DU FONDEMENT DES DROITS ET DES DEVOIRS
Les hommes asservis exercent leurs facultés intellectuelles dans l'art de tromper leurs maitres et de se Soustraire à leur violence; ceux-ci exercent surtout les leurs dans l'art d'affermir leur domination , ou de l'ctcndre sur un plus grand nombre de personnes.
Les premiers, charges de l'execution de tous les travaux necessaires à [ existence de l'homme, vivent dans une profonde misère, et n'ont aucun mu v en d’en sortir ; les seconds vivent dans l'oisivetc , consomment ou dissipent presque tout ce que les premiers ont produit.
L’industrie ne pouvant se développer, ni les richesses s’accroître, le nombre de la population reste stationnaire; souvent elle décroit dans la même proportion que les moyens d’existence.
Les esclaves, n’ayant pas de plus cruels ennemis que leurs maîtres , sont les alliés naturels de tous ceux qui leur font espérer leur affranchissement ou le relâchement des liens de la servitude ; ils sont donc toujours disposés à devenir les instrumens des ambitieux de l'intérieur ou des ennemis étrangers.
Enfin , le voisinage d’un peuple qui se divise en maîtres et en esclaves suffit pour corrompre les peuples chez lesquels tous les hommes sont libres , et pour compromettre leur indépendance et leur liberté.
De ces faits et de la tendance du genre humain vers son développement et son bien-être , j’ai tiré la conséquence que la servitude est un état contre nature ; qu'elle est en opposition directe avec les lois qui portent les nations vers leur développement et leur prospérité , et qu’un homme , et à plus forte raison un peuple , ne peut jamais être placé légitimement au rang des propriétés.
Si l’infraction de ces lois est toujours suivie de peines graves pour ceux qui s en rendent coupables, et pour ceux qui la souffrent, et si c’est un devoir pour les hommes de se conformer aux lois de leur
nature, il s'ensuit que chacun est tenu de respecter et de faire respecter la liberté de tous , et que tous sont tenus de faire respecter la liberté de chacun.
L’existence d’un devoir suppose un droit correspondant ; si les lois auxquelles les hommes sont soumis par leur nature me font un devoir de respecter la liberté de mes semblables , chacun a le droit de me contraindre à respecter la sienne , et le droit qui appartient à chacun appartient à tous.
Un homme ne peut pas, disons-nons, en traiter un autre comme sa propriété , sans violer les lois de sa propre nature; mais il ne peut pas non plus , sans violer les mêmes lois , et sans se rendre complice des vices et des crimes qu’enfante la servitude, permettre qu’on le fasse esclave, c’est-à-dire qu’on le mette au rang des choses.
Se reconnaître esclave , ce n’est pas seulement abdiquer scs droits , c’est renoncer de plus à l'accomplissement de ses devoirs ; c’est reconnaître qu'on n’est tenu à rien , ni envers soi-même, ni envers les autres ; c’est proclamer une contradiction :
car si, par sa nature , l’homme n’est tenu à rien, ni envers lui-même, ni envers autrui, comment pourrait-il être tenu à quelque chose envers un maître?
On ne serait pas plus avancé si , refusant de reconnaître les devoirs auxquels l’homme est soumis par sa nature, on prétendait que l’esclave est lié envers son maître par une convention expresse ou tacite, car, en supposant l'existence d’un tel engagement , sur quoi fonderait-on le devoir général de l’exécuter , s’il n’existait aucun devoir supérieur à toute sorte de conventions ?
Repousser la servitude, soit quelle pèse sur soi-même , soit qu’elle pèse sur autrui , ce n’est donc pas seulement exercer un droit, c’est remplir le premier et le plus sacré des devoirs. L’abdication de la liberté, fût-elle un acte entièrement