‹ Traite de la propriete par m. Ch. ComteChapitre 45 sur 192 · DU DÉBOISEMENT · texte numérisé non relu

DU DÉBOISEMENT

des choses; elles sont le produit des expériences faites en divers temps et en divers pays, et plus on réfléchira sur les causes de la décadence ou de la prospérité des peuples , plus on trouvera qu'elles ont de l’importance. Les effets désastreux du déboisement des montagnes se sont manifestés dans tous les pays; mais c’est particulièrement sous les climats chauds qu’on s’en est promptement aperçu.

Dans l’Ile de la Trinité, l'on a remarqué que les pluies diminuaient à mesure que les défrichements faisaient des progrès , c’est-àdire à mesure que les forêts disparaissaient. Dans un espace de quinze ou seize ans , on a vu quelquefois décroître d'une manière sensible l’eau des rivières dont les bassins étaient dépouillés d'arbres ; tandis que les bassins du voisinage, dont les arbres étaient conservés, continuaient d'être arrosés par la même quantité d'eau (1).

Le même phénomène a été remarqué à la Martinique : les montagnes ont été dépouillées de leurs forêts . et , depuis ce temps , les bassins dont ces forêts faisaient partie, sont privés de brises, de pluies, de fontaines, d’abondantes rosées ( i ).

A Saint-Domingue, les mêmes causes ont produit de semblables effets : les colons ont dégarni les montagnes des forêts qui les couronnaient, principalement au vent de l'tle ; et depuis ce temps la sécheresse a tout dévoré.

<• Ces bois , dit un voyageur , arrêtaient les nues , aspiraient les vapeurs , entretenaient la fraîcheur et l'humiditc sous leur ombre , alimentaient les sources qui jaillissaient des pieds de leurs mornes ; mais , depuis que ces mornes ont été dépouillés de leurs utiles végétaux, les vapeurs fécondantes ont cessé de s'y arrêter. Les vapeurs y sont devenues rares ; ainsi la sécheresse et l’aridité des mornes a tari les sources de la fécondité des plaines environnantes. Les nues retombant sous le vent ne s’arrêtent plus que vers ces hauts

(9) Rohin , l'oyage dam la Louisiane , t. I, ch. xv, p.SS8.

Sl lt LES FLEUVES ET LES RIVIERES. 75

(liions, voisins «le Saint-Pierre, où elles se dissolvent en pluies répétées et abondantes (1). »

Le déboisement a produit à l’Ile-de-France (aujourd'hui l'Ile Maurice) les mêmes effets ■|uc dans les Iles de la Trinité et de Saint- Domingue.

v Quelque abondantes que les pluies soient encore à l’Ile-de-France, dit Péron, c'est une opinion généralement établie dans tout le pays , qu'elles ont beaucoup diminué depuis vingt-cinq ou trente ans, et tout le monde en accuse les défrichements considérables, qui, dans ces derniers temps surtout , ont été faits «l’une manière trop indiscrète. Ce sentiment est partagé par tous les cultivateurs les plus anciens; tous prétendent que les rivières roulent aujourd’hui sensiblement moins d’eau qu’autrefois ; que plusieurs sources ont tari ; que la végétation n’est plus aussi active; et ce dernier elfet , ils l'attribuent bien moins à l'épuisement du sol qu'au défaut d'humidité habituelle. Certes , il n'est pas impossible que l'abattage indiscret des forêts ait effectivement contribué beaucoup à diminuer la quantité absolue des pluies , mais il est bien possible aussi que cette quantité restant la même, elle ne soit cependant plus suffisante au besoin «le la végétation , parce «pic le premier effet «le la dénudatiun du sol est de rendre l'évaporation plus prompte , et surtout plus considérable (i). »

L'effet produit aux Antilles par le déboisement «les montagnes a été ressenti dans les parties du continent américain où les montagnes ont cié dépouillées des bois qui les couvraient. Aux États Uuis, on a «lepuis longtemps observé que la coupe des forêts , particulièrement sur les hauteurs , diminue généralement la massedes pluies, et des fontaines qui en résultent, en empêchant que les nuages ne se fixent et ne se distillent sur les lieux élevés. •« Le Kentuky lui-même , dit Volney, en offre la preuve , ainsi que tous les autres

États de l’Amétique, puisque l'on y cile déjà unr multitude de ruisseaux qui ne tarissaient pas il y a quinze ans, et qui maintenant manquent d’eau ; d'autres ont totalement disparu, et plusieurs moulins, dans le New-Jersey, ont été abandonnés pour cette cause (3). »

Un naturaliste célèbre, fil . Alexandre de Hnmboldt , a fait . sur les effets que produit le déboisement des montagnes, des observations semblables A celles «le Volney. Son témoignage est ici d'un si grand poids, qu’on me pardonnera de le rapporter en entier.

- En abattant les arbres qui rouvrent la cime et le flanc des montagnes , dit-il, les hommes, sous tous les climats, préparent aux générations futures deux calamités à la fois , un manque de combustible et un manque d'eau.

«■ Les arbres, par la nature de lent transpiration et le rayonnement de leurs feuilles vers un ciel sans nuages, s'enveloppent d'une atmosphère constamment fraîche et bruineuse : ils agissent sur l’abondance des sources. non, comme on l'a cru si longtemps, par une attraction particulière pour les vapeurs qui sont répandues par l'air, mais parce que , en abritant le sol contre l’action directe du soleil, ils diminuent l'évaporation des eaux pluviales.

« Lorsqu'on détruit les forêts , comme les colons européens le font partout en Amérique, avec une imprudente précipitation, les sources tarissent entièrement ou deviennent moins abondantes. Les lits des rivières restent à sec pendant une partie de l'année , et se convertissent en torrents chaque fois que de grandes averses tombent sur les hauteurs.

b Comme avec les broussailles, on voitdisparaître le gazon et la mousse sur la croupe des montagnes, les eaux pluviales ue sont plus retenues dans leurs cours ; au lieu d'augmenter lentement le niveau des rivières par des

(1) Boliin, 1 . 1, ch. vi, p. 89 et 00; ch. xv, p. S38. (3) f'oj'age aux Étaii-Unit , 1 . I, eh. ««!,

(2) Péron , liv. 1 , ch. iv, p. 51 . — La Pérouse, p. 2t> et 37.

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