‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 32 sur 192 · DE LA CONVERSION DU TERRITOIRE NATIONAL · texte numérisé non relu

DE LA CONVERSION DU TERRITOIRE NATIONAL

qu’un homme fait éprouver aux terres qui environnent la sienne, quanti il y ajoute quelque valeur.

Chez toutes les nations, même chez les plus civilisées, il existe toujours une certaine étendue de terres qui restent la propriété indivise des habitants d’une commune , d'une province ou de l’État. Ces propriétés sont généralement administrées par des délégués qui en perçoivent les revenus pour la masse des propriétaires, et qui les emploient dans son intérêt. Si, sans éprouver aucune modificalion , ces propriétés augmentent de valeur, par suite de l'accroissement que l’industrie fait éprouver aux propriétés individuelles, il est évident que l'augmentation de la première tourne au profit de tous ceux qui en sont les auteurs. Aux États-Unis , quand la culture approche d’un territoire occupé par des sauvages, le gouvernement achète une partie de ce territoire et le revend ensuite à des particuliers. La valeur que ces terres ont, ou qu’elles acquièrent avant que d’èlre cultivées, résulte évidemment des progrès faits par les citoyens des États-Unis. Aussi, c’est au profit de ceux qui ont contribué à leur donner cette valeur que le prix de la revente est employé.

Dans une contrée entièrement sauvage , le nombre des animaux que la terre peut supporter , est réglé par la quantité de subsistances qu’elle leur offre pendant la saison la plus rigoureuse de l'année , et le nombre des hommes, parla quantité d'animaux que la terre leur fournit annuellement. I)u moment que ce terme est atteint, la population cesse de s’accroître, puisque ses moyens d’existence ne peuvent pas augmenter; mais aussitôt que les subsistances se multiplient par la culture, la population augmente dans la même proportion. Si la trrre qui fournissait des aliments à une famille de chasseurs , par exemple, est graduellement mise en culture, la population qui n’ctail que de cinq ou six individus, pourra se multiplier jusqu'au nombre de cinq ou six mille. Or, lorsqu'une po-

pulation s'est ainsi développée par la culture d'une certaine étendue de terre , elle considère ces terres comme ses propriétés, de la même manière qu’une nation considère comme son territoire national le bassin dans lequel elle s’est formée. Elle périrait en fort peu de temps, si elle était repoussée sur des terres incultes , ou si ces champs étaient ravagés à mesure qu’elle cherche à les rendre fertiles.

Dans l'enfance de la civilisation, nul n'ayant sur les autres île grands avantages de fortune, les hommes sont obligés de mettre en commun leur intelligence, leur force, leur adresse, pour cultiver la terre, et ils en partagent ensuite les produits. Dans les pays où le travail et l’cconomie ont déjà cumulé des richesses plus ou moins considérables entre les matns d’un certain nombre de personnes, les choses semblent se passer différemment ; cependant, quand on les observe de près, les différences sont plus dans les apparences que dans la réalité. Toutes les fois qu'il y a liberté , il y a échange de travaux et de services , quel que soit d'ailleurs l'état de la civilisation ; un exemple suffira pour le faire voir, en même temps qu’il démontrera comment des propriétés foncières se forment au sein même des nations les plus civilisées.

La France , considérée comme nation , a un territoire qui lui est propre. Il existe , au milieu de ce territoire, des espaces de terre fort étendus, qui n'ont pas été convertis en propriétés individuelles. Ces terres, qui consistent généralement en forêts, appartiennent a la masse de la population, et le gouvernement, qui en perçoit les revenus , les emploie ou doit les employer dans l'intérêt commun.

Qu’elles soient mises en vente , et qu'un homme industrieux en achète une partie , un vaste marais, par exemple , il n'y aura point ici d'usurpation, puisque le public auquel la terre appartenait incontestablement, en reçoit la valeur exacte par les mains de son gouvernement , et qu’il est aussi riche après la vente qu'il l'était auparavant.

Des ouvriers sont employés à dessécher ce

Digitize

EN PROPRIÉTÉS PRIVÉES

marais , â en arracher les arbres et les broussailles , en un mot à nettoyer le sol ; ils en accroissent la valeur, ils en font une propriété plus considérable. I,a valeur qu’ils y ajoutent leur est payée par les aliments qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées : elle devient la propriété du capitaliste.

D'autres ouvriers sont employés à construire des bâtiments; les uns tirent la pierre de la carrière, les autres la taillent, d’autres la mettent en place. Chacun d'eux ajoute à la matière qui lui passe entre les mains une certaine valeur, et cette valeur, produit de son travail, est sa propriété. Il la vend , à mesure qu'il la forme , au propriétaire du fonds , qui lui en paye le prix en aliments ou) en salaires.

Des opérations semblables se répètent pour la charpente, pour les ferrures, enfin pour tous les objets nécessaires à une maison :

chaque classe d'ouvriers prend certaines matières dans un état où elles ont peu ou point de valeur, et leur donne une certaine utilité dont il reçoit le prix.

La pierre avant d’être tirée de la carrière , le fer avant d’être extrait de la mine , le bois avant d'être enlevé de la forêt , étaient , en effet , des propriétés infiniment petites. Si l'industrie en fait une belle maison et des bâtiments propres à l’exploitation d’une ferme, elles deviennent une propriété considérable , mais la valeur en est distribuée à chacun de ceux qui concourent à la créer.

Après avoir fait nettoyer le sol et construire des bâtiments, le propriétaire du fonds achète des instruments d’agriculture, des semences, des fourrages , des animaux pour l'exploitation. Ce sont des propriétés nouvelles qu’il acquiert; mais il ne les obtient qu’en donnant en échange des valeurs égales , c’est-à-dire

en livrant des propriétés équivalentes. Il n’y a point d’usurpation de sa part : personne n’a rien perdu.

Si, quand l’opération est terminée , le capitaliste a dépensé une somme de deux cent mille francs, et s’il a obtenu une propriété qui lui donne huit mille francs de rente , il est exactement dans la même position que s’il avait acheté une terre qui lui aurait donné quatre pour cent de son capital ; mais le résultat n'est pas le même relativement aux diverses classes delà société ; il est infiniment plus avantageux pour un grand nombre de personnes.

Il est évident d'abord que , par la transformation d'un marais en une terre fertile, aucun membre de la société n’a rien perdu , et que ceux qui, par leur industrie, ont concouru à la produire, non-seulement ont vécu pendant l’opération, mais ont pu faire quelques économies ; or, il n’est personue qui ne sache que la plupart des hommes ne peuvent vivre qu’en échangeant leur travail contre leursubsistance.

En second lieu , quand une terre inculte est convertie en une ferme, il se forme sur le champ une famille de fermiers . et comme il faut à celte famille des domestiques ou des ouvriers qui l’aident dans son travail , cette classe de la population s'accroît dans la mesure des moyens d’existence qui lui sont offerts (I).

En troisième lieu , les hommes qui sont employés à la culture d’une ferme ne consomment pas tous les aliments qu’elle produit ; ils ont besoin de vêtements , de linge , d’instruments d'agriculture ; et ils obtiennent ces divers objets au moyen d'une partie de leurs propres produits : une terre mise en culture est donc un débouché ouvert pour l'industrie

(I) « Partout où il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre commodément, dit Montesquieu, il se fait un mariage. La nature y porte assex lorsqu’on n’est point arrêté par la difficulté de la subsistance.» Esprit des Lois , liv. XXIII,

chap. x. — Cette observation de Montesquieu est le fondement de la doctrine que M. Malthus a développée dans son Essai sur le principe de la population.

Page 1