‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de Lucques (volume 2)Chapitre 29 sur 38 · SO · texte numérisé non relu

SO

« être à quelque égard l’avocat de Grégoire VII, en montrant « que M. Maimbourg et tant d’autres le rendent plus odieux « qu’il ne mérite (i). » Etaprèsavoir montré que d’autres papes beaucoup plus anciens se sont attribué le même pouvoir sur les rois, il conclut en ces termes: «Mais cela même montre que « M. Maimbourg a eu tort et qu’il est tombé en contradiction, « quand il a dit dans ce traité historique que Grégoire Vil est « le premier de tous les papes qui se soit attribué le pouvoir « d’exeommunier des rois, de les déposer et de délier leurs « sujets du serment de fidélité. J’ai montré d’ailleurs que « Grégoire VU avait eu plusieurs autres exemples (2). » Puis il se met à examiner le fait de Zacharie dans la déposition de Childéric , et après avoir rapporté diverses réponses de ceux des écrivains français qui nient que Childéric ait été déposé en conséquence de l’avis du pape Zacharie , il finit par se ranger A l’opinion de ceux qui ont écrit que ce pape n’eut d’autre part dans la déposition de ce prince que celle d’un simple conseiUer, les Français ayant eu recours à lui comme à leur père spirituel pour en avoir la solution de ce cas de conscience. Il passe ensuite, dans une troisième dissertation, à soutenir et même , pense-t-il, à démontrer que ce pape fut en ce cas un très-mauvais casuiste. « Pouvait-il, dit cet écrivain en par- « lant de Zacharie , plus mal soutenir le caractère sous lequel « M. Maimbourg dit qu’on le consultait en l’appelant dans « cette occasion le docteur et le père des chrétiens? 11 répondit « en casuiste vendu A l’iniquité (3). » Voilà les conséquences que les protestants savent tirer de l’opinion défendue par Bossuet; comme ils lui ont entendu dire, à lui et à d’autres écrivains français, que les papes ont adopté une erreur contraire à l’Écriture et à la tradition en exerçant leur pouvoir sur les souverains, ils triomphent de pareils aveux , et pour rendre l’erreur encore plus ancienne, ils soutiennent qu’elle a été suivie non plus seulement par saint Grégoire Vil, mais plusieurs

(1) Pierre Rival, Dissertations historiques, critiques, dissert. 2, num. 9.

(2) Id., loc. rit., n. r.c.

(3) Dissert. 3. n. 4.

siècles avant par des papes dont Bossuet reconnaît lui-méme la sainteté.

2. Mais si nous devons atténuer l’autorité de l’Église et ses droits pour ne pas éloigner de nous ou pour ne pas scandaliser les protestants , je demanderai pourquoi nous ne devrons pas aussi supprimer le culte des saintes images, l’invocation des saints, les jeûnes et les abstinences commandées, permettre aux prêtres de se marier, abolir le célibat et l’état religieux, réduire le nombre des sacrements et tant d’autres choses, dont les protestants se laissent tellement scandaliser qu’ils les appellent des idolâtries et de monstrueuses superstitions. Au rang de ces superstitions Jean Barbeyrac, protestant du siècle dernier, ne manque pas de compter le* pouvoir que les papes se sont attribué de déposer les souverains et de délier leurs sujets du serment de fidélité. Dans la préface qu’il a mise en tète des œuvres de Puffendorf , après avoir fort malmené tous les Pères des six premiers siècles de l’Église, qu’il traite d’ignorants et même de séducteurs en fait de morale, il ajoute : « Après ce que nous avons dit du peu de soin « qu’ont pris de la cultiver (la morale) les docteurs de l’Église « des six premiers siècles, il serait superflu de parcourir les « siècles suivants, où l’ignorance et la corruption, augmentant « de plus en plus, vinrent enfin à un tel point qu’elles ne « laissèrent presque aucune étincelle de bon sens et de vertu, « surtout parmi les ecclésiastiques. Pour ne rien dire de ce « grand nombre de superstitions ridicules et de l’idolâtrie « prodigieuse qui défigurèrent entièrement le christianisme , « on vit établir mille maximes détestables dignes des ténèbres « de ces siècles malheureux. L’ évêque de Rome se fit regarder « comme revêtu du pouvoir de déposer les rois qu’il jugerait « hérétiques et d’absoudre leurs sujets du serment de fidé- « lité (1). » Mais nous qui sommes accoutumés à entendre leurs blasphèmes, nous ne faisons que rire de cescris qu’ils élèvent contre nous, et bien loin de nous mettre en peine de leurs clameurs, nous ne faisons que reconnaître le caractère de leur

(I) Barbeyrac , Préf. oit., S 10, vers la tin.

secte. Comme nous savons que ç’a été de tout temps la coutume des hérétiques de s’attaquer principalement à l’Église romaine et de diriger contre elle toute leur fureur, et comme nous voyons que leurs efforts pour la renverser ont toujours été vains , nous la reconnaissons pour cette vraie Église dans laquelle ne cesse de se vérifier la promesse faite par Jésus- Christ au chef de ses apôtres, que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Écoutons donc sa voix, et lorsqu’elle nous déclare le sens des Écritures ou qu’elle nous expose la tradition sur les dogmes controversés , soumettons-nous à sa décision , et terminons toute dispute en nous en tenant à son autorité comme à la règle certaine de notre croyance. En * portant nos regards sur sa police extérieure , sur sa hiérarchie , sur sa discipline , jouissons du bonheur de la trouver toujours semblable en substance à elle-même , et prenons en pitié l’état misérable des protestants, qui, ne s’accordant entre eux en rien autre chose qu’à blasphémer cette Église catholique et à l’appeler antichrétienne, sont divisés sur tout le reste , et ne sont pas même d’accord avec les chefs de leur prétendue réforme, de sorte qu’il y a parmi eux autant d’Églises diverses qu’il plaît au premier venu d’en inventer de nouvelles. Et il ne saurait en être autrement, puisqu’ils n’ont aucun lien d’unité, aucune chaire principale qui soit le centre detoutesles autres, aucune succession de pontifes qui puisse leur servir à faire remonter jusqu’aux apôtres les maximes de leur enseignement. Mais quand nous les entendons invectiver si fort contre le pouvoir des papes sur les rois , et employer tous les moyens pour le rendre odieux aux souverains et aux peuples, nous qui connaissons l’esprit de leur secte, nous avons bien sujet de rire de ce aèle qu’ils affectent pour l’indépendance des rois , eux qui soumettent pour cause de religion ces mêmes rois, je ne dirai pas seulement au jugement de leurs ministres, mais au caprice et à la fureur de la multitude. Nous avons fait voir quel était sur ce point l’esprit de leurs soidisant réformateurs, ainsi que les sentiments de leurs prétendues Églises (1). Il y a lieu par conséquent de s’étonner

(1) Voir liv. i, § 6 et 7.

que ce bon chapelain du roi de la Grande-Bretagne se récrie si fort contre un pareil pouvoir du pape, comme si l’on ne savait pas que les ministres de la secte qui domine en Angleterre se sont arrogé et s’arrogent encore un pouvoir tout autrement exorbitant sur le temporel et sur la personne même des souverains. Nous en avons entre autres la preuve convaincante dans la réponse que fit en 1691 le roi Jacques 1“ à la requête de la chambre des communes; il dit en parlant des ministres puritains « qu’ils tiraient toutes les causes à leur «juridiction en disant qu’il appartenait à l'Église déjuger a des scandales. Mais il n’y avait point de crime où il n’y eût « du scandale ou contre Dieu, ou contre le roi, ou contre le « prochain, et sous ce prétexte ils s’attiraient la connaissance u de tous les procès. » « C’est encore, s continuait ce roi, mais en calomniant notre savant oontroversista , « comme la disa tinution de Bellannin touchant le pouvoir du pape in ordine « ad spirilualia , par où il attribue au pape une juridiction « temporelle ( c’est faux) sur ceux de sa religion (1). » Nous répondrons donc à Pierre Rival de la même manière qu’ André Cydonius à Casaubon, qui, par une énorme calomnie, reprochait au pape de porter des sentences de mort contre les rois , et d’en confier à d’autres l’exécution : que quand même il en serait ainsi du pouvoir du pape sur les souverains , il offrirait encore moins de danger pour eux que celui que CasauJxm et les autres protestants attribuaient à la multitude et même au premier venu, en abandonnant à chacun le droit de statuer aussi bien que d’entreprendre sur la vie des rois comme sur leur indépendance (3). Et c’était là le sentiment qu'avaient les protestants d’Angleterre du pouvoir du peuple sur les rois dans le tempe même où ils clahaudaient si fort contra le pouvoir du pape.

(1) Rapin Thoyras, Hist. d'Anglet., tom VIT, liv. xtlii, an. 1621.

(2) « Sed fac sane ita doc«reme,ut mentitur : utrurri tandem periculosius esse censebitur multitudini atque adoo cuilibet per se non exequutionem modo , verum etiam judieium de rpgum vita atque incolumitato permittere , quod Casaubonus facit., an, quod mihi (>er ealumninm tritmit, judieium pontitin reservare, privatis exeeutiunem sententiæ postquam lata funrit demanda ru? u Andréas Rudsmoniannas Cydonins, Rospons. ad rap. t prtmæ exereit. Isnaei Casaubon., pag. 34, édition de Cologne, 1615.

3. Mais D’est-ce pas là encore aujourd'hui le sentiment des protestants , comme semblent le prouver tant de dissertations qu’ils ont publiées sur cette matière (1) ? U est bon d’entendre là-dessus Barbeyrac , qui a dit les choses suivantes : « Comme « on ne saurait prouver, ni par les principes du droit naturel , « ni par l’Écriture sainte, que les souverains soient revêtus du « pouvoir d’empêcher que chacun ne serve Dieu paisible- « ment selon les mouvements de sa conscience, il s'ensuit « que les peuples ont un droit aussi naturel et aussi incon- « testable de défendre leur religion par les armes contre un « souverain qui veut les contraindre d’y renoncer ou leur en « interdire l’exercice que de défendre leurs vies, leurs biens, « et leur liberté contre les entreprises d’un tyran. Ce droit « est même plus favorable qu’aucun autre, puisqu’il regarde « le plus grand de tous les intérêts et la plus forte de toutes « les obligations , ou plutôt celle qui est le fondement et la « source de toutes les autres , je veux dire la nécessité indis- « pensable où chacun est de suivre les lumières de sa con- « science (2). » Ainsi donc le premier venu qui se formera un point de conscience de la religion qu’il lui prendra envie d’adopter aura le droit, au dire de cet excellent dogmatiste, de prendre les armes contre son souverain si celui-ci veut le contraindre de renoncer à son sentiment ou lui interdire de le mettre en pratique. Or quelles garanties les souverains pourront-ils se promettre contre des sujets ainsi disposés lorsqu’ils refuseront de tolérer dans leurs États le fanatisme de tant de visionnaires , qui se font une religion à leur caprice et une conscience à la mesure de leur religion? Et ces hommes qui mettent aux mains des sujets les armes contre leurs souverains pour la défense , je ne dis pas de la religion de leur patrie et de leurs ancêtres, mais d’une religion de leur invention, nous aurons égard à leurs blasphèmes contre le pouvoir du

(1) Voir Van der Mullon , Dissert. , de sanctit. summi imperii civilis , pag. 70 et seq.; Rechemberg, Dissert., dereligione armis defensa; Noodt, de Religione ab Imperio jure gentiura libéra.

(2) Barbeyrac, note 7 au liv. vm , ch. 8, S s, du droit de la nature et des gens de Puffendorf.

pape , ce pouvoir si propre à mettre le trône et la vie des souverains à l’abri des révoltes de leurs sujets et qui , en se réservant à lui-mème le jugement d’une cause aussi grave , réprime l’ardeur de ces derniers à se faire juges des droits de leurs souverains , et ôte aux mécontents le prétexte de se révolter contre eux pour ce qu’ils regarderaient comme le plus grand de tous leurs intérêts ; qui enfin met la vie des souverains à l’abri du fanatisme religieux?

4. Pour passer maintenant des déclamations des protestants à celles de l’auteur de la Défense , comme dans tout son ouvrage et particulièrement dans le dernier chapitre et dans la conclusion qui le termine il ne se lasse pas d’exagérer l’inutilité de ces dépositions de souverains par les papes, qui , à ce qu’il prétend , n’ont jamais atteint leur effet et n’ont jamais été d’aucune utilité à l’Église , mais ont servi plutôt à rendre odieuse l’Église romaine, témoin, ajoute-t-il, la déposition de Henri V1U par Paul III et celle d’Élisabeth par saint Pie V, nous lui rappellerons ce que nous avons dit ailleurs, que ces dépositions ont eu pour la plupart un succès analogue à la fin pour laquelle elles avaient été prononcées, savoir de guérir l’Église de ses plaies , d’éteindre les schismes , de déraciner les vices et d’opérer le discernement entre les vrais et les faux catholiques. Si parfois, comme en Angleterre, elles n’ont pas eu des effets aussi heureux , c’est sans doute qu’alors Dieu a voulu châtier les peuples ; et puisque l’excommunication elle-même, qui, de l'aveu de Bossuet, atteint toujours son effet contre les rois qui s’enorgueillissent de leur pouvoir, puisque c’est l’ème elle-même qui subit cet effet , n’a pas servi non plus à sauver l’Angleterre , mais n’a fait qu’endurcir et Henri VIII et Élisabeth, qui, par une erreur que déteste Bossuet lui-mème , ont dénié au pape et à l’Église le pouvoir d’excommunier les souverains , nous abandonnons la chose aux impénétrables jugements de Dieu. Disons toutefois que , lors même que les hommes n’ont pas tenu compte de ces dépositions. Dieu cependant a semblé les sanctionner, puisque les princes que la sentence de déposition prononcée contre eux n’a pu faire rentrer en eux-mêmes ou ont fait une fin malheureuse,

ou n’ont pas laissé après eux une longue postérité pour perpétuer leur dynastie i observation qui s’applique à l’Angleterre plus encore qu’aux autres royaumes. En lin , comme Bossuet conjure tous les papes qui se suocéderont sur le trône apostolique d’éloigner d’eux la pensés de soutenir l’autorité de leur siège de la manière que l’a fait Grégoire VII, nous conjurons, nous , avec les sentiments du plus profond respect et de la plus parfaite soumission , tous les souverains catholiques nés ou à naître, comme ministres du grand Dieu et représentants de son pouvoir, tous les potentats en un mot , auxquels Dieu a mis le glaive en main pour l’avantage des bons et la répression des méchants, de ne pas croira qu’ils puissent affermir leur souveraineté et leur indépendance temporelle en déniant au pontife romain le droit de les déclarer déchus du trône dans un cas qui n’arrivera sans doute jamais et dans lequel même oe droit exercé par le pape aurait pour effet immédiat de les garantir des révoltas de letlrs sujets. Et aün qu’ils comprennent mieux quel est lé-dessus notre sentiment et qu’ils ne prennent pas ombrage de oe pouvoir que nous attribuons à. l’Église, nous allons résumer ici en peu de mots tout ce que nous pensons sur oe point. Nous disons donc qu'en aucun ms imaginable les sujets ne peuvent sous prétexte de religion se soustraira à l'obéissance due à leurs souverains et beaucoup moins encore prendre les armes, non lias môme dans le cas où le lien qui les tient attachés à leurs princes se romprait de lui-même ou par la force des choses ; attendu que , comme ils seraient parties en ce cas, iis ne sauraient être juges dans leur propre cause ni décider eux-mômes la question de la rupture de ce lien. Que le pouvoir qu’a l’Église ou le pape, qui en est le chef, de déclarer les souverains privés de leurs droits temporels et les sujets déliés du serment de fidélité n’a lieu d’être mis en acte que lorsque la perversité du prince qui chercherait à entraîner ses sujets dans sa révolte contre Dieu monterait à un tel excès qu’elle ferait cesser toutes les raisons du contrat qui engage les peuples envers le pouvoir public de la société, et qu’elle ferait perdre au prince iui-rnèrae tous les droits qu’il a sur eux ; que cette déclaration de leur

déposition ne peut se faire que lorsqu’on a perdu toute espérance de leur amendement et qu’on a employé sans fruit auprès d’eux les prières, les exhortations, les menaces et les autres peines spirituelles; que cette sentence de déposition étant en ce cas une peine spirituelle et médicinale, elle tend à la correction plutôt qu’à la punition du prince , et que par conséquent celui-ci recouvre ses droits dès lors qu’il se repent et qu’il donne satisfaction à l’Église. Qu’il n’est permis à personne d’attenter à la vie des princes déposés ; que l’Église ni ne peut ni ne doit approuver, ou permettre, ou tolérer cet attentat, qui serait directement contraire à la fin qu’elle se propose et qu’elle peut seule se proposer en portant des peines, qui est le salut spirituel et temporel du pécheur. Nous abhorrons en conséquence et nous détestons comme d’exécrables parricides tous les crimes semblables commis sur la personne des souverains et toutes les conjurations tramées contre leur vie, sous quelque prétexte de religion que ce soit, comme choses directement contraires à l’intention et à l’esprit de l’Église. C’est là tout ce que nous avons prétendu démontrer dans le cours de cet ouvrage, où, tout en nous attachant à justifier bien des actions des papes critiquées par Bossuet, nous n’avons pas prétendu pour cela les approuver toutes au même degré, c’est-à-dire comme toutes conformes à la tradition et à la parole de Dieu ; mais nous avons défendu les unes comme ayant certainement ce caractère, les autres comme le présentant avec plus ou moins de probabilité, sans qu’on puisse démontrer qu’elles contredisent au fond l’Écriture ou la tradition, cela seul ayant dû nous suffire pour prouver l’impuissance des arguments de l’auteur que nous nous sommes proposé de combattre.

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