DE SI FAIRE MOINES
Sommaire.
1. Raisonnement do Bossuet sur un passage de saint Grégoire le Grand au sujet d’une loi'de l’empereur Maurice , que ce saint pontife croyait contraire au bien de la religion.
». Conséquences absurdes et injurieuses à saint Grégoire qui 6’cnsuivraient directement du raisonnement de Bossuet.
S. La loi de l’empereur en partie corrigée et en partie annulée par saint Grégoire ; quels en étaient les articles , et en quoi elle fut réformée ou rendue conforme aux canons.
4 . Argument frivole allégué par Bossuet pour prouver que saint Grégoire, comme pontife, était sujet de l’empereur et obligé de prêter obéissance à ses lois.
A. Les termes de soumission employés par saint Grégoire dans sa lettre a Maurice n’étaient l’expression que de son humilité et du respect qu’il portait à l’empereur comme simple particulier, et non comme évêque de Rome.
i. Pour grossir le nombre des exemples à l’aide desquels Bossuet prétend prouver de siècle en siècle que jusqu’à saint Grégoire VII l’Église ignorait complètement ce pouvoir indirect que nous lui attribuons, il allègue celui de saint Grégoire le Grand dans le démêlé qu’eut ce pape avec l’empereur Maurice, vers la fin du sixième siècle, à l’occasion de la loi de ce prince qui défendait aux militaires desc faire moines, et que Grégoire fut chargé de publier dans les provinces d’Italie. Bossuet objecte à ce sujet que, quoique saint Grégoire jugeât, et non sans raison, que cette loi était inique et contraire à la piété, puisqu'elle détournait les hommes de se convertir à Dieu (1) , Grégoire obéit néanmoins en protestant de sa soumission à l’empereur, et qu’il transmit cette loi aux diverses provinces de l’Italie, en se contentant d’avertir l’empereur qu’elle ne s’accordait pas avec la loi de Dieu, comme on le voit par la lettre qu'il
(1) «Sexto vero seeulo, vel ineunto septimo, eodem spiritu ductus sanctus Gregorius magnus, imperatori Mauricio, mm aliquam legem, quæsancto papæ parum æqua ot pia videbatur, ab eo publicandam pro more transrai tterat , hæc rescripsit. » Bossuet, 1 1, part. 2, lib. vi (al. 2 ), c. 8.
écrivit à Maurice sur ce sujet (1). De ce fait , qu’il rapporte à sa manière, il tire cette conséquence : « (Saint Grégoire) ne s attribua point, sous prétexte de certain pouvoir indirect, le droit d’annuler cette loi, quelque peu conforme qu’elle frtl A. l’intérêt desiunes, puisqu’elle détournait les soldats qui se convertissaient d’embrasser la vie monastique. Mais comme il sentait que cette loi était du ressort de la puissance impériale, il se contentait d’avertir le prince qui faisait un mauvais usage de son autorité , de gémir, de prier, et cependant d’obéir à l’ordre de son souverain , et d’envoyer La loi dans toutes les parties du monde. Ce qui assurément eût été de sa part une prévarication si, au lieu de transmettre cette loi pour la faire observer, il eût pu l’annuler par un décret en vertu de son autorité pontilicale (2). »
-• Je laisse au lecteur à juger si cet étrange raisonnement a jamais pu venir à l’esprit du grand évêque de Meaux et si l’auteur, quel qu’il soit, de la Défepse a bien réussi à se couvrir encore ici du nom glorieux d’un aussi illustre prélat (A). Le raisonnement qu’il fait conduit directement à l’une ou à l’autre des deux conséquences suivantes : ou que les sujets, non-seulement laïques ou ministres des princes temporels , mais même pasteurs de l’Église et jusqu’au pontife romain, doivent obéir aux ordres, quoique iniques, de ces princes, et exécuter leurs lois quelque contraires qu’elles soient à la piété; ou que saint Grégoire, connaissant l’impiété de la loi de Maurice, ne s’en fit pas moins l’oxécuteur, etqu’il consentit à se rendre l’instrument
(1) « Ego quidem jussioni subjectos camdem legem per diverses temrum partes transmitti feci; ot quia lex ipaa omnipotent) Peo minime concordai, erre par suggestion» meæ paginam serenissimis domines nuntiavi. » S. Gregor., !ib. il, epist. 62, Labb. Conc., t. V, col. 1 134, edit. Paris.
(2) « Non sibi tribuit indirecte potestatù nomme ut legam abroget animarum utditati parum congruam , quippe quæ converaos milites a monastères alistraberet. Sed cura intelligerct imperatorem scilicet, haud satis recte , suo tamen jure usum, monebat, flebat, orabat, pa rebat intérim, et legem ad alios jusaus transmittebat. l'nevarirator procul dubio futurus si quam edito dccreto pro pontifiria potes ta tu sotverc potuissot aJ alios quoque habendam proferendamque transmitteret. » Bossuet, toc. cit.
(A) Il est reconnu maintenant que la Défense de la déclaration eat bien de Bussuet , mais que la mort l'a surpris avant qu’il ait pu y mettre la dernière main. Yoy. de l'Église gallicane, par M. de Maistre, livre it , chap. * et 10.]
Dig
de son iniquité , comme s’il eût craint la disgrâce du prince plus que celle de Dieu. Mais, comme il ne saurait affirmer sans renoncer à tous les principes de la raison naturelle et sans se contredire lui-même que même de simples laïques et à plus forte raison les pasteurs de l’Église et le prince de tous les pasteurs soient obligés d’obéir au souverain dans les choses expressément contraires à la justice et à la piété, puisqu’il répète mille fois dans ce même ouvrage que, si l’on doit l’obéissance aux méchants princes en matière civile , on ne la leur doit plus en ce qui blesse la conscience, et qu’en pareil cas les sujets doivent plutôt subir la mort que de souiller leur A.me par une obéissance coupable, il ne lui reste donc plus d’autre parti que d’affirmer que saint Grégoire, ou par bassesse d’àme, ou par crainte mondaine, s’est rendu manifestement prévaricateur. Et comment en tirer une autre conséquence ? Au dire de cet écrivain , saint Grégoire savait que la loi de Maurice ne s’accordait pas avec l’équité et Injustice, mais qu’elle était plutôt en désaccord avec la loi divine : Et quia lex ipsa omnipotenti Deo minime concordai ; et, malgré cela, il obéissait à Maurice, il se faisait le promulgateur de sa loi , il l’envoyait dans les provinces pour qu’elle y fût exécutée! Mais, ou il était tenu d’obéir en ce point aux ordres de l’empereur, ou il ne l’était pas : s’il y était obligé, les sujets doivent donc obéir à leurs souverains même en ce qui est injuste et contraire à la loi divine, conséquence qui renverse tous les principes de la morale chrétienne; s’il n’y était pas obligé, en obéissant comme il le fit, il se rendit doncprévaricateur. Il l’eût été en effet, suivant Bossuet, s’il n’avait pas aboli cette loi, malgré le pouvoir qu’il aurait eu de le faire; donc il l’aurait été également si, ne pouvant la publier en conscience, il l’avait néanmoins publiée. Car il est indubitable que dans ce cas saint Grégoire aurait dû s’opposer ouvertement à Maurice , exposer à tous les effets de sa vengeance et son sang et sa vie plutôt que d’obéir à cette injonction injuste, comme l’avait faitsaint Ambroise quand il eut reçu l’ordre de Valentinien d’abandonner les églises aux ariens; comme l’avaient fait les évêques d’Afrique quand ils eurentreçu de Thrasimond la défense de faire de nou-
velles ordinations; comme l’avait fait le pape saint Jean quand il lui eut été enjoint par Théodoric de demander à Justin de restituer à l’arianisme les ariens convertis. Ces saints pontifes ne s’étaient pas contentés de faire des remontrances avec larmes et prières, mais ils s’étaient opposés avec vigueur aux ordres de cette espèce que leur intimaient leurs souverains , et ils avaient ouvertement refusé de leur obéir, en s'exposant par leurs refus à tout le poids de la colère de ces princes.
3. Mais comment pourrons-nous justifier la conduite de saint Grégoire? De la même manière que l’ont fait de graves écrivains et en disant comme eux que le pape, usant en cette circonstance de son pouvoir indirect, abolit la loi de Maurice en ce qu’elle défendait aux soldats d’embrasser la vie monastique. Tel a été le sentiment d’Hincmar, archevêque de Reims au neuvième siècle, écrivain fort estimé des auteurs français pour la liberté de son langage et qui mérite d’être loué de tous pour sa vigueur sacerdotale ; ce prélat , écrivant à Charles le Chauve , lui disait que saint Grégoire le Grand, les empereurs, les évêques, l’Église, la république chrétienne, tous ensemble avaient conspiré pour abolir la loi de Maurice (1). C’est pourquoi Louis Thomassin, après avoir examiné cette question, conclut fort judicieusement qu’il est certain que saint Grégoire annula de fait la loi de Maurice, quoiqu’il crût devoir garder dans son langage un air de déférence à l’ordre de l’empereur (2). Et qu’on ne dise pas pour cela que saint Grégoire ait parlé contre sa pensée en protestant à Maurice qu’il avait, pour lui obéir, transmis sa loi aux diverses provinces ; car, comme cette
(1) « Quod religiosi imperatores et sanctus Gregorius Magnus, auetoritate apostolica et generali episcoporum consensu, ecclesiastico vigore, ac reipublicæ christianæ cohibente religione, destruxerunt, velut in ejus epistolis ad Mauritium imperatorem et ad plurimos episcopos directis ostenditur. » Hincmarus, lib. xil, epist. 3. (A).
(A) La suite de cette lettre n’est pas moins remarquable : « Quod et divæ memoria' avo vestro Carolo subripuit.. de liberis hominibus ad servitium Dei sine sua licentia non convertendis. Quod Ecclesia et respublica non consensit, quodque postea correxit, etc. » Voy. les Actes de ta procinre ecclés. de Reims, 1. 1, p. 328.
(2) « Hinc liquido constat re Gregorium irritasse legem Mauritn , quanquam verhis et specie tenus ab obsequio imperatoriis præceptis præstando non recesserit- » Tbomassinus , Vet. et nov. disripl, part. 1, lib. m, c. et, n. 13.
loicoutenait plusieurs dispositions., dont les unes méritaient les éloges du saint pape et d’autres pouvaient être adopté»» moyennant quelques correctifs, il publia la loi sans rien y changer quant à ceux de ses articles qui étaient conformes à l’esprit des canons, la corrigea quant à ceux qui avaient besoin de correctifs, et l’annula en ce qui était contraire à la piété et à l’esprit de l’Église, c’est-û-dire en tant que cette loi défendait aux soldats d’embrasser la vie monastique. 11 est bon d’observer, en effet, pour plus ample éclaircissement, que cetteloi de Maurice, portée l’an 592, contenait trois articles, comme on le voit par la lettre de saint Grégoire à cet empereur, savoir : t° que ceux qui étaient employés au maniement des affaires publiques de l'Étal ne devaient pas les quitter pour prendre des fonctions ecclésiastiques; et cet article fut loué par saint Grégoire (1), 2° Que ces mêmes administrateurs séculiers ne pourraient non plus se faire moines ; saint Grégoire crut devoir corrigercet article, attendu que les administrateurs dont il s’agissait pouvaient ôter à l'empereur tout sujet de plainte en rendant compte de leur administration et en acquittant leurs dettes, s’il y avait lieu, avau td 'en trey en religion, outre que leurs comptes pouvaient être réglés et acquittés par les monastères eux-mêmes (2) . 3° Enfin, que ceux qui étaient engagés au service militaire ne pourraient embrasser et professer l’état monastique; et cet article fut totalement rejeté par le saint pontife, comme contraire au salut des âmes (3). Saint Grégoire transmit donc la loi de Maurice à plusieurs métropolitains pour la faire publier dans leurs pro-
(1) « Legem suseepi, in qua Dominorum pietas sunxit ut quisquis publicis administrationibus fuerit implicitus , ei ad ucclesiasticum officium venire non licoat; quoi! valdc laudavj , evidentissirno sciens quia qui aeeularem habitum defbrua* ad ecdesiastica officia venire festinat mutare vult secnlnm , non rdinquero. » S • Gregor., lib. ni, epist. 65, alias lib. u, epist. 62.
(2) « (Juod vero in eadem loge dicitur, ut et in monasterio converti non lieeat, omnino mi rat us sum, dam et rationes ejus possint per monasteriom fiari, et agi potest, ut ab eo loco, in quo suscipitur, ejusquoquo débita suscipiantur. Nametsi quLsquam devota mente converti voluisset, priusres male ablatas redderet, et de tua anima tanto verius, quanto expeditior cogitaret. »S. Grcgor., ibidem.
(3) « Ui qua iege subjundum est ut nulli qui in manu signatus est converti lieeat. (Juam constitutionem , ego fateor Donnais meis , vehementer expavi, quia per eam «Bloruiu viani multis claudit, etc. u
vinces, mais il la transmit en raccompagnant de ses propres observations, par lesquelles, approuvant en entier le premier article comme conforme aux lois de l’Église, qui défendaient d’admettre aux fonctions ecclésiastiques ceux qui étaient engagés dans les affaires du siècle (1), il modifiait le second en statuant que les administrateurs des affaires civiles ne pourraient se retirer dans des monastères qu’après avoir rendu leurs comptes et acquitté leurs dettes et leurs autres ol dilations; mais il abolit le troisième article, en se contentant d’ordonner que les soldats qui solliciteraient l'entrée dans les monastères n’y seraient point reçus à la hâte et sans qu’on eût auparavant examiné leur vie et éprouvé leurs dispositions, conformément aux règles monastiques : c’est ce qui résulte évidemment de la lettre que saint Grégoire écrivit aux métropolitains de Thessalonique, deDurazzo, de Milan , de Nicopolis, de Corinthe, de Candie, de Larisse, de Cagliari, de Havenne et des autres provinces, en leur transmettant cette loi, et qu’il termine en disant que, quant au troisième article, ils n’avaient rien à craindre 'de l’empereur, parce qu’iLs pouvaieut être assurés que ce prince verrait de bon œil la conversion de ses soldats comme de tous ceux qu’il saurait d’ailleurs être libres de tout engagement envers l’État (2).
(1) Vide epist. S. Innocenta I ad Victricium Rotomagen., cjusd. epist. 2i
C*n. Alitjuantot et saq. SI. Distinct, can. 1 tuitn, et in üecretaiib., lib. i, ie OUigat. ad ratiocin.
(2) oLegem, quam piissimus imperator dédit, ne fortassehi qui militiæ vel rationibus sunt publiais oblignti , dum rauearum euanun periculum fugiunt, ad eedesiasticum babitum veniant, vel in monastariis couvertantur, vestræ studui fra terni tati transmittere , hoc maxime exhortans, quud hi qui seculi actionibus nnplicati sunt, in clcro Ecclesiæ propere suscipiendi non sunt, quia, dam in erdeaiastiro babitu non diasimiliter quam vixerant vivunt, nequnquam itudent seculum fugere, sed mutare. Quod si etiam taies quique monasterium petunt , suscipiendi nnllo modo sunt, nisi prius a rationibus publicis fuerint nbsnluti. Si qui vero ex mititaribua numeris in monaateriis converti fostinant, ion sont trmere suscipiendi, nisi eorum vita fuerit subtiliter inqulsita. Et juxta normam regularem debent in suo habitu per triennium probari , et tune monachi um babitum Dao auotore susciperc. Qni si ita sunt p ru bâti atque suscepti , et pro anima sua pœnitentiam de perpetratis culpis agere student , pro eorum vita et lucro cœlcsti non est eorum conversio renuenda. Qua de ru etiam serenittànus et cbristianissùnus imperator, nubi crédit*' , ornai modo placatur, et libenter eorum conversionem suscipit, quos in ratiouibus impiicatos non oaso
k. On verra clairement, par tout ce détail, que saint Grégoire, faisant usage de son autorité apostolique , ne craignit point de modifier et de réformer la loi de l’empereur Maurice en la rappelant aux règles prescrites par les canons; qu’en écrivant à ce prince qu’il avait transmis sa loi aux diverses provinces il ne lui écrivit que ce qui était vrai , puisqu’il l’avait réellement envoyée , mais en y joignant sa lettre qui la réformait et la modifiait ; et qu’enfin l’empereur, touché des remontrances du souverain pontife et instruit de l’iniquité de la loi qu’il avait portée, ne trouva pas mauvais qu’elle eût été annulée en ce qu’elle contenait de contraire à la loi de Dieu. Et cela fait voir aussi que ce fait que produisait l’auteur de la Défense pour s’autoriser à nier le pouvoir indirect confirme admirablement, au contraire, l’existence de ce pouvoir. Mais puisque notre adversaire s’empare des expressions d’humilité et de respect dont s’est servi saint Grégoire dans sa lettre à Maurice , qu’il appelait son seigneur et dont il se disait luimème le serviteur, en affirmant que Dieu lui avait donné l’empire non-seulement sur les soldats, mais encore sur les prêtres, pour conclure de ces paroles que le pontife romain lui-même n’est pas exempt de l’obligation d’être soumis aux princes temporels, et qu’il doit par conséquent leur obéir en tout ce qu’il leur plaît de commander; puisqu’il rejette en conséquence la sage observation qu’a faite avant nous le cardinal Baronius , que saint Grégoire avertissait dans cette lettre même qu’il parlait à l’empereur non comme évêque ni comme sujet de l’empire, mais comme personne privée (i); puisqu' enfin il veut à tout prix que saint Grégoire fût soumis à Maurice, même comme pontife , et obligé comme pontife d’obéir à ses lois, faisons-lui voir qu’en même temps que ce prétendu assujettissement auquel il prétend abaisser la plus haute dignité qu’il y ait dans l'Église ne fait rien à la question présente, cet
cognoverit. » S. Gregor., lib. vin, epist. 5, juxta novum ordinem , al. lib. vu ; epist. 1; Labb. Conc., tom. V, col. 1293, edit. Paris.
(1) « Ego autem indignas pietatis vestræ famulns in hac suggestions neque ut episcopus neque ut servus jure reipublic®, sed jure privato Ibquor. » Epist. rit., lib. ni, epist. es.
assujettissement, si grand qu’on le suppose , de l’Église à la puissance temporelle des princes, n’exemptant pas ceux-ci d’être soumis à la puissance spirituellejde celle-là, ni conséquemment à sapuissance indirecte, que nous avons démontrée être spirituelle et n’ôtre qu’une application du pouvoir des clefs, le raisonnement que fait cet auteur ne tend qu’à dévoiler son peu de respect pour l’autorité la plus vénérable, la plus élevée, la plus sainte que Dieu ait établie parmi les hommes, et qu’il contredit le sentiment , je ne dis plus seulement des Baronius, des Bellarmin et de tous ces autres écrivains accusés par lui de partialité pour la cour de Rome, dont ils ont épousé, selon lui, les préventions et les préjugés, mais des Français même les plus chauds partisans de la puissance royale , tels que fut entre autres Pierre de Marca, archevêque de Paris , de qui il aurait pu apprendre que « l’éminence du siège apostolique ne permet pas qu’on l’abaisse à une telle servitude qu’il se fasse l’exécuteur des ordres d’un prince et qu’il soit tenu de les remplir, et qu’ ainsi c’est évidemment à un autre titre qu’à celui de souverain pontife que saint Grégoire se chargea de publier la loi (de l’empereur), attendu que la suprême élévation de l’autorité et de la dignité pontificale n’admet pas cette servitude (1). »
5. Les témoignages donc de soumission à l’empereur que contient cette lettre de saint Grégoire ne sont autre chose que l’expression exagérée de sa modestie, qui, de même qu’elle le portait à se dire le serviteur des serviteurs de Dieu et à appeler les prêtres ses frères et les laïques ses seigneurs, comme l’atteste Jean Diacre dans la vie qu’il nous a laissée de ce saint pape (2), l’engageait à bien plus forte raison à se dire
(1) « Sane apostolicæ sedis principatus ad eam servitutem dimitti non potest , ut ju-sfiom principes gubjectus dicatur cique obedientiam exhibeat. Quart) vol hmc palet, alio titulo quant summi pontilieatus , publicandæ legb curam susceptsse Gregorium. Nullisenim præceptis, iterum dico, vel delegationibus subnutti potest summæ illiiis auctoritatis et dignitatis apex. » Petrus de Marca, in t’rotegomenis ad opus tir Concord . prafat. i.
(1) • Quant® humilitatis Gregorius fuerit eum ex multis, tum maxime ex his ntanifestissimu poterit deprebendi , quod omîtes sacerdotes fratrts et comministrus.... at vero laicos dominos et taminas dominas in suis litteris nominabat. » Jtannes Diaconus, in Vita S. Gregor., lib. iv, c. 58.
soumis à un empereur et à l’appeler son seigneur ou son maître. Et certes on ne saurait attribuer à d’autres causes qu’à une exagération de respect ce que dit saint Grégoire, que Dieu avait mis toutes choses entre les mains de Maurioe et lui avait donné l’empire non-seulement sur les soldats, mais encore sur les pontifes (1) ; de môme qu’il y a exagération dans cet autre passage de la même lettre, que Dieu avait donné à Maurice pouvoir sur tons les hommes (2), puiqu’il est bien certain que le pouvoir de cet empereur ne s’étendait pas même sur la dixième partie du genre humain ; et dans cet autre encore , que Maurice était sou seigneur avant même qu’il le lût de tous les autres hommes (3). Or, de même que ce serait faire déraisonner saint Grégoire que de conclure de ces passages que, suivant la pensée de ce pape , Dieu avait accordé à Maurice la souveraineté sur tous les hommes et que Maurice avait été le souverain de Grégoire avant même qu’il fût devenu empereur, l’auteur que nous combattons doit essuyer le même reproche quand il infère du passage cité que, dans la pensée de saint Grégoire , Dieu avait mis réellement toutes choses entre les mains de l’empereur, et lui avait donné une souveraineté réelle sur lui-mème comme pontife et sur tous les évéques ou tous les prêtres. Mais ce saint pape pouvait d’autant plus sûrement donner libre cours à son humilité chrétienne et penser bassement de lui-mème sans préjudice de sa suprême autorité qu’il avait commencé par faire enteudre qu'il parlait à l’empereur non comme pontife, mais comme personne privée ; car, du reste, il a fait voir par le fait qu’il savait en sa qualité de pontife user de son autorité suprême en soumettant à son jugement les lois mêmes de l’empire , en tant que l’objet de ces lois pouvait intéresser le salut des âmes et ressortir par conséquent du pouvoir spirituel qui n’appartient qu’à l’Église.
(-1) « Vahte autem mihi durum Videtur ut ab ejoe servitio milites sues prohibait, qui ei et omni» tribuit et domina» eum non solnm militibus, sed etiam sacerdotibus conccssit. » S. Greg. epist. cit. ad Mauriraum.
(2) « Ad hoc enim dominorum meorum pietati potestas super omnes hommes data eut. s
(3) « Ex ilk) jam tempo re dominos meus fttisti , quando adhuc dôminus omnium non eras. » Ibidem.
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iCTRES EXEMPLES CHERCHÉS PAR BOSSUET DANS LÉ SEPTIÈME SIÈCLE ET RELATIFS AUX EMPEREURS MONomÉUTES
1 . Pnrolre de saint Maxime alléguées pat Bossuet ; exemples qu’il cite d'empereurs monothelites que l’Église n’a pas déposés.
2. Édit qu’avait publié lleraclius au préjudice de la vraie foi, a la persuasion de Sergius, évêque deConstantinopIe, condamné par les papes Sévcrirt et Jean IV, et rétracté par Héraclius lui-même.
3. L'empereur Constant obéit à l’ordre du saint-siège en faisant brûler l'édit d’Heraclius, et donne par là un éclatant témoignage de son orthodoxie.
I. Paul, évêque de Constantinople, obtient frauduleusement d’étre admis à la communion do l'Église romaine; les évéques catholiques le dénoncent au saintsiège; il engage Constant à publier son Type sous prétexte de procurer la poix de l’Eglise; il est condamné et déposé par le pape Théodore.
S. Saint Martin 1*' condamne dans le concile tenu par lui au palais de Latran l’àéresie des monotbélites et le Type de Constant; il convertit par un miracle et réconcilie à l’Église romaine l’exarque Olympius , à qui Constant avaii donné la commission secréte d’attenter à sa vie. L’exarque Calliopas le fait enlever du nuit et transporter à Naxos, et puis a Constantinople, où ce pape endure une longue captivité; il est traîné do prison en prison et rassasié d’outrages et d’opprobres ; On lui intente l’accusation calôtnnieuse de s’être rendu coupable de félonie; on le dépouille iniquement de ses vêtements pontiikaux et on le relègue dans l’IIe de Chersonèse , d’où il passe à la gloire céleste.
«. Considérations sar la persécution dont saint Martin fût victime; preuves quo ce n’était ni le lieu ni le moment d’user avec avantage du pouvoir indirect contre Constant; que d’ailleurs le pape n’a nconnu par aucun acte ce prince pour légitime empereur.
7. Constant s’étudie a cacher la vraie cause de la haine qu’il avait conque centre saint Martin ; il lui impute le crime de félonie pour ne pas laisser croire qu’il le persécutait pour cause de religion i 11 a recours à tous les moyens pour paraître catholique et en communauté de crovmee avec l’Egliso romaine.
I. Constant traité comme catlioliquo pur le pape saint Eugène. Hérésie monstrueuse, toute contra irequ’elle était au Type de Constant, inventée par Pierre de Constantinople pour sefaire croire catholique. 1-é pape saint Vitalieii considéra comme catholiquel’empereur Constant, qui reçoit avec honneur ses envoyés, et charge ceux-ci de riches offrandes pour saint Pierre. La prudence dont usa l'Église romaine en s’abstenant de condamner Constant comme hérétique , est la réponse à l’argument qu’en tire Bossuet contre le pouvoir indirect.
9. Discussion de saint Maxime avec Théodore, évêque de Césarée, et avec les ministres de l’empereur, qui le traitent d’ennemi des Grecs et de l’emptreur, confessent la vérité de la toi catholique , et prétendent que le Type ne la contredit en rien. La protestation que fait saint Maxime de sa soumission à l'empereur dans toutes les choses temporelles , pour se justifier de l’accusation d'être en révolte contre lui , ne fait rien à la présente question.
1. L’auteur delà Défense, mêlant ici, selon sa coutume, plusieurs choses ensemble sans observer aucun ordre chronologique, allègue en premier lieu les paroles du saint abbé Maxime, qui, quoique persécuté par les empereurs monothélites en haine de la- foi catholique, qu’il défendait avec tant de courage , n’en protesta pas moins en présence de Dieu et de ses anges qu’il était tout prêté obéir à l’empereur en toutes choses temporelles et périssables qu’il plairait à celui-ci de lui commander (1). Puis il ajoute que , conduits par le même esprit, les saints papes et martyrs Martin et autres déclarèrent hérétiques les décrets d’Héraclius et de Constant, c’est-à-dire l’Ecthèse du premier et le Type du second, et endurèrent l’exil et la mort pour la foi , mais sans jamais se départir de la fidélité et de la soumission qu’ils devaient à ces princes (2). Pour débrouiller ce chaos d’objections , remettons les choses chacune à leur place, et parlons d’abord de l’Ecthèse d’Héraclius; puis nous parlerons du Type de Constant, et nous discuterons à la fin le passage allégué de saint Maxime.
2. Pour ce qui concerne donc ce décret ou cet édit attribué à l’empereur Héraclius et connu sous le nom d’Echthèse, rappelons avant tout que Sergius, archevêque de Constantinople, principal auteur ou du moins principal propagateur du monothélisme, avait trompé par une lettre mensongère le pape Honorius 1er, en lui représentant faussement que quelques-uns voulaient qu’il y eût en Notre-Seigneur Jésus-Christ deux volontés contraires, celle de l’esprit et celle de la chair, pour obtenir de ce pape par cette supposition mensongère ou qu’il déclarât qu’il n’y avait qu’une volonté en Jésus-Christ , et c’est l’intention que lui attribue le pape saint Jean IV, qui succéda peu de mois après à Honorius , dans la lettre de ce pontife
(1) o Ecce ego dico, audiente Deo, ac sanctis angelis , et omnibus vobis, quoniam quiquid j uæerit mihi supra quacumque re cum hoc scculo destrucnda et corrumpeuda prompte faciam. » S. Maxim., Collât, cum Theodor. episc. Cœsar.
(a) « Quo spiritu sancti pontifices ac martyres Martinus papa et alii Heraclii et Constantis décréta , Ecbtheses nimirum, ac Typos, hæretica declararunt , pro ûde exilia et morlem tolerarunt, erga imperatores in fide et in obsequio perstiterunt. » Bossuet, t. I, part. 3, lib. vi ( al. u), c. (o.
adressée à Constantin, filsd’Héraclius (1), etl’abbé saint Maxime, qui vivait à cette époque , dans sa lettre au prêtre Marin (2) ; ou du moins que le saint-siège défendit de parler à l’avenir soit d’une seule , soit de deux volontés , afin , disait-il , de ne pas donner occasion de scandale aux eutycbiens (3) , mais au fond pour établir en Jésus-Christ non une volonté humaine d’accord en tout avec la volonté divine, mais une seule volonté pour les deux natures ; qu’ensuite il avait composé une exposition de foi, dans laquelle, tout en disant expressément qu'il n’y avait d’après la doctrine des saints Pères qu’une seule volonté en Notre-Seigneur Jésus-Christ, il défendait néanmoins de parler à l’avenir, par rapport à l’Homme-Dieu, soit d’une, soit de deux volontés (4). C’est à cette formule ou exposition qu’il avait donné le nom d’Ecthèse ; et, pour lui concilier plus d’autorité , il l’avait fait souscrire par Héraclius , l’avait répandue sous son nom, et l’avait confirmée ensuite dans un conciliabule qu’il tint à Constantinople l’an 638, comme le prouvent les actes du concile de Latran tenu sous le pape saint Martin J*’ (5). Sé vérin ayant été élu pape, l’an 640, pour succéder à Honorius , Pyrrhus , qui de son côté avait succédé à Sergius , l’an 639, sur le siège de Constantinople, après avoir fait confirmer de nouveau l’Ecthèse dans un autre prétendu concile tenu dans cette même ville , comme le prouve ce qu’en disent l'auteur grec du Synodicon et saint Maxime dans sa dispute contre ce même évêque , envoya l’Ecthèse à souscrire à Séverin; mais le nouveau pape, bien loin de consentir à cette iniquité, condamna l’Ecthèse dans un concile (6) ; puis il passa bientôt lui-même à l’autre vie, après n’avoir occupé le saintsiège que deux mois etquatrejours, suivantle calcul d’Anastase. Le pape Jean IV lui succéda la même année; et, dès le commence-
(1) Ex collect. Anastas., Biblioth. VV. PP., t. XII, p. 834.
(2) Ibidem, p. 836.
(3) Epist. Sergii ad Honorium relata action. XII sext® synodi.
(4) Ecthesis Heraclii relata in condl. Lateran. sub Martino I, sécréter. III, Conc. Labb. , t. VI, col. 195 et seq.
(5) Concil. Lateran. sub Martino I, secretar. I.
(6) Conc. Lateran., sub Martino I, secretar. ni; Dium. Rom. Pontif., c. o, tit. 8.
ment de l'année suivante, il tint un concile dont font mention Théophanes, à l’an 20 d’Héraclius, et les actes de saint Maxime rapportés parBaronius (1), condamna l’Ecthèse, et fit part de son décret à Pyrrhus, évêque de Constantinople. Héraclius, ayant appris la condamnation de ce formulaire qui portait son nom, déclara par un édit public que ce formulaire n’était pas de lui, qu’il ne l’avait [joint dicté ni commandé de le faire, et que Sergius, qui l’avait composé quelques années auparavant , l’ayant prié d’y mettre son nom, il n’avait fait que condescendre à sa prière ; mais que maintenant qu’il voyait que cette pièce était devenue un sujet de division, il protestait qu’il n’en était point l’auteur. Cette déclaration publique d’Héraclius nous est attestée par saint Maxime, qui rapporte les expressions de la lettre dece prince (2) et qui ajoute que le prince avait envoyé cette déclar ration au pape Jean IV, le même qui avait condamné l’Ecthèse, comme cela était évident par les lettres de l’un et de l’autre adressées à. Pyrrhus (3) . Cette déclaration de l'empereur, faite par lui au commencement de l’année 641 et peu de jours avant sa mort, arrivée le 11 lévrier de cette année, fait voir clairement que l’Ecthèse n’était pas l’ouvrage de ce prince et qu’il n’avait eu d’autre tort dans cette aflaire que de lui avoir prêté son nom ; mais que, bien loin de s'être obstiné à la soutenir, il l’avait rétractée expressément dès qu’il l’avait sue condamnée. Le saint-siège ne pouvait donc trouver dans ce fait aucun motif raisonnable de ne pas le reconnaître pour prince légitime. Et nous ne savons vraiment à quel propos Bossuet mentionne ici
(1) Baronius, ad ann. 640, n. 7.
(2) « Ilia quippe soutiens ( Hi'raclius) qnod in viiuperationem ejus inOrcidente quidam prorumperent, par epistolaui liberum »o fecit ai Ecdeaiæ querimonia , scribens : « Ecthosis non est mua : neque enim ego vel dicta vi, vel jussi ut fieret. Sed cum bancSergius patriarcha composuissctante quoique annos pr.usquamab Oriente ropedassem , deprecatua estine, cum ad banc felicem pervenissein urbem , ut nomme meo propouerotur cum subscriptioue , et suscepi deprecationem illius. Nunc vero cognoscens quud quidam bupei- ea altcrcautur, cunelis facio manifestum quia non est mua. u
(a) >< liane fecit jussioncm ad Beatum Joaunem papam condemnantom Ecthesim in liis quæ scripserunt tune ad Pyrrhum. » S. Maxim., in collât, coram principibus iusecretar. ex collectan. Anastas. Bibliotb.,Bibliûtbuc. VV. PI’., edit. Lugd., ann. 1677, t Xil, p. sao.
l’Ecthèse d’Héraclius, en rangeant ce prince parmi les persécuteurs de l’Église.
3. Pour en venir maintenant au Type de Constant, il est bon de savoir qu’Héraclius étant mort le pape Jean IV avait écrit à son fils Constantin, qui lui avait succédé, pour le prier de faire disparaître de tous les lieux publics où elle était affichée cette même Ecthèse, par laquelle , disait-il , se trouverait condamnée la doctrine de saint Léon et du concile de Chalcédoine (1). Mais quand cette lettre arriva à Constantinople, Constantin n’était déjà plus de ce monde, empoisonné, dit-on, parMatrine, sa belle-mère, et ce fut son fils Constant qui, quand il fut monté à son tour sur le trône, répondit à la lettre du pape en l’informant qu’il avait déjà exécuté ses ordres ; qu’il avait trouvé tout à fait juste de brûler une Ecthèse qui calomniait saint Léon et le concile de Chalcédoine et qu’il l’avait en conséquence livrée aux flammes (2). Mais c’est ce qui résulte encore plus clairement de la lettre qu’écrivit à Paul de Constantinople le pape Théodore, successeur de Jean, et dans laquelle il lui rappelait que Constant avait détruit, d'après ses ordres, ce que Pyrrhus avait mis en avant pour la subversion de la foi (3) . Cette lettre mè me doit servir à corriger l’erreur d’Eutychius d’Alexandrie, qui attribuait la réponse faite à la lettre de Jean IV non à Constant, mais à Constantin Pogonat, quoique ce dernier ne soit monté sur le trône que longtemps
(1) « Inspiret ergo divins clementia christianissimæ pietati vestræ, et cum sitis custodes immaculatæ fidei nostræ , vos ad compunctionem incitet , quo oos qui novis sunt adinventionibus comunpendi imperatoriis sanctionibus arceatia, et prædietam chartam, quæ in scandalum properat fidei ,et locis public» est suspens», præripiatis depositam scindi. » Epist. Joannis IV ad Constantinum Aug., ex collectan. Anastas. , Biblioth. vet. Patrum, t. XII, odit. rit., p. 835; Labb. Coin:., t. V, col. 1763, edit. Paris.
(2) u Accepimus sancte excellons mandaturn tuum ... atque illud, quod do charta coinburenda, in qua calumniæ essent in Leonem patriarebam romanum sanctum, et in concilium Cbalcedonense , ratum habuimus, ipsamque igni tradùliinus. u Annal. Eutychii Alexandr., t II, edit. Oxouien., p. 335.
(3) « Cum ea quæ a Pvrrho adversus apostolicam fidem nostram ad subversionem synodalium decretorum prolata suut.tam per dogma sedis apostolicæ, quod exposituin est a prædecessoro nostro , quam per jussionera fllii aostri clementissimi principis destructa sunt. » Synodica sanctissimi Thaodori papæ ad Paulum patriarcham Contantinopolitanum, ex collectan. Anastasii, t. XII Bibliotbec. vet. Patrum, edit. cit., p. 839; Labb. Conc. , t. V, col. 1778, edit. Paris.
après la mort non-seulement de Jean, mais même de Théodore, et comme le prince dont parlait celui-ci dans sa lettre devait être de son temps et qu’il y était représenté comme ayant agi conséquemment aux déclarations de son prédécesseur, il ne pouvait pas être question ici d’un autre que'de Constant , qui donna au commencement de son règne ce beau témoignage de son orthodoxie.
4. Mais Pyrrhus ayant été forcé d’abandonner par la fuite le siège de Constantinople à la suite d’un tumulte populaire et à cause du soupçon qui planait sur lui d’avoir conspiré avec l’impératrice Martine la mort de Constantin, et Paul, économe de l’église de Constantinople , ayant été promu à sa place , celui-ci rédigea avec une telle adresse la lettre synodique qu’il écrivit au pape Théodore, successeur de Jean IV, que le pape , dans la réponse qu’il lui fit à son tour, crut devoir faire l’éloge de la pureté de sa foi (1) . Il le reprit cependant de n’avoir pas fait disparaître l’Ecthèse des beux où elle avait été affichée, quoique l’empereur lui-même l’eût déjà abolie (2). Il De vit de même qu’avec peine qu’il eût été substitué à Pyrrhus sans que celui-ci eût été canoniquement déposé , et il adressa sur ce sujet aux évêques ses consécrateurs (3) des plaintes d’autant mieux fondées qu’il avait prié le nouvel empereur d’envoyer Pyrrhus à Rome, afin que la cause de cet évêque y fût discutée en synode et qu’il subit les conséquences d’un jugement canonique (4). Mais Paul, ne pouvant longtemps tenir secret le venin de l’hérésie qu’il avait dans le cœur, se mit A la répandre d’une manière ouverte, et bientôt il en fut accusé auprès du siège apostolique par les évêques de Chypre , qui,
(1) « Quoniam a üde hominum corda purgantur, lecti apices dilectionis vestræ, limpidæ tidei fluenta vos de fontibus Salvatoris hausisse, et sicut prædicamus prædicare... manifestarunt. # Epist. cit. Theod. papæ ad Paulum Constantinopolitanum, apud Labb., Conc. t. V,col. 1777 et scq., edit. Paris.
(2) « Quamobrem fraternitas tua a publicis loeis ehartam quæ suspensa pridemque eassata fuerat non abstulit. » Epist. cit.
(3) Epist. Theod. papæ ad episcopos consecratores Pauli, etc., ex collecta n. Anastas. Bibliothec. cit., p. 840.
• (4) Et supra dictum Pyrrhum ad hanc rotnanam urbem jubeat mitti, qualcnus
conventu synodico a nobis effecto pro sua temeritate judicetur. » Epist. Ttieodori papæ ad Paulum patriarch. Constant., toc. cit.
réunis en concile en 6V3 , adressèrent au pape Théodore une lettre synodique où ils appelaient ce pontife le Père des Pères et le pape universel, et qu’on trouvera rapportée dans les actes du concile de Latran tenu sous saint Martin (1). Les évêques d’Afrique eux-mémes, indignés de la mauvaise foi de Paul , songèrent à lui envoyer des exprès pour le rappeler à son devoir, et s’arrêtèrent à la résolution d’écrire avant tout une lettre synodique au pontife romain , que souscrivirent les trois primats des provinces de Byzacène , de Numidie et de Mauritanie et dans laquelle ils témoignaient de leur attachement aux anciennes règles de l’Église, qui prescrivent, disaient-ils , de ne traiter aucune affaire dans les provinces même les plus éloignées sans en faire part d’abord au siège apostolique et sans attendre de son autorité la confirmation de leur jugement, afin que toutes les Églises puisent dans cette Église principale la source de leur enseignement et que de là découle dans le monde entier une foi pure et exempte de toute erreur (2) . Ces lettres déterminèrent le pape à dépêcher en conséquence des apocrisiaires à Constantinople pour adresser ses remontrances à Paul , à qui il écrivit en même temps une lettre sévère , comme le prouve la réponse de cet évêque rapportée dans les actes du concile de Latran sous saint Martin , quoique la lettre même du pape ne se trouve plus. Paul, dans sa réponse, cherche à couvrir son monothélisme comme l’avait fait Sergius dans l’Ecthèse, en affirmant une seule volonté en Jésus-Christ, à l’exclusion de deux volontés contraires (3) ; subterfuge ordinaire aux monothélites , qui par là semblaient vouloir parler non d’une seule volonté physique, mais d’une
(1) Conc. Lateran., sub Martino I, secret. II.
(2) « Antiques enim regulis sancitum est ut quidquid quamvis in longinquo positis ageretur provinciis non prius tractandum vel accipiendum sit nisi ad notitiam almae sedis vestræ fuisset reductum, ut hujus auctoritate justa qu® fnisset pronuntiatio firmaretur, indeque sumerent cæteræ Ecclesiæ veiufci de natali suo fonte prædicationis exordium, et per diversas totius mundi regiones puritatis incorrupt® maneant fidei sacramenta salutis. » Epist. conciliorum triom Africanorum episcoporuin ad Tbeodorum papa®, apud Labb., Conc. t. VII, col. 131, edit. Venet ; t. VI, col. 128, edit. Paris.
(3) Epist. Pauli Coustantinop. ad Theodorum papam, in Conc. Lateran, sub Martino 1, secretar. IV, apud Labb., loc. cit., col. 227 , al. 221 et seq.
même volonté morale ou de l’accord de la volonté humaine de Jésus-Christ avec sa volonté divine. Comme il vit cependant que son mensonge était découvert et qu'il était devenu pour cela l’objet de la détestation de tous les catholiques, surtout de l'Occident, il chercha d'autres moyens de masquer sa perfidie et d’abuser plus finement de la simplicité des fidèles. 11 se mit donc à rédiger une nouvelle formule de foi , où , sous le beau prétexte de procurer la paix et la concorde, il défendait de parler aussi bien d’une que de deux volontés en Jésus-Christ, et prononçait l’abrogation de l’Ecthèse d’Héraclius, qui, bien qu’elle contint la même prohibition , n’en affirmait pas moins que la doctrine d’une seule volonté en Jésus-Christ était le sentiment enseigné par les Pères. Espérant contenter ainsi les catholiques, cet homme artificieux lit bientôt publier cette formule , à laquelle on donna le nom de Type , comme on le faisait souvent des édits impériaux, et il la fit publier au nom de Constant , qu’il avait su gagner à son parti; cette publication se fit l’an 648 et dans le courant de la sixième indiction , comme le prouvent les actes du concile de Latran tenu l’année suivante (1). C’est donc avec raison que les Pères de ce concile ont fait peser sur Paul la responsabilité de ce Type, quoiqu’il portât le nom de Constant (2). C’est de même à Paul que le Type fut attribué par les abbés et les moines de divers pays dans la supplique qu’ils présentèrent à ce même concile , et dont on y donna lecture (3). C’est pourquoi Théodore, après avoir inutilement averti et réprimandé cet évêque, prononça contre lui la double peine de l’excommunication et de la déposition , comme le témoigne la supplique des abbés et des moines dont nous venons de parler et comme le rapporte aussi
(1) Conc. Latcran., sub Martino I, secretar. IV.
(î) « Offeratur ad nostram audientiam Typus, qui nuper composites est persuaskme Pauli Constantinopolitani autistitis contra orthodoxam lidem. » Conc. Lateran., sub Martino 1, Secretar. IV, apud Labb., col. 238, al. 231.
(3) « Cum quibus et Typum , qui nunc contra orthodoxam lidem Cactus est ex subreptione, non ex studio et mente piissiini nostri imperatoris, sed suasione Importuna et falsiloquio Pauli depositi a prædecessore vestriP sanctitatis Tbeodoro sanotissimæ recorda ticnns , vestræ apostolicæ sedis anuthemati submittimus. » Conc- Lateran., sub Martino I, secretar. 11.
l'auteur de la Vie du pape Théodore dans le Pontifical romain (1) : ce qui dut arriver ou à la fin de l'année 648, ou du moins avant le mois de mai de l’année 649.
5. Théodore étant mort le 13 mai 649, saint Marti ni", qui fut élu pour lui succéder au mois de juillet suivant, n’eut rien de plus pressé que d’abattre le monothélisme en portant la cognée pour ainsi dire à sa racine ; et, ayant assemblé à Rome dans la basilique de Latran un concile de cent cinquante évêques, qu’il commença le 5 octobre de la même année et termina le dernier jour de ce mois, il discuta avec beaucoup de soin et d’exactitude , dans plusieurs sessions qu’il consacra à cet examen, d’un côté les écrits des monothélites , de l’autre les témoignages des Pères; puis, dans vingt canons qui furent le fruit de ce travail , il renversa dans ses fondements l’erreur des monothélites, exposa avec beaucoup de clarté la foi catholique , prévint tous les subterfuges de l’hérésie , condamna Cyrus d’Alexandrie, qui en était l’inventeur, Sergius, Pyrrhus et Paul de Constantinople, qui s’en étaient faits les propagateurs et les suppôts , et proscrivit de plus dans sou dix-huitième canon le Type de Constant comme hérétique. Le zèle intrépide de ce grand pape fut d’autant plus admirable que, quoique l’exarque Olympius fût venu à Rome, il la tète d’une armée, pour l’obliger de la part de l’empereur, ou par ruse, ou par violence, à souscrire le Type dans le temps même où il tenait ce concile assemblé , il n’en poursuivit pas moins l’exécution de cette sainte entreprise. Après avoir tenté inutilement de soulever l’armée contre le saint pontife, Olympius donna l’ordre à celui qui portait son épée de l’en frapper au moment où il recevrait lui-même la communion de sa main. Mais cet homme ayant été frappé de cécité à l’instant où il allait exécuter son exécrable dessein, Olympius, désarmé par ce miracle, se réconcilia avec le pontife, lui fit la confession du crime qui lui avait été commandé par l’empereur, et partit de Rome avec son armée pour s’en aller en Sicile (2) . Après avoir donc heu-
(1) Anastas., inTbeodoro.
(2) « Vidons ergo Olympius exarchus quia manus Dei circumtegebat Martiuum sauctissimum papam, nucessc babuit cum eo coneordare, et omuia qu«r
reusement terminé le concile, le pape en transmit les actes aux évêques d’Afrique, et les envoya de même à l’empereur, en les accompagnant d’une lettre conçue avec une telle prudence qu’au lieu de lui reprocher la publication de l’édit il en rejetait toute la faute sur Paul de Constantinople , qui lui avait malignement persuadé de le publier en son nom, et il l’exhortait en même temps à rester fidèle à la foi catholique ; aussi entête de sa lettre l’appelait- il son fils, ami de Dieu et de Jésus- Christ (1). Mais à peine Constant eut-il appris la condamnation que saint Martin avait faite de son édit dans le concile de Home que, s’inspirant des conseils violents de son patriarche, il résolut dans sa colère de détrôner le saint pontife et de le sacrifier à sa vengeance. Dans la crainte cependant que , si la véritable raison de ses procédés était connue , elle ne lui attirât à jamais le blâme de tout le monde chrétien , il en imagina de fausses pour le perdre sous quelque honnête prétexte , en lui supposant des crimes et en subornant de faux témoins pour l’en convaincre ; un de ces crimes supposés était que le pontife avait conspiré , de concert avec les Sarrasins , contre l’empire romain et contre la personne de l’empereur, et que c’était à lui qu’il fallait attribuer la dévastation des provinces de l’Occident, pour sa connivence avec l’exarque Olympius, qui avait perdu en Sicile l’armée impériale, devenue la proie des Sarrasins (2). Tout cela nous est raconté par un disciple de ce saint pape, témoin oculaire, dans la narration qu’il nous a laissée de toutes les iniquités dont son maître fut victime (3) . Il résulte
tsi j ussa fuerant eidem sanctissimo viro indicare. Qui facta pace cum sancta DeiEcclesia, colligeas exercitum, profectus est Siciliam. » Anastas., in Vita S. Martini.
(1) « Domino piissimo et serenissimo, victori, triumphatori filio diligenti Deum etDominum Nostrum Jesum Christum, Coastanti Auguste, etc. »
(2) Anastas., in Martino I.
(3) « Erant autem inter accusatores infelires Imeritus et Theorinus , et reliqui quasi numéro viginti primores milites, et reliqui accusatores; jurabant autom ad sancta evangelia , et sic testificabantur. Primicerius sane omnium accu santium erat Dorothous, patricius Ciliciæ, qui jurons dixit quoniam , quinquaginta capita si baberet, non oporteret cum vivere , eo quod sol us subvertit et perdidit universum Occidcntem, et delevit , et révéra unius consilii fuit, etinimicus homicide imperatoris, et romaine urbanitatis. » E* collectan. Anastas., t. XII Bibliothec. vet. Patrum, edit. cit., p. 844, col. 2.
de son récit que ce qui donna prétexte à cette accusation calomnieuse, ce fut la réconciliation d’Olympius avec l’Église romaine. Après avoir ourdi de cette façon sa trame impie, l’empereur donna ordre à Théodore Calliopas, successeur d’Olympius dans l’exarchat , de surprendre le saint pontife en se mettant à la tète d’une force armée et de le lui envoyer à Constantinople. Calliopas étant donc entré à main armée dans le palais de Latran vers la sixième heure de la nuit, comme le rapporte saint Martin lui-même dans sa lettre à Théodore , le mit hors son palais, quoiqu’il fût alors affligé de la goutte (1), et le conduisità Porto, où il l’embarqua le 12 juin 653 sur un navire , qui, après de longs circuits, le porta , toujours sous forte garde, à Naxos, l’une des Cyclades de la Mer Égée, où il fut retenu près d’une année sous la surveillance de sévères et impitoyables gardiens (2). L’année suivante 654 , il fut transféré à Constantinople et renfermé dans une prison sans pouvoir parler à personne, et il passa là quatre-vingt-treize jours entiers, c’est-à-dire depuis le 18 septembre jusqu’au 19 décembre, qu’il en fut tiré pour comparaître en jugement devant le procureur fiscal de l’église de Constantinople , et pour succomber sous les calomnies d’une foule de faux témoins ; de sorte que, sans vouloir seulement l’entendre, on le jugea convaincu de félonie et de trahison , on le dépouilla avec violence de ses vêtements pontificaux et des insignes de sa dignité, on le chargea de chaînes , et on le traîna dans une autre prison dite de Diomède , plus affreuse et plus ignominieuse encore que la première , dans le prétoire du préfet , où il lui fallut rester renfermé quatre-vingt-cinq jours parmi les meurtriers et les autres scélérats. Sans qu’il soit besoin de redire ici tous les indignes traitements, tous les outrages sacrilèges faits à la dignité et à la personne du saint pontife , et en même temps sa patience invincible , sa constance inébranlable en face de tous ces excès , de ces juges iniques et de ces bourreaux atroces, détails qu’on ne lira pas sans admiration, non plus que sans horreur, avec
(I) S. Martin. Epiât. 15 ad Theodorum, apud Labb., Conc- 1. VU, coi. Sa ut seq.edit. Venet.; t. VI, col. 64 et seq., edit. Paris.
(J) Epist. cit. S. Martini I ad Theodorum.
tous ceux que nous avons déjà racontés de sa prison , dans le mémoire que nous en a laissé un de ses disciples et qui a été recueilli par Anastase (1) , contentons-nous de dire que tel fut l’étal de détresse où fut réduit le saint pontife qu’il lit naître des sentiments d’horreur et de remords tout à la fois dans l’àme de Paul lui-môme , ou de cet évêque de Constantinople , à l’instigation duquel le prince impie et sacrilège s’était porté à toutes ces violences ; et que l’empereur étant allé faire visite à l’évêque qui était tombé dangereusement malade , et voulant l’entretenir du traitement impie qu’il avait fait à saint Martin, l’évêque s’écria en versant des larmes amères : Malheureux que je suis, voilà de quoi rendre mon jugement encore plus terrible. Puis il conjura l’empereur de se borner à ce qu’il avait fait et de vouloir bien ne pas sévir davantage contre le pontife; et quelques jours seulement après ce mouvement tardif de résipiscence il mourut (2). Saint Martin fut retire alors de la prison de Diomède , et conduit dans la maison de Sigolabas écrivain, où on alla le prendre deux jours après pour le transporter dans l’ile de Chersonèse , lieu fixé pour son exil, d’où bientôt , consumé par les souffrances , les chagrins et les peines de toutes sortes qu’il avait endurées , il passa heureusement au ciel le 16 septembre 655, pour recevoir la couronne et entrer en possession de la gloire des martyrs.
6. Voilà en abrégé l’histoire du Type de Constant : nous avons voulu en donner une idée succincte , pour ne rien dissimuler de ce qui pouvait faire paraître ce prince digne de tous les foudres de l’Église , digne par conséquent d’ètre déposé d’un
(1) « Commemoratio eorem quæ «éviter et sine respecta Dei arta sunt a veritatis adversariis in sanctum et apostolicum confesse rein , et martyrem Martinum papam, etc. » Collectai!. Alias tas., t. XII Bibliothee. vet. Patrum, edit. cit., p. 813 et seq.
(2) « Sequenti voro die abiens imporator in patriarchium visendi protia Paulum patriarcham ( proximus enim niât niorti ), narra vit ei quæ cousu mma ta sunt in sanrtissimum virum. Ingemiscens vero Pauius, et conversus ad parietem, dixit : Hei milii ! et hoc ad abundantiam judiciorum meorum actum est. Percontatus autem imporator quamobrem hoc dixit, respondit : Numquidn3m, Domine, non est mirabile talia pati pontificem? Tune attantius adjuravit imporatorera sulBcere ei in bis quæ passes est , nibilquc amplius sustiiicre. » Commemor. cit., loc. cit., p. 845, col. 2.
trône qu’il avait souillé par un si exécrable parricide. Et nous avouons franchement que cet énorme attentat commis sur la personne sacrée du chef visible de l’Église méritait de lui attirer non-seulement tous les anathèmes, mais toute la haine du monde chrétien , et était bien fait pour détacher ses sujets de l’obéissance et de la soumission qui lui était due. Mais nous disons néanmoins que de ce que l’Église n’a pas dépouillé ce mauvais prince de sa dignité impériale il ne s’ensuit point qu’elle n’en eût pas le droit , pas plus qu’il ne s’ensuit qu’elle n’eût pas le droit de l’excommunier de ce qu’elle n’a lancé contre lui aucune excommunication, comme certainement il le méritait. Car les mêmes circonstances qui obligeaient l’Église romaine à user de prudence envers ce méchant prince en lui épargnant une flétrissure comme celle qui eût résulté de la peine de l’excommunication l’engageaient encore davantage à ne pas faire usage contre lui de sa puissance indirecte , pour ne pas exposer la religion et la foi catholique à de plus grands dangers , puisqu’il lui manquait la force extérieure nécessaire pour faire valoir ses décisions contre les mauvais princes. En effet, quand est-ce que saint Martin aurait pu faire contre Constant un usage prudent d’un pouvoir de cette nature? Ce n’était pas avant que ce saint pape eût condamné le Type dans son concile tenu à Rome, puisqu’il ne savait pas alors quelles pouvaient être les dispositions de Constant û l'égard du Type, et qu’il avait au contraire de graves motifs pour espérer que ce prince le désavouerait à l’exemple d’Héraclius. Mais il ne pouvait pas davantage user de ce pouvoir indirect lorsqu’il se vit enlevé de son siège et livré entre les mains de ses ennemis, et qu’il avait contre lui les princes et les pontifes , le monde et l’enfer conjurés ensemble. Dans une position aussi désavantageuse , n’y aurait^il pas eu de sa part une extrême imprudence à faire une déclaration qui non-seulement n’aurait servi en rien la cause commune , mais qui aurait fourni un nouvel aliment à la passion de ses ennemis et aurait confirmé en quelque manière leurs calomnies ou l’accusation dont ils le chargeaient de conspirer contre l’empereur? Si donc ce saint pape, au milieu même de cette cruelle persécution , persévérait toujours dans l’obéis-
sance et la soumission envers l’empereur, ce que du reste nous ne lisons nulle part qu’il ait fait dans les actes de son martyre tels qu’ils se trouvent rapportés par un de ses disciples et recueillis par Anastase, et dont nous devrions inférer plutôt qu'il ne regardait plus l’empereur que comme un tyran , puisque , ayant tant d’occasions de le nommer et se sachant accusé d’avoir conspiré contre lui , il ne le nomme jamais, il ne s’excuse jamais en disant qu’il savait l’obéissance due aux puissances établies, il ne lui donne jamais aucun signe de sa persévérance dans la soumission à son égard ; mais que, connaissant l’iniquité des accusations qui lui étaient intentées et le criminel dessein qu’on avait de le perdre , ou il ne répond rien sinon qu’ils se hâtassent d’exécuter leurs indignes projets , ou il se contente de démontrer l’invraisemblance de leurs allégations (1) ; si, dis-je, il persévérait toujours, comme le prétend Bossuet , dans l’obéissance et la soumission à l’empereur, c’est qu’il s’y voyait forcé par la nécessité de ne pas empirer son propre état, de ne pas aggraver les maux de l’Église et de ne pas rendre plus impie encore ce prince sacrilège, mais non qu’il s’y crût obligé par devoir de conscience.
7. Joignons à tout cela que, bien que la cause réelle de la persécution suscitée contre ce saint pape fût le ressentiment qu’on lui gardait pour avoir condamné le Type , on avait soin toutefois de n’en rien dire et de faire entendre, au contraire , que ce n’était pas pour cause de religion, mais pour raison d’État que l’empereur le traitait de cette manière, puisque d’ailleurs Constant voulait à tout prix passer toujours pour catholique. Aussi, lorsque les juges demandèrent à saint Martin s’il était vrai qu’il eût conjuré avec Olympius, s'il avait disposé et engagé les soldats prêter serment à ce général, comme il était accusé de l’avoir fait, à peine eut-il nommé le Type pour leur expliquer la vérité qu’ils lui fermèrent la bouche en disant qu’il ne s’agissait pas d’articles de religion, mais d’une question de révolte , qu’ils étaient romains et orthodoxes aussi bien que lui (2). Et tel était le désir qu’avait
(1) Commemoralio eorum, etc., in Collectancis Anastas., loc. cit.
(5) « Ingres» equidem uno testium, et dicente quoniam conjurât iones ferit
Constant de paraître catholique et de ne pas être regardé comme ayant une autre croyance que l’Église romaine , que Paul, évêque de Constantinople, étant venu à mourir, comme nous l’avons dit, pendant que saint Martin était encore renfermé dans la prison du prétoire, l’empereur, qui voulait rétablir Pyrrhus sur ce siège et qui savait que celui-ci avait abjuré le monothélisme et présenté au pape Théodore , prédécesseur de Martin, une confession de sa foi dans laquelle il condamnait le monothélisme , si bien qu’il avait été pour cela reçu dans la communion de l’Église romaine en même temps qu’excommunié par Paul de Constantinople ; l’empereur, dis-je, voyant que bien des personnes repoussaient Pyrrhus pour le même motif et le jugeaient indigne de l’épiscopat, ne voulut le rétablir sur le siège de Constantinople qu'après avoir reçu de saint Martin lui-même et de Platon, ancien exarque, l’assurance que ce n’était par l’effet d’aucune violence , mais tout à fait de luiméme qu’il avait présenté au pape sa confession de foi et condamné le monothélisme ; ainsi le porte la relation du martyre de saint Martin avec l’appendice qui l’accompagne (1). Constant se conduisit ainsi, comme l’observe un savant écrivain moderne h la suite de l’auteur de la critique de Baronius , pour mieux cacher ses sentiments hérétiques et pour ne pas paraître s’écarter de la foi de l’Église romaine non plus que de l’ancienne discipline (2) .
fum Olympio , et milites præparavit ut jurarent interrogatus Deo pretiosus vir si bæc ita se haberent , respondit : Si vultis audire veritatem , dico vobis sequeutia : et cœpit dicere : Quando factus est Typus , et directus Romam ab imperatore. Et hoc tantum dicente beato illo, aliud quid non est concessum loqui, sed continuo ante omnes incipiens eum clamore Troilus , inquit : Non inféras nobis hic de Ode, de duello nunc scrutons, quoniam et romani et nos christiani sumus, et orthodoxi. » Commémorât, dt. ex collecton. Anastos., t. XII Bibiiotbec. vet Patrum, edit. cit,, pag. 844, col. 2.
(t) « Significavit tibi dominator : Die nobis ea quæ de Pyrrho, ex-patriarcha, hic et Romæ subsequenter gesto sunt. Pro qua causa abiit Romam , jussus, an proprio proposito? Respondens sanctus papa dixit : Proprio proposito. Ait Demosthenes : Libellum illumquomodo fecit? Compellente aliquo? Respondit sanctus vir: Nemine, sed propria propositione, etc. » Commémorât, cit., ex Collecton. Anastos., loc. cit., p. 846, col. 1. « Cæterum de Pyrrho sciendum est quoniam, postquam certi facti sunt a ter beato apostolico ac Platone quod sponte feront libeilum suum , locaverunt eum in throno isio. » Ibid., p. 847, col. 2.
(2) « Ideo autem ito se prossit imperator, quia, hiereticum animura celans, vi-
8. Cette affectation que mettait l’empereur Constant à vouloir paraître catholique et à cacher ses véritables sentiments lit que ni saint Martin, ni ses successeurs saint Eugène et saint Vitalien, non-seulement ne lui refusèrent l’obéissance due aux empereurs, mais ne le traitèrent même comme hérétique, ou ne l’excommunièrent avec les autres hérétiques. Saint Eugène, qui, au dire de quelques-uns, fut élu pape en 654, du vivant de saint Martin et avec son consentement, ou qui, comme d'autres le soutiennent avec Baronius, ne le fut qu’en 655, après la mort du saint martyr, envoya ses apocrisiaires à Constant , sans écrire à l’évêque, qui était alors Pierre, successeur de Pyrrhus ; car ce dernier était mort peu de jours après sa réinstallation , comme on le voit par la relation souvent citée par nous du martyre de saint Martin (1). Il semblerait même par la relation de la conférence de l’abbé saint Maxime et de son compagnon avec les principauxde la cour, et par la lettre du moine saint Anastase, disciple de saint Maxime, aux moines deCagliari, que Constant ne se mettait plus en peine de son Type, ou que du moins il s’en donnait l’air auprès des Romains, puisque Pierre de Constantinople, après avoir cherché inutilement à obtenir la communion de l’Église romaine au moyen d’une lettre synodique pleine d’ambiguïtés qu’il adressa à saint Eugène, mais qui, à cause de son ambiguïté même, fut Rejetée de concert par le clergé et le peuple de Rome (2), voulant à tout prix paraître catholique, inventa un nouveau monstre d’hérésie, qui consistait à admettre en Jésus-Christ non-seulement deux, mais même trois volontés, savoir une volonté personnelle, telle que l’entendaient les monothélites , et deux volontés naturelles, comme le voulaient les catholiques, erreur à laquelle il sut donner une telle apparence de vérité qu’il réussit à la faire souscrire même par les apocrisiaires du pape , comme le prouvent les écrits déjà cités de saint Maxime et de
deri nolebat exors fidei romanæ Ecclesiæ et antiquæ disciplina. » Pagius Junior, Breviar. Rom. Pontif.,t. I, in Vita S. Martini], n. 17; Pagius Senior, adaun. Christ» 655, n. 5.
(1) Ex Collectan. Anastas., loc. cit.
(2) Anastasius, in sancto Eugenio.
son disciple (1) : or, comme c’était li\ contredire le Type, qui défendait d’affirmer soit une seule volonté , soit deux volontés en Jésus-Christ, Pierre n’aurait pas osé soutenir cette nouvelle doctrine si Constant avait toujours tenu à l’édit qui portait son nom. Cet empereur fut traité avec les mêmes égards par saint Vitalien, qui monta sur la chaire de saint Pierre après la mort de saint Eugène en 657 et qui eut hâte d’envoyer aussitôt à Constantinople ses apocrisiaires et ses répondants auprès des empereurs Constant et Constantin Pogonat, fils du premier, en adressant en môme temps une lettre synodique (2) à ces deux princes : Constant reçut avec honneur les envoyésdu pape, et les lui renvoya chargés de riches présents pour le trésor de saint Pierre (3). Cette offrande ayant été acceptée par Vitalien, cela prouve que Constant avait alors répudié l’hérésie, comme cherche à se le persuader Baronius (4) , ou , comme d’autres préfèrent l’affirmer (5), qu’il affectait tellement de paraître catholique et bien disposé pour les catholiques qu’il avait réussi à faire croire qu’il était réellement orthodoxe. Mais si Constant méritait d’être déposé , comme il le méritait certainement, tant pour son hérésie et pour la persécution suscitée par lui ■aux catholiques que pour l’horrible attentat commis sur la personne du pontife romain, il méritait àbien plus forte raison d’ètre condamné et excommunié avec les autres hérétiques. Or nous avons vu que saint Martin, saint Eugène et saint Vitalien nonseulement ne l’ont ni condamné ou excommunié comme hérétique, mais l'ont traité avec honneur et de la même manière que s’il eût été catholique. L’argument que fait Bossuet pour inférer de ce que l’Église u’a pas refusé l’obéissance à Constant qu’elle n’avait pas le pouvoir de le déposer irait donc à conclure aussi
(1) Relatio motionis facta! inter Domnum Maximum monachum et socium ejus, atque principes in secretario. Epiot. Annstas. monachi, diseipuii S. abbatis Maximi, ad commune monachorum apud Calarim constitutorum eollegium, in Colledan. Anastas., t. XII Biblioth. vet. Patr., p. 848 et seq., 8jl etseq.
(2) « Direxit responsales süos cum synodica iu regiam urbem ad piissimos imperatores. » Anastas., in Vitaliano.
(3) « Per eosdem missos direxit Constans imperator B. Petro evangeiia aurai cum gemrnis aibis mira; magiütudinis ornata in circuitu. » Auastas., ibidem.
0) Baronius, ad ann. Christi 0à5, n. 3, et ad ann. 663, n. 4.
j, Pagius, ad ami Christi 663, n. 3.
justement qu’elle n’avait pas celui de l’excommunier. Mais , pour raisonner juste, on devra plutôt dire que, de môme qu’il n’est pas toujours à propos que l’Église fasse usage de son glaive spirituel, mais que souvent le bien public et la crainte d’un plus grand mal commandent à sa prudence de garder son glaive dans le fourreau, ainsi on aurait très-grand tort de conclure de ce qu’elle n’a pas fait usage en certaines circonstances de son pouvoir à l’égard des princes que ce pouvoir, en effet, ne lui appartient pas.
9. Ayant à parler maintenant de saint Maxime, commençons par supposer établi que non-seulement l’Église de Constantinople, mais toute la cour de l’empereur, les officiers de l’empire , les patrices et les personnages consulaires s’étaient fait un point d’honneur de soutenir le Type, regardant comme ennemis de l’empereur ceux qui s’y opposaient ou qui refusaient d’être en communion avec ses partisans et c’est ce que font bien voir les mouvements qu’ils se donnèrent contre saint Maxime auprès des principaux ministres de l’empereur et la conférence qu'eut ce saint abbé avec Théodose, évêque de Césarée, et plusieurs laïques constitués en dignité (1). Et ce qu’on doit surtout considérer, c’est qu’ils voulaient passer pour catholiques , et qu’ils confessaient expressément la vérité catholique, en admettant deux volontés et deux opérations distinctes en Notre- Seigneur, conformément à ce qu’exigent ses deux natures : ce qui ne les empêchait pas de soutenir le Type, parce qu’ils ne le croyaient pas opposé à leur confession , mais qu’ils l’envisageaient comme un moyen d’accommodement indispensable pour ne pas scandaliser les peuples par la subtilité de semblables expressions , comme le prouve le reproche que fit à saint Maxime l’évêque Épiphane de Constantinople dans cette même conférence (2) . Ayant donc ce parti pris , et se persua-
(1) Ex Collectan. Anastas., loc. cit.
(2) « Dixit Epiphanius : Die malorum extreme, vorax eivium, quasi nos, et civitatom nostram , sed et imperatorem haeretieos habeas, haec prosecutus es verba ? Vere plusquam tu christiani sumus et orthodoxi, et Dominum nostrum ar Deum conûtemur liabire et divinam voluntatem, et animam intelleetualem : et quia omnis intellectualis natura utique habot ex natura voile ac operari, quoninm vit» proprius motus est, et intelloetus proprium voluntas : et voluiita-
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dant à eux-mêmes que saint Maxime n’avait aucun juste motif
de rejeter le Type et de se séparer de ceux qui l’acceptaient , ils traitaient sa résistance d’injure faite au prince , qu’il voulait sans raison, disaient-ils, faire passer pour hérétique et à qui il ne refusait d’obéir que par entêtement. C’est pour cela qu’ils le pressaient en lui faisant cette demande : Ditesnous si vous voulez exécuter ou non l’ordre de l’empereur (1). Et comme le saint leur répondait qu’ils devaie n t commencer par lui expliquer de quel ordre ils voulaient parler pour qu’il pût leur répondre, ils revenaient à la charge en lui répliquant que c’était à lui à leur dire avant tout s’il voulait ou non exécuter l’ordre du prince (2). Le saint voyant donc qu’ils voulaient le surprendre dans ses paroles ou pour le rendre prévaricateur ou pour l’accuser de désobéissance et de révolte à l’égard du prince, et tenant à faire connaître que, s’il résistait à Constant, ce n’était ni par entêtement ni par mauvais vouloir contre le prince, comme ses ennemis l’en accusaient, mais par motif de conscience et par devoir d’obéir à Dieu , que pouvaitil faire autre chose que de protester devant Dieu et devant les hommes qu’il était prêt à obéir à l’empereur dans toutes les choses temporelles et périssables qui n’intéressaient pas le salut éternel? Et comment pouvait-il mieux se justifier du reproche qui lui était fait d’être ennemi du prince? Maxime, simple particulier, et non évêque , pouvait-il donc , sans y être autorisé par aucun jugement préalable de l’Église ou du siège apostolique , se déclarer de lui-même affranchi du devoir d’obéir à Constant et justifier de cette manière l’accusation qu’on lui
tis ejus capacitatem novimus non secundum deitatem tantum , sed el secundum humanitatem. Quiaetduas ipsius voluntates et operationes non abnegavimus. Et respondens abba Maximus dixit : Si ita creditis, quemadraodum intelleetuales naturæ ac Dei ecdesia, quomodo me cogitis communicare in Typo, qui solam eorum habet divisionem , qu® vos profitemini ? Et dixit Epiphauius : Ob dispensationem factum est hoc , ne lædantur populi hujuscemodi subtilioribus vocibus, etc. » Relatio de dogmatibus, qu® mota sunt inter S. Maximum, et Theodos. episc. Cæsareæ, etc., ex Collect. Anast., p. 857, col. I.
(1) a Dominas orbis jussit nos venire ad te, et dicere vobis, qu® visa sunt
divinitus roborato imperio suo ; sed die nobis primitus si faciès jussionem imperatoris , an non?» Ibid., p. 858, col. 2- ... . .
(2) « Non potest esse ut dicamus aliquid , nisi primum dicas u trum facias , vel non (acias jussionem imperatoris. » Ibidem.
intentait d’ètre rebelle envers le prince , en donnant à. celui-ci lieu de croire que c’était pour quelque motif personnel ou par une espèce de bravade , et non par motif de conscience qu’il refusait de lui obéir en acceptant le Type? Quand môme. Maxime aurait eu le pouvoir de se délier lui-même et de délier les autres citoyens du devoir dç l’obéissance envers l'empereur, et qu’il aurait pu le faire sans danger pour lui-même ou pour l’Église, il n’aurait pas d'1 user de ce pouvoir dans des circonstances semblables , où il était nécessaire de faire voir à ce prince aveuglé par sa passion que, s’il ne lui obéissait pas , c’était parce que l’ordre qu’il lui donnait était contraire à la foi, et non parce qu’il pouvait avoir lui-même contre lui quelque motif d’inimitié , et de lui ôter ainsi tout prétexte de justiiiep son édit.
§ vin-
hxrmpi.es cherchés par bossuet a l’appui de sa thèse dans l’histoire nu