DE LA CONVERSION DU TERRITOIRE NATIONAL
qu'elle occupe , ait îles provisions pour subsister pendant le Irarail. Elle est obligée de faire deux parts de son temps ; elle doit en consacrer une à s'emparer des subsistances que lui présente la nature inculte; elle doit consacrer l’autre à rendre la terre fertile, ou, pour mieux dire, à la diriger dans ses produits. Dans les coutrées où la civilisation commence à se développer , ce sont les hommes qui donnent à la terre sa première préparation; ce sont eux qui en font disparaître les arbres, les broussailles et tout ce qui peut nuire au développement des plantes qu’ils se proposent de multiplier. Quand ils ont exécuté ces travaux, qui sont toujours les plus pénibles , ils abandonnent à leurs femmes 1rs soins ordinaires de la culture, et retournent à la poursuite du gibier ou de leurs ennemis.
Nous avons vu que tuute nation , qu’elle soit barbare ou civilisée , a un territoire sur lequel elle s’est développée, et qtd forme sa propriété nationale ; nous avons vu que celte propriété est un fait reconnu , et qu’il devient d’autant plus incontestable que la civilisation fait plus de progrès. Nous avons observé, d’un autre côté , que , suivant les lois de nolic nature , un homme ne peut être la propriété d’un autre ; que sa personne n’appartient qu’à lui-méme , et que toute valeur qu’il crée n’appartient également qu’à lui, s’il ne l’a point aliénée. Ces faits étant reconnus, rien n’est plus facile que de concevoir comment se forment les propriétés individuelles qui consistent en fonds de terre.
Supposons qu’un certain nombre d’hommes, h force d’économies, de soins et de fatigues, parviennent à mettre en cuitureune certaine étendue de terre; qu’ils l’environnent de haies ou de fossés; qu’ils y construisent des magasins ou des habitations ; qu’ils y sèment des grains ou des légumes; qu'ils y fassent croître des arbres à fruits ; qu’ils y élèvent des animaux ; enfin qu'ils la rendent assez fertile pour qu'elle assure à eux et à leurs familles îles moyens suffisants d'exislcuce.
Il est évident qu’en agissant ainsi, ils ne ravissent rien aux hommes étrangers à leur nation, puisque nous admettons l'existence d'un territoire national. Ravissent-ils quelque chose à Irurs compatriotes? Au contraire , ils leur abandonnent la plus grande partie des terres qui leur étaient auparavant nécessaires pour exister. Quand ils étaient réduits à vivre île poisson ou de gibier, il fallait à chacun d’eux, pour subsister, plus d’une lieue carrée de terrain. Si, par leur travail, ils obtiennent de la millième partie de cette étendue, plus de subsistance que ne pouvait en produire la totalité , il est évident qu’ils abandonnent neuf cent quatre-vingt-dix neuf parties de leur propriété primitive. L'appropriation delà terre parla culture. bien loin d'ètre une usurpation sur la propriété d'autrui , a donc pour résultat de réduire l'homme qui passe à l'état d’agriculteur , à un espace infiniment plus étroit , et d’augmenter ainsi l’espace réservé aux autres , de tout ce qu’il abandonne.
L'étendue qui suffisait à peine pour faire vivre dix hommes dans un état habituel de détresse, donnera des moyens d'existence à dix mille cultivateurs intelligents.
Un'espacede terre déterminé ne peut produire des aliments que pour la consommation d'un homme pendant une journée. Si le possesseur, par son travail, trouve le moyen de lui en faire produire pour deux jours, il en double la valeur. Celle valeur nouvelle est son ouvrage, sa création; elle n’est ravie à personne : c’est sa propriété. Si, au lieu de la doubler, il la décuple, s’il la rend mille fois plus grande, elle n'en sera pas moins une chose qui lui sera propre. Donner à un arpent de terre la puissance de produire comme cent, ou en centupler l’étendue sans en accroître la fertilité, c'est à peu près la même chose. La première opération serait même plus avantageuse que la seconde; car elle donnerait plus de facilité de! faire la récolte et d’en prendre soin. Les hommes qui, par les capitaux qu’ils ont cumulés et par leur industrie, rendent la terre pins
EN PROPRIÉTÉS PRIVÉES
fertile . ne sont donc pas moins utiles à leurs semblables que s’ils en créaient une nouvelle étendue. S'ils parviennent à fertiliser une terre qui ne produisait absolument rien , ou qui même était funeste , comme certains marais , ils créent par cela même la propriété tout entière (1).
Ce qui rend si difficile l’appropriation de la terre par la culture , dans les contrées entièrement sauvages , ce ne sont pas seulement les obstacles que présentent les arbres qu’il faut abattre , les broussailles qu'il faut détruire, la terre qu’il faut défricher ; c’est surtout la difficulté d’avoir des subsistances pendant le travail, et jusqu'au moment où la terre cultivée nourrisse elle-même le cultivateur.
Aussi , du moment qu’un certain espace de terre a été mis en état de culture, et qu’il fournit aux travailleurs des aliments suffisants pour vivre d’une récolte à l’autre, les terres voisines acquièrent par ce seul fait une certaine valeur ; elles peuvent être plus aisément cultivées. Ce phénomène est surtout frappant aux États-Unis; à mesure que la culture avance vers les terres non cultivées, ces terres augmentent graduellement de prix, quoique aucun travail n’y soit exécuté.
Il résulte de là une conséquence qui mérite d’être remarquée. J’ai fait voir que l’homme qui fiasse de la vie sauvage à la vie agricole, et qui convertit par la culture une fraction du territoire national en propriété privée, loin de commettre une usurpation, renonce à ta partie la plusconsidérable de sa propriété primitive. Je dois maintenant ajouter qu’en mettant en culture une fraction de celle propriété primitive, il accroît la laleur de toutes les terres qui environnent la sienne, et qu’il augmente ainsi les richesses de ses coneitoyeos, sans qu’ils se donnent aucune peine. Cet accroissement de la valeur d’un fonds de terre
0) Ces observations sont loin d’être nouvelles; elles sont aussi anciennes que la culture même de la lerre. Les sages île l’antique Élrurie les exprimaient sous la forme d’un conle. • Un pauvre laboureur donne en dot a sa fille aînée le tiers de ensvs.
qui résulte de l’augmentation de valeur donnée par l’industrie aux terres environnantes, est quelquefois tellement considérable , qu’on refuserait d’y croire , si l’on n’était pas convaincu par l’évidence des faits.
Dans certains quartiers de Paris, par exemple, dix mètres carrés de terrain sur lesquels il n’existe aucune construction , valent environ cinq ou six mille francs, tandis que dans d’autres ils ne valent que deux ou trois cents francs ; et qu’à quelque distance de la ville, la même étendue de terrain , prise dans les champs, ne vaudrait pas plus de sept ou huit francs. D’où vient celte différence de valeur entre des terrains égaux en étendue? D’une seule circonstance, de ce que les terrains qui environnent le premier sont devenus des propriétés considérables par les constructions dont ils ont été couverts. Chaque maison qui a été bâtie sur un terrain, a augmenté de quelque chose la valeur du terrain voisin ; et c’est ainsi que de proche en proche, un fonds qui n’avait qu’une petite valeur, quand il était environné de champs ou de prairies, est devenu une propriété considérable, du moment qu’il s’est trouvé au milieu d’une ville populeuse.
Mais puisqu'un fonds de terre |>eut acquérir une grande valeur , par suite de la valeur donnée aux terres voisines , les hommes qui, par leur industrie, créent celle-ci, ne seraient-ils pas fondés à revendiquer l’accroissement que subit celle-là? Il y a toujours action et réaction dans cet accroissement de valeurs ou de propriétés ; si mon voisin augmente la valeur du sol qui m'appartient , quand il construit une maison sur le sien, j’augmente à mon tour la valeur de sa maison en en construisant une sur le mien. Il serait d'ailleurs impossible, ou du moins excessivement difficile de constater l’accroissement
sa vigne, et fait si bien , qu’avec le reste, il se trouve aussi riche. Il donne encore un tiers à sa seconde fille, et il en a toujours autant. ■ Hittoire romaine, par M. Michelet , t. I , chap. iv, p. 34 ; édit. Hatmtn.