‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 39 sur 192 · L’ APPROPRIATION DES FONDS DE TERRE · texte numérisé non relu

L’ APPROPRIATION DES FONDS DE TERRE

leurs délégués avaient condamnés à mort (1).

Pour se faire des idées exactes de la valeur que les terres avaient dans ces Iles , vers le milieu du xvii” siècle , une simple opération suffit : il ne faut que comparer l’étendue des terres vendues au prix pour lequel elles furent livrées. Les trois Iles de la Martinique , de Sainte-Lucie et de la Grenade, furent données pour 60,000 livres. L’étendue de la première est de 127,28» hectares suivant Malte- Brun. En comptant pour rien la Grenade, et Sainte- Luciequi a cependant près de cinquante lieues carrées, on donnait un hectare de terre pour quelques sous.

Le gouvernement portugais a toujours été fort libéral de terres dans le Brésil; les colons qui ont voulu en obtenir n'ont pas eu d’autres frais à faire que de les demander ; jamais on ne les leur a vendues (2). Le gouvernement français a tenu la même conduite au Canada .

aussi longtemps que cette contrée est restée sous sa domination. La seule condition qu'il ait mise aux concessions qu'il a faites, a été d’exiger que les terres concédées fussent mises en état de culture dans un temps donné ; mais jamais il n’a tenu à l’accomplissement de celle condition (3).

Cependant le gouvernement des Etats-Unis vend les terres que les indigènes lui ont cédées. Ces terres ne sont quelquefois vendues qu’à raison d’un centième de dollar par acre (un peu plus d'un sou) (1). Quelquefois aussi elles sont vendues un peu plus ou un peu moins d'un dollar l’acre, selon qu'elles sont plus ou moins éloignées des pays cultivés.

Cette valeur est , en grande partie, le résultat des travaux exécutés sur les terres voisines. On a déjà vu, dans le chapitre précédent, en effet , que les terres incultes augmentent de valeur à mesure que des populations civilisées s’étendent vers elles. La raison en est que la culture t-n devient moins difficile, et

(1) Raynvl. Hi il. philosoph., liv. XIII.

(S) De Humboldt, Estai politique sur la Nouvelle-Espagne, Suppl., p. 143 et 143.

coïts.

qu’on trouve plus aisément à échanger les produitsqu’on en relire, contre d'autres produits.

Toutes ces terres, qui n’avaient presque point de valeur, quand elles n’étaient parcourues que par des tribus sauvages, sont devenues des propriétés précieuses, à mesure que l'industrie humaine les a fertilisées. La Martinique, vendue en 1650 pour une somme de trente ou quarante mille francs , exportait en 1773 pour près de dix-neuf millions de ses produits. Des terres, qui n'auraient coûté que quelques centimes il y un siècle et demi, ou qui même n'auraient pas trouvé d'acquéreurs , parce qu’on jugeait qu'elles n'avaient aucune valeur, vaudraient aujourd'hui plusieurs millions. Ce phénomène, que des hommes qui vivent encore ont observé sur une grande partie de l'Amérique et dans quelques autres parties du monde , s'est manifesté de la même manière chez tous les peuples civilisés. Il s’est développé un peu moins rapidement dans les États européens , et les progrès en ont été moins bien observés, par la raison qu'on est toujours moins frappé de ce qui se passe autour de soi , que de, ce qui arrive au loin ; mais , dans tous les pays , l'espèce humaine a suivi les mêmes lois dans son développement. Le sol sur lequel Paris repose et les divers matériaux dont celte ville est construite, furent, dans un temps, des objets aussi dépourvus de valeur que l’étaient , il y a deux siècles, la terre sur laquelle repose Philadelphie, et les matières qui composent 6es richesses.

Quand les Européens se sont transportés en Amérique , en Afrique ou dans l’Australe- Asie , et qu'ils se sont emparés, par la force, de terres occupées par des saurages, ils ont évidemment usurpé des propriétés ; ils ont dépouillé les possesseurs de leurs moyens d'existence. Il faut cependant prendre garde de s'exagérer rinqiorlaiicc de ces usurpations :

(3) Rayual, Histoire philosophique, vol. VU, liv. xiu, p. 27.

(4) La Rochefoucauld, Eoyagoaut Élals-Vnh.

DES OBSTACl.ES

on doit les apprécier par le nombre d'hommes <|ue faisaient vivre les terres usurpées et par les moyens qu'elles leur fournissaient. On commettrait une erreur grave , si on les jugeait par la valeur que ces terres ont acquise depuis qu'elles ont été mises en état de culture. Il est évident, par exemple, que, si l’étendue de terre qui vaut aujourd'hui mille francs, ne valait que cinq centimes quand elle fut usurpée, il n'y a réellement eu que la valeur de cinq centimes de ravie. Une lieue carrée de terre suffisait à peine pour faire vivre un sauvage dans la détresse; elle assure aujourd'hui des moyens d'existence à mille personnes. Il y a neuf cent quatre-vingt-dixneuf parties qui sont la propriété légitime des |H>ssesseurs; il n'y a eu d'usurpation que pour un millième de la valeur; le surplus a été créé par l'industrie (I).

On vient de voir comment, à l'aide de capitaux cumulés , des Européens sont parvenus à former des propriétés en fonds de terre, sur des territoires dont ils s'étaient emparés l»r la force , ou dont ils avaient obtenu la concession des possesseurs. Ici se présente un problème difficile à résoudre. Comment des hommes ont-ils pu passer de la vie sauvage à la vie agricole ? Comment ont-ils pu transformer des fractions île leur territoire national en propriétés individuelles ? Si les Européens, avec tous les moyeus que l’industrie leur fournit , et avec d immenses capitaux, ont eu tant de peine à convertir des terres incultes en propriétés individuelles, comment des hommes dépourvus de tout sontils arrivés au même résultat? Si des capitaux sont nécessaires pour mettre des terres en culture, et si tous les capitaux viennent primitivement de la terre , par quels moyens les premiers cultivateurs sont-ils parvenus à rendre la terre fertile?

En toutes choses, les difficultés les plus

(1) Quelques hommes s’imaginent que, lorsqu'un pays est surchargé de population , le gouvernement peut mettre un Orme a la misère qui pèse mit certaines classes en formant des colonies.

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