GOMMKST EXPLIQUER EN QUOI CONSISTE LA. VERTU OU LE VICE DONT ON PARLE
Il est très-important de donner une idée exacte de la nature des vertus ou des vices. La plupart des fidèles, même pieux, ont été si peu instruits là-dessus, qu'ils ne sauraient pas dire ce que c'est que l'humilité, l'abnégation, le recueillement, la ferveur ; ce que c'est que l'orgueil, la tiédeur ; et faute d'avoir là-dessus des idées précises, ils sont comme dans l'impossibilité d'acquérir les vertus ou de corriger leurs vices : car comment corriger un vice qu'on ne croit pas avoir, ou pratiquer une vertu qu'on ne connaît pas ? Or, pour donner cette idée exacte des vertus ou des vices, il faut avant tout bien les définir ; et ici l'on peut employer les deux définitions indiquées par la logique, la définition proprement dite, qui fait connaître la nature de la chose par son genre et sa différence, comme quand je définis l'humilité : Virtus qiiâ homo ex verissimâ sut cognitione sibi ipsivilescit, et la description qui explique la chose plus au long, d'une manière oratoire. Ces deux espèces de définitions sont très-utiles ; la première donne à tous les esprits attentifs, capables de saisir la portée des mots, une idée précise, rigoureuse et parfaite de la vertu on du vice ; la seconde fait comprendre la chose aux esprits superficiels et vulgaires par les détails et les développements dans lesquels elle entre. Quand c'est une description de la vertu, chacun peut suivre l'inspiration de son talent, et aucune précaution spéciale n'est requise : saint Cyprien et saint Ambroise nous en ont laissé de magnifiques modèles, le premier en décrivant la virginité dans son livre de Habitu et disciplina virginum, le second en traçant le tableau de la modestie dans son livre de Virginibus ; mais quand c'est la description d'un vice, il faut y procéder avec discrétion et observer les règles de prudence exposées au premier livre de ce Traité*, touchant la peinture des désordres du monde.
Après avoir défini la verlu ou le vice dont on paile, il faut en démêler les difiérents points de vue, en distinguer les espèces et les degrés. Si, par exemple, je veux faire connaître la contrition, j'î distinguerai la contrition parfaite qui est fondée sur l'amour, et la
* Cliap. IV, art. 2, § 2, ecd. u.
contrition imparfaite ou l'allrilion qui procède de divers motifs de foi joints à un coinmencoment d'amour. Si je veux expliquer l'humilité, je la diviserai, avec Rodriguez, en quatre degrés, dont le premier est de ne point s'estimer soi-même, le second de ne point désirer l'estime des autres, le troisième de recevoir avec patience toutes les humiliations, le quatrième de les recevoir même avec joie et de les désirer. On conçoit combien ces aperçus divers jettent de jour dans l'esprit et font mieux comprendre la nature de la vertu.
Cependant ce n'est pas encore assez : comme les hommes sont si portés à se faire illusion et à croire posséder des vertus qu'ils n'ont pas, ou être exempts des vices même qui sont en eux les plus saillants, il sera utile de joindre à la définition et à la division, les caractères, les marques et les effets des vertus ou des vices dont on parle. Par là on apprendra aux auditeurs à se connaitre ; on leur donnera l'intelligence des vertus qu'ils ont à acquérir ou des réformes qu'ils ont à opérer pour corriger leurs vices, et ils ne pourront plus se tromper eux-mêmes. Ainsi, je ferai parfaitement connaître la charité si j'en parcours avec saint Paul les divins caractères ; la contrition, si j'en développe les cinq conditions ; l'obéissance, si je la montre, comme le fait saint P)Onaventure : Prompta sine dilatione, volunlaria sine contradictione, sirenua sine pusillanimitate, iiniversalis sine exceptione^. De môme je ferai reconnaître l'orgueil à ceuïlà mêmes qui ne s'en soupçonnent pas coupables, si je le leur signale par ses marques, qui sont la complaisance en soi-même et dans les moindres avantages qu'on croit avoir, la bonne opinion de son mérite, qui fait qu'on se préfère aux autres, qu'on les critique, qu'on les tourne en ridicule et qu'on n'entend pas être critiqué soimême, l'attache à ses idées qu'on juge toujours meilleures que celles d'autrui, l'obstination dans ses volontés, qui ne veut faire que ce qui lui plaît, et fuit la soumission et la dépendance, la présomption qui ne doute de rien et se croit capable de tout, la vanité (]ui cherche à se faire remarquer par son extérieur, à se faire valoir, à se vanter, à capter en toutes manières l'estime et la louange, les postes honorables et les fonctions d'éclat. Si à ces marques j'ajoute les effet* des vices ou des vertus et que je les fasse voir en action et en pratique, si je détaille, par exemple, les effets de la charité chrétienne qui ne pense point le mal, et le dit moins encore, qui estime et ros-
» Collât., m.
pecfe le prochain, qui fait du bien à tous et leur en fait le plus qu'elle peut, qui souffre de tout le monde et ne fait rien souffrir à personne, qui est toujours bonne, aimable, obligeante, il ne sera plus possible qu'il reste aucun nuage sur les yeux de mes auditeurs; ils verront clairement s'ils ont les vices ou les vertus que je leur aurai si bien expliqués.
Tels sont les moyens par lesquels un prédicateur peut faire connaître à ses auditeurs la nature des vertus ou des vices sur lesquels il prêche; ils se réduisent à cinq, comme on le voit, et consistent à les définir, les diviser, en décrire les caractères, en assigner les marques, en peindre les effets. On trouvera, pour remplir ces indications, des ressources précieuses dans la deuxième partie de la Somme de saint Thomas, et dans les Examens particuliers de M. Tronson, qui offrent un recueil d'observations du plus grand intérêt sur cette matière.
DES MOTIFS d'embrasser LA VERTU ET DE FUIR LE VICE.
Pour engager les hommes à pratiquer une vertu ou à fuir un vice, il faut leur monttrer : 1° qu'il y a nécessité et justice à le faire; 2° qu'il y a utilité et sûreté ; 5° qu'il y a plaisir; 4° qu'il y a gloire; 5" qu'il y a possibilité et même facilité.
1" Motif. — 11 y a nécessité et justice. On le prouve par la loi naturelle, par la loi divine ancienne et" nouvelle, quelquefois même par la loi humaine, soit ecclésiastique, soit civile, et enfin par les conséquences déplorables qu'entraînerait l'absence de cette vertu ou la présence de ce vice : sans cette vertu, peut-on dire, vous ne pourrez remplir vos devoirs d'état, vous n'aurez point telle grâce ou telle autre vertu nécessaire à votre salut, vous n'obtiendrez point la persévérance finale : si vous ne déracinez ce vice, il vous précipitera dans tel désordre, tel malheur, etc ..
2^ Motif. — Il y a utilité et sûreté dans la pratique de la vertu. On le prouve en montrant qu'elle nous fait échapper aux plus grands maux pour celte vie et pour l'autre, qu'elle concourt à notre bienêtre dès ici-bas, qu'elle nous y procure l'amitié de Dieu, toutes sortes de biens et d'avantages, en même temps qu'elle nous assure, pour la vie future, le bonheur et la gloire. — Au contraire, on fait voir que le vice a les suites les plus funestes, qu'il nous accable des maintenant de peines et de misères, qu'il troK^pe toutes nos espé-
ranccs, attire sur nous la haine et l'indignation de Dieu et nous précipite, au sortir de la vie, dans des malheurs et des supplices sans lin.
5« Motif.- Il y a plaisir à être vertueux. On le prouve en montrant que la vertu fait goûter un bonheur solide qui surpasse tous les plaisirs des sens, qu'elle bannit les troubles, les inquiétudes et les remords de la conscience, qu'elle remplit l'âme d'une paix dont la douceur surpasse tout ce que le cœur de l'homme peut sentir icibas, qu'enfin la consolation qu'elle donne est si grande qu'elle adoucit l'amertume de toutes les afflictions, et fait surabonder de joie au milieu de la tribulation. Superabundo gaiidio in omni tribulatione. Au contraire, dans combien de chagrins est noyé le cœiu' de l'homme vicieux! que d'angoisses, de dégoûts et d'amertumes! que de remords déchirants! quel affreux mécontentement de soi! On a peine à se supporter, tant on se trouve vil et odieux à ses propres yeux ! Tribulatio et angustia in omnem animam hominis operantis malum^.
¥ Motif. — 11 y a gloire à pratiquer la vertu. On le prouve en faisant ressortir combien elle est belle, excellente, aimable en soi, conforme à la droite raison, plus précieuse que toutes les choses d'ici-bas; combien elle honore, élève et ennoblit le chrétien qu'elle rend semblable à Jésus-Christ, et à qui elle mérite l'approbation et la louange de Dieu, des anges et des hommes. — On fait voir au contraire, que le vice est honteux en soi comme opposé à la droite raison, qu'il dégrade et avilit ceux qui se font ses esclaves, que Dieu et les hommes l'ont en exécration, que sa turpitude et sa bassesse font horreur à toute âme honnête, et déconsidèrent celui qui s'y livre.
5« Motif. — 11 est possible et même facile de pratiquer la vertu et de fuir le vice. On le prouve : 1" par la bonté de Dieu dont la grâce aide la faiblesse de ses enfants, quand il trouve en eux bonne volonté: 2° par sa justice qui, par cela même qu'elle commande quelque chose, doit les moyens nécessaires pour l'accomplir, du moins à ceux qui les lui demandent; 5*^ par les exemples des saints; tant d'autres ont pratiqué cette vertu ou fui ce vice dans une posilio:i qui n'était pas plus favorable que la nôtre, et qui peut-être l'était inoins; or, qiwd idi et istx, cur non ego*? A" par la pronu^sse i\\} Notre-Seigneur, qui s'est engagé à rendre son service facile et doux :
» r.cm , H, 9. — « Confess. S. Aug., lib. VIII, c. xi.
MANIERE DE PRECHER SUR LES VERTUS ET LES VICES. ZTi
higum meum suave est et omis levé *, et par la parole semblable de i'Esprii de Dieu, dans saint Jean : Mandata ejiis gravia non suni*; 5° par les fatigues et les peines que se donne le monde pour des biens périssables ; Dieu n'en demande pas tant pour le ciel ; 6" par l'énergie qu'inspirent l'amour, la grâce, resjiérance de la récompense, lesquels rendent tout facile, et font braver joyeusement toutes les difficultés.
Tous ces motifs de pratiquer la vertu et de fuir le vice se lisent au seplième cbapitre de la Sagesse, au premier de l'Ecclésiastique, et en mille autres endroits de l'Écriture et des Pères. On les trouve développés avec une rare perfection dans la Guide des pécheurs, par le P. Grenade, et exposés en substance dans le sermon du P. Cheminais sur la sainteté, où l'orateur démontre en trois poinis qu'il y a gloire, bonheur et facilité à se sanctifier.
DES MOYENS dVcQUÉRIR LA VERTU ET DE CORRIGER OU DE l'RÉVEKlK LE ViCE.
Il servirait peu d'avoir fuit connaître le prix d'une vertu, si l'os n'enseignait à la pratiquer, d'avoir sondé la plaie que le vice fait à l'âme, si l'on n'en faisait connaître le remède ou le préservatif. C'est pourquoi le prédicateur, après avoir exposé avec force les raisons de pratiquer une vertu ou de fuir un vice, doit toujours en enseigner les moyens. Ces moyens sont ou généraux ou particuliers : les moyens généraux, c'est-à-dire également utiles pour l'acqu'isition de toutes les vertus ou la réforme de tous les vices, sont la prière, la fréquentation des sacrements, les lectures pieuses, l'exîw men de prévoyance le malin, l'examen particulier vers midi, l'examen général le soir, et des retours fiéquenls sur soi pendant le jour; la fuite des occasions dangereuses et des mauvaises compagnies, la fidélité à repousser les premières pensées du mal, et à mortifier sa volonté piopre ; la considération sérieuse et fréquente des exemples de Notre-Seigneur, des vertus des saints, des motifs pressants que nous avons d'être vertueux : enfin la correspondance prompte et généreuse à la grâce, quelque sacrifice qu'elle nous deinande. Les moyens particuliers, c'est-à-dire propres pour chaque vertu et conre chaque vice, ou adaptés spécialement à certaines positions dans lesquelles se trouvent les auditeurs, varient selon les circonstances^
*ilatlb., XI, 50. —M Jo;.n., I.
H c'est à la prudence du prédicateur à les désigner. La retenue des regards cl la mortification des sens sont un moyen d'acquérir et de conserver la chasteté ; l'aumône, un moyen d'extirper l'avarice ; l'humilité, un remède à la colère, qui le plus souvent n'est qu'un bouillonnement de l'orgueil conlrarié. et ainsi du reste.
AIIÏICLE 4.