'est blasphémer ce qu'on ignore : si certains hommes apostoliques font du fruit par des discours simples et peu soignés, c'est qu'ils ont des vertus qui font passer ce défaut; c'est que Dieu, voyant qu'ils manquent de temps ou de moyens pour mieux faire, bénit leur bonne volonté. Mais les saints qui l'ont pu se sont toujours préparés. Saint Augustin, ce maître si habile dans l'art de parler, préparait avec le plus grand soin ses instructions, même après avoir prêché pendant trente ans tous les Dimanches, comme il nous l'apprend lui-même à la fin de son quatrième discours sur le psaume 105 : Magno labore quxsita et inventa sunt, dit-il, magno labore nuntiata et disputata sunt : sit labor noster fructuosiLS vobis, et benedicet anima nostra Dominum. Saint Chrysostome n'invitait personne à manger à sa table, afin d'avoir plus de temps pour préparer ses instructions, s'appliquant ces paroles des Apôtres : Non est xquum nos derelinquere verbum Dei et ministrare mensis^. Dans des temps plus rapprochés, saint Charles Borromée, malgré la facilité acquise par de longues études et de fréquents exercices, ne crut jamais pouvoir négliger cette préparation *; et Fénelon ne crut pas davantage pouvoir s'en dispenser, nonobstant l'esprit prodigieux et fécond dont il était doué. Enfin, saint Liguori, malgré son genre simple et missionnaire, ne pcrmet-

» Jer., xLYui, \0 — 2 Lib. XII, ix. — ' Act., vi, 2. — * Prccf. in llom., mi.

tait pas à ses prêtres de monter en chaire qu'ils n'eussent auparavant écrit fout ce qu'ils devaient dire, à moins que leur talent ne fiK assez éprouvé pour n'avoir pas besoin d'écrire ; et alors même il exigeait qu'ils eussent profondément médité leur sujet et se fussent fait un canevas bien fourni. Si après de tels exemples il était utile d'en ajouter d'autres, nous pourrions citer les païens euxmêmes. Périclès ne parlait jamais au peuple sans s'être fortement préparé et sans avoir prié les dieux avant de sortir de sa maison, de ne pas permettre qu'il lui échappât une seule parole indigne de son auditoire. Cicéron, tout habile qu'd était, ne plaidait jamais sans s'y être disposé avec le plus grand soin : Ad illam causarum operam, minquàm nisi paratus et medUatus accedo ^ Or, si l'intérêt de la réputation, si le désir d'un succès éphémère a pu rendre des païens si laborieux, quel zèle pour se préparer ne doit pas inspirer au prédicateur la vue du salut éternel des âmes qui est le but de tous ses discours !

De là nous pouvons conclure, 1° que le prêtre chargé d'instruire doit toujours s'y prendre à temps pour préparer ses instructions ; s'il attend à la veille ou à l'avant-veille, il aura trop peu de loisir pour penser suffisamment à sa matière, pour trouver les meilleures choses à dire et la meilleure manière de les dire; souvent même ce peu de loisir lui sera enlevé par des travaux inattendus et les fonctions imprévues de son ministère. Le seul moyen de prévenir tous ces inconvénients, c'est, dès qu'il a fini une instruction, de commencer aussitôt la préparation de l'instruction suivante.

Nous concluons, 2° que le prêtre, chargé d'annoncer la parole de Dieu au peuple, doit s'interdire tout passe-temps, toute visite, tt même toute étude, toute lecture trop prolongée de feuilles publiques ou de livres curieux qui ne s'accorderait pas avec la préparation soignée de ses prônes ou instructions ; et si malgré cela il ne peut se préparer autant qu'il le désirerait, il doit compenser le dé^ faut de préparation par une surabondance de prières.

Des différentes manières de préparer ses instructions*.

On peut distinguer six manières de préparer ses instructions : la première est de les écrire en entier et de les débiter selon le

* Lib. I, de Lcg., xii. — * Voyez Pastoral ilo Limoges, t. II, II" part , lit. r, c. VI — S. François de Borgia, de Ralione concioiuiuUi, c. iv, v et xi, dar.s le

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mot à mot du cahier; la seconde est de les écrire encore en entier, mais, dans le débit, de s'affranchir du mot à mot; la troisième est d'écrire sommairement tout le fond de son discours, en indiquant toutes les idées qui doivent y entrer, l'ordre de ces idées et les figures les plus marquantes, mais sans s'attacher aux mots qui doivent rendre chaque idée ; la quatrième manière est de se borner à tracer le canevas du sermon, ses divisions, subdivisions et chefs de preuves ; la cinquième, de ne pas écrire du tout et de réfléchir seulement quelques instants avant de parler ; la sixième enfin, d'apprendre et de débiter les sermons d' autrui. Que penser de ces six modes de préparation? c'est sur quoi les propositions suivantes vont nous fixer,

jre Proposition. — Il faut écrire ses instructions en entier jusqu'à ce qu'on ait traité la plupart des vérités de la religion, meublé son esprit d'un fond solide de doctrine et acquis par l'exercice le talent de s'énoncer en public avec aisance.

Cette méthode a deux grands avantages : le premier, de ménager à l'orateur, pour le reste de sa vie, des matériaux précieux qu'il sera heureux de retrouver plus tard, tandis que celui qui n'écrit pas perd tout le fruit de ses recherches et de ses études ; et chaque fois qu'il faut prêcher, c'est un travail toujours nouveau à recommencer. Le second avantage, c'est de perfectionner et de mûrir le talent du prédicateur. En s'astreignant à écrire ses idées et à les bien rendre, on contraint l'esprit à y réfléchir davantage, à mieux les préciser et les coordonner, à serrer ses raisonnements, à presser sa marche, à avoir toujours le style pur, la pensée nette, l'expression convenable ; enfin, à étudier plus à fond son sujet, à le traiter plus parfaitement; et de là il arrive que l'usage, pénible d'abord, de parler toujours comme il faut, se convertit en habitude, et on le fait ensuite sans effort et comme naturellement,

La méthode opposée, au contraire, a d'immenses inconvénients. D'abord il est très-peu de personnes qui aient assez de talent pour traiter convenablement la parole de Dieu sans avoir écrit. La plupart de ceux qui s'y hasardent parlent sans exactitude et précision, sans ordre et souvent sans plan ; ou s'ils en ont un, ils s'en écartent par des digressions fréquentes. Tantôt c'est une prolixité excessive qui fatigue et rebute les auditeurs; tantôt c'est, pour trouver les

Guide de ceux qui annoncent la parole de Dieu, p. 193 et suiv. — Mémoire sur M. de la Motte, t. I, p. 258. — Éloquence du corps, par Dinouart, c. v. — Collet, Devoirs d'un pasteur, c. v, n» 7. — Fénelon, 2" dialogue.

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pensées ou les expressions, un embarras qui ne laisse pas au débit le ton convenable; et ainsi le discours, médiocre au moins tant pour le fond que pour la forme, est peu profitable aux auditeurs et déshonore la parole de Dieu. Puis eût-on assez de talent pour bien parler, on parlera toujours moins bien que si l'on avait écrit et préparé avec soin sa matière. L'esprit ne peut pas trouver dans l'improvisation autant de pensées et de raisons, ou du moins d'aussi bonnes qu'il en eût trouvé en réfléchissant mûrement et fixant ses idées sur le papier. Et certes, si quelqu'un était bien capable de bien parler après une préparation non écrite, c'était sans doute Fénelon : or, on rapporte que quelquefois il était faible en chaire et au-dessous do ce qu'on avait droit d'attendre de sa réputation comme de sa dignité. Il faut donc écrire autant que possible.

Si l'on objecte qu'on n'en a pas le temps, nous répondrons, \° que ce prétexte ne peut justifier ni ceux qui savent trouver du (cmps pour les visites et conversations inutiles, pour la lecture prolongée des journaux, des brochures politiques et littéraires et autres livres profanes, ni ceux qui n'ont point d'ordre dans l'emploi de leurs journées; le défaut d'ordre dépense le temps, l'ordre le multiphe. Nous répondrons, 2" que quand nous fîiisons au prédicateur une loi d'écrire, nous ne lui demandons pas de consacrer de longues heures à châtier et polir ses compositions, comme ferait un académicien qui n'a pas autre chose à faire. Nous avons déjà condamné ailleurs comme indigne de la chaire cette recherche de style, cette élégance où tout est compassé. Nous répondrons, 5" que si réellement on n'a pas le temps d'écrire un prône pour tous les Dimanches, il faut en écrire un pour tous les quinze jours ou pour tous les mois : l'intérêt qu'exciteront au moins ces instructions soignées, couvrira et fera pardonner les défauts des instructions improvisées; de plus, on exercera sa mémoire en les apprenant, et on se créera pour l'avenir une provision d'instructions qui ira toujours croissant ; tandis que si l'on n'écrit rien, on s'habituera à parler mal et on perdra la mémoire.

2*= Proposition. — 11 vaut mieux, dans le débit, ne pas tenir au mol à mot de son cahier '.

Les commençants auxquels la timitlité ne laisse pas assez de li- Lei lé d'esprit pour dire une phrase non écrite, ou qui ne savent pas

* Voyez le P. de Larac, préface de ses Sermons; Fénelon, Dialogue sur l'éloquenco, cl Duguct, dans une de ses lellres.

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encore manier convenablement leur langue, sont dans la triste nécessité de s'en tenir à ce qu'ils ont écrit; mais ils doivent tendre peu à peu à s'affranchir de cet esclavage, à suppléer aux mots qui leur manquent, et même à se laisser aller aux mouvements que les circonstances inspirent.

En effet, la méthode de débiter mot à mot un discours a quatre grands inconvénients : le premier, c'est qu'elle exige beaucoup de temps, beaucoup de fatigue, et un grand courage pour surmonter l'ennui et le dégoût inséparables de l'exercice d'apprendre par cœur. Or, le prêtre qui ne saurait prêcher que le mot à mot, pourrait souvent manquer du temps, du courage, de la patience nécessaires, et négliger ainsi le devoir de la prédication. Le second inconvénient, c'est qu'elle expose à demeurer court en chaire. Quoiqu'on ait appris, il ne faut qu'une distraction, que l'oubli d'un mot pour faire perdre le fil du discours et réduire l'orateur à ne savoir que dire. Troisièmement, cette attache aux mots diminue nécessairement le naturel, le feu et la véhémence du débit; c'est un oraîeur qui déclame, ou un écolier qui récite, plu'ôt qu'un homme qui parle et que la conviction inspire ; son action est contrainte et ses yeux marquent que la mémoire travaille. Or, rien de plus nuisible au succès de la prédication; ce n'est pas ainsi qu'on saisit et qu'on persuade, qu'on étonne et qu'on attendrit. Quatrièmement enfin, quand on ne sait dire que ce qui est écrit, on ne peut ni suivre les mouvements que l'esprit de Dieu inspire pendant le sermon, ni modifier son discours selon les circonstances et y mêler d'heureux à-propos, ni accommoder son langage à la portée des auditeurs : « Ces sortes de prédicateurs, dit saint Liguori, portent leurs « discours dans la mémoire ; et qu'ils parlent à des ignorants ou à « des gens instruits, ils n'y changent pas un mot : ils remarquent « que l'auditeur ne comprend pas ; n'importe, ils ne donnent aucun a développement nouveau, aucune exphcation, aucun éclaircissement, « cela n'est pas dans la leçon apprise. « Or, tout le monde sent combien tous ces inconvénients sont graves.

Ainsi les hommes les plus habiles et les plus experts en cette matière sont-ils tous opposés à la méthode du mot à mot, Quintilien déclare qu'il déteste l'esclavage des mots, que c'est un tourment qui éteint le feu de l'imagination, qui nuit au naturel et à la rapidité de l'action*. Cicéron demande que l'orateur ait une grande

' ^Lominaiida hicc infelicitas, quœ et cursum dicendi rofrœnat et calorom

présence d'esprit pour ajouter à son discours selon l'inspiration du moment ou selon ce que suggèrent les circonstances; et lui-môme a écrit après coup, dans ses harangues, plusieurs choses improvisées dans le feu de l'action. Les saints Pères faisaient de même ; ils modifiaient souvent leur première composition par tout ce qui leur était inspiré dans le moment du débit; et saint Augustin veut que, quand on parle en public, on discerne, par les mouvements du corps et l'air du visage, si l'on se fait comprendre et si l'on toi>che, et qu'on tourne son sujet en différentes manières, jusqu'à ce qu'on y soif parvenu ; ce que ne peuvent pas faire, ajoute le saint docteur, ceux qui ne savent que dire mot à mot ce qu'ils ont préparé ^

Pour réussir en ceci, il faut, 1° procéder par degrés dans ces sorties hors de son cahier, et ne pas se lancer à l'aventure trop tôt ni trop longtemps. Il est essentiel de savoir auparavant la religion à fond, de bien se posséder, de connaître son auditoire, de s'être exercé longtemps à parler toujours d'une manière noble et naturelle, et d'avoir l'habitude de la réflexion et du raisonnement. 11 faut, 1" écrire son discours en style simple et coulant, parce que, si l'on emploie un style parfaitement limé et poli, élégant et compassé, ce qu'on improvisera fera disparate. 5° 11 faut apprendre une première fois son manuscrit par jugement et réflexion, sans s'attacher aux mots, se rendant compte de toutes ses parties et de l'ordre des idées, et s'exerçant plusieurs fois en son particulier à le débiter avec des termes, des gestes et une prononciation convenables : puis on l'apprend, autant que possible, comme si l'on avait dessein de le dire mot à mot, surtout le commencement, les transitions et les figures principales ; mais après on s'abandonne au torrent du discours, sans courir après une parole qui demeure en chemin, de telle sorte que les passages mômes qu'on récite mot à mot semblent sortir de l'abondance du cœur.

3* Proposition. — Quand on a écrit pendant un certain temps, qu'on a acquis une connaissance approfondie de la religion et la facilité de parler on public, il est mieux de n'écrire ses instructions que sommairement dans le sons expliqué plus haut*.

En effet, quand on parle de la sorte, on met dans le discours plus

oopitationis exlinfrt'it : miser cnim et paiii>cr orator est, qui nulliim verbuiiL «"([iio iiiiiino iierilerc potcEt. LiL. VIII, iu l'roœniio. — * Do Doc(. clirist., lib, IV, XXV. — * Voyez le Guide de ceux ^\uï annonasiU la parole de Dieu, p. \\)i,

de cet abandon qui prouve à l'auditeur qu'on lui parle de conviction, plus de ce langage du cœur qui va droit au cœur; le style et le débit ont un naturel qui gagne la confiance, qui, détournant l'attention de la forme, la porte tout entière sur le fond des choses, et dispose les esprits à mieux profiter de l'instruction. Alors on est libre et fort dans son action, parce qu'on se possède; on pousse les mouvements oratoires et l'on en suit l'impétuosité ; toutes les paroles coulent de source, sont vives, pleines de mouvement, et la chaleur dont on est animé inspire des expressions et des figures que l'étude du cabinet n'eût jamais trouvées : alors on proportionne son discours à l'effet qu'on voit qu'il produit, on étend ce qui fait impression, on reprend d'une autre manière ce qui n'a pas été saisi et on le revêt d'images et de comparaisons plus sensibles. La diction, il est vrai, aura bien quelques défauts que la préparation écrite mot à mot eût prévenus, mais ces défauts seront plus que compensés par tous les avantages dont nous venons de parler; l'auditeur touché n'y fera même pas attention; ou, s'il les aperçoit, il saura gré à l'orateur de s'oublier lui-même pour ne penser qu'au bien de ceux qu'il évangélise. C'est donc un mot bien juste que celui du P. d'Orléans dans sa vie du P. Cotton, lorsqu'il dit, en parlant des prédicateurs contemporains de ce célèbre jésuite qui n'apprenaient pas leurs sermons mot à mot : Peut-être farlons-nous mieux qu'eux ; mais vraisemblablement ils prêchaient mieux que nous.

Cette méthode a encore un autre avantage, c'est qu'elle demande moins de temps et de peine. Quand on s'est habitué à ne rien dire qu'on n'ait écrit, on est obligé d'employer à la composition une partie notable de son temps, et par suite de laisser en souffrance tous les autres devoirs du ministère. Encore n'est-ce pas tout : si après avoir écrit on n'a pas le loisir d'apprendre par cœur, on est réduit à ne pouvoir rien dire ; or, quoi de plus triste que de voir un pasteur qui ne sait pas parler de Dieu à son peuple, si auparavant il n'a rangé toutes ses paroles et appris en écoUer sa leçon par cœur? 11 n'en est pas ainsi de celui qui suit la méthode dont nous parlons; il lui faut beaucoup moins de temps pour préparer et pour apprendre, et il peut ainsi faire marcher de front toutes ses obligations sans en négliger aucune. Aussi cette méthode est-elle celle que conseille Fénelon, et qu'ont suivie le P. Bridaine, le P. Eudes, le cardinal Bellarmin, et la plupart des hommes apostoliques.

Nous observerons cependant, 1" que, quelque habitude qu'on ait de la parole, il est certains sujets importants, cerlaines prédications

solennelles qu'il faut écrire en entier. Fônelon lui-même écrivit les

dscours pour le sacre de l'électeur de Cologne et pour la fête de

rÉpiphanie.

Nous observerons, 2" que même dans les discours moins importants, il est certaines parties plus délicates ou plus difficiles qu'il faut écrire telles qu'on doit les prononcer, ne laissant à l'improvisation que les développements faciles.

4« Proposition. — Il est rare qu'on puisse se borner à écrire un simple canevas, contenant seulement l'indication des divisions, sousdivisions et chefs de preuves.

En effet, un prêtre ne doit pas, lorsqu'il peut faire autrement, s'exposer à traiter la divine parole d'une manière peu digne d'elle et peu utile au salut des âmes : or, c'est là à quoi s'expose celui qui se contente du simple canevas dont nous venons de parler. Il est trés-peu de prédicateurs qui puissent se répondre qu'avec une préparation aussi courte ils sauront parler solidement, clairement, et donner à leurs discours l'ordre, l'intérêt et la force que demandent la dignité de la parole de Dieu et le salut des âmes. On peut même dire que tous, sans exception, s'exposent à éprouver une stérilité d'idées, une sécheresse de sentiments, une absence de mouvements qui nuira à tout l'effet de leurs discours ; d'où il suit qu'on ne peut se permettre un tel mode de préparation que quand il est impossible de faire autrement.

5« Proposition. — Quand on ne peut écrire en aucune manière son instruction, il ne suffit pas de réfléchir quelques instants avant de monter en chaire -, il faut encore déterminer soigneusement le sujet, le plan et la marche de tout le discours.

Ici s'applique la même preuve qu'à la proposition précédente. S'écarter du principe énoncé, c'est évidemment s'exposer à manquer de matière et d'idées, d'ordre et de précision; c'est traiter sans respect la parole de Dieu, c'est compromettre le sakit des âmes. Le moins qu'on puisse faire, quand on ne peut rien écrire, c'est de se préparer autant qu'il le faut pour être en état de mettre de l'ordre dans son discours, de dire des choses solides et touchantes, de les appuyer de passages de l'Écriture sainte et de ne pas excéder les bornes au delà desquelles l'auditoire se fatigue. Aussi, quand Fénelon, dans ses dialogues sur l'éloquence de la chaire, se montre le partisan du prédicateur qui parle sans avoir écrit, il ne suppose pas seulement « un homme instruit et qui a de la facilité pour s'exprimer, « mais encore un homme qui a médité fortement tous les principes

« du sujet qu'il doit traiter et dans toute leur étendue, qui s'en est R fait un ordre dans l'esprit, qui a rangé toutes les preuves, préparé « un certain nombre de figures touchantes et les plus fortes expres- « sions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible, qui sait tout « ce qu'il doit dire et la place où il doit mettre chaque chose, de « sorte qu'il ne lui reste, pour l'exécution, qu'à trouver les expres- « sions communes qui doivent faire le corps du discours. » Voilà certes une grande et excellente préparation qui peut suppléer le sermon écrit, et revient à peu près à la manière d'écrire sommairement son discours, dont nous avons parlé à la deuxième proposition.

Il est bien vfai que certains saints n'ont pas apporté à leurs discours une préparation a ssi parfaite : ils se bornaient à méditer quelques instants leur sujet et se livraient ensuite à l'esprit de Dieu. Mais ces exemples ne détruisent pas la règle générale ; et ce serait tenter Dieu que de vouloir faire en cela comme les saints, sans avoir leur long usage du ministère de la parole, leur union à Dieu, leur oraison habituelle et les grâces extraordinaires dont ils étaient remplis.

6« Proposition. — Il est des cas où il est mal, et d'autres où il est bien de prêcher les sermons d'autrui.

1° Prêcher les sermons d'autrui qui ne sont pas livrés au public, ou sur lesquels on n'a pas acquis un droit légitime, par donation, achat ou autre contrat, c'est une injustice, un attentat au droit de propriété.

2° Prêcher les sermons d'autrui, lors même qu'on les possède à titre légitime, c'est un fait blâmable, si l'on a le temps et la facihté de composer soi-même. Car une telle action procède ou de paresse, parce qu'on ne veut pas se donner la peine de composer,ou de vanité, parce qu'on veut se faire une réputation de grand prédicateur ; or cette paresse ou cette vanité éloigne les bénédictions de Dieu. Supposons même le prédicateur mû par des intentions plus élevées et plus dignes de lui; toujours serait-il certain que les sermons d'autrui ne peuvent être que peu utiles, soit parce qu'il est rare qu'ils soient appropriés à la portée et aux besoins des auditeurs, soit parce qu'il est plus rare encore qu'ils s'adaptent au génie et à la manière de sentir du prédicateur, qui dès lors ne pourra pas les prononcer avecnalurel et sentiment. Une petite exhortation, faite selon sa capacité et prononcée avec zèle, produirait incomparablement plus de fiuit. De plus, il est difficile qu'une fois ou autre le plagiat ne se dé-

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couvre, et dès lors on sera déshonoré, signalé dans le juiLiic comme un ignorant, comme le geai qui se pare des plumes du paon. C'en sera assez pourn'être plus propre à faire le bien : la prévention une fois établie fera que, même dans ses propres compositions, on sera écoulé sans intérêt, et par conséquent, sans fruit. A tous ces inconvénients, ajoutez le préjudice grave qui en résulte pour le prédicateur, lequel perdant par là toute habitude de composer, devient incapable de rien tirer de son fonds.

3° Lorsqu'on n'a pas le temps et la facilité de composer soi-même, on peut prêcher les sermons d'autrui légitimement acquis, pourvu qu'on le fasse par un motif de zèle et uniquement en vue du bien. Car il est évident qu'il vaut mieux que les fidèles soient instruits par cette voie que de rester sans instruction ou de n'en recevoir qu'une fort médiocre : c'était l'avis de saint Augustin : Siint quidam, dit-il^, qui benè pronuntiare possimt, quid autern pronuntient excogitare non possunt. Quod siab aliis sumant eloquenter sapienterqiie conscriptum memorixque commendent atque ad populum proférant, non improbè faciunt. C'était aussi l'avis de plusieurs évêques des premiers siècles, qui faisaient lire et même prononcer dans les paroisses les sermons qu'ils avaient composés, afin d'instruire les fidèles, au défaut des prêtres dont la science ne leur offrait pas assez de garantie. Le prône du Rituel et les instructions sur les principales fêtes qui se trouvent à la suite sont des restes de cette ancienne pratique. Donc, dans la supposition étabhe, il est pernîis de prêcher les sermons d'autrui. — Toutefois il est des précautions à prendre pour parer aux inconvénients de celte méthode : i° Il ne faut pas choisir des discours connus et surtout des morceaux saillants qui décèleraient à l'instant le plagiat, ni faire un assemblage bizarre de morceaux di.«parates pillés çà et là, sans unité et sans goût : mais il faut choisir des discours adaptés à son auditoire et en retrancher les détails qui ne conviendraient pas ; remarque d'autant plus essentielle que la plupart des sermons composés pour la cour ou les grandes villes parlent un langage trop élevé pour le peuple, et censurent des vices qui ne se rencontrent pas probablement là où l'on prêche. En même temps que ces discours doivent convenir à l'auditoire, ils doivent encore être adaptés à l'oraleur : un discours plein de feu serait uii contre-sens pour un tempérament froid; un discours calme, pour une imagination ardente ; un discours d'un style nombreux et à longues pôiiodes,

« Lil). iV, de Doct. christ., 02,

pour une poitrine faible et une voix débile ; enfin, un discours pompeux et relevé, pour un esprit connu comme simple et borné. 2° II faut se bien pénétrer des sentiments et affections qu'exprime le discours, afin d'y approprier son action et son débit; comme chacun a sa manière d'envisager et de sentir les choses, il est difficile qu'une composition étrangère revienne parfaitement à l'esprit et au cœur de celui qui l'emprunte, et d'un autre côté, si l'action et le débit ne répondent pas au fonddes choses, il est impossible que le discours fasse impression. On doit donc tâcher de vaincre la difficulté en retouchant un peu soi-même le discours, pour l'accommoder à sa manière autant qu'aux besoins des auditeurs.

4° II est permis de prendre dans les auteurs ses plans, ses divisions, ses preuves, ses principales pensées, pourvu qu'on se les rende propres par la tournure et le style. On pardonne même de prendre dans les anciens ce qu'on y trouve de bon : le travail de la recherche, le discernement que cela suppose, le mérite de la traduction, deviennent alors nos litres de propriété.

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