DE L'INFLUENCE DES DOCTRINES DE L’ESCLAVAGE
a possédé l'histoire ; les institutions des peuples grecs et romains, et celles des peuples du moyen âge ont été, pour ainsi dire, les patrons sur lesquels les savants ont tenté de former les idées et les mœurs des nations.
Mais la révolution qui s’est opérée dans l'étude des sciences physiques ne s'est pas encore étendue à l'étude de toutes les branches des sciences morales : le professeur qui , de nos jours, enseignerait comme des vérités les doctrines des premiers physiciens , se rendrait ridicule ; il n'en serait pas de même de celui qui enseignerait les systèmes philosophiques des écrivains grecs. On craindrait de s'égarer si l’on suivait aveuglément les doctrines d'Aristote : on n'éprouve pas cette crainte en étudiant les opinions de Papinien. Dans les sciences physiques, celui qui s’aviserait de substituer l'autorité des livres à l'autorité des faits , serait considéré comme un esprit étroit et faux ; mais dans la science du droit ou de la morale , celui qui s'aviserait de substituer l’autorité des faits à l'autorité des livres, ne serait peut-être pas compris par beaucoup de gens qui se prétendent instruits.
Les idées que nous avons sur les lois et sur la morale n'étant pas, en général, des résultats de nos propres observations sur la nature des choses, il nous importe de remarquer au moins quelles sont les sources auxquelles nous allons les puiser. Nous les puisons généralement dans les institutions des premiers peuples de la Grèce et de l'Italie, dans les décisions des jurisconsultes romains , ou dans les rescrits des empereurs ou dans les lois ou les institutions du moyen âge. Nous formons ainsi notre entendement sur celui desjpeuples qui sortaient â peine de la barbarie, et qui avaient tous les préjugés et toutes les passions qu'enfantent la servitude cl l'état sauvage. Il est bien clair qu'il n’est ici question que de ceux d’entre nous qui étudient la morale et les lois comme sciences ; ceux qui n'ont pas la prétention d'être ou de devenir des savants, ont toujours un certain nombre d'idées qu’ils ne doivent qu’à leurs
propres observations et à leur bon sens naturel-
Il n’existc cependant presque aucune analogie entre l’état social au milieu duquel nous vivons, et l'état social des peuples dont nous empruntons les idées pour former nos sciences. Notre tendance naturelle nous porte à agir immédiatement sur les choses pour les approprier à nos besoins , et à nous soustraire à l’action violente que nos semblables voudraient exercer sur nous , pour nous con • traindre à devenir les instruments de leurs plaisirs ou de leurs caprices. Les hommes dont nous empruntons les idées n’agissaient sur les choses, au contraire, que par l'intermédiaire d’autres hommes qu'ils s'étaient appropriés, cl dont ils faisaient les instruments de leurs travaux. Chez les peuples civilisés de notre âge , l’homme lutte sans cesse avec la nature physique, pouren diriger les forces dans le sens de ses intérêts. Cette lutte existait aussi dans les temps anciens ; mais il y avait de plus une lutte continuelle d'homme à homme.
Les législateurs ou les philosophes dont les opinions ou les principes servent à formrr les nôtres, étaient tous, en effet, des possesseurs d’esclaves. Aristote, l’Iaton , Cicéron , Papinien , Paul , Ulpien , possédaient , à titre de propriétaires, un nombre plus ou moins considérable d'hommes , d’enfants et de femmes. Ils ne doutaient pas que celle espèce de propriété ne fût très-légitime, et ils auraient regardé comme un mauvais citoyen celui qui aurait attaqué les institutions propres à garantir la durée de l'esclavage. Les empereurs romains et ceux de Constantinople, dont les décrets sont descendus jusqu'à nous , ne possédaient pas seulement quelques hommes, ils possédaient des nations entières, et croyaient en avoir la propriété. Enfin , sous le régime féodal, l'esclavage existait comme chez les Romains : le cultivateur était considéré comme faisant partie du champ auquel il était attaché. Plus lard , les nations ont été considérées comme des propriétés de famille, dont on a disposé par des traités ou par testament.