Contenu de cette décrétale
3. Opinion de Pierre de Marea et de Bossuet réfutée : la décrétale JVorit a été reçue et mise à exécution en France.
A. On prouve que le contenu de cette décrétale a rapport à la question du pouvoir indirect.
à. Réponse aux objections de Pierre de Marea et de Bossuet contre cette décrétale. Le sentiment de quelques théologiens de Paris, que cite Pierre de Marea, est faux et scandaleux.
6. La décrétale JVoril prise dans sou sens rigoureux ne confond point les juridictions , et ne porte aucune atteinte aux droits de l'empire.
7. En quel sens l’Église a le droit de connaître des délits des rois et de procéder contre eux par les peines spirituelles.
8. Comment l'Église peut connaître des péchés douteux des souverains. La réponse de Philippe-Auguste, roi de France, ne contredit point le pouvoir qu’a l’Église de connaître des délits des souverains. La décrétale JVorit a été reçue en France même depuis les démêlés du pape Bonifacc VUI avec le roi de France Philippe le Bel.
i . Richard, roi d'Angleterre, étant mort sans enfants dans le courant de l’année 1199, Jean, comte de Moretor, son frère cadet, lui succéda , à l’exclusion d’Arthur, comte de Normandie, fils du frère aîné de Richard , à qui appartenait le trône par droitde représentation, selon l’opinion des docteurs de ce tempslà (1). Arthur, dont Philippe, roi de France, soutenait les droits, fut envoyé en Aquitaine par ce prince , et y trouva disposée en sa faveur et contraire aux prétentions de Jean toute la noblesse du Poitou, comté ou duché que les rois d’Angleterre tenaient en tief des rois de France. Mais Jean, étant entré sans perdre de temps en Aquitaine avec une armée levée à la hâte , avant qu’Arthur eût pu recevoir du secours de Philippe-Auguste, surprit ce prince infortuné, etj l’avant fait prisonnier, le fit mourir peu de temps après en même temps qu’il fit peser sur la noblesse d’Aquitaine la plus dure oppression , mettant A mort avec barbarie les enfants de cette noblesse que leurs pères lui avaient laissés en otages. C’est pourquoi Constance , duchesse de Bretagne, mère d’Arthur, et avec elle les principaux seigneurs d’Aquitaine eurent recours au roi de France , comme au souverain de toutes ces contrées, en se plaignant amèrement des crimes commis par Jean et de l’inique domination qu’il exerçait sur eux. Philippe en conséquence cita ce prince A venir se défendre devant lui A jour nommé en qualité de son feudataire ; et comme Jean fit défaut , sans même s’excuser par ses procureurs , Philippe, de l’avis des pairs de France, qui portèrent à cette occasion le premier de tous les jugements de cette cour dont il soit fait mention dans l’histoire (2), le condamna comme coupable de félonie et de plusieurs autres autres crimes, en le déclarant dépouillé de toutes les possessions dont il jouissait en France à titre de bénéfice ou de fiel’ ; puis, se mettant en campagne , il réduisit sous sa puissance un grand nombre de châteaux et des provinces entières, dont le roi d’Angleterre avait le domaine utile (3).
(1) Vide Cujacium, in lib. n feud., tit. Il; Costa, in trartatu de pntruo et nppot.
(2) Belloforestus , lib. ni , cap. 71; Papirius Massonius, in Philippe Auguste.
(3) Vide Spondanum, ad annutn Cbristi 1202.
Jean , se voyant détesté de ses propres sujets et hors d’état de résister à un roi si puissant, recourut, en 1202, à la protection du siège apostolique ; et comme il se plaignit que Philippe , contre la foi des traités confirmés même comme par serment , se fût emparé à force armée du comté de Poitou , il obtint d’innocent que ce pape envoyât en Frauce, en qualité de légats, les abbés de Casemare et de Trois-Fontaines, pour intimer à l’un comme à l’autre roi l’ordre de déposer les armes et de rétablir la paix entre eux, et i>our publier l’interdit dans le royaume de celui des deux monarques qui refuserait d’obéir û cette injonction, laissant du reste à tous les deux la faculté de défendre leurs droits. C’est ce que nous voyons par les lettres qu’innocent écrivit au roi et aux évêques de France, aussi bien qu’au roi et aux évêques d’Angleterre (1), où il priait les uns et les autres d’accueillir ses légats avec bienveillance et de ne rien omettre pour conclure ou la paix ou la trêve entreeux,afin de pouvoir ensuite tourner leurs armes contre les infidèles. Les envoyés pontificaux ayant fait savoir aux deux princes la commission dont ils étaient chargés , Jean déclara s’en tenir volontiers au jugement du pape et être tout disposé à obéir à ses ordres; Philippe au contraire trouva dur qu’on lui enlevât la proie qu’il tenait déjà dans ses mains : c’est pourquoi il différa d’abord de répondre aux légats, et, après avoir référé l'affaire à son conseil , il répondit enfin qu’il n’appartenait pas au pape de s’ingérer dans les querelles des rois et qu’il n’était point tenu d’obéir à ses ordres dans les démêlés qu’il pouvait avoir avec lesfeudataires et les tributaires desonroyaume. Innocent, ayant été informé par l’abbé de Casemare de ces dispositions du roi de France, écrivit ùce prince une lettre très-véhémente, dans laquelle, répondant à ses raisons, il lui faisait voir que rien n’entrait mieux dans les attributions de sa charge pastorale que d’avertir et d’exhorter à la paix les princes chrétiens pour empêcher les sacrilèges , les rapines et tant d’autres crimes qui sont l’effet ordinaire de la guerre; que le roi d’Angleterre s’étant plaint au saint-siège
(I) Raynald., ad aunum 1203, num. 54.
des graves offenses qu’il avait reçues de lui , en le dénonçant à l’Église après l’avoir averti, suivant le précepte évangélique,une première et une deuxième fois seul à seul par des lettres particulières , puis par l’entremise non de deux ou trois témoins , mais d’un grand nombre de seigneurs, de cesser ses torts et de remplir à nouveau les conditions de paix qu’il avait violées, il n’avait pu faire moins que de prendre connaissance de son affaire, et que, s’il refusait d’écouter l’Église , il ne lui resterait plus d’autre parti à prendre que de l’en séparer. Enfin , pour justifier la nécessité où il se trouvait d’instruire cette cause, il pressait le prince par cet argument : « Vous « direz peut-être que vous ne péchez pas contre lui ( le roi « d’Angleterre); mais il soutiendra au contraire que vous « l’avez fait et que vous le faites encore. Que ferons-nous donc « dans ce débat contradictoire? Négligerons-nous de procé- « der, après avoir, suivant le commandement du Seigneur, « pleinement étudié la question et reconnu la vérité ? Ou bien « fermerons-nous les yeux sur la perte de tant d’ùmes , et ne « reproclierons-nous pas à l’impie son impiété? Ou bienlais- « serons-nous les hommes violents exercer impunément « leurs violences? » Il écrivit sur ce même sujet aux évêques de France la célèbre épltre qui commence par ces mots : Novil ilîe , et qui se trouve rapportée au second livre des Décrétales , chapitre 13, titre de judiciis, et chapitre 43 , titre de appellationibus.
2. Après avoir dit à quelle occasion fut composée la décrétale Novitj il convient de parler des dispositions qu'elle contient. Avant tout, le pape Innocent déclare qu’en prenant connaissance du différend du roi Philippe avec le roi Jean il n’avait l’intention de diminuer ou de troubler en rien la juridiction royale, mais seulement d’user de la juridiction spirituelle, qui était pour lui un devoir du moment où quelqu’un ayant péché contre un autre son péché était déféré à l’Église après les avertissements préalables suivant le précepte évangélique, et que l’Église, après en avoir pris connaissance , voyant le coupable mépriser le jugement qui le condamnait, était obligée de le séparer de son sein , en le rongeant parmi
les public&ins et les infidèles. Il dit ensuite que son intention n’était pas de juger la question de fief, dont la décision appartenait au roi , mais uniquement le péché , dont la répression était sans contredit sa propre affaire (t) . Il soutient en troisième lieu que , lorsqu’il s’agissait d’un traité de paix confirmé par serment et rompu ou violé avant le terme fixé dans les conventions, il appartenait sans aucun doute à l’Église d’examiner la question du serment pour obliger les parties à observer leurs conditions de paix (2) . En somme donc, ce qu’établit cette décrétale, c’est qu’à raison du péché dont le jugement et la répression appartiennent directement à l’Église , celle-ci peut connaître et juger indirectement du temporel, en donnant ses ordres, en intimant ses défenses, en frappant des actes de nullité ou en les réprimant par la voie des censures ecclésiastiques.
3. Bossuet, sentant la force de cette décrétale, essaye de tous les subterfuges pour l’éluder ou l’affaiblir. Il affirme en premier lieu que les évêques de France trouvèrent étrange que le pape prétendit commander avec autorité à des souverains de faire une paix ou une trêve , et qu’ils excusèrent le roi , en priant le pape de ne pas donner atteinte aux droits du roi de France (3). Pierre de Marca dit la même chose , et ajoute qu’Eudes, duc de Bourgogne, et les grands du royaume , trouvant inconvenant pour la dignité royale que le roi reçût du pape l’injonction de se remettre en paix ou de convenir d’une trêve avec le roi d’Angleterre, lui conseillèrent de ne pas s’abaisser à une telle soumission , en lui protestant qu’ils mettraient toutes leurs forces à son service pour faire la guerre au pape, si celui-ci se portait à quelque tentative contre lui (4).
(1) « Non enim intcndimus judicare de feudo, cujus ad ipsum spectat judieium... sed decemeredepeccato, cujus ad nos pertinetsinodubitatione censura. » Cap. ifotU, de Judiciis.
(2) « Postremo cum inter reges ipsos reformata fuerint pacls fœdera , et utrinque præstito proprio juramento firmata, quæ tamen servata usque ad præstitum terminum non fuerunt , numquid non poterimus de juramenti religione cognoscere, quod ad judicium Eeclesiæ non est dubium pertinere, ut rupta pseis fœdera reformentur? » Ibid.
(3) Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vu (al. 3), cap. 22.
(4 ) Petrus de Marca, de Concord., port, f , lit», iv, cap. 14, nnm. 1.
Mais admettons sur la foi de Bossuet et de Pierre de Marcn , comme de plusieurs autres qui les ont suivis , que les évêques dp France se soient permis ces plaintes, et que les seigneurs français aient opposé cette résistance , quoiqu’il nous soit tout à fait facile de montrer que ces plaintes et ces oppositions étaient injustes. La question est de savoir si la décrétale Novil fut observée alors, et si le roi de France s’en rapporta au jugement de l’Église dans sa querelle avec le roi d’Angleterre. Si , malgré les plaintes des évêques et la résistance des ba* rons , la décrétale fut exécutée et que le roi Philippe se soit soumis dans cette affaire au jugement de l’Église , il est inutile d’en parler, puisque le fait lui-même ou l’obéissance de ce monarque religieux suffira seule pour montrer que cette opposition et ces plaintes étaient injustes et déraisonnables. Or l’exécution en France de la décrétale Novil et la soumission de Philippe au jugement d’innocent nous sont démontrées par plusieurs documents de cette même époque. En effet, comme Innocent lui-même l 'atteste dans cette décrétale, il avait enjoint ê l’abbé de Casemare, son légat, pour le cas où le roi de France ne conclurait pas une paix solide ou ne conviendrait pas au moins d’une trêve avec le roi d’Angleterre , ou bien ne permettrait pas h ce même légat d’examiner avec l’archevêque de Bourges , sans bruit de procédures, si les plaintes portées contre lui au tribunal de l’Église parle roi d’Angleterre étaient fondées en justice , ou si les fins de non-recevoir qu’il leur opposait lui-même dans ses lettres étaient légitimes , de procéder contre lui dans la forme qu’il lui avait indiquée ; et il avait ordonné de même à tous les prélats de France que , du moment où son légat exécuterait en ce point le mandat apostolique , ils se soumissent humblement ù sa sentence , et la fissent observer par tous leurs subordonnés (1). En consé-
(I) « Dilecto fllio abbati Casemarii dedimus in præeeptis ut, nisi rex ipse vel solidam pacemcum prædicto rege reformet, vel treguas ineat competentes, vel saltera humiliter patiatur ut idem abbas et venerabilis frater noster aroliiepiscopus Bituricensis de piano cognoscant utrum justa sit querimonia quam contra eum proponit coram Ecclesia rex Anglorum, vel ejus exeeptio sit légitima quam contra eum |>cr suas nobis litterns exprimendnm duxit. juxta formam sibi datnm a nobis procedure non omittat. Ideoque univursitati vestræ... in virtute sanrtæ
quence le légat, après de longs et inutiles efforts pour déterminer Philippe à conclure une paix ou une trêve, finit par assembler un concile A Meaux pour publier l’interdit dans la forme qui lui avait été prescrite par le pontife. Mais les évêques de France et les procureurs du roi avec eux interjetèrent appel , au nom et de la part du prinœ , non pas au futu r concile , comme l’affirme faussement Charles Dumoulin (1) suivi aveuglément par Cujas (3) , mais au pape lui-même ; et de l’aveu des envoyés du roi ces mêmes prélats firent serment entre les mains deslégats, qui refusaient d'admettre autrement l’appel, de le poursuivre tous en personne devant le pape et dans un temps fixé, comme on le voit par la lettre même que leur écrivit Innocent en recevant leur appel (3). Mais le pape, ayant égard au respectqueces prélats témoignaient pourlesaintsiège en s’engageant, comme ils le faisaient, Avenir tous en personne soutenir leur appel devant lui , sous peine, s’ils y manquaient, d’encourir la suspense de leurs fonctions épiscopales, les tint quittes de cet engagement, et se contenta de demander qu’ils poursui vissent leur appel de la manière qui leur semblerait convenir le mieux soit à la royauté , soit au sacerdoce ; ajoutant que s’il voulait maintenir les droits de l’un , c’était sans préjudice de ceux de l’autre (4). Les mêmes faits nous sont attestés par
obedientiæ districte præcipimus quatenus, postquam idem abbas super hoc mandatum tuent apostolicum executus, sententiam ejus, imo uostratn... recipiati* humiliter, et vos ipsi servetis , et faciatis ab aliis servari ; scituri quod , si secus egeritis, inobedionliam vestram graviter puniemus. a Cap. n'oril, rie Juriiciis , Labb. Conc. XI, coi. 29, edit. Paris.
(1) In Comment., ad interdictum Ilenrici II.
(2) Cujaoius, in cap. A’oell, rie Judirii».
(3) « Vos, propter perplexitates limitas et magnas quas imminere verebamini écologie gnllicana!, nos consulero decrevistis, et no intérim prmfotus abl>as procéderai , ad nostram audientiam appellostis, ccrtum ap|mllatiunis terminum præfigentes, ad quam prosequeudam , data lidv in manu ejusdnin ablrntis , vos per paeis osculum adstrinxistis ; ita quod ]>ost terminum osset ab offlcio pontiflcali suspenau», si quis appellatioiietn ipsam in termino prosoqui non curarot, prsasentibus nuntiis regis vostri , qui hoc ipsum vobiscum pariter approlwrunt. » innocent., lib. vin, epist. 143.
(4) « Verum quia lidem et obedientiam vestram nos et prædecessores nostri sumus fréquenter experti , ut ostendamus affectum quem non solum ad vos et ad (« lesias gallicanas, verum etiam ad ipsum rogem et regnum Prancoriim habemus , nolumus vos hoc titulo tenere ligatos , sed appellationcm interpositam proseq uamini prout règne et sacerdotio noveritis expediro : quia nos ita volu-
l’auteur des actes d'innocent lit , qui ajoute que , comme tous les évêques de France s’étaient engagés par serment à paraître en personne devant le pape pour poursuivre leur appel dans un délai marqué, le pape les dispensa de cet engagement, pourvu seulement que quelques-uns d’eux se présentassent au nom de tous. Puis il rapporte que les archevêques de Sens et de Bourges et les évêques de Paris, de Meaux, de Châlons-sur-Marne et de Nevers vinrent à Rome au temps fixé , et avec un nombre considérable d’ecclésiastiques distingués chargés de la procuration des autres prélats, et que, le roi d’Angleterre ayant négligé d’envoyer quelqu’un à sa place pour défendre sa cause , les prélats français , après avoir longtemps attendu leur partie adverse sans que personne se présentât pour répondre à leurs raisons , protestèrent sur leur conscience en séance publique qu’ils avaient fait leur appel non pour éluder la sentence pontificale, mais pour garantir leurs intérêts, persuadés qu’ils étaient de la justice de la cause que le roi soutenait en ce point ; que si leur témoignage était suspect au pape en quelque manière, ils offraient de se purger canoniquement ; mais , ajoute cet historien anonyme , Innocent ne voulut pas les soumettre à cette épreuve , et il tint pour justifiée la cause du roi Philippe (1). Or il résulte clairement de toute cette bruyante
mus sacerdolii jura integra conservare, ut etiam regni jura custodianjusillæsa. ■ Innocent., toc. rit.
(1) « Vidons tandem ( abbas Casemarii ) se non posse proücero, convooavit aretiiepi-scoporum, episcoporum et abbatum conrilium apud civitatem Meldensem, in quo prœfatus rex Franciæ por eosdcm nrchiopiseopos et abbates fecit ab eo ad sedem apostolicam appellari : quorum appellationi noluit ipse deferre nisi jurassent quod in termino quem illis præfigeret appellationem ipsam in propriis proscquerentur personis. Sed summus pontifex ab hujusmodi juramento iltos absolvit, indutgens ris de speciali gratia ut aliquot ex parte omnium ad prosequendam appellationem venirent. Venerunt igitur in termino cnnstituto Senouen. et Bituricen. archiepiscopi , Parisien., Melden., Cathalaunen. et Nivernen. episcopi, et multi honorabiles clerici procuratores omnium aliorum. Quibus diutius exspectantibus , prænominatusrex Angliæ pro se neminem dcstinavit, negligens prosequi caasam suam... Prædieti vero archiepiscopi et episcopi, post cxspectationem diutinam, in publico consistorio, sub verbo veritatis, tanquam pontifices , sunt professi quod ipsi non appellaverant ad mandatum apostolicura eludendum , sed quia sua interesse credebant , maxime cum crederent in hac parte suum regcm justam causam habere ; sed si nec istud sufficeret, et- in aliquo ossent domino papæ suspecti, purgationem canoniram offereliant ,
affaire que les dispositions de la décrétale Novit furent exécutées pour lors en France , et que le roi Philippe reconnut l’autorité du saint-siège dans la question temporelle qu’il avait à débattre avec le roi d’Angleterre , puisqu’il en soumit l'examen au jugement du pape et qu’il envoya pour plaider sa cause devant le tribunal du souverain pontife plusieurs prélats des plus illustres de son royaume, jusqu’à ce qu’enfm sa cause fût gagnée par cela seul que sa partie adverse ou refusa ou négligea de comparaître , et que les évêques ses représentants offrirent de se purger canoniquement de l’accusation qui faisait le sujet du débat.
V. C’est donc bien vainement que Bossuet et de Marea prétendent inférer, le premier des plaintes de quelques évêques qui trouvaient qu’innocent attentait à la juridiction royale, le second de l’opposition de quelques barons et du conseil qu’ils donnaient à Philippe de ne pas déférerau pape sur cette matière, que la décrétale Novil resta sans exécution et que le droit attribué au pape de juger indirectement de ces litiges temporels entre les rois ne fut pas reconnu en F rance , puisque la suite de cette affaire nous fait voir que ni la France ni son roi Philippe- Auguste ne tinrent compte ( de ces doléances des évêques et de ces conseils suggérés par les barons. Mais il convient à ces écrivains, au lieu de juger des faits par les suites qu’ils curent, d’établir des maximes générales et des axiomes de droit à l’usage des rois, sans autre autorité que des réclamations isolées ou de mauvais conseils donnés aux princes dans les questions de juridiction soulevées entre les papes et les souverains, quoique tout le monde sache bien qu’il ne manque jamais de mauvais conseillers , même dans des affaires moins sujettes à contestation que celle-là, pour détacher les princes, sous prétexte de défendre leurs droits, du respect qu’ils doivent à l’autorité du saint-siège. Mais pour revenir à Bossuet, cet auteur soutient que la décrétale Novil ne touche ni de près ni de loin à la question présente, par la raison qu’ln-
quam eis dominus papa remisit. » Acta Innocenta ltl , num. 130, loin. 111, rer. Italie. Script., pag. 561, col. 2; Labb.Conc., t. XI, col. 3o.
nocent n’y parle pas d’intimider les rois en les menaçant de la déposition. Il pouvait même ajouter qu’innocent y déclare ne vouloir en aucune manière juger directement de droits temporels quelconques revendiqués par ce prince, mais simplement connaître du [niché et du serment. Kl pourtaut de ce droit même tout spirituel qui appartient à l’Église de connaître des péchés et des serments des rois découle précisément l’usage du pouvoir indirect, puisque l’Église, en portant son jugement sur les péchés ou sur les serments impliqués dans des affaires temporelles quelconques, peut déclarer par là même que telle affaire temporelle est injuste à raison du péché qui s’y trouve , et si elle est injuste , peut l’iuterdire, et si elle peut l’interdire , peut aussi la poursuivre par ties peines spirituelles tellesque les censures. Pouvantdoncdéclarer soitvalide,soit nul le serment relatif à un acte temporel , elle peut en conséquence proscrire cet acte ou le prohiber, et lancer ses censures contre ccu-\ qui contreviennent soit à ses injonctions, soit à ses défenses. De là il suit que, dans les cas extrêmes où la perversité du prince et ses révoltes contre Dieu ou contre l’Église ont liui par briser le lien qui lui tenait attachés scs sujets , le pape peut déclarer ceux-ci déliés de leur devoir de iidélité envers lui; et si la nécessité le requiert ou que l’intérêt public et la prudence le conseillent, il peut même imposer aux sujets, sous peine de censure, l’obligation de se détacher de leur souverain. Et c’est ainsi que du chapitre Nuvil se déduit trèsbien le pouvoir indirect que nous attribuons au pape de déposer les rois.
5. Bossuet dit à cela que, si cette décrétale doit être prise à la lettre, les évêques et surtout le pape devront s’occuper non-seulement des questions de paix et de guerre entre les princes, ce qui est le principal objet de la compétence de ces derniers, mais encore des questions d’enrôlements, d’ufiaires litigieuses, d'élections de magistrats et même de fiefs, quoiqu’Innocent lui-même prenne soin de déclarer qu’il ne lui appartient pasd’en connaître, puisque, quand même il n’y aurait pas de serments impliqués dans ces sortes d’affaires , le péché néanmoins peut s’y glisser, et qu’aiusi toutes les affaires, tant
publiques que privées, tomberont sous la juridiction de l’Église. De là il conclut qu’il est nécessaire ou d’adoucir par quelque bonne explication les expressions d’innocent ou d’anéantir tous les droits des souverains. Pierre de Marca soutient la même chose, et dit que c’est pour cette raison que la décrétale Novil n’a jamais été reçue en France non-seulement dans l’espèce dont il s’agissait, mais encore dans toute autre cause (1). Mais nous avons démontré au contraire que cette décrétale fut reçue en France, et qu’elle y lut exécutée précisément pour le cas dont il s’agissait ; et nous démontrerons dans la suite qu’elle fut encore reçue en France et avant et depuis le démêlé entre Boniface Vlll et Philippe le Bel, quoique à l’occasion de cette dernière querelle les théologiens de Paris , pour flatter leur souverain, l’aient indignement décriée et prise en mauvaise part. Bornons-nous pour le moment à réfuter ce qu’ajoute sur ce sujet Pierre de Marca. 11 rapporte, pour l’adopter luimême, le sentiment de Jean, théologien de Paris, complice servile de la haine de Philippe le Bel contre Boniface Vlll, et qui, distinguant les péchés ecclésiastiques des péchés séculiers, entend par les premiers ceux qui se commettent contre la foi et les sacrements, et par les seconds ceux qui contreviennent aux lois politiques et civiles. Puis il dit qu’il appartient à la puissance ecclésiastique de connaître des péchés ecclésiastiques et de les punir par des censures; mais qu’il n’en est pas tout à fait de même des péchés séculiers. Car quant à ceux-ci , ajoute- t-il, il y en a de deux sortes : les uns qui consistent dans l’erreur de l’esprit ou dans l’opinion, tels que celui qu’on commettrait en croyant que l'homicide ou le larcin n’est pas un péché ; les autres qui consistent dans la conduite même que l’on tient, dans l’action que l’on fait, n’importe qu’on sache ou qu'on ignore , qu’on croie ou qu’on ne croie pas que cette conduite ou cette action est péché. La connaissance et la répression des péchés séculiers de la première espèce, dit- il encore, sont de la compétence de la juridiction ecclésiastique; mais, pour dire la vérité, ces péchés ne diffèrent pas au fond de
(1) IVtrus de Marca, de Concord part. 1, lib. u, cap. 3, $6, in fine.
ceux qu’il appelle ecclésiastiques ou des péchés contre la foi. Enfin, par rapport aux péchés de la dernière espèce, il avoue bien que l’Église peut user de conseils et d’avertissements , mais il soutient en même temps qu’elle ne peut pas contraindre les délinquants en faisant usage des peines spirituelles (1). Par cette belle doctrine il voudrait nous faire entendre que l’Église n’a le droit de prendre connaissance que des péchés qui se commettent contre la religion ou les sacrements, d’une manière directe ou indirecte , et par là même renverser la décrétale Novit , qui attribue également à l’Église le droit de connaître des péchés qui ont pour objet les matières temporelles, et qui peuvent ne blesser d’autre droit que celui des gens ou le droit politique ou civil, comme ceux qui se rapportent aux matières féodales ou qui se rattachent à des questions de guerre et de paix. Mais cette doctrine, n’en déplaise à Pierre de Marca, à Jean de Paris, à Ockam et à Gerson lui-même, que cite le premier de ces théologiens que nous venons de nommer, est , disons-le franchement, fausse , scandaleuse , subversive de la plus sainte discipline observée dans l’Église dès les premiers temps et manifestement contraire aux règles de l’Évangile. Quoi donc! l’Église n’a pas le pouvoir de corriger et de punir de peines spirituelles les scandales publics, de réprimer par la force de ses armes spirituelles les pécheurs publics lorsque ceux-ci violent des lois qui, civiles tant qu’on le voudra parce que le gouvernement en commande l’observation, n’en sont pas moins divines en ce sens qu'elles ont été révélées par la lumière de la raison ou proférées par la bouche de Dieu même ? L’Église ne pourra donc séparer de sa communion soit un meutrier public, soit un voleur public, soit un usurier public, qui refuse de se rendre à ses avertissements ou de changer de vie ? Eh ! qu’est donc devenue l’ancienne discipline de l’Église , suivant laquelle nous savons que ces sortes de pécheurs étaient soumis à des pénitences publiques, ou, s’ils n’en profitaient pas pour s’amender, étaient frappés d’excommunication et séparés du reste des chrétiens? Qu’en
(1) Petrus de Marca , de Concord ia, part. I, lib. il, cap. 3, ^ 7.
sera-t-il même de l’ordre de correction prescrit par l’Évangile, qui est de ranger parmi les païens et les puhlicains ceux qui n’écoutent pas l’Église après que , inutilement avertis d’abord en secret , et puis devant témoins , ils lui ont été dénoncés sans faire plus de cas de ses propres avertissements? Quel est le pécheur appartenant à l’Église, n’importe qu’il soit roi ou simple particulier, qui ne doive être soumis à cet ordre de correction ? Et que nous font les arrêts du Parlement de Paris de 1336 et de 1380 cités par Pierre de Marca, qui ont adopté et mis en pratique cette scandaleuse doctrine, en défendant aux prélats ecclésiastiques de porter des peines spirituelles nonseulement contre les délits dits séculiers, mais encore contre ceux de nature mixte, tels que l’adultère, puisque ces arrêts, étant manifestement contraires à la discipline chrétienne, doivent être mis au nombre de ces déplorables abus qui ont dépouillé l’Église de son indépendance et ont brisé le nerf de sa discipline.
6. Mais, objectent encore Bossuet et de Marca, si, à raison du péché qui peut s’y trouver joint, il est permis aux prélats de l’Église et particulièrement au pape de juger de toutes choses, de quelque espèce qu’elles soient, rien n’empêche qu’ils n’évoquent à leurs tribunaux toutes les affaires, tant publiques que particulières, puisqu’il est certain que le péché peut toujours s’y glisser, et dès lors c’en est fait de la juridiction civile et de la puissance royale. Mais cette absorption du pouvoir civil dans le pouvoir ecclésiastique deviendra purement imaginaire pour quiconque voudra remarquer la différence essentielle qui existe entre les deux pouvoirs ou les deux juridictions , soit pour l’ordre et la manière des procédures , soit pour le genre des peines à décerner contre ces délits appelés séculiers par les théologiens que nous combattons. Premièrement, l’Église les réprime par des peines spirituelles, et le prince par des peines temporelles; il n’y a donc aucune répugnance à ce qu’un même délit , surtout quand il est public , scandaleux et rebelle à toute correction, subisse des peines spirituelles de la part de l’Église et des peines temporelles de la part du prince. En second lieu, le prince, dans la répression de ces sortes de
péchés, procède d’oflice et pur voie inquisitoriale; l’Église au contraire ne procède contre eux que lorsqu’ils lui sont dénoncés ou que du moins ils sont notoires. En troisième lieu, l’Église, se proposant pour but l’amendement du coupable, ne punit que les contumaces qui refusent ou négligent de tenir compte de ses avertissements; le prince au contraire, qui a en vue l’intérêt public, punit le coupable lors même que celui-ci serait repentant de son crime. Enfin les peines qu'iniligc l’Église sont médicinales et s’adressent à l'àme ; celles que décerne le prince sont vindicatives et surtout corporelles Tant de différences notables dans l’ordre et le genre des procédures à exercer contre les coupables, même en fait de délits séculiers, fout bien voir combien est peu fondé le reproche qui nous est fuit de confondre les juridictions et d’anéantir les droits des souverains. Maintenant, comme l’Église ne peut décerner les peines avec équité qu’autaul quelle connaît les fautes, il est donc nécessaire qu’elle prenne ^connaissance de celles-ci pour leur appliquer les châtiments et les remèdes convenables. Et c’est ainsi que l’Église peut connaître de tout ce sur quoi le (>éché peut se commettre, eu faisant tomber sa décision directement sur la faute qu’il s’agit de punir, et indircetement sur la chose au sujet de laquelle cette faute a eu lieu.
7. Mais comme il s’agit ici de fautes qui auraient été commises par des rois, disons par rapport à ces derniers que, quoiqu’ils ne puissent être soumis è des peines afflictives ci qu’ils ne recounaissenl aucun pouvoir au-dessus d’eux qui puisse leur imposer une contrainte directe par' l’emploi des moyens physiques, ils ne sont pas pour cela exempts de lu juridiction spirituelle de l’Église, pas plus que des peines médicinales qu elle peut leur imposer, toutes les fois que leur (>éché est notoire et scandaleux ou qu’ils sout dénoncés à l’Église et que malgré ces avertissements ils négligent de sc réformer. Si donc une guerre qu’ils entreprennent, un service militaire qu'ils commandent, les règles qu’ils tracent aux magistrats ou à le ursof liciers renferment une iniquité notoire et scandaleuse, pourquoi serait-il interdit à l’Église, après qu'elle les aurait invités paternellement à rentrer dans le de-
voir ou qu'elle les eu aurait inutilement pressé par ses menaces, de les y contraindre entin par le déploiement complot de sa puissance spirituelle ? Etsi elle peut, si elle doit même quelquefois userainside sa puissance spirituelle contre un prince manifestement pécheur et scandaleux, comment pourrait-elle le faireavec régularité si elle ne prend connaissance de son délit par les moyens requis même poux- lescrimes notoires, c’est-à-dire par l'appel et l’audition des témoins? Voudrait-on donc l’obliger à s’en tenir au bruit public ou au cri de la multitude qui lui dénoncerait le crime du prince , sans qu’elle pût vérifier par elle-même si ce bruit serait fondé, si ce cri serait effec fixement l’écho de la vérité ? Les tribunaux ecclésiastiques de France ont pour règle de ne jamais publier d’excommuuication, quelque notoire, quelque incontestable que soit le crime, tel que serait celui de frapper un clerc en pleine assemblée, sans observer un ordre judiciaire à l’effet de prouver la notoriété. Or, combien u’est-il pas encore plus juste que le même ordre soit observé dans le cas si grave d'un scandale public donné par un prince? Si donc l’Église a le droit de décerner des peines spirituelles contre un prince notoirement pécheur et scandaleux, quelle que soit d’ailleurs la matière de son péché, elle, a droit aussi d’eu prendre connaissance, et pur conséquent de juger indirectement du temporel qui aurait servi de matière à ce péché lui-même.
8. Admettons néanmoins que le péché soit douteux ou qu’il y ait doute par rapport à l’injustice de l'action de ce prince, et que pour cette action dont l’injustice paraîtrait douteuse ce prince soit dénoncé à l’Église , comme l’histoire nous eu fournit plusieurs exemples, et en particulier celui que bous avons rapporté de l’Angleterre dans la plainte qu elle forma contre Othou IV, au sujet de l’arrestation et de l’emprisonuement de son roi Richard, et celui encore du roi Jean accusant Philippe-Auguste devant innocent 111 d’avoir violé son serment; u’appartient-il pas en toute vérité à la puissance spirituelle d’examiner ce doute et de juger si une telle action est contraire ou non aux lois soit naturelles, soit divines? N’estce (tas là précisément pour elle le cas d’user de son pouvoir
de lier et de délier? Et comment pourra-t-elle alors prononcer un jugement si elle ne prend connaissance des circonstances particulières du fait en litige? Supposons donc que l’Église déclare que telle action est injuste , c’est-à-dire contraire à la loi de Dieu (car nous parlons ici non d’une injustice commise contre les lois civiles, mais d’une injustice qui viole les principes généraux de la morale); supposons ensuite qu’elle propose sa décision au prince coupable , en l’avertissant de cesser cette action injuste , et que le prince , au lieu d'obéir à cet avertissement, persévère publiquement et scandaleusement dans ses dispositions perverses; l’Église pourra-t-elle alors contraindre ce prince de se réformer en faisant contre lui l’emploi des peines spirituelles? Si on lui en refuse le droit, il ne restera plus que d’affranchir totalement les princes chrétiens de la juridiction de l’Église et d’assurer l’impunité à tous leurs excès, sans qu’ils aient rien à craindre , pas plus qu’à espérer pour leur correction, du sacerdoce? Et il ne servirait à rien, pour réfuter ce que nous disons ici, de nous opposer ce que rapportent Bossuet et de Marca d’après Roger d’Oveden , que Clément 111 ayant envoyé en France, en 1189, le cardinal d’Anagni pour arranger le différend entre le roi Philippe-Auguste et Henri II, roi d’Angleterre, et les deux princes étant convenus d’une entrevue pour traiter entre eux des conditions de la paix, comme le roi de France refusait de conclure cette paix avec son rival à cause du refus que faisait celui-ci d’accepter les conditions qu’il lui marquait et qu’en conséquence le légat le menaçait de frapper son royaume d’interdit s’ilne s’accordait pleinement avec le roi d’Angleterre, Philippe répondit au légat qu’il ne craignait point la sentencedontille menaçait, puisque cette sentence serait injuste, attendu que le légat n’avait aucun droit de sévir contre lui par sentence ou autrement si, pour venger ses propres injures , il s’armait, lui roi de France, contre ses sujets désobéissants et rebelles (1). Cette réponse de Philippe-Auguste ne
(1) « tournes vero Anaguinus cardinal» asserebat quoi) , niai rex Franciæ ad plénum componerct eum rege Angliæ , totaro terra m suam sub interdicto poneret : cui rex Franeiæ respondit quod sententiam suam non timeret, noc teneret, cum îiulkt æquitate niteretur. Dicebat enim quod non pertinct ad ecclesiara
contredit en rien ce que nous avons dit jusqu’ici : car il est vrai en général qu’il n’appartient pas à l’Église romaine d’entraver par des censures ou d’autres moyens la juste vengeance qu’un souverain chercherait à tirer de ses sujets rebelles , en s’armant contre eux pour défendre l’honneur de sa couronne. Ainsi , quant à son droit, il n’y a rien à dire. Toute la difficulté réside dans la question de fait, ou de savoir si c’est justement ou non que ce prince prétendrait avoir des raisons de s’armer contre ses vassaux, ou si dans la vengeance qu’il voudrait en tirer il ne dépasserait pas les bornes de la modération ou de la justice. Mais il ne fut point question pour lors d’examiner un fait semblable : le roi prétendait seulement que la sentence du légat n’était pas à craindre, parce qu’elle ne serait pas fondée sur l’équité , et le légat n’eut rien à dire à cette réponse. Je pourrais du reste opposer à mon tour que Théodose le Grand prétendit aussi, dans le massacre qu’il ordonna du peuple de Thessalonique , venger l'injure faite par cette ville à sa personne et à sa dignité impériales , et qu’il n’en fut pas moins exclu de l’entrée du temple ou frappé de censure par saint Ambroise pour avoir excédé dans cet acte de vengeance, quelque juste , quelque légitime qu’il fût en luimême. Si donc la vengeance que Philippe-Auguste voulait tirer de ses vassaux rebelles avait excédé les justes bornes et que l’excès commis eût été notoire et scandaleux , il est hors de doute que l’Église aurait été en droit de sévir contre lui par les peines spirituelles, qui sont ses armes. Mais comme cet autre point ne fut ni discuté ni même touché , il n’y avait pas lieu de prononcer contre ce roi les censures dont le légat l’avait précipitamment menacé. Observons pourtant ici que notre pensée n’est pas que l’Église puisse procéder contre les délits notoires et scandaleux des princes et des grands de la même manière que contre ceux qu’auraient commis de simples par-
romanam in regnum Franciæ per sententiam vel alio modo animadvertere , si rex Franciæ in homines suos demeritos et regno rebelles, causa injurias suas etcoronæ dedecus ulciscendi, insurgeret. » Rogerius Ovedenus, in Annal., ad ann. 1189; Vide P. deMarca, de Concord ., part. 1, lib. iv, cap. 14, § 1 ; Bossuet, loc. oit.
ticuliers; disons ail contraire qu’elle doit se conduire avec davantage de circonspection à l’égard des princes , et attendre avec une extrême patience qu’ils reviennent d’eux-tnêmes â de meilleurs sentiments, de sorte qu’elle ne se détermine à tirer contre eux son glaive spirituel qu’après avoir épuisé tous les moyens quelle peut avoir à sa disposition d’avertissements paternels, de réprimandes et de menaces, et seulement lorsque le scandale est si public et si considérable qu’il ne puisse se dissimuler en aucune manière, et que sa non-répression dût entraîner la perte de leurs sujets.
9. Enlin, que la décrétale Novil ait étéreçue en France même depuis la fâcheuse querelle du roi Philippe le Bel avec le pape Bonifnoe VIII , c’est ce que prouve clairement la discussion publique qui eut beu en 1329, devant Philippe de Valois, entre le clergé de France et Pierre de Cugnières , conseiller de ce prince ; discussion qui avait pour objet la question de compétence de juridiction ecclésiastique et en particulier le droit attribué à l’Église de connaître des matières temporelles. Pierre Bertrandi, prélat français et évêque d’Autun, qui défendait contre Pierre de Cugnières la cause du clergé, cita cette décrétale en preuve du droit qu’a l'Église de porter son jugement sur des faits temporels à raison du péché qui peut V être impliqué (1). Mais ce qui est surtout à remarquer, c’est que Pierre de Cugnières, qui soutenait le parti du roi ou qui prétendait défendre l’indépendance royale, non-seulement admettait ladécrétale Novil, mais l’admettait dans un sens trèsparticulier pour la question que nous débattons ici , puisqu’il disait que cette décrétale regardait le roi de France, qui, n’ayant pas de supérieur au point de vue temporel , ne pouvait pas être jugé sous ce rapport par d’autres que par le souverain pontife , mais qu'il en était autrement de ceux qui reconnaissaient au-dessus d’eux un supérieur temporel (2). A quoi Pierre
(I) « Ecclesia, quæ habet judicare de spiritualibus, potest, et merito, de temporalibus judicare , et hoc satin deducitur extravag. dt Jndiciit, cap. A'oril. » Petr. Bertrand., Lit), advers. magist. Petr. de Cuguuriis , tum. XXVI Biblioth. VV. PP., edit. Lugdun., ann. 1676, pag. 116, rot. 1 in üne.
(2.) « Item dirobat quod ratione non poterat ad nos pertinere, quia decret.
Bertrandi répondait que les termes de cette décrétale étaient généraux et s’appliquaient à tous les chrétiens, et que nonseulement le pape pouvait juger indirectement des matières temporelles en ce qui concernait le roi de France , mais que chaque évêque dans son diocèse pouvait de même juger dans ces matières tout autre laïque (1). Le même prélat, dans le traité qu’il composa sur l’origine des juridictions et sur leur emploi , prouve (2) par la décrétale Novil à la deuxième question qu’il se pose que les prélats ecclésiastiques ont le droit déjuger les actions personnelles , quelles qu’elles soient, des laïques soumis à leur juridiction. Nous pourrions citer à ce sujet beaucoup d’autres docteurs et canonistes français pour convaincre nos adversaires que la décrétale Novit a été reçue en France; mais il nous suffit de ce fait pour démontrer la fausseté de ce qu’avait avancé Pierre de Marca, que cette décrétale n’y avait jamais été reçue , puisque dans cette circonstance, où il y avait débat entre les évêques français et les ministres du roi, les uns et les autres admettaient au contraire cette décrétale. Nous voyons par là que tout ce qu’on a pu dire et faire en France contre cette décrétale sous le règne de Philippe le Bel n’a plus eu d’effet passé la chaleur de la dispute, et qu’elle n’en a pas moins été reçue dans toute son étendue par les évêques de ce royaume.
iVori! loquebatur de facto regis Franeiæ, qui sup'rioretn non lia bel, sed in nliis dicebat seeus. a Ibid., pag. 127, col. I.
(1; « Item ad illud qund direbat de decrctali Norll respondehat dictas episcopusquod, lient in dicta decretali A'oril casus fuerit in persona régis, tamen ibi expresse diritur in toxtu idem de quolibet ehristiano : et lient loquatur ibi papa, idem tamen est in aliis episcopis in diœcesibus suis, p Ibid., in fine.
(2) « Eorum est judicare de actionibus personalibus hoininum per quas possunt deviare a sa lu U; sua peccando contra qunmcumqun materiam , cl in bac ratione fundatur cap. A'oril, extra, de JudicUs. « Pctrus Bertrandi, Tractai. de Orig in. et mil jurisd., toc. cit. , pag. 131, col. 2, in fine.
§ IV
DE LA CONTESTATION QUI S’ÉLEVA ENTEE l’EMPEREC* FRÉDÉRIC II ET LE PAPE GRÉGOIRE IX.
Sommaire.
I . Couronnement de Frédéric par Honorius III. Voeu solennel que fait ce prince d’aller au secours de la terre sainte, et qu'il réitère plusieurs fois, mais qu'il diffère toujours d’accomplir sous divers prétextes , au grand préjudice de la chrétienté entière et au grand déplaisir du souverain pontife.
t. Frédéric, averti par Grégoire IX d'exécuter sa promesse, s’excuse de le faire ; le pape lui déclare qu’il a encouru les censures sous lesquelles il s’était engagé; il écrit contre le pape , qui pour l’en punir l’excommunie solennellement.
3. Frédéric passe en Palestine sans s’étre fait préalablement absoudre; conduite détestable qu’il y tient ; il fait sa paix avec le sultan d'Égypte au préjudice des saints lieux et à la honte du nom chrétien.
4. Grégoire excommunie de nouveau Frédéric, et délie ses sujets du serment de fidélité. On examine à quelle époque ce fait a pu avoir lieu.
5. Frédéric retourne en Italie ; il cherche à s'accommoder avec le pape ; il jure l’accomplissement des clauses qui lui sont proposées pour sa réconciliation avec l’Église ; il est relevé de son excommunication ; il se jette aux pieds de Grégoire , et reconnaît la justice des procédés de ce pape à son égard , dans les éloges qu'il fait de lui aux autres princes.
8. Nouveaux excès de Frédéric en dépit de ses engagements contractés avec serment envers le pape ; il ne s'amende point malgré les avertissements qu'il reçoit de lui , et il se plaint de sa sévérité ; il se ligue en secret avec les sujets du pape révoltés contre lui ; il excite contre lui à Rome des troubles et des séditions; il est excommunié de nouveau, et ses propres sujets déliés du serment de fidélité. Ses délits énumérés dans la sentence de son excommunication.
7. Colère de Frédéric contre le pape ; cruautés qu’il exerce à l’égard des ecclésiastiques et des autres personnes attachées au pontife ; il le calomnie dans sas lettres adressées aux autres souverains; ses blasphèmes contre la religion.
8. Quels ont été les apologistes de Frédéric. Plusieurs d'entre eux ont été induits en erreur par le style de ses lettres et par son hypocrisie.
9. Légats adressés par Grégoire aux princes chrétiens pour solliciter leur assistance contre Frédéric. 11 indique a Rome un concile général, auquel il convoque par lettres tous les princes et tous les prélats de la chrétienté. Frédéric fait assaillir les évêques et les autres prélats de France , comme ils se rendaient par mer au concile ; ils sont arrêtés avec les légats dans les galères génoises où ils se trouvaient et traités indignement par Frédéric, qui les envoie à Naples comme prisonniers. Mort do Grégoire IX.
10. Fausseté des réflexions que fait Bossuet sur l'excommunication et la déposition de Frédéric.
II. On réfute d'autres observations faites par ce même auteur sur la foi de Matthieu Paris.
1*. Mensonge de Matthieu Paris répété par Bossuet au sujet de l'offre de la dignité impériale que Grégoire aurait faite h Robert, frère de saint Louis, roi de
Franc»*, et de la réponse insultante qu’auraient faite aux légats le* barons de ce royaume; raisons qui en démontrent t'al>surdité.
13. Ce mensonge se réfute par ce que rapporte d’ailleurs Paris lui-même. Autres fables de cet historien copiées par Noël-Alexandre. Contradictions de ce dernier.
14. Réflexions de Bossuet et de Noël-Alexandre sur une lettre de saint Louis a l'empereur Frédéric. On en fait voir la fausseté ot l'inconséquence.
1 . Puisque l’auteur de la Défense en traitant ce sujet, au lieu de. s’en rapporter aux actes et aux témoignages de tant de fidèles historiens de cette époque, aime mieux, pour présenter la cause de l’Église sous le jour le plus odieux, se mettre à la remorque d’un écrivain aussi suspect, aussi injuste dans ses déclamations contre les papes et aussi partial pour Frédéric que Matthieu Paris, nous croyons indispensable, avant de répondre aux arguments, ou pour mieux dire aux mensonges que copie et répète cet auteur, d’exposer clairement l’origine et les causes de ces funestes démêlés, ainsi que les effets qui s’ensuivirent. Disons donc qu’au mois de novembre 1220 Frédéric, s’étant rendu à Rome sur l’invitation du pape Honorius III pour recevoir la couronne impériale , prit entre autres engagements qui lui furent imposés avant son couronnement celui de se croiser, promettant avec serment d’aller en Égypte à la tête d’une armée au mois d’août suivant pour aider les chrétiens contre les infidèles, comme nous le voyons par une lettre du pape Honorius III, du 27 novembre de cette même année (1). Frédéric, ayant donc été couronné le 22 novembre, reçut la croix des mainsdu cardinal Ugolin, évêque d’Ostie, pour partir bientôt contre les Sarrasins’, suivant l’engagement solennel qu’il en avait pris dans son couronnement. Mais ce prince , qui n’avait rien de plus sacré que de violer ses promesses et ses serments, en alléguant tantôt une difficulté, tantôt une autre, obtint du pape pour quelques mois un premier délai,
(I) « Noverisquod charissimus in Christo filius noster Fridericus, Romanorum imperator illustris et rex Siciliæ , nuper in dominiez quæ præeedit dominicain de Adventu, in Omni pace ac tranquillitate suscipiens de manibus nostris imperii diadema , in omni devotione aflixit suis humeris publiée signum crucis , præstito ex intimo mentis fervore corporaliter juramento quod in proximo futuri mensis augusti passagio transfretabit , authore Domino , in subsidium terræ sani-ta?. » Epist. llonorii IU, ad episc. Alban., apud Raynald., ad a un. 1220, uum. 63.
dont il demanda ensuite la prorogation. En 1221 Honorius, ayant reçu la fâcheuse nouvelle que la ville de Damiette , ce fameux entrepôt de tout l’Orient , après avoir été prise, en 1219, par les croisés au prix de beaucoup de sang répandu, venait d’tHre rendue sous certaines conditions à baladin, sultan d’Égypte, écrivit à Frédéric dans sa douleur, le 19 novembre, une lettre d’amertunle et de reproches, où il accusait ce prince d’avoir fait perdre une place aussi importante pour avoir manqué à ses promesses et trompé les chrétiens en les berçant si longtemps de la vaine espérance du secours qu’il avait tant de fois promis et différé; puis il l’exhortait de la manière la plus pressante à réparer les pertes causées à la chrétienté et à se porter sans plus tarder avec son armée en Orient (1). Frédéric répondit pour s’excuser que, des besoins pressants ayant été cause de sou délai, il avait envoyé en Orient plusieurs priuces d’Allemagne avec le cardinal Ugolin , que le pape avait nommé son légat pour cette entreprise , et que bientôt il les suivrait avec une puissante armée. En attendant, pour adoucir l’esprit aigri du pape, il restitua à l’Église romaine la terre delà comtesse Mathilde, avec d’autres lieux encore qu’il tenait occupés, commele prouve le diplôme rapporté par Raynauld (2 ). En 1222 Honorius, que Frédéric entretenait toujours de l’espérance de le voir passer bientôt en Orient , l’invita d’Anagni, où il était, à avoir avec lui une entrevue à Véroli ; et là, après un séjour de deux semaines, il fut convenu entre le pape et l’empereur d’indiquer à Vérone pour la fête de saint Martin une assemblée de tous les princes chrétiens, où l’on traiterait la question de la croisade et des moyens de retirer la Terre sainte d’entre les mains des Sarrasins. A Véroli Frédéric jura de nouveau de se rendre en Orient avec une armée dans le terme qui lui serait fixé par l’assemblée de Vérone. Tous ces faits nous sont attestés non-seulement par Richard de Saint-Germain (3), mais aussi par les lettres d’Honorius écrites de Vé-
(1) Epist. Honorii ad Fridericum imperat., apud Raynaldum, ad ami. un, n. 18 et aeq.
(2) ltavnald., ad ami. 1221, num. US.
(3) Itidiardus a S. lierai., in. Chrome., ad ami. 1222.
roli à Pélage, son légat, cardinal et évêque d’Albane (1). On ne Voit nulle part dans Phistoife que ce congrès, indiqué par une lettre d’Honoriüs, adressée à Philippe roi de France (2), à Vérone, ait eu lieu en effet î nous savons seulement qu’en 1223 Jean, roi de Jérusalem, le patriarche de cette même église, Pélage, évêque d’Àlbane et légat dü saint^siége en Syrie, et les grands maîtres des ordres militaires du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem, qui tous avaient été invités par le pape à ce congrès, s’étant rendus auprès de lui et ayant été reçus de lui avec bonté* il tint avec eux , ainsi qu’avec Frédéric et d’autres princes , Utte conférence à Férentino, ville de Campanie, où l’empereur, en présence de toute l’assemblée, promit et jura de nouveau d’effectuer dans le délai des deux années son expédition en Orient pour le recouvrement de la Terre sainte. En 1225 Frédéric, qui avait épousé Tolante ou Tôle, iille unique de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et héritière présomptive de ce royaume, voyant approcher le terme qui lui avait été fixé pour son expédition à faire en Orient , députa son ]>eau*père vers Honorius, qui avait fait lui-même le mariage et couronné la princesse de ses mains (3), pour obtenir du pontife une nouvelle prorogation , alléguant pour excuse la crainte qu’il avait que les Lombards, qui remuaient déjà, ne profitassent de son absence pour faire éclater leur révolte. Mais Honorius, ayant procuré la réconciliation de ce peuple avec le prince, lui envoya en Pouiile, où il se trouvait, les cardinaux Pélage, évêque d’Àlbane, et Gualon, prêtre du titre de Saint-Martin, pour lui proposer certaines conditions relatives à l’expédition tant de fois promise , avec menace , s’il les violait, de la peine d’excommunication. Frédéric accepta ces conditions au mois de juillet de cette même année, sui^ vant Richard de SainGGermain, et jura sur les saints Évangiles, en présence de tous les seigneurs allemands qui lui faisaient
(1) Epist. Honorii III ad Pelagium Albanen. S. A. L.,.apud Raynald., ad aim. 1222, num. 4.
(2) Apud Raynald., ad annum 1223, n. 4 ; Spondanus, ad eumdaai aimuni, num. l.
(3) Sigoiüus, de Reyno lluliee , lib. xvn.
cortège, de se rendre dans le Levant avec une armée, sans pouvoir s’en excuser sous aucun prétexte, dans le délai de deux années à partir du mois d’août où l’on allait entrer ; et il fit encore relativement à cette entreprise beaucoup d’autres promesses qu’on peut voir dans l’acte public qui en fut dressé et qui a été rapporté par Raynauld (1).
2. Honorius étant mort le 18 mars 1227, le cardinal Ugolin , qui fut élu dès le lendemain pour lui succéder et qui prit le nom de Grégoire IX, ne fut pas plus tôt sacré qu’il appliqua tousses soins au recouvrement de la Palestine. Dans la circulaire qu’il adressa à tous les princes chrétiens sous la date du 22 du même mois pour leur faire part de son élection, il les exhorta de la manière la plus pressante à délivrer la Terre sainte du joug des infidèles; il écrivit en particulier à Frédéric pour le conjurer d’acquitter le voeu et le serment qu’il avait renouvelé tant de fois, en lui protestant que l’amour qu’il lui portait ne l’empêcherait point de remplir contre lui le devoir de sa charge (2). Bientôt il envoya à sa cour en qualité de légat le cardinal Gualon, chargé de lui présenter une nouvelle lettre de sa part, par laquelle il lui enjoignait sous peine d’excommunication de passer enPalestine avec son armée, pour faire de nouveau la conquête de Jérusalem (3) . Mais voyant que ses menaces n’étaient pas écoutées et que Frédéric cherchait toujours de vains prétextes et se jouait de lui en alléguant des maladies imaginaires, outre que le bruit courait que ce prince avait, par un forfait exécrable, empoisonné Louis, landgrave de Thuringe, au débarquement de ce prince à Otrante avec une grande partie des croisés, il déclara solennellement le 29 septembre de cette môme année 1227, jour de la fête de l’archange saint Michel, que l’empereur était sous le coup de l’excommunication portée par son prédécesseur et à laquelle ce prince s’était lui-même soumis (4) ; il défendait en même temps à tout le monde d'a-
(1) Vide Kaynald., ad ann. 1525, n. 1-7.
(2) Epist. (jrt'gorii IX ad Fridericum , lib. i, epist. 2 , apud Kaynald., ad ann. 1227, n. 18.
(3) Vide Haynald., adann. 1227, n. 20 et saq.
(4) Richard, a S. üermano, in Chron., ad arm. 1 227 ; aui tor vitæ Gregorii IX.
voiraucun commerce avec lui, et il fit publier en tous lieux cette sentence par des lettres qu’il envoya à tous les princes et à tous les évêques, lettres datées d’Anagni et du 29 septembre 1227, et dont une grande partie a été publiée par Raynauld (1). Frédéric recourant alors à ses moyens accoutumés , envoya «ne ambassade au pape, qui était déjà de retour à Rome, pour lui présenter ses excuses. Mais le'pape ne se laissa ni séduire par le langage artificieux de ses envoyés ni intimider par le danger d’encourir sa colère, et il l’avertit encore une fois par ses lettres apostoliques de satisfaire à l’Église pour rentrer dans son sein et de rompre les liens dans lesquels il avait la douleur de le voir engagé (2). Mais Frédéric, changeant le remède en poison , écrivit une circulaire à tous les princes et à tous les évêques catholiques, pour leur faire entendre que la faiblesse de sa santé était la seule cause de son retard à passer dans le Levant et pour se plaindre du pape et de la papauté elle-même; il répandit encore d’autres lettres pleines d’invectives outrageantes contre Grégoire, et qu’on peut voir rapportées en partie par Desvignes, son secrétaire. C’est pourquoi Grégoire , ne pouvant plus se dissimuler l’obstination de Frédéric , l’excommunia solennellement de nouveau dans un concile nombreux qu’il tint à Romele jeudi saint, 23 mars 1228, et soumit à l’interdit tous les beux où ce prince s’arrêterait pour tout le temps qu’y durerait son séjour, comme on le voit par ce qu’en a rapporté l’auteur de la vie de Grégoire et par les lettres mêmes qu’écrivit ce pape sur ce sujet aux évêques de la Pouille (3).
3. Quoique Frédéric persévérât toujours dans son obstination et qu’il cherchât à tirer du pape une nouvelle vengeance en fomentant des troubles dans la ville de Rome et en lui suscitant des ennemis dans la personne des nobles mécontents de cette ville, à la tête desquels se trouvaient les Frangipane,
(1) Rayuald., ad ann. 1227, n. 30 etseq.
(2) Epiât. Gri’-gor. ad Frideric. , 165, lib. i, apud Haynald.,ad annum 1227, n. II.
(3) Auctor vitæ (Jregorii IX; epist. ejusd. ad opiscop. Apuliæ, apud Haynald., ad ann. 1228, n. 2.
qui par un sacrilège attentat assaillirent le pape le jour même tle Pâques, tandis qu’il célébrait solennellement les saints mystères, et l’expulsèrent de Home, néanmoins, soit qu’il se fût laissé gagner par les supplications de ses amis, soit qu’il eût peur de son beau-père Jean de llrienne, que le pape avait fait gouverneur de la Itopiagne et de la Marche et qui s’était déclaré contre lui, soit enfin puur faire au pape le plus de peine qu’il pourrait en trahissant les intérêts de la chrétienté et en livrant la Terre sainte aux Sarrasins, comme la suite le prouva, il prit le parti de s’embarquer pour le Levant avec une partie de ses troupes au mois de juin 1228 (1), en laissant à sa place pour gouverner le royaume de Sicile , ou plutôt pour en dépouiller les églises, Renauld, fils du duc de Spolcte, avec tout le reste de son armée. De l’tle de Chypre, où il débarqua d’abord, il dépécha devant lui en Syrie le maître de ses milices pour traiter secrètement de la paix avec le sultan de Babylone. Luis, se remettant en mer, il arriva à l’tolémaïde, et au lieu de satisfaire l’espérance que les chrétiens avaient conçue non-seulement de recouvrer le royaume de Jérusalem, mais encore de chasser les Sarrasins de toute la Syrie, il députa vers le sultan Balian, seigneur de Tyr, et le comte Thomas, chargés de riches présents , pour faire entendre à ce prince infidèle qu’il ne venait pas dans l’intention de lui faire la guerre ou d’étendre sur lui ses conquêtes, mais plutôt pour s’aider de lui à se mettre en possession du royaume de Jérusalem, qui appartenait à son tils par droit do succession ; et c’est ainsi que, malgré les réclamations du patriarche de Jérusalem et des grands maîtres des templiers et des frères hospitaliers, il lit avec le sultan une alliance des plus iniques, qui acheva de ruiner les affaires des chrétiens dans ces contrées. Tout ce que nous répons dp dire trouverait au besoin ses preuves non-seulement dans les lettres du pape Grégoire il l’archevêque de Milan et au due d’Autriche (2), mais encore dans le témoignage de Jourdain, écrivain de la même époque (3),
(1) Richard, a 8. Onrntan, in Citron., ad ann. 1228.
(2) Apud Haynald., ad ann. 1229, n. 2 et 23.
(3) Apud enmdem, ibidem, n. 3C.
cl surtout dans les lettres dcGérauld, patriarche de Jérusalem, témoin oculaire, adressées au pape (1) et à tous les fidèles, et rapportées par Matthieu Paris lui-mème 3) ; enfin dans les articles de cette inique confédération, dont ce patriarche envoya une copie au pape en l’accompagnant de ses observations (3). Toutes ces pièces, outre tout le reste que nous avons déjà dit, font voir plus clair que le jour les nombreuses impiétés de Frédéric, parmi lesquelles on doit surtout compter les suivantes : d’avoir donné au sultan l’épée qu’il avait prise sur l'autel de Saint-Pierre ; d’avoir, par suite de ses conventions avec cet infidèle , abandonné le temple de Jérusalem au pouvoir des Sarrasins; de s’étre engagé à user de tous ses moyens pour empêcher les chrétiens de leur taire la guerre et à s’opposer de tout son pouvoir à ceux qui entreprendraient quoi que ce fut contre les conditions de ce traité ; d’avoir laissé la vilje de Jérusalem toute démantelée et sans moyens de défense , quoiqu’il eût recueilli pour en réparer les fortifications les aumônes offertes parles chrétiens an saintSépulere , en s’aidant pour cette collecte dp ooncours des grands maîtres des chevaliers du Temple ej des frères hospitaliers; d’avoir enlevé à cette ville tous ses armements et de l’avoir ainsi laissée on but(e au* incursions et an* brigandages du sultan de Damas, avec qui aucune trêve n’avait été faite ni résolue. Pour concevoir combien ces nouvelles durent affliger le souverain pontife , déjà si fort indisposé à cause du mépris que faisait Frédéric de l’excommunication , dont il ne s’était pas mis en peine de se faire absoudre avant de s’engager dans une entreprise aussi saipte que celle d’aller visiter les lieux où le Sauveur a accompli l’œuvre de notre rédemption , il n’y a qu’à se rappeler tous les mouvements que s’était donnés ce môme pape, à l’exemple de ses prédécesseurs, pour obtenir la débvrance des saints lieux du joug des infidèles, et tant de sang chrétien qui avait été versé à cette occasion. Et cependant Frédéric, comme" s’il avait rendu un service éminent à l’Église entière et rem-
(1) Apud Havnald., ibid., a num. 3 usque ad 14 inclusive.
(2) Matt. Paris., ilistor. Anglic., ann. 1229.
(3) Apud Haynald., ibidem, n. 15 et «cq.
porté un triomphe éclatant sur les ennemis du nom chrétien, écrivit des lettres pleines d’emphase aux divers souverains de l'Europe, comme celle qu’il adressa au roi d’Angleterre et qu’a rapportée Matthieu Paris (1), et il osa en écrire en même temps une semblable au pape lui-même , pour mieux dissimuler l’ignominie qu’il avait attirée sur sa personne et sur l’empire. Et nous n’avons point à nous en rapporter là-dessus à Richard de Saint-Germain, notaire impérial, selon quelque apparence, et partisan de Frédéric , qui , bien qu’il avoue que ce prince aurait sans doute pourvu aux intérêts de la Terre sainte avec beaucoup plus de bonheur et de succès si, avant de commencer cette entreprise, il s’était d’abord réconcilié avec l’Église romaine (2), n’en cherche pas moins à excuser et à justifier sa conduite en attribuant tousses mauvais succès à la peine que s’était donnée le pape de faire notifier l’excommunication du prince à toute la ville de Jérusalem pour qu’aucun des habitants n’eilt la hardiesse de communiquer avec lui (3) . Aussi , quoique cet écrivain mérite la louange que lui décerne Odéric Raynauld , d’être un écrivain exact et précis pour ce qui concerne l’ordre des temps et des faits (4), il ne mérite pas pour cela qu’on ajoute foi à ses récits; mais comme il passe sous silence beaucoup des actions sacrilèges de Frédéric, que rapporte de ce prince une foule innombrable d’écrivains de la même époque, et qu’il cherche à excuser les autres en faisant retomber toute la faute sur le pape lui-méme, il fait bien plutôt voir qu’il n’a pour guide que sa passion pour son souverain. C’est pourquoi nous trouvons fort raisonnable le jugement que porta de cet auteur Ferdinand Ughello la première fois qu'il publia ses écrits (5), en disant de lui qu’il s’était écarté plus d’une fois de la vérité par passion pour son souverain , et nous regardons comme peu réfléchie la critique que le nouvel édi-
(1) Matt. Paris., Hist. Angliiv, n. 1229.
(2) « Verisimile «uim videtur quod , si tune imperator cum gratia ac pace romain» Eeelesias transisset, longe melius et efficaeius prosperatum fuisset negotiuin terræ sanct». » Richard. a S. Germ., in Gtiron., ad biid. J229.
(3) Idem, ibidem.
(4) Oderic. Raynald., ad anu. 1198, n. 70.
(à) In Append., t. III Italiæ sacrae, pag. 933.
leur (() de la chronique de Richard fait de ce jugement porté par Ughello, qu’il taxe de fausseté ; car Raynauld lui-même, qu’il oppose à Ughello en preuve de la véracité de Richard, témoigne penser absolument comme Ughello an sujet de cette honteuse et funeste expédition de Frédéric en Palestine , puisqu’il dit que Richard s’est laissé emporter par sa passion pour Frédéric en cherchant à excuser et à justifier autant qu’il l’a pu la mauvaise conduite de ce prince, en chargeant au contraire le pape Grégoire (2) : procédé au reste dont Richard a usé par rapport non-seulement à cette entreprise particulière de Frédéric, mais encore à beaucoup d’autres blâmables de ce prince ; et nous trouvons par conséquent bien aventuré ce que ce même éditeur a dit de cet écrivain, qu’il n’y en a point qu’on puisse suivre plus sûrement pour les faits qui concernent Frédéric (3).
4. Mais pour en revenir à Grégoire, Odéric Raynauld et Noël-Alexandre ont pensé que ce fut en cette môme année 1229 qu’ayant eu connaissance de la conduite ignominieuse tenue par Frédéric en Palestine au préjudice et à la honte du nom chrétien , ce pape déclara les sujets de ce prince et particulièrement ceux du royaume de Sicile déliés du serment de fidélité par une déclaration dont ils rapportent les termes avec les nombreux anathèmes qui lui servent de préliminaires (4). Mais comme parmi les reproches faits à Frédéric dans tous ses anathèmes ne se trouve pas celui du pacte inique qu’il avait fait avec le sultan ni des autres iniquités commises par lui en Palestine, Pagi le Jeune conjecture avec beaucoup de fondement que ce fut avant d’avoir eu connaissance de la conduite
(1) Ludov. Ant. Muratorius, in præf. adC.hron. Richard, a S. German., t. VII rer. Italie., post. pag. 962.
(2) « At Richard us, minium in Fridericum amore ductus , excusationum colores principis sui factis obliuit , ac Gregorium inique admodum in invidiam adducit, etc. » Raynald., ad ann. 1229, n. 12.
(3) Ludov. Ant. Murator., in præfat. cit.
(4) « Item, quia contempta excommunication*; ad mandatum apoalolicum non rediit , omnes qui sunt ei juramento tldelitatis adstrieti et spécialité)' homines regni a juramento quo sibi tenentur declaramus et denunciamus absolut***, quia Deo et sanctis ejus adversanti nulli ûdelitatem servare tenentur. » Apud Raynald., ad ann. 1229, num. 36.
de Frédéric en Palestine, c’est-à-dire en 1228 et à la nouvelle du départ de ce prince pour la Terre sainte malgré l’excommunication qu’il avait encourue etdont il n’avait pas daignése faire relever, que le pape délia ses sujets de leur serment de fidélité (1), Mais il semble qu’on pourrait dire que cette sentence n’eut lieu que vers la fin (Je l’année 1228, puisque Richard de Saint-Germain témoigne, en racontent tes faits qui se passèrent au mois d’août de cette .année, que Grégoire excommunia Renaud, duc de Spolète, avec ceux qui le suivaient pour être entré hostilement dans la province de la Marche (2). Qr il est certain qu’aux anathèmes contre Frédéric rapportés par Odéric Raynau]d est jointe l’excommunication de Renauld, duc de Spolète, pour avoir envahi les biens de l’Église romaine situés dans la province de la Marche (3)f Observons pourtant que, quoique Richard parle de cette excommunication du duc de Spolète parmi les faits qu’il rapporte oomme s’étapt accomplis au mois d’août, il n’est pas à croire que le pape l’ait fulminée dans ce même mois, mais il est fort probable qu’il l’a fait beaucoup plus tard et vers la fin de cette année-Jà, puisqu’il dit que çc fut au mois d’août que Renauld entra dans la Capitanate, et qu’après avoir mis û composition les seigneurs de popplito il alla à Riéti, et de là passa dans la Marche avec ses gens armés; puis il continue à raconter, sans tenir compte des temps, que le pape avertit Repauld à plusieurs reprises de quitter cette province avec ses troupes, et que le voyant obstiné à ne pas lui obéir il l’excommunia. Or tous ces faits n’ont pas pu se passer dans un seul mois : je croirais donc que ces anathèmes, parpii lesquels se trouve l’absolutiqn des sujets dp Frédéric de leur serment de fidélité, furent prononcés par Grégoire vers la tin
(1) Franciscus Pagi, Brcv. RR. PP., tom. III, in Vita Grogorii IX, num. lf>.
(2) « Givgorius papa in ducem ipsum, pro eo quod Marchiam intraverat , ac. adinonitus sæpius ut ipsam exiens in pace dimitteret hoc ipse dux façon* uoluit, excommunications sententiam promulgavit , ejusdem excommunicationis innodans vinculis omnes sequaces cjus. » Richard, a S, German., in Chrome.
(3) « Item excommun ieamus etanathematizamus Raynaldum, fdium quondani Conradi ducis Spoleti , pro eo quod occupavit et occupât patrimonium Ecclesiæ in Marchia et alibi , et omnes et singulos, cujus, vel quorum auctoritate, eonsilio, vel favore talia fecit, vel faciet in futurum. m Apud Raynald., ad ann. 1329, num 39.
de Tannée 1228. Une autre preuve évidente que cette absolu* tion des sujet» de Frédéric par rapport è leur serment fut pro* noncée par le pape avant qu’il eût connaissance de ce que ce prince avait fait en Orient, c’est que Richard, en rapportant les succès obtenus dans le royaume de Naples au commence* ment de l’année 1229, jusqu’en mars, par les troupes ponti* ficales que commandait Jean de Brienne, roi de Jérusalem et beau-père do Frédéric, dit entre autres particularités que les frèrep mineurs furent expulsés de tout le royaume par le due Renauld, pour s’être faits porteurs des lettres apostoliques qui enjoignaient aux prélats des diverses cités d’engager leurs peuples à se soumettre au pape (1) ; ce qui prouve que dès lors les sujets de Frédéric avaient été déclarés absous de leur der voir de fidélité.
ô. Frédéric, ayant quitté la Palestine, le 1er mai 1229, à la dérobée et comme en fugitif avec deux seules galères , aborda d’abord en Chypre, et puis en Italie à la fin de ce même mois; là, voyant ses affaires désespérées, il députa, comme le rap* porte Richard, une ambassade vers Grégoire, pour faire sa paix avec l’Église romaine et se réconcilier avec le saint-siège ; mais le pape, qui se défiait des artifices de ce prince, habitué à se jouer de sa simplicité comme à lui manquer de promesse, ayant refusé d’écouter cette première ambassade, il lui en envoya une nouvelle, composée des archevêques de Reggio et de Bfjri et du grand maître de l’ordre Teutonique, comme le rapporte encore le même historien. Après plusieurs moi» perdus dans ses négociations, Grégoire, se laissant enfin gagner par les prières de plusieurs (2), adressa à Frédéric, qui se trouvait à SainbrGermain, les cardinaux Jean, évêque de Sabine , et Thomas, prêtre du titre de Sainte-Sabine, pour conclure l’affaire de la réconciliation de çe prince avec l’Église , et Frédéric jura en présence de ces deux légats d’obéir au pape dans toutes les choses pour lesquelles il avait été séparé de la communion des fidèles, comme on le voit par l’acte public qui en fut
(1) Rjchard. a S. Gerraano, in Chronic., aéannum 1229.
(2) Auctor anonymijs vit® Gregorii IX.
dressé à Saint-Germain le 11 juillet 1230 il). Les légats, s’étant donc réunis, comme représentant le pape, avec Berthold, patriarche d’Aquilée, Ébérard, archevêque de Salzbourg, Sifroi, évêque de Ratisbonne, et d’autres princes allemands qui représentaient l’empereur, s’accordèrent sur les points suivants. L’empereur devait rendre tout ce qu’il avait enlevé par luiméme ou par d’autres soit à l’église romaine , soit aux autres églises , aux monastères , aux lieux et aux personnes consacrés à Dieu, qui avaient suivi le parti du pape; rétablir sur leurs sièges les évêques qui en avaient été expulsés, maintenir les droits et les privilèges tant de l’église romaine que des autres églises dans tout le royaume de Sicile; payer cent mille onces d’or au saint-siège pour les pertes qu’il lui avait fait essuyer ; aller trouver le pape à Anagni en état de suppliant , et pour garantie de toutes ces diverses conventions consigner au grand maître de l’ordre Teutonique , pour les garder au nom du pape jusqu’à un certain terme , plusieurs terres et châteaux du royaume de Naples. Frédéric jura d’exécuter toutes ces conditions , et pour garantie de ses promesses fit les consignations exigées, puis il fut relevé de son excommunication avec tous ses adhérents par Jean, évêque de Sabine, le 20 août 1230 (2). Outre la chronique de Hichard, les registres de Grégoire IX et l’histoiredes actionsde ce pape qui rapportent ces conventions, elles nous sont attestées encore par les diplômes mêmes de Frédéric , par les lettres des princes d’Allemagne et par d’autres actes publics signés d’un grand nombre d’évêques, comme on peut le voir dans Raynauld (3). Après avoir obtenu son absolution, Frédéric se rendit à Anagni pour faire son acte de soumission au pape, comme le racontent Richard déjà tant de fois cité et l’historien de la vie de Grégoire IX ; et celui-ci le reçut avec tant de douceur et de cordialité que
(1) Apud Haynald., ad annuni 1230, n. 4.
(2) « Quædam arœs regni traditœ sunt magistro dornus Tlieutonicorum usqut: ad certum tempus pro majori Eeclcsiæ seouritate , et tune imperator ipso in castris auto Ceperanum, in capella sanctœ Justir, dits murcurii, in festo S. Augustin!, per Sabinensem'est episcopum al) oxeommunieatkmis vinculo ahsolutus, similiter et omnes sui. » Richard, a S. Germait., in Chronie., ad ann. 1230.
(3) Kaynald., ad ann. 1230, a num. 7 usquead nura. IG inclusive.
Frédéric lui-mème rendit témoignage à tous les souverains catholiques à qui il écrivit du gracieux accueil que le pape lui avait fait, de l’affection paternelle et de la bienveillance qu’il lui avait montrée (1), déclara qu’il était resté tellement satisfait de la conduite tenue par Grégoire à son sujet qu’il avait résolu de mettre en oubli tous ses ressentiments par rapport au passé, reconnaissant en même temps que le pape n’avait agi comme il l’avait fait que pour de Ixmnes raisons et pour obéir à la nécessité.
6. Mais cette paix n’eut pas plus tôt été conclue avec toute cette solennité que Frédéric , par l’effet de son inconstance, commença à la rompre, puisque dès cette même année 1230, malgré l’engagement qu’il venait de prendre de ne point inquiéter ceux qui dans le temps de ses discordes avaient suivi le parti de l’Église et du pape, il se remit à les persécuter, à exercer sur eux ses vengeances et à leur faire éprouver les effets de sa haine mal assoupie. Ce fut ce qui lui attira de nouveau de paternels avertissements du pape Grégoire, comme le prouvent les lettres de ce pape rapportées par Raynauld (2). Dans l’année suivante 1231 il chercha à se venger sur les ordres religieux des templiers et des hospitaliers, compris, comme nous l’avons vu , dans les conditions de la paix , en les dépouillant de leurs biens et en les vexant encore d’autres manières; ce qui obligea Grégoire à lui récrire pour l’exhorter à recevoir en grâce ces religieux militaires et à leur rendre leurs biens conformément aux conditions de paix qu’il avait jurée, et tout
' (i) « Deinde ut post absolutioncm ex onini præsentia corporum mentium sorenitas gratius sequeretur, primo septembris apostolicam sedem adivimus, et sanctixsioium patrem dominum Gregorium, Dei gratta summum pontificem, vidimus reverenter, qui affectioue patenta nos recipiens . et pace cordium sacris osculis Cœderata, tant benevole, tam benigne propositum nobis suæ intentionis aperuit, de ipsis qute præcesserant nihil omittens , et singula prosequens evidentis judicio ratioms, quod etsi nos præcedens causa eommoverit, vel rancorem potuerit attulisse , sic lienevolentia , quant persensimus in eodem , omnem motum lenivit nuirai , et nostram , amoto rancore , serenavit adeo voluntatem ut non vclimus ulterius præterita memorari, quæ nécessitas intulit, ut virtus ex necessitale prodiens operetur grattam ampliorem. « Epist. Kriderici XI, apud Raynald., ad ann. 1230, n. 16.
(2) Haynald., ad ann 1230, nuni. 17.
cela se prouvé par les lettres mêmes de oe pape (t). Cette même année Frédéric publia des lois iniques contre les ecclésiastiques; et comme Grégoire le pressait de les révoquer, au lieu de déférer à ses remontrances, il s’en plaignit comme d’une injure en se récriant à outrance sur la sévérité du pontife, tandis que celui-ci, usant d’une patience incomparable , ne cherchait qu'à adoucir par son langage affectueux le cœur ulcéré (2) du prince. Mais que pouvaient tous ses efforts pour toucher d’un repentir sincère ce prince fourbe, qui, si quelquefois il se montrait soumis à l’Église, ne le faisait que pour eudormir le pape et pour pouvoir se venger plus à l’aise de tous ceux qui avaient suivi le parti de l’Église, et surprendre le pape lui-même, qu’il aurait voulu détruire, pour se faire souverain de Home et des États pontificaux. Ce fut ainsi qu’en 128i, les Romains s’étant soulevés contre le pape et l’ayant obligé à s'enfuir de Rome, Frédéric s’offrit de lui-même pour le secourir en sa qualité d’avocat et de défenseur de l’Église; et, joignant alors ses forces aux siennes, il se rendit avec son armée sous les murs du château de Sparampano, où les Romains s’étaient fortifiés; puis il changea de dispositions, et, se liguant avec les ennemis du pape, il convint avec eux de se retirer secrètement du siège et de laisser l’armée du pape et le patrimoine de saint Pierre exposés à toute leur fureur, il aurait réussi dans son dessein si Grégoire , s'étant aperçu à temps de sa perfidie , n’avait retenu A Viterhe pour la défense du patrimoine de saint Pierre plusieurs seigneurs alleniauds, qui l’aidèrent à défaire et à tailler en pièces les Romains rebelles au moment où ceux-ci, sortant de Sparampano, se portaient eu armes pour prendre d’assaut cette ville. Toul cela se trouve rapporté au long par l’auteur de la vie de Grégoire (3). Ce pape eut encore plus à souffrir en 1236 de la perfidie de Frédéric, à l'occasion du neveu du roi de Tuuis, que les Siciliens arrêtèrent et jetèrent en prison après l’avoir dépouillé, tandis que ce jeune prince, qui venait d’ètre instruit dans la foi chrétienne
(t) Apud Raymlit., ad ann, 1231, n. 2.
(2) Vide Haynald., ad aunuin 1231, n. 10 et seq.
(3) Apud Kaynald., ad airn. 1234, u. 4 et seq.
par les frètes prêcheurs, se rendait à Rome poilr y recevoir le saint baptême. Frédéric, à qui Grégoire s’adressa pour obtenir la mise en liberté du prince captif, qu'il avait demandée en pure perte à ses détenteurs, foulant AUX pieds tout sentiment religieux, ne craignit pas, dahs la v ue desë concilier les bonnes grâces du roi de Tunis, d'outrager la foi chrétienne en prétendant que ce prihce avait été séduit et qu’il ne lui était pas permis d’embrasser le christianisme sans la permission duroi mahométan : C’est ce qu’on peut voir par les lettres de Grégoire, qui reproche en particulier au prince cette impiété (1). Cette même année Frédéric, ayant corrompu par argent Pierre Frangipane , se servit de ce dernier pour soulever une partie des Romains contre Grégoire, ce qu'avoue Richard de Saint- Germain lui-même, tout partisan qu’il était du prince (2). S’endurcissant de plus en plus dans son hostilité contre l’Église , opprimant les ecclésiastiques, persécutant les bons catholiques, protégeant les Sarrasins et leur permettant de bâtir des temples pour leur faux culte en môme temps que de détruire les églises chrétiennes, ne voulant écouter aucun des avertissements, uücune des réprimandes que le pape, qu’il haïssait souverainement, lui adressaità ce sujet, il souleva'contre lui, dans le courant de l’été 1238, taudis que celui-ci était à Anagni, une partie des Romains, qu’il corrompit à force de largesses (3); mais ses efforts furent cette fois déjoués par Grégoire, qui ne tarda pas à réprimer les rebelles et à étoulfer la sédition. La tolérance et la longanimité du pape ne faisant qu’enhardir ce méchant prince dans ses sacrilèges attentats, on le vit en 1239 s’emparer d’une partie de la Sardaigne, quoique cette lie appartint à l’Église en vertu d’anciens titres. C’est pourquoi le pape résolut de l’excommunier de nouveau et de le dépouiller de son titre d’empereur. 11 prononça cette double sentence contre lui le dimanche des Rameaux , 20 mars de cette même
(1) Apud Raynald., adann. 1236, num 22 et seq.
(2) « lloc anno Petrus Frajapanc pro parte imperatoris guerram movet contra papam et senatorem, ut soditio muita facta est in populo. » Richard, a S. Germai!., in Chrome. , ad aim. 1236.
(3) Apud Raynald., ad ann. 1238, u. 72 etsoq.
année, et il réitéra cet acte quatre jours après, ou le jeudi saint (1). Les termes de cette sentence se trouvent rapportés par Matthieu Paris, Albert de Stadt, Charles Sigonio et plus au long par Odéric Ray nauld (2). Les causes pour lesquelles le pape l’excommuniait et le déposait de l’empire étaient celles-ci : qu'il avait essayé de détrôner le pape et fomenté à Rome plusieurs séditions; qu’il avait foulé aux pieds l’honneur, la dignité et l’indépendance de l’Église romaine ; qu’il avait empêché le cardinal de Palestrine, envoyé par le pape en qualité de légat pour défendre la foi contre les albigeois, d’accomplir sa mission; que dans son royaume de Sicile et de Naples il avait empêché d’ordonner des évêques et des pasteurs pour les églises vacantes; que par ses ordres, ou du moins par l’effet de ses menées , beaucoup d’églises avaient été détruites ou profanées , beaucoup de clercs emprisonnés , proscrits et mis à mort, beaucoup de monastères dépouillés de leurs biens et grevés de charges intolérables ; qu'il retenait en prison le lils du roi de Tunis, sans lui permettre seulement de venir à Rome recevoir le saint baptême; que contrairement à ses serments il avait envahi et dévasté plusieurs terres de la dépendance de l’Église romaine; que, malgré l’engagement qu’il en avait pris, il n’avait point restitué aux templiers non plus qu’aux frères hospitaliers lesbiens qu’il leur avait enlevés, mais qu’au contraire il avait exercé sa persécution contre ceux qui étaient restés attachés à l’Église en les dépouillant de leurs biens , eu les punissant de l’exil ou en retenant en esclavage leurs femmes et leurs enfants ; qu’il avait empêché le succès de l’affaire de la Terre sainte et le rétablissement de l’empire de Constantinople; et enfin, comme il était généralement accusé d’avoir des opinions contraires à la foi , le pape finissait par déclarer qu’on procéderait pour ce sujet contre lui, en temps et beu , dans la forme du droit. Observons du reste que
(l) Vide Spondanum, ad nnn. 1239, n. 1 ; Pagium Junior., Brev. HR. PP., in fîregor. IX, n. 45, t. III.
(2; ParWus, in Chronic., ad ann. 1239, in Henrie. III ; abbas Stadensis, in Chrome., ad eunid. annum ; Sigonius, de Hegrw llaliir , lib. xvui; Raynald., ad ann. 1239, a mim. 2 usqur* ad lfi.
Grégoire, en déclarant les sujets de Frédéric déliés de leur serment de fidélité et en leur défendant de lui rendre aucun devoir,. ne prétendait pas leur faire cette interdiction à perpétuité, inai9 seulement pour un temps et jusqu’à ce qu'il se fit relever de son excommunication, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il se repentit de ses excès (1).
7. II n’est pas besoin de dire combien cette sentence fulminée par Grégoire et publiée par ses ordres fut mal reçue de Frédéric et quelle fureur elle excita dans son cœur ulcéré contre le pape, contre l’Église entière et contre tous les ecclésiastiques en particulier qui ne le soutenaient pas dans sa résistance. Mais comme il était naturellement fourbe, il chercha d’abord à se justifier aux yeux de toute la chrétienté en écrivant à tous les princes catholiques une lettre circulaire où , en même temps qu’il se disculpait lui-même , il chargeait le pape de nouvelles calomnies et d’horribles injures , comme on peut le voir par ce que nous en a laissé Pierre Desvignes, son secrétaire (2) , homme très-éloquent pour le temps où il écrivait et qui sut faire servir son éloquence à ternir par ses mensonges la réputation du pontife. Mais Grégoire, par les circulaires qu’il adressa de son côté à Baudouin, empereur de Constantinople, aux rois de France, d’Espagne, d’Angleterre et de Hongrie et à d’autres princes séculiers , ainsi qu’aux archevêques et aux évêques de l’Église catholique, ayant répondu aux calomnieuses imputations de Frédéric, réfuté ses mensonges et mis sa perversité dans tout son jour en faisant le détail de ses impiétés (3) , ce prince se remit à persécuter de
(1) « Quia vero, super bis et quampluribus aliis excessibus pluries g nobis monitus, correetionis medelam non sentions,... quotidie détériora rommittere non veretur, nos. . . de fratrum nostrorum consilio, ex parte Dei omnipotentis , et auctoritate beatorum Pétri et Pauli, apostoloruro ejus, et nostra, in eum... anat berna tis et excommunicationis sententiam duximus promulgandam , tradcntcs ipsum Fridericum Sathamr in interitum camus , ut spiritus ejus in die Domini sa I vus fiat , omnes qui ei fldelitatis jurumento tenentur decemendo ab observatione juramenti hujusmodi absolûtes , et firmiter probibendo ne sibi fidebtatem observent, donec fuerit vinculo excommunicationis adstrictus. » Apud Raynald., ad arm. 1239, n. 15. Vide etiam epist. Gregor. ad Ottonem cardinal, légat, in Anglia , apud Labb. , t. XIII Concil., edit. Venet., col. 1 148.
(2) Petrus de Vineis, lib. 1.
(3) Vide Ravnald., ad ann. 1239: Spnndnnum , ad pumd. anuum, n. 4.
T. II. al
toutes manières les ecclésiastiques et à opprimer les églises par des attentats sans nombre , que rapportent avec indignation l’auteur de la Vie de Grégoire IX et d’autres écrivains également probes et désintéressés (1). Mais pour connaître toute l’impiété de Frédéric il faut lire les lettres qn’écrivit Grégoire pour se défendre de ses calomnies à divers princes et prélats ecclésiastiques , et dans lesquelles il lui reproche d’avoir avancé que le monde s’était laissé tromper par trois imposteurs , à savoir : Motse , Jésus-Christ et Mahomet; deux desquels, ajoute-tdl, étaient morts avec gloire, au lieu que l'autre avait été pendu en croix; et que c’était folie de croire qu’un Dieu créateur de l’univers fût né d’une vierge (2) : c’est ce blasphème qui dans la suite a donné lieu à la fable du livre des Trois Imposteurs; et quoique Burcard Struvius (3) et d’autres protestants avec lui se soient ingéniés à laver Frédéric de cette imputation en voulant la faire passer pour une invention de Grégoire IX, les témoignages uniformes d’écrivains contemporains, tels que l’auteur de la Chronique d’Augsbourg éditée par Fréhérius (4), celui de la compilation chronologique publiée par Pistorius (6) et d’autres encore , en démontrent la vérité . L’historien des landgraves de Thuringe dit de plus que Frédéric proféra ce blasphème à l’assemblée
(I) Giovanni Villani , Cronac. dorent., lib. vi ; Flavius Blondus, î, decad. 7; S. Àntonin., Summ. Histor. tit. 19, c.#; Platina, in Vit» Gregor. IX; Faxeilus, de Jtrli. ticul. , lib. i, decad. 8; Nauclerus, Générât. 49; Krantz Saxon., lib. vui; Sigonius, de /If g . Italiœ , lib. xvm.
(9) « Qnia iste rey pestilentbr a tribus baratatoribus, utejus verbis utamur, scilicet Christo Jesu , Moyso et Machometto, totum mundum fuisse deecptum, ut duobus eorum in gloria mortuis , ipsum Jesum in ligno suspension manifeste proponens : insuper dilucida voce aflirmare, vel potius mentiri prsesumpsit , quod ornnes fatui sunt qui credunt nasoi de Virgine Deum, qui créa vit naturam, ut omnia, potuisse. » Epist. Grogor. IX ad arcbiepisc. Cantuariena., et ejus suffragan., apud Labb., t. XIII Concil., «dit. Venet., col. lias.
(3) Dissert, de dodu ImpertU., $ 21, 22 et 23.
(4) « Iniqui totem in excelso locutus est. pouuns in cœlum os suum. Dixit enim audiente lautgravio Henrico : True seduxerunt totum mundum, Moyses Hebræus, Jésus Cbristianus et Macboniet Saraœnus. Quamobrem si principes institution!bus mois adsentiant , ego multum meliorem modum vivendi et credendi ipsis riationibus ordiuarom. s Cbronic. Augustan., ad ann. 1 246, apud Frotierium, tom. III.
(4) Compilât, clirunolog., apud Pistorium , tom. I, ad ann. 1*49.
de Francfort, où il fit élire son fils Conrad roi des Romains, et que le landgrave de Thuringe l’ayant entendu avec horreur, ce fut ce dernier qui en fit le rapport au souverain pontife (1). Enfin, Albéric, moine des Trois-Fontaines, autre auteur contemporain , affirme d’après le bruit public que Frédéric , voyant un jour un prêtre porter la sainte communion à un malade, dit à une personne de sa suite : Combien de temps durera encore cette duperie (2)î Ce serait bien vainement que pour laver Frédéric de cette accusation on alléguerait la lettre qu’il écrivit à tous les prélats pour se plaindre de cette imputation du pape, qu’il n’appelle pas autrement que le soi-disant vicaire de Jésus-Christ, et la confession qu’il y faisait de la vérité de la foi chrétienne (3) , puisque ce prince hypocrite écrivait d’une manière et agissait d’une autre, et que , tout en affectant dans chacune de ces lettres un langage pieux et orthodoxe, par la crainte qu’il avait des princes chrétiens, il ne s’en abandonnait pas moins sans mesure à ses penchants impies et pervers. L'histoire nous rapporte d’ailleurs de ce prince qu’il s’était étroitement lié avec les Sarrasins , qu’il ne se contentait pas d’employer dans ses armées , mais a qui il confiait encore les charges et les magistratures civiles, gardant plusieurs d’entre eux continuellement à ses côtés, particulièrement les astrologues et les charlatans , qui , pour flatter son ambition , lui prédisaient, d’après l’inspection des astres, l’empire du monde; elle renversement de la papauté. Infatué de cette idée, il fit pla-
(1) « Anno Domini 124î Pridericus imperator... convoratisprincipibus Alemaniæ in Franckfort, volens rum ois traetare qualiter lilium suum Conrad um iu rrgem Ronaanorum crearet, ubi spiritu diabolico ipsum instigante blasphemavit in Deum etiu sanction ecclesiam. liane blaspbeiniam omnes principes et nobiles mox ut audierunt nimiuin sunt turbati , et faciès corum præ dulore et stupore sunt immutatæ... Sed præ abis principibus talia audicntiliu», llenricus iantgravius singula ver ha impe ratons per legatos solemnes in scriptis, ut verum membrum Ecclesiæ et Christi talia audire abhorrent , papas Gregorio insinuavit. » llist. Lantgr. Thuring.. cap 40, in Collectai). Pister. Ninduni, pag.
(2) Alberieus Tnum Fontium , apud Mag. Cbronic. Belgic.
(3) a Insérait enim fais us Christi vicarius fabulis suis nos cbristianæ tidai religionem recta non colere, ac dixisse tribus seductoribus mundurn esse deceptum; quod absit de nostris labiis processis.se, etc. » Kpist. Frideric. ad univers. prælat.,apud l*etruro de Vineis, lit», i, cap. 31.
carder secrètement dans la chambre du pape ces vers, que rapportent Matthieu Paris et d’autres avec lui :
Fats volunt , stollæquc dorent aviumque volatils Quod Fridericus ego malleus orbis ero (l).
On dit que le pape répondit A ces vers par les deux suivants, bien plus vrais :
Fama refert , Scriptura docet, peu -a ta loquentur Quod tua vita brevis , poeua perennis erit (’).
7. C’est parles fréquents rapports qu’avait Frédéric avec ces misérables qu’il apprit à répéter les maximes impies que nous avons rapportées, comme l’atteste l’auteur de la vie de Grégoire (3). Cet auteur, qui certainement était contemporain, comme le fait voir sa manière de rapporter les faits, cité souvent par Raynauld, d'après les manuscrits du Vatican, nouvellement édités dans le grand recueil des historiens de l'Italie parmi les vies qu’a rassemblées le cardinal d’Aragon , confirme tout ce que nous avons rapporté de la perversité de ce prince ; et ce même auteur nous apprend qu’au lieu qu’avant d’être excommunié Frédéric fuyait la sainte communion comme un autre eût fait les enchantements et les sortilèges, quand il fut excommunié on le vit s’empresser sacrilégement de participer aux saints mystères ; qu’il refusait au pape le pouvoir des clefs, et disait que la papauté n’était qu’une duperie bonne pour tromper les simples (4).
8. Malgré l’impiété de Frédéric et ses blasphèmes contre la religion chrétienne , ne nous étouuons pas qu’il ait eu encore des apologistes et des approbateurs ; car il n’en manque jamais aux mauvais princes , surtout s’ils savent comme lui se
(1) « Les destins, les étoiles du ciel et le vol des oiseaux annoncent de concert que moi Frédéric je serai le marteau du monde. » Apud Cuspinianum, in Friderico II , et Matt. Paris., Hist. Anglic., ad ann. 1239.
(2) « La renommée publie, l’Écriture enseigne et tes péchés disent eux-mêmes quêta vie sera courte et ton châtiment éternel. »
(3) « Hoc quidem ipse de Uræcorum et Arabum conversatione suscepit, qui, cuncta ejus applicanda dominio ex constellatiouibus nientientes , in ilium immersere gentilitatis errorem, ut homo reprohatus a Domino jam se Deum in liominis spccie suspieetur, aperta dissertatione propouens très trufotores in illusionem homimim prnvessisîo, .Moxsen, Cliristum ac Maehometum. » Vita üreg. IX*, ex card. de Aragon., t. III, rer. Italie. Script., p. .‘>85, col. 1, post ined.
(i) Ibidem, lue. rit., col. 1, post medium, et col. 1, sub inilium.
montrer libéraux envers leurs adulateurs. Tel lut eu ces teuipslà l'abbé d’Ursperg, homme vendu au schisme, qui osa écrire que Grégoire , enivré de son pouvoir, excommunia Frédéric pour des causes frivoles et imaginaires et sans observer aucune forme légale (1) : calomnie que réfutent évidemment tous les actes que nous avons rapportés. Tel fut encore Matthieu Paris, écrivain enclin à la détraction et qui interprète en mal tout ce que Grégoire lit contre ce même prince. Plusieurs encore ont pu être trompés depuis par les lettres circulaires de Frédéric composées par Pierre Desvignes et envoyées aux prélats et aux princes chrétiens , lettres où, comme le dit l'historien anonyme de la Vie de Grégoire, en affectant par une hypocrisie adroite des sentiments de piété et de religion, il avait l’art de se disculperlui-mème et d’inculper le pape à sa place (2). C’est ainsi que Pandolphe Collénucius, dans son histoire de Naples, a eu la simplicité de s’en rapporter à ces lettres pour entreprendre l’apologie de Frédéric, qu'il justifie de tous ses actes d'impiété, de tous ses sacrilèges attentats , de sa résistance opiniâtre aux remontrances et aux censures du souverain pontife, attribuant témérairement sur cette seule autorité, et sans consulter d’autres historiens que le schismatique Aventinus dans son Histoire de Bavière, tous les désordres qu’engendra cette querelle à l’avarice, à l’ambition et à l’obstination des prêtres , qui refusaient d’écouter les excuses et les apologies du prince (3) ; ce qui revient précisément aux plaintes aussi mal fondées qu’élevait Frédéric dans ces lettres dont nous parlons. Et cependant Matthieu Paris lui-même , ce grand défenseur de Frédéric, avoue au sujet de ces mêmes lettres que personne n’y ajoutait foi , quoiqu’il prétende du reste qu’elles contenaient des faits probables, et que si 1 avarice de la cour
( 1 ) « Gregorius IX, tanquam superbus, primo annu pontilieatussui, oœpit excommunicare Fridericum imperatorem pro causis frivolis et falsis, postposito omni ordine judiciali. »
(2) « Factus cerastesin semita, ungulam equi dentibus aggreditur. Ut famam dejiciat asccnsoris , palliat culpam , proponit calumniam , innocentiam sub verboruni colore mentitur. Quadam falsa litterarura congerie per urbem et orbis termines matins pudicitiam lacerat ftlius abortivus. » Vita Gregorii, ex cardin. de Aragon., loe. cit.
(3) Collenutius, Mister. Neapol., lib. iv, pag. 1 40 et là«.
romaine, refrain habituel de cet écrivain, n’avait pas trop aliéné les peuples par rapport au saint-siège, tous les peuples se seraient élevés contre Frédéric comme contre un ennemi déclaré de Jésus-Christ et de son Église (1).
9. Pour reprendre maintenant la suite de notre narration, Grégoire, voyant que Frédéric dans son dépit le menaçait de lui faire tout le mal qu’il pourrait comme à un ennemi avec qui il serait ouvertement en guerre, envoya d’abord plusieurs de ses légats en Lombardie pour mettre de son côté les habitants de cette province; puis il députa le cardinal F. Jacques de Pecorata, évêque de Palestrine, en qualité de légat auprès des souverains d’Occident, pour les presser de lui venir en aide contre son persécuteur (2): ce légat, à ce que rapporte Richard de Saint-Germain (3) , se déguisa en pèlerin pour échapper aux perquisitions de Frédéric, et, étant arrivé Gênes, il s’embarqua de là pour la France. Pendant ce temps-là Frédéric, après avoir, dès le commencement de l'année 1240, fait entrer dans sa ligue plusieurs villes d’Italie soit par l’effet de la terreur, soit par l’emploi de la ruse , s’avança hostilement sur les terres de l’Église, et, mettant à mort sans pitié tous ceux qui suivaient le parti de Grégoire , bientôt il arriva avec son armée sous les murs de Rome; mais le pape ayant eu recours à Dieu dans cette extrémité , et fait porter en procession les chefs de saint Pierre et de saint Paul, dans l’abandon où il se trouvait de tout secours humain, Frédéric, qui trouva les Romains croisés contre lui et tout disposés à le combattre avec intrépidité, se vit forcé de se retirer honteusement sans avoir rien fait après trois jours de siège (4). Ainsi désespérant de s’emparer de Rome, pour venger le dépit qui lui en revenait , il fit mourir dans des supplices inouïs tous les Romains croisés qui lui tombèrent entre les mains (5), et il ne quitta le territoire de Rome qu’après avoir avoir porté la dévastation et l’incendie sur toute la ligne
(1) Matt. Paris., ad ami. 1239.
(2) Vide Haynald., ad aiuium 1239, mnn. 38.
(3) Richard, a S. German., in Chrome., ad ami. 1239.
(4) Auctor vita; Gregorii IX, tom. III, rer. Italie. Scriptor., pag. 387, col. 2.
(5) Idem, ibidem. .. ,
de son passage. Cependant Grégoire, qui voyait le désordre ne faire que s’accroître dans l’Église par suite du schisme et de l’obstination de Frédéric et ce prince lui-méme prendre occasion des mauvais succès des croisés en Syrie pour lui en faire de nouveaux sujets d'accusation, songea il porter remède à tous ces maux en convoquant à Rome un concile général, auquel il invita par des lettres en date du mois d’août de l’année 1240 tous les patriarches, tous les évêques et tous les abbés , à qui il marqua le jour de Pâques 1241 pour celui de leur réunion. 11 écrivit pour le môme effet à Baudouin, empereur de Constantinople, aux rois de France, d’Angleterre, de Bohème, d’ Écosse , de Norwége, de Portugal , d’Aragon, de Castille, de Léon, de Hongrie, aux ducs de Pologne, de Venise , d’Esclavonie et aux autres princes chrétiens (1). Mais Frédéric, qui non-seulement avait consenti à ce que le concile fût convoqué, comme l’avoue Matthieu Paris lui-méme (2) , mais qui de plus l’avait lui-méme demandé , comme l’atteste Innocent IV, successeur de Grégoire IX , dans sa sentence de déposition prononcée contre lui, voyant bien, tant il avait la conscience de ses crimes , qu’il y serait infailliblement condamné, chercha pour l’empêcher tous les moyens qui pouvaient être en son pouvoir, et c’est ce qu’a été forcé d’avouer encore Matthieu Paris lui-mème, son défenseur (3) ; et il n’eut pas honte de publier par des circulaires qu’il révoquait les sauf-conduits qu’il avait promis aux prélats pour se rendre à Rome , alléguant pour prétexte que ce concile allait être présidé par un ennemi public de l’empire. Malgré ce changement de dispositions du prince et les menaces qu’il faisait entendre par ses lettres contre les prélats qui voudraient se rendre au concile, un grand nombre d’évèques de France et d’Angleterre et d’autres royaumes chrétiens se trouvèrent réunis à Gènes en 1241, avec les cardinaux Jacques, évêque de Palestrine, Othon du titre de Saint-Nicolas, légats du saint-siège en An-
(1) Vide Spoudanum, ad aimurn 1211, n. 1. Exstant lue litteræ in Regestis Gregorii IX, ann. 14.
(2) His-tor. Anglic., ad annum 1241.
(3) Parisius , loc. cil.
gle terre, etGrégoire de Montelong, légat en Lombardie, pour se rendre à Home sur l’invitation du pape , et ils s’embarquèrent sur les galères des Génois, qui leur promettaient de les y conduire en sûreté sous la protection de leur flotte. Mais Frédéric ayant écrit à Hentz, son fils bâtard , qu’il avait fait roi de Sardaigne, de les attaquer inopinément en mer et de les faire périr sous les eaux ou de les faire prisonniers, le jeune prince obéit promptement à cet ordre de son père , et, s’aidant des Pisans. il livra combat à la flotte génoise, qu’il vainquit le 3 mai après une courte résistance ; en même temps les légats du pape et tous les évêques avec les envoyés des villes, à l’exception d’un petit nombre d’entre eux, qui parvinrent à se sauver ou périrent sous les eaux , furent faits prisonniers, et ayant été transportés à Naples chargés de chaînes comme des malfaiteurs, ils y furent gardés étroitement en prison par l’ordre de Frédéric ; en sorte que plusieurs d’entre eux succombèrent à leurs souffrances et périrent misérablement (1). C’est ici surtout qu’on aurait lieu d’admirer l’impudeur de ce prince , qui n’eut pas honte de se vanter d’une aussi indigne action dans les lettres qu’il écrivit pour ce sujet à tous les souverains, comme s’il eût fait une chose digne de louanges , disant que Dieu avait protégé sa cause en lui donnant la victoire sur ses ennemis (2) . Grégoire, ayant appris tous ces tristes événements, en conçut tant de chagrin que, chargé d’ailleurs qu’il était d'années et d’infirmités, il mourut peu de temps après, savoir le 21 août de cette même année 1241 , si nous en croyons Richard (3) , laissant à Innocent IV , qui lui succéda plus tard, le difficile travail de pourvoir aux intérêts de l’Église par la tenue du concile général : ce qui se fit à Lyon, où ce pape prononça contre Frédéric la sentence solennelle de sa déposition , comme nous l’avons vu dans le premier livre de cet ouvrage.
(1) Hicbard. a S. üerman., in Chronic., ad ann. 1341; Albert. Stad., in Chron., ad eumd. atuium; Parisius , ad eurnd. anuum. Vide Spondanunt , ad ann. 1241, n. 11.
(2) Utteræ Friderici , apud Parisium , ad annum 1241.
(3) Richard, a S. Uerman., in Chronic., ad annum 1241.
10. Après avoir exjtosé par ordre les causes qui obligèrent successivement deux papes à procéder contre Frédéric dans la mesure de leur pouvoir pontiiical , il est bon de voir maintenant ce qu’en dit l’auteur de la Défense. 11 parle d’abord de l’excommunication portée par Grégoire contre ce prince en 1228; puis il ajoute, en se faisant le copiste du moine menteur de Saint- Al ban , que Frédéric, ayant passé la mer en cette même année pour acquitter son vœu, arriva à Ptolémaïde, aujourd’hui Saint-Jean d’Acre , et fut accueilli avec de grands honneurs par le peuple et le clergé de cette ville, qui vinrent à sa rencontre; mais que, comme ils le savaient excommunié, ils ne voulurent ni lui donner le baiser ni manger avec lui, mais lui conseillèrent de satisfaire à ce que le pape demandait de lui et de se réconcilier avec l’Église; que cependant les religieux templiers et hospitaliers lui baisèrent les genoux en s’agenouillant devant lui, et que toute l’armée chrétienne , glorifiant Dieu à son arrivée, espérait que de lui viendrait le salut d’Israël (1). U conclut de cette narration de Matthieu Paris qu’en même temps que Frédéric était regardé comme excommunié, et que pour cette raison on évitait de lui donner le baiser de paix et de manger avec lui , on ne l’en traitait pas moins comme empereur (2). Mais il oublie que Frédéric fut excommunié deux fois cette année par le pape , à savoir le 23 mars ou le jeudi saint et à la lin de cette même année, comme nous l’avons observé plus haut (3) , et que ce ne fut qu’à cette seconde excommunication que le pape déclara ses sujets déliés de leur serment de fidélité. Or, commec’est à la fin de cette an née
(1) « Hoc anno Priderieus imperator inareMcditerrancum ingressus, ut Domino peregrinationis votum persolveret , apud Acheri applicuit, venientea ci obviant c 1er u s terræ et populus cum magno honore , ut tantum dccebet virum , ilium receperunt. Yerumtamen , quoniam noverant eum a papa excommunicatum , non ei communicaverunt in osculo neque in meusa , sed consuluerunt ut Domino papæ satisfaciens rediret ad sanctæ Ecclesiæ unitatem. Templarii vero et hospitnlarii in adventu ejus flexis genihus adcraverunt eum, genua ejus deosculautos , et omnis fidelium , qui aderat , exercitus glorificabat Dominum in adrentu ipsius, sperantes quud per eum salua fleret in Israël. » Matt. Paris., Hist. Angl., an. 1228.
(2) Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vin ( al. 4 ), cap. 6
(3) Num. 2 et 4.
aussi que Frédéric arriva dans le Levant, on ne pouvait pas y savoir encore que ses sujets étaient déliés du serment de fidélité à son égard, et par conséquent on n’avait pas le droit de refuser de le reconnaître comme empereur. On aurait encore bien moins pu savoir la chose si c’était en 1229 ou après que le pape aurait eu connaissance de sa conduite dans le Levant qu’il aurait absous ses sujets de leur serment, comme le prétendent Odéric Rainauld et Noel-Alexandre (1). 11 ne faut donc pas s’étonner si Frédéric, se rendante» Terre-sainte, y fut suivi par les généraux et les officiers de l’armée chrétienne, et si, étant arrivé, il fut accueilli honorablement par le patriarche de Jérusalem , par les autres prélats latins et par les grands maîtres des ordres militaires. Il n’en fut pas de même à son retour, depuis qu’on eut appris dans ces lieux que le pape avait délié ses sujets de leur serment de fidélité, puisqu’alors il quitta Ptolémalde comme un fugitif et, comme l’observe Pagi le Jeune, sans saluer personne ni être salué de personne, et qu’il ne put s’embarquer pour i’ile de Chypre et de là pour l’Italie qu’en cachant sa fuite et acoompagné seulement de deux galères (2) .
1 1 . L’auteur de la Défense, continuant de s’attacher à la narration de Matthieu Paris, voudrait nous faire entendre , sur la foi de cet écrivain, qu’en 1229 Grégoire IX, ne pouvant supporter que Frédéric fût passé dans le Levant en état d’excommunication et de révolte contre l’Église, résolut dès lors de le dépouiller de sa dignité impériale, pour en revêtir un autre prince qu’il choisirait parmi les enfants de paix et d’obéissance (3). Mais la vérité est qu’encore bien que Grégoire ait
(1) Raynald., ad ami. 1220; Nat. Alex., Hiat. ecoles., sec. 13 ut 14, dissert. à.
(2) « Sed Fridericus, qui die prima maii, neniine salutato, a nernine salutatu>, mare elanculum ingressus, cum duabus solis triremibus Accouo uavigaverat C>prum , et inde in Italiam. » Franc. Pagius, Brev. HR. PP., tom. III, in Vita Gregorii IX, n. 17.
(3) « Anno 1220, papa Gregorius, nimis moleste ferons quod Ronianorum im~ perator excommunieatus et rebellis ad terrain sanctam transierat, de illiuspœnitentia desperabat. Deerevit ergo eum. quem contumacem vidit et rebellem, ab imperiali fastigio depellere, et alium quemîibet lilium pacis ut obedienti*? loco ejus subrogare. » Matt. Paris., Hist. Anglic., apud Bossuet, loc. cit.
délié à cette époque les sujets de Frédéric de leur serment de fidélité ce ne fut pas alors cependant qu’il songea à faire chou d’un autre empereur, puisque cette absolution de serment n’était que temporaire, et tendait plutôt par rapport à Frédéric à suspendre indirectement l’exercice de sa dignité impériale qu’à l’en dépouiller véritablement ; à moins qu’on ne soutienne que Grégoire ne déclara pour lors déliés de leur devoir de fidélité et d’obéissance envers ce prince que les sujets de son royaume de Sicile et de Fouille , par rapport auquel ce prince était feudataire de l’Église romaine , comme le font à peu près entendre les termes de cette déclaration (1). Dans ce cas le pape, en usant contre Frédéric du droit d’un souverain temporel sur son vassal, lui aurait ôté, il est vrai, le royaume de Naples, mais sans le déposer de l’empire. Nous ne lisons dans aucun écrivain que Grégoire ait résolu à cette époque de transférer l’empire romain d’Allemagne de la personne de Frédéric à un autre prince ; mais, comme nous le verrons plus loin, il ne songea à le faire qu’en 1239 : le moine de Saint-Alban n’a donc pris que dans son imagination ce'qu’d a affirméàce sujet. Bossuet cependant, en répétant les paroles de cet écrivüinet en les appliquante cette autre sentence d’excommunication et de déposition portée par Grégoire en 1239, semblerait vouloir nous faire entendre que ce pape n’avait pas d’autre but en excommuniant Frédéric et en lui enlevant l’obéissance de ses sujets que d’abattre son courage el de vaincre sa constance, qui pliait difficilement devant l’Église romaine (2) : calomnie qui est précisément celle que répandait Frédéric dans ses lettres contre ce pape en disant de lui qu’il l’avait excommunié par pur motif d’envie et par
(1) « Item, quia" contempla excommunicatione ad mundatum apostolicuni non rediit, omnes qui sunt ci juramento fidelitatis adstrieti et specialiter humilies regni a juramento quo sibi tenentur denuntiavimus et denuntiamus absolûtes. » Senteutia Grog. IX, apud Raynald., ad ann. 1229, n. .18.
(2) « Videus Dominus papa robur et eonstantiam imperatoris nondum euervatam, sibi et romanæ Ecclesi® nondum incurvari, misit per totam Alemanuiam prælatis magnificis et alias manentibus epistolas prolixas eommonitorias , et praœpit district# ut omnes insurgereut in imperatorem , l)eo et roman® Ecdwi® rebellem : abeolvit etiam omnes qui ei fidelitatis juramento tenebantur adstricti. » Matt. Paris., Hlst. Anglic., ann. 1239, apud Bossuet, loc. cit.
vengeance de ce qu’il n’avait pu renverser son pouvoir. Mais nous avons déjà expliqué plus haut les véritables raisons qu’eut Grégoire de faire cet usage de son autorité ecclésiastique. Et puis rien de plus frivole que l’observation que fait notre auteur, que la déposition est une peine qui peut bien se séparer de l’excommunication, puisque nous voyons Frédéric continuer à régner sans opposition de personne, même depuis qu’il fut excommunié, voulant ainsi nous faire entendre que personne, pas même le pape, qui avait prononcé la sentence de déposition contre ce prince , ne la considéra jamais comme légitime ou comme sérieuse le moins du monde. Mais, outre qu’il est faux que Frédéric ait continué à régner sans opposition de la part du pape après sa déposition , puisqu’il est certain qu’à partir de sa déclaration de l’an 1239 le pape ne le reconnut plus que pour un tyran et ne chercha plus qu’à soulever contre lui toute la chrétienté, si de ce que Frédéric continua de régner après cela en dépit du pape on prétend conclure que sa déposition indirecte était considérée comme nulle, il faudra conclure aussi de ce que Frédéric ne tint aucun compte de son excommunication non plus que ses partisans, et en dépit du pape continua à participer aux saints mystères, que son excommunication était également considérée par le pape luimême comme n’ayant aucune valeur. Lui-même nous assure que Frédéric ne soutint rien de moins qu’une hérésie en s’obstinant à dire que le pape, même en sa qualité de vicaire de Jésus-Christ, n’avait pas le pouvoir de l’excommunier (1). Or, si Frédéric refusait au pape ce pouvoir, comment s’étonner de ce qu’il lui refusait aussi celui de le déposer? Et si, malgré son excommunication, il continuait à vouloir communiquer avec les fidèles dans les choses saintes, comment s’étonner que, malgré sa déposition, il continuât toujours à vouloir régner? 11 est vrai cependant que Frédéric dans ses manifestes ne dit rien ou presque rien de l’acte par lequel Grégoire avait délié ses sujets du serment de fidélité, et que toute sa fureur tombe
(I) « Alk> dato diplomate, ait (Uregorius) Fridericum aaseruisee lueresim, duni eoustanter « proponeret , iuquit, quod per nos tsnquam Cliristi vicariuin excom- « municationis viuculo adstriugi non potuit. » Bossuet , loc. cit.
sur son excommunication. 11 faudrait donc conclure de ce que ce prince ne se tint pas pour excommunié, malgré la sentence du pape qui l’avait frappé d’excommunication, que le pape n’avait pas le pouvoir de l’excommunier. Mais nous devons être maintenant habitué à de pareils sophismes de notre écrivain .
12. Il mérite des reproches tout autrement graves pour sa complaisance à rapporter comme fondée en vérité la narration du moine menteur de Saint-Alban relative à la prétendue députation envoyée en France pour offrir de la part du pape la couronne impériale à Robert, frère du saint roi Louis IX, et à la réponse qu’auraient faite les Français à cette proposition des légats. Il ne rapporte cependant le récit de Matthieu Paris que mutilé en bien des points , parce qu’il voyait bien que, s’il l'eût rapporté en entier, il aurait trop évidemment fait outrage au dévouement de l’Église de France pour le saint-siège et à l’éminente sainteté du roi Louis IX. Pour moi, je vais rapporter en entier le passage en question de cet historien , pour que mes lecteurs puissent voir sur quels témoignages notre auteur appuie son assertion opposée à notre sentiment. Matthieu Paris dit donc que, Grégoire ayant envoyé des légats en France pour offrir l’empire à Robert, les barons rassemblés à cet effet répondirent qu’ils ne pouvaient comprendre comment le pape avait eu la témérité de précipiter du trône impérial un si grand prince, qui n’avait point son supérieur ni même son égal parmi les chrétiens, sans avoir seulemen t pris la peine de le convaincre ou de lui arracher l’aveu des crimes qu’il lui imputait; qrle, si les fautes de ce prince lui méritaient la peine de la déposition , le concile général seul pouvait prononcer cette peine contre lui ; qu’on ne devait pas sur le chapitre de ses prétendus crimes en croire ses ennemis, dont on savait que le principal était le pape ; qu’ils savaient que Frédéric avait fidèlement combattu au service de Notre-Seigneur Jésus-Christ en s’exposant à tous les périls de la guerre et de la mer; mais que le pape n’avait pas fait preuve de tant de religion , lui qui avait profité de l’absence du prince pour le perdre et pour le supplanter injustement , tandis qu’il aurait dû le favoriser et le protéger en considération de la cause sainte pour laquelle il
avait pris les armes ; que, quant à eux-mêmes , ils ne voulaient pas se jeter dans de si grands dangers que d aller faire la guerre à un prince si puissant, qui, indépendamment de la justi de sa cause, avait à sa disposition les forces réunies de tant de royaumes; que d’ailleurs, si eux-mérnes ou d’autres aidaient le pape à triompher de Frédéric, une fois vainqueur d’un si grand prince, le pape foulerait à ses pieds tous les autres du monde par l’orgueil que lui inspirerait l’accroissement de sa puissance (1) . Or qui pourra jamais croire qu’un pape qui offrait à laFrance la couronne impériale et sous le règne d’un roi si religieux et si dévoué au saint-siège, ait reçu des Français une réponse aussi injurieuse ? Mais l’auteur de la Défense sait bien que tous les gens sensés en général regardent tout ce récit comme un mensonge manifeste du moine de Saint-Alban, imaginé pour satisfaire son animosité contre les papes et pour discréditer la cause de Grégoire en même temps que pour accréditer le parti schismatique de Frédéric (3). Bossuet aurait pu faire attention à ce qu’a dit de cette fable calomnieuse de Matthieu Paris un graveécrivain français, à savoir Henri deSponde, évêque de Pamiers, qui, repoussant l’injure faite par le moine de Saint-Alban aux sentiments dévoués de la France pour le saint-siège , déclare comme chose constante que tout homme de bon sens regardera comme une pure fable la narration de ce malicieux
(t) « Quo spirite vel ausu temerario papa tantum principem , quo non est major, inuno nec'par inter Christianos, non convictum, vel confessum de objectât sibi criminibus exheroditavit , et ab apiee imperiali præcipitavit, Qui si meritis suis exigentihus deponendus esset , nonnisi per generale concilium cassandus judicarrtur. De trensgressionibu» suis non est hostibus suis lides adhibenda , quorum papa diguoscitur esse capitalis. Nobis adhuc insons , immo bonus fuit virinus , nec quitl sinistri videmusdeeo in fidelitate seculari vel lide ratholica. Scimus autem quod Domino Nostro Josu Christo lidellter milita vit, mariais et bellicis te periculis conlidanter opponens. Tantum religionis de papa non invcnimus. Imino qui eum debuit promovisse, et Deo roilitantem protexisse, eum conatus est absentem confundere, et nequiter supplantare. Nolumus autem in tanta pericula nosmetipsot præcipitare, ut ipsum Fridericum tam potentem intpugnemus, quem tôt régna contra nos juvabunt, et causa justa præstabit adminiculum. Quid ad Romanos de prodiga sanguinis nostrieffusione? Si eum per nos et altos devicorit, omîtes principes mundi conculcobit, suntens cornua jactautue et superbiam, quoniam ipsum Fridericum magnum imperatorem contrivit. » Matt. Paris., Hist. Anglic., ad annum 1239.
(2) Vide R8vnatdttm, ad annum H39, n. 38.
auteur, attendu surtout que celui-ci est le seul qui parle soit de cette offre de l’empire faite par Grégoire au prince Robert, soit de la prétendue réponse des Français à ses légats (1). NoôU Alexandre lui-même, qui se prévaut de ce témoignagede Mab thieu Paris comme favorable à son opinion contraire à la nôtre, considérant qu’un semblable exposé tournerait à la honte de sa patrie , ne fait point difficulté d’admettre que les paroles dures et injurieuses mises dans la bouche des Français dans leur réponse aux légats du pape sont une pure invention de l’historien, quoiqu’il tienne en môme temps pour certain que ni saint Louis, ni le comte Robert, son frère, ni les barons et les autres seigneurs français ne voulurent aider Grégoire contre Frédéric, ni ne se laissèrent déterminer à prendre les armes contre ce prince par la vaine espérance de lui enlever l’empire (â). Mais ce qu’il tient ici pour si certain n’est qu’un faux supposé fondé uniquement sur les mensonges de Matthieu Paris, puisque c’est une chose évidemment fabuleuse que cette offre de l’empire faite par Grégoire à Robert, frère du roi saint Louis , dont aucun écrivain nJa jamais dit mot et dont la lettre de saint Grégoire à saint Louis, citée avec éloge par Noéi- Alexandre lui-même (3) , démontre suffisamment la fausseté* Dans cette lettre , que le cardinal Jacques , évêque de Palestine et légat du saint-siège , fut chargé de remettre au roi saint Louis , Grégoire IX demandait à ce prince aide et secours contre Frédéric, déjà excommunié et déposé indirectement, en
(1) « Hæo diffuse blaterat Parisius : quæ meras nugas esse hominis cerebm laborantis tam nullus dubito quam omnino niihi persuadeo milium fore sanæ mentis, qui putidam ejus narrationem etfutilem dialogismum inspicere volue* rit, qui non idem mectmi sentiat. : cum etiam tantæ roi ne per somnium quidam ullus promis alius auetor meiniüerit. Sed huit* mouaclio quidquid effingeru, etiam effari libuit licuitque. » Spondan., ad ann. 1239, n. 13.
(2) « Injurias et verba duriora velim et ego a Parisio aftîcta : sed certissimum estsanctum Ludovicum, Robert uni comitem eteterosque Franriæ principes ac barones Gregorio IX adversus Friderieum imperatorem fa vert; noluisse, nec vana spe imperii ad arma coutra ipsum sumenda potuisse provoeari. » Nat. Alex., Hist eccles., sec. n et 14, dissert. 6, art. 1, il. 5.
(3) « Nihil ad regem regnique Franrorum commendationem et gloriam illustrius ac magnificentius dici potest iis quæ Gregorius IX ad S. Ludovicum seripsit ea epistola qua auxiiium adversus Friderieum ab ejus majestatc rogavit »Nat. Alex., loc. cit., n. 0.
lui rappelant le» exemples donnés de tout temps par ses illustres prédécesseurs, toujours empressés d’eux-mèmes et sans attendre la demande qu’on pouvait leur en faire à secourir l’Église romaine et à délivrer les papes de l’oppression des mauvais princes. Sans répéter ici les éloges que contient cette lettre pour le saint roi , le pape lui marquait que c’était dans la France et dans son monarque que le saint-siège mettait son appui , mais sans rien dire qui eût trait à la prétendue translation de l’empire de la personne de Frédéric à celle de Robert et de la nation allemande à la nation française , ce dont certainement il n’aurait pas omis de parler dans cette circonstance pour engager plus fortement encore le monarque français à lui venir en aide contre Frédéric. On peut voir cette lettre rapportée dans les actes des conciles (1). D’ailleurs, si Grégoire avait voulu transférer l’empire de Frédéric k un autre prince, quel besoin avait-il de le demander à la France? N’y avait-il pas les princes d’Allemagne, k qui , conformément à la pratique du saint-siège, appartenait l'élection du roi des Romains? Quelle raison aurait eue Grégoire de changer cet usage établi et depuis si longtemps approuvé par l’Église romaine? Bien plus, s’il faut s’en rapporter à ce queditl’abbé de Stade, écrivain contemporain et prévenu en faveur de Frédéric, Grégoire écrivit non à la France , mais aux princes d’Allemagne, de procéder k l’élection d’un nouvel empereur, et il y eut des partisans de Frédéric qui lui objectèrent qu’il n’avait pas le droit de faire remplacer l’empereur par un autre, mais simplement de couronner celui qu’auraient une fois élu les princes d’Allemagne (2). Enfin, comment les barons de France pouvaientils dire avec vérité qu’ils n’avaient rien trouvé en Frédéric de contraire aux principes du droit des gens, si le bruit était alors
(1) Epist. Gregor.lX art Ludovicum, Franrorum regein, apud l-abb., tom XIII C.oncil., crtit. Vrnet., roi. 1176 et seq.
(2) « Papa Gregorius, insolentias imperatoris rentra eerlesiam metuens , priuripes super elertione alterius solliritavit ; sed nihil proferit, quia quidam prinripum ei responderunt non esse sui juris imperatorem substituer? , sed rlertum a principibus roronare : electio enim ad istosdignosriturpertinrrp. Ex prætaxatione principum et ronsensu eligunt imporntorem Trrvirpnsis. Moguntinus, etc. » Albertus Stnden abbas, in Chronir., nd annum 17i0.
généralement répandu que tout récemment encore, c’est-àdire en 1238, Frédéric avait ourdi une conspiration contre la personne en même temps que contre le trône du roi saint Louis? Ce fait est rapporté par Guillaume de Nangis, écrivain français dexette même époque, qui dit que Frédéric, après avoir invité saint Louis à se rendre à un jour marqué dans un certain lieu pour s’aboucher avec lui, ayant appris ensuite que le monarque français avait résolu de ne s’y rendre qu’accompagné de deux mille chevaliers armés en guerre sans compter un grand nombre d’hommes de pied et de gens de service, lui fit dire qu’il n’avait plus à se rendre au jour marqué pour cette entrevue, parce qu’en effet, n’ayant plus l’espérance de le voir se présenter à lui avec une faible escorte, comme il l’eût désiré , il voyait s’avorter le projet qu’on lui attribuait généralement de faire son coup de main contre le roi et la couronne de France (1).
13. Mais, sans parler des autres, Matthieu Paris lui-même a fourni la preuve de son mensonge, puisqu’il rapporte que Grégoire, après être convenu d’une trêve avec Frédéric pour trouver le moyen d’assembler le concile générai convoqué par lui pour l’an 1240, ordonna au cardinal Colonne de la rompre, quand il vit le cardinal Jacques, évêque de Palestrine, lui rapporter de sa légation de France une immense quantité d’argent qu’il avait pu y recueillir, suffisante toute seule pour faire face aux frais de la guerre; et que, le cardinal Colonne ayant refusé de* lui obéir en ce point , ils en vinrent tous les deux i h se faire des menaces réciproques (2). Or s’il était vrai que les Français eussent repoussé avec tant de rudesse la demande que leur faisait le pape de les aider contre Frédéric et qu’ils eusse» I
(!) « Fridericus, Romanorum imperator, rogi Franciæ Ludovico manda vit ut usque ad Vallem... Coloris accederet, cum ipso colloquium habiturus; sed audiens postea ; quod rex sanctus duo millia militum armatorum cum ingenti peditum et servientium multitudine in suo vellet ducere comitatu , tnandavit rogi iterum quod nec ad diem præfixam nec ad locum quem nominaverat adveniret. Sperabat enim regem sanctum ducere paucos secum milites , quod et tolo animo affectabat, eo quod, ut a pluribus dicebatur, quemadmodum malitiosus et seductor, aliquid satagebat in regem et regnum Franciæ machinari. » (iuilli-Imus de Nangiaco , in Chron., ad annum 1238.
(2) Taris., Ilist. Anglie., ad annum I2i0.
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cru si juste la cause de ce prince, comment auraient-ils fourni au légat cette somme d’argent suffisante pour faire face aux frais de laguerre contre ce même empereur? Cet écrivain aurait dû au moins, pour donner quelque créditàsea mensonges, les rendre plus vraisemblables ou les mettre plus d’accord avec eux-mêmes , si toutefois ses écrits n’ont pas été gâtés et interpolés par les hérétiques qui les ont fait imprimeries premiers. En disant d’ailleurs , comme il le fait, que Grégoire , à la vue de l'argent qui lui était arrivé de France, ordonna au cardinal Colonne de rompre la trêve qu’il avait conclue avec Frédéric, il commet un mensonge évident, comme le fait voir Baynauld (1), à qui je renvoie pour cela le lecteur. C’est cependant sur le témoignage si évidemment trompeur de cet écrivain que Bossuet et Noël-Alexandre prétendent nous persuader que ni saint Louis, roi de France , ni ses barons ne tinrent compte de la sentence de déposition prononcée par Grégoire contre Frédéric, et qu’ils le tinrent toujours pour empereur malgré son excommunication et sa déposition. C’est donc eu pure perte que Noël-Alexandre s’est mis en frais d’accumuler les témoignages si suspects d’un pareil historien pour prouver la répugnance du clergé d’Angleterre à fournir de l’argent au légat contre Frédéric, puisque, sans revenir ici sur les mensonges sans nombre dont Henri de Sponde (2) a convaincu le moine de Saint-Alban de s’ètre rendu coupable dans l’exposé des démêlés du pape avec cet empereur et qui le rendent indigne par conséquent d’eu être cru sur le reste, Noël-Alexandre lui-même avoue que la sentence portée contre Frédéric fut publiée en Angleterre; que le clergé et les moines de ce royaume se cotisèrent d'après les ordres tant du roi que des évêques, et sur la demande du légat, pour une grande somme d’argent à employer dans la guerre que nécessitait la défense de l’Église contre ce même prince (8), et que, malgré les répu-
(1) Raynald., ad anu. 1240, n. 52 et seq.
(2) Vide Spoudanum , ad umuini 1239, 1240 et 1241.
(3) « lu Anglia pariter promulgata in Fridoricum sententia est, et immensa pecunup vis ad sacrum bellum contra ipsum gerendum exacte : qua de re graviter conquestus est imperator, datis ad tlenricum III.Angliæ regem, litteris, quas
gnances que manifestèrent quelques-uns, cette somme fut fournie enentier sur lesinslances du roi etdes évèques(l). 1 1 est donc vrai que la sentence prononcée par Grégoire contre Frédéric fut publiée tanten France qu’en Angleterre, ainsi que dans les autres États catholiques, l’Allemagne exceptée, et que, malgré les réclamations de cet empereur, le roi de France et celui d’Angleterre en voyèrent les évêques de leurs États au concile général convoqué à Rome par le pape.
14. Malgré ces raisons, Bossuet et Noel-Alexandre persistent à soutenir que saint Louis continua à reconnaître Frédéric comme empereur et à le traiter en cette qualité, même depuis que ce prince eut été excommunié et déposé, et qu’il garda toujours une étroite alliance avec lui. C’est ce qu’ils croient pouvoir inférer d’une lettre qu’écrivit à, Frédéric ce saint roi, pour se plaindre à lui de ce qu’il retenait prisonniers les évêques de France que le pape avait convoqués à son concile, et pour lui demander qu’il les remit au plus tôt en liberté. Entre autres choses qu’alléguait saint Louis pour prouver que c’était injustement que Frédéric les avait fait capturer en mer et puis jeter en prison, il représentait à ce prince qu'ils n’avaient rien tramé contre sa dignité impériale, quand bien même le pape aurait eu l’intention de se porter contre lui àquelque mauvais procédé (2) ; il ajoutait que Frédéric n’avait aucun sujet de se plaindre soit de lui-méme, soit de ses sujets, puisque d’une part il avait ouvertement repoussé l’instante prière que lui avaient faite les légats du s&int-siége de leur prêter aide et secours contre lui, et que de l’autre ces mêmes légats n’avaient rien pu obtenir dans son royaume au préjudice de la majesté du prince (3).
apud Matttueum Parisium, ad aunum 1240, legere est. » Nat. Alex., dissert, cit., art. I, n. 7.
(1) « Regetamen et episcopis favcntibus ( legato apostoliro , ad contriboendum sunt compulsi. » Id., lue. cit.
(2) # Nain, sicuti eorum litteris manifeste didieimus, nihil contra imperialem celsitudinem excogitaverant, etsi suminus pontifex fuisset ad aliqua minus débita processurus. »
(3) « Quod si prædicta ad vestr® mentis ocutos nolitis reflectere, Prænestin um episcopum et alius legatos Ecdesiæ , in præjudicium vestrum volentes subsidium implorare , manifeste repulimus , noc in regno nostro contra majestatem vestram potueruut aliquid obtinere. » Epist. S. LudovicilX ad Fridericum imperatorem , apud Guill . de Nangiaco , in Vita S. Ludoviei
Bossuet et Noël-Alexandre concluent donc de cette lettre que saint Louis continua de reconnaître Frédéric pour empereur après sa déposition. Mais quand même il n’y aurait aucun doute à élever sur le texte de cette lettre, telle qu’elle se trouve rapportée par Pierre Desvignes parmi les lettres de Frédéric avec la réponse de ce dernier, et où il est fort à croire que Guillaume de Nangis a été la prendre, nos adversaires ne pourraient encore rien en conclure en faveur de leur opinion. J’ai dit, Quand même il n'y aurait aucun doute à élever sur le texte de cette lettre telle qu'elle se trouve rapportée par Pierre Desvignes; car, quoiqu'il soit certain que saint Louis demanda à Frédéric l’élargissement des évêques de France qu’il avait fait arrêter en mer et conduire prisonniers à Naples , et que, sur le refus que lui faisait Frédéric de les remettre en liberté, il lui écrivit une nouvelle lettre pleine de menaces qui le mit dans la nécessité de satisfaire, quoique malgré lui, à sa demande, par la crainte qu’il avait d un roi si puissant , comme le rapportent Guillaume de Nangis lui-même dans sa Chronique (1) et avec lui saint Antonin , Paul-Émile et Nicolas Gilles dans sa Chronique de France écrite en français, et publiée à Paris en 1553 (2), il n’est pourtant pas certain que le texte de cette lettre ait été exactement tel qu’il a été donné par Pierre Des vignes, et que
(1) «Sanctus Ludovicus, rex Franciæ, videns Ecclesiam Dei omni humano consilio destitutam, compatiensque|prælatis regni, manda vit imperatori, supplicando quatenus regni sui prælatos liberaret. Cui rei primo non acquiesçais, mandavit régi quod non miraretur si Cassar in angusto eos tenebat , qui ad Cæsaris angustias tcnebantur. Quod audiens sanctus rex mandavit iterum quod locum a potcntia non tralieret, quia regnum Franciæ non erat adeo debilitatum ut se («rmitteret ejus calcaribus perurgeri : cujus verba intelligens imperator, omîtes licet invitus liberavit, pertimescens regem Franciæ. » Guillelm. Nang., in Cliron., ad ann. 1240.
(2) « Quand ils eurent longuement esté là deteniz prisonniers, le roy S. I ouis en eut pitié voyant l’Église estre destituée d’ayde humain; parquoy il envoya devers l’empereur lui prier qu’ils les delivrast : mais il luy manda qu’il ne trouvoitpas par son conseil qu’il le deust faire : et les envoya prisonniers à Naples : puis envoya ses messagers devers le roi de France : ne s’esmaraveille pas si Auguste tient estroictement ceulx qui vouloyent mettre César en angoisse , et qui alloient à Romme pour le condamner. Le roi renvoya derechef devers lediet empereur, et luy réécrivit unes lettres sonnans paroles do courage magnanime, et sentant menace; parquoy le dict empereur, plus par craincte que par amour, délivra et renvoya les diets prélats. » Nicolaus Gilles, Annal. Franc., ad ann.
celui-ci ne l'ait pas altéré pour faire voir dans l’intérêt de Frédéric que la France n’avait point embrassé le parti de Grégoire ; tandis qu’il est certain d’unautre côté que la sentence de ce pape contre le même prince fut publiée en France sans opposition , comme l’atteste entre beaucoup d’autres le dernier des écrivains que nous venons de nommer (1). Admettons cependant sans plus de difficultés cette lettre telle qu’elle a été donnée par Pierre Desvignes, il nous restera encore deux observations à faire : l’une, que l’objet de la sentence portée par Grégoire contre Frédéric n’était pas de le déposer absolument de l’empire, mais seulement, comme nous l’avons observé, de le suspendre de sa dignité tant qu’il persévéreraitdans ses coupables dispositions et qu’il refuserait de satisfaire à l’Église ; l’autre, que Frédéric restait toujours empereur de fait, quoiqu’il frttsuspendu de droit de sa dignité impériale, et que, malgré les censures dont il était frappé, malgré la sentence que le pape avait portée contre lui , il comptait encore en Allemagne et en Italie beaucoup de partisans; si bien qu’on ne tarda pas à voir s’élever en Italie les deux factions opposées des guelfes et des gibelins, les premiers tenant pour le pape, et les seconds pour l'empereur. Il n’est donc nullement étonnant qu’un roi tout à fait étranger à l’empire et libre de toute dépendance à l’égard de Frédéric l’ait traité comme empereur, puisqu’il le voyait traité en cette qualité par une partie considérable de ses sujets, même après la défense que l’Église leur avait faite de le reconnaître pour tel. Qu’ensuite saint Louis ait refusé de s’engager dans une guerre contre Frédéric et d’aider le pape de sestroupes, il avait pour se conduire ainsi d’autres motifs purement politiques, sans être obligé pour cela de croire injuste la sentence du pape portée contre l’empereur : car il n’aurait pas permis que cette sentence fût solennellement publiée en France s’il avait cru que le pape en la portant avait usurpé un droit qui ne lui appartenait pas. Ajoutons à cela que, comme Grégoire avait compris dans l’excommunication fulminée contre Frédéric tous ceux qui lui prêteraient conseil, faveur ou appui dans ce
(0 Loc. eit.
qu’il oserait entreprendre contre l’Église romaine (1) , et qu’en conséquence il avait délié de leur devoir de fidélité envers ce prince tous ceux qui s’étaient engagés par serment à lui obéir, il semble que la défense que ce pape leur faisait d’obéir par la suite à ce prince n’avait rapport qu’aux choses pour lesquelles il l’avait excommunié, c’est-à-dire aux attentats en matière ecclésiastique dont ce prince pourrait chercher à les rendre complices; de sorte que ses sujets étaient déclarés affranchis de tout devoir de fidélité non dans les choses civiles, mais seulement par rapport à ce qu’il leur ordonnerait de contraire aux intérêts de l’Église. C’est pour cela que, faisant attention aux termes dans lesquels avait été rendue cette sentence de Grégoire IX, nous avons dit plus haut (2) qu’il n’était pas certain que Frédéric eût été déposé par ce pape, en ajoutant une autre raison en réponse à l’argument que l’auteur de la Défense tirait contre nous du témoignage de Matthieu Paris.
0UKL1.es furent les causes du démêle qui s’éleva entre le tape BONI FACE VIII ET LE ROI DE FRANCE PHILIPPE LE BEL, ET COMBIEN CE PRINCE RÉPONDIT MAL AUX BIENVEILLANTES INTENTIONS QU’AVAIT BONIFACE POUR LUI ET SES SUJETS.
Sommaire.
1. Les écrivains de l'epoque contemporaine à Bonifaee VIII se sont laissé égarer par les clabauderies de ses ennemis , et en se contredisant les uns les autres ont tous également mal expliqué le principe de la discorde qui s’éleva entre ce pape et le roi Philippe le Bel.
2. Les premiers soins que prit Bonifaee VIH au commencement de son pontificat furent de favoriser la nation française et de rendre la paix au royaume de France.
3. Philippe re|>ousso avec dédain l'ordre que lui avait intimé le pape de cotoeiur d'une trêve avec Edouard, roi d'Angleterre. Bossuet cherche a tort à justifier le langage présomptueux de ce prince.
4. Injuste mécontentement que conçoit Philippe le Bel de la bulle que Bonifaee en vint à publier contre les extorsions faites au clergé par les souverains. Boni-
(1) « lu eum, et omîtes illos, qui in præmissis, vel alias contra Romanam ecelesiam sibi præstiterint consilium , auxiliutn , vel favorem , excommunicationis, et anathematis sententiam duximus promulgandain. » Sententia Gregorii in Fi'idericum, apud Kaynald., ad aniium 1239, num 15.
(2) Lib. i, § 18, num. 1 etseq., tome l, pag. 176 etsuiv.
face explique sa bulle d’une manière qui ne pouvait que flatter le roi de France
et prouver l’estime que le pontife faisait de tous ses sujets.