DES CHOSES COMMUNES A TOUS LES HOMMES
il faut mettre l'air, la lumière des astres, les mers , l’eau qui roule dans les fleuves, sont communes à tous les hommes, parce que tous eu ont également besoin, et que chacun peut en faire usage sans nuire à la jouissance des autres.
Le premier droit que chacun de nous tient de sa nature est, en effet, celui d’employer à sa conservation et à son bien-être les choses au milieu desquelles la nature l'a placé, et dont il peut jouir sans nuire en anrune manière à la conservation nu au bien-être de ses semblable*. Si ce droit , qui n’est qu'une conséquence des lois de notre nature et de l'égalité qui existe entre les hommes, n'était pas admis , il n'en est aucun dont il fût possible d'établir l'existence.
Les choses qui existent en si grande quantité , que chacun peut en faire usage sans nuire en rien aux jouissances d’autrui , ue devraient jamais, à ce qu'il semble , donner lieu à des contestations entre les hommes. 11 y aurait, en effet, une sorte de folie à disputer à son voisin l'air dont il a besoin , non seulement pour sa respiration , mais encore pour une multitude d'autres usages. Quel est celui qui se permettrait de contester sérieusement à un homme le droit , par exemple , d'employer l'air à entretenir une forge, à faire tourner un moulin , ou à pousser un navire sur les vagues de la mer? Quel est celui qui oserait réclamer à cet égard un droit que tous ne posséderaient pas?
Cependant , quoique les hommes ne se disputent pas la possession exclusive du bien le plus indispensable à la vie, quoiqu'aucun d'eux ne réclame à cet égard aucun privilège sur ses semblables, il arrive souvent que les uns troublent les autres dans la jouissance de ce bien. Il est clair, par exemple, que celui qui iufecte l'air qu'on respire dans son voisinage, au moyen de certaines matières animales, végétales ou minérales, en y laissant assembler des eaux marécageuses , en s’y
livrant à certaines fabrications, altère par cela même une chose qui appartient également à tous; il porte à ses voisins un dommage analogue à celui qu'il leur causerait , s'il mêlait à leurs alimens on à l'eau nécessaire à leur breuvage , des matières insalubres ou empoisonnées.
Aussi , ce qui distingue un pays policé d’un pays qui ne l’est pas, c'est surtout le soin qu’on met à empêcher qu'une personne, en jouissant d'une chose commune, ne nuise à la jouissance des autres. Une nation qui sonfTrc que chacun de ses membres altère ou dégrade les choses qui sont nécessaires à l'existence on au bien-être de tous , n'est pas encore sortie complètement de la barbarie; elle ne sait pas garantir tous les genres de propriété. Il ne suffît pas à un peuple , pour assurer à chacun la libre jouissance des choses communes , de défendre de les altérer ou d'ea abuser ; il faut qu'il laisse , de plus, à toute personne lésée dans sa jouissance, la facnlté de poursuivre la réparation des dommages qui lui sont causes. Les propriétés individuelles ne seraient pas garanties, ou le seraient mal , si les propriétaires n'avaient pas la faculté de traduire en justice les hommes qui y portent atteinte; comment scrait-il donc possible de croire à la garantie des propriétés communes, là où les personnes lésées dans la jouissance de ces propriétés, n'auraient aucune action contre les auteurs de la lésion qu elles auraient éprouvée?
Les iners tiennent , parmi les choses communes à tous les peuples, une place fort considérable ; elles leur sont utiles comme moyens de transport , et comme renfermant des matières alimentaires.
Considérées suus le premier point de vue , l'utilité dont elles sont pour les nations n’est l’ouvrage d'aucune d’elles ; et (usage que chacune en fait, quelque étendu qu'ou le suppose, ne peut diminuer en rien la jouissance des autres. Ce sont des routes naturelles assez larges pour ne pas être