CHAPITRE PREMIER
De Texcellence de la Prédication *.
* Après le saint sacrifice de la Messe, il n'est point dans le mi-
* nistore ecclésiastique de fonction plus sublime que celle de la pré-
* dication. C'était l'occupation principale de Notre-Seigneur pendant
* les trois années de sa vie apostolique et le but de la mission qu'il
* avait reçue de son Père : Oportet me evangelizare regmim Dei, quià
* ided missus sum^, et il laissait à ses disciples, comme moins im-
* portante, la charge de baptiser : Qiiajiqiiàm Jésus non baptizaret,
* sed discipuli ejiis^. Saint Paul faisait de même : Je n'ai baptisé
* personne à Corinthe, disait -il, sinon Crispe et Caïus et la famille
* de Stephanas : Non enim misit me Christiis baptimre, sed evange-
* lizare^. Conformément à ces grands exemples, et pénétrés de
* l'excellence d'un ministère qui demande tant de science, de lu-
* mières et de grâce, les évêques des premiers siècles se réservaient
* souvent à eux seuls l'exercice de la prédication, quoiqu'ils en re-
* connussent dans les prêtres le pouvoir ordinaire. Sous l'ancienne
* loi même, cet office n'était envisagé qu'avec une vénération pro-
* fonde : Moïse et Jérémie s'en proclament tout à la fois indignes et
* incapables; Isaïe a besoin qu'un ange, pour l'y disposer, vienne
* purifier ses lèvres : le Précurseur s'y prépare par la pénitence et
* la solitude la plus austère. Pleine du môme esprit qui animait les
* saints de l'un et de lautre Testament, sainte Thérèse ne pouvait
* assez admirer la grandeur de cet emploi, et elle portait envie aux
* prédicateurs, en considérant le service éminent qu'ils rendent à
* Dieu et aux hommes : Je donnerais mille vies, disait-elle, pour le
* bonheur d'être chargée d'une si noble mission*. C'est qu'en effet,
* de quelque côté qu'on envisage le ministère du prédicateur, tout y
* est d'une excellence incomparnble, et la sublimité de sa mission,
* Voyez le Pastoral do Limoges, t. II, titre i. — La Harpe, Cours de litléraralure, t. VIII. — Grenade, liv. I, vi. — * Luc, iv, 43. — * Joann., iv. — *1 Cor., i. — * Cliap. xïi de sa Vie, écrite par elle-môme.
* et la majesté de sa parole, et la grandeur des sujets qu'il est chargé
* de traiter, et la fin pour laquelle il parle, et les elfets de sa pré-
* dication, quand elle est à la hauteur de son ministère, et les
* grands avantages qu'en retire la société, et le bien qui lui en re-
* vient à lui-même.
* EXCELLENCE DE LA PRÉDICATION, DÉMO>'TnKE PAR LA SUBLIMITE DE LA MISSION * DU PiiÉDlCATEUR.
* La mission la plus haute que puisse recevoir un orateur profane,
* c'est d'être l'interprète de son roi ou l'organe de sa patrie ; mais
* l'orateur sacré remplit une mission bien plus sublime, celle d'in-
* terprète de son Dieu et d'organe de la religion. Jésus-Christ lui- "* même a institué cette mission sacrée toute sainte et toute surnatu-
* relie, en vertu de la plénitude de puissance qui lui avait été
* donnée : Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra ; euntes
* ergo, docete S et en envoyant ses apôtres et leurs successeurs de
* la même manière qu'il avait été envoyé lui-même : Siciit misU me
* vivens Pater, et ego milto vos ', il leur confie sa parole pour qu'ils
* la dispensent aux fidèles, il les établit ses ambassadeurs et ses mi-
* nistres; ce qui leur donne la hardiesse de dire : Pro Christo le-
* gâtions fimgimur^; ou plutôt il s'identifie en quelque sorte avec
* eux : Qui vos audit me audit * ; ils ne sont que ses organes par
* lesquels il évangélise les hommes et les exhorte à la vertu, selon
* cette parole de l'Apôtre : Deo exhortante per nos... *, in me loqui- *tur Christus^. Or, qui pourrait dire la sublimité de cette am-
* bassade, de cette divine nonciature, comme l'appelle saint Jean
* Chrysostome, ou plutôt de cette sorte de personnification avec Jésus-
* Christ même? Toutes les ambassades du monde ne sauraient lui
* être comparées : ici ce n'est point un roi de la terre qui nous
* envoie, c'est le Roi des rois, près duquel tous les rois du monde ne
* sont que poussière ; et la foi ne laisse plus voir en nous des
* hommes qui parlent à des hommes; nous sommes les anges du
* Seigneur, les envoyés du ciel; ou plutôt c'est le Seigneur même du
* ciel qui par nous en intime les oracles et les volontés à la terre.
* Matth., Hviii. — * Joann., xx. — ^ II Cor., v, 20. — * Luc, x, 16. « II Cor., V, 20. — 6 II Cor., xm, 3.
12 TRAITÉ ni: LA PRÉDICATION.
*Lcs proniiors clnélieiis étaient si frappés de cette considération,
* qu'ils respectaient leurs prédicateurs comme les anges de Dieu,
* comme Jésus-Christ lui-même, honorant la personne du prince
* dans celle de son amhassadeur : Sicut angelam Dei exœpistis nu , * sictit Christum Jesum\ et ils recueillaient avec religion toutes les
* paroles qui sortaient de leur bouche, comme s'ils les eussent en-
* tendues sortir de la bouciie même de Dieu : Accepistis illad, non
* ïit verbiim Itominum, sed, sicut est vevè, verbum DeiK
* Tel est le premier principe par lequel se démontre l'excellence
* de la prédication, principe fécond en conséquences que nous dé-
* duirons, dans la suite de ce Traité, sur la néceaeité de la mis-ion,
* de la sainteté de vie dans le prédicalcur, de l'exactitude dans la
* doctrine, de la clarté dans le langage, etc.