ACTION ORATOIRE
* et informes, si l'art des préceptes ne les fait éclore et ne leur donne
* ce poli qui en fait le prix. Démosthènes avait reçu de la nature
* peu de dispositions pour parler en public ; l'exercice et l'applica-
* tion lui donnèrent ce que la nature lui avait refusé.
* Si l'on objecte encore que les apôtres n'ont pas appris les règles
* de l'action, nous répondrons qu'ils avaient reçu le don des mira-
* clés, bien capable de suppléer à l'éloquence humaine, et de plus,
* les dons du Saint-Esprit qui leur enseignait à annoncer dignement
* l'Évangile ; qu'inspirés par cet Esprit divin, ils savaient être élo-
* quents en action comme en paroles, et que saint Paul, au milieu
* de l'Aréopage, n'eût point été écouté, si par une action extérieure
* jointe au sublime du langage, il n'eût su captiver l'attention de ce
* peuple orateur.
DES QUALITÉS DE l'aCTION.
L'action doit être naturelle, édifiante, variée, expressive, appropriée aux sujets et aux auditeurs.
{° Elle doit être naturelle. Rien n'est plus beau que la nature ; elle laisse loin derrière elle l'action la plus étudiée ; elle a des grâces que la science ne peut donner, et elle seule a le secret de ces beaux moments, de ces moments sublimes qui vous enlèvent. Les gestes qu'on fait par art ne valent jamais ceux que commande une passion qui nous émeut. Un homme pénétré de douleur ou saisi par la surprise fait des gestes sans y penser; ils sont parfaits; c'est la nature qui meut ses mains et sa voix, ses yeux et tout son corps ; on ne peut mieux faire. La nature est belle jusque dans son immobilité pleine de majesté et de force ; c'est le repos d'une puissance qui vous maîtrise. Bourdaloue prêchait les yeux fermés, les mains jointes collées sur la chaire, et il ravissait ; c'est qu'il était naturel. Au contraire, tout ce qui sort de la nature déplaît, et rien n'a plus mauvaise grâce que de vouloir, en chaire, cesser d'être soi-même, renoncer à sa voix accoutumée et prendre un ton déclamatoire, une manière de dire artificielle et affectée. Il y a là de quoi faire perdre tout le fruit du meilleur sermon. A ce ton précieux, à ce genre affecté si peu en rapport avec la majesté sévère de l'éloquence sacrée, l'auditeur reconnaît un homme là où il cherchait l'envoyé de Dieu, et ne peut se persuader que des passions si occupées d'elles-mêmes soient réelles. Il faut donc s'appliquer à être naturel, c'est-à-dire à
ne laisser paraître ni gêne ni art, cl à imiter ce que fait la nature quand elle est parfaitement libre, de sorte que toute l'aclion semble produite spontanément et comme inspirée par le sentiment dont on est plein; il faut parler à son auditoire, et non pas déclamer; garder sa voix telle que Dieu nous l'a donnée, et ne pas vouloir la faire paraître ou plus douce et plus délicate, ou plus forte et plus pleine qu'elle ne l'est par elle-même ; il ne faut ni grasseyer à dessein, ni prendie le ton empbatique, ni affecter, surtout avec une voix faible et un caractère connu de douceur, le ton fier, menaçant et terrible ; mais se borner, en demeurant dans la nature, à corriger ce qu'elle a de défectueux, et à perfecliomier ce qu'elle a de bon. Ce naturel de l'action était un dos principaux caractères de Massillon ; et l'acteur le plus parfait qu'eut le tlièâlre de son temps, étant venu l'entendre, fut si frappé du vrai qui régnait dans toute sa manière, qu'il s'écria, en s'adressant à un acteur qui l'accompagnait : Mon ami, voilà un orateur; et nous, nous ne sommes que des comédiens ! — De là il suit 1° qu'il ne faut point forcer son genre pour vouloir imiter un autre prédicateur, et encore moins prendre le genre affecté et exagéré du théâtre. 11 ne s'agit pas là d'arrêter sur soi les regards de l'au- 'liteur, mais de le forcer à les retourner sur lui-même ; et pour cela il faut régler son action sur ce qu'on sent, se contentant de donner tout le naturel possible à son air, son geste et sa voix. — Il suit, 2° que c'est du cœur que doit partir l'action : sentir ce que l'on dit, voilà le vrai principe comme tout le secret d'une déclamation parfaite; voilà ce qui, sans même qu'on y pense, donne à la voix le ton qu'il faut, au corps le maintien, aux mains legeste, aux yeux le mouvement, au visage l'expression, à la tète la position qui convient, et ici, connr.e dans l'art d'écrire, il est vrai de dire : Pectus est quod disert 0^ (acit. Un geste, un regard, une inflexion juste, inspirés parle seiilinient, saisissent l'auditeur et le persuadent. Toutefois nous ne piétendous pas exclure l'art : un de nos poètes a dit :
Quiconque plaît sans lui iic plaît que par hasard. «.
L'ait règle la nature dans ceux chez qui le sentiment n'esl pa» assez développé, assez vif ou assez éclairé : il forme et perfectionne le goûl, rappelle au naturel l'orateur qui s'en écarte. Étudier la nature (^t la suivre, voilà toute son induslrie, et il. ne s'estime parfait que lor.siju'il s'est si pleinement dissimulé, qu'eile seule so montre.
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2° L'aciion doit être édilianle, c'est-à-dire que le prédicateur doit avoir un extérieur grave, modeste, pénétré de la sainteté de son ministère et 4e la vérité de ce qu'il prêche. Cet air évangélique, cet extérieur de prophète, cette sorte d'onction chrétienne qui sanctifie toutes ses manières et se réptind sur tout son extérieur, frappe et saisit, édifie et parle au cœur, dispose aux impressions de la grâce. Saint Charles, par cet innocent secret, convertissait les peuples, quoique avec une voix faible, désagréable même, et une éloquence commune. Saint François de Sales n'était pas moins remarquable en ceci : « Il « suffit de vous voir en chaire, lui disait M. de Belley : vous n'avez « encore rien dit que déjà vous avez tout dit par votre seul extérieur, « et les cœurs sont gagnés, » Enfin, on lit deMassillonUpe, dès qu'il paraissait à la tribune sacrée, son air recueilli et pénétré annonçait d'avance la grandeur et l'importance des vérités qu'il allait annoncer; il n'avait pas encore ouvert la bouche, et l'auditeur était saisi. Il commençait enfin... semblant ne pouvoir contenir au dedans de lui les vérités dont il était plein. On eût dit qu'un feu intérieur le dévorait, que c'était un besoin pour son âme de le laisser éclater au dehors. Alors tout parlait en lui, tout persuadait, tout portait dans l'auditoire la conviction et le sentiment : il disait les choses avec force et vivacité, parce qu'il les sentait de même, faisant consister tout le mérite de l'action à paraître bien pénétré des vérités dont il voulait pénétrer les autres. — De là il suit, i° qu'il faut éviter les gestes désordonnés de certains prédicateurs qui crient, s'échauffent, se tourmentent, ont toujours l'air de l'indignation. L'esprit de Dieu est plus calme; on le reconnaît à la douceur du débit accompagnée d'une noble simplicité, et celte douceur édifie autant qu'elle plaît; elle va au fond des cœurs et y triomphe des obstacles qu'elle renfionlre, tandis que l'action immodérée nuit à l'effet en proportion de son excès, et rompt ce calme majestueux qui sied si bien devant les autels et dans l'onction sacrée. — De là il suit, 2° que le prédicateur doit éviter tout air maniéré, comme d'ajuster avec trop de soin son surplis, de poser et prendre son mouchoir d'un air élégant et étudié, d'affecter une toux de commande : encore plus il doit éviter tout air hautain, comme de jeter des regards hardis et fiers sur son auditoire, de prendre un ton de maître et des manières présomptueuses ; il lui faut, au contraire, exprimer dans tout son extérieur la simplicité et la modestie d'un homme de Dieu. — Il suit, 5° qu'une même aclicn
* Préface du Petit C:,rtine, par le P. Janiiart, de l'Oratoire.
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ne convient pas à tous les prédicateurs ; que les jeunes gens doivent avoir une action plus humble, plus modeste que les anciens, une action presque timide ; que les inférieurs ne doivent imiter ni les prélats, ni les vieillards vénérables, ni les prédicateurs célèbres auxquels il est permis de répandre sur leur extérieur un peu de cet air d'autorité qui convient à leur rang, leur âge, leur réputation. On malédifierait en prenant le même genre.
5° L'action doit être variée, c'est-à-dire qu'elle doit croître avec le progrès des passions qui l'animent, s'échauffer selon la grandeur des obstacles qu'il s'agit de renverser, puis se calmer, mais toutefois se peindre jusque dans son repos, et reprendre par intervalles une nouvelle ardeur. Dire tout sur le même ton et avec le môme geste, ce serait être semblable à un écolier qui récite plutôt qu'à un orateur qui parle, et attirer sur soi le ridicule de ce mauvais joueur de harpe qui ne toucherait jamais que la même corde.
... Ut citharsedus
Pàdetur, chordâ qui semper oberrat eàdem «.
Ce serait prouver qu'on ne parle pas de conviction, et souvent même rendre sa phrase inintelligible, puisqu'un même mot a un sens tout différent selon le ton avec lequel on le prononce. Ce serait enfin parler contre nature, et faire un contre-sens continuel, puisque la voix, étant l'interprète du cœur, doit prendre autant de tons qu'il y a d'affections dans l'âme, d'idées ou de sentiments dans le discours*; c'est-à-dire, qu'elle doit varier presque continuellement : car chaque mot présente une idée nouvelle, ou modifie l'idée déjà présentée, ou la lie avec une autre. Or, rien ne déplaît tant aux auditeurs que le désaccord entrt' la parole et la pensée : ce défaut d'harmonie détruit l'intérêt et gùle tout le mérite du discours. Que le débit, au contraire, soit accompagné de cette variété de gestes et de tons qiù forme ce qu'on appelle X accent oratoire, dès lors, tout le discours prend vie ; il a une marche libre, franche et naturelle ; l'auditeur s'intéresse, se captive, s'unit à celui qui parle, entre dans ses pensées et ses sentiments, parce qu'il les trouve nettement dessinés, fortement caractérisés dans les mouvements, le visage, les yeux, les mains, la voix de l'orateur, qui se modifient constamment selon le sens et l'arrangement des paroles, selon le tour dos pé-
* Ilnrat., Arspocl. — * Gic. de Oral., lib. III, '210 et soi]. — 22-i et seii. Orator., ti5 cl bcq.