CHAPITRE PREMIER
De l'uctiun en gt-néral.
Ici se présentent à examiner trois questions : 1" l'importance de l'action; 2° ses qualités; 5° les obstacles qui la gênent ou la vicient.
Ds l'importance de l'action.
* L'importance de l'action est une vérité tellement fondée dans h
* nature, que tous les siècles et tous les peuples se sont accordés à
* la proclamer. Les Grecs et les Romains en étaient si convaincus,
* qu'ils avaient chaque semaine des exercices réglés pour y former
* la jeunesse dès le plus bas âge ; et on n'était point admis à parler
* en public avant de les avoir suivis assidûment pendant {ilusieurs
* années. Tout le monde sait que Déuioslhènes, interrogé quelle
* était la partie principale dans l'art oratoire, répondit que c'était
* l'action ; qu'interrogé de nouveau quelle était la seconde, quelle
* était la troisième, il répondit toujours : l'action; signifiant par là qu'en elle seule pour ainsi dire était tout l'art oratoire. Tout le
* monde connaît également l'opinion de Gicéron sur ce point: « L'ac-
* K lion, dit-il, est le langage et l'éloquence du corps... Elle est la
* « reine de l'art de bien dire: sans elle le plus grand orateur est nul,
* « et avec elle l'orateur médiocre s'élève au-dessus des plus ha-
* « biles ^ » La manière de dire les choses, observe-t-il encore, est '* plus imporiante que les choses mêmes : Non tàm refert qualia sinl
* qux divas, quàm quomodà dicantur. Quintilien, comme ces deux
* grands princes de l'éloquence, enseigne que c'est l'action qui donne
* la vie aux paroles ; que, si elle est vicieuse, le plus beau discours
* fera peu ou point d'effet , et que, si elle est ce qu'elle doit être, le
* Cic. ('.cOr:il. m, '23. — Orciîor., lv
ACTIOIN ORATOIRE. 277
* discours le plus médiocre passera pour excellent ; que toutes les
* preuves paraissent faibles si elles ne sont dites d'une certaine ma-
* niére, et que tous les sentiments sont fioids si tout Textéricur de
* l'orateur, sa voix, son visage ne les embrasent*. Or ce qii'ont pensé
* ces grands hommes a été répété par tous les siècles et admis
* comme des axiomes. Saint François de Sales écrivait à l'arclie-
* vèque de Bourges : « Dites merveille et ne le dites pas bien, ce " « n'est rien; dites peu et bien, c'est beaucoup. » Plein de la même
* vérité, le P. de Grenade plaçait tellement l'action au-dessus des
* autres parties de l'art oratoire, qu'il y a consacré la partie la plus
* notable de sa Rhétorique ecclésiastique.
* C'est qu'en effet l'action oratoire, quand elle est naturelle, vive et
* animée, a sur les âmes un empire prodigieux. Elle en dit autant
* que les paroles : témoin le fameux Hoscius, qui défiait Cicéron de
* rendre ses pensées avec le langage ordinaire mieux et plus vile que
* lui avec le seul secours du geste. Et d'où vient qu'Hortensius a pu
* être le rival de Cicéron, quoique ses écrits fussent si inférieurs à
* ceux de l'orateur romain? C'est, dit Quintilien, uniquement par la
* perfection de son débit et les charmes de sa prononciation. D'où •' vient que de tant de discours admirés en chaire il en est si peu qui
* supportent l'impression? La raison en est toujours la même : c'est '^ que l'acticn communique à tout ce qu'on dit un mérite qu'on n'y
* sent plus quand on le lit ; elle est l'âme du discours, elle vous sé-
* diiit, vous entraîne, et cache même les défauts de la composition
* jusqu'à faire trouver admirable un discours qui ne soutiendrait pas
* l'examen d'une lecture réfléchie. D'où vient enfm que les acteurs
* du théâtre intéressent à un si haut point et font passer dans l'âme
* des spectateurs les sentiments des diverses passions qu'ils expri-
* ment? La perfection du débit en est la cause unique : or, si avec
* des sujets profanes ou purement imaginaires, en jouant des per-
* sonnages feints et simulant une passion qu'on ne partage pas, on
* peut par l'action produire de tels effets, que ne pourrait pas l'action
* bien dirigée du prédicateur, qui a, dans les sujets sublimes qu'il
* traite, dans sa qualité d'ambassadeur de Dieu, tant de puissants
* moyens d'émouvoir, d'exciter la tendresse et les pleurs, les craintes,
* l'espérance et l'amour, d'intéresser tous les sentiments, de remuer
* toutes les fibres du cœur !
* Cette puissance de l'action est, du reste, un fait dont la raison
* Lib. XI, c. VIII, cl lib. II, c. m.
* est facile à concevoir. Les sens élant la voie par laquelle la vérité
* arrive à l'esprit et passe de là au cœur, ou plutôt étant comme l'in-
* troductour qui la présente, si cet inlroduclcur plaît et charme, il
* assure bon accueil à la vérité et forme seul un préjugé favorable ; ' on croit facilement un homme qui a l'air et les manières spiri-
* tuelles : mais, si cet introducteur déplaît, sa disgrâce retombe sur
* la vérité même qu'il présente et qui déjà, par sa nature, contrarie
* nos inclinations. Observation d'autant plus vraie que le commun
* des auditeurs ne connaît guère le fort ou le faible d'un discours;
* mais il discerne très-bien si le prédicateur parle cemmeun homme
* persuadé, si son action est naturelle, énergique ; et c'est par là
* qu'on le juge : si cela manque, tout est manqué. En vain vous aurez
* un excellent sermon, si vous ne savez pas y accommoder l'action:
* le peuple, qui apprécie les choses par les sens plus que par l'esprit,
* par la forme plus que parle fond, prononcera qu'il ne vaut rien et
* n'en profitera pas. Si, au contraire, votre action va au cœur, si
* vous donnez à ce que vous dites l'air et le ton qui conviennent,
* vous êtes sûr de toucher, quand même on ne vous entendrait pas :
* une action vraiment oratoire charme l'oreille, éblouit les yeux,
* porte l'admiration dans l'esprit, la séduction dans le cœur; le plai-
* sir ouvre l'âme, et la persuasion naît : Splendore vocis et dtgnitate
* motûs fit si:'eciomm et illustre quod dicitur, dit Cicéron *.
* De là nous pouvons conclure que c'est un devoir pour le prédi-
* cateur de bien posséder les principes de l'art oratoire et de s'y
* exercer jusqu'à ce qu'il y soit parfaitement formé. La conscience,
* en effet, lui dit qu'il ne peut pas négliger une chose d'oîi dépend
* le succès de son ministère, et que si, pour perdre les âmes, les
* acteurs de théâtre s'efforcent avec tant de sollicitude d'arrivtM* à la
* perfection de l'action, lui, pour les sauver, doit travailler, avec un
* zèle au moins égal, à se rendre habile en cette partie de son art.
* Quoi! les ministres de Dieu énerveraient par le vice de leur action
* la force de tout ce qu'ils disent, tandis que les ministres de Satan,
* par la perfection de cotte même action, relèvent la vanité de leurs
* discours et font pénétrer les passions dans les âmes ! Ce serait une
* honte au clergé, et un outrage à la parole de Dieu.
* Si l'on objecte que l'art est ici inutile, que la nature seule ap- " prend tout, nous répondrons avec Quintilien : Nihil licct esse per-
* fectum, nisi ubi natura cura jvvatnr. Tous les talents sont bruts
» In lirulo, 'i-'jO