VII
nus EMPEREURS ALLEMANDS, DEPUIS HENRI II JUSQU'A FRÉDÉRIC I" B.lRBEROt' SSK , QUI ONT REÇU DES PAPES, DANS LA CÉRÉMONIE DE LEUR COURONNEMENT. I.E T1TRR D’EMPEREURS KT LA DIGNITÉ IMPÉRIALE.
Sommaire.
*. Saint Henri, premier empereur de ce nom, fut d’abord simplement élu roi de Germanie, et ce ne fut qu’au bout de treize ans qu'il fut couronné et nommé empereur par Benoit VIII. Conrad le Salique, élu roi par les États d’Allemagne, ne fut eouronnént fait empereur que deux ans après par Jean XIX.
2. Henri II, autrement dit III, (llsdeConrad, succède à son pèreen sa qualité de roi de Germanie en vertu dos suffrages de tous les princes allemands, et ne reçoit que huit ans après le titre et la dignité d’empereur des mains de Clément II
3. Henri II) ou IV, succède a Henri II, autrement dit III, sur le trône royal de Germanie, etn’est fait empereurque vingt-huit ans plus tard, que, ne pouvant obtenir eet honneur du pape légitime, il. se fait donner lacouronne impériale par un antipape: cen’estqu’à partir dece moment qu’il prend le titre d’empereur. Henri IV ou V, crééroi de Germanie par les princesallemands à la suite de la déposition de son père, fait semblant d'étre soumis au saint-siège, tout en nourrissant en lui-même de perverses dispositions. Il fait instance auprès du pape pour conserver le droit abusif d’investiture; mais sa demande est. rejetée. Il envoie à Home une magnifique ambassade pour traiter avec le pape l’affaire de son couronnement ; le pape fait un honorable accueil à ses députés , et. les charge de rapporter à leur prince sa réponse pleine de bienveillanee .
h Trait*** et serment- violés par Henri J V ou V ; il fait mettre le pape ru prison, rt excite contre lai le ressentiment des Romains, j. Il forte lé pape de luf aceotder le privilège dés investitures et de lui donner la Couronne impériale , qu'il reçoit sans aucune intervention du peuple de Rome. Conjectures sur l'époque précise de sou couronnement.
8. Les faits relatifs au couronnement d’Henri IV, autrement dit Henri V, ont été altérés par les écrivains courtisans do prince ou fauteurs de Son schisme.
7. Lotbaira, duc de Saxe, estélu roi de Germanie après Henri IV ou V dans une assemblée des princes allemands. Il prend la défense d’innocent II contre l’antipap*' Anaclet. dé n’est qu’au bout de sept années de règne qtl*:I reçoit du pape la couronne et la dignité impériale, sans le concours des Romains, qui s’étaient engagés dans le schisme de Pierre de Léon.
8. Conrad 11 , duc de Franconie , élu roi de Germanie du consentement de tous les princes allemands. Comme il ne reçut jamais des mains da pape la couronne impériale, il ne prit jamais non plus le titre d'empereur, mais seulement celui de roi des Romains.
9. Frédéric l*r, duc de Sotiabe , ayant été élu roi de Germanie par les princes allemands, dépêche vers le pape ses ambassadeurs, qui conviennent avec quelques cardinaux, députés par le pape a cet efTet, des conditions d’un traité d’âuiance juré de part et d’autre, et par Frédéric lui-méme. Il fait une irruption siibite en Italie , et remplit d’alarmes le souverain pontire. Il passe avec les légats du pape de nouveaux traités et de nouveaux serments. Doctrines séditieuses d’Arnauld de Bresce Frédéric refuse de tenir l’étrier au souverain pontife; pari enfin il y consent sur ce que lut témoignent ses ofiic ie rs de l’ancienneté et de la convenance de cet usage .
10. Les Romains du parti d'Arnauld députent vers Frédéric, qui rejette leurs demandes. Le pape lui persuade d’envoyer une partie de ses troupes occuper la Cité Léonine et l’église du Vatican; puis il s’empresse do se rendre à oette église avec le pape, et y reçoit de ses mains la couronne impériale à l'insu des Romains. Pressé par l’armée romaine , il se retire de la ville avec ses troupes.
1 1 . Frédéric , élevé à l'empire contre la volonté dns Rom ains , commence k compter les aimées de son empire à partir du jour de son cou ronnement. La fierté naturelle de cê prince et les flatteries do ses courtisan s sont les causes des mauvais traitements qu’il fit essuyer au pape Adrien et de la prétention qu’il avait de ne pas faire hommage au saint-siège de la dignité impériale qu’il en avait reçue , désavouant ainsi ce qu'il avait fait lui-mêm e.
13. Maximes séditieuses d'Arnauld de Bresce insinuées dans l’âme de Frédéric.
1 . Othon III , prince rempli de piété et de religion , étant mort à la fleur de son fige et sans laisser d’enfants, le 23 janvier de l’an 1002 (i) , on élut roi de Germanie h Mayence, le 6 juin de la même année, Henri, deuxième de ce nom, duc de Bavière (2), prince d’une grande sainteté et dont l’Église a rangé le nom parmi les saints confesseurs dont elle célèbre
(1) Chronic. Hildensheim., ad annum 1002.
(2) Ditmarus. lib. v; Adelboldus epiac. Ultraject., in Vita S. Henri imperator. in sanctis Bambergcnsibus a Gretzero publicata.
la mémoire. Ce prince vint à Rome l’an 1014, ou dans la treizième année de son règne , et y fut couronné et déclaré empereur le 16 février de cette même année par le pape Benoit VIII, comme le rapporte entre autres la chronique d’Hildesheim , qui dit, en parlant de ce couronnement, que ce saint roi fut fait alors empereur (1) . C’est pourquoi , en même temps que ce prince comptait cette année de son couronnement pour la treizième de son règne , il ne la comptait que pour la première de son empire , comme le prouve le diplôme de ce prince pour l’église de Novare, expédié en cette même année 1014, et qu’on peut voir dans Baronius, qui le reproduit en entier (2). Après la mort de ce saint empereur, passé de cette vie à la gloire des bienheureux le 13 juillet 1024 sans laisser d’enfants (3), les princes d’Allemagne assemblés élurent à sa place roi de Germanie Conrad le Salique, qui reçut la couronne royale à Mayence le 8 septembre, jour de la Nativité de la sainte Vierge (4). Étant ensuite venu à Rome en 1027 , la troisième année de son règne, il fut couronné et nommé empereur par le pape Jean XIX le saint jour de Pâques , qui tombait cette année-là au 26 mars (5), et il se mit à compter à partir de là la première année de son empire en même temps que la troisième de son règne, comme on le voit par le diplôme de ce prince envoyé à Rome en 1027 à Guido, abbé delaFarfa, et qui est daté delà troisième année du règne et de la première de l’empire de Conrad (6) . Nous nous trouvons par conséquent dans la nécessité de relever une erreur notable commisedans ce diplôme , tel qu’il a été rapporté par Muratori, relativementau mois où il futdressé, puisque nous
(1) « Natale Domini rex Papiæ celebravit; inde comitatu regali Romam pergens, imperialis coronæ diadema a sancti Pétri vieario Bénédicte... diedomiuica , decimo sexto kalend. martias euro generali eluctione suscepit : sic iraperator Dei gratia factus Papiarn rediit. » Chronic. Hildensheim., ad annum 1014.
(2) Baronius, ad annum 1014, n. 9.
(3) Wippo presbyter, in Vita Conradi Salici.
(4) Chronic. Hildensheim., ad annum 1024.
(5) Wippo presbyter, in Vita Conradi Salici ; Gothardus, in gestes Conradi im perat., apud Baronium, 1027; Otto Frisingensis, lib. vi, cap. 19.
(e) « Data V kalend. martii, anno dominiez Incarnationis MXXVI1, anno vero domini Conradi regnantis tertio, imperii quoque primo. ActumRomæ féliciter. » biploma Conradi imperat. relat. a I.ud. Ant. Muratori , tom. Il Script, rer. Itat, in not. ad Chron. Farf., col. SfiO et seq.
y lisons qu’il fut envoyé le 5 des calendes de mars, qui revient au 25 février, époque à laquelle il est très-certain que Conrad n’était pas encore couronné empereur et qu’il ne pouvait par conséquent compter la première année de son empire ; il faut donc corriger cette date, et mettre mai au lieu de mars, c’està-dire V kal. maii au lieu de Vkal. marlii, puisqu’on effet àla date du 25 avril il n’y avait encorequ’un mois à peu près écoulé depuis son couronnement. Et il est bon de reproduire aussi à cette occasion une observation du célèbre Antoine Pagi, savoir que le prêtre Wippon , qui habitait le palais de Conrad , n’appelait pas ce prince autrement que du nom de roi tant qu’il n’avait pas encore reçu du pape la couronne impériale, au lieu qu’il l’appela constamment empereur du moment où il l’eut reçue ; et de là Pagi conclut qu’on s’expose à la risée de tous les gens instruits lorsqu’on entreprend de soutenir que les rois de Germanie n’étaient pas plus tôt élus en cette qualité qu’ils prenaient le titre d’empereur, et qu’on ose non-seulement mettre en doute, mais nier formellement une vérité aussi certaine que celle que nous énonçons ici (1). Mais c’est ce que nous voulons démontrer encore plus clairement par d’autres exemples.
2. Conrad, étant mort l’an 1039, eut pour successeur son fils Henri , troisième du nom comme roi de Germanie , et deuxième comme empereur (2), d’avance associé par son père à sa royauté, aux applaudissements de tous les seigneurs, dès l’an 1028 qu’il avait été couronné à Aix-la-Chapelle en qualité de roi par Pellegrin, archevêque de Cologne (3). Ce prince, tout en succédant A son père comme roi , ne lui succéda pas incessamment comme empereur, puisqu’il ne le devint que huit ans après, lorsqu’il fut couronné en cette nouvelle qualité par Clément II le jour
(1) « Vides Wipponem presbyterum, in aula Conradi viventcm, huncsemper regem vocasse donec a pontifice romano corouatus fuit , et postea eum semper imperatorem appellandum , ostendere, qui contendunt Germaniæ reges statim abelectione dictoa fuisse imperatores nomensuum viris doctis deridendum dare, cum rem eertissimam non solum in dubium voeare, sed etiam negareaudeant. » Pagius, in Critic. Baronii, ad annum 1027, n. 3.
(2) Wippo presbyter, in Vita Conradi Salie. Chron. Hildensheim., ad annum 1039.
(3) Wippo, in Vita Conradi Saliei.
de Noël 1046, comme l'attestent Hermann le Con tract et Lambert d’Aschaffembourg , qui, comptant le jour de Noël pour le commencement de l’année, rapportent ce couronnement et cette élévation à l’empire de Henri à l'année 1047 (1). Et ce ne fut qu’à partir de ce moment que ce prince commença à dater ses diplômes des années de son empire comme de celles de sa royauté, ce que nous prouvons par deux diplômes de ce prince donnés en faveur du monastère de Casaurie, dont l’un porte la date du i"r janvier et l’autre celle du 13 mars 1047 , et tous les deux à la fois celle de la dix-huitième année de son couronnement, de la huitième de son règne et de la première de son empire (2) : ce qui marque bien la distinction des années de son couronnement en qualité de roi du vivant de son père d’avec les années de son règne depuis la mort de son père , et celles enfin de son empire depuis son couronnement par le pape en qualité d’empereur ; et on doit remarquer de même qu’il se compte le troisième de son nom d’Henri comme roi , et le second comme empereur. Il est donc évident que, si les rois de Germanie avaient l’espérance de se voir élevés à l’empire, ils n’étaient pourtant et ne s’appelaient empereurs qu'après qu'ils avaient reçu la couronne impériale des mains du pontife romain. C'est pourquoi le prêtre Wippon dit, en parlant de la mort de Conrad, que ce prince mourut content de voir qu’il avait assuré à son fils Henri la possession de la royauté et l’espérance de la dignité impériale (3).
3. Henri 111 étant mort l’an 1056, Henri IV, qui n’avait encore que sept ans , recommandé aux grands du royaume par sa mère l’impératrice Agnès, succéda à son père comme roi et comme le quatrième de ce nom parmi les rois de Germanie.
(1) Ilormnniius Contractas et Lainbcrtus Schafnaburgensis, ad aimum
(2) « Data kalendis januarii, anno dominicæ tncarn. millesimo quadragesimo septimo, indict. XV, auno autem domini I Ion ri ci tertii ordinationis «jus XVIII, regruntis quidem VIII, sccundi imperantis primo. «Chronic. Casa uriens., t. II, part. 2, Script. rer.Ital., roi. 857. Data tertio idu s martii, etc. Reliqua, ut supra; ibid., roi. 858.
(3) « Dura imperator Conradus in fllio suo Ilenrico regni rem , imperii autem s(>cm tienr loratam considérât , rtc. » Wippo presbvter, in Vita Conradi Sa-
— loi —
Quoique ce prince , quand il fut parvenu à un âge mûr, se soi t abandon né à toute sorte de vices, qu’il ait foulé aux pieds toutes les lois divines et humaines, qu’il ait persécuté l'Église romaine, se soit révolté contre le souverain pontife, ait violé tous les droits, n’ait respecté aucun intérêt, comme nous l’avons démontré au long dans le second livre de cet ouvrage , il n’osa cependant pas s’attribuer le titre ou le nom d’empereur, bien que son père et son aïeul l'eussent porté déjà; aussi avonsnous vu que, pour parvenir à la dignité impériale, il se fit couronner empereur à Rome, d’où il avait chassé le pape légitime, l’an 1084 de Jésus-Christ, et vingt-huitième de son règne, par l’odieuxantipapeGuibertde fiavenne, qu’ilavait lui-tnôme élevé schismatiquement sur la chaire du prince des Apôtres ; ce fut de cet antipape qu’il reçut illégitimement la couronne impériale , que saint Grégoire VU lui avait justement refusée (1). Ce fut aussi à partir de cette époque qu’il commença à compter sur ses diplômes les années de son empire, conjointement avec celles de sa royauté, comme le prouve le diplôme signé de lui en faveur du monastère de la Parla l'année même de son couronnement illégitime et qui est daté de la vingtième année de son règne et de la première de son empire ;2). Cet exemple seul suffirait pour faire comprendre avec évidence que le couronnement que les papes faisaient des rois devenus empereurs n’était pas une pure cérémonie, mais une concession réelle de la dignité impériale oomme du titre d’empereur. Les temps qui s’écoulèrent depuis nous fourniraient encore bien d'autres exemples de cette vérité. C'est ainsi que nous lirons qu’Henri, fils de ce môme Henri IV , s’étant révolté contre son père à la fin de l’année 1104, tandis que ce dernier célébrait à Mayence la (Ôte de Noël, fut reconnu roi de Germanie et couronné en cette qualité le jour de Pâques suivant dans une assemblée de tous les grands qui se tint à Quedlimbourg (3), après que cette
(1) Abbas llrspergensis, ad auuum 1084.
(2) « Datam anno dominicæ Incarnationis MLXXXIV , anno autcm domini Henrici IV rogis, tertii Romanorum imporatoris Augusti ordinationis XX X , regni XXVIII, impcrii I. nChron. Partense.tom. II, part. 2, Seriptor. rer. Italie col- RIO.
(3) Courudusabbas Urspergonsis , ad annum 1 1 Oà.
même assemblée eut prononcé la déchéance du vieux roi. Ce prince donc protesta d’abord de sa soumission à l’Église et au souverain pontife, pour n’avoir pas de difficultés avec leslégatsdu saint-siège, quoique ses dispositions ne fussent nullement sincères et qu’il cherchât dès lors à l’exemple de son père à maintenir l’abus des investitures, condamné d’avance dans plusieurs conciles ; c’est ainsi que dès l’an i 107 il envoya une ambassade en France vers le pape Pascal II , qui s’y trouvait alors, à l’effet d’obtenir à force d’instances le maintien de ce prétendu droit d’accorder l’investiture aux évêques par la tradition de la crosse et de l’anneau , et le pape ayant répondu à ses députés que jamais il ne remettrait en servitude une Église affranchie par Jésus-Christ , ceux-ci lui répliquèrent, au rapport de Suger (1) , que ce serait à Rome que la querelle se viderait avec l’épée. Néanmoins, malgré ces perverses dispositions , il n’osa jamais prendre le titre ou le nom d’empereur, jusqu’à ce qu’au moyen d’une sacrilège imposture il eût extorqué de ce même pape la couronne impériale. Car, voyant bien qu’il n’obtiendrait jamais cette dignité d’un pontife aussi attaché à ses devoirs s'il ne lui cachait ses mauvais desseins, il députa vers lui à Rome en 1109 une magnifique ambassade , composée des principaux seigneurs de la Germanie , du nombre desquels étaient Thierri, archevêque de .Cologne , et Brunon , archevêque de Trêves, pour traiter l’affaire de l’union entre lui et le saintsiège , ainsi que celle de son couronnement : le pape les reçut avec honneur, et leur répondit qu’il accueillerait leur roi à Rome avec une affection toute paternelle si ce prince voulait se conduire comme un prince catholique, fils et défenseur de l’Église romaine (2).
4. Le roi étant entré ensuite en Italie, l’an 1010 , avec une nombreuse armée , le pape, qui craignait que, sous prétexte de paix, il ne tramât contre lui et contre Rome quelque perfide dessein , se tint sur ses gardes autant qu’il le put, en prévenant les seigneurs de la Pouille d’accourir à son secours
(1) Sugerius, in Vita Ludovici VI Francor.reg., apud Pagium, ad annum 1 107, num. 3.
(2) Chrome. Ilildenshcini., ad annum 1109.
contre Henri sitôt qu'il en serait besoin , et en passant même à ce sujet un traité avec eux; il se fit en même temps prêter serment pour un semblable motif par tous les principaux citoyens de Rome (1). Une fois parvenu en Toscane, Henri dépêcha vers le pape quelques-uns de ses officiers en qualité de nonces, pour traiter avec lui des conditions de l’accord qu’il aurait A passer avec le saint-siège avant de recevoir la couronne impériale. Alors furent conclues entre les ministres du pape et ceux du roi plusieurs conventions, dont les principales étaient qu’Henri restituerait A l’Église, le jour de son couronnement, tous les droits injustement usurpés sur elle; qu’il laisserait aux églises la libre possession de leurs biens, autres que ceux qui appartenaient à l’État ; qu’il remettrait l’Église romaine en pleine jouissance de ses juridictions et de ses biens temporels; qu’il prêterait serment de n’offenser en aucune manière, ni par lui-même ni par autrui, la personne du souverain pontife ou celle de ses officiers; enfin, de donner des otages pour garantie de sa fidélité A ses engagements. Le pape promettait de son côté plusieurs avantages, comme de recevoir Henri avec honneur et bienveillance et de le couronner empereur; d’employer son autorité pour lui assurer le maintien de la sienne; de défendre sous peine d’excommunication à qui que ce fût, soit présent , soit absent, d’envahir les villes ou les droits de l’empire ou de mettre opposition à ses régales : toutes ces conventions furent adoptées par le roi avec serment (2). Puis il se mit en route pour Rome , et le pape envoya ses nonces A sa rencontre jusqu’à Sutri, où il prêta en leur présence le serment solennel de n’offenser en aucune manière la personne du pape ou celle de ses officiers (3). Comme il s’approchait de Rome , le pape fit avancer en grande pompe le clergé pour le recevoir et le conduire jusqu’aux degrés de l’entrée de la basilique Vaticane , où le pape le reçut selon l’usage, assisté d’un grand nombre d’évêques, de prêtres et de diacres cardinaux, aprèsl’avoir relevé deterre, où il s’était prosterne
(0 Pulrus Diaconus , in Chronic. Cassimut., lib. tv, cap. 37.
(2) Idem, ibid , cap. 35; Acta relata a Baron., ad annum 1 110, u. 1 et seq.
(3) Acta Vaticana, apud Baron., loc. cit., num. 4.
pour lui baiser les pieds, et l’avoir admis au baiser du front suivant le rit accoutumé ; puis ils sera brassèrent l’un l’autre, et le prince ayant fait la profession prescrite aux rois pour qu’ils pussent recevoir la couronne impériale , le pape le désigna empereur, comme le témoignent les actes conserv és au Vatican (1). Quand ils furent entrés dans la basilique et qu’ils se furent assis, le pape demanda au roi , conformément à ce qui avant été convenu, de renoncer aux investitures et de remplir les autres conditions de leur traité ; à cette proposition, le roi se retira en disant qu’il voulait consulter sur ce sujet les évêques et les princes de sa suite. Alors quelques courtisans du roi commencèrent de concert à élever des difficultés et à trouver des prétextes pour dispenser le prince d’accomplir ses promesses (2), et Henri, tergiversant lui-mème, n'en pressait pas moins le pape de le couronner empereur. Celui-ci s’excusant de ne pouvoir le faire, il le fit entourer de ses troupes (3) et garder sur place jusqu’au soir, faisant arrêter en même temps avec lui beaucoup d’ecclésiastiques et des principaux d’entre les laïques , et maltraiter ceux qui étaient venus à sa rencontre avec des palmes et des fleurs et dont les uns furent tués, d’autres dépouillés de leurs vêtements et d’autres enfin faits prisonniers. Le pape, fait ainsi captif dans la basilique de Saint-Pierre , fut porté le soir à l’hospice hors des galeries de cette même basilique avec les évêques et les cardinaux compagnons de sa captivité (4). Mais les Romains, ayant appris l’emprisonnement de leur pontife, s’enflammèrent d’une telle indignation qu’ils mirent à mort tout ce qu’il y avait d’Allemands venus à Rome par dévotion ou pour affaires ; et le lendemain matin sortant en armes et en ordre de bâti) « Cum autem ad superiora graduum aseendisset, illic dominus papa, eum episcopis pluribus, cum cardinalibus presbytcris et diaconibus, cuni subdiaconibus. . . Ad cujus vestigia cum rex corruissot , post pedum oscula elevatus est - Ter se invicem complexi, ter se invioem osrulati sunt , et, sicut mos est, dexterom IKMitilicis tendis , cum maguo populi gaudio et damore ad portam venit Argeutc.un. Ibi ex libre professionein imperatoriam faciens, a pontiQce designatus est imperator. » Acte Vaticaua, apud Uaren., amie 1111, il. 6.
(2) Acta Vaticana, apud Baron., loc. cit.
(3) Petrus Diaconus , lib. iv, cap. 37 et 38.
(i) Acte Vaticaua , apud Baronium, loc. cit.
taille hors des portes de la ville , ils attaquèrent le quartier du roi au portique du Vatican, lui tuèrent beaucoup de ses soldats, dépouillèrent une partie de sa troupe, le renversèrent lui-mème de cheval et l’auraient sacrifié à leur fureur s’il n’avait été secouru par Othon, comte de Milan , qui à son tour tomba en leur pouvoir, et, après qu’ils l’eurent coupé par morceaux, ils jetèrent sa chair aux chiens. Cependant les Allemands, émus du danger que oourait leur roi , livrèrent aux Romains un combat meurtrier, où plusieurs milliers de combattants périrent de part et d’autre; mais enfin vers le soir, l’ardeur des Allemands s’étant ralentie, ils se virent contraints de prendre la fuite et de se retirer dans leurs logements, en laissant entre les mains de leurs adversaires presque tout le bagage (1). Cette valeureuse action des Romains nous est attestée non-seulement par Pierre Diacre, mais aussi par Jean, cardinal évêque deFrascati, témoin oculaire, dans la lettre qu’il écrivit à Richard, cardinal d’Alb&ne, et dans laquelle il raconte l’exécrable trahison de Henri et l’emprisonnement du pape , et décrit le combat livré aux Allemands parles Romains, la fuite des premiers et le serment fait par les Romains de combattre tous comme un seul homme pour la délivrance de leur pontife (8). C’est ce même évêque de Frascati qui , au rapport de Pierre Diacre, encouragea les Romains, dans la nuit qui suivit le combat, à combattre de nouveau pour la délivrance du pape , et les détermina à s’y engager par serment (9).
5. Henri cependant, ayant appris la résolution des Romains, fut saisi d’un telle crainte que cette nuit-là même il décampa de Rome, emmenant avec lui le pape, les cardinaux et les autres prélats qu’il avait faits prisonniers; et se dirigeant
* (I) Petrus Diaconu* , in Cbronic. Cassinen., lib. iv, cap. 39.
(î) « Romani vero post alterum dicm collecti , in hostes Ecoles iæ impetum facientes, de porticu Ecclesiæ fugere compulerunt , interfeetis multis de suis, et perditisequis, tentoriis, et peeuniis, et inlinita supellectili. Post haie omnos unanimes contra eum juraverunt uno anime, una voluntute puguare. » Epist. Joann. episc. Tusr.ul., ad Kiccard. epist:. Alhan., apud Papyrium Massonem, in notis ad epist. Ivonis Camotensis.
(3) Petrus Diaconus, lib. iv, cap. 39.
vers Sabine, il lit camper son armée à Ponte-Lugano, près de Tivoli, où ayant fait dépouiller le pape de ses propres vêtements et charger de liens, il le fit enfermer dans un petit château avec deux évêques et quatre cardinaux, et dans un autre château voisin les autres cardinaux et ecclésiastiques (1). Puis, après avoir tenté en pure perte de changer, soit à force de mensonges, soit à force d’argent, les dispositions des Romains, qui étaient résolus à ne vouloir entendre parler de paix que lorsque le pape et les cardinaux seraient remis en liberté , après avoir cherché inutilement à vaincre la fermeté du pontife, disposé à tout souffrir plutôt que de lui abandonner les investitures et de lui asservir l’Église , il en vint à prendre les partis les plus violents , menaçant de faire mourir et de mettre en pièces le pape et les cardinaux avec lui s’il ne se pliait à ses volontés (2) . Le pape donc, vaincu par les larmes , par les souffrances et par la vue des dangers que couraient ses amis , fit enfin pour sauver leur vie ce qu’il n’aurait pas fait pour sauver la sienne propre (3). Cédant à la violence qui lui était faite, il convint avec Henri qu’il lui abandonnerait par privilège le droit d’élire canoniquement les évêques et les abbés , et de leur donner sans simonie l’investiture avec l’anneau et la crosse ; qu’il ne l’inquiéterait point pour ce sujet par des censures ; qu’il ne garderait aucun ressentiment des outrages qui lui avaient été faits dans sa personne et cellesde ses amis; qu’il ne porterait aucune atteinte soit à la personne, soit aux biens d’Henri et de ses partisans; qu’il ne fulminerait enfin aucune excommunication. Le roi s’engageait, de son côté, à remettre en liberté le pape et les cardinaux; à lui rendre une fidèle obéissance, comme il convenait à un prince catholique de le faire au pape légitime ; â donner la paix aux Romains sans y mettre de conditions onéreuses, et â restituer tout ce qu’il avait pris de terres et de possessions appartenant en propriété à l’Église romaine (4) . Après que ces conventions eurent été
(I) Petrus Diaconus, lib. iv, cap. 39.
(!) Idem, cap. 40.
(3) Petrus Diaconus , loc. cit.
(4) Idem, ibidem.
confirmées de part et d’autre par serment, Henri demanda au pape de signer de sa main le privilège des investitures : alors, comme l’armée allemande était campée à peu de distance de Rome, le pape, ne jugeant pas à propos, non plus que ceux de ses conseillers qu’il avait à côté de lui, que l’acte de cette convention fût connu dans la ville, où ses sceaux étaient restés, fit venir de la ville même pendant la nuit un de ses secrétaires, qui écrivit dans les ténèbres la concession, que le pape souscrivit ensuite (1). Après cela, le roi, accompagné du pape et des cardinaux , se rendit à la basilique de Saint-Pierre, qui était alors hors des murs de Rome, et reçut du pontife la couronne impériale; il fut ainsi couronné, les portes de la ville restant fermées, afin qu’aucun des habitants n’assistât.à cette cérémonie (2). Les historiens ne sont pas d'accord sur le jour où se fit ce couronnement. Le cardinal Baronius, s’attachant à la narration de Pierre Diacre , qui affirme que la captivité du pape dura soixante et un jours, etd’ailleurs assuré par Pandolphe de Pise, auteur de la vie de ce pape, qu’il fut fait prisonnier le 12 février, jour auquel tombait cette année-là le dimanche de la Quinquagésime (3), veut que ce soit le 13 avril qu’Henri ait été couronné (4). Mais François Pagi dit, au contraire, qu’il fut couronné le 9 avril, jour où tombait le dimanche in albis, parce que Guillaume de Malmesbury rapporte , d’après David Scot , évêque de Bangor et courtisan de Henri, que ce couronnement eut lieu le dimanche Qu asimodo genili (5), c’est-à-dire le jour de l’octave de celui de Pâques, qui tombait celte année-là le 2 avril, et que l’abbé d’Ursperg, toujours d’après DavidScot (6), ditaussi qu’Henri fut couronné à l’octave de Pâques. Cela fait penser à Pagi que, par l’effet d’une erreur
(1) Petrus Diaconus, loc. cit.
(2) « Coronatus est autan idem imperator, portés omnibus romaine urbis, au quis civium ad eum accederet , obseratis. » Petrus Diaconus. lib. iy, cap. 4u.
(3) n Hæc autem acta sunt mense februarii II idus, amio dominion Incarnations MCXI, die duminica, qua legebatur Evangelium : .UtumptU Jetas duoderim, etc. » Pandulph. Pisanus, in Vita Paso.lialis II.
(4) Baronius, ad annum 1111.
(5) Witlelmus Malmesburiensis , lib. v.
(8) Conradus Urspergensis , in Chronic. , ad annum 1111.
du copiste ou des libraires , on a écrit LX1 jours dans le texte de Pierre Diacre au lieu de LVI pour le temps que'dura la captivité du pape, puisqu’on sait que les libraires ont souvent confondu le chiffre V avec le chiffre X (1). Malgré ces raisons, il me semble qu’il faut abandonner cette opinion pour celle de Baronius (A) : car ce que dit Guillaume de Malmesbury du couronnement d’Henri, il le rapporte sur la foi de David Scot, qu’il jugeait lui-méme suspecte , ce David ayant mis tous ses soins à justifier la conduite d’un souverain dont il fréquentait la cour et à exalter les circonstances de oe couronnement; ce qui lui fait dire que ce couronnement eut lieu le dimanche Quasimodo geniU , pour faire allusion à la nouvelle naissance qu’un pareil honneur lui semblait donner à ce prince. Quant à l'abbé d’Drsperg, il dit que ce couronnement eut lieu, non pas à l’octave de Pâques , mais après l’octave de Pâques, post octavas Paschœ, et il serait absurde de vouloir que dire apres l’octave fût la môme chose que de dire le jour de l’octave. Mais ce qui est plus fort , c’est que le cardinal d’Aragon , dans la vie qu’il a donné de Pascal II, marquant en particulier le jour de cette cérémonie, dit qu’elle eutlieu aux ides d’avril, et la cinquième férié, c’est-Adire le jeudi d’après l’octave de Pâques, qui tombati précisément cette année le 1 3 avril (2) , ajoutant, en sa qualité d’écrivai n certainement contemporain et de témoin oculaire, qu’il écrivaitce qu’il avait vu de ses yeux et entendu de ses oreilles (3). La môme chose se trouve affirmée par le chronographe saxon dont Mabillon invoque le témoignage dans ses Annales bénédictines, et qui dit expressément qu’Heuri fut couronné après l'octave de Pâques et le 13 avril (4). C’est donc à partir de ce moment qu’Henri com-
(1) Pagius , ad annum.Christi tl U, n. 3.
(A) Il y a dans l'auteur : Cheiiebba abbandonarsi l’opinion* di Haronio ; je crois que c’est une erreur et qu’il faut lire Antonio Pagi.
(2) » Actum idibus aprilis, quinta feria post octa vas Paschæ. » Card. de Aragonia, in Vita Pascli.
(3) « llæc sicut passi sumus , et oculis nostris vidinius , ot auribus nostris audivimus, incra voritate conscripsimus. » Idem, t. III, Scriptor. rer. Italie., p. 362, col. 1.
(4) « Hex Henricus Pascha non louge ab urbe in castiis suis célébra vit , et post octavas Pasch®, die sciiicet idus aprilis, in ecclesia B. Pétri in imperatoivm l'onsecratur. » Cbronographus Saxo , apud Mabillon , t. V, Annal. Benedicb, in appendice, S 87.
niença à compter dans ses diplômes les années de son empire , comme on le voit par le privilège qu’il aceorda au monastère de la Farfa, en date du 31 mai 1118, et qu’il témoigna donner la quatorzième année de son règne et la huitième de son empire (1) ; car les années de son empire se comptant à partir du 13 avril 1111, la huitième année s’en trouvait exactement commencée à l’époque du 31 mai 1118.
6. Nous avons cru bien faire de rapporter en détail les circonstances et toute la suite de ce couronnement, non-seulement pour faire voir que sans cela les rois de Germanie ne pouvaient prétendre à la dignité impériale et au titre d’empereur, mais encore pour faire toucher au doigt la fausseté de ce qu’ont écritd’anciensécrivainsd’ailleurs graves, queles suffrages des Romains intervinrent dans cette élévation du prince à l’empire, ces écrivains s’étant facilement laissé induire en erreur par David Scot, qui , pour faire oublier la manière indigne et violente dont Henri avait extorqué de Pascal II cette dignité , n’a pas eu honte d’écrire, comme le rapporte d’après lui Guillaume de Malmesbury, que les Romains avaient déféré à Henri le suprême patriciat de leur cité d’un commun accord et d’une voix unanime , en lui mettant sur la tète le cercle d’or qui était le signe distinctif de cet honneur, imposture qui, aux yeux du moine même de Malmesbury qui la répète, prouve plutôt le désir qu’avait l’évêque de se concilier les bonnes grâces du prince que son amour pour la vérité (2) . Car il est certain, au contraire, par tous les monuments qui nous restent de cette époque , que les Romains étaient si fort irrités contre Henri que le pape fut obligé, pour couronner ce prince , de tenir fermées toutes les portes de la ville, de peur que les habitants qui auraient pu y assister n’y missent obstacle (3) , et que le pape, étant rentré à Rome après la cérémonie du couronnement, fut si mal reçu à cause de ce qu’il venait de faire
(1) « Datum I! kalenda» junii , anno Domini MCXV1II, indict. XI, rognante Menriro IV rege Romanorum anno XIV, imperante VIII.
(î) « Omnem liane ambitionem consécration» verbo de «cri plis prie fa ti David transtuli, quæ ille, ut dix i , promus quam deherct in gratiam knperatoris inflexit. » Willelm. Malmcsb., lib. v, île reb. gestii reg. Angl.
(3) Petr. Diac., Chrome.
qu’il lui fallut essuyer bien des reproches et des difficultés, comme le rapporte au long le cardinal Baronius d’après les actes du temps les plus dignes de loi (1). Ainsi nous ne devons point croire là-dessus l’abbé d’L’rsperg, écrivain trop prévenu en faveur du parti schismatique et qui a eu l’étrange idée de présenter comme un acte de piété le sacrilège excès commis par le prince dans l’enlèvement et l’emprisonnement du pape, et d’écrire hardiment que ce prince, faisant preuve de générosité , avait comblé de présents et le pape et les cardinaux , imposture de cet auteur qu’a bien su relever le cardinal Baronius (2). L’abbé d’Ursperg nous atteste au contraire luiméme que le couronnement d’Henri fut vu d’un si mauvais œil par les Romains qu’ils éclatèrent en murmures contre le pape, disant qu’il avait violé les règles de la discipline ecclésiastique en élevant à la dignité impériale un tyran, qui ne visait qu’à détruire et l’Église et l’État (3). üthon, évêque de Frisingue, est encore bien moins digne d’en être cru lorsqu’il dit, à propos de ce fait, qu’Henri, après avoir extorqué violemment de Pascal II le privilège des investitures, fit son entrée dans Rome, et là, en témoignage de repentir des excès qu’il avait commis, fit quantité de largesses par lesquelles il se concilia la bienveillance du pape et des habitants, et que, le pape l’ayant couronné, il reçut le titre d’empereur à l’unanimité des suffrages (k). Il est faux qu’Henri soit entré dans Rome après avoir extorqué de Pascal le privilège des investitures, puisqu’il est prouvé par les actes du temps que la crainte qu’il avait des Romains l’obligea à se faire couronner hors des murs de la ville et les portes de la ville même étant tenues fermées. Il est faux qu’il se soit concilié la bienveillance des Romains , puisqu’il est cer-
(1) Baronius, tom. XII, ad annum lui.
(2) Baronius, loc. cit.
(3) « Eo tempore dominus apostolicus multas a romana Ecclesia passas est injurias, objicientÜms ci quod contra instituta totius ecclesiasticæ disciplina; regem Henricum tyrannum, reipublicæ vastatorem et ecclesiarum destructorem, imperiali henedictione sublimasse!. » Couradus Ursperg., in Cbronic., ad anuuiii 1112.
(4) « Extorto ali eo (PoutiQce) per vim de investitura episcoporum priviiugio, in urbem ingreditur. Tune, quasi pœnitentia ductus , cives ac puntitkom mutieribus conciliât, ab eoque coronatus, favore omnium imperatoris et Augusti nomen sortitur. » Otto Frising., Cbronic., lib. vu, cap. 14.
tain, au contraire, qu’ils lui furent constamment hostiles. Il est faux enfin qu’il ait obtenu le titre d’empereur des suffrages de tous les citoyens , puisque c’est un fait notoire que la plupart d’entre eux s'indignèrent contre le pape de ce qu’il avait élevé ce prince à la dignité impériale. Aussi Henri lui-même, connaissant les dispositions hostiles des Romains à son égard , ne voulut pas seulement paraître A Rome après s’ètre fait couronneren toute diligence ; et, aussitôt après son couronnement, il se hâta de regagner son armée, campée A plusieurs milles de la ville, comme on le voit par l’histoire de la vie de Pascal, composée par le cardinal d’Aragon sur les mémoires contemporains (1). Mais Otlion de Frisingue , quelque réputation qu’il puisse avoir d’être un grave écrivain , est suspect de partialité pour les empereurs allemands, et on peut lui reprocher d’avoir altéré les faits par prévention pour ces derniers en attribuant aux suffrages des Romains, plutôt qu’à l’autorité du saint-siège , l’élévation de ces princes à la dignité impériale.
7. A Henri V mort sans enfants succéda en 1125 (2) , c’est-àdire la même année, Lotbaire, duc de Saxe, sur le trône royal de Germanie, à l’unanimité des suffrages des prélats et des princesde l’Allemagne (3). Mais ce prince , quoique bien digne de la reconnaissance de l’Église romaine pour avoir soutenu avec vigueur l’élection d’innocent II contre l'antipape Pierre de Léon , qui avait usurpé le souverain pontificat sous le nom d’Anaclet II et se maintenait dans son intrusion à l’aide d’un parti puissant qu’il s’était fait dans Rome, ne fut ni ne s’appela empereur qu’à partir de l’année 1133, qui était la huitième de son règne , qu’ayant accompagné à Rome le pape Innocent, et l’ayant rétabli sur le trôné pontifical, il reçut de ce pontife la couronne et la dignité impériale, comme nous le voyons par saint Bernard , par l’auteur de la vie de saint Norl»ertabbé et par d’autres écrivains contemporains cités par le
(I) « l'ost roronationem, Snitis missæ solemnibus, ipso rev statim ad castra in eampum egreditur. Pontifex tune tandem in Urbem regrediens, etc. » Gard, do Aragonia, in Vita Pasehalis II, tom. III, Scriptor. rer. Italie., pag. 303, col. I. (3) Vide Pagium, inCritic. Baron., ad annum 1135, mim. 4 otsoq (3) Vide Pnginm , ibid., n. 8 et srq.
cardinal Baron i ut» , qui rapporte en même temps, sur la foi des manuscrits du Vatican, la formule du serment que Lothaire prêta au pape avant d'être fait par lui empereur (1). Bien loin donc que les suffrages ou le consentement des Romains soient intervenus dans cette élévation de Lothaire à l’empire, leur attachement pour l’antipape fit qu’ils empêchèrent le couronnement de se faire suivant l’usage dans la basilique Vaticane , que l’antipape continuait toujours d’occuper; de sorte que cette cérémonie ne putavoirlieu que dans la basilique de Saint-Jean de Latran, comme le rapporte Othon de Frisingue (2). Suger, abbé de Saint-Denis, dit de même qu’ encore bien qu’innocent eût été introduit dans Rome par Lothaire , et qu’il y eût fait ce prince empereur, il ne put, vu la résistance que lui opposaient les Romains , avoir la paix tant que vécut Pierre de Léon (3) , et la même particularité nous est attestée par l’auteur de la chronique de Morigny (4). Lothaire fut donc créé empereur par la seule autorité du souverain pontife, et il ne commença à compter les années de son empire , concurremment avec celles de sa royauté, qu’à partir de ce couronnement, comme on le voit par plusieurs de ses diplômes que cite Ughelli, l’un desquels, qui remonte à l’an 1136 et porte la date du 25 septembre, est adressé aux chanoines de Vérone, l’année onzième de son règne et quatrième de son empire (5); l’autre s’adresse aux chanoines de Reggio en Lombardie, sous la date du 17 décembre de cette môme année, et est de même indiqué comme
(I) Vide Barunium, ad annum 1 133, n. l usque ad 4 .
(!) « Rex autcm (Lotharius), plus mente quam milite confidentiam gerens, ad urbem usque progreditur, Urique qiialihus potuit cum pa uns strenuc peractis, inecclcsiaS. Salvatoris, qu® Constantinianadiritur, asu mou» poutiüce Innocentio coronatus, imperatoris et augusti adaptas est nomen. Nempe ecclesiam B. Pétri , ubi mus coronari «rat imperatoribus, Petrus eo tempore occupa verat. » Otto Frisingen., in Chronic., lib. vu, cap. 18.
(3) « Sed cum eum ( Lotharium) augustum imperatorem constituisset Romanis resistentibus , pncem Petro Leonis vivente obtinero non potuit. » Suger. , in Vita Lud. VII reg. Francorum, pag. 319.
(4) « Borna m unde venerat ( Innorentius ) intravit. Sed quia Pet-rus injustes convicacius ejus ma x imam partent sibi socin verat, civitatis , plenitudinom debiti aibi honoris adipisci non potuit. «Chronic. Mauriniac., ann. 1133.
(5) « Data an. fncarn. dominic» MCXXXVI, Vil kal. octobr., indict. XIV, anno vero regis Lotharii XI, imperii IV. » Apud Ferdin. ITghellum , tom. V, Ital. sacr.,edit. Venet., anno 17!0, col. 1014.
étant de la quatrième année de son empire (1). Il est vrai que le premier de ces diplômes contient une erreur par rapport aux années de royauté de Lothaire, puisque ce prince, ayant été élu le 30 août 1125 et couronné roi de Germanie à Aixla-Chapelle le 13 septembre, comme l’affirme Dodechin (2), était à l’époque du 25 septembre 1136 entré déjà dans la douzième année de son règne; il faut donc lire ici XII au lieu de XI. Mais il n’y a point d’erreur quant à l’indication des années de son empire, puisqu’ayant été couronné empereur par Innocent H le 5 juin 1133, ainsi que l’affirme le chronologiste d’Hildesheim (3) , il était bien entré, à l’époque du 25 septembre 1136, dans la quatrième année de son empire. Par la même raison, il était encore dans la quatrième année de son empire à partir de son couronnement à l'époque du 17 décembre de cette même année, qui est la date attachée à l’autre diplôme.
8. L’empereur Lothaire étant mort sans enfants vers la fin del’année 1137, Conrad, duc de Franconie,lui succéda en i 1 38 en qualité de roi de Germanie, ayant été élu à Coblentz à l’unanimité des suffrages des princes allemands en présence des légats apostoliques, et couronné roi des Romains parThéodouin, cardinal et légat du saint-siège, comme le rapportent Othon de Frisingue et Dodechin (4). Ce prince, n’ayant jamais reçu du pape la couronne impériale , porta tant qu’il vécut le titre de roi des Romains, et non celui d’auguste ou d’empereur; et dans ses displômes il prend le nom de roi des Romains et marque en conséquence le nombre des années de son règne; mais il n’y prend pas le titre d’empereur et ne compte pas d’années pour son empire, comme on le voitparles diplômes que rapporte Pagi (5), aussi bien que par d’autres encore que rapporte
(1) «Data XVI kal. jan.,-anno dom. Incam. MCXXXVI, indict. XIV, imperii invictissimi imperatoris Lotharii IV. » Apud Ughellum, toin. II. Itul. sacr. rit., col. 288.
(2) Dodechinus abbas, inChronic., ad annum 1127.
(3) Chronic. Hildensheim., ad annum 1133.
(4) Otto Frising., in Chronic., lib. vu, cap. 22; Dodechinus, inChronic., ad annum 1138.
(5) Pagius , in Critic., ad annum 1 138, n. 3.
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Ughelli, l’un expédié pour la ville d’Asti sous la date 11V0, sur lequel est comptée la seconde année du règne de ce prince (1) , l’autre pour l’Église d’Ascoli sous la date 1150 et sur lequel il compte la treizième année de son règne (2). Il est vrai qu’Othon de Frisingue cite aussi deux lettres de ce prince adressées à l’empereur de Constantinople et dans lesquelles il s’attribue les titres d’auguste et d’empereur des Romains (3) , et qu’on pourrait encore citer quelque autre diplôme où il prend le nom d 'auguste en même temps que celui de roi des Romains. Mais il est vrai également que les papes, quoiqu’ils aient été constamment dans de très-bons rapports avec lui , ne lui ont jamais donné d’autre titre que celui de roi des Romains , comme on le voit parla lettre de Luce II adressée A ce prince en 11 kk , où ce pape implorait son assistance contre les Romains qui s’étaient révoltés contre lui en se laissant séduire par les doctrines hérétiques autant que séditieuses d’Arnauld de Bresce; dans cette lettre, que rapporte Othon de Frisingue, le pape n’appelait Conrad que du nom de roi des Romains (b). On voit aussi qu’Eugène III écrivant à ce même prince en 1149, A son retour en Allemagne de sa malheureuse expédition en terre sainte (5), pour l’exhorter à supporter patiemment les désastres dont lui et son armée venaient d’ètre victimes, ne lui donnait d’autre titre que celui de roi des Romains (6). Ainsi, quoique Conrad soit communément appelé empereur, il ne se trouve pas appelé autrement que roi des Romains par tous les écrivains de son siècle. Si donc il lui est arrivé quelquefois de se donner les qualifications d’auguste et d’empereur, c’est une
(1) «Conradus, divina favente clementia, Romanorum rexsecundu$,fidelibus,etc. Annodom. Incar n. 1140, indict. III, régnante Conrado Romanorum rego II, nnno II regni ejus. » Apud U&hell., Ital. sacr., tom. IV, col. 362.
(2) « Data pridieidusmartii, régnante Conrado rege II Romanorum, anno rcgni ejus XIII. » Ibid , tom. I, col. 454.
(3) Otto Frising., de Gestis fridtrici 1 imperaioriSy lib. i , cap. 23 et 24.
(4) Lucius episcopus, servus servorum Dei , carissimo filio Conrado Romanorum régi illustri salutemet apostolicam benedictionem. » Otto Frising., in Chronic., lib. vu, cap. 31.
(5) Vide Pagium , in Critic., ad annum 1149, n. 1.
(6) « Fugenius episcopus, servus servorum Dei, charissimo in Christo filio Conrado Dei gratia Romanorum régi illustri salutem et apostolicam henndict.ionem. » Fpist. « Èusenii III ad Conradum regem, I.nbb. Conc.
chose nouvelle et sans exemple et que lui-même n’a pas toujours observée, puisque le plus souvent il se donne pour tous titres celui de roi des Romains et que jamais dans ses diplômes il ne compte les années de son empire, mais seulement celles de son règne , quoique dans ces diplômes mêmes il prenne quelquefois le titre d’Auguste.
9. A Conrad II, qui mourut le 15 février 1152 (1), succéda Frédéric I" dit Barberousse, duc de Souabe et neveu de Conrad, qui l’avait préféré à son propre fils, en le recommandant aux seigneurs de l’Allemagne pour qu’ils l’élussent roi des Romains. Frédéric, ayant donc été élu d’une commune voix à Francfort, le 4 mars de cette même année , et couronné à Aix-la-Chapelle le 9 du même mois, qui tombait au quatrième dimanche de carême (2), envoya en qualité d’ambassadeurs auprès du saintsiège l’archevêque de Trêves et l’évêque de Bamberg (3), qu’Eugène III accueillit honorablement. Ce pape députa à son tour vers Frédéric six personnages de distinction, dont cinq étaient cardinaux et le sixième abbé de l’ordre de Clteaux, pour conclure avec ce prince un traité d’alliance et régler les rapports à maintenir entre le sacerdoce et l’empire. Le traité fut conclu et juré de part et d’autre. D’un côté, Frédéric s’engageait è ne traiter ni de paix ni de guerre, soit avec les Romains, soit avec Roger, roi de Sicile, sans le consentement et la volonté du pape , à lui assurer par le concours de ses forces la soumission des Romains révoltés contre son autorité , à défendre l’honneur de la papauté et les régales de Saint-Pierre, à procurer le recouvrement ou à prendre la défense des biens de l’Église romaine; et le pape promettait, de l’autre , d’honorer et de traiter comme son plus cher fils le roi Frédéric, de lui accorder sans difficulté la couronne impériale, de soutenir et d’accroître l’honneur de l’empire, de réprimer de tout son pouvoir tous ceux qui attaqueraient, de quelque manière que ce fût, les droits de la royauté et fouleraient aux pieds l’honneur de l’empire, en les obligeant sous peine de censures û
(I) Otto Frising., de Rcb. geslis J-'riderid imper., lit), u, cap. t.
( 2) Idem, ibidem, cap. 2 et 3.
(3) Ibidem, cap. T.
Digiti.
faire les satisfactions convenables. Frédéric ratifia solennellement ce traité , que Baronius rapporte en détail sur la foi des actes conservés au Vatican (1). Nous dirons ailleurs comment ce traité d’alliance fut violé du côté de Frédéric; ne parlons pour le moment que de son couronnement par le souverain pontife. L’an 1155, Adrien IV occupant alors le siège pontifical, Frédéric entra en Lombardie à la tôle d'une armée considérable, et se dirigea à marches forcées vers Rome. Le pape eut un juste sujet de voir dans cet empressement plutôt l’attitude d’un ennemi que celle d’un défenseur de l’Église romaine (2). Néanmoins, après avoir pris l’avis des cardinaux, du préfet de Rome et d’Othon Frangipane , il envoya sa rencontre deux prêtres cardinaux en qualité de légats avec des instructions et des règles sur ce qu’ils devaient dire et demander pour la sûreté du pape et de l’Église (3). Ceux-ci rencontrèrent le roi à Saiut- Quirice; mais, avant qu’ils l’eussent joint, Frédéricavait dépêché vers le pape Arnold, archevêque de Cologne, et Anselme, archevêque de Ravenne, pour traiter l’affaire de son couronnement. Il dit donc aux légats qu’il ne pourrait leur donner de réponse , que lorsque les archevêques qu’il avait députés vers le pape seraient de retour. Mais Adrien, quelques protestations que ces deux archevêques lui fissent de la bonne volonté du roi, ne se rassurait point sur ses dispositions ; et comme il voyait que Frédéric s’approchait de plus en plus vite de Rome avec sou armée, il quitta Orviète, ville fortifiée où il avait d’abord eu dessein de l’attendre, et se retira à Civita-Castellana, qui était alors une forteresse imprenable. Les nonces de Frédéric l’y suivirent; mais il leur dit à son tour qu’il ne pourrait leur donner de réponse qu’après le retour des légats qu’il avait dépêchés vers le roi. Ainsi congédiés de part et d’autre sans rien conclure, les envoyés, tant du pape que du roi, se rencontrèrent sur la route; et s’étant abordés, ils convinrent de se rendre ensemble auprès de Frédéric, qu’ils trouvèrent àViterbe , où il avait fait faire halte à son armée. Introduits devant le roi , ils lui expo-
(t) Vide Baronium, tom. XII, ad aiuium 1141, il. 6 et geq.
(J) Anoiivmus Vaticanus, apud Baronium, ad annimi 1155.
(3) Acta citata, apud Baronium. m
sèrent les commissions dont ils étaient chargés de la part du pape et qui se réduisaient en particulier à deux demandes : l’une, que le roi livrât à ses légats Arnauld de Bresce, qui était un hérétique, disciple de Pierre Abailard , ami des nouveautés, critique mordant de toute sorte de personnes, mais particulièrement des gens d’église , détracteur des évôques et du clergé, persécuteur des moines et adulateur des laïques, comme le rapporte Othon de Frisingue (1). Cet homme, après avoir soulevé les Romains contre le pape par ses séditions et ses doctrines; après s’ètre fait condamner par le concde tenu à Home sous Innocent II, puis s’ètre vu obligé de fuir de Rome et être allé en Germanie répandre ses erreurs (2) ; après être rentré à Rome dans lescommeucements du pontilicat d’Adrien, grâce à l’appui de quelques grands , pour y causer de nouveaux tumultes, puis s’ètre fait prendre près d’Otricoli par le cardinal Gérard, diacre de Saint-Nicolas in Carcere, comme il s’enfuyait de Rome, d’où on l’avait expulsé de nouveau, puis enfin s’être échappé desmainsdu cardinal, avait trouvé un asile auprès de Frédéric (3). L’autre demande que firent les légats fut que le roi fit le serment solennel de n’attenter ni à la vie ni à la personne tant du pape que des cardinaux , et de défendre l’honneur de la papauté , avoc les droits et les intérêts de l’Église romaine. Frédéric, après avoir écouté ces demandes, satisfit aux deux. Il lit chercher Arnauld sur-le-champ, et, l’ayant trouvé, le fit remettre entre les mains des légats, qui le livrèrent au préfet de Rome ; et celui-ci le condamna au supplice du feu, et, après l’avoir brûlé vif, fit jeter ses cendres dans le Tibre (4). Après avoir ainsi livré Arnauld de Bresce , le roi assembla les chefs de son armée et les grands de son royaume , tant ecclésiastiques que laïques, et, ayant fait apporter la croix et les Évangiles, prêta en présence de tous le serment exigé par les
(1) « Omnia lacerons , umnia rodens , nemini parceiu; clericorum ac epLscoporum derogator, monachoruni persecutor, laicis tantum adulana. » Otto Frising., de tieiti* Friderici imper., lib. n, cap. 20.
(2) Otto Fràsingensis , ibidem.
(3) Anonvmus Vaticanus, apud Baronium, ad annum liss.
(4) Otto Frising., loc. rit.; Guntherus Ligurinus, de Geitii Friderici, lib. m; Anony anus Vaticanus, loc. rit.
légats (1). Le pape, rassuré par ce serment, vint jusqu’à Népi , tandis que Frédéric s’était avancé avec son armée jusqu’à Sutri, et de là le roi envoya à sa rencontre un grand nombre de seigneurs allemands, qui l’escortèrent par honneur jusqu’à la tente de leur souverain : arrivé en présence de,Frédéric, le pape, qui ne le vit pas s’avancer, suivant l’usage observé jusque-là par tous les empereurs depuis Charlemagne , pour lui tenir l’étrier et l’aider à descendre de cheval , s’inquiéta vivement de ce manque d’égards; et les cardinaux qui l’accompagnaient, craignant quelque fâcheux événement, se retirèrent précipitamment à Ci vita-Castellana (2). Cependant il descendit de son cheval malgré son trouble et sa perplexité ; et, s’étant assis dans le fauteuil qui lui avait été préparé , il admit à lui baiser les pieds le roi, qui se prosterna alors devant lui ; mais comme le prince s’approchait ensuite pour recevoir de lui le baiser de paix , il lui refusa de l’y admettre tant qu’il n’aurait pas rempli envers lui le devoir dont les empereurs qui l’avaient précédé sur le trAne avaient su s’acquitter envers ses prédécesseurs. Comme le roi se refusait toujours à cet acte de soumission et de respect, auquel il se disait n’ètre point obligé, on mit cette affaire en délibération ; et, sur les preuves qui furent administrées de l’ancienneté de cet usage , qu’avaient pratiqué les autres rois, tant français que germains, les seigneurs allemands décidèrent d’un commun avis et avecl’ assentiment de toute la cour du roi lui-même qu’il devait donner au pape cette marque de soumission (3). On régla en conséquence pour le lendemain la forme dans laquelle se ferait cette cérémonie ; et, comme la tente du roi se trouvait dressée sur le territoire de Népi, le pape revint à sa rencontre sous les yeux de toute l’armée, qui vit alors Frédéric lui tenir l’étrier de fort bonne grâce à sa descente
(1) Anonymus Vaticanus, apud Baronium, loc. cit.
(2) Acta Vaticana, apud Baronium, loc. cit.
(3) « Tandem requisitis antiquioribus principibus, qui eum rege Lothario ad papam Innocentium vénérant , et prisca consuetudine diligenter investigata , ex relatione illorura et veteribus raonuinentLs judicio principum decretum est et commuai favori* totius curiæ regalis roboratum quod idem rex , pro apostolorum prœdictorum reverentia, priedicto papas Hadriano exhiberet stratoris ofticium , et cjus slreguam teneret ad consccndendum in equum. » A nom m. Vatic., loi-, cit.; Card. de Aragouia, in Vita HadrianilV.
de cheval , et puis être admis enfin à recevoir de lui pour la première fois le baiser de paix (1).
10. En ce même temps les Romains du parti d'Arnauld envoyèrent une ambassade à Frédéric , pour lui rappeler dans un discours plein d’arrogance l’antique grandeur et l’ancienne autorité du sénat et du peuple romain, auxquels ils attribuaient d’avoir appelé eux-mêmes à l’empire des princes étrangers, et pour lui offrir la couronne impériale , pourvu qu’il leur promit d’établir sa résidence à Rome, de rendre au sénat la même autorité dont il jouissait autrefois , de maintenir les Romains dans leurs droits et de distribuer aux sénateurs une certaine somme d’argent (2). Le roi, indigné et outré de cette insolente proposition , leur fit la réponse qu’ils méritaient en les confondant par leurs propres paroles. Interrogés ensuite s’ils avaient quelque autre chose à. dire, ils répondirent qu’ils avaient besoin de rapporter auparavant A leurs concitoyens les paroles qu’ils venaient d’entendre de sa bouche, pour revenir ensuite le trouver d’après l’avis qui leur en serait donné. C’est, pourquoi Frédéric, soupçonnant non sans sujet qu’on lui dressait un piège , consulta le pape sur la manière dont il devait se mettre en garde contre les Romains , et le pape lui persuada de prévenir leurs embûches en envoyant aussitôt un détachement composé de la fleur de son armée occuper la basilique Vaticane et le château de la cité Léonine, gardés en ce moment par la cavalerie pontificale, qui, dès qu’elle saurait la volonté de son souverain , laisserait entrer sans difficulté les troupes du roi (3). Ce conseil ayant été mis aussitôt à exécution et les troupes du roi ayant été introduites dans la cité Léonine avec l’escorte du cardinal Octavien pour garder la basilique Vaticane , le pape et le roi , sur la nouvelle qu’ils en reçurent au camp par des courriers , prirent de compagnie le chemin de Rome, oüa quand ils furent arrivés et introduits par une petite porte dans la cité Léonine avec quelques nouvelles troupes , le pape se hâta d’ordonner les préparatifs du couronnement. Le roi, ayant fait en
(1) Anonym., et card. doAragonia, loc. cit.
(2) Otto Frising., lib. n,cap. 21, de Gesiis Friderici imp.
(3) Anonymus Vaticanus, et card. de Aragonia, in Vita Hadriani IV.
conséquence la profession d’usage et prêté le serment de fidélité, reçut des mains du pape la couronne impériale à la messe solennelle qui fut célébrée (1); ce qui arriva le 20 mai 1155 et dans la quatrième année du règne de Frédéric, comme le dit Othon de Frisingue (2). Mais après que l’empereur se fut retiré dans ses quartiers hors de la cité , en laissant le pape dans le palais du Vatican , les Romains qui se tenaient renfermés dans l’ancienne enceinte de la ville et occupaient le château de Crescentius , appelé aujourd’hui le château Saint- Ange, sur la nouvelle qu’ils reçurent que Frédéric avait été couronné sans leur propre intervention, se précipitèrent en fureur et tout armés hors du château de Crescentius, et ayant fait irruption dans la cité Léonine, la remplirent de sang, et forcèrent les Allemands qui y étaient restés de se retirer dans leurs logements. L’empereur, alarmé à cette nouvelle imprévue, ordonna â ses troupes de prendre les armes , et une bataille terrible s’étant engagée, les Romains, après plusieurs heures d’un combat où les avantages furent balancés, voyant qu’ils avaient perdu plusieurs milliers des leurs, furent contraints de lâcher pied et de se retirer dans le château ; après quoi l’empereur lui-même décampa en toute hâte d’auprès de Rome. Cette bataille a été décrite par Othon de Frisingue (3), par l’anonyme de la Bibliothèque du Vatican et par le cardinal d’Aragon luimême dans la vie d’Adrien IV (4). Ce n’est donc pas sans sujet que l’écrivain anonyme du Mont-Cassin, édité par Caracciolo, rapporte que Frédéric vint â Rome, qu’il y fut couronné en secret et qu’il en repartit aussitôt après (5), puisque le couronnement de ce prince se fit à l’insu des Romains et contre leur volonté (6).
(1) Ànonym. Vatic. et eard. de Aragonia; Otto Frisingen., de üestis Frideriri imp. , lih. il, cap. 21.
(2) Otto Frising., loc. cit., cap. 22.
(3) Idem, ibidem.
(4) Card. de Aragonia, in Vita Hadriani IV, rer. Italie. Scriptor., tom. III, col. 443.
(5) « Imperator Teutonicus Romam venifc, et clam coronatus recessit. » Anon. Cassin., a Camillo Peregrino illustratus.
(6) « His igitur ante horam nonam in pace et tranquillitate peractis , populus omanus, qui clauses portis apud Castrum Crescentii residebat arma tus, igno-
1 1 . Recueillons de ce fait deux importantes considérations : l’une que , bien loin que les Romains soient intervenus par quelque consentement de leur part dans l’élévation de Frédéric à la dignité impériale, cela se fit à leur insu et contre leur volonté, si bien que Frédéric lui-même repoussa comme vaine et insolente la prétention des Romains au droit de lui conférer cette dignité , et qu’en la recevant des mains du pape il reconnut par le fait que ce n’était qu’à celui-ci qu’il appartenait de la conférer; l’autre que, bien que ce prince, par un effet de cette fierté qui le précipita plus tard dans le schisme, osât prendre le titre d'Auguste même avant son couronnement, il n’était universellement connu que sous le titre de roi tant qu’il n’avait pas encore été couronné par le souverain pontife; et Othon de Frisingue , qui était son oncle et fréquentait sa cour et qui a écrit l’histoire de sa vie, ne lui donne d’autre titre que celui de roi avant son couronnement , tandis qu’à partir, au contraire, de son couronnement il le nomme constamment empereur. Frédéric lui-même dans ses diplômes ne compte les années de son empire qu’à partir de son couronnement, en faisant la distinction des années de son empire d’avec celles de son régne , comme on le voit par le diplôme qu’il fit en faveur de Gérard, évêque de Bergame, en date du 17 juin 1156, et qui est signé de la cinquième année de son règne et de la deuxième de son empire (1); et par celui qu'il octroya à d’Ulrich , évêque de Trévise, en date du 3 novembre 1 1 57, et qui est signé de la sixième année de son règne et de la troisième de son empire (2). 11 est visible par ces deux diplômes qu’il
rans quæ farta fumait ad civitatem Leoninam, paulatim ascendit, et eorum qui renia nserunt in porticu spoliis vehementer detractis, omnes quos reperit ad imperatoris castra fugavit. » Card. de Aragonia, tac, cit. -r r i< Dmn b sec agerentur, romanus populus cum senatoribus suis in Capitolio convenerant. Audientes autem imperatorem sine sua adstipulatione coronam imperii accipisse , in furorem versi , cum impetu magno Tvberim transeunt, etc. » Otto Frisingen., loc. cit.
(t) « Dat. Wirceburg. 15 kal. julii, indict. 4 anno dominical Inrarn. 1156, régnante domino Friderico gloriosissimo imperatore llomanorum auguste, regni ejus quinto, imperii secundo. » Apud Uglielli, tom. IV Ital. sacr., odit. Venet. 1719, COl. 465.
(î) « Dat. Dol® in regno Burgundiæ .1 nonas novembris indictione V, anno dominicæ Incarnationis MCLVII, régnante D. Friderico Rom. imper, invictiasimo.
ne commença à compter les années de son empire que du jour de son couronnement , puisqu’en commençant à les compter au 20 mai 1155, qui fut ce jour-là même, on trouve qu’il s’était écoulé plus d’une année à l’époque du 17 juin 1156 et plus de deux à celle du 3 novembre 1157. Il n’est point étonnant d’ailleurs que ce prince, une fois brouillé avec Adrien IV, qui l’avait couronné, ait dédaigné, par suite de sa fierté naturelle, de reconnaître qu’il tenait de lui sa dignité impériale, et qu’il soit entré dans une si grande colère contre ce pape de ce qu’il lui avait rappelé que c’était lui qui lui avait donné la couronne impériale et conféré les insignes de l’empire (1) ; qu’il ait chassé de sa présence les légats du saint-siège; qu’il ait envoyé des circulaires pour se plaindre de l’injure faite par le pape, disait-il, à la dignité de l’empire, en déclarant qu’il ne reconnaissait la tenir que de Dieu par l’élection qu’avaient faite de lui les seigneurs de la Germanie, et en appelant tous ses vassaux à venger ce prétendu affront (2); que , dominé par la fureur, il ait osé dans les lettres qu’il écrivait au pape mettre son propre nom avant le sien, parler de lui au singulier, contre l’usage des siècles précédents et contre la pratique de tout ce qu’il y avait eu d’empereurs catholiques depuis Charlemagne jusqu’à lui, mais uniquement pour outrager le saint-siège (3). II n’est point étonnant, dis-je, qu’il ait donné dans ces excès, puisque son caractère altier, les flatteries de ses courtisans et surtout les séditieuses doctrines d’Arnauld de Bresce, répandues en Italie et en Allemagne et embrassées par tant de gens, après l’avoir porté à mépriser l’autorité du pontife romain , finirent par le précipiter dans le schisme et par faire de lui un persécuteur de cette même Église dont il aurait dû être l’avocat et le défenseur. Il avait déjà fourni la preuve de sa fierté naturelle en dédaignant de rendre au pape , à la pre-
anno regni ejus VI, imperii III. » Apud Ugbell., tom. V Jtal. sacr., edit. cit., col. 524.
(1) Epist. Hadriani IV ad Frideric. imperat., apud Baronium, ad annum
(2) Epist. Friderici imperat., apud Radevicuœ, de Qeelis Friderici imperat., lit), i, cap. 10.
(3) Radevicus, lib. n, cap. 18.
mière visite qu’il avait reçue de lui, l’honneur que les autres empereurs jusqu’à lui avaient toujours, d’après un ancien usage, rendu aux pontifes romains. Mais ce qui le gonflait surtout d’orgueil, c’étaient les fausses prérogatives que lui attribuaient ses courtisans. Othon Muréna, écrivain contemporain et témoin oculaire, rapporte de lui, en effet, que, se promenant un jour à cheval entre Bulgarus et Martin Grotius, deux célèbres jurisconsultes de cette époque et de l’Université de Bologne , qu’il avait invités à se rendre au congrès de Roncaglia, il leur demanda s’il n’était pas dedroitle maître du monde. Bulgarus lui répondit naïvement qu’il ne l’était pas ; mais Martin lui affirma impudemment qu’il l’était; et l’empereur, au lieu d’écarter avec indignation ce lâche adulateur, lui fit cadeau de son cheval dès qu’il en fut descendu , ce qui fit dire à Bulgarus ces paroles passées depuis en proverlie : « J’ai perdu ma monture pour avoir parlé en droiture (1). » Ainsi rempli de ces idées aussi vaines que superbes, il prenait pour mesure des droits de son empire d’Allemagne ceux de l'ancien empire romain; et, sans considérer qu* la restauration de l’empire d’Occident avait les papes pour auteurs et que c’était à eux qu’était due sa translation aux princes germains, il dédaignait de se reconnaître redevable de sa dignité au siège apostolique, sans se mettre en peine de se contredire lui-mème et de démentir ses propres actes. Il s’indigne de ce que le pape lui rappelle que c’est de lui qu’il a reçu la couronne impériale et les insignes de cette dignité, et c’est lui-même qui les lui avait demandées par ses députés; qui, pour les obtenir, s’était engagé par serment à remplir certaines conditions que le pape lui avait proposées, et qui enfin était convenu de se présenter à Rome bien armé, pour que les Romains ne missent pas obstacle à son couronnement. 11 ne saurait souffrir, non plus que ses flatteurs, qu’il y ait dans le palais de Latran des peintures et des distiques de vers qui expriment le serment fait par d’autres empereurs avant lui de défendre les droits de l’Église rôti)* Amisi equum, quia dixi æquum quod non erat æquum. » Apud Ottonem Murena , in Chronic. Laudensi , ad annum 1158.
maine , l’hommage do fidélité prêté par eux aux pRpes et la couronne impériale qu’ils avaient reçue d’eux; et il aurait voulu qu’on effaçât do dessus les murailles de ce palais ces vers de l’empereur Lothaire (1) :
Rex venit ante fores jurans prius urbis honores ;
Post homofit pap®, sumit quo dante roronam.
Mais lui-mème avait fait et répété ce serment, soit par luimême, soit par scs ministres, et avait juré fidélité et prêté hommage entre les mains du pape (2); tellement qu’y ayant été dans la suite infidèle il essuya le reproche de son infidélité de la part de ce même pape Adrien (3).
12. Mais rien n’entretenait les sentiments exaltés du prince comme les déplorables semences de schisme répandues en divers lieux par les doctrines d’Arnauld de Rresce contre l’autorité temporelle du pape et contre tout l’ordre du clergé ; car, outre les erreurs purement dogmatiques qu’il soutenait, il enseignait que les ecclésiatiques ne pouvaient avoir la propriété d’aucun bien temporel, ni lps évêques posséder des régales, ni les moines des biens-fonds; que tout cela appartenait au prince, qui devait plutôt en faire la distribution aux laïques. Pour soulever les Romains contre le pape, il leur rappelait leur ancienne gloire et la puissance de leurs ancêtres ; et il leur disait en particulier du souverain pontife que celui-ci n’avait aucun droit de réglementer la ville de Rome, mais qu’il devait se contenter de juger les affaires ecclésiastiques (<V).
(1) Apud Radevicum , lib. i, cap. lo. Voici le sens de ces deux vers : Le roi se présenté à la porte du temple, et, après avoir juré de maintenir les droite de Rome , il devient l'homme lige du pape , en recevant sa couronne de ses mains. »
(2) Card. de Aragonia, in Vita Hadriani IV, et Anonvmus Vatieanus , apud Baronium, ad annum 1155.
(3) « Quaprupter, dilecte in Domino lili , super prudentia tua non medioeriter admiramur, quod B. Petro et sanctæ romanæ Ecclesiæ non quantum délivrés exhibera raverentiam videris : in litteris enim ad nos missis nomen tuum nostro prœponis , in quo insolentiæ, ne dicam arrogantiæ , notam incurris. Quitl dicam de Bdelitate B. Petro et nobis a te promissa et jurata 1 Quomodo eam observes, etc. » Epist. Hadriani IV ad Frid. imper., apud Baronium , ad annum 1159, n. 6.
(4) « Dicebat enim noc clericos propriété tem , nec episcopos ragalia , nec monachos possessions hatientes aliqua ratione salvari poese ; cuncta haec prindpis esse, ab ejusque bcneficentia in usum tantum laicorum cedere oportere... Nihil
Ces contagieuses maximes , qui déjà s’étaient imprimées dans plusieurs esprits faibles , gagnèrent aussi Frédéric ; et en conséquence il exigeait que les évêques lui prêtassent hommage , prétendant pouvoir disposer comme de sa propriété de tous les biens de l’Église , être seigneur de Rome et souverain temporel du pontife romain , le traitant dans ses lettres comme son sujet, ainsi qu’on a pu le voir par ce que nous avons rapporté plus haut et comme le prouve encore cette autre lettre de cet empereur au pape Adrien que Mauclérus a rapportée dans sa Chronique (1); violant sans scrupule le traité d’alliance <pi’il avait juré avec Eugène 111 ainsi que les serments qu il avait prêtés à plusieurs reprises à Adrien lui-mèine. Mais, comme ses efforts sur ce point n’aboutirent à rien et qu après avoir longtemps déchiré l’Église romaine par le schisme il se vit obligé, pour se réconcilier avec elle, de reconnaître l’autorité du pontife romain et de restituer à l’Église romaine les domaines qu’il lui uvait usurpés tant à Rome qu’ailleurs (2) , ainsi l’exemple qu'il donna, pour le désavouer plus tard , de ne vouloir pas reconnaître qu’il tenait du saint-siège sa dignité impériale, n’eut pas d’imitateurs; et les empereurs qui lui succédèrent n’en firent pas moins hommage au saint-siège de leur dignité impériale, comme nous l’avons démontré dans le paragraphe précédent.
in dispositionâ urbis ad romanum «pectaro pontificem : sufticere sibi ecclosiasticuni judicium debere. » Otto Frisingou., de H rbus gcstis l'ri/lairi imper., lib. il, cap. 50.
(I) In appendice ad Radevicum, ut apud tard. Baron., ad aniium lias, num. 7.
(5) Vide Pagium, in Critic., ad annum 1179, num. 6 et seq; Baron., ad annum 1177.