DU DÉBOISEMENT
Amérique et dans d’autres parties du monde, et que les rivières n’aient diminué et ne soient deveuues plus irrégulières, à mesure que les bois ont disparu des plateaux et des versants des montagnes.
Dans les derniers temps de la république romaine , la Gaule et la Germanie étaient couvertes d’immenses forêts qui ont été détruites en grande partie (4). Si ce fait n'était pas constaté par les écrivains romains, il le serait par les nombreux monuments des druides qui existent encore sur des plateaux complètement dépouillés d'arbres, et qui se trouvaient jadis au milieu des forêts. Or il est impossible que ces forêts, situées sur les plateaux ou sur la croii|ie des montagnes, en aient disparu sans qu’il en soit résulté aucuu effet sur les sources que produisaient les eaux de neige ou de pluie. Ces sources sont certainement devenues moins abondantes, plus rares, plus irrégulières; quelques-unes ont probablement été remplacées par des torrents.
Plusieurs historiens de l’ancienne province de Franche-Comté ont pensé que les rivières qui descendent du Jura étaient jadis plus considérables qu’elles ne le sont de notre temps; ilsout cru que le Doubs, par exemple, était navigable à un point où il ne l'est pas aujourd'hui; et il existe eucore, près du village de Mandeure (3), à une lieue et demie du Ponl-de-Roide , des vestiges d'un pont , qui appuient celle opinion (6).
Les terres incultes qui existent dans le département de l’Indre et dont l’étendue est de 304,746 arpents , étaient jadis d’antiques forêts que des incendies ont dévorées ou que les mains des hommes ont détruites (7). Dans
à'Epamandudorum. Il reste encore beaucoup de vestiges et de ruines de celte ville.
(6) Statistique générale de la France, publiée par ordre du gouvernement. Déparlem. du Doubs, ch. I, p. 3.
(7) Ibid. Département de l’Indre, p. 173—257
SUR LES FLEUVES ET LES RIVIÈRES
quelques parties du département des Deux- Sèvres , de vastes étendues de forêts ont également disparu , et les sources qu’elles alimentaient ont tari (1).
Il est des départements dans lesquels la destruction des forêts qui couvraient les montagnes , et dont les eaux alimentaient les rivièreset portaient la fertilité dans les plaines, ne date pas d'une époque très-reculée. Lorsque, dans les années 1787, 1788 et 1789, Arthur Young fit un voyage en France, pour en observer l'agriculture et les diverses ressources , il fut témoin de dévastations qu’il n'aurait pas crues possibles, s’il ne les avait pas vues de ses propres yeux. Il mérite d'autant plus de confiance , dans son témoignage à cet égard , qu'à son avis le prix du bois était encore trop bas à cette époque, et qu'il croyait utile de convertir des forêts en terres labourables , jusqu’au moment où le produit d'un arpent en bois , serait égal au produit d'un arpent en céréales ou en fourrages. Les dévastations dont il fut témoin et qu’il déplorait amèrement , avaient lieu dans les Pyrénées. u Une grande partie de ces montagnes , dit-il, est couverte de bois, et One beaucoup plus grande l’a été; car la destruction qui s'en fait tous les jours n'est pas croyable pour ceux qui ne l'ont pas vue. Je passais fréquemment à travers plusieurs bois près Ragnères de Luchon , dans lesquels des hommes étaient à l'ouvrage, coupant et fendant de jeunes bouleaux , pour faire des cercles de tonneaux. Je fus choqué de voir la consommation qu'ils en faisaient , et qui n'aurait pas été plus dévastatrice et plus prodigue au milieu d’une forêt américaine...
Cette belle et noble forêt de l.arligues a
(Il Statistique générale de la France. Département des Deux-Sèvres, p. 13ï.
(2) Travelsiluringtheyears 1787, 1788 and 1789, underlaken more parlirularly willi a view of as-
éprouvé une dévastation si générale , qu’elle est presqu’entièrement détruite ; il n’y a point de jeunes pousses pour remplacer les arbres qui ont disparu , et , dans dix ou douze ans , ce ne sera plus qu'une montagne nue, avec quelques misérables arbustes broutés par des chèvres ou par d’autres animaux.
■> Dans certaines parties que je visitai, à quelques lieues de distance , vers les terres parcourues par les troupeaux espagnols, il y a des forêts détruites d'une manière si honteuse, que cela est incroyable pour le citoyen d’un pays dans lequel le bois a quelque valeur. Plusieurs vingtaines d’acres étaient si complètement ruinés qu’il ne restait pas un seul arbre debout; et cependant c'était encore une forêt entière de troncs de trois, quatre et six pieds de haut, triste et choquant spectacle à voir ! De tous côtés , les torrents entraînent autant de bois que de pierres, et présentent des ruines semblables ; les routes sont formées avec des fragments d’arbres, et sont garanties contre les précipices par des arbres entiers qu’on y pose et qu’on laisse pourrir. On n’avance pas de quelques pas sans enfoncer sa canne dans des troncs d'arbres qui se pourrissent ou qui sont déjà pourris. Tout est ruine , dévastation , désolation ; c'est l'aspect d'une forêt où une armée ennemie , dans un accès de licence et de méchanceté , aurait tout détruit (2). »
En déplorant ces dévastations , Arthur Young n’y voyait que la perte qui en résultait immédiatement, celle du bois ; il ne paraissait pas se douter des effets qui devaient en être la suite pour les sources et les rivières, ni des dommages qui pourraient en résulter pour les terres les plus fertiles.
certaimng lhe cultivation, weallh, resources, and national prosperily of tlie Kingdora of France, by Arthur Young, vol. Il, ch. xxvi, p. 106.
DE LA DÉGRADATION DES RIVIÈRES EN FRANCE