E 1, 'UTILITE PRIMITIVE
miers , il serait évident que les propriétés territoriales seraient aujourd’hui vingt-quatre fois plus considérables en valeur qu'elles ne l’étaient alors. La différence de valeur entre les deux époques serait le résultat de l’industrie humaine, secondée par les agents de la nature.
Un entrevoit déjà , par cet exposé , comment le travail de l’homme donne, même aux fonds de terre, une partie considérable de la valeur qu’ils ont à nos yeux ; mais on vrrra mieux encore comment les propriétés territoriales sont créées par l'industrie humaine , si l’on observe les secours que la terre fournit à l’homme dans l'état le plus barbare, et les travaux auxquels il a fallu se livrer pour en mettre une partie en étal de eullure. On se convaincra , par ces observations, que les individus qui les premiers se sont approprié des terres, en se livrant à la culture, non-seulement n’ont rien enlevé à leurs semblables, mais leur ont rendu d'immenses services (1).
Avant de rccbercbrr quels sônl les services qu’on peut tirer de la terre dans les contrées où l’industrie n'a fait aucun progrès , et où les hommes vivent de ce que leur présente la nature inculte et sauvage; avant d’examiner d'où lui vient l’utilité qu elle a dans les pays où la civilisation a fait de grands progrès , il est bon de compare r quelle est l’étendue qu’il en faut, en divers pays, pour faire vivre un nombre d’hommes déterminé. On verra, par celte comparaison, comment, à mesure qu’on recule vers des temps ou des pays peu civilisés , la terre perd de plus en plusdesa valeur, ou comment, pour faire vivre un certain nombre d’hommes , il en faut une
(I) Montesquieu avait très-bien aperçu les vérités que j’expose ici : » Quand les nations ne cultivent pas les terres, dit-il, voici dans quelle proportion le nombre des hommes s’y trouve, comme le produit d’un terroir inculte est au produit d'un terrain cultivé, de même le nombre des sauvages, dans te pays, est au nombre des laboureurs dans un autre; et quand le peuple qui cultive les terres cultive aussi les arts, cela suit des
étendue de plus en plus considérable. Cela fera comprendre aussi comment, pour faire subsister une famille de sauvages , dans un état presque habituel de détresse, il faut plus de terres qu'il n'en faut chez un peuple civilisé pour faire vivre à l’aise une ville de cinq ou six mille habitants.
En prenant un terme moyen , il faut , en France, pour faire exister une population d'environ douze cents individus, une lieue carrée de terrain; en Prusse, la même étendue de terre ne fournit des moyens d’existence qu’à huit crnls personnes environ ; en Panemark, le même espace fait vivre un peu plus de six cents personnes; en Portugal , il en fait vivre près de quatre cent cinquante; en Turquie, un peu plus de trois cents; en Russie, il en fait vivre un peu moins de deux cents, et quatrr-vingt-deux seulement eu Suède et en Norvvége.
En admettant que, dans ces divers pays, on jouit à peu près de la même somme de bien-être, il s’ensuit qu’un hectare de terre, en France , est une propriété égale à un liretare et demi en Prusse , à deux hectares en Danemark, à près de trois en Portugal, à quatre dans l’empire turc, à un peu plus de six dans l’empire russe, et à plus de douze en Norvvége et en Suède (2).
L’ancien royaume du Mexique nous présente un exemple bien plus frappant encore des différences qui existent entre les diverses provinces de celte partie de l’Amérique, relativement au nombre d’hommes que fait vivre une étendue donnée de terre. Voici quelles étaient, en 1805, au rapport de M. Alexandre de Humboldt, l’étendue et la population de
proportions qui demanderaient bien des détails. > Esprit des lois, liv. XVIII, cliap. x.
(ï) Le gouvernement d’Archangel, avec une superficie de 50.000 lieues carrées, n’a qu’une population de 170,000 habitants , c’est-à-dire six individus par lieue carrée. Cn hectare de terre, en France, est une propriété plus considérable que deux cents hectares dans celle partie de l’empire russe.