CHAPITRE PREMIER
De la prédication solennelle.
Nous entendons par la prédication solennelle le sermon, et parle sermon une instructipn religieuse dans laquelle on s'attache à suivre ps règles que donne la rhétorique pour le discours oratoire. Il peut avoir pour objet tous les sujets de prédication dont nous venons de parler dans la première partie de ce second livre, sauf que, quand il traite l'éloge d'un saint, on l'appelle plus \)ro^rement pa7iégyriqiie , et oraison funèbre, si c'est l'éloge d'un homme récemment mort. Nous examinerons ici deux questions : 1° quelles sont les règles propres au sermon ; 2' s'il est expédient de prêcher souvent des ser-
AUTICLK 1".
QUEUF.S SO.NT LES liÈfiLKS l'IlOPHES Al) JKUMilN?
Lo sermon doit ôtre écrit dans un style soutenu, noble et élevé, m;ds cependant toujours naturel, toujours clair, toujours à la portée des iuiditeuis auxquels il est destiné. Il exige, et c'est ce qui le différencie des autres genres de prédication, il exige toujours un texte, un exorde, un corps de discours et une péroraison. Chacune de ces parties a ses règles, et nous allons les exposer dans les paragraphes suivants :
Du texte.
1° Le texte doit renfermer en substance tout le sujet du discours, contenir même la division ou en termes formels ou par des conséquences aisées à tirer. Ce doit être comme un thème dont on vient de donner le développement, ou plutôt ce doit être tout le discours m germe, de sorte qu'après l'avoir entendu on puisse déjà prévoir jusqu'à un certain point quel sera le sujet du sermon.
2° Le texte doit avoir un rapport naturel au sujet du discours ; un sens forcé dès le début choquerait l'auditoire. 11 est même à désirer ([ue ce rapport soit littéi^al, parce que si le texte était allégorique, l'application en serait souvent obscure, ou au moins longue et forcée; on ne pourrait y arriver que par un long circuit, que la brièveté de l'exorde ne permet pas. Il est cependant des cas où l'application littérale de l'Écriture est moins nécessaire, et quelquefois mèmi> n'est pas possible, par exemple dans les panégyri([ues et les oraisons funèbres, dans les discours de circonstance et dans certains sujets de morale. De là les textes employés par Fléchier dans l'oraison funèbre de Turenne, par Bossuet dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, et par Massillon dans son discours sur l'excellence du sacerdoce.
o' Le texte ne doit ôtre ni trop long ni trop court : trop long, il ne se reliendrait p;is; trop court, il serait singulier. Un prédicateiw prit autrefois pour texte: Silnit, il se lut; et l'assemblée rit.
4" Il faut donner une traduction du texte simple et lidèle, sans paraphrase, sans application; ce n'en est pas encore le temps.
5° Le livre de l'Ecclésiastique contenant beaucoup d'éloges des
l'RÉDICATIOÎS SOLENNELLE. 509
saints de l'Ancien Testament, fournil au prédicateur une mine précieuse de textes qu'il peut appliquer heureusement aux saints du Nouveau.
De l'exorde.
L'exorde a pour but de disposer les auditeurs à recevoir favorablement ce qu'on va leur dire, et par conséquenl de gagner kur bienveillance, d'exciter ^leur intérêt, de se concilier leur attenlion. De là on peut en inférer l'importance. Le succès du sermon entier en dépend souvent : si les premières impressions sont favorables, on écoute volontiers ; si elles ne le sont pas, on écoute avec préveniion, et tout le discours subit la disgrâce de'l'exorde. Si seulement on laisse hésiter l'intérêt des auditeurs et divaguer leur imagination, si on ne les entraîne pas à sa suite en captivant fortement leur attention, tout est perdu. De là cet avis de Cicéron à l'orateur : Vestibula honesta, adilusque ad causam faciet illustres^.
Pour réussir en cette partie, il faut, 1' se présenter en chaire avec un air de modestie et de candeur qui pré\ienne favorabliinent les esprits. Rien n'indispose plus l'auditeur qu'une apparence de présomption et de fierté qui annonce qu'on ebt content de soi, ou un ton de hardiesse qui décèle peu de respect pour l'auililoire, on un certain genre affecté qui indique la recherche. La modestie, au contraire, rehausse le talent et la vertu, leur donne un caractère de simplicité qui ouvre le chemin à la persuasion, excite l'intèrêl, attire l'estime et la bienveillance, témoigne la considération qu'on a pour son auditoire ; et l'auditeur, content d'être respecté, écoute avec faveur*. On doit donc éviter de parler de soi dans l'exorde : en parler pour se louer, c'est vanité ; en parler pour excuser la faiblesse de ses lalents, c'est un raffinement d'amour-propre, c'est oubli de la dignité iu. ministère èvangélique. — Il faut, 2° doniier à son exorde toutes les quahtés requises par les maîtres de l'art : selon eue, tout bon exorde doit être court, simple, clair, exact, adapté aux dispositions des auditeurs et au sujet.
1* Il doit être court, c'est-à-dire qu'il doit aller proniptemen*. et
« Oral., L.
* Oiu:i!s sut jodatio, dit Quiiitilien au livre XI de ses Iiist., c. i, affert ati- (Uenlilus ncn (astidium nwdo, sed odium; habet eniin meus nos:ra nalurâ iub'iimc quiddam et ereclum et impatiens superioris : ideoque abjeclosaut sum •.illentes se lilicUer allevumus, quiit hoc faceie tanquàm majores lidemnr, et qiintiei diisessit xmiilntio, tucctdil humanilas. Al qui se extoUit, premere ac der,picere credHur, nec tàm se majorem qnàm minores cvleros fncere.
directement au but qui est d'annoncer et d'exposer en gros le sujet du discours. Il ne comporte ni'délails ni arguments et preuves, ni digressions et pensées accessoires. On peut tout au plus insinuer Jes sentiments analogues au sujet, ou si c'est un pancgyiique, donner le portrait en petit. Un exorde long fatigue l'auditeur, le prévient contre toute la suite du discours qu'il présume devoir être long en proportion, et use d'avance l'attention et la vigueur de son esprit qu'il vaut bien mieux réserver pour le corps du sermon. C'est là un défaut dans lequel Bossuct est tombé plusieurs fois, en particulier dans son sermon, si magnifique du reste, pour le jour de la Circoncision. Toutefois en ne voulant pas être long, il faut se garder de l'excès contraire : la règle est qu'il doit y avoir proportion entre l'exorde et la suite du discours, comme entre la tête et le reste du corps, comme entre le vestibule et l'ensemble de l'édifice*.
2° L'exorde doit être simple, c'est-à-dire, qu'il faut y éviter l'éclat et la pompe des figures, les mouvements véhéments et la magnificence des tours oratoires. Dans la situation tranquille où est encore l'audileur, il faut un langage plus calme, un exposé simple et modeste du sujet, et si l'on veut des mouvements, que ce soient des mouvements doux et paisibles. Le plus beau jour ne commence pas par son midi, mais par une clarté si faible qu'elle tient encore de l'obscurité de la nuit* . ainsi il ne faut s'élever que par degrés aux grands effets de l'éloquence. Beaucoup de dignité, très-peu d'éclat et deparure,\oilà,ditCicéron,le caractère de l'exorde : Gravitatisphirimîim,sphmdoriset concinnitutis minimum'^. L'art qui s'y montrerait, aurait double inconvénient: le premier, de faire soupçonner que l'orateur cherche plus à plaire qu'à convertir, à satisfaire sa vanité qu'à sauver ses auditeurs; et ce soupçon diminuerait la créance qu'on dot avoir en lui ; le second, d'anmser et de distraire les esprits, et par là de les rendre moins propres à goûter le langage solide du corps du discours qui n'offrirait pas le même agrément. Cependant il est des exceptions au principe général sur la simplicité de l'exorde : le premier cas est celui où les auditeurs seraient déjàpénéirésde quelques grands sentiments inspirés par les circonstances : alors un début simple et sans âme les choquerait, parce qu'il contrasterait avec l'impression générale : de là vient que tout le monde admire les e.\ordes magnifiques des oraisons funèbres de la reine d'.\iigleti;rre
« Cic, de Orat., lib. II, 3i0. — a Cic, de Oral., lib. II, 317. — » Lib. I, de Inyi'iit., x\y.
par Bossuet, et de Tiirenne par Fléchier. Le second cas est colui où les circonslances demandent ou au moins permettent un exorde ab abrupto : cette espèce d'exorde étant passionné doit être dans le genre pathétique et soutenu par de grands mouvements. Le troisième cas est celui où le sujet est si saisissant d'intérêt, que les auditeurs n'ont pas besoin d'être menés par degrés aux grandes émotions : de là l'exorde de saint Jean Chrysostome sur la disgrâce d'Eutrope, et celui de Massillon sur le mauvais riche. Tels sont les cas d'exception, et il faut se garder de trop les multiplier, soit parce qu'il est difficile de réussir dans le genre pathétique, soit parce qu'il est à craindre que le reste du sermon ne soutienne pas la véhémence du début : il vaut mieux réserver ses ressources pour le corps du discours.
3° L'exorde doit être clair, c'est à-dire présenter le sujet du sermon sous un jour lumineux, avec netteté et précision, d'une manière facile à comprendre et à retenir : sans cela, l'auditeur marche à tâtons, ne sachant où l'on veut le mener ; cette obscurité le dégoûte et le prévient défavorablement.
4° L'exorde doit être exact ; car nul endroit du discours n'est écouté avec plus de sang-froid ni plus examiné. C'est là qu'on commence à apprécier le mérite du prédicateur, et le jugement qu'on porte dans cette partie influe sur celui qu'on portera dans toute la suite ; il est dans la nature de l'homme d'être porté à juger selon les premières impressions reçues.
5° L'exorde doit être adapté aux dispositions des auditeurs, c'està-dire s'harmoniser si bien avec les sentiments de l'auditoire, que tous en soient contents, et entendent volontiers traiter la matière qu'on leur annonce. Pour cela il faut, 1° être poli et gracieux quoique avec dignité, ménager adroitement les préventions, montrer beaucoup de bienveillance, et un grand zèle pour le bien de ses auditeurs, sans cependant en faire parade comme certains prédicateurs qui disent souvent : Mon zèle, llfaut, 2° qu'un parfum de piélc accompagne toutes nos paroles, et que tout notre extérieur annonce combien nous sommes fortement pénétrés des vérités que nous prêchons. Rien ne dispose mieux les fidèles à nous entendre, parce qu'alors ils ont la conviction que nous ne sommes mus en leur parlant que par des vues de foi, par des motifs plus élevés que la terre. 11 faut, 3' leur montrer son sujet par les endroits les plus intéressants, c\t leur en faire ressortir l'importance, sans cependant imiter ces prédicateurs, qui annoncent chaque fois qu'ils vont traiter le plus beau sujet du monde, cl qui préviennent l'auditeur de l'ordre, de la
372 îllAlTIi DE LA PREDICATION
netleté, de la force, de toutes les qualités du discours qu'ils vont donner. Le prédicalour sage est plus modeste; il se contente dore* présLMiler riin[)Oi tance de la vérité qu'il va traiter.
6"* L'exorde doit être en rapport avec le sujet, c'est-à-dire qu'il doit y conduire par un rapport nécessaire et avoir avec le corps du discours une connexion essentielle, comme la tète avec le corps* : un exorde vague qiii peut s'appliquer à toutes sortes de sujets ou être retranché sans faire tort au discours, est vicieux. Il y a plus : toute pensée qui ne tend pas directement au sujet, qui ne va pas promptement au fait et n'y met pas les auditeurs, est un écart blâmable. En vain on y ramènerait l'attention après l'avoir transportée ailleurs ; il y a abus dans cette digression. Pour prévenir ces inconvénients, Cicéron* conseille de ne faire l'exorde qu'après tout le reste du discours, parce qu'alors, connaissant à fond tout le sujet, il est plus facile d'en faire sortir l'exorde comme une fleur de sa tige et de ne rien mettre qui n'y ait rapport. Sa méthode est sûre, et c'est celle des grands orateurs.
On faisait autrefois deux exordes, l'un pour conduire à VAve Maria, l'autre pour préparer à la division : aujourd'hui on se contente d'un seul; il faut s'en tenir à cet usage. Gel exorde peut se faire de quatre manières : 1" simplement et sans art, en exposant en peu de mots ce dont il s'agit; c'est ce qu'on doit faire quand l'attention et la bienveillance des auditeurs nous sont assurées d'avance ; 2» par insinuation, quand on a des dispositions peu favorables à redouter, un préjugé enraciné à attaquer, une erreur dominante à détruire, un adversaire respectable et puissant à combattre ; et c'est là qu'il faut employer tout l'art et la finesse des précautions oratoires dont nous avons parlé ailleurs ; o^ dans le genre magnifique et pompeux, quand on a à louer un héros ou un saint que tout le momie admire d'avance et à la gloire duquel tous s'intéressent; \° enfin, ab abrupto, quand il s'agit d'une chose de la plus haute gravité, qui excite par elle môme un vif sentiment de douleur, d'indignation ou d'une autre passion violente. L'exorde simple ne doit avoir rien de bas ni do trop familier; l'exorde par insinuation, aucune finesse qui choque la vérité et la délicatesse, l'exorde pompeux rien d'affecté, et l'exorde ab abrupto, rien qui indique l'orgueil ou la colère. C'est en étudiant les dispositions des auditeurs qu'on discernera l'espèce d'exorde qu'il faut choisir.
• Cic. de Ontt., lil-. U, 325. — » De Oral., lib II. 315, a. 318 cl 31'.^
Ce choix une fois fait, voici la manière de procéder, excepté dans l'exorde ab abniplo qui n'est point soumis à ces règles : après avoir cité son texte, on l'explique ; on en fait l'application au sujet qu'on va traiter; on indique ensuite ce sujet d'une manière claire et nette; puis, circonscrivant les points de vue auxquels on veut s'arrêter, on laisse paraître les germes de son plan; tous les mots en avançant, U développent, l'éclaircissent; et ainsi on prépare, on amène, on énonce enfin la division ou le partage du discours, de sorte qu'il soit vrai de dire que l'exorde tout entier n'est que le développement d'une seule pensée. Après la division, on invoque les lumières de l'Esprit-Saint par l'intercession de Marie. Rien de plus juste, lorsqu'on entreprend de détruire le règne du démon, que de réclamer l'assistance de celle qui lui écrasa la tête ; lorsqu'on veut développer le dogme, que d'invoquer celle qui a éteint toutes les hérésies; lorsqu'on vont parler du salut, que d'employer les paroles venues du ciel pour en être le commencement et l'annonce; lorsqu'on veut une grâce, que d'invoquer celle par qui Dieu se plaît à dispenser ses dons. Mais on ne saurait mettre trop de simplicité dans cette invocation : si l'éloge de la sainte Vierge s'y présente naturellement, on peut l'y placer en peu de mots sans jamais l'étendre : sinon, il faut venir à VAve Maria simplement et sans aucun art. Dans le temps pascal on le remplace par le Regina cœli, et dans le temps de la passion et aux fêtes de la croix, par la strophe 0 Cnix, ave ; le chœur chante l'un et l'autre.
Quelquefois, vers la fin de l'exorde, on insère un compliment pour quelque personnage présent, comme l'évèque, un ancien curé, un prince, etc.. Ces compliments doivent être très-rares. La chaire est faite pour louer Dieu et non pour préconiser les hommes : In ecdesiis benedicile Deo '. Je ne vous donnerai pas de louanges, disait un prédicateur à Louis XWj parce que je n'en ai pas trouvé dans l'Évangile. Puis, les compliments, s'ils sentent la flatterie, comme cela arrive presque toujours, déshonorent l'orateur, déplaisent aux fidèles, tentent de vanité celui qu'on loue, ou le contristenf, s'il a du hon sens*, et font môme quehjuefois ressortir ses défauts. Rien de plus indigne d'un ministre de l'Évangile que de donner des louanges qu'il
* Psalm., Lxvn, 27. — * Si vous avez dit cela pour me couvrir de confusion, disait saint Frnnrois de Sales à M. de Belley, qui l'avait complimenté, vous avez trouvé le vrai secret. — Un prédicateur s'étant fort mai tiré d'un compliment qu'il adressait à M. de la Motte: // ne faut pas s't'touner, dit l'humble prélo^ qu'une langue accoutumée à la vérité se refuse au mensonge.
sait être fausses : c'est mentir sciemment, c'est insulter à la vérité du haut de son trône. Cependant, il est des circonstances où le compliment est impérieusement roconnnandé par l'usage, par ce qu'on appelle ï étiquette; mais alors il faut bien se garder du mauvais goût de ces prédicateurs qui débitent des louanges longues c-t fastidieuses, qu'on a justement appelés des coups d'encensoir au visage. Bourdaloue a complètement échoué en cette partie, et il est difficile de louer plus maladroitement. Le compliment doit être si bien amené, qu'il semble sortir naturellement du sujet qu'on traite, et louché avec tant d'adresse, que la modestie de celui qu'on loue n'en puisse être blessée. Ce doit être une pensée délicate, une action de grâces en quelques mots à l'Auteur de tous les dons, une leçon respectueuse ou une exhortation cachée sous l'enveloppe d'une louange, enfin, la moindre chose, pourvu qu'on sache en gros qu'on a complimenté. Massillon est le plus parfait modèle en ce genre : son exorde pour le jour de la Purification, sa péroraison pour le jour de Pâques dans son Grand Carême, sont remarquables sous ce rapport ; mais son chef-d'œuvre, c'est son exorde pour le jour de la Toussaint, où il loue avec tant d'art Louis XIV, sans déroger aux maximes de l'Évangile sur la vanité de la gloire humaine. Bossuet, quoique moins déhcat et moins adroit, a aussi des compliments dignes d'être cités, en particuher celui qu'il adressa au prince de Condé, en 1659*, lequel, au jugement du cardinal de Bausset', contient un des plus beaux mouvements oratoires dont l'histoire de l'éloquence puisse offrir l'exemple, et celui qu'il adressa à Louis XIV, à la fin de son sermon du jour de Pâques 1680. Fénelon a aussi des compliments très-remarquables pour Louis XIV elles ambassadeurs de Siam, dans son sermon pour le jour de l'Epiphanie.
* Telles sont les règles que nous avions à donner sur l'exorde :
* pour les faire encore mieux comprendre, nous allons les éclaircir
* par quelques citations : la première sera cet exorde tant vanté qua
* le cardinal Maury prête au P. Bridaine, ouvrant la mission de 1755,
* dans l'église Saint-Sulpice de Paris, devant un brillant auditoire
* accouru pour l'entendre :
A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouclie que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talents que vous exigez
* A la suite du scniion sur l'Iiouiicur du monde, Diniauche dos Rameaux. — ^ Histoire de Bossuet, liv. II, v.
PilÉDICATIO^' SOLKN^ELLE. 575
quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant anjourd"hui un sentiment bien différent; et si je suis humilié, gardez vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité, comme si j'éiais accoutumé à me prêcher moi-même! A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! Car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous, comme moi, au jugement de Dieu, que des pécheurs. C'est donc uniquement devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent, j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume. J'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés dont la plupart manquaient de pain. J'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux? J'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu. J'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles, que j'aurais dû plaindre et consoler. C'est ici où mes re- 'gards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante ou sur des pécheurs audacieux et endurcis : ah ! c'est ici seulement, au milieu de tant de scandales, qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui vous menace, et de l'autre mon grand Dieu, qui doit tous vous juger. Je tiens déjà dans ce moment votre sentence à la main. Tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! L'abus ingrat de toutes les espèces de grâces, la nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, rimpénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer et par-dessus tout Téternité ! L'éternité ! Voilà les sujets dont je viens vers entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Eh ! qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient i eut-être sans vous sauver' Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera; car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. C'est luimême, c'est lui seul qui, dans quelques instants, va remuer le fond de vos consciences. Frappés aussitôt d'effroi, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre les bras de ma charité, en versant des larmes de componction et de repentance, et à force de remords vous me trouverez assez éloquent.
* Voilà sans doute un morceau parfaitement écrit, et les traits du
* génie y brillent en plus d'un endroit. Toutefois, nous sommes loin
* de présenter cet exorde comme un modèle ; nous le citons au con-
* traire pour prémunir les jeunes prédicateurs contre le danger de *rimilation, et pour leur apprendre à ne point accorder leur admi-
* ration à quelques traits de génie, quand ces traits sont des écarts.
* Le premier reproche que nous avons à faire à l'auteur do cet exorde,
* c'est le ton acerbe avec lequel il traite ses auditeurs, qu'il ose quali-
* fier d'oppresseurs de V Immanilé souffrante, de pécheurs audacieux
* et etidurcisy d'hommes superbes et dédaigneux. Un langnge si dur
* est déplacé sur les lèvres d un ministre de lÉvangile, et plus
* propre à aliéner les cœurs qu'à les gagner. Ce n'est pas ainsi que
* les François de Sales et les Vincent de Paul ont traité leurs audi-
* tours pour les convertir. Mais ce langage, partout déplacé, l'est ici
* bien plus encore : c'est dans un exorde; et qui ne sait que le carac- ' tère essentiel de cette partie du discours est un ton de douceur et
* d'insinuation qui dispose les auditeurs à la bienveillance? C'est en
* parlant pour la première fois à la classe d'auditeurs la plus facile
* à froisser, aux grands et aux riches du monde; c'est au milieu d'une
* assemblée que l'orateur ne pouvait juger digne de si dures quali-
* ficalions. Quoi ! Bridaine arrive pour la première fois à Paris, il
* monte en chaire, aperçoit un auditoire composé d'un grand nombre
* d'ecclésiastiques et d'évêques, de laïques religieux que l'on sait être
* toujours les plus nombreux à pareils rendez-vous, et probablement,
* j'en conviens, d'un certain nombre d'autres qui ne l'étaient pas;
* et voilà que tout à coup il éclate, il apostrophe ses auditeurs dans
* les termes les plus durs, et cela sans faire aucune exception; prêtres,
* èvêques, laïques pieux, fout est enveloppé dans l'analhème : Mes
* regards ne tombent ici que sur des oppresseurs de lliumanité souf-
* frante, sur des pécheurs audacieux et endurcis. Peut-il être un
* pareil oubli des convenances, et y a-t-il du sens dans un tel lan-
* gage ? — Le second reproche que nous avons à faire à Pauleur de
* cet exorde, c'est l'étrange et bizarre pensée de réserver à la ville
* de Paris toute seule les vérités terribles de la religion. Quoi ! il n'en
* fallait rien dire à Lyon, à Marseille, Avignon, Âix, Montpellier,
* Clermont et tant d'autres grandes villes de France où Bridaine avait
* donné des missions ! Quoi ! il faut respecter la conscience coupable
* du pécheur qui habite sous le chaume et manque de pain ; il ne
* faut pas le réveiller de son sommeil de mort par le tonnerre de la
* divine parole! et si on l'a fait, il faut s'en repentir, en demander par-
* don à Dieu et aux hommes : Qu'ai- je fait malheureux? C'est ici seide
* ment qu'il fallait f are retentir la parole sainte! elc ..Comme si dans
* tout le reste de la France la prédicaJLitn des vérités éternelles eut
* été iuopperlune, et qu'il n'y eût point trouvé de pécheurs à co;i-
* vertir. Se peut-il rien de plus absurde? — Le troisième reproche,
* c'est que le prédicateur parle trop de lui-même : Je ne m'abaisse
* pas aux misérables inqiiiéliides de la vanité... Je ne s:uis pas accon-
* tumé à me prêcher moi-même... Tremblez devant moi... Qu'ui-je
* besoin de vos suffrages... J'ai acquis une lomjue e.ipérienu' des
* mifiéricordes divines... Vous viendrez vous jeter entre les bras de
* ma charité... Vous me trouverez assez éloquent. C'est en vérité trop
* se mettre en scène dans un si court espace; le missionnaire humble
* parle autrement, il ne songe qu'à se faire oublier, et le mot ne
* revient pas si souvent sur ses lèvres. — Enfin, notre quatrième 1 1
* dernier reproche, c'est l'amas de faussetés palpables dont c( t
* exorde est plein : Jusqu'ici, dit Bridaine, fai publié les justices du
* Très-Haut dans des temples couverts de chaume ; et l'histoire rap-
* porte au contraire qu'il avait donné dos missions dans les villes, tt
* même dans les principales cités du royaume, autant ou plus que
* dons les campagnes. Tai porté Vépmivante dans les âmes simples et
* fidèles, j'ai centriste les meilleurs amis de mon Dieu; c'est-à-dire
* je n'ai prêché qu'à des saints; mais quoi de plus faux? 11 dit lui-
* même qu'il a une longue expérience des miséricordes divines ; et
* celte expérience n'a lieu que dans la conversion des grands coupa-
* blés. Mes regards ne tombent ici que s^ir des pécheurs audacieux et
* endurcis. Et qu'en savait-il? Connaissait-il la conscience de chacun
* de ses auditeurs qu'il voyait pour la première fois? Peut-il même y
* avoir une seule assemblée chrétienne dont un homme puisse dire :
* Tous sont des pécheurs endurcis ? — Cet exorde est donc mauvais
* de tout point, indigne du P. Bridaine, un fruit de l'imagination du
* cardinal Maury, plutôt qu'un produit de sa mémoire.
* Veut-on un exorde qui contienne le même fond d'idées sous une
* forme meilleure? qu'on Hse l'exorde du sermon de Bossuel, pour
* le jour de Pâques de l'an 1680 :
Avoir à prêcher le plus glorieux des mystères de Jésus-Christ et la fête la plus solennelle de son Église, devant le plus grand de tous les rois et la cour la plus auguste de l'univers, reprendre la parole après tant d'années d'un pei^iétuel silence, et avoir à contenter le délicatesse d'uD auditoire qui ne souffre rien que d'exquis, mais qui, permettez-moi de le dire, sans songer, autant qu'il faudrait à se convertir, souvent ne veut être ému qu'aulant qu'il le f;iut, pour éviter la langueur d'un discours sans force, qui, plus soigneux de son plaisir que de son salut, lorsqu'il s'agit de sa guihison, veut qu'on cherche de nouveaux moyens pour flatter son goût raffiné ; ce semil une chose à craindre, si celui qui doit annoncer dans rassemblée des fidèles la gloire de Jésus-Christ ressuscité, et y faire entendre la voix immortelle de ce Dieu sorti du tombeau, avait à craindre autre chose que de ne pas assez soutenir la force et la m.ijesté de sa parole. Mais ici ce qui fait craindre soutient : cette parole divine, révérée du ciel, de la terre et dos enfers, est ferme et toute-puissante par elle-même, et on ne pont Ta'faiblT, lorsque toujours autant éloigné d'une excessive ligueur qui
se dûlourne à la droite, ciue d'une extrême condescendance qui se détourne vers la gauche, on propose cette parole dans sa pureté naturelle, telle qu'elle est sortie de la bouche de Jésus-Christ et de ses apôtres, fidèles et incorruptililes témoins de sa résurrection et de toutes les obligations qu'elle nous impose. Alors il ne reste plus qu'une crainte vraiment juste, vraiment raisonnable, mais qui est commune à ceux qui écoutent avec celui qui parle : c'est de n'ouvrir pas le cœur assez promptement à la vertu qui l'accompagne, et de prendre plus garde à l'homme qui parle au dehors qu'au prédicateur invisible qui sollicite les cœurs de se rendre à lui. Que si vous écoutez au dedans ce céleste prédicateur, qui jamais n'a rien de faible ni de languissant, et dont les vives lumières pénètrent les replis les plus cachés des consciences, que de miracles nouveaux nous verrons paraître! Que de morts sortiront du tombeau !
* Il est aisé de remarquer en ce morceau avec quel art Cossuet
* ménage l'esprit de ses auditeurs ; s'il fait un reproche, c'est un de
* ces reproches dont les hommes du monde ne se choquent pas ; et
* encore il le tempère et demande la permission de le dire. S'il parle
* de la crainte que les vérités du salut doivent inspirer, il s'associe à
* ses auditeurs, en observant que cette crainte doit être commune et
* à ceuxqui écoutent, et à celui quiparle. — Bossuet nous offre encore
* un beau modèle d'exorde dans son sermon sur l'honneur du monde,
* pour le dimanche des Rameaux. On peut le voir dans l'auteur
* même.
Du corps du discours.
Le corps du discours doit commencer par une introduction consistant en quelques phrases préparatoires qui amènent les subdivisions, si l'on juge à propos de les énoncer, ou qui fasse entrer en matière, si on ne les énonce pas. Cette introduction doit avoir deux quahtés : 1" elle doit être courte, soit pour ne pas allonger le sermon, soit pour ne pas rebuter l'auditeur qui s'emiuie d'entendre un homme qui n'en vient point au fait; 2° elle doit amener si naturellement la subdivision, que l'auditeur puisse penser que le prédicateur n'a subdivisé que par nécessité, pour expliquer p)lus clairement, ou telle raison qui avait plusieurs membres, ou tel passage de l'Ecrilure ou des Pères qui ne pouvait s'èclaircir autrement. Car si les subdivisions paraissent étudiées, si l'artifice s'y montre, l'auditeur ne voit plus dans le prédicateur qu'un homme qui parle par art et non par conviction, qui a clicrché des subdivisions pour remplir une
tâche et avoir de quoi dire : et dès lors il est comme impossible que le sermon louche et persuade.
11 n'est pas nécessaire d'annoncer d'avance les subdivisions au commencement de chaque point ; il suffit de les énoncer à mesure qu'on y arrive. Cette méthode produit même beaucoup plus d'effet lorsque les subdivisions enchérissent l'une et l'autre. Cependant il est toujours permis et même souvent utile de les annoncer, pourvu que ce ne soit jamais dans l'exorde, mais bien au commencement de chaque point.
Les propositions de la subdivision une fois énoncées, il faut s'occuper tout entier à les prouver. Car, quelque bien divisé et subdivisé que fût un sermon, si les preuves n'en étaient pas sohdes, ce ne serait qu'un beau plan d'édifice, mais sans aucune consistance dans ses parties. Les preuves de la première subdivision données, on conclut; et l'on en vient aux applications de la vérité à ses auditeurs, aux sentiments et mouvements oratoires, si déjà on ne s'y est livré en donnant les preuves : puis on ménage les passages à la subdivision suivante par une transition si naturelle que l'auditeur l'aperçoive à peine, sans cependant affecter de cacher la marche de son discours, dont il est bon, au contraire, de faire sentir la méthode et l'analyse, en montrant, à mesure qu'on avance, les rapports et la marche progressive des différentes parties, pour conduire par cette clarté à la conviction. — On suit la même méthode pour la seconde et troisième subdivision ; puis on conclut la première partie en recueillant et groupant ensemble toutes les subdivisions pour terrasser l'auditeur de tout le poids de ses forces réunies. C'est là le lieu de quelque beau mouvement oratoire, qu'on termine par une transition à la seconde partie. — La seconde partie suit la même marche et arrive par une transition à la péroraison.
De la péroraison*.
* Rien ne doit être plus ménagé, plus étudié que cette dernière
* partie du discours; car c'est là le moment décisif, le dernier assaut *qui va décider de la victoire ; c'est là qu'il faut presser vivement
* l'auditeur, pour le forcer de se rendre et aux preuves qu'on lui a
* données et aux conclusions qui en sont rigoureusement déduites;
* Voyez le P. Albert, II» partie, c. xixix
380 TRAITÉ DE LA PnÉDlCATION.
* c'est là qu'il faut arracher les larmes de la componction, faire
* prendre les résolutions généreuses et obtenir tout ce ([ue souhaite
* un prédicateur qui n'aspire qu'à convertir. Pour cela, il ne faut pas
* que le discours languisse; point de citations longues ou qui aient
* besoin d'explication; dans ce moment solennel rien que de
* fort, de vif, de pénétrant : Qiix excellunt serventur ad pero-
* randum, dit Cicéron '. Hic, si mquam, totos eloqiienti% fontes apc-
* rire licet, dit Quintilien*. Là il faut que la passion s'enflamme et
* rassemble tout ce qu'elle peut fournir de mouvements rapides, ini-
* pétueux, brûlants, de tours animés, d'expressions énergiques,
* de figures hardies, d'images attendrissantes; et le prédicateur,
* pour y suffire, doit avoir la prévoyance de se réserver de la voix et
* du feu.
La péroraison doit renfermer, sinon toujours, au moins le plus souvent, quatre parties qui sont comme les éléments dont elle se compose.
La première est un précis, une récapitulation sommaire des points du discours, et des principales raisons qu'on juge les plus propres à entraîner la persuasion, afin que toutes les forces ainsi serrées et ramassées en ordre, allant fondre ensemble sur les esprits et les cœurs, remportent la victoire qu'on avait peut-être refusée jusqu'alors à chacune d'elles prise isolément : Si fer singula minîis moverat, tîwbd valet, dit Quintilien'; mais pour que cette récapitulation produise son effet, il faut, 1° qu'elle soit courte, rapide, presque inaperçue par l'auditeur, qui s'ennuierait d'entendre redire les mêmes choses, et par conséquent dégagée de tout ce qui pourrait paraître répétition et longueur, tit memoria, non oratio renovata videatur, dit Cicéron*. Sans cela, elle n'atteindrait pas son but; il ne s'agit plus ici du prouver, mais de faire vouloir ce qu'on a prouvé qu'il faut vouloir ; 2' il faut mettre dans cette récapitulation beaucoup d'énergie, diî chaleur, et une grande variété de tours. Tantôt on peut mettre en scène Jésus-Christ, les saints, ou même quelque objet inanimé : « Si « le souverain Juge paraissait dans cette assemblée, que pourriiz-vons « lui alléguer pour excuse? Il vous est démontré que^ etc.. Si la re- (! ligion,sil Église pouvaient parler ici, enfants rebelles, pounaienl- « elles vous dire, vous savez que, etc.. » Tantôt on peut tiansporter l'auditeur au lit de mort, au jugement dernier, dans 1 éternité :
* De Orat., lib. 11, Ô14. — » Lib. IV, ci.— ' Ibidem. — * Do Invcnlione, lib. I, 100.
PUÉDICATION SOLENNELLE. 381
« Alors que penserez-voiis de tels prétexte, de telle objection ? Ne ju- (( gerez-vouspas, comme je viens de vous le montrer, que., elc, etc.. » Quelquefois on peut engager l'auditeur à se jeter en esprit aux pieds du crucifix, et, là, à se faire à lui-même le résumé de tout le discours: « 0 mon Dieu ! je le comprends maintenant, etc., elc... » D'autres fois, enfin, on peut tout simplement rappeler le fond du discours par ces formules ou autres semblables : « Ouvrons donc enfin les Tjeux, « et comprenons que... Que tardez-vous encore à vous convertir, et « que manque-t-il à vos convictions? Vous avez va que, elc... » Massillon nous offre un beau modèle de récapitulation à la fin de son sermon sur la vérité d'un avenir :
Que conclure de fout ce discours? Que l'iinpie est à plaindre de chercher dans une alTieuse incertitude sur les vérités de la foi, la plus douce espérance de sa destinée ; qu'il est à plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu'en vivant sans foi, sans culte, saus Dieu, sans conscience; qu'il est à plaindre, s'il faut que l'Évangile soit une fable ; la foi de tous les siècles, une crédulité ; le sentiment de tous les hommes, une erreur populaire ; les premiers principes de la nature et de la raison, des préjugés d'enfance; le sang de tant de martyrs que l'espérance d'un avenir soutenait dans les tourments, un jeu concerté pour tromj)er les hommes ; la conversion de l'univers, une entreprise humaine ; l'accomplissement des prophéties, un coup de liasard ; en un mol, s'il faut que tout ce qu'il y a de mieux élabh dans l'univers se trouve faux, afin qu'il ne soit pas éternellement malheureux. Quelle fureur de pouvoir se ménager une sorte de tranquillité au milieu de tant de suppositions insensées! 0 homme! je vous monlrerai une voie plus sûre de vous calmer, etc..
La seconde partie de la péroraison doit contenir le fruit du discours, ou les conséquences pratiques et les résolutions de mieux vivre qui en découlent : saint Liguori recommandait d'une manière spéciale à ses prêtres ces résolutions; el il leur donnait pour règle de les énoncer dans un acte de contrition prononcé avec l'accent de la douleur la plus vive, avec toute la cbaleur du zèle ; ce devait être là, selon lui, le moment brûlant où devaient couler les larmes, où devaient éclater les sanglots.
Le troisième élément de la péroraison consiste dans une exhortalion pathétique et véhémente qui aille au fond de tous les cœurs, détermine les volontés et complète la victoire. C'est pour cet endroit, qui ne fait qu'un avec le précédent dont nous venons de parler, qu'il faut réserver les plus vives émotions; c'est là qu'il faut mettre en jeu toutes les ressources de la sensibilité cl frapper les plus grands coups
58i TRAITÉ DE LA PRÉDICATION
Enfin, la dernière partie de la péroraison est une prière adressée à Dion, à Jésus-Christ ou aux saints, pour demander la grâce de mettre à exécution les résolutions prises. C'était la pratique des sainte Pères de terminer ainsi leurs sermons, et quoique ce ne soit pas absolument requis, il est louable de les imiter. Massillon l'a fait avec un succès remarquable en prêcbant sur le petit nombre des élus et dans son sermon pour le jour de Pâques. La paraphrase d'un endroit choisi de l'Écriture sainte donne une grâce particulière à cette prière et peut même faire une péroraison entière des plus touchantes, comme on en peut juger par la paraphrase du De profnndis, qui forme la péroraison de l'homélie de Massillon sur Lazare : Grand Dieu, etc.. ; par celle du Lastatiis siim, dans la péroraison du sermon de Pabbé Poule, sur le ciel: Cité de Dieu, etc.. ; enfin par celle des paroles de la Sagesse, Tune stabunt, qui fait la péroraison du sermon du P. Mac Carthy, sur la grandeur des saints, et commence par ces mots : Ohl que faime à contempler, etc.. Mais pour que ces paraphrases produisent de l'effet, il faut : 1* que chaque verset commenté présente une variété rapide d'idées et de sentiments, de mouvements et d'imagos propres à exciter un intérêt toujours nouveau; 2° qu'il n'y ait que peu de textes et que le commentaire en soit court ; autrement les auditeurs se fatigueraient de voir recommencer des discussions comme dans le corps du discours ; 0° que le prédicateur sache se faire si bien Pinterprète de tous les cœurs, que chacun, en l'entendant, retrouve le langage secret de sa conscience.
Nous terminerons ces règles de la péroraison par deux observations : la première, c'est qu'on ne doit que très-rarement finir son discours d'une manière brusque et sans bénédictions : presque jamais ces coups de théâtre ne réussissent, et quand leur effet est manqué, ils font rire. Il faut donc amener la fin du sermon tout naturellement, de manière que les auditeurs puissent la prévoir, et on doit se garder de tromper leur prévoyance, en imitant ces prédicateurs qui paraissent finir à chaque instant, puis se roprennentel recommencent : rien ne fatigue plus l'auditeur. Secondomont, il faut, quoiqu'on variant la formule selon le sujet, toujours finir par l'espèranr'î et le souhait de la vie éternelle, jamais par la menace et la crainte : lors même qu'on a parlé connue interprète du Pieu dos vengeances, il faut à la fin s'adoucir comme un père affligé du sort qui menace ses enfants ou plutôt s'attendrir comme une mère, et ne point iniiler ces prédicateurs qui laissent kvu's auditeurs en enfor
PRÉDICAiiON SOLENNELLE. 383
sans exprimer aucun désir de les en retirer. Renvoyé sous ces irn» pressions, l'auditoire sort mécontent.
Pour résumé des règles propres au sermon, il ne sera peut-être pas inutile de présenter ici, sous un seul coup d'œil, le tableau des différentes parties qui le composent.