‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de Lucques (volume 2)Chapitre 15 sur 38 · Voilà exposé dans toute sa suite ce fait mémorable, tel · texte numérisé non relu

Voilà exposé dans toute sa suite ce fait mémorable, tel

(l) Ada cit., num. 55, pag. 505, col. 1 et 2 ; Rogerius Hovedonus, aimai. Anglic., part. 2, ad antium 1200.

ÂÏ! Acta cit., num. as, iltid., pag. 505, col. 2.

(3/ « Post varias et militas disputationes rex, longa mora tmdio aflectus , relictis ihi cardinalibus et episcopis, cum IngelbUrga uxore sua summo mane ipsis insnlutatis recessit , mandons illia per mincit» suos quod Uxorem suant sérum ducebat sicut suam , nec separari tune ab ea volebat. y 110 audito solutum est concilinm. » Rigordus, de (itslis Philip/ii .Ikgiuli, ad anntun 1201 (S) Rigurdus, ibid , ad amium 1113.

que je l’ai trouvé rapporté par les historiens contem|K>rains et particulièrement dans les actes d’innocent III publiés par Étienne Baluze et reproduits dans le grand recueil des historiens d’Italie. C’est de ces actes, composés par un auteur contemporain, que j’en ai tiré les détails presque mot à mot. Ce récit suffira pour faire juger combien Bossuet a eu tort de dire que personne n’avait eu alors la pensée de déposer Philippe, comme si, quoique à cette époque les Français fussent fermement persuadés que les rois pouvaient être déposés par l’Église pour un crime quelconque , ce prince eût mérité d’ètre déposé pour une faute qui le rendait plutôt digne de la compassion de tous. Quiconque considère attentivement que ce prince, même dans ses plus grands désordres et dans les plus fougueux transports de sa passion, ne perdit jamais le respect qu’il devait au saint-siège, et que, rigoureusement puni par l’interdiction des choses saintes étendue à tout son royaume , il n’eut recours qu’aux prières pour engager le pape à relâcher la rigueur de sa sentence ; que dans une cause où il croyait avoir raison et qu’il voyait approuvée parles évêques il s’en rapportaâla décision du saint-siège et obéit à ses prescriptions, quoiqu'il lui fallût surmonter pour cela les plus vives répugnances de sa propre nature, dévia admirer sa religion et avouer qu’il peutservirde modèle à beaucoup deprincespar son respect pour lesordres et lesdécrets du saint-siège. Outre cela, l’aversion qu’il conçut, quelle qu’en fût la cause, pour la reine lngelburge presquedès le jour même qu’il la vit pour la première fois, quoiqu’il l’eût vivement désirée et impatiemment attendue, peut faire présumer qu’il croyait fermement avoir en conscience un motif suffisant de se séparer d’elle. Les actes d’innocent 111 nous rapportent que le roi avait un si vif désir de posséder cette pri ncesse que le jour même qu’elle arriva en France il alla au-devant d’elle et voulut l’épouser, et que dès lejoursuivantil voulut la faire couronner dans une nombreuse assemblée d’évèques et d’archevêques; mais qu’au milieu même de cette solennité le roi, àla vue de la princesse, se mit A trembler, à frissonner et t\ pâlir à un tel point qu’à peine put-il attendre la fin de la cérémonie et qu’à partir de ce moment il commença à penser

au divorce (1). Les actes ajoutent que le roi, qu’on avait enfin déterminé à s’unir à elle , l’eut à peine approchée qu’il se retira dans le plus grand trouble, et qu’à partir de ce moment il l’eut tellement en horreur qu’il ne pouvait pas même l’entendre nommer sans se troubler (2). Tous les écrivains contemporains sont d’accord à affirmer de même que Philippe éprouvait ce trouble étrange toutes les fois qu’il voyait la princesse, de sorte que les uns attribuaient ces mouvements extraordinaires à quelque maléfice, d’autres à un châtiment de Dieu pour avoir épousé une personne qu’ils croyaient lui être alliée à un certain degré. On peut bien présumer, tout cela étant, que cet infortuné prince croyait à lajustice d’un divorce qu’approuvaient tant de prélats , et que ce fut de bonne foi qu’il contracta mariage avec une autre femme. Et Innocent lui-même fit bien voir que ce mariage de Philippe avec Marie avait été contracté suivant lui de bonne foi lorsqu’en 1201, comme le rapporte Guillaume de Nangis, il légitima à la demande du roi les enfants qu’il avait eus de celte autre princesse, et déclara par lettres qu’ils pourraient en conséquence hériter légitimement (3). De là vient que ce sage pontife réserva toujours à Philippe le droit de poursuivre l’affaire de son divorce , et n’exigea autre chose de lui que d’obéir à l’Église pour ce qui concernait l’ordre et la forme de la procédure. Nous avons tenu à entrer dans tout ce détail pour montrer l’avantage que nous avons sur l’auteur de la Défense, qui, quoiqu’il soit ou qu’il se dise Français , n’a pas eu de plus grand soin que de nous représenter les rois de France comme coupables des crimes les plus énormes dans l’unique but de tirer de là cette injuste conséquence que puisqu’ils ne furent jamais déposés, c’est qu’ils ne pouvaient pas l’être , tandis que nous au contraire , bien moins pour faire triompher notre thèse que pour

(1) « Sed inter ipsa corouationis solemnia , suggerente diabolo , ad aspectum ipsius cfrpit vehomenter horrescere , tremere oc pallere , ut nimium perturbâtes vix sustinere posset Qnem «olemnitatis incœptœ. » Acta lunoccntii III, num. 49, ibid., pag. 503, col. 2.

(2) Acta cit., ibid.

(3) Nangius, in Chronic., ad nnnum 1 *>o l .

rendre hommage à la vérité, nous avoue atténué l’horreur qu’il s'est étudié à nous inspirer de ces princes , et nous avons fuit voir que leurs crimes ne furent pas tellement énormes qu’ils pussent leur attirer la déposition, et que dans le temps même où il» se voyaient frappés de censures par le» pontifes romains ils ne ae révoltèrent jamais contre la maiu qui les châtiait, ne causèrent jamais de schismes ni de divisions dans l’Église, et enfin qu’attachés de cœur au saint-siège ils ne se laissèrent jamais emporter par la passion jusqu’à rompre avec lui. Uu seul de tous les rois de France, que notre auteur loue jusqu’à l’excès, se laissa vainore par la colère de manière à perdre le respect et las égards qu’il devait au saint-siège et à se permettre les plus sanglants outrages sur la personne d’un pape ; ce fut Philippe le Bel, si vanté pour cela par les ennemis de l’Église romaine. Mais nous avons déjà parlé et nous parlerons encore ailleurs de l’orgueil de ce prince et des basses flatteries de ses courtisans, complices de ses excès contre le siège apostolique.

8. Passant de là à l’examen du fait de l’empereur Othon IV, Bossuet, qui ne pouvait nier que ce prince eût été déposé de l’empire par Innocent III, embrouille la question autant qu’il le peut en disant qu’Othon fut d’abord excommunié , et puis déposé, et que sa déposition, tout comme les précédentes, occasionna des guerres atroce»; qu’Othon, Philippe de Souabe et Frédéric U se livrèrent entre eux nombre de batailles sanglantes , oomme pour nous inspirer de l’horreur de oe pouvoir de l’Église , cause fatale de tant de maux . Mai* qu’Othon ait été excommunié et puis déposé , et que les écrivains de la même époque distinguent avec soin ces deux actes , cela ne fait rien à la thèse actuelle, puisque nous sommes loin de soutenir, quoique notre adversaire s’applique à nous l’imputer, que l’excommunication emporte toujours avec elle la rupture du lien d’obéissance des sujets avec leur souverain dans les choses civiles. Qu’eusuite celte déposition ait été cause de guerres atroces survenues entre Othon et Philippe de Souabe , c’est une chose un peu étrange et vraiment inconcevable, puisqu’au moment où Othon fut déposé par Innocent, ce qui,

de l’aveu de tous les écrivains du temps, arriva l’an 1210(1), il y avait déjà deux ans que Philippe de Souabe, compétiteur d'Othon au trône de Germanie, était mort, ayant été tué en trahison par le comte Palatin en 1208, depuis qu’il s’était réconcilié avec Innocent III et avait conclu une trêve avec Othon, comme l’aflirment unanimement tous les écrivains cités (2). Les guerres entre Othon et Philippe avaient eu lieu avant le couronnement d’Othon , puisque ce prince ne fut couronné empereur par Innocent ]|I qu’au mois de septembre de l’année 1209 (3), Dans la lutte que ce prince eut à soutenir pour le trône de Germanie, dans la division qui s’éleva entre les prince^ de l’empire, et dans les guerres atroces qui eurent lieu à cette occasion et se continuèrent pendant dix ans, Innocent favorisa toujours d’ailleurs le parti d’Othon ; au point que, ce dernier ayant été vaincu par Philippe, le pape lui ménagea la paix avec son vainqueur, en procurant sou mariage avec une de ses filles (4), et quand Philippe eut été tué le pape n’épargna rien pour obtenir le rétablissement d'Othon sur le trône de Germanie et le destiner par là même à l’empire (5). Et après qu’il y eut réussi il invita ce prince eu 1209 à venir à Rome pour recevoir la couronne impériale , qu’il lui mit sur la tète de ses propres mains (6). Mais ce prince, par la plus noire ingratitude à l’égard d’innocent, qui, suivant l’expression d’Arnold de Lubeck (7), s’était montré pour lui comme une colonne immobile en prenant son parti contre Ph'lippe et en l’élevant à l’empire, violant la foi qu’il avait jurée solennellement au pape à diverses reprises avant de recevoir la couronne impé-

(1) Rigord., de (ietUs PhUippi .lugusl.; Malt. Paris., Ilist. Anglic., ad arm. 1510; abbas Ursparg-, in Chronic.; ^Ibertus St ad. Godefrid ., annal., ad aiui. lîio. VideConcil. Rom., apud Labb. , tom. XIII, edit. Yenet., col. 817.

(2) Conrad. lirsperg., in Chronie., ad ann. i vos; Godefridus , in annal., lib. il, ad eumd. annum; Sifrid., epist. , lib. il ; Rigord., in Phil. Aug.; Matt. Paris., Hist. Anglic.; Chron. Foss* Xovs ; Nauclcrus , in Chronic , ad ann. 1208.

(3) Arnold., Lubecensis, in Chronic. Slavor., lib. vu, cap. 20; lirsperg., in Cbron., ad ann. 1209 ; Chronic., FossæNovœ, ad eumdem annum.

(i) Vide Odoric. Raynald., ad annum 1208, num. I otseq.

(j) Vide Raynald., ibid. , num. 8.

(0) Vide Raynald., ad annum 1209, num. 17 et" scq.

(7) Arnold. Lutrer, in Chronic. Slavor., lil). vu, cap. i.

riale (1), se vit ;ï peine couronné empereur qu’il envahit il main armée non-seulement la Pouille, que Frédéric, roi de Sicile, tenait à titre de fief du saint-siège , mais encore les terres de laFlaminieet de la Toscane qui faisaient partie des États de l’Église romaine. C’est pourquoi le pape, après l’avoir averti sans succès, se vit forcé de l’excommunier, et enfin, comme il le trouvait toujours rebelle à ses remontrances , il le déposa de l’empire, en déliant tous ses sujets du serment de fidélité (2) et en défendant à qui que ce fût, sous peine d’excommunication, de le tenir pour empereur ou de lui en donner le titre (3).

9. Il est vrai que cette déposition fut suivie de guerres que se livrèrent l’un à l’autre Othon et Frédéric ; mais ces guerres furent toujours malheureuses pour le premier: car Sifroi, archevêque de Mayence, n’eut pas plus tôt publié dansl’ Allemagne la sentence d’innocent que les princes allemands, tant ecclésistiques que laïques, et en particulier l’archevêque de Trêves, le roi de Bohême et les ducs d’Autriche et de Bavière, se trouvant déliés de leurs engagements envers Othon, élurent unanimement pour roi des Romains et pour prince destiné à l’empire Frédéric, roi de Sicile, fils d’Henri VI, roi de Germanie, ou cinquème du nom parmi les empereurs, après avoir obtenu à cet effet le consentement d’innocent (i) . Il est clair parcette résolution que prirent les princes d’Allemagne qu’ils reconnaissaient le pouvoir du pape sur le temporel des princes et savaient y obtempérer. Et Philippe-Auguste en donnant comme il le fit tous ses soins pour déterminer les princes d’Allemagne à élire Frédéric, comme l’atteste l’auteur de sa vie (5) , nous fournit la preuve qu’il approuvait lui-même la déposition d’Othon prononcée par le pape. Frédéric, étant entré ensuite en Germanie en 1212 , se rendit maître de la basse Allemagne

(1) Raynald., ad annum 1709, num. loetseq.

(2) Rigord., in gestis Philip. Aug., ad annum 1210.

(3) » Suh anathematis p<rna vetamus ne quis eum imperatorem habere nominareve audeat. » Epist. Innor. III, apud Raynald., ad annum 1710, num. ?

(4) Abbas Ursperg., in Chrouic., ad annum 1211; Godefrid., Ricord., Paris., ad annum 1211.

Ris<>rdti«, in gratis Pliilipp Augusti.

et la soumit tout entière à son pouvoir. Et bientôt après O thon, qui, pour abattre le roi de France, ardent fauteur de Frédéric, s’était ligué avec Jean, roi d’Angleterre , avec Ferdinand, comtede Flandre, etavec d’autres princes dépendant delà France et révoltés contre Philippe-Auguste, perdit en 121â la célèbre bataille de Bouvines, où toute son armée fut défaite (1); et bientôt après, abandonné de tous les siens, il fut réduit à un si misérable état qu’il ne put plus s’en relever. Rigord et avec lui beaucoup d’autres historiens du temps parlent de cette victoire, qu’ils attribuent à une faveur particulière de Dieu, et font à cette occasion de grands éloges de Philippe-Auguste. Délivré de son rival, Frédéric fit de tels progrès qu’il fut couronné solennellement, en 1215, sans la moindre contradiction, à Aixla-Chapelle, parSifroi, archevêque de Mayence (2). Othon cependant, quand il vit ses affaires perdues, ramené à résipiscence par ses revers, envoya en cette môme année 1215 une ambassade à Innocent, qui tenait alors dans son palais de Latran le quatrième concile général de ce nom, dans la vue d’obtenir tant du pape que des Pères assemblés le pardon de sa conduite passée et son rétablissement sur le trône impérial , en promettant au concile toutes les satisfactions qu’on voudrait exiger de lui. Mais les députés de Frédéric étant intervenus à leur tour et faisant instance pour que la couronne impériale lui fût assurée , il y eut de grands débats de part et d’autre jusqu’à ce qu’enfin, le marquis de Montferrat s’étant élevé contre les députés d’Othon et ayant prouvé par bien des raisons que les demandes de ce prince n’étaient pas admissibles, Innocent leva la séance en imposant silence aux parties; et à la séance suivante il confirma le choix des princes d’Allemagne qui avaient salué Frédéric empereur, comme le rapporte en détail Richard de Saint-Germain dans sa Chronique , citée par Rainaldi et par les collecteurs des conciles (3). Mais s’il platt à Bossuet de blâmer cette déposition à cause des guerres qui s’ensuivirent , il devra également blâmer la con-

(1) Rigordus, in Vite Phil. Aug.

(2) Vid. Raynald. , ad ann. 1210, n. 35.

(3) Raynald., ad ann. 1215, n. 35 et 36; LabbeCone. •

duite de Philippe-Auguste, roi de France, puisque ce grand prince fut principalement déterminé à faire la guerre à Othon par l’excommunication dont il le voyait frappé, croyant sans doute servir les intérêts de l’Église en combattant celui qui s’en était fait l’ennemi. Qu’il pèse néanmoins les paroles par lesquelles ce roi animait ses soldats au moment de la bataille : « C’est en Dieu , leur disait-il , qu’est placée toute notre espé- « rance et notre confiance. Le roi Othon et son armée ont été « excommuniés par le pape; ils sont les ennemis, les destrucu teurs de la sainte Église ; et l’argent qui sert à leur solde est « le prix des larmes des pauvres et des rapines faites aux églises « et aux ecclésiastiques. Pour nous, nous sommes chrétiens; « nous avons le bonheur de vivre en communion et en paix « avec la sainte Église; et, tout pécheursque nous sommes, nous « sommes unis à l’Église de Dieu , et nous défendons de tout « notre pouvoir les libertés du clergé ; nous devons donc présu- « mer en toute confiance de la miséricorde de Dieu, qui, malgré « notre indignité, nous fera triompher de nos ennemis comme « des siens (i). » Et l’événement fit voir que ce n’était pas vainement que ce roi très-chrétien avait fondé ses espérances sur les raisons que nous venons de rapporter ; et ce fut avec justice qu’il attribue sa victoire à une faveur toute particulière de Dieu. Mais notre pacifique auteur voudrait qu’on laissât vivre en paix les tyrans et les persécuteurs de l’Église, et c’est là ce qui lui inspire tant d’horreur de ces guerres entreprises contre de tels princes et qui lui fait blâmer des dépositions dont de semblables guerres ont été la suite.

(1)« In Deotota spes et fiducie nostra est poeita. Rex Otho et exercitus suas a Domina papa excoramunicati sunt , qui sunt iuimici et destrurtores rerum sanct» Ercleaiæ ; et ptvunia qua eis stipendia ministrantur de laerymis pauperum et de rapinis eorlesiarum Dei et clericorum acquis! ta est. Nos autem rhriatiani su mus, et communions et paoe ssncUe Ecelesiaa perfruimur ; et quamtis peecatores simus , tamen Ecclesiæ Dei eonsentimus , et cleri pro posse nostro defendimus libcrtates ; undepræsumere flducialiter debcmus de Dei misericordia, qui nobis, licet pecratoribus, dabit de suis et nostris huetibus triumphare. » Rigordus, in Vita Philippi Augusti.

SD» LA CONDUITE DD PAPE INNOCENT lit ENVERS JEAN SANS TERRE, ROI D’ ANGLETERRE.

Sommaire.

I- Récit artificieux de Bossuet au sujet de la déposition et ensuite le rétablissement sur le trône de Jean, roi d’Angleterre, par Innocent IU , ainsi que des démêlés qui eurent lieu à cette occasion.

2. Bossuet n'allègue d’autres témoignages que le témoignage fort suspect de Matthieu Paris. Esprit mordant de cet écrivain tourné à la satire contre les papes.

3. L’élection de l'archevêque de Cantorbéry confirmée par le pape contre la volonté de Jean fut la cause de la mésintelligence survenue entre ce prince et le cbef de l’Église. Excès cummis par le prince contre les églises et les clercs de ses Etats. Interdit publié pour cette raison et exécuté dans tout le royaume.

4. De nouveaux excès de Jean , pires encore qne les premiers , obligent le pape a l’excommunier et puis à le déposer. Levée de boucliers de Philippe, roi de France, contre le roi déposé d’Angleterre. Celui-ci revient à résipiscence, ut fait des promesses qu'il confirme par serment et se met en devoir d’accomplir pour obtenir sa réconciliation avec le saint-siège.

b. le roi Jean constitue tout le royaume d’Angleterre tributaire du pontife romain. Il rappelle et reçoit avec honneur les évêques qu’il avait bannis , et il est relevé do son excommunication. Trêve entre ce prince et le roi Philippe. L’interdit jeté sur l’Angleterre est levé par le légat du saint-siégo .

R. Révolte des barons anglais, et ses véritables causes. Déclaration portée par Innocent contre les barons rebelles. Excommunication fulminée contre eux par le concile de Latran.

7. Les barous d’Angleterre, au lieu de se soumettre aux censures de l’Église, éliseut le roi Louis , fils de Philippe, roi de France. Mouvements que se donne le légat pour empêcher l’entrée de Louis en Angleterre Les avocats de Louis défendent sa cause devant Innocent III. Innocent déclare hautement l'estime et l'affection que Louis lui inspire. Louis fait son entrée eu Angleterre et est accueilli par les barons révoltés. Excommunication fulminée par le légat contre ce prince et. ses partisans. Mort d’innocent III.

8. Réflexions de Bossuet sur ces faits réfutées et ses artifices dévoilés.

9. Ordre des temps et des événements artificieusement confondus par Bossuet.

10. Autres assertions de cet auteur pareillement réfutées. De quelle manière et à quelles époques I.ouis a-t-il été excommunié , et puis relevé de son excommunication.

11. Conclusion de ce paragraphe ; le pouvoir indirect de l’Église est avantageux aux souverains.

1. L’auteur de laDéfense, s’attachant à l’ordre chronologique dans le récit des faits, met maintenant en scène Jean dit sans Terre, roi d’Angleterre, déposé du trône par Innocent III. Suivant lui, ce pape est le premier qui ait entrepris de déposer

d’autres rois que les rois d’Allemagne, ses prédécesseurs s’étant bornés à déposer les empereurs ou les rois de Germanie , qu’ils croyaient dépendre du saint-siège plus particulièrement que les autres princes. Il raconte ensuite la catastrophe de ce roi, qui, quoique déjà excommunié par Innocent pour avoir méprisé l’interdit apostolique et exercé raille vexations contre les ecclésiastiques qui obéissaient à l’interdit, n’en demeura pas moins en possession de sa royauté jusqu’à ce que toute l’Angleterre , s’étant soulevée contre lui , à l’instigation en particulier de ses évêques , ce même pape , cédant aux instances de ces derniers, donnât en 1212 l’ordre de le déposer et de lui substituer un autre prince, qu’il se réservait de désigner ; et en exécution de cette sentence il écrivit au roi de France pour l’exhorter à expulser Jean du trône d’Angleterre en expiation de ses péchés, lui promettant la jouissance à perpétuité de ce même trône pour lui et ses successeurs. Bossuet ajoute que, Philippe-Auguste s’étant mis en état d’entreprendre cette guerre, l’infortuné Jean, qui vit que ses sujets l’abandonnaient et qu’il allait avoir en tète un puissant monarque , voisin de ses États, avec une armée formidable, donna son royaume à Innocent III et à ses successeurs , en se constituant vassal et tributaire du pape, qui accepta le royaume sous la foi d’hommage lige , et que bientôt après Jean fut rétabli sur le trône et les excommunications retournées contre les barons révoltés et contre Phiüppe lui-même s’il ne se désistait de son entreprise ; mais que les barons n’en persistèrent pas moins dans leur résolution, et proclamèrent roi le prince Louis, fils de Philippe-Auguste, par ressentiment contre Jean, qui par cette lâche démarche avait couvert d’un opprobre éternel ce beau royaume en l’asservissant au pape par une charte authentique; que le prince Louis, sans se mettre en peine de l’excommunication, passa la mer et envahit le royaume d’Angleterre, puis envoya à la cour de Rome des ambassadeurs pour plaider sa cause devant Innocent III , en soutenant à la cour même de ce pape l’indépendance des souverains à l’égard de la puissance ecclésiastique; que la mort de Jean vint mettre fin à cette querelle; qu’alors les ressentiments des Anglais contre ce prince n’ayant

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plus d'objet et leurs affections s’étant tournées vers son (ils Henri, en même temps que leur aversion contre Louis, ou ne commença d’un côté comme de l’autre à craindre l’excommunication que lorsque l’on se vit n’ètre plus en forces pour la braver. 11 finit par conclure que les auteurs de ces déplorables et funestes querelles où l’Église se trouva engagée furent ceux qui , on ne peut plus mal inspirés, firent consister en grande partie la puissance apostolique à régler ou, pour mieux dire, à bouleverser les affaires temporelles (1). C’est ainsi qu’il raisonne, mêlant les faits entre eux, confondant l’ordre des temps et des événements et se prévalant artificieusement du témoignage de Matthieu Paris, cet écrivain si injuste à l’égard des papes et de la cour romaine et si plein de calomnies contre Innocent III , l’un des plus grands et des plus illustres papes qu’ait eus l’Église, le tout pour donner les plus noires couleurs à ce pouvoir indirect que nous nous faisons, nous, un devoir de défendre.

2. L'auteur de la Défense entasse ici une multitude de faits qui ont besoin d’être discutés à part. Nous disons en premier lieu qu’il est faux, quoiqu’il représente si hardiment comme placé hors de toute contestation , que les papes jusqu’à Innocent 111 n’aient pas osé déposer d’autres souverains que des empereurs ou des rois de Germanie ou d’Italie, qu’ils regardaient effectivement comme leur étant soumis à des titres particulière , et nous nous réservons de prouver bientôt la fausseté de cette assertion. Mais comme, dans le récit qu’il nous fait de la déposition de Jean sans Terre et de sa réintégration sur le trône par Innocent III , il emprunte non-seulement le témoignage, mais encore le style et les couleurs e Matthieu Paris, moine de Saint-Alban, il est nécessaire avant tout d’expliquer les motifs qui nous font un devoir de récuser un pareil témoignage, comme l’ont fait avant nous les Baronius, les Bellarinin, les Antoine Posse vin , les Aubert Mireau, lesOdéric Kainaldi, les Nicolas Coeffeteau et tant d’autres illustres écrivains catholiques, qui ont vu dans cet écrivain un homme sou veraine-

(I) Bossuet, tom. 1, part, 2, lit), vil (al. 3), cap. 21 per totum.

ment hostile et injuste à l’égard des papes, interprétant toujours en mal leurs actions les plus innocentes et mentant sans scrupule pour avoir occasion de les calomnier (1) : si toutefois on doit dire que l’histoire de cet écrivain anglais, imprimée pour la première fois en i 571 par les protestants de Londres après être restée ensevelie plusieurs siècles dans les ténèbres de l'oubli , puis réimprimée à Zurieh en 1506 (2), et réimprimée encore à Londres en 1640, et enfin en 1684 (3), n’a pas été corrompue par les protestants et enjolivée par eux de ces outrageuses invectives contre le saint-siège, de ces injustes et malignes interprétations données aux actes des pontifes romains et particulièrement d’innocent III, dont elle est entremêlée, comme l’affirme avec beaucoup de vraisemblance le cardinal Baron i us. Et certes, le cas singulier que les protestants font de cette histoire, les louanges sans fin qu’ils décernent à son auteur, soi-disant moine, qu’ils représentent comme un écrivain sincère et sage en même temps qu’étranger aux superstitions du papisme (4), font assez voir qu’ils reconnaissent dans cette histoire un des fruits de leur génie. Et quoique Casauban ait prétendu démontrer contre Baronius, sur la foi des manuscrits, la sincérité et l’identité de cette histoire de Paris, telle que les protestants nous l’ont donnée (5), nous n’avons pourtant pas d’autres témoins de ces anciens manuscrits de l’histoire de Parisque les protestants eux-mêmes. Qu'ensuite, comme le prétend William Watson dans la préface de cette histoire, édition de Londres de 1640, les mêmes plaintes contre les exactions de la cour de Rome en Angleterre se trouvent aussi dans l’his-

(I) Baron., ad ami. 990, n. A4; ail aim. 1197, u. 17; Bollarm., de Seriplor. écrits ., ad ann. 17.51 ; Possevin. apparat, sacr.; Rarnald., ad ann. 1713, n. 71 , et ad ann. 1754, n. 71 et 77; Aubert. Mirous m auctor., de .Vrriplor. ccclet., cap. 403; Nieol. Coeffeteus , sacr. mouarub. Eccl. cathol. a|>ostol. rom. ad\. rempubl. Marci Anton., do Dominis, part. 7, pag. 433.

(7; Vid. Uuillelm. Cave , Hist. litter. sec. 13, ad ann. 1240.

(3) Vide Casim. Oudin, in suppléai., de Seriplor. écrits. , ad ann. 1250, pag. a 30.

(4) Ykl. Ouill. Cave, Iiist. litt. sec. 13, ad ann. 1 740; .loan. Pitœum , de Seriplor., anglic. irtate 13, script. 307 ; Willçlm. Watson , in prtefat, ad cdil. Paris, ad annuni 1040.

(A) Casaubon , prolegom inexerrit. Baron.

toire inédite de Roger de Wandower, dont Paris n’aurait été que le copiste, au dire de Casimir Oudin, qui pour cette raison appelle Paris un moine pétri d’ingratitude et d’orgueil, qui après avoir dérobé à ce même Roger la substance de tout ce qu’il a écrit ne laisse pas de déchirer sa mémoire (1), c’est ce dont il nous est impossible, de nous faire juge, puisque l’histoire du moine de Wandower n’a jamais été imprimée. Disons en attendant que les protestants n’auraient pas manqué de la publier si elle avait contenu les tirades contre les papes que nous lisons dans celle de Matthieu Paris. Il ne servirait à rien non plus, pour justifier cet historien, d’alléguer que les mêmes plaintes qu’il fait entendre contre la cour romaine se lisent également dans Eadmer, dans Guillaume de Malmesbury, dans les Annales du moinede Westminster, dans Walsingh am ; car autre chose est de déplorer des abus, autre chose d’employer l’insulte et le mensonge. Nous avons les ouvrages imprimés de ces auteurs, avec leurs lamentations sur les exactions commises en Angleterre par la cour de Rome peut-être contre la volonté des papes, et nous ne les voyons jamais perdre pour cela le respect dû au saint-siège ni lancer des épigrammes contre les pontifes romains , comme le fait le moine de saint- Alban ; au contraire, ils témoignent partout la vénération que leur inspire leur autorité, dont Matthieu Paris se fait souvent un objet de moquerie Mais quoi qu’il en soit de la sincérité ou de l'authenticité de cettehistoire, aucun homme sage ne pourra nier que son auteur ne fût très-mordant et ne gardât aucune mesure contre ceux qui avaient le malheur de lui déplaire, et nous le trouvons dépeint à merveille par Casimir Oudin dans f* ouvrage que composa celui-ci depuis qu’il eut abjuré le catholicisme pour se faire protestant. 11 dit dans cet ouvrage que Matthieu Paris « mord et déchire tout le inonde sans pitié, « comme s’il s’était proposé de n’épargner personne , de ne « faire grâce à personne. 11 ne ménage ni évêques, ni seigneurs, a ni rois, ni empereurs, ni le pape lui-même, ni son propre

(1) « Uaum dicam , unde vix a quoquam excusa ri unquam posait ; Matthæum Parisiensem fuisse ingratissimum ac superlmm monaclmm, etc. » Oudin., Comment., de Scriptor. ecclet., tom. III, secul. 13, ann. l2io, col. 211.

« abbé. Mais il fait comme un furieux aposté entre quatre che- « mins, qui s’attaquant à tout venant, Troyen ou Hulule, étran- « ger ou compatriote, dès qu’il ne trouve pas quelqu’un à son « goût, le flagelle sans pitié et le poursuit à coups de lanière (1). » Ce n’est pas sur un écrivain de ce caractère, imbu de tels préjugés et suspect à tant de litres que Bossuet aurait dû s’appuyer pour les réflexions qu’il lui plaît de faire au sujet de la déposition de Jean sans Terre et de sa réintégration sur le trône.

3 Toutefois nous accepterons le témoignage de cet écrivain partout où nous le trouverons conforme à celui des autres ainsi qu’aux actes du temps; mais nous 1 abandonnerons lù où , quoique suivi en partie par Bossuet, il ne consulte que lui-même pour déchirer à plaisir lnnocentlll ; et nous atteindrons ce double but en exposant, suivant notre usage, toute la suite des faits. Après la mortd’Hubert, archevèquedeCantorbéry, arrivée l’an 1207, les moines de cette église et les évêques suffragants de cet archidiocèse se disputèrent le droit de lui trouver un successeur, les moines prétendant que c’était il eux seuls qu’appartenait cette élection, et les évêques soutenant de leur côté qu’ils devaient y concourir eux-mêmes avec les moines. Comme les moines virent que le roi favorisait le parti des suffragants qui portaient à ce siège l’évêque de Norwich , ils tinrent un chapitre secret, et élurent Béginald, leur sous-prieur, qu’ils dépêchèrent à Rome sur-le-champ; puis , sur les instances du roi, ù qui ils ne pouvaient opposer de résistance , ils élurent ostensiblement Jean, évêque de Norwich. Les deux parties ayant déféré la question à l’examen du saint-siège, le pape Innocent , après avoir mûrement discuté les titres, jugea la cause en faveur des moines, et imposa silence aux suffragants , tout en annulant l’une et l’autre élection, après avoir écrit toutefois aux moines de Cantorbéry qu'ils eussent à lui envoyer quinze des leurs

(1) « Omnes enim secat, uni versos pungit , ac si nulli omnino mortalium aut parcere aut condonare rieidissime sibi proposasse t. Non episcopis , scilicet, non magnatibus, non regibus, non imperatoribus , imo nec ipsi papa* , nec abhati proprio. At tanquam furiosus quispiam in quadrivio, ex quarumque piaga viator Rupcrvenerit, Tros Kutulusquo fuat, hospes an hostis, si itli non placuerit , flagris misellum adoritur, iorisquemalr maMatum proctil arrêt et abigit. » Oudin., Comment., rie Seriptor. errles., tom. III, ser. 13, ad annum 1240, col. 200.

avec plein pouvoir d’élire l’arcltevéque de cette église, si l’éleotiou qu’ils avaient faite avait besoin d’être annulée. Quand ces moines furent arrivés à Rome , le pape , après avoir annulé les élections précédentes, leur ordonna d'élire leur métropolitain, et ils élurent alors d’un commun accord Étienne Langton, Anglais de nation , qu’innocent avait fait depuis peu, à cause de son rare mérite, cardinal-prêtre du titre de Saint-Chrysogone. L’élection proclamée, le pape en écrivit au roi Jean, en le priant avec instance d’accorder sa faveur à l’élu. Le roi lui opposant une vive résistance et se plaignant dans les termes les plus forts de ce qu’on avait rejeté l’élection de l’évêque de Norwich, le pape n’en consacra pas moins Étienne Langton , lui donna le pallium et l’envoya à son église, en ordonnant strictement à tous les évêques suffragants que, si le roi après avoir été soigneusement averti ne se désistait pas de son opposition, ils jetassent l’interdit sur tout le royaume d’Angleterre. Tout cela se trouve rapporté dans les actes d’innocent III (1). Matthieu Paris ajoute que le roi, étant entré en fureur pour l’exclusion donnée à l’évêque de Norwich , qu’il avait porté lui-même à cet archevêché, défendit à l’archevêque Étienne de mettre le pied en Angleterre, chassa de son royaume les moines de Cantorbéry et confisqua leurs biens. Les mêmes faits nous sont confirmés par Rigord , qui affirme de son côté que le roi Philippe-Auguste accorda une généreuse hospitalité à l’archevêque Étienne, qu’il appelle un saint homme, et qu’il fit un semblable accueil aux autres évêques d’Angleterre que le roi Jean exila de même quelque temps après dans un nouvel accès de fureur (2). Cependant le pape, n’ayant pu ni par ses avertissements tendres et paternels ni par ses sévères réprimandes engager le roi à accueillir l’archevêque Étienne, enjoignit aux évêques de Londres, d’Ély et de Worchester, suffragants de Cantorbéry, de faire tous leurs efforts pour

(1) Acta Innocenta III, sou vita ejusdcm cardin. de .trajon., n. 135, tom. XIII, rer. Italie, script., pag. 561, col. 2.

(2) o Idem vero «motus archipræsul (Stephanus Cantuarionsis)et alii opiscopi a Philippo rege liberaliter reoepti in vogno Franciæ exulabant. » Rigord., in gestis Philippi Augusti , ann. 1212.

amener le roi à obéir à l’Église, et, s’ils ne pouvaient l’y déterminer, de mettre tout son royaume en interdit. Ces prélats, ayant donc averti le prince, mais sans succès, et n’obtenant de lui autre chose que de dures réponses et des menaces terribles contre les évêques et tous les gens d’église, finirent par publier, à la date du 23 mars 1208, l’interdit général sur tout le royaume ; et cet interdit fut si rigoureusement observé en tous lieux qu’à l’exception du baptême des enfants et de l'absolution à donner aux mourants on cessa généralement toute cérémonie sacrée, tout office divin, toute administration de sacrements, et que les corps non-seulement des laïques et des clercs inférieurs , mais des évêques mêmes qui venaient à décéder restaient sans sépulture ou sans pouvoir être reçus dans les cimetières et autres lieux consacrés par les bénédictions de l’Église (i).

4. Malgré cela, le roi ne rabattit rien de sa résistance à l’Église et de ses dispositions hostiles à l’égard du clergé; au contraire, sa fureur ne faisant que croître , il envahit violemment les biens des églises et des évêchés, et fit aux ecclésiastiques toute sorte d’outrages, tellement que beaucoup de prélats prirent le parti de s’évader du royaume et que beaucoup d’autres se réfugièrent dans les monastères pour échapper à la persécution (2). C’est pourquoi, l’année suivante 1209,1e pape, voyant le prince persévérer dans ses dispositions perverses, le fit dénoncer nommément excommunié (3). Mais tous ces remèdes extrêmes, bien loin de le guérir de son endurcissement, ne servirent qu’à l’irriter davantage, et au point qu’en 1210 il greva toutes les églises et tous les monastères d’énormes contributions, sans épargner l’archevêque d’York, son propre frère, qu'il dépouilla cruellement de ce qu’il possédait.

( 1) « Quod tam districts servabatur ubique ut , prætor pœuitentiam morientium et baptisma parvulorum, nusquam celebraretur divinum ofticium, aut exhiberetur ecclesiasticum sacramentum : ita quod non solutn clerieorum , autmonachorum, aut quorumlibet regularium, sed etiam episcoporum cadavera servarentur extra eœraeterium inhuraata. » Acta lunoc. III, toc. cit., Parisius, ad annum 1208.,

(2) Harpsfeldius, Hiat. eccles. Anglican., sec. 13, de Joannc rege.

(3) F.pist. 37 Innoc. III, lib. xn, ex edit. Balusii ; Matt. Paris, Hist. Anglic. loc. cit.; Harpsfeldius, loc. cit.

Le pape cependant, ne perdant pas de vue la conversion du prince, écrivit à ce même prélat de n’en avertir pas moins son frère de restituer aux églises ce qu’il leur avait enlevé, comme le prouvent les lettres de ce pontife rapportées par Ravnauld (1) . Déplus, l’année suivante 1211 , il envoya en Angleterre, en qualité de légats, Pandolpbe, sous-diacre de l’Église romaine, homme d’une grande réputation de science et de probité , et avec lui Durand, de la société des Templiers, pour décider le prince à restituer aux églises et aux couvents les biens dont il les avait violemment dépouillés et procurer de cette manière sa réconciliation avec l’Église. Jean reçut les légats avec amitié, et parut donner quelques signes d’amendement, en se montrant disposé à rappeler les évêques et les autres ecclésiastiques exilés; mais, comme il refusa en même temps de faire aux églises, aux clercs et aux autres les restitutions exigées, la- réconciliation resta imparfaite, et les légats reprirent le chemin de la France (2) , non sans que le pape fit éclater ses plaintes de ce que le roi n’avait pas exécuté la promesse qu’il avait faite entre leurs mains (3). En 1212 Étienne, archevêque de Cantorbéry, et les autres évêques exilés d’Angleterre, étant venus h Rome, représentèrent au pape les voilences et les scélératesses dont Jean s’était rendu coupable depuis que l’interdit était jeté; et Innocent, comme l’écrit Matthieu Paris, fut tellement affligé de ce récit, qui lui mettait sous les yeux l’état désolant de l’Angleterre, que, déférant au conseil des cardinaux, des évêques et des autres personnes graves qui l’entouraient, il porta la sentence qui condamnait Jean è être déposé du trône (V) et déliait les sujets de ce prince du serment de fidélité et de tout engagement envers lui (5).

(U Innocent., lib. xni , epist. 64, apud Hayuald., nd annuni 1 210, num. 8.

(2) Parisius, anu. 1212.

(3) Epiât. 76 Innocent., lib. xm, edit. Baluze.

(4) a Tune papa, gravi mærore propter desolationem regni Angtiæ confectus, de consiliocardinalium, episenporum et aliorum prudentum sententialiter detinivit ut rex Anglorum Joannes a solio regni depnneretur, et aliuseo procurante succéderai. » Parisiens., an. 1212.

(s) • lllam adversus eutn tulit sententiam , qua regno regiaque ilium omni potestate ùxuit, omnesque qui ei parebant ab omni erga eum fide atque observante solvit, » Harpsfeld., tlist. eccl. Anglic.,sec. 13, rfrJoanne rrge.

En exécution de cette sentence , il écrivit aussi à Philippe, roi de France, pour engager ce monarque à entrer en Angleterre avec une armée et à en faire la conquête pour lui-même et ses successeurs (1). De retour en France , les prélats anglais publièrent, en 1213, dans un concile la sentence portée parle pape contre le roi Jean (2), et le roi Philippe,' assemblant aussitôt une puissante armée, se mit en devoir de marcher contre ce prince ; mais Pandolphe, légat du saint-siège, était encore eu France : avant de partir de Rome avec les évêques anglais, il avait demandé secrètement au pape quelle chose il aurait à faire si Jean revenait à pénitence ; et il avait obtenu pour réponse d’accepter certaines conditions de paix qui lui furent indiquées , et de réconcilier à ce prix ce prince avec l’Église en même temps que de le rétablir sur le trône (3) ; mettant donc à prolit cette occasion, il se rendit tout de suite en Angleterre, et comme il trouva Jean abandonné de ses sujets et consterné à la vue des dangers que lui préparait le roi de France , il le détermina sans difficulté à se remettre entre les mains du pape et à s’engager par un serment solennel à se soumettre à lui, et ce fut pour cet effet que le prince envoya à Rome des ambassadeurs, comme on le voit par les lettres d’innocent rapportées par Raynauld (4). Bien plus, ce qu’il promettait en paroles, il l’accomplit de fait, en se conformant aux conditions qui lui avaient été prescrites et qu'il avait jurées avec ses barons. Ces conditions se réduisaient aux chefs suivants : de rendre à leurs églises Étienne, archevêque de Cantorbéry, et les autres évêques et clercs, et à leurs couvents les moines exilés, en les laissant jouir en paix de leurs dignités, de leurs attributions et de leurs biens, et de réparer tous les dommages qu’ils avaient essuyés; et le monarque publia à ce sujet un édit , rapporté par Raynauld, qui l'a extrait lui-même du registre des lettres d’innocent 111 (5).

(1) Matt. Paris., llarpsfiild., toc. cit.

(2) Matt. Paris., ann. 1513

(3) ld.,ann. 1312.

(4) Raynald., ad annum 1213, n. 74.

(î) idem, ibid., n. 75.

5. Tout étant ainsi réglé, Matthieu Paris ajoute que le roi se rendit à Douvres avec le légat du saint-siège et les grands de son royaume dans une maison de Templiers , et que là , conformément aux instructions venues de Rome, il déposa sa couronne royale pour la remettre aussitôt entre les mains du pape, représenté par son légat (t), en se constituant, lui et ses royaumes d’Angleterre et d’Irlande, feudataire et bénéficier du siège apostolique, auquel il s’engagea par un acte authentique à payer chaque année une certaine redevance ; et cet acte, consigné dans les registres d’innocent III et dans les livres du camerlingue Cencius, se trouve aussi rapporté au long par Raynauld (2) . Après avoir remis cette cédule au légat , il lui prêta , en qualité de vassal et de feudataire du saint-siège , le serment d’hommage lige, dont la formule, signée de quinze témoins, nous a été conservée par Matthieu Paris (3). Le pape, ayant été informé de tous ces faits par des lettres de son légat et du roi lui-même , en ressentit la plus vive joie ; et il écrivit à Jean une lettre pleine d’éloges , donnant son approbation à ce qu’il avait fait et l’encourageant à garder ses promesses et à ne rien démentir de ses concessions , et lui disant qu’il lui enverrait le légat qu’il demandait pour donner la dernière main à sa réconciliation avec l’Église (4). Il écrivit sur le même sujet aux évêques d’Angleterre , à l’archevêque Étienne et aux barons du royaume (5), et conjura le roi Philippe-Auguste par les lettres les plus pressantes de se désister de son projet de guerre contre son rival , attendu que celui-ci s’était réconcilié avec le saint-siège etétait devenu son vassal. Mais, comme Jean lui-même se disposait à passer la mer avec une puissante armée

(1) u R. bus ut jam dictum est expeditis, convenerunt iterum rcx Angloruin et Pandulphus cum proceribus regni apud domina imlitum (empli juxta Doveram décima quinta die maii in vigilia sancta Dominicæ ascensionis : ubi idem rex, juxta quod Romæ fin: rat sententiatum, consignavit coronam suamcumrcgno Angii® et Uibernia) in manusdomini papæ , cujus tune vices gerebat Pamlulptius memüratus. Facta autem resignatione, dédit papæ et ejua successoribus régna prædicta, quæ et charta subscripta confirmavit a Parisius, ann. 1213.

(2) Raynald., ad ann. 1213, n. 79.

(3) Matt. Paris., ibid.

(4) Epist. Innoc., apud Raynaldum, adannum 1213, n. 83.

(5) Epist. 79, 81 et 82, lib. xvi, Regest. Innocent., ex edit. Balutii.

pour attaquer la France du côté de la Guleane ou du Poitou, dans l’espérance que l’empereur Othon et les autres princes confédérés ou révoltés contre Philippe l’attaqueraient du côté de la Flandre , il se vit abandonné de ses barons, qui lui protestèrent qu’ils ne se mettraient en marche avec lui qu’après qu’il aurait été relevé de son excommunication. C’est pourquoi il s’empressa de rappeler enfin de France l’archevêque Étienne et les autres évêques et ecclésiastiques exilés , et, dès qu’il les vit réunis à l’archevêché de Cantorbéry, il se prosterna devant eux et leur demanda pardon de ses excès avec toutes les marques d’un vif repentir; les prélats le relevèrent de terre, et le conduisirent à la cathédrale de Winchester, où il reçut l’absolution des censures et fut rendu à la communion de l’Église , sur la promesse solennelle qu’il fit avec serment de défendre l’Église et les ecclésiastiques et de maintenir leurs droits contre leurs ennemis , de restituer dans un temps marqué tout ce qui avait été enlevé aux églises, sous peine d’encourir de nouveau l’excommunication s’il manquait à quelqu'un de ces articles; et il prêta de nouveau le serment de fidélité et d’obéissance au souverain pontife (1). Après cela un nouveau légat d’innocent , le cardinal-évêque de Frascati, étant arrivé en Angleterre, le roi le reçut avec de grands honneurs, et renouvela avec lui les conditions de paix déjà établies; enfin, pour marquer davantage sa soumission au souverain pontife , il déposa sa couronne royale entre les mains du légat devant le grand autel de l’église, eu présence du clergé et du peuple, et confirma par un nouveau diplôme, qu’il scella d’un cachet doré, la concession déjà faite d’un tribut annuel à payer au saint-siège (2). En 1214, déconcerté par la célèbre victoire que le roi Philippe-Auguste venait de remporter sur l’armée de l’empereur Othon et de ses confédérés, Jean se vit forcé de demander une trêve à ce puissant prince, qui la lui accorda pour cinq ans, malgré toutes les chances qu’il avait d’achever sa ruine (3) ; mais ce roi magnanime aima mieux déférer à la défi) Matt. Paris., Hist. Anglie., ann 1213.

(2) Idem, ibidem.

(3) Rigordu», in vitaPhilippi Aug.; Matt. Paris., loe. rit.

mande et aux prières du saint-siège que de saisir une occasion si propice d’agrandir ses conquêtes. Cette même année, sur les instances de Jean , le pape Innocent autorisa le cardinal Nicolas, évêque de Frascati et son légat en Angleterre, à lever l’interdit sous lequel gémissait depuis tant d’années ce royaume désolé (1).

6. Jean, une fois délivré de la crainte de ses ennemis du dehors , se vit engagé dans un nouveau péril par une guerre domestique que lui suscitèrent ses barons au sein de ses propres États : ceux-ci, s’étant ligués entre eux , cherchèrent à lui extorquer les privilèges qu’Henri I" avait accordés à la noblesse et au clergé d’Angleterre ; ils lui firent par leurs députés la demande de les leur confirmer. Mais Jean, qui croyait ne pouvoir leur faire cette concession sans porter atteinte à son autorité royale, refusa d’obtempérer à leurs demandes; de sorte qu’indignés de ce refus ils prirent les armes; et, comme ils avaient pour eux les habitants de Londres, ils s’emparèrent de cette ville, et augmentèrent tellement le nombre de leurs partisans que le roi se vit en quelque sorte abandonné de tous. Dans ce danger imminent de perdre sa couronne, il fut contraint d’en passer par ce que voulaient les rebelles et leur accorder ce qu’ils lui demandaient, et il leur en délivra les diplômes, que nous trouvons rapportés par Matthieu Paris (2). Après s’être ainsi remis en bonne intelligence avec ses sujets, entraîné à changer d’avis par de mauvais conseillers, qui lui représentaient que s’en était fait de son autorité royale s’il encourageait l’audace de ses sujets rebelles en cédant à leurs exigences, il résolut de révoquer les privilèges qu’il leur avait accordés et de réduire par la force les plus mutins d’entre eux, en leur faisant éprouver les effets de son ressentiment. Les barons, instruits du changement du roi, le pressèrent de mettre à exécution les promesses qu’il leur avait faites ; mais le trouvant inflexible, ils prévinrent les maux qu’ils avaient à craindre de sa colère en recommençant la guerre avec fureur. Effrayé

(I) Matt. Paris., Hist. Anglir., ami. 1214.

(l) Idem, aun. 1215.

de ce nouvel orage, le roi eut recours au pape Innocent , à qui il fit entendre que la révolte de ses barons avait pour unique cause le refus qu’il leur faisait d’observer des conditions qu’ils lui avaient violemment imposées au préjudice du haut domaine qui appartenait au saint-siège sur ce royaume , où il ne lui était permis de rien changer ù l’insu du pape, à qui il payait tribut; et que, malgré la déclaration qu’il avait faite de ses engagements envers le saint-siège, les rebelles s’étaient emparésde Londres, capitale de ses États. Le pape, ému de ces représentations que lui firent les ambassadeurs du roi et se trouvant offensé de ce qu’un prince placé sous la protection du saint-siège avait à souffrir de telles vexations de la part de ses sujets, révoqua par un diplôme fort étendu et frappa de nullité toutes les concessions qu’ils avaient extorquées par violence de sa faiblesse. En même temps il écrivit aux barons pour leur recommander de cesser leurs exigences relatives à des conventions qu’il avait annulées par ce motif, et de faire satisfaction des offenses dont ils s’étaient rendus coupables envers leur souverain; il leur assurait d’ailleurs qu’autant il s’opposait A ce que le roi fût dépouillé de ses droits , autant il tenait ù ce que ce même prince cessât de leur donner à eux-mêmes des sujets de plaintes. Matthieu Paris rapporte (1) cette lettre et ce diplôme d’innocent, sous la date de l’année 1215, et il ajoute que, comme ce pape tenait à Latran son grand concile général , les procureurs du roi Jean accusèrent Étienne de Langton, archevêque de Cautorbéry, comme l’auteur des mouvements séditieux et de la révolte des Anglais contre leur prince; puisque, malgré l’injonction que le pape lui avait faite par ses lettres apostoliques d’obliger les barons par la voie des censures à rentrer en paix et à se soumettre au roi , il avait négligé l’exécution de pareils ordres et usé de connivence avec les rebelles; et qu’en conséquence l’évêque de Winchester et d’autres délégués pontificaux suspendirent ce prélat de la célébration des offices divins. La cause ayant été ensuite portée au concile , et les représentants du roi soutenant leur ac-

(1/ Matt. Pari»., Ilist. Anglic., ann. lülà.

cusation , Étienne n’eut à peu près rien à répondre , et le pape confirma la sentence portée contre le prélat (1). Le concile excommunia en môme temps les barons anglais révoltés contre le roi Jean et indociles aux avertissements qu’ils avaient reçus du pape (2).

7. Mais, malgré les censures dont ils se croyaient frappés, les barons obstinés persévérèrent dans leur révolte; et, comme ils virent que le roi, renforcé par les recrues de soldats qu’il avait reçues de Flandre , mettait tout ce qu’ils possédaient à feu et à sang , sans qu’ils trouvassent moyen d’arrêter ses progrès , ils élurent dans leur détresse et proclamèrent roi d’Angleterre le prince Louis, filsalné de Philippe-Auguste, roi de France. Le pape, ayant été informé de cette résolution arrêtée par les rebelles, envoya en France en qualité de légat Walon, cardinal-prêtre de Saint-Silvestre et de Saint-Martin, du titre de Saint-Quirice , très-habile maître en théologie , pour tâcher d’obtenir du roi Philippe qu’il empêchât son fils de passer en Angleterre (3) . En ce même temps , c’est-à-dire au printemps de l’année 1216, arrivèrent à Rome les envoyés de Louis, qui, quoiqu’ils trouvassent le pape un peu indisposé contre leur prince, reçurent cependant de lui un bienveillant accueil. MatthieuParis détaille les raisons qu’exposèrent les envoyés {»ur soutenir les prétentions de leur maître au trône de l’Angleterre , et il rapporte en particulier les suivantes : que, comme Louis avait de justes raisons de faire la guerre à Jean avant que celui-ci eût assujetti son royaume au saint-siège et l’eût rendu tributaire du souverain pontife, il avait sur ce royaume un droit tel qu’il ne croyait pas qu’il pût lui être enlevé, soit par le pape , soit par le concile , vu surtout que le pape ignorait ses droits au moment où il avait, porté sa sentence ; qu’il pensait d’ailleurs n’ètre pas atteint par l’excommunication lancée contre les Anglais rebelles et leurs partisans, puisqu’il n’avait pas entrepris cette guerre pour appuyer leur révolte , mais

(1) Parisius, ann. 1216; acta concil. Lateran. IV, apuil Labb., tom. XIII, edit. Vcnet. col. 1019.

(2) Parisius, ibid.; acta Conc. Later., loc. cit. , col. 1024.

(3) Parisius, Hist. Anglic.,ann. 1210.

pour soutenir ses propres droits. Le pape répondit \ toutes ces raisons; et, si nous en croyons Matthieu Paris, qui cite en preuve une lettre des envoyés de Louis à ce prince , il finit par dire avec un grand déchirement de coeur que, quel que fût celui des deux princes qui dût être vaincu dans cette guerre, l’Église romaine en serait désolée, puisque, s'il lui appartenait de prendre la défense de Jean comme de son vassal et de regarder les pertes qu’essuierait ce prince comme les si en nés propres, Louis avait d’un autre côté si bien mérité de l’Église romaine, dont il avait toujours été le bras droit dans ses besoins, la consolation dans ses traverses et le refuge dans ses tribulations, qu’il regardait comme faits à lui-même et à l’Église les torts, quels qu’ilsfussent, qui seraient faits à ce prince, et qu’il aimerait mieux mourir que de voir arriver à ce même prince quelque chose de fùcheux à l’occasion de cette guerre (1). Tandis que cette affaire se traitait à Rome, Louis, ne pouvant souffrir de plus longs retards , sans attendre la réponse de ses envoyés, prit congé de son père le 26 avril , le conjurant de ne pas s’opposer à son expédition pour l’Angleterre, oû il avait fait serment de se rendre sur l’invitation des barons du royaume ; et, quoique le roi eût peine à lui accorder cette permission, tant à cause des sollicitations contraires du légat qu’ô cause de la difficulté de l’entreprise , il finit par la lui octroyer en se laissant vaincre par ses prières. Cette permission obtenue, le prince passa la mer avec une armée nombreuse ; et, débarqué en Angleterre, il mit en fui le sans beaucoup de peine le roi Jean avec ses troupes dès la première rencontre qu’il eut avec lui ; puis il fit son entrée à Londres , où il fut accueilli avec

(1) « Et statim, finito sermone, percusso pectore suo, cum magno gémi tu infremuit spiritu , et dixit : Heu mihi , quia in hoc facto Ecclcsia Dei non potest evadere confusionem . Si enim rex Angliæ vincitur , in ipsius confusione confundimur, quia vassallus noster est et tenemur eum defendere. Si dominus Ludovicus vincitur, quod Deus avertat, in ipsius læsiono læditur rornana Ecclesia, et ipsius læsionem propriam reputamus. Secure enim semper habuiuius et adhuc. habemus quod ipse in omnibus nece&sitatibus debeat esse brachium , solatium in oppressionibus , refugium in persecutionibus JËcclesiæ Rornana). Et in fine dixit quod melius vellet mori quam aliquod malum vobis accident in hoc facto. » Epist. orator. Ludovici, apud Paris., Ilist. Anglir., onn. 1215.

transport par Les rebelles (1). Mais le légat Walon n’eut pas plus tôt été informé de l’expédition de Louis qu’il pénétra luimême en Angleterre à travers bien des périls, et, ayant trouvé le roi à Glovern , il ne contribua pas peu à relever ses espérances. Bientôt après il assembla un concile où il excommunia nommément Louisetses partisans, et il fi tpublier cette excommunication par tout le royaume (2). Ce fut au milieu de cesbouleversementsde l’Angleterre qu’innocent termina saintement ses jours

Pérouse, le 16 juillet de cette même année : pontife digne d’une étemelle mémoire et qui pour sa sainteté , sa science et sa prudence a mérité les éloges de tous les écrivains de cette époque et des plus célèbres historiens et autres écrivains des siècles suivants, si nous en exceptons le satirique Matthieu Paris et les protestants qui ont accueilli sas mensonges. On peut voirdans Raynalild et dans Pagi le Jeune une liste considérable des écrivains qui ont parlé avec éloge de ce grand pape (3) .

H. Il nous reste maintenant à voir, après avoir exposé ce fait sur la foi des actes des auteurs du temps , y compris Matthieu Paris, quelles «ont là-dessus les réflexions de l’auteur de la Défense. En rapportant le passage où Matthieu Paris dit qu’Innocontéerività Philippe-Auguste pour engager ce prince A porter la guerre en Angleterre en expiation de ses péchés et, après en avoir détrôné le roi, à prendre à perpétuité possession de ce royaume tant pour lui-même que pour seB descendants (4), il ajoute qu’on voit ici non-seulement un roi dépouillé de sa royauté avec toute sa maison et ses fils innocents, mais encore le peuple anglais privé du droit d’élire son prince, et le sceptre d’Angleterre transféré à desétrangers par l’ordre du pape ; puis il conclut par la réflexion suivante : «En vérité, tout cela n’est- « il pas pluspropre à faire commettre de nouveaux crimes

(t) Parisius, anno 1216.

(2) Parisius, ihidem.

(3) Vid. Ravnald., ad ann. 1216, n. 13 et seq.; Francise. Pagi, Btvviar. RR. PP., t. III, in Innoc. III, n. 103-109.

(4) « Ad hujus sententiæ executionem scripsit potentissimo régi Franrorum riiilippo , quatenus propter omnium remissionnm percatorum hune laborem assumer!‘t, ut, rogn Angloruma solio rogniexpulso, ipse et successores sui regnum Aiiglûo jure perpetuo possideret. » Matt. Paris., Hist. Anglic., ann. 1912.

« qu’à effacer les anciens (1) ?» Nous, au contraire, disons avec assurance que quiconque n'aura pas pris à tâche de soutenir la tyrannie et de jeter un voile sur les crimes des rois et sur l’oppression que ceux-ci feraient peser sur l’Église ou sur leurs sujets sera forcé de reconnaître que faire descendre du trône et disparaître de la scène de ce monde un méchant prince, tel qu’était Jean avant sa réconciliation avec l’Église , et transférer sa royauté à un prince bon et religieux, comme l’était Philippe-Auguste , est un moyen plus propre à diminuer les péchés qu’à en augmenter le nombre. Si Bossuet avait voulu réfléchir sur ce que disait de ce fait Rigord, autre écrivain contemporain, il n’aurait peut-être pas parlé aussi outrageusement de cette sentence portée par Innocent 111 , ni fait une telle injure à la mémoire d’un aussi grand roi que Philippe- Auguste , qui crut faire une bonne action et se rendre agréable à Dieu en mettant à exécution cette sentence : « Ce que Phi- « lippe, ce grand roi , se proposa, dit Rigord, en passant en « Angleterre , ce fut de rendre à leurs églises les évêques qui, « depuis plusieurs années qu’ils avaient été expulsés de leurs « sièges, vivaient exilés dans son royaume, de rétablir en « Angleterre le service divin, qui depuis sept années entières « y avait été interrompu , et de punir comme il le méritait « le roi Jean lui-même , qui avait fait mourir son neveu Ar- « thur, qui avait fait pendre nombre d’enfants remis en a qualité d’otages entre ses mains , qui avait commis en un mot « des crimes sans nombre , ou du moins , en l’expulsant de « tout son royaume, de lui faire gagner dans toute la force « du terme son surnom de Jean Sans-Terre (2). » Or ce que Philippe eut en vue en mettant à exécution la sentence por-

(1) « Qois hær congerendis quam solvendis peccatis aptiora esse neget? » Bossuet, tom. I , part. 2, lib. vil (al. 4), c. 21.

(2) « Causa quæ Philippum regain magnanimum moverat ad hoc ut vallel in Angliam transfretaro fuit ut episcopos, qui diu a sedibus suis ejecti in regno suo exulabant, suis Ecclesiis restituent; ut divinum servitium , quod jam per scptennium in tota Anglia ccssaverat, faceret renovari ; et ut ipsum regem Joannem , qui ne poteni suum Arturum occiderat , qui et plurimos parvulos obsidts suspondorat et flagitia iimumerabilia perpetraverat , vel pcenæ condignæ subjicerat, vêla regno prorsus expellens, seoundum agnominis sui intcrpretationum, omnino efliceret sine terra, n Rigord., in geslis Pbilippi Aug.

tée par Innocent fut le motif qu’innocent lui-méme eut de la prononcer. Si c’est un moyen plus propre à multiplier les péchés qu’à les éteindre que de faire descendre du trône un prince violateur des droits de la nature et des gens , auteur de mille attentats , oppresseur de l'Église et de son peuple , et de rendre par ce moyen les pasteurs à leurs ouailles , de rétablir le service divin et de faire recouvrer aux peuples la paix et la tranquillité , c’est ce que je laisse à examiner à quiconque n’est pas prévenu d’opinions insensées et contraires au sens commun. Il est faux d’ailleurs que les Anglais aient été privés du droit d’élire leur roi, comme le prétend cet écrivain, puisque , de son propre aveu , ce fut aux applaudissements de tout le royaume et des évêques en particulier qu’innocent déposa Jean du trône d’Angleterre , et invita Philippe- Auguste à l’y remplacer (1). Mais, poursuit l’auteur de la Défense, il n’est point étonnant que le roi Philippe ait reconnu au pape le droit de déposer les rois , puisqu’il y trouvait l’occasion de s’emparer d’un royaume rival du sien. D’ailleurs, ajoute-t-il , tout le monde , même à cette époque, ne regardait pas comme bien solides de pareils titres à la royauté, puisque, comme le rapporte Matthieu Paris, le comte de Flandre, invité par le roi à le suivre dans cette guerre , s’en défendit en disant que cette guerre était injuste et que Philippe n’avait aucun droit au trône d’Angleterre (2). Mais l’auteur de la vie de Philippe- Auguste nous a déjà appris quels furent les motifs qui portèrent ce prince à approuver et à mettre à exécution le décret d’innocent, et il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur cet article : ce qui ne doit pas nous empêcher de démasquer la perfidie avec laquelle notre adversaire nous présente l’opposition du comte de Flandre à l’entreprise du roi de France; car il se garde bien de dire que ce seigneur était d’avance révolté contre Philippe, et qu’il s’était ligué en secret avec le roi

(1) « Jam tota in regem commota Anglia, præcipue episcopis anglicanis id postulnntibus, Innocentius defînivit , etc. » Bossuet, tom.. 1, part. 2, lib. vu (al. m ), cap. 21.

(2) » Dixifc præterea idem cornes fuisse injustum idem bellum , quod ad debellandum regem Anglorum susceperat, etc. » Parisius, ann. 1213, apud Bossuet, loc. cit.

Jean , comme l’atteste Matthieu Paris lui-mème , à qui il emprunte ce qu’il dit de la résistance du comte sans répéter en même temps d’après lui quelle en était la cause. Matthieu Paris écrit donc que le roi Philippe n’aurait pas adhéré à la demande île Pandolphe , légat du pape Innocent , qui l’engageait à se désister de cette entreprise après que le roi Jean se fut réconcilié avec le saint-siège , si le comte de Flandre, à qui ce prince avait commandé de le suivre, n’avait pas refusé de le faire , attendu qu’il avait pris des engagements avec le roi d’Angleterre (1). Et Rigord nous apprend de plus (2) que ce comte lui-mème fut fait prisonnier par Philippe-Auguste dans la défaite que celui-ci fit essuyer à l’armée de l’empereur Othon, avec qui il s’était ligué , et que, transporté à Paris chargé de chaînes, il y fut renfermé dans une étroite prison. Mais ce qui doit surtout nous surprendre dans l’auteur de lalléfeuse, c’est qu’il oublie qu’à l’époque où le comte de Flandre refusa à Philippe- Auguste de 1’aceompagner dans son expédition contre le roi d’Angleterre, en taxant cette expédition d’injustice, Innocent avait déjà rétabli Jean dans scs droits, et que son légat s'opposait à la guerre que lui faisait le roi de France par la raison que cette guerre n’était plus juste à ses yeux. Bien loin donc que l’opposition du comte de Flandre contrariât la décision du pape , elle lui était plutôt conforme.

9. Mais, s’il montre ici de l’inadvertance, ce qu’il ajoute le ferait soupçonner d’artilice et de perfidie : car, après avoir dit que Jean, se voyant réduit aux abois, se lit vassal et tributaire du pape en lui cédant la propriété de son royaume, il ajoute qu’à partir de ce moment il fut établi sur le trône , et que l’excommunication dont il avait été frappé se retourna contre ses barons révoltés et contre Philippe-Auguste luimème, si celui-ci ne cessait la guerre qu’il avait commencée ; et que les barons, sans faire cas des censures, persistèrent dans leur insurrection et proclamèrent roi Louis, fils de Philippe-

(1) « Et ut verum futeamur, idem rex subjeetiouibus Pandulphi assensora nullatmius priebuisset, ni-i cornes Flandrorum ipsum sequi jussus ei contradixisset. Fumât uiiim régi Anglorutn coufœduratus , et ideo contra puetum suum venir..' noluit, dixit, otc. » l't sapra. Parisius , loc. cit.

(t) Béîordus, in vita Philippi'Augusti.

Auguste ; comme si tous ces faits avaient eu lieu au même moment et pour la même cause; et par là il insinue clairement à ses lecteurs que le pape se faisait un jeu des excommunications, en les lançant de l’un à l’autre , selon que le lui conseillaient ses intérêts (1). Mais les choses se passèrent tout autrement qu’il ne nous les représente ici. Ce fut du consentement de ses barons et des princes tant ecclésiastiques que laïques de l’Angleterre que Jean constitua son royaume tributaire du saint-siège, et ce fut aussi de leur consentement qu’il fut réintégré par le pape dans sa royauté ; de plus, les barons ne se révoltèrent pas contre lui aussitôt qu’il eut été rétabli sur le trône, mais ce ne fut que longtemps après; et, s’ils se révoltèrent, ce ne fut pas parce que le pape lui avait rendu son trône, mais parce que ce prince mal conseillé par ses courtisans ne tenait pas à ses barons les promesses qu’il leur avait faites, quoique de force , et leur refusait les privilégesqu’il leur avait d'abord accordés ; enfin les barons ne furent pas excommuniés aussitôt qu’ils se furent ré voltés, mais ils ne le furent que l’an née suivante, et après que le pape les eut inutilement avertis; de sorte qu’il s’écoula deux années entre le rétablissement de Jean sur le trône en 1213 et l’excommunication fulminée contre les barons dans le concile de Latran en 1215. Ajoutons que Louis ne fut pas appelé au trône par les barons rebelles à l’occasion du rétablissement de Jean dans ses droits , mais seulement lorsque les barons insurgés virent leurs affaires désespérées , ce qui arriva vers la fin de l’année 1215. Tout cela se prouve par la manière dont nous avons fait voir que se sont enchaînés les événements. Ensuite l’auteur de la Défense dit bien, d’après Matthieu Paris, que les rebelles ne pouvaient pardonner à Jean qu’il eût fait contracter à ses sujets l’engagement d'un perpétuel servage; mais il ne dit pas que Matthieu Paris lui-même blâmait ces murmures des barons, et affirmait que tous les Anglais étaient très-contents de voir que le royaume,

(I) « Continuo Joannes regno restitutus , ah oo in barones perduelles anathemata vertuntur atque in Philippum ipsum, nisi bullum incœptum statim omitteret : sed baronas in proposito pergunt, Ludovicum, Philippi Glium, regem pronuntiant. « Bossuet, part. 2, lib. vu (al. m ), cap. 2i.

en devenant un fief de l’Église , était passé sous le patronage du saint-siège, ce qui était pour eux une garantie de paix et de tranquillité ; mais que cette félicité dont les Anglais se flattaient de jouir fut troublée par les mauvais conseillers du prince, qui lui persuadèrent de manquer aux promesses qu’il avait faites aux barons et de revenir à ses anciens procédés, en lui faisant entendre que, s’il tenait l’engagement qu’il avait pris, il ne serait plus roi, mais l’esclave de ses sujets et l’opprobre des rois(l). Il ne dit pas que, d’après le témoignage de Paris, l’excommunication fulminée contre les grands du royaume d’Angleterre fut publiée partout dans ce royaume, excepté A Londres, où, en même temps que les barons refusaient de l’observer, les prélats eux-mèmes qui s’y étaient réunis s’opposèrent à ce qu’elle fût promulguée (2). Enfin il ne dit pas cjue Matthieu Paris, en rapportant les plaintes que faisaient entendre contre le roi et contre le pape les barons rebelles et le reproche qu’ils adressaient au roi d’avoir engagé ce florissant royaume dans un servage perpétuel et abandonné la défense de la noblesse anglaise pour satisfaire l’avarice de Home , les blâme comme coupables d’une faute inexpiable, en ajoutant qu’ils avaient dépassé les bornes de la vérité commedu respect, en appelant leur roi serf ou esclave pour avoir mis son royaume dans la dépendance de l’Église, tandis qu’au contraire servir Dieu c’est régner (3). Chacun peut voir combien la sup-

(1) « Speraverunt omnes et singuli Angliam quasi Ægyptiaco jugo , quo diu ante preroebatur, per Dei gratiam suis teraporibus liboratam, tum per romaine Ecdesiæ proteetionem , cujus alis se credebant adumbrari , et sic velut su!» cl y. peo divinte militiæ , cui serviro regnare est , paee et securitate gauderc , tum propter regis ipsius humüiationem desideratam , quam speraverant omni mansuetudini et paci féliciter inclinatam... Sed longe aliter , proli pudor, et proh dolor!... quam speratum fuit evenit. Eece enim filii Belial diabolo procurante dixerunt... Ecce jam non rex , nec etiam regulus, sed rcgum opprobrium , etc. » Parisius, llist. Anglic., ann. IQti.

(2) « His igitur interdictis et excommunicationis sententiis per totam Angliam in brevi publicatis, cumad omnium notitiara pervenissent , sola civitas Londinensis per contumaciam multiplicem illas adeo contemncndo despexit , quod neceas barones observare nec prælati publicari decreverunt. » Parisius, ann. 17.16.

(3) «Factus de rege liberrimo tributarius, lirmarius et vassallus servitutis , terrarum nobilissimam sub chirographo servitutis æternæ obligasti , nunquam a compede scrvili liberandam... Et quid de te, pai»a ? Sed hac causa exhaustorem

pression de ces circonstances donne aux faits une couleur différente de celle qui leur convient effectivement, en faisant paraître les barons comme suffisamment autorisés à désobéir au pape par le parti qu’avait pris le roi de rendre son royaume Iributaire du saint-siège, tandisque Paris affirme, au contraire, qu’en appelant servage une pareille dépendance ils dépassaient les bornes de la vérité aussi bien que du respect.

10. Mais ce n’est pas tout : Bossuet dit de plus que Jean retirait d’un tel servage cet avantage de pouvoir aisément révoquer toutes les promesses et toutes les concessions que la nécessité lui avait fait faire à ses barons, comme manquant de l’autorisation du pape, son souverain, et que le pape de son côté rétractait et annulait sans peine ces concessions et ces promesses ( 1 ) . Ainsi nous don ne-t-il à entendre que l’autorité d u pape et son domaine acquis sur le royaume d’Angleterre ne servaient à autre chose qu’à le mettre en état de se jouer de ces pauvres barons et de les sacrifier à la perfidie de ce roi, qui pouvait dès lors impunément violer à leur égard ses engagements les plus solennels et enfreindre toutes les lois du juste et de l’honnète. Au moins avoue-t-il, ce que nous savons du reste par Matthieu Paris , que ces promesses et ces concessions avaient été extorquées à ce roi, et qu’à ce titre elles avaient été condamnées par Innocent, et comme nulles en elles-mêmes etcomme outrageuses à la puissance royale et à l’autorité du siège apostolique, comme on peut s’en assurer par les lettres mêmes du pape rapportées par ce même historien (2). Notre auteur ajoute que Louis passa en Angleterre avec son armée sans se mettre en peine de l’excommunication , devenue un objet de mépris pour les hommes même les plus religieux, depuis qu’on les voyait porter et révoquer à volonté ou pour des motifs purement hu-

pecuni» anglican» et exactorem nobilitatis Britanniæ tibi inclinât» défendis, ut in barathrum roman» avaritiæ omnia demergantur. Et sic baroncs, lacrymanteset fomentantes, regem et papam maledixerunt, peccantes inexpiabiliter, cum scriptum sit : Principi non maltdïccs : et voritatem et reverenliam tmnsgredientes cum illustrem Joannem regem Angli» servum asscruerunt, cum Doo service regnarc sit. » Parisius , Hist. Anglic., ann. 1216.

(1) Bossuet, loc. cit.

(2) Malt. Paris., Hist. Anglic., ann. 12IS.

mains; et il ne voit pas qu’en écrivant de telles choses il fait injure à la piété de ces princes. D’abord ce ne fut pas par Innocent que Louis fut excommunié, mais par Walon, son légat ; et il ne le fut pas au moment même de son passage en Angleterre, mais quelque temps après son entrée dans ce royaume et comme il était déjà maître de Londres et de quelques autres villes, ainsi que le rapporte Matthieu Paris (1) ; et cela eut lieu probablement après la mort d’innocent, qui , comme nous l’avons dit, mourut à Pérouse le 16 juillet 1216, puisque Louis n’arriva en Angleterre qu’au mois de mai de cette môme année, et que ce ne fut qu’eusuite que Walon entra à son tour en Angleterre par les moyens que lui fournit Philippe- Auguste lui-même, père du jeune prince, qui alla trouver le roi Jean à Glocester, et qu’eniin il réunit l’assemblée de prélats où il prononça la sentence d’excommunication contre Louis, qu’il fit publier par tout le royaume. Or, tout cela ne put certainement arriver aussitôt après l’entrée de Louis en Angleterre, mais tout au plus tôt au mois de juillet, lorsque déjà Innocent était passé à l’autre vie. Et quoiqu’il eût menacé d’excommunier le prince Louis ou de le déclarer atteint par la sentence d’excommunication portée au concile de Latran contre les fauteurs des rebelles d’Angleterre, avant même son départ de France, il ne parait pas cependant qu'il ait excommunié nommément ce prince. Au contraire, celui-ci lui fit entendre par ses envoyés, comme nous l’avons observé plus haut, qu’il ne croyait pas avoir encouru la censure du concile, tant parce que la guerre qu’il faisait à Jean avait pour objet non d’aider les rebelles , mais de soutenir ses propres droits, que parce que le pape, au moment où le concile avait prononcé cette sentence d’excommunication , ignorait ses droits sur la couronne d’Angleterre ; et il ne pensait pas que l’intention du concile eût pu être de le dépouiller lui-même de ses droits (2). 11 n’est donc pas vraisemblable

(IjHist. Anglic., a on. 121e.

(•■>) « Tempore latas seuteutim dominus papa uesdebat quod Luduvicu» ha béret jus de regno Anulûr , et cum hoc illi constiterit , non d'édit quod concilium posait ei jus suum nuferre. » Oratores Ludovici, apud Parisium, liist. Anglic., ann. 1216.

que Louis ait étc excommunié dans le moment même où il défendait ainsi sa cause auprès dupape. Et quoiqu’un historien, mais un seul, cité par Sponde, ait affirmé qu’ümocent, quand il sut que Louis avait effectué sou passage eu Angleterre, promulgua contre lui la sentence d’excommunication (1), les réponses bienveillantes que fit çe même pape aux envoyés de Louis, les témoignages d’estime et d'affection qu’il donna A ce prince, et la déclaration qu’il fit qu’il souhaiterait plutôt mourir que de souffrir qu’il lui arrivât rien de fâcheux dans cette guerre nous font croire qu’il y a erreur dans l’assertion de cet historien. Quoi qu’il en soit de ce fait particulier, car je ne veux pas disputer là-dessus, il est faux que ces excommunications portées pour des motifs purement humains, comme le prétend l’auteur de la Défense , fussent devenues un objet de mépris même pour les princes pieux, tels que Phi lippe- Auguste et son fils Louis , puisque, pour ce qui regarde Philippe , il est certain que la crainte des censures dont le menaçait le légat l’empêcha d'aider Louis dans son expédition d’Angleterre, et que, s'il lui permit cependant de l’entreprendre, ce ne fut qu’à contre-cœur (2) et en usant d’excuses auprès du légat. 11 est encore certain qu’au commencement de l’année suivante 1217, après la mort de Jean et l’élévation de son fils Henri au trône d’Angleterre, Louis s’étant rendu en France auprès de son père à la suite d'une trêve qu’il venait de conclure avec le nouveau roi , Philippe refusa même de lui parler, et bien plus encore de lui donner aucun secoure , pour ne pusencourir l'excommunication oul indignation d’HonoriusIlI, successeur d’innocent, comme le rapporte Henri de Sponde d’après plusieurs historiens (3). Et quant à Louis, s'il n’avait pas eu peur des censures, il n’aurait pas, sur les menaces que lui en faisait le légat, envoyé aussitôt une députation à Innocent pour défendre

(1) Vide Spondanum, adannum t?.le.

(2) Vide Spondanum , loc. rit., num. 2.

(S) « Post aliquas sub principium anni sequontis factas inter Ludovicum et lieuricum indueias, quarum intercapedine Ludovic ua Bononiam Gallim ad patrem navigavit : qui tanuin , ut babent iidom dironographi , (lec quidam vorbo mm eo communicare voluit, nec ullum auxilium præatare, ne in excommunicationem aut poutiûcis indigna! iimem incurreivt. » Spond., an. 1210, n. 6.

sh cause à Rome , et après qu’il eut été excommunié par ce même légat, il n’aurait pas juré , comme il le fit, de s’en tenir à la décision de l’Église , ni cherché à s’en faire absoudre (1). Disons plutôt que tel fut le respect de ce prince pour les censures ecclésiastiques que, bien qu’il en eût été relevé par le légat, il n’en fit pas moins instance auprès du pape Honorius III pour faire révoquer et annuler toutes les lettres émanées du saint-siège contre lui et ses partisans, comme le prouve la lettre d’Honorius rapportée par Raynauld, où ce pape révoque tous les actes et toutes les censures portées contre ce prince à l’occasion de la guerre contre les Anglais (2).

11. Mais il entrait dans les vues de Bossuet d’altérer ainsi la vérité des faits et de confondre ou d’intervertir l’ordre des temps et des événements, pour avoir occasion de s’écrier : Voilà à quelles extrémités fâcheuses et inouïes l’Église se trouvait poussée par ceux qui , on ne peut plus mal conseillés, faisaient consister une grande partie de l’autorité apostolique dans le droit de régler les affaires temporelles ! Eh ! quelles furent ■donc ces extrémités fâcheuses et inouïes, qui lui font redouter si fort cette autorité de l’Église dans le règlement des affaires temporelles? Qu’un prince couvert de crimes, coupable de mépris des censures qu’il avait justement encourues , persécuteur de l’Église et de ses sujets et déposé pour cela du trône soit rentré en lui-même , et que, faisant acte de soumission au saint-siège, il ait été reçu en grâce par le souverain pontife; que ses vassaux révoltés et armés contre lui-même après son changement en mieux et sa réconciliation avec l’Église aient été tenus en bride par l’autorité et les censures du siège apostolique ; qu’un royaume indépendant et ne relevant que de l’Église romaine ait été défendu par cette même autorité contre l’invasion d’un prince étranger et conservé à son roi et au légitime successeur de ce roi : sont-ce donc là des

(I > Vide Spondumim, ad annum 1216, n. 6; Raynaldum, ad annum 1217, n. 78.

(2) « Nos, prccibus tuis benignum impertientes assonsum , litteras contra te, vel adjutores tuos laieos occasione hujusmodi a sedc apostolica impetratas , te servante inviolabiliter paeem ipsam . vires statuimus non babere. » Epist. Monorii III, apud Raynald., ad annum 1217, n. 79.

extrémités fâcheuses, des excès inouïs, Misera et nefanda? Aurait-il donc mieux valu qu’innocent eût ou laissé croupir le roi Jean dans l’excommunication comme dans le crime jusqu'à ce que ce mauvais prince eût achevé de ruiner l’Église , la foi et la piété dans ses États, ou qu’après que ce prince fut rentré en lui-méme et se fut réconcilié avec l’Église ce même pape l’eût laissé se faire écraser par ses sujets ou expulser par les étrangers? Mais quiconque exempt de préventions voudra juger sainement de tous ces faits reconnaîtra sans aucun doute que la sentence de déj>osition prononcée contre ce roi par Innocent servit à le faire rentrer en lui-méme et à lui conserver le trône , et que la souveraineté accordée au pape sur ce royaume eut pour effet de sauver son roi de la fureur de ses sujets rebelles et de soustraire le royaume lui-même à l’invasion des étrangers, en même temps que d’assurer le trône à ses légitimes maîtres.

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