‹ Traite de la puissance ecclesiastique dans ses rapports avec les souverainetes temporelles dedie au prince des apotres traduit de l'italien du P. JeanAntoine Bianchi de Lucques (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · Réfutation de deux assertions de Bossuet · texte numérisé non relu

Réfutation de deux assertions de Bossuet

I . Nous avons réfuté dans notre paragraphe précédent lasingulière opinion de Pierre de Marca sur un double patriciat possédé solidairement par les papes et par les princes français et en vertu duquel ils auraient exercé en commun leur juridiction sur Rome et sur les autres provinces devenues la propriété de l’Église. Nous avons combattu de même l’opinion de Jean-Georges d’Eckart, qui distingue deux patriciats et tout à la fois deux droits de souveraineté différents, l’un du pape sur l’exarchat , et l’autre des princes français sur la ville de Rome. Quoique cela suffise déjà pour démontrer en partie que le patriciat conféré à Pépin et à Charlemagne ne leur donnait aucun droit de souveraineté ou de juridiction temporelle, soit sur Rome même , soit sur les provinces devenues la propriété de l’Église romaine, toutefois, comme cette question a été traitée par beaucoup d’écrivains tant protestants que catholiques, qui tous plus ou moins ont voulu voir dans ce patriciat non pas seulement un droit de protection ou de patronage, mais de plus des droits de juridiction ou même de souveraineté temporelle, nous croyons nécessaire de l’éclaircir encore davantage pour ce qu’il nous restera à dire dans la suite. Quelques-uns ont tellement exalté la dignité de patrice des Romains conférée aux princes français qu’ils l’ont confondue avec la dignité même royale, de sorte qu’à leurs yeux, par cela seul que ces princes étaient faits patrices, ils devenaient souverains et pour ainsi dire rois de Rome. Cette folle opinion, qui était celle de François Junius et de Meursius (1), a été solidement réfutée par Gretser , par Du Cange, par Éverard Otton et par Alemanni (2). Melchior Goldast a été encore plus loin

(t) Francisais Junius, de Translationc imperi i, contra Bellarminum; Meursius, iu Glossono, verbo patririus.

(2) J acobus Gretser us, lib. m Observ. ad Georgium Codinum Curopalatam, de Officiis et officialtbus , c. 17; Ducangius, in Glossario, verbo-palncius ; Everardus

que les deux écrivains que nous nommions tout à l’heure, puisqu’il égalait ce patriciat à la majesté impériale et qu’il feignait un sénatus-consulte par lequel le sénat et le peuple romain conféraient à Charlemagne, avec le patriciat, bien d’autres droits insolites et des plus sacrés concernant l’élection même des souverains pontifes et l’investiture des évêques (1). Mais les mensonges de cet auteur protestant ont été relevés par nombre d’écrivains et dernièrement encore par un savant moderne, qui leur a opposé une réponse péremptoire (2). D’autres se sont imaginé que les princes français avaient, en vertu de leur patriciat, la même surintendance dans lesaffaires publiques que celle qui avait appartenu aux anciens patrices, et que, comme les empereurs étaient dans l’usage d’appeler cesderniers leurs pères, ainsi ces nouveaux patrices pouvaient se considérer comme les pères du souverain pontife, qui en cette considération leur abandonnait tout le détail de l’administration civile de Home (3). D’autres encore ont pensé que les patrices de Home tels que les princes français avaient les mêmes fonctions à remplir que les patrices de l’empire et que les exarques, qui étaient chargés de l’administration des villes comme présidents ou préfets, et qu’ainsi ces nouveaux patrices devaient avoir le gouvernement de Rome, et exercer la suprême magistrature sur tout le territoire du duché romain (4). D’autres enfin sont allés jusqu’à dire que la puissance des patrices des Romains était supérieure à celle dfes anciens patrices grecs, en même temps que leurs droits étaient beaucoup plus étendus, puisqu’ils n’étaient point révocables à la volonté des empereurs, comme l’avaient été ces derniers (5).

Otto, de Jure pu lit. ft prit., dissert, t, c. 1, § 8; Nicolaus Alamannus, dissert. «If Laleranent. pariffinil, c. 11.

(l ; Goldastus.t. II, Constitué impérial., ad auiium 774, et in Apologie adverses Gretserum.

(J) Octavius Gentilius, de Patrieiorum origine, etc., lib. in, c. 5, perto-

tum.

(3 Radulphus deColumna, lib. de Translat. imperii ; Nicolaus Cusanus, de Conront. ratholir., lib. III, C. 3; Draco, de Orig. et jure palririahu, lib. Il, c. 8, n. 9.

(4) Fresnius, iu Glossario, verbo jxi/rirlii» ; Mabillon, de re diptomatira , lib. Il, c. 3, n. 8; Everardus Otlo, dissert. 1, de Jurepubl. et prie., c. I, S 8.

(5) Guntberus , de of/iciit «tontes Augnslœ, lib. il, c. 9.

2. Mais que la dignité de patrice des Romains ne conférât aucun droit de juridiction temporelle sur Rome ou sur les autres villes du duché romain aux princes français qui en étaient revêtus, c’est ce qui se démontre clairement par les lettres des papes Étienne II ou 111 , Paul I", Étienne 111 ou IV, Adrien I" et Léon III, adressées soit à Pépin, soit à Charlemagne, où il est évident que ces papes, en conférant le titre de patrices à ces deux princes, n’avaient eu d’autre intention que de les déclarer défenseurs et protecteurs d’office de l’Église romaine, comme de ses biens et des pays de sa dépendance. Et d’ailleurs , si ces princes en devenant patrices avaient acquis un droit quelconque de souveraineté ou de juridiction sur Rome et son duché, ou sur les autres provinces données par eux-mêmes à l’Église, les papes dont nous parlons n’auraient pas omis de le leur rappeler lorsqu’ils imploraient leur secours contre les Lombards et qu’ils les priaient avec les instances les plus vives de venir délivrer leur ville et les autres provinces de l’exarchat des incursions de ces barbares ; ils n’auraient pas négligé de leur dire que c’étaient leurs propres États et leurs propres sujets qu’ils avaient à défendre et de leur rappeler l’étroite obligation qu’ils en avaient contractée en acceptant la souveraineté attachée à leur dignité de patrices. Mais bien loin de le faire, ils se bornent à prier et à conjurer ces princes de se charger de la défense de Rome et des autres villes de l’Église romaine, nou comme d’une affaire qui leur fût personnelle à eux ou à leur nation, mais comme d'une affaire qui intéressait l'Église, et de secourir les Romains, non comme un roi secourt ses sujets, mais comme un allié vient en aide aux sujets d’un autre souverain ; et rien n’est plus souvent rappelé dans leurs lettres que les conventions passées premièrement entre Étienne II et le roi Pépin, et plus tard eutre Adrien I" et Charlemagne, et en vertu desquelles cea papes s’engageaient d’un côté à conserver aux princes français l’honneur du patriciat, dont toute l’attribution consistait à défendre et à protéger l’Église romaine, ses droits, ses actes et ses jugements, et les princes s’obligeaient de l’autre à se charger suivant les occasions de ce même soin, comme de judicieux écri-

vains en font la savante remarque (1). De là vient que maintes fois dans ses lettres Charlemagne met à côté de son titre de patrice l’explication de ce titre même en y ajoutant celui de défenseur, comme dans la constitution qu’il püblia contre l’hérésie d’Élipand et de Félix, où il se donne la qualité de patrice des Romains et de défenseur de la sainte Église de Dieu : Carolu s , gralia Dei rex Francorum et patricius Romanorum, filius et defensor S. Dei eeclesiæ (2) ; et qu’à d'autres occasions il supprime le titre de patrice, pour ne prendre que celui de défenseur (3).

3. En conséquence, tout l’honneur du patriciatdes Romains conféré par les papes aux princes français consistant dans un droit tout spécial de protection et de patronage, il est clair que ces princes ne pouvaient s’attribuer en vertu de ce titre aucun droit de souveraineté sur les choses et les personnes qu’ils avaient à garantir de l’oppression : car, ainsi que l’observe Grotius, « de même que le patronage privé n’ôte pas la « liberté personnelle, le patronage public n’ôte pas non plus la «liberté civile, qui pour subsister requiert l’indépendance (4). » De même donc qu’en confiant à quelqu’un la protection d’un autre, ni le pape ni tout autre prince n’entendraient investir le premier d’une juridiction quelconque sur le second, mais seulement lui recommander de veiller à ce que celui-ci ne soit opprimé par personne, comme l’enseignent les jurisconsultes les plus célèbres (5) ; de même les pontifes romains, en recom-

(i) Nicolaus Alamannus, dissert, de later. parielinis, c. 1; Joaunes Francisiii* Baldinus, in notisad Anastas. Riblioth , t. IV, in Stephan. III.

IJ) Apud Goldastum, t. I, Constit, imper., ad aanum 784.

(3) « Carolus, gratia Dei rex Francorum et Longolwrdorum et defensor sanctœ Dei Eeclesiæ. » Epist. 84 et 85, apud Alcuinum. « Ego Carolus, gratia Dei, ejusque misericordia donante, rex et rector regni Francorum, et devotus S. Dei Eeclesiæ defensor, humilisque adjutor. » /n libella capitHlorum.

( i) « Sicut patrocinium privatum non tollit libertatem personalem , ita patrocinium publicum non tollit libertatem civilem, quæ sine summo imperio stare non potest. > Grotius, de Jure belli el paris, lib. i. c. 3, $ 21, n. 3.

(5) « Sed sic est , quod cui protectio alicujus commendata est per summum l’ontificem , aut aliuin principem , non ideo censetur concessa jurisdietio , sed solum defensio ab oppressionibus. » Salgado, de Heg protert., part, t, c. ( , prælud. 5, n. 206. « Quando aliquis ex privilegio pontificis recommendatnr protoctioni alterius, non censetur in protectorem transire simul jurisdictioneni , sed defensionem nudam ab oppressmnibus. » Ge minianus, Consi). 81.

mandant aux princes français, pour l’honneur de leur patriciat, de veiller à la défense de Rome, du peuple et de l’Église romaine, ne leur conféraient pour cela aucun droit de souveraineté sur les villes ou les peuples placés sous leur protection. Or, que le pape Étienne II ou III n’ait pas fait autre chose en déférant le patriciat à Pépin et aux princes ses fils que de placer sous leur protection l’Église et le peuple de Rome , c’est ce qui résulte clairement de la lettre citée plus haut de ce pontife au roi Pépin : « Nous n’avons, lui écrivait-il , confié à « aucun autre qu’à votre aimable Altesse, à vos très-chers fils « et à toute la nation des Francs la protection de la sainte a Église de Dieu et de notre peuple de Rome (t). » C’est donc se tromper lourdement que de prétendre, comme le font certains écrivains, que le patriciat des princes français comprenait deux choses ; savoir, la défense de Rome et des États donnés à l’Église, et la juridiction suprême sur cette ville et sur ces États, soit avec exclusion du souverain pontife, soit en commun avec lui ; rien n’étant en vérité plus contradictoire que d’attribuer à une même personne l’ofiice deq>rotéger et tout à la fois celui de régir en maître un même suppôt; et ce serait tomber dans une erreur encore beaucoup plus grossière que de croire avec Pierre de Marca que ce droit de juridiction des princes français était la conséquence de ce que les Romains avaient pu promettre d'ètre fidèles à Pépin ; car un client s’attache à son avocat, et un peuple faible s’attache à un autre plus fort, sans que pour cela l’avocat acquière aucun droit de juridiction sur son client, ni le peuple fort sur le peuple faible, comme le démontre Grotius (2) , après le cardinal Tuschus et Crantius (3), en faisant valoir fort à propos ce mot du premier Scipion l’Africain, rapporté parTite-Live, « que le peuple romain aimait mieux s’attacher les hommes par les bienfaits que par la terreur, et unir les nations par le lien de l'amitié que par les chaînes de l’esclavage (4) . » Cette fidélité que les

(1) Voir lo paragraphe précédent, n. 9, à la lin, page 197.

(î) Grotius, loc. cit.

(3) Cardinal. Tuschus PP. Conclus. 93ù ; Crantius , Saxonicorum io.

(4) « Populum romanum boneficio quam metu obligare homines velle , oxte-

Romains promettaient à Pépin n’était donc pas celle d’un peuple assujetti , mais , comme nous l’avons dit, celle d’un peuple allié et cherchant un appui.

5. Cependant Charlemagne paraissant avoir fait une estime toute particulière de ce titre de patrice, qu’il a soin d’exprimer dansses lettres, ceque n’avaient fait, tout patrices qu’ils étaient, ni Charles Martel, ni Pépin , ni Carloman , ni lui-même du vivant de son père, et dont il ne prit l'habitude qu’à partir de la conquête du royaume des Lombards, comme d’illustres écrivains en ont fait la remarque (1), plusieurs de ces mêmes écrivains ont pensé pour cette raison que le pape Adrien 1" avait conféré à Charlemagne un patriciat particulier et différent de celui qu’Étienne 11 avait précédemment accordé à Pépin, à Carloman et à lui-même, le patriciat conféré par Étienne II étant pureraenthonoraire et n’emportant avec lui aucune juridiction sur le sénat ou sur le peuple de Rome, au lieu que celui qu’Adrien 1er conféra à Charlemagne aurait donné à ce prince la juridiction suprême sur la ville de Rome et sur les Romains (2). D’autres ensuite prétendent que ce ne fut pas Adrien I“r, mais bien le peuple romain qui conféra à Charlemagne, avec le patriciat, ce droit souverain sur la ville de Rome (3) ; et Goldast, comme on l’a vu, est alléjusqu’à supposer un sénatus-consulte par lequel le sénat et le peuple romain auraient conféré à Charlemagne, avec la dignité de patrice, la souveraine autorité sur Rome cl le droit d’élire les papes et de donner l’investiture aux évêques, en même temps qu 'Adrien n’aurait pas pris d’autre part à tout cela que de se faire l’exécuteur de ce décret dans un concile de cent cinquante-trois évêques (4). Mais nous, mettant

casque geutes fide ac societate junctas habere quam tristi servitio. # Livius, lib. xxvi.

(I) Joannes Mabillon, lib. il de re diptomalira. c. 3, n. 8; Pagius, in Critic. Baron., ad anuum Christi 740, n. 4 et seq.; Everardus Otto, dissert. Jur. publ . et prie., dissert. l,c. 2,§ 8.

(3) Petrus de la Lande, in supplem. concil. antiq. Galliæ a Jacobo Sirinondo edito , in notis ad epist. Adriani I ad Bertberium; apud Labb. Conc., t. VIII, col. 558, edit. Venot , vel. t. VI, col. 1888-1889, edit. Paris.; Everard. Otto, loi1, cit.; Jacobns Guntberus, de offieiit do m. august. , lib. Il, c. 19.

(3) Jacobns llufiuannus, in Lcxico universali , verbo paMt'ms.

4) Goldastus, t. I Constit. impérial., ad annum 774.

de côté ces rêveries d’écrivains protestants, nous disons que l’opinion qui attribue à Charlemagne un patriciat qu’il aurait reçu d’Adrien 1", distinct de celui d’Étienne 11, n’a d’autre fondement que le concile supposé de Latran, tenu, comme on le voudrait, en 774, mentionné par l’interpolateur de Sigeberl et cité par Gratien (1). Mais comme la fausseté de ce concile h été péremptoirement démontrée par d’illustres écrivains même français , tels que de Marca et Noel-Alexandre (2), à la suite du cardinal Baronius (3), il serait superflu de la démontrer de nouveau. Aussi avons- nous lieu de nous étonner qu’un critique aussi habile que Pierre de la Lande, sans autre autorité que celle de ce concile imaginaire, se soit laissé aller à croire qu’Adrien I" conféra en effet à Charlemagne ce patriciat d’espèce particulière, c’est-à-dire accompagné de juridiction sur le sénat et le peuple romain, et différent par là même de celui qu’Étienne II lui avait accordé ainsi qu’à son père Pépin , et qui n’était qu’un patriciat d’honneur (4). Mais étonnons-nous encore davantage de voir Mabillon, ce critique consommé, écrire que ce fut Adrien 1er qui lit Charlemagne patrice des Romains (5), après avoir témoigné lui-même , conformément à la vérité de l’histoire, que Charlemagne avait été déclaré patrice par Étienne il conjointement avec son père Pépin et son frère Carloman (6).

3. Il est vrai que ce ne fut que sous le pontilicat d’Adrien 1" et en 774 que Charlemagne commença à prendre le titre de patrice des Romains, qu’il joignit à celui de roi des Lombards, peuple qu’il venait de soumettre ; c’est ce qu’afiirme Mabillon (7) et ce que prouvent beaucoup de diplômes cités par un

(1) Sigebertus, in Cbronic., ad ann. 773 ; Gratianua, diss. 63, eau. Hadrianus.

(2) Vide Petrum de Marea, de Concord., lib. vm, c. 12; Natal. Alcxand., Ilirt eccles.,sæc. VIH, c. 1, art. 9; Pagium major., iuCritic. Baronii, ad ann. Christi 774, n. 13 etseq.; Pagium Juniorem, Ureviar. Rom. pontif., in Vita Hadriani I. n. 13 etseq.

(3) Baronius, ad annum Christi 774.

(4) Petrus de la Lande, loc. cit.

(à) Joann. Mabillon, in Musæo Italico, t. I, part. 2, in Vita Hadriani.

(6) Mabillon, de rt diplomatica, c. 3,n. 8, et in Annalibus bénédictin., lib. xxiv, n. 48.

(7) Annal. Benedict., loc. cit.

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illustre écrivain do nos jours (1) et qui portent on titre : Ckarlet, par la grâce de Dieu , roi des Français et des Lombards et patrice des Romains. Il est vrai encore quo Charles se m it à compter de cette même année comme une nouvelle ère de son patriciat, dont Léon lui-même fit usage dans ses actes publics, et qu’on en trouve la preuve dans la lettre de ce pape àBertier, évêque et métropolitain devienne, dont voici la date: Donnée le premier de janvier, sous l'empire du tris-pieux Constantin Auguste, et d'accord avec le très-pieux roi Charles, couronné de Dieu, l'an l de son patriciat (2), quoique, si nous en croyons Pagi , cette date ait été ajoutée après coup (3). Mais cela ne prouve pas ou que Charles ait été fait patrice par Adrien en cette année-lA, ou que le patriciat qui lui avait été conféré auparavant par Étienne II n’eût été qu’un vain titre, etqu’Adrienluiait donné de la réalité en conférantau prince la préfecture de Rome et des pays circonvoisins , comme le prétend encore Mabillon (4), puisque, en même temps que l’antiquité ne nous fournit aucune preuve de cette préfecture ou de cettejuridiction suprême qui aurait été déférée par Adrien I" à Charlemagne , il est faux que le patriciat conféré auparavant par Étienne II à ce même prince et à Pépin, son père, n ’eût été qu’un titre vain sans valeur réelle; car l’histoire tout entière fait foi qu'Étienne et ses successeurs, avant l’an 774 comme depuis, reconnurent ces deux rois pour défenseurs et protecteurs de Rome , du peuple romain et de l’Église romaine , qu’ils recoururent à eux dans toutes leurs adversités et qu’ils trouvèrenten eux un prompt secours pour se délivrer de l’oppression des Lombards. Or cette protection que Pépin et Charles après lui étendaientsur Rome et sur l’Église n'était que l’exercice de leur patriciat et l’exéoution des promesses qu’ ils avaient faites en recevant cette dignité; c’était, en un mot, leur pa-

(1) Octavianus Gentilius, de Origine Patririalus, etc., lib. ni, c. 3, n. 4.

(2) « Datum kaleudis januarii, imperaate püssimo Auguste Constantino, anuuentea Deo coronato piissimo rege Karulu, anno primo patricia tua ejus. » Epiât 18 Hadriani I ad Bertarium Viennens., apud Labb. , Conc., t. VIII, col. âàft, edit. Venet.; t. VI, col. 1888, edit. Paris.

(3) Pagius, in Critic. Baron., ad annum Christi 774, n. 6

(4) Joaune* Mabillon, in Annal. Benedict.,ioc. cit.

triciat mis à l’œuvre, comme nous l’avons démontré plus haut et comme nous le prouverons de plus en plus invinciblement. La raison donc pour laquelle Charlemagne commença l’an 774 à prendre le titre de patrice, dont il s’était abstenu jusque-là, c’est qu’en cette même année Adrien I" le confirma dans cette dignité en renouvelant ses traités et ses alliances avec lui, comme l'atteste Charlemagne lui-même dans sa lettre adressée à Léon 111, successeur immédiat d’Adrien, où il témoignit à ce nouveau pape le désir de nouer avec lui les même , engagements et la même amitié qu’il avait entretenue avec son prédécesseur (1). Ajoutons à cela que ce fut en cette même année que Charles, venant à Rome pour la première fois , y fut reçu par le pape avec des marques extraordinaires d’honneur, et qu’il y fut traité comme patrice, c’est-à-dire comme protecteur et défenseur de l’Église etdes Romains, le pape ayant envoyé au-devant de lui à trente milles de distance de la ville tous les juges avec la bannière en tète, et, quand il ne fut plus qu’à un mille de distance, toutes les troupes avec leurs officiers et tous les enfants des écoles, qui, tenant dans leurs mains des branches de palmiers et d’oliviers, chantaient des hymnes à sa louange, comme le rapporte au long Anastase le Bibliothécaire (2). Cet auteur dit aussi que le second jour de Pâques, qui tombait cette année-là le 3 avril , le pape s’étant rendu avec tout le clergé et tout le peuple dans la basi lique du Prince des apôtres, pour y recevoir solennellement le monarque, l’y fit acclamer par des prières publiques au milieu de la messe qu'il célébra lui-même. Si l’on veut savoir qu’elles furent ces acclamations et comment elles furent instituées pour Charlemagne en cette circonstance, on n’a qu’à consulter là-dessus Mabillon (3). Ce fut donc à cause de ces honneurs que Charlemagne reçut du pape en qualité de patrice, c’est-à-dire de protecteur de la ville de Rome, qu’il commença cette année-

(I) « Sieut enim cum beatissiroo praedi’oessore vestræ sanctæ paternitatis pactum inii , ita cum Beatitudine vestra cjusdem tldei et charitatis inviolable Imita* statuere desidero. » Epist. Si, apud Alcuinum.

(7) Anastasius, in Vite Adriani I.

(3) Joan. Mabillon, t. II Musaei Italie., et t. Il Analectorum, cdit. Parisiens., col. 171.

là ittèua à exprimer dans se» acte» son titre de patrice , comme aussi peut-être pour en avoir revêtu les insignes à la prière du pape et pour faire plaisir aux Romains, ainsi qu’Éginhard le rapporte dans sa vie, où il dit que, malgré son aversion pour les costumes étrangeté, il consentit, sur les instances que lui en fit Adrien, à revêtir la longue tunique, la chlamyde et la chaussure romaine (1); et le P. Mabillon nous décrit le portrait de ce prince habillé en patrice , d’après le modèle qu’il en avait pris dans un ancien manuscrit de Paul Pétau (S). •Ot'up-'i.l'-.! ■ - ■ « 1 - :

6. Il ne faut donc point s’étonner si, pour toutes ces raisons, Charlemagne, à partir de ce moment, prit en plus grande consi dération son titre de patrice , et se fit gloire de le porter dans ses actes; et il n’est pas nécessaire pour cela d’imaginer une préfecture on des droits de juridiction suprême dont Adrien l’anrait investi , puisque cet honneur singulier qu’il avait reçu du pape et des Romains en qualité de leur patrice suffisait bien pour qu’à l’avenir il attachât à ce titre une estime particulière. Ainsi, de même que les anciens patrices romains faisaient grand cas des clientèles dont ils se voyaient en possession . quoique le patronage qu’ils exerçaient en faveur de leurs clients ne leur donnât aucune juridiction sur eux, mais simplement le droit de compter sur leur fidélité e t leurs bons offices, et qu’en conséquence ils tenaient à grand honnenr d’obtenir le patronage des colonies et des villes, qui souvent en témoignage de leur reconnaissance leur décernaient des honneurs publics, leur élevaient des monuments ou leur érigeaient des stables, comme on le voit par un nombre infini d’inscriptions, sans qu’ils eussent pour cela snr ces villes aucun droit de juridiction, de même il était honorable pour Charlemagne d’étendre sa clientèle sur le peuple romain et snr la ville de Rome et de pouvoir compter à ce titre sur les bons offices et la fidélité tant du pape que des Romains, surit) « Excepte qnod Rom* aemel , Hadriano pontifie»! petento , longa tunica et chlamyde amktua, et calceis K orna nom m more induetatar. a Eeinardus in Vite Candi.

(i) Joan. Mabillon, Annal. Benediet., lib. xxiv, n. ts

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tout quand il vit de quels honneurs il était l’objet de leur part en retour delà protection qu’il exerçait sur«ux en cette qualité de patrice. De là vient que Pierre de Marca lui-même donne pour cause des honne urs que les Romains reudirent oetle année-là à Charlemagne le titre qu'il portait de leur protecteur et de leur déteuseur ; et il croit que c’est cette réception du prince qui a fourni le modèle des règles tracées dans les canons pour recevoir dans les églises les souverains ou en général quiconque y exerçait le droit de patrouage (i). Mais, comme il infère en même temps de la lettre qu’écrivit Charlemagne A Léon 111, pour lui annoncer la commission qu’il avait donnée à AngiLbert , son ambassadeur, de traiter avec lui de tout ce qui pourrait contribuer à l’affermissement tant de sa dignité de pontife que de son propre patriciat, que le patriciat de Charles lui donnait une juridiction sur Rome et les pays voisins, qu’il désirait voir affermie, et que les conventions qui furent alors réglées entre Angilbert et saint Léon eurent pour effet de convertir en souveraineté, tant pour le roi que pour le pape, celle juridiction suprême dont ils jouissaient déjà l’un et l'autre, ilest bon de faire voir par cette lettre inèmele peu de fondement de cette opinion, Charlemagne n’y témoignant d’autre désir (|ue d èfre confirmé dansla charge de veiller à la défense de l'Église romaine. « Mous avons, lui écrivait-il, adressé Angilbert à Voire Sainteté,... alin que vous concertiez avec lui tout ce que vous jugerez necessaire à l’exaltation de la sainte Église de Dieu , au maintien de votre dignité et à l’affermissement de notre patriciat. Car je désire nouer avec votre Béatitude les mêmes engagements et la môme amitié qu'avec votre prédécesseur' de bienheureuse mémoire.» Voilà le pacte que Charles avait fait avee Adrien et qu’il désirait voir coutirmé par Léon, pacte de simple alliance, en vertu duquel l’Église romaine, les biens et les peuples qu’elle avait sous

(l)« Quod attinatad etim honorom quel» sibi reges impendi cupiunt, id est qui proturtori debetur al> <x> qui iu defecoùmeui susceptus est , quem caiioues patrouo in «cejtisiis tribuuni , et pixm-nmoms aditum votant Niwqie iiademsoli'mnilius «ademque pompa excipi volunt qua Caroluni prosecuti su ut Romani antequam imporio |x>t-in£ur. » Petrus di> Marca , fil*, i, <le Concord., c. IJ, 11. n.

lk

— su

son autorité passaient sous le patronage de Charles, qui eu devenait ainsi le protecteur et le défenseur en qualité de patrice . C est ce qu’expliquent encore mieux les paroles suivantes de cette même lettre : « Qu’&insi la bénédiction apostolique de votre Sainteté me suive en tous lieux par l'effet de la grâce divine et des prières des saints , et que le siège de la saiute Église romaine trouve toujours en moi , avec l aide de Dieu , un zélé défenseur (1) .» Ces paroles font bien voir en quoi consistait ce patriciat, que Charles désirait voir confirmé par saint Léon, et combien c’est à tort que De Marcn. s’imagine que ce prince désirait passer de nouvelles conventions avec le mémo pape pour changer en souveraineté la juridiction suprême qu’il prétend que tous les deux exerçaient déjà solidairement sur Home. Quiconque voudra étudier cette lettre restera, au contraire, persuadé que le patriciat de Charles se bornait à l'honneur d’être le protecteur et le défenseur de l’Église romaine, comme le prouvent par cette même lettre Noêl-Alexandre et les deux Pagi (2).

7. Ce prétendu changement de suprême magistrature en souveraineté se prouve encore beaucoup moins par les [jointures du palais de Latran, comme le fait voir, en réfutant sur ce chapitre Pierre de Marca et Le Comte, l'illustre auteur de la critique de Baron i us (3). Ces peintures ne représentent, en effet, rien de plus que la confirmation de l’alhance faite d’avance entre Charles et Adrien, et que ce prince désirait voir " confirmée par saint Léon 111, comme elle le fut, en effet, par ce pontife vers l’an 799, à la suite de sa conférence avec Angil-

;1) « Angilbertum vestræ sanctitati direximus... ut ux coUatione mutua confira tis quidquid ad exaltationem sanctæ Dei Ëcclesiæ, velad stabilitatem honoris vestri, vel patricia tu* nostri tinnitatem neoussarium intelligeretis. Sicut enim cum beatissimo prædecessore vestræ sanctæ paternitatis partum inii... ita cum beatitudine vestra ejUsdem fidei et charitatis inviolabile frpdus statuera desidero , quatenns apostolicæ sanctitatis vestræ, divina donante eratia , sanctorum advoratis precibus, me ubique apostolica bénédictin omsequatur, et sanctUsimæ ro ma ns Ëcclesiæ sedes, Deo douante, nostrasemper devutione defeudatur. » Epist. 84, apud Alcuinum.

(2) Natalis Alexand., Hist. eccles., sæc. VIII, c. 1; Pagina Major, inCritic., ad ano. Christi 786, n. 4; Pagius Junior, iu Breviar. Hom. pont., in Leone 111 ,

(8) Pagius, ad annum Chris ti 696.

Di

bert, comme le démontre Pagi par des raisons péremptoires (1) . Et c’est ce que signifie la bannière que dans cette mosaïque saint Pierre présente de sa main gauche à Charles, témoignant ainsi l’établir gonfalonier et défenseur de l’Église romaine; car cette bannière de Saint-Pierre n’indique pas autre chose (pie la recommandation faite à ce prince de prendre ladéfensede l’Église romaine. Telleavait été aussi l’intention de Grégoire IH en envoyant cette même bannière à Charles Martel avec les clefs du tombeau du saint apôtre, et celle d’Adrien I" en l’envoyant pareillement à Charlemagne, comme l’infère encore le P. Pagi de diverses pièces non dépourvues d’authenticité (2). Delà cette coutume des papes, lorsqu’ils voulaient engager les princes chrétiens à entreprendre quelque expédition contre les infidèles, de leur envoyer la bannière de Saint-Pierre, comme cela se prouve par beaucoup d’exemples qu’a recueillis Ducange dans son glossaire (3) . Et il n’y a point de mystère à chercher dans les lettres D. N. ( dominux noster) qui se lisent sur la mosaïque de la salle de Léon 111 au-dessus de la tète de Léon, ainsi que de la tête de Charles, comme si ces lettres indiquaient la souveraineté sur Rome au lieu de la magistrature que tous les deux y auraient auparavant exercée : car il est indubitable, ainsi que le pense le P. Pagi, qu’avant même Léon 111 Étienne 11 et ses successeurs avaient possédé cette souveraineté , et que Léon III ne fut pas le premier qui ait eu le droit de battre monnaie avec cette légende D. N. LEONI PAPÆ rapportée par de Marca, mais qu’Étienne, Paul et Adrien avaient joui avant lui d’un droit semblable (i). Mais, quoique le même écrivain ait raison de soutenir que les lettres D. N. placées au-dessus de l’effigie de Charles ne prouvent pas qu’il fût alors souverain de Rome, il a tort de penser ensuite que ces lettres signifiaient qu’il exerçait à Rome une juridiction en vertu de son titre de patrice , puisqu'il est certain

(1) Pagius, in Critic. Baron., ad annnm Christi 7%

(2) Pagius, loc. rit., n. s.

(3) Durangius , in Glossario, verbb Vexillum.

(4) « Vcrum ante Leonem 111 similia numismate cudere potuere Stephanus B et ejus suceessores, quia ii non minus quam Léo III supremi Urbis domini fuere, quod non video revoeari posse in duhium. >• Pagius, ad annum 790. n. fl.

que les exarques étaient en possession de cette juridiction suprême, et que cependant ils ne furent jamais appelés seigneurs, Domini, titre qui ne convenait qu’à ceux qui possédaient la seigneurie ou la souveraineté. U est donc plus probable que ce titre de seigneur donné à Charles était ici un titre honorifique, qui lui convenait non en raison de la souveraineté ou de la magistrature suprême tfh’il aurait exercée sur Rome , mais A cause de la souveraine autorité qu’il possédait sur les Français et sur les Lombards, de même qu’à cette époque et même quelque temps encore depuis les empereurs grecs , qui certainement ne possédaient plus aucune autorité sur Rome, n’étaient pas moins appelés ou désignés seigneurs par les lettres D. N. sur les monuments publics que faisaient ériger les souverains pontifes, ceux-ci se conformant en cela à l’ancien usage et ayant égard à la souveraineté que ces princes possédaient toujours, non à Rome, mais à Constantinople. De là vient qu’on lit sur le reversd’une pièce de monnaie d’Adrien I" ces lettres: B1CT0R1A. D.D. N.N., c’est-à-dire victoire de nos seigneurs ; sur le fond ces autres : CONOB, qui ont mis à la torture les antiquaires , sans que ceux-ci , après avoir émis là-dessus tant d’opinions différentes, aient pu en trouver jusqu’ici la véritable signification. On voit par cette médaille, qui est peut-être l’ouvrage de quelque orfèvre grec , qu’on conservait à Rome les dénominations autrefois usitées pour les empereurs d’Orient , quoiqu’ils n’y jouissent plus depuis longtemps d’aucune autorité.

8. Les observations que nous avons faites jusqu'ici suffisent pour démontrer la fausseté de deux assertions de l’auteur de la Défense: l’une, que le patriciat conféré à Pépin était une magistrature qui ne le cédait pour l’autorité qu’à celle de l’empereur; l’autre, que ce patriciat était accordé aux princes francs par le peuple romain , et non par le pape, qui n’aurait fait alors qu’exécuter le décret du sénat et du peuple romain ( 1 ) . Nous avons fait voir, contrairement à la première de ces deux assertions, malgré ses partisans, que le patriciat ne donnait

1 Bo»<u*'t , 1. 1, part. 2, lib. vi ( al. 2 ), e . ;t8.

d’autre droit que celui de patronage. Et quant à la seconde , l’auteur de la Défense a de son côté , il est vrai, Goldast et les autres protestants; mais il a contre lui généralement tous les catholiques, qui pensent au contraire que c’était des papes que les princes francs tenaient leur patriciat, quelles qu’en fussent du reste les attributions; et il est évident par ce qui a été dit jusqu’ici que Pépin ne traita jamais avec les Romains, mais seulement avec Étienne II, et que Charlemagne n’eut jamais de pourparler avec les Romains au sujet du patriciat, mais seulement avec Adrien , et qu’il fit la demande d’y être confirmé non aux Romains, mais à saint Léon III. Ainsi se montre à découvert la malignité de cet écrivain , qui cherche en toute occasion à obscurcir tout ce qui pourrait relever la grandeur et la dignité du siège apostolique, quoiqu’il affecte dans son langage doucereux d’en relever la majesté par le respect dont l’entourait la religion, disons mieux, la dévotion de ce bon vieux temps. 11 montre en cela un esprit bien différent de la franchise et de toute la candeur qui caractérisait l’illustre évêque de Maux.

§ IV

Sommaire.

1 . L’empire d’Occident n’a pas été transféré des empereurs grecs a Charlemagne par le pape Léon III; mais il a été renouvelé dos anciens empereurs d’Occident dans la personne de ce prince.

2. L’empire romain n’a point cessé de subsister eu Orient par le double fait de l’élévation d’Irène à cet empire et du rétablissement de celui d’Occident dans la personne de Charlemagne.

3. Irène fut reconnue pour légitime impératrice par le pontife romain du moment où elle fut chargée de l’administration de tout l'empire pendant la minorité de son fils Constantin. Apologie de cette princesse contre certaines imputations do Théophanes.

i. Irène fut reconnue pour légitime impératrice par les Grecs et par les Latins lorsqu’elle fut devenue seule maltresse de l’empire d'Orient après la dé|>osition de Constantin, et ce n’est pas parce que l’empire avait cessé d’exister en Orient que les Romains déférèrent l'empire à Charlemagne.

j. Rapports inexacts de quelques écrivains suivis par Bossuet lorsqu'il attribue au peuple la translation de l’empire à Charlemagne et il ce prince la souveraineté de Rome au moment où il reçut du pape la dignité impériale.

6. Les pièces de monnaie fabriquées a Rome qui portent l’image et le nom de Charles ou d’autres princes carlovingiens no prouvent pas que ces princes

— aïs —

fussent souverains du Homo , «t cetto suii veruuieté nu Tut poiut eccui'doe a Lu* Uiaire par Pascal I".

7. Les papes pouvaient pour plus d’une raison marquer leurs piiVes do monnaie

du nom et de t’efflgie des princes francs sans reconnaître pour cela ceux-ci un qualité de souverain* de Uumo.

8. Réfutation do l'opinion des deux Pagi sur la concession qu'aurait faite le pape Pascal T" do la sodvpraineté de Rome à LoUiaire. On explique en vertu de quel droit ut pour quelles raisons lu pape Léon Ui rétablit l'empire d'Ocùdenl dans la personne de Charlemagne; et on démontre que le peuple romain n’exerça aucune autorité dans cet acte de restauration.

9. On prouve que les acclamations faites par le peuple romaine Charlemagne et dans la suite a sus successeurs , au moment où ceux-ci recevaient dus maiadu pape ta couronne impériale, n’étaient |>oint un acte d’élection réelle, mais une pure cérémonie par laquelle le peuple adressait ses félicitations h l’empereur élu par un autre que pim lui.

10. Eu quel sens ou peut dire que Cliarlemagne fut fait empereur par l’assentiment de tous , quoiqueson élévation à l’empire n’ait été l’ouvrage que du pape.

11. L’élévation du Charlemagne et dus autres princes français a l'empire nes'ael faite que par l'autorité du siège apostolique.

1. Quoique les auteurs qui traitent" de la rénovation de l’empire d’Occident emploient le plus souvent pour la désigner le mot translation et que nous l’ayons nous-même appelée ainsi pour nous conformer à l’usage ordinaire , toutefois, comme le mot translation explique mai la chose , nous avons mieux aimé l’appeler de ce mot de rénovation , puisque, à vrai dire, l’empire ne fut pas transféré des Grecs aux Français, comme si les premiers l’eussent perdu et que les seconds l’eussent acquis; mais qn’en même temps que les Grecs conservèrent l’empire d’Orient les Français rétablirent celui d’Occident, qui n’existait plus depuis plusieurs siècles. Sigonius a donc été plus heureux lorsqu'il a dit, pour expliquer la chose , que le pape Léon 111, pour procurer un tuteur à l’Église romaine contre les attaques des hérétiques ou des infidèles, tuteur qu’elle ne trouvait plus dans les empereurs d’Orient , renouvela en Occident le titre d’empereur, qui depuis plus de trois cents ans s’était éteint dans la personne de Momyllus Augustulus(l). Uestvrai cependant que, même après Augustule , Rome et l’Italie ayant été re-

(1) « Hune dignitatis imperatoriæ titulum cum in Momvllo Augustulo ultime Occident» imperatorc ante traçantes ferme aunes defucisset, in uodem Occident» pontifex renovavit, ut baberet Ecclesia romaua adversus infidèles et hæretiros seditiosos tutorem , cujus ofücium jam pridem imperatorem Orient» répudiasse

videretur. » Sigonius, de Hegno Italie r, lib. iv, adannum 801.

prises sur les Goths et la dignité de l’empire s’étant soutenue à Rome contre les efforts des Lombards grâce à l’heureuse influence des pontifes romains, les empereurs d’Orient avaient pu recueillir avec la capitale de l'empire romain quelques autres débris de cet empire tombé en pièces. Mais après que l’impiété de Léon l’Isaurien eut obligé Grégoire II à soustraire Rome et les Romains à la domination de cet empereur , et qu’ensuite, l’autorité des empereurs grecs se trouvant anéantie dans l’exarchat, l’empire eut été tout à fait éteint dans l’Occident, Léon III put alors relever ce même empire de ses ruines sans dépouiller les Grecs, et c’est aussi ce qu’il fit dans la personne de Charlemagne. Ce grand événement a laissé des traces dans les monuments contemporains; et, si l’on refuse d’en trouver avec Pagi (1) dans les monnaies du temps (car je ne sais en vérité s’il se trouve aujourd’hui de ces monnaies), au moins ne refusera-t-on pas d’en reconnaître dans les sceaux de plomb dont Charlemagne avait coutume de munir ses diplômes, comme l’a fait voir Le Blanc à l’aide d’uu de ces sceaux que renferme le Trésor royal de Paris et dont l’endroit représente Charlemagne revêtu de sa cuirasse , ayant sur sa tête le diadème impérial et près de son flanc gauche la lance royale avec cette inscription : D. N. KAR. IMP. P. F. PP. AVG., ce qui signifie : Notre seigneur Charles, empereur, pieux, fortuné, perpétuel, auguste. Sur le revers se voit le frontispice d’une porte au-dessus de laquelle s’élève une croix, et audessous de la porte se litce mot : ROMA, et tout alentour la légende : RENOV. ROMAN. IMPER. Un autre plomb admirablement conservé et d'une antiquité irrécusable est celui que j’ai vu chez le savant P. Jean-François Baldini, clerc régulier somasque : à l’endroit de ce plomb est représentée la tète de Charlemagne , toute semblable à l’effigie de ce prince qui se voit dans la salle du palais de Latran, et j’y ai lu cette inscription : D. N. KARLVS. P. F. PP. AVG. Sur le revers est le frontispice d’une porte, et au-dessus de cette porte la croix comme sur l’autre plomb dont je viens de parler, et tout alentour

(I) l'agius, in Critic., ad annum 800, n. 30.

— ai7 —

cette inscription : KENOVATIO. KOMAM. IMPKKI. Autant de preuves qui servent à démontrer que l’empire romain d’Occident n a pas été transféré , mais a été renouvelé dans la personne de Charlemagne.

2. On ne doit donc point trouver étonnant que les papes, avant comme après que Charlemagne eut été fait empereur, aient reconnu la légitimité des empereurs d’Orient successeurs de Léon l'Isaurien : car, ainsi que nous l’avons dit, Grégoire II s’était contenté de soustraire les Romains à la domination de ce dernier prince et de déposséder par là même indirectement celui-ci de l’empire d’Occident; et quant à Léon III, il n’ôta rien aux empereurs grecs , en rétablissant en Occident un empire qui avait cessé d’être. Baronius n’avait donc pas besoin (soit dit avec tout le respect dû à ce grand homme) de se mettre en frais d’érudition pour prouver (1) que l’empire d’Occident ne devait pas être rendu à Constantin, fils d’Irène, prince catholique d'ailleurs et de qui la religion avait à se louer; car rien ne fut ôté à Constantin, et le pape ne fit que rétablir l'empire d’Occident dans la personne de Charlemagne, tout en laissant Constantin paisible possesseur de celui d’Orient, qui était le partage des empereurs de Constantinople. Bossuet pouvait donc aussi s’épargner la peine de réfuter là-dessus Baronius, en s’efforçant de prouver que le pape ne pouvait déposséder de l’empire ni Constantin ni Irène, sa mère, en raison de ce qu’ils étaient l’un et l’autre catholiques et défenseurs de la foi catholique (2) : car, lui aussi, il suppose à tort que l’empire rétabli en Occident avait été enlevé aux empereurs grecs. Et il faut observer encore ici que la raison du rétablissement de cet empire dans la personne de Charlemagne n’a pas été bien expliquée par les anciens annalistes et écrivains français qui en ont parlé et que Bossuet n’a fait que suivre en disant, que, l’empire romain ayant cessé d’exister en Orient par le fait même qu’il netait plus administré que par une femme, c’està-dire par l’impératrice Irène, le pape saint Léon 111 et les

(1) Baronius, ad annum 800, n. 17.

(î) Bossuet, t. I, part. 2, lib. vi (al. 2), c. 2.

évêques réunis à Rome avaient jugé à propos, ainsi que le

peuple romain, de le conlier à Charlemagne (t) ; car il est certain qu’lrène , tant avant que Charlemagne fût fait empereur que depuis qu’il le fut, ne cessa point d’être reconnue pour légitime impératrice par les Latins aussi bien que par les Grecs et par les pontifes romains en particulier; et il ne vint à la pensée de personne que l’empire d’Orient se fût éteint en elle par la raison qu elle était femme; et lorsque Charlemagne fut proclamé empereur en 800 (ou 801 pour parler comme les anciens annalistes, qui commençaient l'année à la fête de Noël, c’est-à-dire huit jours avant quelle commençât réellement d’après la manière actuelle de compter), il y avait déjà quatre ans commencés qu’lrène était toute seule en paisible possession de l’empire d’Orient. C'est donc une pure imagination de l’annaliste de Moissao que ce qu’il lui a plu d’avancer que, Charles se trouvant à Rome l’an 800 et une députation étant venue lui déclarer que l’empire avait cessé d’exister chez les Grecs, parce qu’il n’était plus gouverné que par une femme, le pape Léon, et les évêques qui étaient avec lui, et tout le peuple chrétien opinèrent tout d’une voix qu’il fallait nommer empereur le roi Charles (2) ; comme si Charles avait eu besoin de cette députation pour savoir que l’empire grec était gouverné par une femme, lui qui plusieurs années auparavant avait formé le projet de l’alliance la plus étroite avec cette impératrice par le mariage convenu de leurs enfants respectifs, Rotrade et Constantin (3) , et qui, il n’y avait encore que deux ans, c’est-à-dire eu 798, et depuis qu’lrène était seule maîtresse de l’empire , avait traité de la paix avec elle, eu recevant à Aix-la-Chapelle ses délégués et faisant droit à leurs demandes,

(1) Annal. Lambecian., ad ann. 801; Annal. Moissiac., ad eumd. ann., apud Duchesn.,t. III; Anscharius, in Vita S. Wilehadi, apud Mabillon, Sec. Bentîd., lib. in, part. 2.

(2) « Anno DCCCI, cum apud Romam rnoraretur rex Carolus , nuntii delati sunt ad eum dicentes quod apud Græcos nomen imperatoris cessarut, et femineum imperium apud se haberent. Tune visum est apostolico Leoni , et universLs sanctis pntribus qui in ipso concilio aderant, seu reliquo christiano populo quod ipsum Carolum regem Francorum imperatorem nominare debuissent. » Annal. Moissiac., loc. cit.

(3) Theophanes, ad annum Christi, secundum Aiexandrinos, 774.

comme, par exemple, de remettre entre leurs mains Sisinnius, frère de Taraise, patriarche catholique de Constantinople (1), fait prisonnier dans la guerre que Charles avait eue longtemps auparavant avec les Grecs en Calabre , à une époque où Irène était déjà sur le trône avec son fils Constantin (2). D’ailleurs aucun des anciens annalistes, quoique le nombre n’en soit pas petit, n’avait parlé de cette députa tiou qui aurait été faite à Charles, comme il se trouvait à Home, pour l’avertir que l’empire avait cessé d’exister chez les Grecs par le seul fait qu’il n’était plus administré que par une femme.

3. Ce qui fait voir que ni les Latins ni les Grecs ne regardaient alors l’empire d’Orient comme vacant par cela seul qu’il était occupé par une femme, ce sont les actes du temps , qui prouvent que le saint-siège avec le reste des Latins et les Grecs également reconnurent, tant avant que depuis que Charles eut été reconnu empereur, cette religieuse princesse pour légitime impératrice et pour maîtresse de cet empire , non-seulement au temps où elle régnait avec son fils Constantin , mais encore depuis qu’elle eut été remise toute seule en possession du trône. Dès qu’Irène se vit élevée à l’empire en 780 avec son fils Constantin , qui n’avait alors qu’une dizaine d’années, son premier soin fut de rétablir en Orient la religion catholique, qui y avait été presque anéantie par les empereurs iconoclastes, et de reconnaître la suprême autorité du pontife romain, comme on le voit par se» lettres adressées à Adrien l,r et que rapporte Baronius d’après les actes du second concile de Nicée (3). Ce fut aussi sous les auspices ainsi que sous la présidence du saint-siège, comme le prouvent tces mêmes lettre et ce qu’en dit Théophanes (4) , qu’elle convoqua le se-

(t) « L'gationem Græcorum a Constantinopoli inissam suscepit ( Çarolus ) : liant enim legati Michael, patricius quondam Phrygiæ , et Theophylus, presbyter, eplstolam Irenæ imperatricis ferentes. Nam filius ejus Constantinus aimo superiori a suis comprehensus et excæcatus est. Hæc tamen legatio tantum de pace fuit. Quos cum absolvissot, absolvit etiam cum eis Sisinnium, fratrem Tarasii Constantinopolitani episcopi, jamdudum in prælio captum. » Annal. Loisellfani, ad annum 798; Eginhardus, Regino et alii, in Annalibus.

(2) Annales Loiselliani , ad annum 781.

(3) Vide Baronium, ad annum 785, n. 2 et seq.

(4) Theophanes, inChronographia,adannum Christi secundum Alexandr. 776.

— ii# —

cond concile de Nicée , dont l’objet était de rétabbr le culte des saintes images. Aussi le pape Adrien non*seulement la reconnut pour légitime impératrice , mais la combla même d’éloges pour sa piété et pour la pureté de sa foi , comme on peut le voir par les lettres de ce pape adressées à Constantin et à Irène et rapportées par Baronius (1). Il est vrai que cette princesse partagea son trône avec son fils Constantin jusqu’à l’an 790; mais il est vrai aussi qu’elle avait seule dès lors, sans que personne s’y opposât , l’administration de tout l’empire confié à son autorité et à sa sagesse. Il est vrai également qu’en 789, Constantin ayant atteint l’àge de vingt ans et voyant de mauvais œil , comme le dit Théoph&nes , que sa mère eût toute l’autorité , forma le dessein de la détrôner et de la reléguer en Sicile, en se laissant entraîner par les conseils du patrie* Stauracius (A) et de ses autres courtisans (2), et que, s’étant fait proclamer seul empereur par l’armée , il réduisit effectivement sa mère à la condition de simple sujette , sans toutefois réaliser le dessein qu’il avait conçu de l’exiler. Mais il est vrai pareillement que , lorsque ce prince fut seul sur le trône et qu’il eut secoué le joug de l’autorité maternelle , il se rendit si odieux par ses crimes , et en particulier pour avoir fait arracher les yeux à ses oncles paternels et pour avoir répudié l’impératrice Marie, en prenant à sa place Théodote, qu’il fit proclamer impératrice, que bientôt, c’est-à-dire l’an 795, il fut détrôné à son tour par les chefs de l’armée , et perdit à la fois les yeux et la vie , en même temps qu’lrène fut rétablie sur le trône impérial (3). Quoique Théophanes suppose que ce fut Irène qui, par l’envie qu’elle avait de régner, entreprit de perdre son fils en poussant les troupes à la révolte, et qui lui fit elle-même arracher les yeux, cela ne parait pas vraisemblable à Baronius , qui incline plutôt à croire que la princesse se rendit digne d’éloges en suivant le mouvement de son zèle pour

(I) Baronius , ad annuiu Christ i 785, n. 24 et seq.

(A) Suivant Noël-Alexandre ( Hist. eccles. sec. VIII ), Stauracius était, au contraire, du parti d'Irène et opposé à Constantin.

(ï) Tbeopbanes, ad annum secundum Alexandrinos 782.

(3) Tbeophanes, in Chronograpbia , ad annum Christi, secunduui Alexaudrinoa, 789.

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la justice, qui seul la porta à soulever les troupes contre son fils; que d’ailleurs ce ne fnt pas par ses ordres que le prince subit son châtiment ; mais qu’elle se borna i\ le faire descendre du trône , de même qu’on arrache un glaive d’entre les mains d’un furieux (1). Et certes Théophanes ne nous paraît pas mériter qu’on croie aveuglément tout ce qu’il dit là-dessus, puisqu’il montre assez ses préventions contre cette princesse en l’accusant d’avoir, dans le dessein de rendre son fils de plus en plus odieux à ses sujets et de parvenir par ce moyen à remonter sur le trône, conseillé à ce prince de répudier et de renfermer dans un monastère l’impératrice sa légitime épouse, et de contracter ensuite avec une autre femme un mariage adultère (2) ; car ce récit ne s'accorde ni avec la piété et la religion assez connue de cette princesse , ni avec son état d’isolement par rapport à la cour et de disgrâce par rapport A son fils, ni enfin avec les autres faits du temps, puisqu’il résulte de ces faits que l’union illégitime contractée par Constantin souleva contre lui saint Platon, abbé du monastère Saceadion , qui se sépara non-seulement de la communion de l’empereur, mais encore de celle de Taraise, patriarche de Constantinople, parce que celui-ci, tout en reprenant le prince de sa conduite , ne l’avait cependant pas séparé de la communion de l’Église ; en quoi ce saint abbé fut imité par Théodore Studite et d’autres saints religieux , qui , en punition de leur Mtacheineut à Irène, furent cruellement persécutés par Con- ■dantin , qui fit mettre en prison saint Platon et reléguer les autres saints moines à Thessalonique , après leur avoir fait essuyer mille outrages (3). Comme tous ces saints personnages étaient attachés à Irène , Constantin n’aurait pas manqué de leur faire connaître que c’était par le conseil de sa mère qu’il

(l)« Hoc siquidem annoa matre Irene Coustantino imperatori parantur in- «idiæ, qnîbus tandem sequcnti anno tentus, orbatus oculis ac simul vita fuit. S»lus plane execrandum , nisi ( quod multi excusant ) justitiæ eam zelus nd id Wendum excitasset , quo nomine eadem post hase meruit commendari. At non fuit matris jussio ut ista pateretur, sed ut teneretur, nec amplius imporaret , linquam si e manu furiosi gladium auferret. » Baronius, ad annum Christi 796, n. H.

(J) Theophanes, ad annum Christi secundum Alcxandrinos 788. "

Vide Pagiuni. ad annum Christi 79S, n. 4 et seq .

avait contracté ce second mariage pour lequel ils lui adressaient des reproches si sévères. Mais personne à cette époque n’aurait pu ajouter foi à une pareille fable ; et tous , au contraire, tenaient pour constant que le motif qui portait le prince à. contracter cette union adultère était le môme que celui qui lui avait fait répudier l’autorité et les oonseils de sa mère. Telle est l’idée que nous en donnent et saint Théodore Studite dans ce qu’il raconte des actions de saint Platon et le moine Michel dans la vie qu’il a écrite de saint Théodore lui-mème (1); et il est on ne peut plus raisonnable d'ajouter foi à ces derniers comme à deux témoins oculaires et personnellement intéressés dans ce qu’ils nous en racontent. Et certes, il n’est pas vraisemblable que ces saints personnages, qui réprouvaient si hautement le mariage adultère de Constantin , eussent tant exalté la piété d’Irène si c’eût été elle qui eût conseillé à l’empereur son lils de le contracter; et il est encore moins probable qu’ils n’eussent pu avoir connaissance de ce conseil donné, puisque, à défaut de tout autre, ‘le prince lui-mème aurait pris à tâche de le leur faire connaître pour justifier à leurs yeux sa détestable conduite.

4. On peut s’assurer au reste de l’estime que les Grecs faisaient de l’impératrice, lorsqu’elle fut devenue seule maîtresse de l’empire, par la lettre que lui écrivit en 801 saint Théodore Studite pour la remercier de la rare munilicence avec laquelle elle avait déchargé lu ville de Constantinople des charges et des impôts qui pesaient sur les habitants. Le saint archimandrite, célébrant à cette occasion par de justes louanges la libé-

(I) « Constantinus, Jrenes fllius, cujos (pi idem fldes recta fait, vita veto perversa, ex imperii pofcestato intempérant» veluti stimulo quodam iucitabatur. Cum enim pubescente ætatü nuper imperium habere cœpisset, partim maternas reverentiæ et custodiæ fræuo abjecto , partim divinU logibus pro nibilo habitis , uxorem sibi légitimé copulatam ejedt, et Herodis exemple mœchus factum est. » Theodor. Studita, in gestis S. Platonis, apud Baronium, ad ann. 79». n. 70. • Per id ergotcmpus Constantinus, piæ Irenes titius , audadum et projectorum bominum collecta manu , et quem juvenilis ætatis impetus agebat, et matrem regno pelleua L-jus imperium occupavit, et summa vit» licentia, indomiti et efTreuati oqui more totum se dédit voluptati. Hic ad caetera quæ perpetravit nibil flagitii iutentatum relinquens, légitima conjuge ojecta... alteram duxit. » Michael monachus Studita, in vita S. Tbeodor. Studit», apud Baronium, loc. dt., n. 91.

rtililé et la piété de l'impératrice , lui dit entre autres compliments ; « Toutes oes belles actions seront couvertes d’éloges « uon-seulemeut dans tous les beux où s’étend votre empire, i mais jusqu'aux extrémités de la terre... C'est par de tels s moyens que s'affermit votre domination ; c’est là ce qui rend s à vos sujets l’obéissance douce et facile (1). » Et personne ne doit trouver étonnant que Guillaume Cave , écrivain protestant etennciuijurédessaiutesimages, s'applique, à l’exemple des iconoclastes modernes, à déchirer la mémoire de Théodore Studite, si célèbre dans l'Église par sa science et sa piété , aussi bien que la mémoire de l’impératrice Irène , et qu’il vomisse contre l’un et l'autre toute sorte de calomnies (2) , puisqu'on sait que c’est la haine que porleut ces hérétiques à la rebgiou, parce qu’elle condamne leurs erreurs, qui leur fait chercher les moyens de la décrier ù force d’odieux mensonges : et c’est aiusi que le blâme qu'ils voudraient déverser sur ces deux persounages cet en résultat le plus bel éloge du zèle dout tous les deux oui fait preuve pour le oulte des saints. Au reste, tous les historiens grecs depuis Théophanes et Théophanes lui-même louent cette|priucesse pour sa piété, qui faisait qu’ils l’appelaient généralement la pieuse impératrice, ainsi que pour ses autres lielles qualités et ses belles actions. Et, quoique quelques-uns la traitent d ambitieuse à cause de la mort donnée à son iils, aucun cependant, ni Théophanes, ni Zonare, ni Cédrenus, u’a jamais dit que l’empira grec ait cessé en elle ; tous, au contraire, regardent le parjure Nicéphore, qui par uue détestable trahison lui lit perdre à la fois le trône et la vie , comme un usurpateur et un tyran ; ce qu'ils n’auraient pas fait s’ils avaient cru que l'empire d'Orient s’était éteint en sa personne par la r&isuu qu elle était femme. Ce n’était pas non plus à cette époque l’opinion des Latins , puisque Charlemagne eut à peine été déclaré empereur par le pape Léon III que, dès l’an-

(1) « Hæc non solum qua patet imperii tui po testas, sed ad ipsos usque urbis terrai terminas celebrabautur... ita conservatur inconcussum imperium tuum, itacedunt, et lubenter obediunt tibi subditi. » Epiât. Tliood. Studitæ ad Intuem Augustam, apud Baruuium, ad aimuiu gûi, nuin. 31.

(S) GuillelnmsCave, Hist. litterar., in Theodoro Studita.

née suivante 801, lui et le pape envoyèrent des ambassadeurs à Constantinople pour traiter avec l’impératrice grecque nonseulement de la paix , mais encore du mariage projeté entre elle et l’empereur et réunir ainsi sur une même tête les deux couronnes d’Orient etd’Oceident, comme le dit Théophanes (1), et après lui d’autres écrivains grecs (2) , qui affirment pareillement qu’lrène aurait cédé aux instances des ambassadeurs si elle n’en avait été détournée par son principal ministre AétiuB , à cause de l’espérance qu’avait ce ministre de faire passer l’empire sur la tête de son frère. Ce fait seul suffit pour démontrer que Léon III et Charlemagne reconnurent Irène en qualité de légitime souveraine de l'empire grec, au lieu de le croire vacant comme n’étant plus gouverné que par une femme, puisqu’autrement ils n’auraient pas traité cette princesse comme impératrice et n’auraient pas cherché à procurer par son alliance avec l’empereur une légitime union entre l’empire d’Orient et celui de l’Occident. C’est donc une pure rêverie de l’ancien annaliste édité par Lamhécius et qu’ont transcrite et copiée l’annaliste de Moissac et Anscaire, que ce que Bossuet a répété après eux, que l’empire avait été transféré à Charlemagne parce qu’il avait cessé de subsister chez les Grecs, comme n’étant plus gouverné que par une femme (3) : car ni la puissance et la dignité impériale n’avait cessé chez les Grecs avec le nom d’empereur, ni l’empire grec n’avait été transféré à Charles, puisque les Grecs conservèrent l’empire longtemps encore après Charlemagne et que leurs empereurs furent reconnus par les Latins et par le saint-siège comme légitimes successeurs de leurs empereurs précédents. C’est encore bien vainement que Grotius va chercher la cause de cette prétendue translation de l’empire grec au monarque français dans la coutume et dans l'esprit du peuple romain, qui interdi-

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( I j Tlieophanes , ad annum Christi secunduiu Alexandrinos "94.

(2) Zonaras et Cedrcnus.

(3) « Et quia tune cessabat a parte Ormcorum nomen imperatoris, et femineum imperium apud se habebat, lune visum ist ipsi apostolico Leoni et universis sancti* patnbus , etc., ut ipsum Carolum imperatorem nominaro debuissent. » Annnlisto Lamberianus, ad annum Christi Sol ; Annales Moissiaeenscs. ad eumdem annum

sait aux femmes la puissance du gouvernement (1), puisque c’est une pure imagination que de se représenter les Grecs de ces temps-là comme gardant quelques restes des mœurs des anciens Romains ou comme exerçant par rapport à l’empire les droits que les Romains prétendaient avoir dans le choix de leurs empereurs, tandis qu’au contraire, chezlesGrecs d’alors l’empire n’était plus autre chose qu’une royauté et l’empereur un souverain absolu , au lieu d’être comme par le passé un simple administrateur de la république. Aussi, de même qu’ils prêtaient serment à leurs empereurs, ils le prêtèrent également à Irène, comme le rapporte Zonare, la reconnaissant pour leur légitime souveraine au même titre qu’ils faisaient de leurs empereurs ; et de là vient que Nicéphore lui ayant manqué de fidélité en se révoltant contre elle et usurpant sur elle l’empire, les écrivains grecs, comme Théophanes, Zonare et d’autres, l’ont considéré comme un parjure et un tyran. La véritable raison donc pour laquelle l’empire d’Occident a pu justement être déféré à Charles, c’est que cet empire était vacant, et qu’on n’ôta rien aux Grecs en le lui donnant , puisqu’il ne fut pas transféré , mais renouvelé clans sa personne.

5. Bossuet, se demandant ensuite en vertu de quel droit l’empire d’Occident avait pu être donné à Charles, n’en voit point d’autre que le choix qu’avait faitde ce prince le peuple romain ; et c’est ce qu’il prétend prouver par ce qu’en ont écrit et l’annaliste de Moissac et Anscaire dans la vie de saint Willehalde. Le'premier rapporte que, l’empire ayant cessé de subsister chez les Grecs , il plut au pape , au concile et à tout le peuple de nommer Charles empereur, parce que ce prince se trouvait d’avance maître de Rome, capitale de l’empire, ainsi que des autres cités où les empereurs et les Césars avaient coutume de faire leur résidence, et qu’on trouva juste de lui donner le nom de ce dont il possédait déjà la réalité (2). L’autre, répétant

(1) Grotius , de Jure belli et pacte, lib. i , cap. 9, $ 11, num. 2.

(2) • Tune visum est apostolieo Leoni , et universis sanctis l’atribus qui in ipso concilio adorant , seu reliquo ebristiano populo quod ipsum Carolum , regem Francorum, imperatorem nominare debuissent , quia ipse Romain matrcin imper ii tenebat.ubi semper Caasares et impera tores sedere solebant, seu reliquat sedee , quas ipse in Italia et Gallia, noenon in Germania (tombât ;), qu'a

ëè ftième éeffaih c|Üë l’ëthpirfe grée AVàit césSë d'ètistéT. dit . saiife faire aucune mention du pape, que l’empire fut transféré des Grecs au* Français par le choix que manifëStà le pèuplé romain dans uii grand concile d’évèquëS, pàrce que Charlemagne se trouvait d’àvartcé en possession de Rbme, autrefois capitale de i’eUipire , ainsi quë de beaucoup d’autres provinces, qui lui donnaient le droit dè S’eh dire l’Cmpereur (1). Bossuet s’autorise de partielles rel&tionSdë ces deux auteurs pour trouver l’origine de la translation de l’empire aux Français dans l’initiative du pontife romain, qui fen investit Charlemagne en sa qualité de premier citoyen dé Rome , ët dans le consentement du peuple romain, qui ratifia aussitôt ce que le pape venait de faire (2). Mais, si nous noUS en tenons au récit du premier des deux écrivains dont Bossuet allègue ici l’autorité, le peuple romain n’exerça dans cette circonstance aucun droit spécial , puisqu’il ne s’v trouve pas thème nommé , si ce n’est sous la dénomination générale de tout le peuple chrétien. Si nous nous en tenons au récit du second, le pontife romain n’y feit aucune figure, et il n’est fait dé lui aucune mention. Mais quelque défectueux qué soit ici l’accord de ces deux écrivains , ils s’accordent néanmoins a affirmer que Charlemagne était dès lors en possession de Rome ; Ce que noüs avons démontré être faux par les témoignages des deux Pagi , qui prouvent par de solides arguments, contre Pierre de Marca et le P. Le Cointe,

Deus Omnipotens has omnes sedes in portât*» «jus concessit : et ne pagaui in sultarentehristianis, ideo justum esse videbatur ut ipse cum Dei adjutorio, universo populo christiano petente, ipsum nomen haberet, etc. » Annales Moissia* rendes.

(1) « Siquidem imperialis potestas, quæ post Coustantinum Augustum apud (Iræcos in Constantinopolitana hactenus regnaverat civïtate , cum delicientibus jnrn ibi rogalis prbsapiæ principibus feminea magis discretiono rts administtnretur publica, temporibus ipsius per electionom romani populi in maximo episcoporumaliorumqueDeiservorum concilioad Francorum translatum est dominium, quoniam et ipse enmdem qum tapât imperii fuerat et multAs alias tunt in ürb»* tenere videbatur provincias , ob quod et jure cæsarea dignus videretur appellat.ione. » Anscharius, in vita S. Willehadi, aptid Mabillon, sec. benedicl. lib. iu.

part. 2.

(2) a Sic igitur imperium romanum delatuih est ad Carolum; atque ea qui- •lem in re apôstolici Leonis, ut qui civitâtis caput haberetur, pravessit auctoritas; universi populi, qui rem firmaret, consensus accassit. : ab eo Tonte imperium manavit ad Franco*. » Bossuet, tom. î, part. 2, lib. vi ( al. 2 ), cap. 37 in fine.

Charles ne reçut ni des Romains, ni d’Adrien I" , ni de Léon III le titre de souverain de cette cité (l),et qui établissent en outre que la souveraineté de Rome resta aux papes même depuis que Charles eut été déclaré empereur, quoiqu’ils ajoutent sans fondement que Pascal 1“ céda cette souveraineté à l’empereur Lothaire (2) .

6 Cette prétendue souveraineté du roi Charlemagne et des * empereurs français ses successeurs sur la ville de Rome n’est pas mieux prouvée parles pièces de monnaie frappées ARonuévec l’empreinte des noms de Charles, de Louis le Débonnaire, de Lothaire et d’autres empereurs , quoi qu’en dise Le Blanc pour inférer de IA que ces princes étaient souverains de cette ville et pour réfuter ceux qui, comme nous, prétendent qu’ils n'y exerçaient aucune autorité sans le consentement du pape (3) . Car le célèbre Vignoli a démontré que c’était, au contraire, cet écrivain qui s’était trompé lourdement en prenant ces pièces pour des pièces impériales , tandis que ce sont dans la réalité des pièces papales (ï) . C’est aussi le sentiment de François Pagi, aux yeux duquel ces pièces ne prouvent pointque le souverain domainedeftomeappartlntaux empereurs français (5). En effet, quoique ces médailles portent d’un côté le nom soit de Charles, soit de Louis le Débonnaire ou de Lothaire, elles n’eu portent pas moins de l’autre celui du pape, ou du moins de saint Pierre. Telle est lu pièce de Léon III décrite par Vignoli et dont le côté porte à son milieu la ligure d’un cercle avec le nom de saint Léon , dont les lettres représentent la croix de cette manière Lq-O, et à son circuit ces mots, que sépare une croix qui domine le cercle : SCS PETRUS, tandis que sur le revers se lit tout alentour le nom de Charles, CARLU.S, et -frm wh

<l) Pagius Senior, in Critic. Baronii ad «nu. 796, u. 4 et &; Pagius Junior, in Breviar. Rom. Poutdf., in Leone III, n. 4.

[ii fogra-s Major, in Critic. ann. 823, n. 1; Pagius Minor, Br-'v,, in Vite L«onis 111, n. 21,

(3) Dissertation historique sur quelques monnaies de Charlemagne, de Louis, de Lotaire el de leurs successeurs, frappées dans Rome, par lesquelles on réfute l'opinion de ceux qui prétendent que ces princes n'onl jamais en aucune autoctlr dans cette ville que du consentement du pape.

(4) Vignolius , de Antiq. Hom. ponlif. denariis .

(à) Pagius , Breviar. Rom. pontif., in Paschali I.

là.

au milieu du cercle, qui y est également gravé, ces trois lettres semblablement disposées en forme de croix, l.P. A., c’est-à-dire Imperator, ou Imperator Augustus. Le Blanc cite encore d’autres pièces qu’il rapporte à Louis le Débonnaire et sur lesquelles on lit d’un côté SCS PETRUS, et de l’autre : LUD0V1CUS. P. IM. avec le monogramme de Rome (1). 11 en cite également • quelques autres qui portent d’ un côté le nom de Lothaire et de l’autre la légende SCS PETRUS (2) ; une autre qu’il rapporte à Louis H et sur l’endroit de laquelle on voit saint Pierre en habits pontificaux avec ces lettres S. P., et tout alentour cette légende BENEDIC. P. , et sur le revers une main représentée entre les deux lettres R. O. avec cette inscription tout alentour, LODOVVICVS. 1MP. Mais, comme ces pièces sont sans contredit des pièces papales, elles ne portent le nom des empereurs qu’à titre d’honneur et parce qu’ils étaient considérés comme les protecteurs et les défenseurs de la ville de Rome , et non, ainsi que nous l’avons déjà dit, pour indiquer qu’ils en fussent souverains. Nous avons donc lieu de nous étonner que l’auteur de la critique de Baronius, après avoir enseigné contre deMarca que les pontifes romains, même avantLéon 111, étaient souverains de Rome , et que cette souveraineté ne fut point transférée à Charlemagne (3), se serve ensuite de ces pièces décrites par Le Blanc pour prouver que les princes français étaient souverains de cette même ville (4). Et c’est vainement que Pagi le Jeune essaie de justifier son oncle de cette contradiction dont l’accuse avec raison Vignoli, en répliquant à ce dernier qu’il ne faisait pas attention que, d’après l’auteur de la Critique de Baronius, le pape Pascal I" avait cédé la souveraineté de Rome à l’empereur Lothaire (5) : car cette réponse ellemême rend plus palpable encore la contradiction de cet écrivain , puisque, si les papes retinrent la souveraineté de Rome jusqu’au temps de Lothaire, et que ce ne soit qu’alors quelle ait été cédée par eux aux empereurs, c’est une nécessité pour

(I) Le Blanc , Dissert- rit., pas. 10*.

(1) Ibidem, pag. 113.

(3) Pagius Major, in Critic, Baronii, ad annum Christi 7#a, num. a.

(4) Idem , ad annum Cliristi «23, num. 3.

(à) Pagius Junior, Breviar. Rom. l’on!., in Pnsehali I, num. 9.

lui d’avouer que les pièces frappées à Home telles que les décrit Le Blanc et qui portent le nom de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire, le premier aïeul et le second père de Lothaire, ne prouvent point que ces princes aient été souverains de Rome. Et par conséquent ces autres pièces frappées à Rome, qui portent le nom de Lothaire en môme temps que celui du pape ou de saint Pierre , ne prouvent pas non plus que Lothaire en ait été souverain, puisque la môme raison milite pour les unes comme pour les autres.

7. On pourrait dire encore avec vraisemblance que ces pièces frappées à Rome portaient d'un côté les nom! des empereurs français, soit pour marquer l’étroite alliance qui régnait entre ces princes et les souverains pontifes, soit pour que ces espèces pussent avoir cours aussi dans leurs propres États. On trouve en effet des pièces frappées à Rome qui portent également le nom des empereurs d’Orient à des époques où les Romains avaient cessé de reconnaître T autorité deceseinpereurs; il semble donc que cela nepouvait avoir d'autre raison que l’intérêt du commerce ou le besoin de donner cours à ces pièces dans les États dépendants de l’empire grec , de la môme manière que beaucoup de pièces d’or des rois du Bosphore, de Sarmatie, etc. , portent gravée sur leurs revers la tète de quelque empereur, non que ces princes fussent sujets de l’empire romain ou qu’ils eussent obtenu des empereurs la permission de frapper leurs pièces de monnaie d’or à leur coin, mais ou pour indiquer l’alliance qu’ils entretenaient avec l’empire romain , ou pour que ces pièces pussent avoir cours dans le commerce entre leurs sujets et ceux de l’empire. C’est donc trop s’avancer que de conclure , comme on l’a fait de nos jours, de ces pièces papales frappées au coin des empereurs francs, que ceuxci étaient à cette époque souverains de Rome, et que ce n'était qu’avec leur permission que les papes battaient monnaie, de la môme manière que ces mômes princes permettaient à d’autres évêques ou à d’autres villes soumises à leur empire de battre monnaie à leur coin (1). L’écrivain qui a émis cette assertion

(1) Auctor Antiq. Italie, m«diiævi, tom. Il, Disswt. 27.

aurait du exhiber quelques preuves d’une telle permission de battre monnaie donnée aux papes ou par Charlemagne ou par quelque autre empereur, comme il a su en produire de cette même permission donnée à Crimoald, duc de Bénévent, aux évêques de Ravenne et d’Aquilée et à d’autres villes encore. Mais, comme il n’y a pas un seul auteur qui fasse mention d’une; permi ssion de ce genre, c’est à tort que celui-ci croit pouvoir l’inl'érer de ces seules pièces frappées à Rome et marquées au coin des princes français, de meme que du nom de Justinien, qui se lit sur le revers des monnaies d’Heldibades , de Vitigès ou d’autres rois oslrogoths , on inférerait sans raison que ces princes étaient vassaux ou tributaires de Justinien et qu’ils avaient reçu de lui la permission de battre monnaie, puisqu'on ne sait que trop par tous les historiens que ces princes exerçaient en Italie une souveraineté indépendante et ne reconnaissaient nullement l’autorité des empereurs d’Orient, et que, si néanmoins ils représentaient sur leurs pièces de monnaie la tète de l’émpereur, c’était ou en signe d’alliance ou pour les exigences du commerce. Aussi, du moment où Justinien leur eut déclaré la guerre, cessèrent-ils de faire représenter l’effigie de cet empereur sur leurs pièces de monnaie.

8. Quant aux raisons sur lesquelles les deux Pagi appuient leur opinion de la translation faite par Pascal Ier à Lothaire de la souveraineté de Rome, nous n’avons pas besoin de nous étendre à les réfuter, puisqu’elles ont été d’avance pulvérisées par un docte contemporain (1), qui démontre invinciblement que tant le fait de Pascal 1" raconté dansle supplément de l’histoire de Paul Diacre que les actes d’empereurs français dont les deux Pagi croient pouvoir inférer que ces princes étaient souverains de Rome n’ont d’autre raison que le titre de protecteurs et de défenseurs des droits, des intérêts et des justices, connue on disait alors, de l’Église romaine, et non aucuu droit de souveraineté qu’ils auraient eu sur Rome. 11 nous suflit pour le moment que, de l’aveu des deux Pagi, la souveraineté

(1) Octavianus üeiitilius, de Patricior. origine, lit>. m, cap. 8, uum. 4 et seq.

de Rqme fle XiXt pas entre les mpius 4e Charlemagne, mais eu celles de Léon 111 , lorsque le premier (ut déclaré empereur ; car cela seul nous fait connaître en vertu 4e quel droit l’empire d’Qcculent fut renouvelé daqs la personne 4e Charlemagne, savoir en vertu 4« droit qu’avait le Pontife romain, et comme souverain 4e Rome et comme chef de l’Église, 4o rendre à l’Occident son ancien lustre, en y rétablissant un titre qui avait eu à Ifome son origine, et 4e relever celui que Charlemagne possédait 4é$ vio protecteur et 4e défenseur de l’Église, office que les papes avaient conféré à la famille de Charlemagne avec rhonueqr du patriciat, sur l’abandon qu’en avaient fait Je-empereurs d’Orient. Nous convenons par conséquent avec (tossuet que la dignité impériale fut accordée aux princes français ep vertu dn même droit que lepatripiat. Qr, 4e même que dans la collation 4u patricial faite à Pépin P«r Étienne II , coqhçinéc à Charlemagne par Adrien, assurée 4e nouveau SUT la personne 4e ce dernier prince par Léon III , le peuple romain n’eut d’autre part que d’obéir aux décisions prises par le pontife et de s’en déclarer satisfait par l’assentiment qu’il y donna, puisqu’on ne lit nulle partque Pépin ou Charlemagne ait traité OU passé des engagements avec le peuple romain, mais seulement avec les souverains pontifes, de même, lorsque le dernier de ces deux princes reçut la dignité impériale, les Romains n’y eurent d’autre part que 4’appluudir à ce qu’avait fait le pape. Et c’est là ce que nous disent aussi les anciens annalistes français, lorsqu’ils racontent que l’an 800, le saint jour de Noël, dans la basilique Vaticane, au milieu de la messe solennelle en face de l’autel des saints Apôtres, le pape Léon mit la couronne impériale sur la tête de Charles, et que tout le clergé et tout le peuple, applaudissant à cet acte du pontife, l’acclama Auguste et empereur (t). La même chose

(i) « Ipsa die sacratiasima Natalis Domini , cum rox ad missaui ante confias iouera beati Pétri apostoli ab oratione surgeret, Léo papa curonaoi capiti ujus imposent , et a cuncto Romanorum populo acclamatum est : Karolo Auguste a Deu coronato, magno et pacitico imperatori Romanorum , vita et Victoria. » Annales Metenses , ad ann. soi .

nous est rapportée par Adémar ou Adeline, Réginon et Anastase le Bibliothécaire (1).

9. Mais Bossuet dit à cela que cette acclamation même du peuple romain était précisément la même chose que l’élection selon l’usage antique, pratiqué dans l’élection des empereurs(2). Et il oublie que le couronnement fait par le pape précéda l’acclamation faite par le peuple et qu’il serait étrange que ce prince eût été couronné empereur avant d’être élu comme tel. Il ne voit pas que ces acclamations n’étaient autre chose qu’une espèce de louanges, comme les appellent les anciens annalistes (3), ou de félicitations que le peuple adressait au prince élu en témoignage de sa joie et pour lui souhaiter un règne long et heureux. Et il n’y a personne, si novice qu’il soit eh fait d’histoire, qui ne sache que ces mêmes acclamations du clergé et du peuple se faisaient aux empereurs d’Orient lorsqu’après leur élévation au trône ils envoyaient leurs images à Rome, comme saint Grégoire le Grand nous en fournit un

(1) « Ipsa autem die sacratissima Natalis Domini ad misse rum solemnia audienda basilicamB. Pétri apostoli quum fuisset ingressus, et coram altari ubi ad orationes se inclinaverat adsisterct , Léo papa coronam capiti ejus imposuit , cuncto populo romano acclamante : Carolo Auguste a Deo coronato , magno et pacifico imperatori, vita et Victoria. » Ademarus, sive Adelmus, Benedict. Annal.

« Anne Dominicæ Incarnationis Soi, cum rex ipse die Natali Domini ante cout'essionem B. Pétri ab oratione surgeret , Léo papa coronam capiti ejus imposuit, et a cuncto Romanorum populo ter acclamatum est : Carolo Augusto a Deo coronato, magno et pacifico imperatori Romanorum, vita et Victoria. » Regino, in Chronic., ad ann. 801. •

r Posthæc, adveniente die Natali Domini Nostri Jesu Christi , in jamdicta basilics beati Pétri apostoli omnes iterum congregati sunt, et tune venerabilis almilicus pontifex mauibus suis propriis pretiosissima corona coronavit eum. Tune universi fidèles romani , videntes tantam defensionem et dilectionem quam erga S. Romanam Eeclesiam et ejus vicarium babuit, unanimiter altissima voce, Dei metu atque B. Pétri clavigeri regni cœlorum, exclamaverunt : Carolo piissiœo, Augusto a Deo coronato, magno, pacifico imperatori, vita et Victoria. » Anastas., in Leone.

(2) r Acclamatio autem populi universi, Augustutu et imperatorem appellantis, ipsissima erat electio per acclamationcm more antiquo. Quo factum est, ut jam non patricius, sed Augustus et imperator diccretur. » Bossuet, tom. I, part, i, lib. vi ( al. î ), cap. 35.

(3) r Et post laudes, etc. » Annal. Bertin. r Posl quas laudes, etc. » Annal. Metens. et Adelmus, ad ann. 801.

éclatant témoignage dans ce passage d’une de ses lettres : « Les images de l’empereurPhocas et de l’impératrice Léontie a furent apportées à Rome le 25 avril , et tout le clergé et le « sénat , rassemblés dans la basilique de Iules, au palais de « Latran , firent entendre ces acclamations : à Phocas empe- « reur et à Léontie impératrice, vie et victoire (1). » Jean Lucius , dans son Histoire de Dalmatie et de Croatie, dit aussi que cet usage d’acclamer les empereurs au milieu de la messe continua longtemps de se pratiquer dans les lies de la Mer Ionienne qui dépendaient de l’empire grec et qu’il subsistait encore de son temps à Trau, excepté qu’au nom de l’empereur on substituait celui du pape (2). Ces mêmes louanges se trouvent prescrites jusque dans Yordo romain,, publié par D. Mabillon, pour acclamer les papes à la messe solennelle qui suit leur élection (3) ; et dans le Cérémonial romain publié par l’ordre de Grégoire X se trouve prescrit le rite et la forme de ces acclamations pour les pontifes romains après leur élévation à la papauté, sans qu’on y remarque de différence d’avec ce que Jean Lucius, dont nous parlions tout à l’heure, rapporte de l’usage pratiqué de son temps dans la ville de Trau [W) . Or, comme il est certain que ces acclamations n’avaient pas pour objet d’élire des empereurs ou des papes qui déjà étaient élus, mais seulement de les reconnaître et de prier Dieu pour leur prospérité , Bossuet est tout à fait dans l'erreur lorsqu’il dit que ces acclamations qui furent faites à Charlemagne par le clergé et le peuple romain , après qu’il eut reçu des mains de Léon III la couronne impériale, étaient

(I) « Venit icona supradictorum Phocæ et Leontiæ Augustorum Romain Vil kalendas raaii , et acclamatum est iis in Lateranis in Basilica Julii ab omni dero et senatu : Exaudi, Christe : Pliocæ Auguste et Leonjiæ Auguste* , Vite. » Initio lib. xi Epistol. S. Gregorii Magie.

(J) Joan. Lucius, Hist. Daiinatia* et Croatiæ, lib. il, cap e.

(3) Ordo Rom. XIII, apud P. Mahillon , in Musæo Italico, lib. n.

(4) « Ipse prior diaconus incipit laudein sic alta voce quasi legendo : Exaudi, Christe, et judices et scriniarii procèdent simiiiter in cantu quasi legendo : Domino nostro papa a De n decreto snmmo pontifia et unicersali papa riia. Item idem prior dicit secundo : Exaudi, Christe, et judices et scriniarii antiphonani utprius, et sic facit tertio. ** Cteremoniale Romanum jussu Gregorii X editum. num. 7.

l’élection même qu’qu luisait tic lui pour empereur ; et à parler à la rigueur, nous dirons plutôt que ces acclamations , de la manière dont les anciens historiens rapportent généralement qu’elles se pratiquaient , c’est-à-dire sous la forme de louanges ou de prières qui se répétaient par trois fois pendant la messe, n’étaient autre chose qu’une cérémonie sacrée , ordonnée d'avance par le pape saint Léon et par laquelle il voulut qu’on honorât Charles en qualité d'empereur, en substituant simplement ce titre d’empereur à ceux de roi et de patrice, smp lesquels on lui avait fait les mêmes acclamations du temps d’Adrien 1". Car nous savons que cet autre pape, comme Charlemagne se trouvait à Rome, et qu’il célébrait la messe en sa présence , lui avait fait adresser au milieu de la messe les mêmes acclamations, comme nous l’atteste Anastase (lj. ,Nous savons, en outre, que le même pape institua ces prières pu ces louanges pour Charlemagne et pour être récitées à la messe solennelle, comme cela nous est indiqué par l’ancien Cérémonial romain qu'a publié Mahjllon (St). Quelles étaient ensuite ces louanges ou ces prières instituées pour Charlemagne par Adrien I*r, c’est ce que nous apprendront les litanies dites Carolipes et publiées par Jlabillon ; nous y lisons que le clergé invoquait pour Charles le secours divin en faisant les acclamations suivantes : A Charles, très-excellent prince et couronné de Dieu, grand et paciiique roi des français et dçs Lombards, et patrice des Romaius, vie et victoire; et que le peuple répondait par ces paroles d’un lutin corrompu oq l’on aperçoit déjà quelques germes de la langue italienne : SalvalQi mundi, tu lo juva! ( Sauveur du monde, venez à son aide! ) (3).

(1) « Secunda feria ( paschatis ) simili modo in ecclesia Beat) Pétri luorusolitu ipso conspicuus Pater et egregius poaUfex uiissaruin solemnia célébra us, lieu omnipotenti , et præfato Carolo excellentissimo régi Fraucorum , et patriciu Romanorum laudes reddere fccit. » Anastas., iu Vite Hsdriani I.

(2) « Tcmpore Iladriaui institutum est ut flecteretur pro Carolo rege, autea lion fuit cousuetudo. » Cæreniûuial. Rom., tit.de uiissa quain iuitio Quadragesinue Rom. pontifex célébrât, apud Mabillon,, tom. 2 Mus. liai.

(3) « Carolo excelleutissimo , et a Deo corouato , rnaguu , et pacibeo régi F raueorum et l.ougubardorum, et patricio Romanorum, vita, et Victoria... Salvator muudi, tu lo juva. » Apud Main lion, votera Aualecta uovas edit. Parisien. 1723, pag. 170 et seq.

Comme nous voyons ensuite que le pape Adrien l" fut acclamé de la même manière et par les mômes litanies , il est clair que c’est du temps de ce pape que ces acclamations furent ipstir tuées.

10. On peut voir par tout ce que nous avons dit jusqu’ici combien s’écartent de la vérité les écrivains qui se fondent sur les acclamations faites à Charlemagne par le clergé et le peuple romain après qu’il eut reçu du pape Léon 111 le diadème impérial avec le titre d’empereur pour affirmer que o’est au peuple et au sénat de Rome qu’il fut redevable de la dignité impériale , puisque ces acclamations et ces louanges lui furent données pour reconnaître ce titre même d’empereur qu’il ver, nait de recevoir du souverain pontife. Ainsi l’on aurait tort de prêter l'oreille à ce que dit l’auteur de la vie de Léon 111 , dans Anastaso le Bibliothécaire , où, après avoir rapporté la triple acclamation faite à Charlemagne à la suite de son couronnement , il ajoute qu’il fut établi empereur par la voix de tous ( 1) ; à moins toutefois que cet inepte écrivain , qui , eu laissant de côté les actions les plus remarquables des papes dont il écrit la vie et s’arrêtant à cent minuties qu’il répète sur tous les tons, déshonore par son style barbare la langue latine, dont il se sert, n’ait voulu , suivant la remarque qu’ont faite là-dessus certains érudits (2) , entendre par ce mot, comlilutus, établi, la même chose que reconnu ; de môme que Paul Diacre , parlant de l’élévation de Maurice à la dignité impériale et disant qu’il se rendit au cirque, vêtu de pourpre et ceint du diadème, pour y recevoir les applaudissements et les acclamations du peuple, ajoute qu’il fut confirmé alors dans sa dignité, confirmatus est in imperio (3) , non que la populace qui remplissait le cirque lui eût confirmé au fond la dignité impériale ou qu’il eût besoin de l’assentiment de cotte multitude pour être empereur,

(1) • Ab umnibus constitutus est imperator Romanurum. » Anastaaius, in Vite Leonis Ul.

(2) Ciampiiuu, Examen libri pontiilcalls, sect. fi.

>3) « Mauricius, indutus purpura, rabmitus diademate, ad circuui prucessit acelamantibus sibi ( laudibus ), làrgitus populo munara primus ex Græcorum geuere confirmât»!* est in imperio. » Pauius Diaconus, de Gestis Lougoburdorum,

cap. ls.

puisque nous savons que ce prince avait été déclaré César par Tibère II peu de temps après la mort de ce dernier prince, et qu’ensuite il avait été couronné avec le titre d’Auguste en épousant Constantine, fille de Tibère, comme le rapporte avec une admirable exactitude chronologique l’auteur de la Chronique d’Alexandrie (1), mais) parce que le peuple le reconnut pour empereur , et le couvrit de ses applaudissements pour les largesses qu’il venait de recevoir de ce prince , conformément à la coutume des empereurs , qui , lorsqu’on les saluait de ce nom pour la première fois , après avoir reçu de l’armée qui les avait acclamés le serment personnel , dans lequel consistait, à proprement parler, la force ou la valeur de l’élection , étaient obligés de distribuer des dons et des largesses aux soldats et au peuple s’ils voulaient en mériter les applaudissements. Ainsi toute espèce d’acclamation populaire n’indiquait pas un empereur élu, mais celle-là seulement qui accompagnait le serment que les troupes prêtaient à celui quelles créaient en cette qualité , de sorte que ce serment tenait lieu de suffrages pour l’élection , comme on pourrait le prouver par toute la suite de l’histoire de l’empire. Par conséquent il n’y a aucune comparaison à établir entre les acclamations qui s’étaient pratiquées dans les temps antérieurs pour l’élection des empereurs romains et celles qui furent faites à Charlemagne au milieu de la célébration de la messe après que le pape Léon III l’eut couronné empereur, celle-ci n’étant plus qu’une cérémonie religieuse, instituée pour faire honneur à l’empereur chrétien d’avance créé et élu . C’est pourquoi il est fort vraisemblable que ce même pape , avant de conférer à Charles la dignité impériale, avait concerté cette affaire avec les principaux du clergé et du peuple et réglé avec eux qu’on lui ferait de cette manière les acclamations usitées à l’égard des empereurs chrétiens. C'est ce qu’Éginhard nous fait entendre assez clairement dans la vie

(1) « Hoc quarto Tiberii ejusdem anno, ægcr Tibnrius quinte Augusti XV indictionis præsentis creatus est Cæsar Mauricius Tiberius, et 13 Augusti coronatus est Auguslus, data jlli in uxorem a Til>erio filia Constantiha, 16 Augusti inoritur Tiberius... impositoque ejus funere in navi defertur ConstantinopoUm... Deinde imperavit Mauricius annis 20. » Auctor Cbronie. Alexandrin., ad annum post consulatum Tiberii III, indiction** 16.

qu’il nous a laissée de Charlemagne, lorsqu’il raconte que la modestie de ce prince souffrit d’abord tellement de l’honneur qu’on lui fit à Rome de le couronner empereur qu’il alla jusqu’à dire que, s’il avait pu prévoirie dessein du pape, il n’aurait pas paru à l’église ce jour-là, quoique ce fût pourtant une des principales fêtes de l’année (1). Tout cela fait voir que la promotion de Charles à la dignité impériale fut tout entière l’ouvrage du souverain pontife; que celui-ci s’arrangea de manière à ce que le monarque ne sût rien de son dessein , et que les Romains n’eurent autre chose à faire dans cette élection que d’y applaudir et de s’en montrer satisfaits, puisque, comme l’observe Noël-Alexandre, ce fut par l’autorité du pape que Charles reçut le titre aussi bien que les insignes de la dignité impériale, et par ses ordres aussi qu’il fut salué empereur par les Romains (2) ; et que, si les Romains applaudirent à son couronnement, son couronnement néanmoins n’attendit pas leurs suffrages (3). Aussi tous les anciens écrivains sont-ils unanimes à n’attribuer l’élection de Charles qu’à l’autorité du souverain pontife, comme le prouve encore Noël-Alexandre par les Annales de Metz , de Lauresham, de Fulde, de Saint- Bertin , de Dutillet , de Loisel , par les Chroniques d’Adon de Vienne, de Réginon, de Conrad d’Ursperg et par les témoignages d’autres écrivains, qu’on peut voir cités au long dans son histoire (à). 11 n’y a donc qu’à reléguer parmi les fables ce qu’a écrit l’annaliste de Lambécius et ce qu’a répété après lui celui de Moissac, d’un concile présidé par le pape où

(!) * Idcirco Roraam veniens... ibi totum hiemis tompus protraxit , quo tempéré et imperatoris et Augusti nomen accepit; quod primo tantum aversatus est ut affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas exset, ecclesiam non intraturum fuisse xi pontifiais consilium præsrire potuisset. » Eginhardus, iu Vita Caroli magni.

(2) « Quid igitur in ilia imperii , ut vulgo vocant, translatante , seu potins communicationc Carolus magnus accepit? Impériale nomen acdignitatem et imperialia insigma. Cujus auctoritatc? Leonis lli pontiflcis max imi , qui ipxum roronavit, et Romanis auctor fuit ut ipxum imperatorem salutarent. » Nat. Alexand., tom. VI, Hist. eccles. sæc. 9 et 10, dissert. I.

(3) « Carolo magno imperatori coronato (topulus roman us acclama vit, sed populi romani suffragia ut Caroium impiratorem appellaret atque coronare t pontifex non rogavit. » Idem, ibidem.

(41 Nat. Alex., lor. cit .

Charlemagne aurait été élu empereur de l’avis de tous les évêques qui s’y trouvaient réunis et de tout le peuple assemblé ; car premièrement il est certain qu’il ne se tint à cette occasion aucun concile , puisque rien ne l’atteste et qu’aucun écrivain n’en fait mention ; et puis la chose se fit si secrètement que Charlemagne lui-mème fut pris au dépourvu , comme l’attestent Éginhardet Conrad d’Ursperg (1) : or, ce secret aurait été impossible si la chose avait été traitée dans un concile ou décrétée dans une assemblée du peuple. Anschaire, A son tour, ne mérite pas mieux d’eii être cru lorsqu’il dit que Charles fut fait empereur par l’élection du peuple romain dans un grand concile d’évêques et d’autres serviteurs de Dieu 4 sans seulement nommer le pape. Et pourtant c’est sur la foi de ces deux pauvres écrivains qu’oubliant le témoignage unanime de tous les nu très et la suite même des faits qui persuade le contraire l’auteur de la Défense soutient comme une vérité incontestable que Charles reçut du peuple romain sa dignité impériale sans que le pape ait concouru A son élection autrement que comme chef du peuple et comme exécuteur de la délibération qu’aurait prise celui-ci.

il. Mais, quoi qu’en disent les protestants et avec eux quelques catholiques, le sentiment le plus général c’est que liéon IH , en mettant la couronne impériale sur la tète de Charlemagne, le créa par IA même empereur et lui conféra les droits impériaux avant même que le peuple eût élevé ses cris d’applaudissements : ce que ne fait que confirmer la manière dont se fit toujours dans la suite la création des empereurs ; car l’histoire est là pour nous dire qu’il n’y eut jamais d’autres empereurs parmi les princes français que ceux qui furent couronnés et sacrés par Les papes, comme l’atteste Louis II dans sa lettre A Basile, empereur d’Orient (2). Ainsi, après

(1) « Cum enim pro calomnia Leoni pap» ingesta Romam veniret, et natale Domini ibi oelebraret . in ipsa die sacratissima ad missarum solemnia veniens, dum ante eonfessionem B. Pétri apostoli at> oratione surgeret, nihil minas speranti Léo papa coronam imposait, et imperatorem pronanciavit, et a cuncto popalo roinano acclamatam est, etc. » Conradus abbas Urspergensis, in Cbronic., ad annum 800.

(ï) « Francorum principes primo reges , deinde vero irnpera tores difti sunt

Chariemngne bonis le Débonnaire fnt cou t'omit1 (lar Étienne IV; puis Lothaire, fils de Louis, reçut en 823 la couronue des mains de Pascal I,r: Louis II , fils de Lothaire, reçut i\ son tour la tienne en 830 de celles de Léon IV; Charles le Chauve des mains de Jean VIII en 880 (A); et enfin Arnould, le dernier des Car- Ibvingiens , Vêçut la couronhe impériale des mains du pape Lormose en 896. De même, 1 empire d’Occident ayant passé tles Français sut Saxons ou aux Germains, comme on voudra les appeler, aucun des princes qui se succédèrent pendant plus d un siècle n osa prendre le nom d’empereur ou s’en attribuer les droits avec les marques de cette dignité qu’il n’y fût autorisé en recevant des mains du pape la couronne impériale, comme nous l’avons démontré plus haut en parlant de ftehri IV (l). Mais nous établirons enéore mietiX fcette vérité dans tes paragraphes qui vont suivre.

•** LA DIGNITÉ IMPÉRIAL*. CONFÉRÉS PAR LES PO STI KM ROMAINS SUCCESSEURS l>E

i.éo.v ni aux Aur.im i\i;v : as carlovingirns succrsieors op. ciiàrlemagnk .

Sommain.

I . Les princes cartOvpigiens qui ont succédé a Charlemagne sur le trône impérial n’ont été empereurs ni par droit héréditaire ni pour avoir été élus par lés Romains, mais parce qu’ils oht reçu des papes la couronne impériale. F.oois le Débonnaire ne fut associe à l’empire par Charlemagne que du consentement et en vertu de l’autorisation du saint-siège, et ce fut Etiénne IV qui le couronna empetédh

a. Louis le Débonnaire recommande au souverain pontife son fils Lothaire , pour que celui-ci soit admis à lui être associé comme empereur en recevant du pape la couronne impériale.

.1 Louis II, fils de Lothaire, destiné par son père h devenir empereur, envové à Rome pour recevoir du pape la couronne impériale. Époques diverses do l’empirede ce prince. Les princes français reconnaissent ne tenir que dusaint-siégo la dignité impériale.

ii duntaxat qui a romano pontifier ad h»’ oleo sancto perfusi sunt. » Ludovic. II epist. ad Basilium imperatorem, apud Duchosnium, tom. III, Hist. Francorum.

(A) C’est une erreur do date : Cliarles le Chauve fut élu empereur en 875, et mourut en 877.

(!' Vide «npva, lfb n, § nuni. 10, tom. I, pag. 311 etseq.

— -no —

4, Charles le Chauve Tut élu empereur non par le consentement du sénat et du peuple romain, mais uniquement par 1e pape Jean VIII.

à. Allocution de Jean VIII au concile romain au sujet de la promotion a l'empire de Charles le Chauve mal comprise par Bossuet : on en expose le sens. Les conciles de Pavie et de Pontigny nous fournissent la preuve que Charles le Chauve fut élevé à l'empire par l’autorité du saint-siège.

6. L'élection de Charles le Gros à la dignité d'empereur se Qt par le pontife romain sans l'intervention du sénat et du peuple. Manière d'expliquer les démarches de ce prince, et par quelles voies il parvint à l'empire.

7. Arnould, roi de Germanie, invité par le papeÉtienne Và se rendre à Rome pour recevoir la dignité impériale et délivrer l'Italie des tyrans qui l’infestaient ; comme il différa son arrivée, l'empire fut donné à Gui par le mémo pape.

8. Le pape Formose, qui avait accordé la couronne impériale à Lambert , üls de Gui, se trouvant vexé par ce prince comme par son père, appela Arnould près de lui , et après avoir reçu de lui le serment do fidélité le créa empereur, et le fit reconnaître en cette qualité par les Romains, qui lui prêtèrent serment non d’obéissance, mais de fidélité en qualité d’alliés.

1 . L’auteur de la Défense , distinguant deux titres principaux auxquels les princes carlovingiens ont obtenu l’empire à la suite de Charlemagne, dit que les uns l’ont obtenu par droit de succession ou à titre d’héritage, les autres en vertu de l’élection, tant du pape en sa qualité de principal citoyen de Rome que du peuple de cette ville et du reste des citoyens. Il dit en conséquence que Louis le Débonnaire, fils de Charlemagne, fut créé empereur par son père lui-méme au moment où, comme le rapporte Théganus , ôtant de dessus sa tète sa couronne d’or et la posant sur l’autel, il commanda ù Louis de la prendre lui-même pour faire voir, c’est sa réflexion, qu’il ne la recevait que de Dieu ; que Lothaire, fils de Louis le Débonnaire , fut associé par son père à l’empire, et puis déclaré empereur; que ce fut de même des mains de son père que Louis II, fils de Lothaire, reçut l’empire; enfin, que ce dernier étant mort sans enfants, et le royaume d’Ilalie se trouvant disputé, ainsi que l’empire, entre ses oncles paternels Louis, roi de Germanie, et Charles le Chauve , et les droits de primogéniture entre les frères et les neveux étant indécis, faute de se trouver fixés par la coutume, Charles le Chauve, le plus jeune des deux frères, fui élu premièrement empereur par le sénat de Rome et puis roi d’Italie par les seigneurs italiens. C’est ainsi que Bossuet eroit avoir renversé, au moyen de deux simples mots, les droits du pape relatifs à la dignité impériale sons les successeurs de

— su —

Charlemagne (1). Mais les faits sont tout autres qu’il ne les représente. 11 est vrai que Charlemagne, dans une assemblée générale des évêques et des grands de son royaume , tenue en 813, associa à son empire son fils Louis le Débonnaire , comme le rapportent, outre Théganus, écrivain contemporain , l’annalistedeLambécius et l’auteur de la Chronique de Moissac (2). Mais il faut considérer aussi que Charlemagne, après avoir partagé ses États par testament dès l’an 806 entre ses trois fils Charles, Louis et Pépin et réglé l’ordre de la succession entre ces trois frères pour le cas de mort de l’un d’eux, comme le prouve le manuscrit cité par Baronius (3), fit part de ces dispositions à Léon III pour qu’il les souscrivit et les confirmé! par son autorité apostolique, ce que le pape fit en effet, ainsi que le rapporte Éginhard, témoin oculaire (fc). Et il n’est plus permis de douter de la légitimité de ce partage et des dispopositionsdeCharlemagne, rapportées par Baronius et confirmées par le pape Léon III, depuis qu’Étienne Baluze, Jean Mabillon, Antoine Pagi et d’autres illustres écrivains l’ont établie sur la foi d’antiques monuments contre Pithou , qui avait osé la révoquer en doute (5). Pépin, le plus jeune des fils de Charlemagne, étant mort ensuite l’an 810 et Charles, l’alné de tous, en 811, et Louis restant en conséquence unique héritier, Charlemagne, en déclarant ce dernier prince, comme il fit en 813 dans l’assemblée générale tenue à Aix-la-Chapelle, associé à sa royauté et à son empire, ne fit qu’effectuer la mesure convenue d’avance avec le pontife romain. Comme cependant Louis n'avait pas reçu la couronne impériale des mains du pape, Étienne IV, qui succéda l’an 816 à Léon III ,

(1) Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vi ( al. 1 ), cap. 29.

(?) Tbegan., de Geslis Ludoriri Pii; Anna lis ta Cæsaruus a Lamberto éditas , et annal. Moissiac., ad ann. 813.

(3) Baronius, ad annum 806, n. 23 et seq.

(4) « Do bac partitions et tostamentum factum , et jurejurando ab optimatibnronfirmatum, et constitutiones causa conservandæ pacis factæ, atquc hæconinia littoris mandata sunt , et Leoni papæ , ut bis sua manu subscriberet, pm Egiuhardum missa. Quibus pontifox lectis et assensum prsbuit et propria manu subscripsit. » Eginhard., in Annal., ad annum 806.

(5) Baluzius, tom. Il, Capit. reg. Francor., pag. 1068; Mabillon, tom. IV Analert., pag. 34; Pagius, in Critic., ad annum 806, num. 6; Cointius et alii.

étant venu eu France peu après sa consécratiou , couronna Louis empereur dans la ville de Reiras et déclara impératrice la reine Irmingarde, son épouse, comme le rapporte encore Théganus (J ). • • •

2. Il est vrai aussi qu’au rapport d’Éginhard , de l’annaliste de Moissac et de quelques autres l’empereur Louis le Débonnaire associa à l’empire, en 817, A l’occasion du concile d’Aix-la- Chapelle, son fils Lothaire {%). Mais cette déclaration de Louis fut plutôt une désignation ou une destination de Lothaire pour l’empire qu’une promotion effective A la dignité impériale, puisqu’il est certain que Lothaire n’eut soit le titre, soit le rang d’empereur qu’A partir du moment où il en reçut le nom de pape Pascal Ier avec la couronne impériale, ce qui arriva le 5 avril 823, comme le rapporte ce mèmeÉginhard(3). Agobard témoigne de plus que Louis le Débonnaire envoya Lothaire à Rome pour y faire continuer et ratifier par le pape ce qu'il avait fait eu sa faveur eu l’associant à l’empire (A). Paschase, dans la Vie de Wala, abbé de Corbie , énonce le même fait en termes encore plus formels, puisque, comme il rapporte les paroles mêmes que Lothaire dit A son père au sujet de ce voyage, il fait bien voir par l’aveu de ce prince que l’objet de sa mission auprès du saint-siège avait été de faire confirmer par le pape ce que Louis avait fait pour lui faire partager avec lui non-seulement le titre et la dignité, mais encore le caractère sacré d’empereur, a Puisque j’ai reçu du souverain « pontife , avec votre consentement et sur votre demande , dit

(1) « Et in proxima Doininica ante raissarum solemnia coram clero et omni populo consecravit , et eurn unxit ad imperatorem, et coronam auream miræ pulchritudinis et pretiosissimis gemmis ornatam , quam secum asportaverat, posuit supar caput ejus, et Irmirgardam reginaua appèllavit Augustam, et posuit coronam auream super caput ejus. » Tlieganus , de üestis Pudovici PU.

(2) Egiutiardus, in Annal.; Annales Moissiarenses; Astronomus, in Vita Ludovici Pii.

(3) «Ànno 823 Lotharius, cum seeundum patrie sui jussionem in Italia justitias faceret, rogaute Pascliaie papa, Romain vunit, et honoriüee al) illo susceptus in sancto Paàchali die apud S. Pefcrum, et regui coronam et imperatoris Augusti nomen aecepit. » Eginhardus, ad annum 823.

(4) « Gonsortem noininie vestri factum Romain misistis, a sutnmo pontifice gesta vestra probanda et firmanda. » Agobardus, epi$t. , ad Ludovicum Pium.

« ie prinoe à son père, la consécration impériale avec le titre « d’empereur pour la défense de l’Église et de l’Empire, en « présence du saint autel et des vénérables reliques du bienheu- « reux Pierre, prince des apôtres , personne plus que moi ne « doitse porter avec ardeur à les défendre (1). » Joignons à toutes ces raisons qu’on ne trouve point d’actes publics datés de l’empire de Lothaire avant cette dernière époque , mais que les actes où le nom du Lothaire se lit à cMé de celui de Louis ep sa qualité d’associé à l’empire ne commencent qu’à partir de l’année où Lothaire reçut de Pascal le nom et la dignité d'empereur, c’est-à-dire de 823, 5 avril, comme l’observe l’auteur de la Critique de Btronius (2) : preuve évidente que, si Louis le Débonnaire avait destiné dès auparavant Lothaire à l 'empire, il ne l’avait pourtant pas créé empereur, et que Lothaire n’en eut soit le rang, soit le titre qu’après qu’il eut reçu l’un et l’autre du pontife romain.

3. Quant à Louis II, fils de Lothaire, nous sommes assurés par les annales de Saint-Bertin qu’il fut envoyé à Rome par son père en 850 pour s’y faire couronner par le pape et recevoir de lui la dignité impériale (3), et que c’est de là, c’est-àdire du 2 décembre 850, qui fut le jour où le pape le couronna empereur, que commence à dater son empire , comme Pagi le fait voir par beaucoup de diplômes de ce prince , dans sa Critique de Baronius (4), Et quoiqu’on puisse inférer d’autres actes signés du nom de ce prince qu’il y avait aussi une autre

(1) « Ad «aartan .•wdsm clemmter ma vestra imporialis eximistas raisit ael confirma ndum in mequidquid pis dignatio vestra d ecreverat , ut (*s»am soc! us et consors non minus sauctiûeatione quam potentat ' et nomiuo. IJ: via quia coram sancto altare et coram saneto corpore B. Pétri principes apostolorum a sammo PontiBce , vestro etconsensu et voluntala, bmadictionm, honoren et uomen susoepi imparialisoflk'ii, insu per diadsmata rapitis, el gladiumad d:fensioncm ipsius Ecclosiæ et imperii vestri, nerao est vobiseum q il eam migis quam ego defmdare velit aut dabaat. » Epitaphium Arsenii , s iu Vita Walæ abbatis Corbeiensis publicala in sb’.uIo 4 Benedict., pag. 513.

(2) « A die quinta menais aprilis, in quam Paso.ha hoc anuo (813) incidit, iu multis Lotharii diplomatibus imperii eju< initium desumitur. » Pagius , in Crises ad annum Chris ti 823 .

(3) « Lotharius (ilium suum Ludovieum Romitu mittit, qui a l/iona papa honorifice susceptus et in imperatorem unctus est. » Annal BerMniani, ad annum 850.

U) Pagius, ad annum Christi 850, num «

époque à laquelle il rattachait le commencement de son empire, savoir l’année 849, antérieure à celle où Léon IV le couronna, et que les savants infèrent de là qu’il fut associé à l’empire par son père une année avant d’ôtre couronné empereur, nous ne devons pas croire pour cela que son père l’eût créé lui-mème empereur, mais seulement qu’il l’avait destiné à l'empire, sauf à le faire confirmer par le souverain pontife. Ainsi , comme l’observe encore Pagi , ceux qui ont commencé à l’an 849 les années de ce prince ont eu en vue l’époque où il fut désigné pour être empereur, et les autres en plus grand nombre qui ne les ont commencées qu’à l’an 850 ont envisagé celle où il fut sacré et couronné empereur par le pape; et comine ce n’est qu’à partir de cette dernière époque qu’il reçut la dignité impériale, ce n’est aussi qu’à partir de là qu’il obtint le consulat à perpétuité, titre que les empereurs du Bas-Empire avaient coutume de prendre à la place du tribunat et qu’avaient pris de même avant lui Charlemagne , Louis le Débonnaire cl Lothaire en même temps qu’ils avaient reçu le titre d’empereur; ce que les érudits ont prouvé par les diplômes de Louis II, qui font commencer son consulat à l’an 850 (1). Mais ce qui fait mieux voir que tout le reste que les princes français depuis Charlemagne jusqu’à Louis II reconnaissaient devoir au sainbsiége leur dignité impériale , c’est la lettre apologétique écrite par ce même empereur Louis à l’empereur grec Basile , qui, voyant de mauvais œil que les princes français prenaient le titre d’empereur, lui avait envoyé une ambassade pour se plaindre à lui de ce qu’il usurpait le titre impérial et le prier de s’abstenir à l’avenir de prendre ce titre, qu’il prétendait ne convenir qu’à lui. Louis, pour répondre aux plaintes de Basile, lui envoya en ambassade à Constantinople Autprand, qu’il chargea d’une lettre apologétique de sa conduite, dans laquelle, expliquant la juste raison pour laquelle tant lui que ses ancêtres, à commencer par Charlemagne, s’étaient appelés empereurs, il ne dit pas que ce fussent les Homainsqui eussent accordé à Charlemagne la dignité

l' Vide Paiiium, dissert. Hypntira, part. 3, cap. i, n. te.

impériale, qui ensuite lui serait parvenue insensiblement à luimême par droit de succession ; mais il attribue et l’origine et la continuation de cette dignité dans les princes français à la concession que leur en avait faite le siège apostolique; et il ajoute en parlant de lui-même que les rois ses oncles l’avaient eux-mêmes reconnu pour empereur non à cause du choix que son père avait fait de lui ou parce que cette dignité devait lui appartenir par droit de succession , mais parce qu’il y avait été élevé par le souverain pontife (1). Répondant ensuite à ce que Basile lui opposait qu’il se donnait en cela un titre nouveau , il dit que ce titre n’était pas du tout nouveau dans sa famille , mais que son aïeul Charlemagne l’avait depuis longtemps obtenu non par usurpation, mais par l’autorité du souverain pontife et le jugement de l’Église (2). Mais ce qui doit surtout étonner, c’est que l’auteur de la Défense se serve de certaines expressions mal comprises de cette lettre pour persuader à ses lecteurs que l’empereur Louis faisait venir de l’élection du peuple romain la dignité impériale dé- . férée à Charlemagne, tandis que ce même prince reconnaissait si clairement que cet honneur ne lui était venu , à lui et à toute sa famille, que des seuls souverains pontifes. Nous avons levé déjà ailleurs cette équivoque, eu observant que, lorsque Louis II dit qu’il a reçu des Romains le nom et la qualité d’empereur, il n’entend pas par là que lui ou Charlemagne eussent été élus à l’empire par les Romains, mais qu’il veut dire simplement qu’il avait emprunté le nom d’empereur de l’usage établi par les Romains, chez qui la dignité impériale avait eu son origine ; et c’est ce que nous démontrerons avec évidence

(1) « Etipsi patrui uostri gloriosi reges absque invidin imperatorom nos vocitant, et imperatorem esse procul dubio fatentur, non profecto ad ætatem qua nobis majores sunt attendantes , sed ad unctionem et sacrationeru qua per summi pontiticis manus impositionem divinitus sumus ad hoc culmen provecti , et ad romani principatus imperium, quo superno nutu potimur, aspicientes. » Epist. Ludov. II ad Basil, imperat., apud Baronium, ad anuum 871, n. 58.

(s) « lllud autem mirari mérite possumus, quod sublimitas tua ad novam et recentioremappellationem aspirare nos autumat : cum quantum ad lineam generis pertinet, non sit novum, vel recens, quod jam ab avo nostro non usurpante, ut perbibes, sed Dei inetu , et Ecdesiæ judicio, summique pontificia , per im|>usitionem et unctionem manu» obtinuit. » n. B».

en reproduisant tout entière cette phrase, où l’on verra que, comme Basile s’étonnait de ce que Louis s’appelait empereur des Romains, au lieu de se dire empereur des Français, Louis lui répond qu’en se disant empereur il ne pouvait pas s’appeler autrement qu'empereur des Romains, puisque ce nom tirait son origine des Romains , dont il gouvernait le peuple et la ville, outre qu’il était chargé de défendre l'Église romaine, mère de toutes les Églises, à laquelle sa famille devait l’origine de sa royauté et puis de l’empire dont il était héritier. «De plus, ajoute-il , votre fraternité me témoigne de « l’étonnement de ce que je m’appelle empereur des Romains, « et non empereur des Français. Mais sachez donc que, si je « n’étais pas empereur des Romains, je ne le serais pas non « plus des Français ; car c’est des Romains que nous avons « pris ce nom , puisque c’est chez eux que cette éclatante di- « gnité a été instituée pour la première fois (1). » Mais le sens de ces expressions devient encore plus visible par ce que ce prince ajoute, pour prouver la légitimité du titre et de la dignité d’empereur conférés à Charlemagne, que, comme ce prince en était redevable à l’onction qu’il avait reçue du souverain pontife, il les possédait bien plus légitimement que tant d’autres qui n’avaient été élevés à l’empire que par les suffrages du sénat et du peuple romain, sans recevoir aucune consécration des pontifes , et même quelquefois sans aucune de toutes ces formalités (2). Or, s’il avait voulu dire que sa fa-

(t) a Præterea mira ri se dilerta Iraternitas tua signiflcat quod non Franeorum, sed ltomanorum imperator appellerour; sed scire te convenit quia niai Romanorum imperator essemus, utiquo nec Franeorum. A Romanis enim hoc nomen et dignilatem assumpsimus, apud quos profecto primo tant® culmen subtimitatis et appellations effulsit , qnonimque gentem et urbem divinitus gubernandam, et matrem omnium Ewlesiarum Dei defendendam et sublimanda® suscepimus, ex qua et regnandi prius, et postmodum imperandi auctoritatem prosapia nostra seminarium sumpsit. » Apud Baronium, toc. cit., n. «3.

(*) « In qua prosapia etiani Carolus Msguus abnvus noster unctione ejusmodi per summum pontiticom dolibutus, primus ex gente et genealogia nostra , pietate in oo abundante, et imperator dictus, et Ctiristus Domini factoa est : prie sertira cum taies s®pe ad imperium -mit adsriti qui nulla divina operatione por pontillcum ministeriura , propositl sotum n senatu et populo nihil horum curantibus, imperatoria dignitate potiti sunt ; nonnulli vero nec sic , sed tantum n militibus sunt acclamati et in imperio «tahiliti , etc. » Idem, ibidem

mille avait reçu l’empire des suffrages du sénat et du peuple romain, et que le pape, en sa qualité de premier citoyen, n’avait eu d’autre part à cette élection que de la conseiller et de l’approuver, il n’aurait eu aucune distinction à faire entre Charlemagne et les autres empereurs, qui n’avaient obtemi l’empire que par l’élection du sénat et du peuple ou par les acclamations des légions. En donnant donc, comme il le fait, pour unique raison des droits de Charlemagne et de ses suoeesseurs jusqu’à lui à l’empire, l’autorité du souverain pontife, des mains duquel ils avaient reçu et la couronne impériale et l’onction sainte, sans faire mention ni de l’élection du sénat, ni des acclamations du peuple, ni du droit de succession , ce prince réfutait d’avance tout ee qu’a dit depuis l’auteur de la Défense sur ce sujet.

4. On ne trouvera pas plus de solidité dans l’explication que donne cetécrivain de l’élévation à l’empire de Charles le Chauve, oncle de Louis 11, lorsqu’il l’attribue aux suffrages du sénat et du peuple romain, sans que le pape y ait concouru autrement que comme chef de la cité. U allègue eu preuve le témoignage ' de l’annaliste deFulde, qui, racontant la dispute qu’eurent entre eux les deux frères Louis, roi de Germanie, et Charles le Chauve, roi d’Aquitaine, tous deux fils de Louis le Débonnaire, qui voulaient l’un comme l’autre succéder à l’empire après la mort de leur neveu Louis II, dit que Charles s'empressa de se transporter à Rome, où il sut si bien corrompre le sénat et le peuple entier que le pape Jean VIII fut comme forcé de se rendre au désir commun en lui mettant la couronne sur la tète et le déclarant empereur (1) : Bossuet infère de ce récit qu’on voit assez clairement par le soin que prit Charles de corrompre le, sénat de Rome que c’était au sénat à élire l’empereur (3). Mais comme il commence par avouer que l’annaliste de Fulde favorisait le parti de Louis, roi de Germanie , et par là même

(1) « Is enim ( Carolus ) quanta potuit velocitate Hotnam profeetus est, oninemqu<t srnatum populi romani jugurthino mon; corrupit , sibique sociavit , ita ut etiam Joannes papa, votis ejus annuens , rorona capiti ejus importa , fum imperatorem et Augustum appellan præcepisset. » Annales Fuldenses, ad ami un,

(1) Bossuet, t. I, part. 2, lib. vi (al 2), cap. 2».

était ennemi de Charles et invectivait contre lui, il ne devait pas fonder si facilement ses assertions sur la foi d’un écrivain aussi suspect. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucun autre n’a jamais dit que Charles le Chauve soit venu à Rome en si grande hâte pour gagner le sénat, et que plusieurs disent expressément le contraire, c’est-à-dire que Charles ne vint à Rome que sur les instances et à l'invitation de Jean VIII, qui le sacra et le couronna en le déclarant empereur, comme on le lit dans les Annales de Saint-Bertin (1), qui ne font aucune mention ni du sénat ni du peuple de Rome. Le pape Jean V1U lui-même, dans la lettre qu’il écrivit sous la date du 15 novembre 876 à Charles le Chauve, déjà empereur, pour le prier de venir défendre des incursions des Sarrasins et la ville de Rome et l’Église romaine , en lui rappelant que cette Église l’avait élu comme un autre David et placé sur le trône impérial de préférence à son frère Louis, roi de Germanie (2), ne dit pas mot des avis et des suffrages du peuple et du sénat qui auraient concouru à son élection, mais l’attribue uniquement à l’Église romaine. Mais il convenait à Bossuet d’admettre sans examen, sur le témoignage trompeur de l’annaliste de Fulde, que Charles le Chauve avait corrompu le sénat de Rome , pour avoir ce motif d’insinuer que ce prince fut élu empereur par les suffragesdu sénat, qu’il avait gagné, et d’affirmer en conséquence qu’il tenait sa dignité impériale aussi bien du sénat que du souverain pontife.

5. Bossuet croit trouver une preuve plus convaincante de la nécessité du concours du sénat et du peuple, aussi bien que

(1) « Carolus autem, quihusdam de primoribus ex Italiaad se non venientibus, plnribus autem receptis , Romain invitante papa Joanne perrexit , et XVI kalen* das januarii ab eo cum gloria magna in ecclesia sancti Pétri susceptus est. Anno Domini 876 in die Nativitatis Domini, B. Petro multa et pretiosa munera offerens, in jmperatorem unctus et coronatus atque Romanorum imperator appellatus est. » Annales Bertiniani.

(2) « Totis præcordiis. . . deprecamur... porrigerc manum et præstaroopem... huic Ecclesiæ matri vestræ , a qua non solum regnandi , sed in Dominum unum et verum eredendi exordium percepistis, quæque in ultimo, spreto bono et magno fratre, vos moreDei gratuite voluntato tanquam alterum regem David elegitet præelegit, atque ad imperialia sceptra provexit. » Joannes VIII, epist. 21 ad Carolum imperatorcm , apud Labb., tom. XI, Concil. edit. Venet., col. 16,

de celui du pontife romain pour l’élection de Charles le Chauve, dans le discours que tint Jean VIH au concile assemblé à Rome 877 , où ce pape dit, en parlant de cette élection , qu’il avait fait choix de ce prince pour le trône impérial et l’avait décoré du titre d’empereur, secondé en cela par les vœux des évéques, des autres ministres de la sainte Église romaine, du vénérable sénat, du peuple romain et de toute la nation (1). Mais, quand même le pontife, avant d’élever Charles le Chauve à la dignité impériale , aurait pris les avis , balancé les suffrages et que tous auraient concouru par leur commun accord à l’élévation du prince , serait-on pour cela fondé à dire que le droit d’élection résidait dans eux tous aussi bien que dans le pape? N’est-il pas vrai que les souverains ont coutume de prendre et de suivre l’avis de leurs conseillers et de leurs ministres dans les affaires les plus importantes de l’État et où l’indépendance de leur pouvoir se trouve surtout intéressée , et que les papes eux-mèmes , dans les affaires les plus graves qui intéressent leur pouvoir spirituel en même temps que la religion, interrogent le vœu des évêques et des cardinaux et ne font rien d’ordinaire sans leur avis ? Dira-t-on pour cela que la validité des décrets des souverains dépende des suffrages ou du consentement de leurs ministres et que les décisions du souverain pontife en fait le dogme ou de discipline empruntent leur autorité du vœu que forment les évêques ou les cardinaux ? Les vœux dont parle Jean VIH dans l’allocution que nous venons de rappeler ne doivent donc pas s’entendre de suffrages qui servent de base à l’élection , puisque ce mot n’avait pas alors le sens que nous pourrions y attacher aujourd’hui , mais ne signifiait autre chose qu’un désir ou une conformité de volontés et de sentiments. Or, si Bossuet s’imagine que la conformité des volontés des sujets à celle du prince, ou des inférieurs à celle de leurs supérieurs, doive se prendre pour un

(I) « Elegimu» hune merito, et approbavimus unucum adnisu et veto umnium fratrum et coepiscoporum nostrorum, atque aliorum sanctæ roman® Ecclesia' ministrorum , ampli que senatus, totiusque populi romani genfoque togake, et seeundum priscam consuetudinem solemniter ad imperii romani sceptre prOveximus, et Augustali Domine décora vimus, etc. » Contai. Rom. suit Joanne VIII, apud I.ahb., tom. XI concil. edit. Venet., col 2117.

droit de souveraineté ou d’élection , il faudra dire aussi que ce ne fut point Charlemagne qui élut roi ou empereur son fils Louis le Débonnaire , mais que ce furent tous les évêques et tous les grands de France et de Germanie , puisque avant d’en venir à cette résolution Charles voulut avoir l’avis et le consentement de tous les grands de son empire, comme le rapporte l’annaliste de Moissac (1). 11 faudra dire encore que ce ne fut pas par la volonté de Ix>uis le Débonnaire, mais par celle de tous les évêques et de tous les grands de France et de Germanie assemblés à Aix-la-Chapelle que Lothaire fut associé à la royauté et à l’empire , puisque Louis, avant de prendre oette résolution , voulut avoir l’avis de tous et attendre leur consentement, comme le témoigne le même annaliste (2). Et de cette manière ce ne sera plus par droit de succession , mais par le libre choix des peuples que Louis le Débonnaire et Lothaire après lui seront devenus rois et empereurs, ce qui répugne aux principes mêmes de cet écrivain. Mais aucun contemporain n’eut jamais cette opinion de l’autorité du sénat et du peuple de Rome qui l’aurait disputé à celle du pape dans l’élection de Charles le Chauve à l’empire; tous, au contraire, ont été persuadés que ce prince reconnaissait devoir sa dignité impériale uniquement au choix été la volonté de Jean VIII, comme les évêques et les grands du royaume cisalpin d’Italie s’en expliquèrent en présence du prince l'année suivante (1077), au concile dePavie, ot\ Charles fut couronné et sa nomination confirmée. « Puisque la bonté divine , dit cette assemblée en s’a- « dressant à l'empereur, vous a invité par l’intervention des a bienheureux princes des apôtres Pierre et Paul et par i’en-

( I ) « Poat hæe hahuit conailinm cum præfatis episcopis , et abhatibus , et eomitibus, et majoribus natu Framvorum , ut constituèrent (ilium suum Ludovicum regem et imjicratorem, qui omnes pariter consenserunt, etc. » Aimai. Moissiar., ad annumsis.

(3) « Ludovic-us inqxirator apud Aquis-Palatium celebravit. Pasclia , et in ipsa «statc jussit esse ibi conventum populi de omni regno et imperio suo apud Aquis sedem regiam , id est episeopos, nbbates, rive comités, et majores natu Prancorum, et. mnmfestavit eis mysterium consilii sui , quod cogita verat ut constitueret unurn de flliis suis imperatorem... Tune omni populo plaçait ut ipse, se vivente, constitueret unurn ex filins suis imperare, etc. » Annales Moissiac., ad annum «!7.

« tremise de leur vicaire le souverain pontife Jean, pape « universel , à prendre en main la défense de la sainte Église « et les intérêts de nous tous en acceptant la suprême dignité « impériale, dirigé en cela par l’Esprit-Saint, nous vous « choisissons d’un consentement unanime pour protecteur, « seigneur et défenseur de nous tous (1). » Ici il n’est fait mention ni du clergé, ni du sénat, ni du peuple romain, mais uniquement du pape. Les évêques et les grands de l’autre côté des Alpes, assemblés au concile de Pontigny tenu la même année en présence de Charles le Chauve, et les légats du saint-siège ne tinrent pas non plus un langage différent : a De même], dirent-ils, que le seigneur apostolique et pape « universel Jean a le premieréluê Rome et marqué de l’onction a sainte notre seigneur le glorieux empereur Charles Auguste, « et que tous les évêques, les abbés, les comtes et autres « seigneurs du royaume d’Italie réunis avec le pape ont élu « ce prince d’une voix unanime pour être leur protecteur et « leur défenseur, ainsi nous qui nous trouvons rassemblés de « la France, de la Bourgogne , etc., nous le choisissons d’un « consentement unanime et le confirmons dans sa dignité (2). » H est donc évident que ces voeux du clergé, du sénat et du peuple romain , dont parle le pape Jean dans son allocution au concile de Rome , ne signifient autre chose que l’adhésion unanime que tous donnèrent A la mesure que le pape avait adoptée; ce que nous pouvons confirmer encore parce que dit ce même pape en parlant de cette élection , qu’il n’avait fait en prenant ce parti que donner suite au projet de Nicolas l*r,

(1) « Jam quia divina pietas vos beatorum principum apostolorum Pétri et Pauli interventione per vicarium ipsorum , domnum videlicet Joennem summum pontificem universalem papam spiritualemque patrem vnstrum , ad profectum sanet* Dei Eeriesiæ nostrumque omnium invita vit, et ad impériale culmen Sancti Spiritus judicio provexit, nos unanimiter vos prolectorem, Dominum ac defensorum omnium nostrum eligimus. » Concii. Ticia., apud Labb., tom. XJ, Concil. edit. Venet., col. 282.

(2) « Sfcut domnus Joannes apostolious et universatis papa primo Romæ elept, atque sacra unctione constituit, omnesqne Italici regni episcopi, ablates, comités et reliqui omnes qui cum illo convenerunt domnum nos trumgtorio- ,am imperatorem Carolum Augustum unanimi dévotions elegerant sibi protectorem ac defensorem esse, itaet nos, qui de Francia, Burgundia, etc., concordi devotione eligimus et eonfirmamus, etc. » Conc. Pontig., apud Labb. loc.«*t

son prédécesseur, qui s’était proposé d’élever Charles à l’empire (1). Le pape Adrien II avait eu aussi la même intention pour le cas où Charles le Chauve survivrait à l’empereur Louis 11, comme le prouve la lettre de cet autre pape au roi Charles lui-méme, dans laquelle il lui marquait qu'il ne souffrirait pas pour tout au monde qu’un autre que lui fût empereur à la mort de Louis, puisqu’il était désiré du clergé, du peuple et de la noblesse de l’univers entier (2) . On voit par là combien est faux et calomnieux ce que dit l’annaliste de Fulde , que Charles avait corrompu le sénat et le peuple pour se faire élire empereur.

6. Bossuet, parlant de l’élection à l’empire de Charles le Gros, fils de Louis de Germanie et neveu de Charles le Chauve, dont ce même pape Jean fut l’auteur, veut encore y faire entrer pour beaucoup le sénat de Rome ; et pour cela il s’appuie sur ce que l’annaliste de Metz dit au sujet de l’arrivée de ce prince à Rome en 881, qu’il y fut reçu avec beaucoup d’honneur tant par le pape que par le sénat, et fut fait en même temps empereur (3) , comme si le sénat avait pris la même part à son élection à l’empire qu’à sa réception dans Rome ; mais l’annaliste de Saint-Bertin ne fait aucune mention du sénat , et il se borne à rapporter que Charles le Gros, étant entré dans Rome, obtint d’être couronné par Jean Vlll, le jour de Noël 880, ou 881 selon quelques anciens chronologistes et annalistes, qui comptaient à Noël le commencement de l’année (à). Mais, pour entrer davantage dans l’intelligence de ce fait , il est bon d’expliquer en peu de mots quelle était alors la situation des affaires et en quel état se trouvaient les princes français descendants de Charlemagne. Louis, roi de Germanie, frère de l’empereur

(I) « Et quia pridem apostolicæ niemoriæ decussori nostro papa Nicotao idipsum jam inspiratione cœlesti revelatum fuisse coruperimus , elegimus hune mérita, etc. » Joannes VIII, in Conc. Rom., apud Labb., loc. cit.

(î) Epist. 17 Hadriani II ad Carolum Calvum.

(3) « Romani perveniens , a præsule apostolicæ sedis, Joanne VUI srilicct , et senatu romanofavorabiliteroxceptus, et cum Omni gloria imperator créa tus est.» Annal. Metens., ad annum 881.

(ij « In Italiam perrexit { Carolus ), iudeque Humain venions, a Joaiiite i<aj«) se in diu Nutivitatis Dotnini in imperatorem cou serran obtinuit. » Annal, liertiniani, ad ann. 880.

Charles le Chauve , laissa à sa mort , arrivée en 876, les trois fils entre qui il avait partagé ses États, A "savoir Carloman. Louis et Charles dit le Gros. Carloman eut en partage la Bavière , la Pannonie, la Bohème, la Carintliie et la Moravie ; à Louis échut la France orientale, la Tliuringe, la Saxe, la Frise et une partie de la Lorraine; à Charles, enfin, l'Allemagne. Peu de temps après, c’est-A-dire au mois d'octobre 877, l’empereur Charles le Chauve mourut A son tour, et laissa pour héritier de son royaume de France son fils Louis le Bègue , qui mourut luiméme en 879. laissant après lui trois fils, A savoir Louis’, dit Louis 111, qui lui succéda sur le Irène de France ; Carloman, qui devint roi de Bourgogne l’année suivante ; et Charles dit le Simple, qui monta plus tard sur le trùne de France devenu vacant par la mort de son frère aîné. En 877, l’empereur Charles le Chauve se trouvant A Pavie avec le pape Jean VIII, on le prévint que son neveu Carloman, fils de Louis, roi de Germanie, venait A la tète d’une forte armée pour le surprendre; A cette nouvelle il quitta Pavie et se retira A Tortone , où, après avoir inutilement attendu les principaux barons de ses États , qui , au lieu de répondre A son appel, avaient conjuré ensemble contre lui, comme il se voyait pressé de plus en plus près par Carloman et abandonné en même temps de ses barons, il s’enfuit en France, tandis que le pape, de son côté, se liAtait de rentrer A Home. Carloman A son tour, trompé par le faux avis qu’on lui donna que l'empereur et le pape venaient ensemble à su rencontre A la tète de troupes innombrables, s’enfuit par le même chemin par où il était venu. Mais Charles dans sa fuite tomba malade de la fièvre; et s’étant adressé pour se guérir A un médecin juif, qui lui donna pour médecine une potion empoisonnée, il finit tristement ses jours le 6 octobre 877, dans un bourg obscur au delA du mont Cénis, dans les Alpes cottiennes, entre la Savoie et le Piémont et sur les confins de la France. Alors Carloman, ne trouvant plus de résistance, fut élu roi de Lombardie d’une voix unanime, en cette mèmeannée. après la mort de son oncle, par les principaux seigneurs d’Italie. Dans cet état de choses, il écrivit au pape, lui faisant de grandespromesses A l’avantage de l’Église romaine. Le pape lui ré-

pondit, au mois de novembre de cette même année, qu’il lui enverrait des légats chargés de dépêches contenant les articles qu’ildemanderaitdelui,etque, ces demandes une fois accordées il enverrait à sa renoontre une députation pour l’escorter ho* norablement et de la manière la plus convenable jusqu’au seuil du tombeau des Apôtres (1). Mais Lambert, duc de Spolète, qui, comme l’écrivit ce même pape à Louis le Bègue, aspirait sourdement àl’empire (2), s’étant emparé suroesentret'aites, de concert avec Adalberl, marquis de Toscane, des terres de l’Église romaine et des portes môme de la ville de Rome, et exerçant mille vexations contre le clergé et les évêques des environs et les principaux citoyens de Rome, sans épargner la personne du pape, comme celui-ci s’eu plaint dans uue de ses lettres à l’archevêque de Ravenne (3), Jean VIH fut obligé de s’enfuir de Rome et de se réfugier en France auprès de Louis le Bègue, après avoir toutefois informé Carlomau, par l’entremise du comte Bérenger, des violencesd’Adalbert et de Lambert, en le priant de réprimer leur insolence et de démentir les bruits qu’ils répandaient dans le public que o’était par ses ordres qu’ils exerçaient cette tyrannie sur les terres de l’Église et sur les Romains (4) ; arrivé Genève, il écrivit de nouveau à ce même prince pour lui assurer qu’il avait attendu son arrivée è Rome et l’exécution des magnifiques promesses qu'il avait faites d’exalter l’Église romaine beaucoup plus que ne l’avaient fait ses ancêtres ; mais que, forcé lui-même de quitter Rome par les violences d’Adalbert et de ses partisans , il n’avait pu luienvoyer ses légats, pareeque les routes se trouvaient occupées par ses ennemis (5). Puis, étant arrivé à Arles dans

(1) Epist. 63 Joannis VIII ad Carolomannum, apud Labb. , tom- XI Conc. edit Venet., col 48.

(2) Epist 87 Joannis Vlll'ad Ltidovicum Balbum regem , et epist. 88 ejusdem ad Ludovicum Bajoriarum régis (ilium, apud Labb., toc. cit., col. 70 et 71.

(3) Epist. 84 Joannis VIII ad Joannem arehiepiscopum Ravenn., apud Labb., loc. cit., coi. 06.

(4) Epist. 8i Joannis VIII ad Berengarium, apud Labb., loc. cit., col. 67 et seq.

(5) Epist. 89 et «o Joannis VIII ad Carolomannum regem, apud Labb., loc. cit., col. 72 at 73.

l'année 878, et de là étant allé à Lyon, il députa de ses légats vers Louis le Bègue, qui envoya à sa rencontre quelques évêques avec d’autres illustres personnages pour l'inviter à se rendre àTroyes, oit il lui annonçait qu’il se trouverait lui-même au mois de septembre. En attendant, le pape convoqua à Troyes un concile d'évêques français, auquel vint se réunir Louis le Bègue lui-même; dans ce concile fut continuée la sentence d’excommunication portée contre Lambert, Adalbert et leurs partisans, qui vexaient l’Église romaine et le pape lui-même, et on lut également celle que le pape avait déjà publiée contre Formose, évêque de Porto, et contre Georges, maître des milices, comme nous le voyons par les actes de ce concile qu’a publiés Sirmond (1). Avant de dissoudre ce concile , le pape bénit et couronna roi de France Louis le Bègue, comme le rapporte l’annaliste de Saint-Bertin. Quand le concile fut terminé, Louis, ne pouvant, àcause de sa faiblesse qui était la suite de sa dernière maladie, reconduire le pape à Rome, le fit accompagner parBozon, duc de Pavie, et l’évèque Agilbert, qui l’escortèrent sans accident jusqu’à Pavie, comme on le voit par les lettres de ce pape à Louis le Bègue et au comte Bérenger, éc rites de cette dernière ville après sa rentrée en Italie (2 . Ces let très convainquent encore d’erreur ceux qui se sont imaginé que le pape Jean avait couronné empereur Louis le Bègue à Troyes ; car il ne lui donne d’autres titres que celui de roi , et il se conlente de l’appeler le fils de l’empereur Charles. Cette vérité est rendue encore plus évidente par les faits qui suivirent : car le pape, de retour à Rome, résolut d'y tenir un concile pour traiter des affaires du royaume d’Italie et de l’élection du nouvel empereur, comme on le voit par la lettre de ce pape de l’an 879 à Anspert, archevêque de Milan, oit il l’invite au concile et lui dit entre autres choses que, Carloman ne pouvant plus garder la royauté d’Italie à cause de ses infirmités, il fal-

(1) Synod. Tricassma sut) Joanne VIH, apud Labb. , toui. MJ Couc. «dit. Vanrt., col. 309 et seq.

(2) Epist. 125 Joannis VIII ad Ludov. Balbum. et 128 ad Berengar. comitem, lor rit., roi. 89 et 91.

lait chercher un nouveau roi ; il lui fait défense en même temps de reconnaître qui que ce soit pour roi sans son consentement : « Car c’est iV nous , ajoute-t-il , qu’il convient avant et parce dessus tout autre de nommer et d’élire celui qu’il nous « appartiendra également d’ordonner empereur (1 ) . » Mais comme Anspert refusa soit d’assister au concile qui se tint effectivement à Rome au mois de mai de cette année, soit d’y envoyer des députés ou de produire des excuses canoniques, il fut excommunié par le pape (2). Quoique rien n’ait été décidé à ce concile, le pape y montra son penchant pour Charles le Cros , frère de Carloman , en l’invitant à venir à Rome , et le priant d’y envoyer en attendant ses représentants pour obvier aux maux de l’Église romaine; il lui témoignait en même temps le désir qu’il avait d’exalter sa puissance et lui déclarait que rien au monde ne le séparerait de son alliance et de son amitié : c’est ce que témoignent les lettres qu’il lui écrivit en cette année 879 (3). Il lui écrivit encore une autre lettre pour le presser de venir au secours de l’Église romaine inquiétée par ses ennemis, en lui rappelant en termes exprès que d’autres fois déjà il lui avait manifesté la volonté de l’élever à l'empire et l’avait engagé par ce motif à venir à Rome (i). Il est donc évident que si Charles fut salué roi de Lombardie le 8 juillet 879, comme le dit l'annaliste de Saint-Bertin , cela ne se fit certainement que du consentement du pape, qui lui donnait même le nom de roi d’Italie dans une lettre qu’il lui

(1) « Et quia Carlomannus eorporis, sicuti audivimus, incommoditato gravatus, regnum retinerc jam nequit , ut de novi regis eleetioue omnes pariter consideremus, vos prædicto adesse tempore valde ojiortet; et ideo antea nullum absque nostro ronsensu regem debetis recipere. Nam ipse qui a nobis ordinandus est io imperium a nobis primum et potissimum débet esse voeatus ntque electus. » Epist. 155 Joannis VIII ad Anspertum archiep. Mediol., apud I abb. , loc. cit. , col. loi.

(2) Vid. Joannis VIII, epist. 177, 181 et 182, apud Labb., loo. cit., col. Ilî, I 14 et 115.

(3) Epist. moet 172 Jean VIII ad Carolum regem, apud Lahb., loc. cit., col. 103 et 109.

(ij « Quod bene vestra regalis cognoscit sublimitas , o longo jam tempore vos pro utilitate et exalta tione sanctœ sedis apostolicæ niatris vestrœ ad culmen imperii,Deo propitio , volenti“s perdurore, auctoritatis uostras litbvris misais vocavimus, etc. » Joan VIII, epist. 2 IG, loc. cit., col. 152.

écrivît le 20 juin de cette même année (1). Carloman étant mort bientôt après, savoir le 20 mars 880, comme nous le lisons dans les annales de Saint-Ber tin, et Charles le Gros restant seul pour gouverner le royaume d’Italie , le pape écrivit à ce dernier vers la fin d’août de cette autre année , pour le prier instamment de venir en aide à l’Église romaine , qu’infestaient les Sarrasins par leurs incursions et leurs rapines (2). En conséquence Charles, qui se trouvait alors occupé ausiégede Vienne en France, où il était venu en aide à Louis et à Carloman, tous deux fils de Louis le Bègue et ses neveûx ;\ ln mode de Bretagne, contre Boson, duc de Pavia, qui s’était fait élire roi de Bourgogne, abandonnale siège, et, après avoir arrêté un traité avec ses cousins, se hâta de se rendre en Italie, et de là ;\ Rome, où il fut reçu avec honneur par le souverain pontife et couronné solennellement empereur par le même le jour de la fête de Noël (3). On peut voir clairement à présent par tout ce que nous avons dit jusqu’ici avec combien peu de fondement Bossuetattribue l’élection deCharles le Gros pour l’empire aussi bien à la volonté des Romains qu’à celle du pape, puisqu’il est visible par toute la suite des actes de cette époque que les Romains ne furent pour rien dans cette élection, sinon pour applaudir à l’action du pape , qui de sa seule autorité accorda au prince cet honneur; d’autant plus qu’il est certain par les lettres de ce pontife que les Romains étaient ses sujets tout autant que les autres peuples des terres de l’Église romaine : à moins qu’on ne veuille compter pour Romains le duc de Spolète, alors révolté contre le pape, Lambert, marquis de Toscane, Adalliert et leurs partisans , qui eurent beau invoquer le nom de Carloman, roi d’Italie, pour envahir les États de l’Église et tenir les Romains étroitement assiégés, puisqu’ils n’en furent pas moins

(1) Joann. VIII, epist. 143 ad Carolum Crassum, regem Italiæ, apudLabb. , toc. cit., col. 173.

(2) Epist. 299, Joan. VIII ad Carolum regem, apud Labb., toc. cit., col. 173.

(3) « Carolus autem , qui se una cum sobrinis suis Vienuam obeossurum pn>miserat, mox ut quædam sacramenta utrinque inter cos facta fueruut, abipci obsidione recessit , et in Italiam perrexit, indeque Romain venions, a Joannc papa in die nativitatis Domini in imperatorem consecrari obtinuit. » Annal. Bertiniani, ad annum 880.

excommuniés par le pape comme usurpateurs du domaine d’autrui et maintenus dans cet état d’excommunication par le concile de Troyes. Et nous ne lisons nulle part que le pape , en demandant secours à Carloman ou à Otaries le Gros contre ces rebelles, leur ait recommandé sous ce nom la défense de leurs propres États, mais bien celle des États de l’Église, et non contre leurs ennemis particuliers, mais contre les ennemis de l’Église, dont ces princes étaient les défenseurs en leur qualité de rois d'Italie et d’aspirants 4 l’empire,

7. Après Charles le Çrps, notre écrivain ayant à parler d’Ar* noul, roi de Germanie, neveu de cet empereur et le dernier des Carlovingiens qui ait été élevé à l’empire, nous accorda que les historiens ne font mention que du pape dans le couronnement de ce prince, attendu que la puissance des pontifes romains s’était considérablement accrue , quoique celle des citoyens de Home ne fût pas encore fout à fait éteinte (1). Mais la vérité est que le pape n’eut pas plus de part à cette élection que ses prédécesseurs n’en avaient eu à celle des autres empereurs ; et que le peuple romain n’eut pas moins de part à celle-ci qu’aux précédentes, c’est-à-dire qu’il p’eut ici, comme par le passé, qu’à acclamer le prince élu , û se conformer à la volonté du pape et à reconnaître dans cet acte l’nsage qu’il faisait de sa propre autorité, L/empereur Charles le Gros étant mort tristement le 13 janvier 888, comme le rapporte l’annaliste de Metz (2), quarante jours, disent quelques-uns (3), après avoir été, à cause du peu de soin qu’il prenait des affaires, destitué de la royauté, daps l’assemblée qui se tint à Tribur, par les grands et les seigneurs d’Allemagne , et abandonné de tous ses vassaux , qui appelèrent pour lui succéder Arnoul, roi de Germanie, son neveu (4), il survint bien des troubles et des

(I) a Post Carolum Crassum ejus fratris filius Aniulfus, Germaniæ rex, a Formoso papa in Guidonem tyrannum Romain aecitus est , ut annales Puldcnses produnt, et capta urbe imperator coronatur : quo loco solius papæ <lt mentio, crescente potentia romanornm pontifirtim , needum tamen penitas roman® civitatis exstinrta aurtoritate. » Bossuet, lib. vi (al. il ), cap. 40.

(V Annal. Metenses, ad annum 8*8,

(3) Annal. Malleaeonses, ad annum 888.

(4) Annal. Metenses, ad annum 8 87.

révolutions dans les États soumis à la domination de ce prince. Un vit entre autres s’élever en Italie deux tyrans, qui la partagèrent en deux factions, et la remplirent de pillages, de sang et de ruines. L’un était Bérenger, duc de Frioul, et l’autre Lui, duc de Spolète , tous les deux de la nation française , le premier descendant de Charlemagne (i), et le second se trouvant par sa mère cousin de Charles le Simple, roi de France, et allié de Foulques, archevêque de Reims , homme de la plus haute noblesse parmi les Français (2). Comme donc ces deux princes se disputaient entre eux le royaume d'Italie et le titre de roi et que tout le pays était déchiré par des guerres intestines , le pape Étienne V ou VI eut recours à Arnoul, roi de Germanie, et le pria instamment (3) de descendre en Italie pour la délivrer des tyrans qui l’opprimaient et la réduire sous sa propre autorité. Mais Arnoul tardant d’arriver et Gui étant resté vaiuqueur de Bérenger après un mélange de succès et de revers, le pape Étienne se tourna du côtédu vainqueur, qu’il couronna empereur le 21 février 891 , comme le rapporte Sigonjus (i) et comme le prouve le diplôme cité par cet historien et dulé du 20 juillet de l’in diction X, année 892, dans lequel Gui et son iils Laml>ert sont appelés empereurs, le premier pour la deuxième année de son empire et le second pour la première année. Si donc le 21 juillet 892 se rencontrait avec la deuxième année de l'empire de Gui , il faut dire nécessairement que celui-ci lut couronné empereur avant le 21 juillet 891, et sans doute Sigonius aura trouvé dans quelque bon et ancien monument (pie Gui fut couronné non par Fonnosc en 892, comme le veulent quelques-uns qu'a suivis Baronius, mais par Étienne V en 891 et le 21 février, qui tombait précisément le dimanche, jour où l’on avait coutume de couronner les empereurs. Joignez

(1) Vide Pagium, in Critic., ad anuuni Christi 917, n. S.

(2) Vide lladnanum Valesium in uotis ad lilirum :j carmiiü* du iMudibus lie-

rengarii iugusti.

(3) « Arnolphus rex, liabito in Pannonia do divursis colloquio, a Gucntikildu, duce Marahonsi, ex vertis Apostoliei euixo rogatus, ut Romani venions, Itnliamqut- suit sui ditiono rutilions, a taillis oruat tyrunnis. Quod illo aliis præpeditus, ad præsens facere distulit. a Hcrmannas Contractus, ex editionc Capisii, ad ailnum 980.

(4) Sigonius . lib. vi df Hegno ltai«r

à cela que Gui , même avant d’être roi d’Italie , avait été adopté par Etienne V pour son fils et recommandé à ce pape par Foulques, archevêque de Reims, son allié, comme on le voit par Flodoard, qui raconte que Foulques écrivit à Étienne V en faveur de Gui, son allié, que ce même pape avait adopté pour son fils (1).

8. Étienne étant mort ensuite vers la fin du mois de septembre 891, Formose, qui monta à sa place peu de jours après sur le trône apostolique, transmit la couronne impériale à Lambert, fils de Gui, aprèsla mort de celui-ci, arrivée en 894 (2) , Mais comme Lambert usait tyranniquement de la puissance qu’il avaitreçue, Formose se vitobligé d’engager par ses lettres et par ses légats Arnoul, roi de Germanie, à venir à Rome pour délivrer l’Italie du tyran qui l’opprimait'(3) . Arnoul, étant donc descendu en Italie avec une puissante armée composée tant de Français que d’Allemands , après avoir eu bien de la peine à franchir la Lombardie à cause de la mauvaise saison , se porta vers Rome, qu’il trouva occupée par les troupes d’Angiltrude, veuve de Gui et mère de Lambert, et, ne pouvant se faire recevoir dans la basilique de Saint-Pierre, il fut reçu dans l’église de Saint-Pancrace hors des murs (4), sur l’ordre qu’en donna le pape, qui se trouvait renfermé dans la cité. Là, après que la messe eut été dite solennellement, on résolut d’un commun accord de mettre le siège à la ville et de la prendre d’assaut. La chose s’étant exécutée ensuite avec autant de bonheur que de promptitude, Arnoul fut reçu avec honneur par le pape,

(1) « Son prit pro Widone affine suo, quem idem papa adoptaverat in filium. » Flodoard., Hist. Rom., tib. iv, eap. I.

(•>.) « Eodem anno Wido , qui Italiam regebat et imperatoris tenebat nomen, moritur. Lambertus, tilius ojus, regnum obtinuit , et, Homum veniens, diadema imperii a præsulc sedis apostolicæ sibi imponi fecit. » Annal. Metenses, ad anmim 894 .

(3) ■ Iterum rex ( Arnulphus ) a Formoso apostolico per Cpistolas et missos Romain venin: invitatus est. » Annaliste Freberianus, continuator annalium Fuldenrium, ad nnnum Christi 895.

(4) « Rex tandem Romain venit, oamquc Angiltruda, Widonis vidua, cum filio Lamberto machinante obseratam inveniens , mandata Formosi papæ intus inelusi, celebratis apud Sanetum Pandracium ( lego Fancracium) litaniis, eam oppugnat. « llerm. Contract., ad ann. 89f>: Regino, et continnntnr annal. Fulden.

qui le couronna empereur (1). Le continuateur des annales de Fulde , entrant dans un plus grand détail, après avoir dit que le sénat et le clergé avec les écoles de la ville de Rome , allèrent solennellement, par l’ordre dejFormose , à la rencontre d’Arnoul avec les croix et les bannières jusqu’au pont Milvius, décrit l’accueil amical que le pape fit au prince en le recevant sur les degrés de la basilique des princes des Apôtres et en l’introduisant dans ce temple, où il le sacra et le couronna en lui donnant les noms de César-Auguste de la manière pratiquée par ses prédécesseurs (2). On ne voit pas que le sénat et le peuple de Rome aient eu en tout cela d’autre part que de reconnaître ce prince pour empereur, après que celui-ci eut été appelé à Rome par le pape , couronné par lui et nommé par lui Auguste. Et quoique ce même annaliste raconte que les Romains prêtèrent serment à Arnoul après que ce prince eut été promu à la dignité impériale, on voit assez par la forme de ce serment que la fidélité que les Romains jurèrent à l’empereur élu parle pape n’était pas celle que doivent des vassaux ou des sujets, mais celle à laquelle s’engagent des alliés ou des confédérés, puisqu’ils jurent fidélité à Arnoul sauf celle qu’ils doivent au pape, comme à leur seigneur, et par conséquent avec cette réserve, comme il est évident par la manière dont ce serment est formulé. « Je jure, direnLils, par tous ces saints mystères, que, sauf mon honneur et ma loi ’et la fidélité que je dois à mon seigneur le pape Formose, je suis et serai fidèle tous les jours de ma vie à l’empereur Arnoul , et que jamais je ne m’associerai avec-personne pour le trahir, que jamais je ne me rangerai du parti de Lambert, fils d’Angiltrude, ou de cétte femme elle- même, ou ne leur livrerai cette ville de Rome, à eux ou à ceux de leur parti, par quelque moyen ou artifice

(1) « Expugnataque citius urbe ingressus, a domino papa lionorilice susceptus , impera torque coronatus est. b llermannus, toc. cit.

(2) « Juin apostolicus pateroo amore diligendo regem , ante Paradisum, loco qui dicitur gradibus Sancti Pétri suscipiens, et honeste ad basilicam heatorum principum Apostolorum lætilieando introduxit, et secundum morem anteeessovum suorum imperialem conseerationem capiti suo imponens, Cœsarem Augustum voi avit. » Aunalista Freherianus, continuator annal. Fuldens., ad annum 896.

que ce soit (1). Nous avons d’ailleurs observé plus haut que ces sortes de serments ne constituaient point vassaux ou sujets ceux qui les prêtaient et qu’ils n’engageaient qu’à une fidélité d’alliés ou de confédérés (2), de sorte qu’on voyait jusqu’à des princes souverains les prêter à d’autres souverains sans que leur indépendance en reçvit d’atteinte, et des vassaux les prêter à des seigneurs étrangers sans que leurs propres souverains eussent à en souffrir pour leurs propres droits. Arnoul fut donc élevé à l’empire par l’autorité du pape seul; et les Romains ne firent que le reconnaître empereur après que ce prince eut été couronné, en lui prêtant le serment que nous venons de rapporter, sans préjudice de la fidélité qu’ils devaient au pape comme à leur souverain temporel. Et là encore nous avons démontré que les empereurs eux-mêmes avaient coutume de prêter ce serment au souverain pontife sans en devenir pour cela les sujets temporels (3). Ainsi, depuis Charlemagne jusqu’à Arnoul, le dernier des empereurs carlovingiens , on voit toujours la dignité impériale octroyée par les papes, et les empereurs n’obtenir d’autres droits sur les Romains et les autres peuples sujets de l’Église romaine qne ceux de protecteurs et de défenseurs , le pape enfin et tout son peuple ne contracter envers eux d’autre obligation que celle de confédérés et d’alliés contre quiconque aurait tenté d’usurper soit la souveraineté de l’Italie, soit le titre impérial.

(1) « Juroper hoc omnia Dei mysteria quod, salvo honore ne lege mca atque fidelitate doinini Formo-i papm, fldelis sum et cro omnibus diebus vitæ meæ Arnulpho impiTatori , et nunquam me ad illius infidelitatem cum aliquo homme sociabo, et Lamberto, liliu Angiltrud®, et ipsi mntri sua' ad soeularem houorem nunquam adjutorium præbebo, et banc civitatum Romain ipsi Lamberto et malri ejus Angiltrudir id eorum horhinibus per aliquod ingenium et argumentum non tradam. » Apud annalist. Kreherianum, ad ann. 89ô.

(2) Vide supra, lib. Il, § 12, n. 7, tom. 1, pag. 401 et suiv.

(3) Ibidem, num. .'>, pag. 399.

§ VI

DE QUELLE MANIÈRE l'eMMRK ROMAIN D OCCIDENT A ÉTÉ TRANSFÉRÉ DBS FRANÇAIS A LA NATION ALLEMANDE.

Soratnrtre.

1. Témoignagnes allégués par Bossftet pour prouver (pie le peuple romain intervint par son consentement et son autorité dans la translation de l’empire d’Occident aux princes allemands.

2. Princes omis par Bossuet, et qui fuferit élevés à l’empire par les papes, entre Arnoui, le dernier de la race de Charlemagne, et Othon le Grand, qui fut le premier des empereurs allemands. Couronnement de Lambert confirmé dans un concile tenu à Rome, où fut en même temps annulé celui non d’Arnouf, mais de Bérenger.

3 Bérenger devient roi d’Italie. Louis, roi de Bourgogne, vaincu par Bérenger, est rappelé en France. Il rentre en Italie , met Bérenger en fuite et est couronné empereur par Benoît IV. BéTenger s’empare de lui par surprise et lui fait crever les yeux, en lui laissant le titre d’empereur lo reste de sa vie. Bérenger est couronné et nommé empereur par Jean X. Après sa mort l’empire reste dix ans vacant. L’Italie livrée en proie à divers tyraus.

4. Othon te Grand descend en Italie , défait Bérenger II et son fils Adalbert, délivre d’entre leurs mains la reine Adélaïde, confie à Bérenger l'administration du royaume de Lombardie. Invité h so rendre h Rome par Jean XII, qui lui promet la couronne impériale, il prête serment aux légats du pape , descend de nouveau en Italie, et, vainqueur de Bérenger, il est couronné et créé empereur à Rome par le même pontife. Il est reconnu comme empereur par les Romains étant déjà empereur et sans tenir d’eux son élection.

b. Othon le Grand ne reçut ni du pape ni du peuple romain lo droit de nommer son successeur à l’empire. Le décret de Léon VIII sur ce sujet est faux et supposé. Avant les Othons la royauté d’Italie ne donnait point ;par elle-même droit à l’ompire.

6. Depuis Othon Ier la royauté d’Italie ne donnait point droit à la dignité impériale. Othon II, élevé à cette dignité sur les instances de son père, est couronné empereur par Jean. Othon III, son fils, lui succède dans la royauté d’Allemagne. Au bout de treize ans il est créé et couronné empereur par Grégoire V.

7. Grégoire V fixe sur la tête des princes allemands le nouvel empire romain , et sous quelle forme ; ce ne fut pas lui qui institua le college électoral de l’empire.

8. A quelle époque fut institué le collège électoral , et quand fut déterminé le nombre des électeurs chargés de nommer le roi qui devait être élevé à l’empire.

9. Lo droit qu’avaient les princes allemands d’élire le roi ou la personne qui devait être élevée à l’empire leur avait été accordé par te saint-siège , et il a été reconnu connue venant de lui , après comme avant l’établissement du collège électoral , par les empereurs eux -mêmes ainsi que par les princes électeurs.

10. Les princes élus, ou rois de Germanie, ou rois des Romains , recevaient du saint-siège leur dignité et leur titre d’empereurs; et c’est au saint-siège seul

qufi, d'après une persuasion générale qui dura plusieurs siècles , il appartenait de conférer cet honneur.

i. Bossuet, parlant de la translation de l’empire des princes français aux princes allemands et examinant en vertu de quel droit ce changement s’est opéré, l’attribue bien moins à l’autorité du pape qu’au consentement du peuple romain, dont les acclamations, à ce qu’il prétend, portèrent Othon 1", roi de Germanie, sur le trône impérial , et il cite à ce sujet Réginon et Othon de Frisingue (1) , dont les témoignages lui semblent prouver que la promotion d’Othon à l’empire ne se fit pas sans le consentement et l’approbation du peuple romain (2). 11 veut ensuite que le second des Othons , fils du premier, et le troisième , fils du second , aient obtenu l’empire par droit héréditaire (3) ; et comme le cardinal Baronius s’est imaginé que, les empereurs n’ayant pas auparavant le droit d’élire leurs successeurs, le pape accorda ce droit à Othon le Grand (4), Bossuet prétend que le consentement des citoyens romains intervint aussi dans cette concession , s’autorisant pour cela du décret de Léon Vlll rapporté de même par le cardinal Baronius (5). Bossuet fait valoir ce décret contre Baronius lui-même, qui le cite ; et il dit que cet antipape ne parle pas de l’empire, mais du royaume d’Italie, et que, bien que Baronius tienne ce décret pour faux et supposé et de nulle autorité, puisqu’il serait l’ouvrage d’un antipape, cependant, comme ce cardinal fonde le droit attribué aux Othons d’élire

(1) « Anno y fi 2, rex (Otto) nataiem Domini celebravit, indeque progrediens, Romæ favorabiliter susceptus, totius acclamatione romani populi et cleri ab aïKfetolico Joannr imperator et augustus vocatur et ordinatur. » Regiuo, lib. Il, in Chrome., ad annum 962. « Otto.gloriosus rex, ad Urbem progrediens, bonorilke a summo pontifier Joanne ac toto populo romano susceptus , applaudentihus cunctis , imperatoris et augusti nomen sortitur. » Otto Frisingensis.

(2) « Quo ritu populi consensum atque approbationem contineri et explicari vidimus. » Bossuet, tom. I, part. 2, lib. vi (al. u ), cap. 40.

(3) Ibidem.

(4) Baronius, ad annum 996.

(5) « Léo cpiscopus , servus servorum Dei , cum toto clero et romano populo constituimus , rontirmamus et roboramus , et per nostram auctoritatem apostolicam conccdimus atque largimur domino Ottoni, régi Teutonicorum, et ejus successoribus, bujus regni Italiæ in perpetuum facultatem eligendi successorem. » Apud Barouium, loc. cit., et Bossuet, lib. vi ( al. n ), cap 41.

leurs successeurs à l'empire sur celui d’élire le roi d'Italie, destiné par là même à devenir empereur, il conclut qu’en tirant les conséquences du raisonnement de Baronius on verra que l’autorité et le consentement du peuple romain ont dû intervenir dans la concession d’un tel droit (I).

2. Mais comme Bossuet mêle ici plusieurs choses qui ont besoin d’être éclaircies à part, et qu’entre Ârnoul , le dernier des empereurs de la race de Charlemagne , et Othon le Grand , le premier des empereurs allemands , il suppose l’empire vacant, ce qui ferait une lacune d’une soixantaine d’années , nous allons, selon notre coutume, reprendre l’ordre des temps et combler une grande partie de ce vide par d’autres empereurs qui furent créés par le pape et qui sont omis par Bossuet ; puis nous nous appliquerons à démontrer qu’Othon le Grand fut appelé par le pape en Italie , sans aucun concours des Romains , pour être mis en possession du trône et de l’empire , et que le pape suffit tout seul pour élire l’empereur ; que ni le saintsiège ni les Romains n’accordèrent jamais à ce prince le droit d’élire ou de désigner son successeur à l’empire; que les deux autres Othons qui vinrent après, c’est-à-dire Othon II etOthon 111, obtinrent la dignité impériale non par droit de succession , mais peu l’autorité du siège apostolique, et qu’enfin les papes jusqu’au quatorzième -siècle ne cessèrent d’exercer leur autorité dans l’élection de l’empereur allemand , tantôt en l’approuvant, tantôt en la désapprouvant. Et pour commencer par le premier de ces points , après l’élection et le couronnement d’Àrnoul par le pape Forrnose , ce qui eut lieu , comme nous l’avons dit, en 896, ce prince ayant été forcé par une infirmité qui lui survint de quitter précipitamment l’Italie dans le moment où il poursuivait Angiltrude, veuve de Gui et mère de Lambert , ce dernier prince et Bérenger avec lui ne tardèrent pas à relever leur puissance en Italie et à y exercer de nouveau leur tyrannie, en se partageant entre eux ce royaume à leur volonté (2). Dans les actes du concile tenu à Rome par Jean IX deux ans après , c’est-à-dire en 898 , nous trouverons

(1) Bossuet, loc. cit.

(I) [Iermannus Contractas, inCbronic., anno 8il6.

confirmé le couronnement de Lambert ainsi que son élection à l’empire (1). Il y en a qui prétendent que le saere et le couronnement d’Amoul furent annulés dans ce concile comme sentant la barbarie et ayant été extorqués par surprise; et comme les actes qui en ont été publiés portent que c’est le couronnement de Bérenger qui a été annulé dans ce concile comme sentant la barbarie , ils prétendent que ce nom de Bérenger a été glissé dans le texte , puisque ce mot ne se trouve pas dans le manuscrit dépouillé par Sigonius. Ou ne voit pas d’ailleurs, ajoutent-ils , que Bérenger ait été sacré et couronné par quelque pape que ce fût atant l’an 916, qui est, comme nous le verrons , l’époque dont il partait pour compter les années de son empire. Ils concluent de là que le sacre et le couronnement annulés dans ce concile tenu à Rome ne peuvent être autres que ceux d’Arnoul (2). Mais ces raisons ne sont pas concluantes. Car premièrement tous les actes de ce concile examinés par Barcmius , Labbe et d’autres encore portent le nom de Bérenger, et aucun ne porte celui d’Arnoul , quoique ceux qu’a pu voir Sigonius n’expriment pas le nom de l’empereur dont oU annule le couronnement; et il serait à propos qu’on pût produire quelque exemplaire où se lise le nom d’Ârnoul pour pouvoir affirmer avec quelque vraisemblance qa’on lui a substitue le nom de Bérenger. En second lieu , le couronnement annulé dans ce concile est accusé de sentir la barbarie et d’avoir été extorqué par surprise; or c’est là ce qu’on ne saurait entendre du couronnement d’Arnoul , puisque ce prince avait été invité pour cet effet, et par lettres et par députés que lui adressait le pape, à venir à Rome, et qu’il en avait été accueilli avec une pompe extraordinaire et de vifs sentiments de joie, aux applaudissements de tout le clergé et de tout le

(I) « bnctionem itaque sarri rhrisnaatis in apiritualrm lilium nnstrum, Domiuum vidclicet Lambertum, cxcellentissimum imperatorem , actam, perpétua stahilitate, dignitatibus deroratam , firrnam et in «termina stahilitam esse, sanrto suffragante Spiritu , decernimus. tllam venj harbarkarn Berengarii, qu« nuper per subreptionem extorta est , onanimodis abdiramus. » Cuncil. Rom. sul> JoannelX, can. 6, apud Labb., tnna. XI Concil., «dit. Venet., col. 702.

• (2) Pagi , Critic. Baronii, ad ann. 898, n. 7 ; Rubens , lib. v Hist. Ravann.; Sigonius, lib. va de Hegno Italice.

peuple, comme le rapportent les écrivains du temps '1). En troisième lien , ce concile romain fut assemblé pour confirmer les actes de Formose indignement annulés par Étienne VI dans un autre concile romain qu’on pourrait plutôt appeler un brigandage : il n’est donc pas vraisemblable que ce même concile ait annulé le couronnement d’Arnoul fait par le même pape Formose. Enfin , puisque nous savons qu’après le retour d’Arnoul en Germanie Bérenger força Ijimbert à partager l’Italie avec lui, il n’est pas invraisemblable qu’il ait extorqué de même la couronne impériale soit d’Étienne VI, ennemi capital de Formose, soit de Romain, successeur d’Étienne, et «pie, voyant l’acte de son couronnement annulé par ce ooncile, il se soit abstenu depuis dans ses diplômes de se donner le titre d’empereur. La chose est d’autant plus croyable que le couronnement annulé dans ce concile est dit avoir été extorqué récemment , nuper : ce qui , i\ proprement parler, ne peut s’entendre du couronnement d’Arnoul, qui avait eu lieu deux ans auparavant , attendu surtout que depuis la mort de Formose , arrivée le V avril 896 , quatre papes déj;\ étaient montés successivement sur la chaire de saint Pierre, savoir BnnifaceVI, Étienne VI ou VII, Romain et Théodore 11. Il est donc plutôt à croire qu’il s’agit dans ce canon d’un couronnement fait par quelqu’un de ces quatre papes, qui étaient plus rapprochés de l'époque de ce concile, pour qu’on ait pu dire que ce couronnement avait eu lieu récemment.

3. Mais quelle que soit l’opinion qu’on adopte à ce sujet, l^ambert étant mort l’an 898 , comme le prouve Pagi (2) , et Bérenger restant tout seul roi d’Italie, les Italiens attachés au parti de Lambert invitèrent Louis, fils de Boson, roi d’Arles ou de Bourgogne, à se mettre h leur tête. Louis entra donc en Italie l’an 899, avec une nombreuse armée; mais Bérenger, étant allé à sa rencontre, le cerna tellement que , ne trouvant plus moyen de s’échapper, il pria Bérenger de lui laisser la vie sauve, lui promettant avec serment, s’il lui accordait sa

(H Annalista Freherianus, seu contin. Annal. Fnlden., ad ami SUR ; llerrn. Contractus, ad eumdcm aimum.

(?) Pagius, in Critic. Baronii, ad annum 898.

demande, de ne plus rien entreprendre sur l’Italie : ce qu’il obtint (1). Vers la fin de cette même année mourut encore Arnoul. Cependant Louis, oubliant les serments qu'il avait faits, rentra en Italie l’an 900 , et, après avoir mis Bérenger en fuite , prit le chemin de Borne et obtint de Benoit IV la couronne impériale, comme l’attestent , outre les écrivains du temps (2), les diplômes de ce prince et particulièrement celui qu’a publié Plorentini dans les mémoires de la comtesse Mathilde , et qui porte la date du mois de février de l’an 901 , premier de son empire , où ce prince attribue son élévation de la royauté à la dignité impériale non au peuple romain , mais au seul pape Benoit (3). Mais, quoique en 902 ce prince , qui , après avoir distribué à ses Provençaux les terres du royaume de Lombardie , se croyaiten sûreté à Vérone, surpris tout à coup par Bérenger, qui lui fil crever cruellement les yeux (4), eût perdu du même coup sa royauté d’Italie , et que, les Français de son armée s’étant retirés en Provence , le royaume de Lombardie fût devenu tout entier la conquête de Bérenger, néanmoins, tout privé qu’il était du bienfait de la vue, Louis continua d’être reconnu comme empereur par les Romains et par les provinces de l’exarchat, comme on le voit par les diplômes datés des années de l’empire de ce prince postérieures à sa dernière défaite et que Pagi rapporte sur la foi de divers auteurs (5); et tant qu’il vécut il garda sans rivaux le litre d’empereur , connu qu’il est dans l’histoire sous le nom de Louis l’Aveugle. Et, bien qu’on ignore la durée entière de sa vie , on trouve encore des diplômes de ce prince datés de telle année de son empire qui pou-

(1) Luitprandus, lib. il, rap. 18.

(2) Clirouicon Casauriensc , ad annum 900, apud Dacherium, tora. V spicileg.

(3) « Dura domnus Ludovieus, sercnissimus imperatoraugustus, a tvgali diguitate Romam ad summum imperialis culminis apicem per sanctissimam ac ter beatissimam summi pontifias et universalis papæ D. Benedicti dcxteram advenissct, etc.... Anno imperii domini I.udovici primo, mcnse februario, indict. quarta. » Apud Franc. Mariam Florentinum, in rebus ad comitiss. Mathildem spectan., lib. ni, pag. 114.

(4) Luitprandus , lib. il, cap. Il; pocta anonymus, de Lauiibvs Berengarii augusti, lib. iv.

(5) l’agius, in Critic. Baronii, ad anuum 903, num. 2, 3 et 4.

vait correspondre à l’an 91 1 (1); il est même vraisemblable qu’il vécut jusqu’à l’an 916 , année où Bérenger, déjà roi d'Italie depuis bien des années, obtint du pape Jean X, avec la couronne impériale, le titre et la dignité d’empereur, n’ayant pu l’être jusque-là à cause de Louis, bien qu’il fût devenu maître absolu du royaume d’Italie. En cette année donc 916 , les terres de l’Église romaine étant infestées par les Sarrasins, qui s’étaient emparés du mont Gargan , le pape Jean X envoya une députation avec des présents à Bérenger, pour le prier de venir à son secours contre ce peuple, en lui promettant, s’il venait, la couronne impériale. Bérenger accepta l’invitation et se rendit à Rome, où le jour même de Pâques, qui tombait cette année le 24 mars, il fut couronné solennellement par le pape et déclaré empereur. Les actes et la cérémonie de ce couronnement se trouvent décrits dans le panégyrique de Bérenger édité par Adrien Valois (2). L’époque de ce couronnement , que nous marquons à l’an 916, nous est prouvée par un diplôme de Bérenger daté du 25 mai de cette même année, qu’il compte en même temps pour la première de son empire; on retrouvera ce diplôme dans le Bullaire du mont Gassin (3). Plus tard, c’està-dire l’an 924, trente-septième de son règne et neuvième de sou empire, Bérenger ayant été tué par l’effet de la trahison de ses sujets (4), l’empire d’Occident resta vacant l'espace de trente-huit ans, c’est-à-dire jusqu’à l’an 962, que Jean XII couronna empereur Othon le Grand, roi de Germanie; et dans tout cet intervalle le royaume de l»mbardie resta en proie à une multitude de tyrans qui le dévastèrent. Après Rodolphe, roi de Bourgogne, qui l’occupa après la mort de Bérenger, mais peu de temps (5), Hugues, comte de Provence ou de Vienne s’en empara à son tour (6); puis il y eut pour successeur Lothaire,

(1) Vide Pagium, ad annum 9 1 1 , num. 6.

(2) Pueta anonymus, in carminé de Laudibus Berngarii, lib. iv.

(3) Constitutio Berengarii dat. VIH kal. junii , anno • dominicæ Incnrnationis DCCCCXVI, domini vero Berengarii serenissimi régis XXIX, imperii nutem sui primo, indict. IV, tom. Il Bullar. Casinensis, pag. 40.

(4) huitprandus, lib. n, cap. 2.

(4) Luitprandus, hb. ni, cap. I, 2 et 3.

(«) Idem, loo. cit.,eap. 4.

— 870 sr

son fils, et enfin à la suite de oe dernier parut sur laseèjie Bérenger, marquis d’ivnée , petit-fils de l’empereur Béreuger par sa mère Gisèle , qui était fille de cet empereur eu même temps qu’épouse d’Adalbert, marquis d’Ivrée.

t. Puis, eu 951, OUron, roi de Germanie, étant descendu en Italie pour délivrer la reine Adélaïde, veuve de Lotfiaire, tenue captive par Bérenger , défit ce prince ainsi que son fils Adalbert, et, s’étant rendu maître du royaume de Lombardie, délivra la princesse et la prit pour épouse; après quoi il s'en retourna en Germanie Tannée suivante , laissant en Italie le duc Conrad pour administrer ce royaume (1). Hais Conrad, quoiqu’il eût pour mission d’exterminer les restes du parti de Bérenger, traita secrètement avec ce dernier, et, lui ayant donné à Pavie un sauf-conduit, l’envoya trouver Otboo à Augsbourg, où ce prince avaitassemblé tous les seigneurs de ses Étais, tant Français que Saxons, Bavarois, Allemands et Lombards. Bérenger, s'étant présenté à cette diète, s’humilia devant Otliou, lui offrit de se faire sou vassal et obtint de lui à titre de fief toutes les terres du royaume de Lombardie, à l’exception des marclies de Vérone et d’Aquilée , qui lurent confiées à l'administration d’Henri, frère d’Othon (2). Bérenger, une fois rentré en Italie , se remit à exercer plus que jamais sa tyrapnie sur les évêques , les comtes et les principaux barons du royaume , mettant avec violence les églises A contribution , sans épargner les terres dépendantes de l’Église romaine. C’est pourquoi le pape Jean Xli députa vers Üthon en 960 Jean, cardinal diacre, et Ason, chancelier de lu sainte Église romaine , en qualité de légats , pour le prier instamment de venir délivrer l’Italie et de se faire, ù l’exempledeChariemagne, le protecteur des biens et des droits de l’Église romaine contre la tyrannie de Bérenger (3) , en lui promettant à cette condition la dignité impé-

(1) Flodoardus, t* eoaüuuator Roginouis, a<l aiiuum 942.

(2) Continuator Regiuonis, ad aiuium 9'>2.

(3) « Regnaatibus et usa aævimiUbus ia Italiam, ut, ut vuriu* fatcamur, tyra an idem exercentibus Beivngariy atque Adalberto, Joannes suramus pontdex otque uaiversalis papa, cujus tune Ëoclesia supradictoruin Beraagarii atque Adalberti sævitiam erat exporta, legatos sanet-æ roman* Ecclasi®, Joaunem vidclioet rardinalem diaeonum et Azon scriniarium, sereaissimu atque püasimo

riale avec le titre d'empereur des Romains , exigeant en même temps de lui qu’il s'engageât par serment au pied de ses légats à maintenir dans leur entier les droits de 1 Église romaine sur les États et les terres de sa dépendance et à lui rendre tout ce que les tyrans lui avaient enlevé (1), Otbnn accepta ces conditions, et après avoir fait aux légats ce serment solennel, que rapporte Baron i us (2) sur la foi du manuscrit de Ccncius le Camerlingue et que cite Gratieu dans sou Péqret (3) , i) sc mit en chemin pour l’jtajje, 11 y fit son entrée en 951 sans résistance, mit en fonte Bérenger et Adalbert, son liLs; et, après avoir célébré 4 Payie la fête de Noël, il s’achemina vers Rome, à la tête d’excellentes troupes , et y fut reçu en 902 avec d’incroyables transports de joie par tout le peuple et en particulier par Jean Xll , qui lui donna la couronne impériale et le nomma empereur. Ainsi ce fait nous estril rapporté pur tous les écrivains les plus anciens, parmi lesquels Bossuet n’en trouvera pas un seul qui attribue à l’autorité ou au consentement du peuple rom&ù) l’élévation d’Othon à l’empire; tous au contraire en font honneur an seul pontife romain. Luitprand , écrivain de cette même époque , dit que le prince, ayant fait son entrée dans Rome avec un magnifique appareil , reçut du pape Jean la di-

tu ne régi, nunc Auguste Cassari Otlioni destinant , suppliritvr Utteris et reguin signis orans qua tenus , pro Dei amore sanetorumque apostolurum Pétri et Pauli... se sihique conniasam saiatam romanam Ecciesiam ex suoruin faucibu» liberaret , ac saluti et libertati pristinæ restituerai. » Luitprandus, lib. vi, cap. 6. Eadem babet Continuator Ruginonis, ad annum 960.

(1) Pagius Major, in Critic. Baronii, ad ann. 960, n. I ; Pagins Junior, Breviar. Rom- pontif., in Joau. XJi, a, à.

(2) « Tibi Domino Joanni papæ ego rex ütto promittere et jurare facio, per Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum, et per lignum hoc vivifleae crucis, et per has reliquias sanctorum, quod, si permittente Domino Romam venero, sanctam romanam Ecclesiam et te rectorem ipsius exaltabo secundum posso meum , et nunquam vitum, aut membra , et ipsum honorem , quem habes, mca volunfate, aut meoconsilio, aut meo coasensu, aut mea exhortatione perdes. Et in romana urbo nutlum ptacitum aut ordinationem faciam de omnibus quæad te aut ad llomauos pertinent sine tuo consilio. Etquidquid in nostram potestatem de terra Sancti [icrvenerit tibi reddam. Et cuicumque re.gnum italicum commisero, jurare faciam ilium ut adjutor tui sit ad defendendam terram sancti Pétri secundum suum posse. Sic me Deus adjuvet, et htec sanrta Dei Evangelia. » Juram. Othonis I, régis Germ., apud Baruuium , ann. 960,

(3) Dist. 63, ean. Tibi Domino Joanni.

gnité impériale (1). Le continuateur de Réginon dit de même • que le prince, ayant été reçu à Rome aux acclamations de tout le peuple et de tout le clergé, fut nommé et ordonné empereur par le pape Jean XII (2). Lambert d’Aschaffembourg, écrivain trèsélégant et presque contemporain, dit aussi qu’Othon fut placé par le pape Jean sur le trône impérial, et fut fait empereur en recevant de lui l’onction sainte (3). Le seul Othon de Frisingue , écrivain postérieur de deux siècles , semble avec son langage équivoque vouloir attribuer au peuple romain autant qu’au pape l’élévation à l’empire d’Othon le Grand lorsqu’il dit que ce prince , ayant été reçu à Rome avec beaucoup d’honneur tant par le pape que par le peuple romain , fut nommé empereur aux applaudissements de tous (4-). L’auteur de la Défense prend prétexte de ces paroles pour soutenir que la translation de l’empire aux princes d’Allemagne ne se fit qu’avec le consentement et l’approbation du peuple romain. Mais nous avons déjà fait voir que ces acclamations et ces applaudissements ne signifiaient autre chose que la satisfaction du peuple et l’agrément qu’il donnait au choix fait par le pape du nouvel empereur , et ne contribuaient en rien à l’élection même. Disons maintenant que, si les paroles d’Othon de Frisingue devaient être prises dans le sens que leur attribue l’auteur de la Défense, il faudrait rejeter son témoignage comme manifestement contraire à toute la suite des faits, dont il résulte qu’Othon le Grand fut appelé à Rome par Jean XH , et non par le peuple romain , et que ce fut le pape qui lui promit la couronne impériale; que ce ne fut pas au peuple ro-

(1) « Dehioc Romain similia facturas adiit, ubi mira ornatu, miroque npparatu susceptus, ab codent suinmo poutifice et universal! papa Joanne unctionem suseepit imperii. »Luitpr., lib. vi, cap 6.

{2) « Amto 962 rex... Roms fa vorabiliter susceptus totius acclamatione romani populi et cleri, ab apostotico Joanne imperator et augustus vocatur et ordinatur. nRegino, in Chronic., ad annum 962

(3) « Otto rex perrevit Romam , eumque Joannes papa gratanter suscipiens honoriBco super cathedram augustalemposuit, et bcuedictione atque consecrationo sua imperatorem fecit. » barabertus Schuaburgensis, in Chron., ad annum 962.

(4) « Honorifice a summo pontiliee Joanne ac toto populo romano susceptus, applaudentibus cunctis, imperatoris et augusti npmen sortitur. » O tint Frisingensis, apud Bossuet, loe. ril.

main, mais aux légats du pape qu’Othon fit le serment solennel de prendre sa défense et celle de l’Église romaine et des terres qui en dépendaient; qu’Otbon ne reconnut jamais les Romains pour ceux à qui il devait l’empire, mais uniquement pour sujetsdupape,àquiilavait confirmé paruntraitésolenneletparun actepubliclesdonationsfaitesau saint-siège par lesautresprinces et envers qui il s’était engagé , lui et ses successeurs , à défendre les droits du siège apostolique et sur Rome et sur les autres villes et États devenus la propriété de l'Église romaine (i). C’est donc bien vainement que Bossuet s’efforce de faire entrer pour quelque chose dans l’élévation de ce prince à l’empire l’autorité et le consentement des citoyens de Rome , à moins que par ce consentement il n’entende la juste déférence que des sujets doivent aux volontés de leurs souverains , ou encore la satisfaction qu’éprouva le peuple romain à voir revêtu par le pape de la dignité impériale un prince qui en était vraiment digne par toutes ses belles qualités.

5. 11 est encore faux que le pape et le peuple romain aient accordé ùOthon le droit de désigner son successeur à l’empire. Le décret de Léon VIH que cite Goldast à ce sujet (2) et que reproduit Gratien (3), quand même il ne serait pas supposé, n’aurait aucune valeur, puisqu’il ne serait en tout cas que l’ouvrage d’unantipape placé sur le siège de saint Pierre par un concile schismatique, qui, renversant tout ordre et violant tous les canons (4), avait déposé Jean XII pour faire plaisir à l’empereur. Hais, après qu’Othon eut quitté Rome, Jean XII tint au Vatican un concile nombreux où il condamna comme schismatique l’antipape Léon et annula tous les actes, du conciliabule qui l’avait élu (5) . Toutefois supposons que Léon VIII était pape légitime, le décret qu’on lui attribue et qui aurait été porté , comme il y est dit , avec le consentement de tout le clergé et de tout

(1) Apud Baronium, ad annum 962, n. 3etseq.

(2) Goldastos, tom. I Constit. impérial.

(3) Dist. 43,can. 23.

(4) Vide Binium, in notis ad conciliai). Rom., anno963, apud Labb., tom. XI Conc. edit. Venet., col. 884.

(5) Vide Conc. Rom., anno 964, sub Joanne XII, apud Labb., loc. cit., col. 885.

le peuple n'en serait pas mains une pièce fausse et supposée , inventée par quelque schismatique dans les siècles subséquents, et c'est ce que Baronius a prouvé par des raisons péremptoires (1). Et, quoique cette pièce soit admise comme authentique non-seulement par Goldast, qui, s’appuyant sur le témoignage fort suspect de Gratien et de Thierri de Niem, se la représente comme un sénatus-consulte en vertu duquel l’empire aurait été transféré aux Germains et aux successeurs d’Othon, mais encore par Pierre deMaroa, qui l’attribue de même à Léon VIII (2), il est néanmoins aujourd'hui généralement reconnu par tous les savants que cette prétendue constitution de Léon est fausse et controuvée , comme le fait voir Baronius, dont les raisons sont restées jusqu’ici sans réponse, et c’est ce qu’a démontré son critique en l’appuyant à son tour de raisons nouvelles (3). Mais, quand môme ce décret de Léon serait aussi authentique qu’il est vrai qu’il est supposé, et qu’il vint d’un pape légitime au lieu de venir d’un antipape , il nous resterait encore À dire que ce décret ne concéda pas Othon et à ses successeurs le droit d’élire leur successeur à l’empire , mais seulement celui d’élire leur successeur au royaume d’Italie (4). Et, si Baronius a cru pouvoir inférer de là que ce droit d’élire le roi d’Italie emportait oelui de désigner la personne que le pape devait élever à l’empire (5), avouons , sans manquer au respect dû à sa mémoire, qu’il s’est m ontié en cela peu conséquent avec lui-mème , puisqu’auparavant il avait dit et prouvé^que ce décret était controuvé j à moins peut-être que ce ne soit un argument cul hominem qu’il ait voulu opposer aux centuriateurs de Magdebourg , qui tenaient pour vraie et légitime cette concession de Léon VIII (6). Quoi qu’il en soit, la royauté d'Italie n’entralnait avec elle , ni avant ni depuis

(1) Baronius, ad ann. Christi 984, num. 90 et seq.

(2) Marca, lib. vin, de Concoriia, cap. 13 et 29.

(3> Pagius, in Critâc. Baronii , ad annum 964, num. 6 et 7.

(4) « Per nostram apostolicam auctoritatem concedimus atque largimur domino Otboni, rege Teutonicorum , ar. succeasoribus ejua , bujus mgni Italiir in perpetuum facultatem eligendi succossorem. »

(6) Baronius, ad annum 998, num. 25.

(6) Conturiatores Magdeburgenses, cent, io, cap. 16, pag. 710.

les Othofis , le droit à l’éfnpire , ou celui d’étre prortiu par le pape , de préférence à tout autre , à la dignité impériale. Cela n’avait point lièu avant les Othons, puisqu’il est certain que plusieurs, depuis le Rétablissement de l’empire d’Occident dans la personne de Charlemagne, ont été rois d’Italie sans être pour cela empereurs , tels que Hugues, comte de Provence, Lothaire , son fils , et Bérenger II. Othon le Grand lui-mème , après s’être reîidn maître du royaume d’Italie et avoir expulsé pour la première fois Bérenger du trône en 952 , envoya une ambassade au pape Agapet II , pour être reçu t\ Rome, c’est-àdire pour obtenir la couronne impériale ; le pape lui ayant refusé cette faveur, il reprit le chemin de la Germanie, comme le raconte Flodoard, écrivain contemporain (1). Or, cela ne lui aurait pas été refusé si le titre de roi d’Italie ou de Lombardie eût emporté le droit d’être créé empereur,

6. Depuis Othon l*r la royauté d’Italie n’emportait pas davantage ce même droit ; et par conséquent il est faux qu’Othon II, fils du premier, et Othon III , fils du second, aient succédé à l’empire en vertu d’un droit héréditaire, comme le dit hardiment l’auteur de la Défense, quoiqu’il se puisse faire que quelqu’un de ces princes ait succédé en vertu d’un droit semblable au royaume d’Italie ou de Lombardie. Othon II, à la prière et sur les instances d’Othon Ier, reçut la couronne impériale et fut fait empereur du vivant de son père et plusieurs années avant Sa mort, le jour de Noël 967, ayant été invité pour cet effet à se rendre à Rome, tant par le pape que par l’empereur son père, comme le raconte le continuateur de Réginon (2). Et la Chronique d’IIildesheim , après avoir dit qu'Othon I*r députa vers les princes d’Allemagne pour qu’ils fissent en grande pompe cortège à son fils, .ajoute que ce dernier, une fois arrivé en Italie, fut reçu par son père et conduit X Rome, où, recommandé au pape Jean pour recevoir de lui

(1) « Ottorev legationera pro susccptione sui Romam dirigit; qua non obtonta, cum uxore in sua regreditur. » Flodoardus, in Chronic., ad annum 950.

(2) « Intérim papa Joannos et imporator régi Ottoni littora* invita torias miseront , ot ul cum ipsls ad Natale Doraini Romæ oolehrandnm fostinaret jussorunt. » Contin. Rogin., ann. 967.

ih

la bénédiction impériale , il fut proclamé empereur par tout le monde conjointement avec son père (1). Le même fait nous est affirmé par Othon le Grand lui-même dans une lettre adressée aux seigneurs allemands et citée par Witichind, dans laquelle ce prince les informait que son fils avait reçu la couronne et la dignité impériale à la dernière fête de Noël (2). U résulte clairement de ces témoignagesqu’Othon 11 fut fait empereur conjointement avec son père sur la prière de celui-ci , non en vertu d’un droit héréditaire ou parce qu’il était déjà roi d’Italie , mais par une concession du siège apostolique. Après avoir survécu à son père plusieurs années, Othon H mourut à Rome le 8 décembre 983 (3) , et eut pour successeur en qualité non d’empereur, mais de roi de Germanie, Othon 111, son fils, qui fut couronné roi à Aix-la-Chapelle par Jean, archevêque de Ravenne, le jour de Noël de cette même année (à). Ainsi, quoique ce prince eût succédé à son père dans sa royauté dès l’année 983 , il ne fut néanmoins élevé à l’empire que treize ans après, savoir en 996, qu’il reçut du pape Grégoire V la dignité impériale. L’auteur de la vie de saint Adalbert de Prague, écrivain contemporain, faisant le récit de l’entrée d’Othon 111 en Italie et de son élévation à la dignité impériale, à la date de l'année que. nous venons de dire , indique clairement que ce prince n’avait aucun droit à l’empire à titre de succession, et que, quoiqu’il fût digne d’ètre élevé à cette dignité, il ne pouvait la recevoir que de Rome, à qui il appartient d’élever les rois à la dignité d’empereurs, et que, comme cette ville renferme le tombeau du prince des saints, elle seule a le droit

(1) « Transmisit imperator legatos suos ad Wiltihelmam archiepiscopum et ad alios principes ejus , ut Ottonem l'ilium suum æquivorumque ejus rum omni re- Kali dignitate proveherent ad Italiam , ilürque ipsç Otto senior susrepit eum , et «erum duxit Romam, rommendavitque ilium apostolico Joanni posteriori, ut ab eoaugustalem benedirtionem reciperot, ut imperator augustus foret appellatus a runctis qui eum agnovissent, veluti pater ejus. # Chronic. Hildcnsheimensis, ad annum 9(17.

(?) « Filius: noster in Nativitate Domini roronam a Domino apostolico in imperii dignitatem susrepit. » Othonis I imper., apud Witichindum , lit», ni, in line, et Baronius, ad ann. 968, n. 7.

(3) Hermannus Contractes, in Chronic., ad annum 983.

(4) Chronographus Hildcnsheimensis, ad annum 984; Ditmarus, lili. ni.

de nommer le prince de l’univers (1). Ce prince, étant donc entré en Italie, à la prière du pape Jean XV, pour délivrer ce pontife de la tyrannie de Crescentius de Nomente, usurpateur de Rome , vit arriver à lui , comme il n’était encore qu’à Ravenne avec son armée, les députés du clergé et du sénat romain , qui, après l’avoir informé de la mort du pape , lui demandèrent conseil et assistance pour l’élection d’un nouveau pontife (2). C’est pourquoi Othon , qui avait auprès de lui en qualité de chapelain Brunon , ecclésiastique de la plus haute naissance et de sang royal (3), ou même son neveu suivant quelques historiens (à), le leur proposa pour évêque ; en conséquence Brunon fut conduit à Rome par Willigise, archevêque de Mayence , et par l’évèque Adalbert, et du consentement des évêques suffragants et des antres personnes chargées de l’élection , il fut élu pape sous le nom de Grégoire V à la satisfaction de tout le peuple de Rome (5) ; puis Othon fut fait empereur à Rome par ce même pape (6), comme le rapporte entre autres l’auteur de la vie de saint Adalbert , écrivain contemporain cité par Baronius (7).

7. On peut voir par toute la suite de ces faits combien il est faux qu’Othon 11 et Othon III aient succédé à l’empire par droit d’héritage. Comment ensuite l’empire d’Occident, qui d’abord était possédé par des Français, puis par des Italiens

(1) « Hoc ipso anno iter agit Romam rex Francorum (oïl appelait souvent du ce nom les rois de Germanie ) Otto tertius, pulchri Cæsaris pulcherrima proies ; decursis quippe puerilibus annis, cum jam... virtus major annis imperatoriam sibi exposceret dignitatem, Roma autem cum caput mundi et urbium domina sit, sola reges imperare facit ; cumque principes sanctorum corpus suo siuu rafoveat, principem terrarum merito constituera debet. » Auctor vit® S. Adalberti Prag., n. 3, apud Mabillon, sec. V Benedictino.

(а) Idem auctor vitæ S. Adalberti.

(3) Idem auctor, loc. dt.

(4) Chronic. Hildensheimeas., ad annum 996.

(i) Auctor vit® S. Adalberti, loc. cit.; Cliron. Hildeasheim. , ad ann. 996, tom. III Hist. Francorum.

(б) « Bruno, qui et Gregorius V, papa Romæ ordinatus, sodit a unos duos , menses novem, et Otho imperator effidtur. » Hermannus Contractus, ad annum 990. — « Otho rox contra Crescentium Romam venit, ubi ot Brunonem in scd>‘ apostolica constituit, a quo et ipse imperator factus est. » Lamhertus Schafnab., ad annum 996.

(7) Vide Baronium, ad annum 996, num. 32.

d'origine française, enfin par des princes allemands, est-il devenu tellement l’apanage de ces derniers qu’il n’y ait plus eu que des rois de Germanie à pouvoir être élevés par le souverain pontife à la dignité impériale , c’est ce que nous pourrons expliquer jusqu’à un certain point en parcourant les actions des empereurs allemands à partir d’Qthon 111. Plusieurs célèbres écrivains ont pensé que c’était Grégoire V qui avait fixé l’empire d’Occident sur la tète des princes allemands; car, disent-ils, ce pape d’origine allemande , voulant honorer sa patrie par quelque bienfait signalé, régla qu’à l’avenir les Allemands seuls auraient le droit d’élire le roi qui prendrait le titre d’empereur en recevant du pape la couronne impériale. Ce sentiment a pour partisans, outre une multitude sans nombre d’écrivains catholiques, les protestants de Magdebourg auteurs des Centuries (1) . Mais, si l’on entend par là que ce soit du pontifiait de Grégoire V que date T institution du collège électoral composé de sept électeurs, dont trois ecclésiastiques et quatre laïques , ce sentiment est évidemment faux, puisqu’il est on ne peut plus certain par l’histoire que beaucoup de rois de Germanie, depuis le pontificat de Grégoire Y et le règne d’Othon 111, mort sans enfants, ont obtenu la dignité impériale non de ce collège électoral, dont il n’était pas encore question, mais d’assemblées de princes allemands, composées suivant les circonstances. Le prêtre Wippon , témoin oculaire de ce qu’il raconte, nous atteste que Conrad le Salique, qui commença à régner l’an 120i, fut fait roi de Germanie (2) par tous les princes et barons germains , tant ecclésiastiques que laïques, réunis en assemblée générale , et ce fut à la suite de cette élection que le pape le couronna empereur. Odéric Vital rapporte la même chose de Lothaire, duc de Saxe, élu en 1125, comme le rapporte Dodechin (3), et à l’élection duquel concoururent les évêques et les princes de tout le royaume (V) . Arnould de Lubeck ,

0) Magduburg. Centuriatores, cent. 10, cap. 19.

(2) Wippo prcsbyter, in Vita Conraüi Salici.

(3) Dodechin us , in Chromo., ad unnum 1 124.

:'4) « Moguntinus arctiiepiscopus... cpiseopos et procercs totius regni cum rxcrcitibiis suis convoeavit; quilms una collectis, de imperatorc constituendo tracta vit. » Oderic. Vitalis, lih. au.

écrivain contemporain d’Othon IV, dit de l’élection déco prince, arrivée l’an 1308, qu’elle fut le résultat des suffrages de la plus grande partie des prélats et des princes de Germanie (1). Frédéric II, au rapport de l’abbé d’Ursperg, fut élu l’an 1210

par une assemblée de princes germains, supérieure de beaucoup au nombre des sept électeurs, qui tout nu plus auraient pu y être représentés par deux d’entre eux, savoir le roi de Bohème et le duc de Bavière (2). Il est évident par tous ces témoignages qu’on ne saurait rapporter à Grégoire V l’institution du collège électoral et la détermination du nombre et des qualités des électeurs. Toutefois il est fort probable que le droit inféodé aux princes allemands d’élire le roi destiné à l'empire a pour auteur ce pape, Allemand lui-même, puisque nous voyons qu’à partir de cette époque il n’y a eu d’autres princes décorés de la dignité impériale par le siège apostolique que ceux que les prélats et les princes d'Allemagne avaient préalablement élus rois de Germanie.

8. Quant à l’époque où fut institué le collège électoral, c’est ce que la variété des opinions et l’absence de témoignages clairs et certains nous empêchent de déterminer avec certitude. Leibnitz, cet homme d’une érudition si connue et qui a fait une étude particulière de l'origine des électeurs, n’en a pas trouvé de traces plus anciennes que le bref d’Alexandre IV adressé à Gérard , archevêque de Mayence , qui ne remonte qu’au treizième siècle et où il est fait mention des vrais électeurs , mais saus en marquer le nombre septénaire (8) : ce nombre, du reste, est formellement exprimé dans une lettre sans date chronologique d’Urbain IV, adressée d’Orviète à Richard, élu roi des Romains. Mais, comme il est parlé dans cette lettre de ce nombre de sept électeurs et de leur droit d’élire le roi des Romains destiné à l’empire, non comme de quelque chose de nouveau ou de récemment institué , mais comme d’une chose qui se pratiquait de temps immémorial (4), il faut dire qu’il

(1) Arnoldus Lubeceosis, in Chron., ad annum nos.

(î) Abbas UrspergenaU, in Chron., ad snnum 1210.

(3) Leibnitius, in prafat. Codk>» diptomatici.

(4) « Proponere curaverunt quasdam consuetodines cire» electionora novi re-

s’agit ici non d’un droit privatif qu’auraient eu ces trois prélats et ces quatre princes, mais d’un droit spécial sans exclusion d’autres prélats ni d’autres princes , et que ces sept électeurs prirent part à l’élection de Richard, élu roi des Germains en 1 257, mais que d’autres y prirent part aussi avec eux, puisque Matthieu Pàris , moine anglais de Saint- Alban et auteur contemporain , parlant à la date de l’an 1258 des princes qui avaient droit à l’élection du roi des Germains, en nomme bien d’autres que les sept mentionnés dans la lettre d’Urbain IV (1). Cela fait voir qu’ alors l’élection du roi de Germanie, appelé aussi roi des Romains, n’était pas le partage exclusif de ces sept électeurs, quoiqu’ils y remplissent quelquefois le principal rôle, de sorte que ce ne fut vers la fin du treizième siècle qu’ils concentrèrent en eux seuls ce droit auparavant commun à d’autres avec eux et qui dans le principe appartenait également à tous les prélats, princes et barons de la Germanie. Cependant Albert de Stadt et Martin de Pologne , tous deux contemporains de Matthieu Pàris, puisque le premier fut fait abbé bénédictin en 1230, puis frère mineur en 1240, et continua sa chronique jusqu’à l’an 1256 (2), et que le second fut chapelain et pénitencier des papes Jean XXI et Nicolas 111, et continua sa chronique jusqu’à l’an 1277 (3), ont parlé l’un et l’autre de ce nombre de sept électeurs comme d’un usage déjà établi de leur temps, en attribuant ce droit d’élection aux mêmes princes tant ecclésiastiques que laïques à qui il a continué d’appartenir privativement jusqu’à ces derniers temps qu’on

gis Roman orura in imperatorem postea promovendum apud principes vocem in hujusmodi electiono habentes, qui sunt septem numéro, pro jure servari, et fuisse bactenus observatas a tempore cujus merooria non cxistit. » Litt. Urbaiii IV ad Richardum electum reg. Romanor., in prodrom. nov. cod. diplom., sect. 4.

( I) « Hi sunt maximi principes in Alamaniea ad quorum nutum pendet electio ipsius regni, quod est quasi arrha imperii Romanorutn , archiepiscopus Moguntinus, archiep. Treviren., rex Bohemiæ, cornes Palatinus de Rheno, dux Austriæ, duv Sueviæ, dux Polonia», Marchisius Brandebergh, dux Maran, dux Brabanti», qui et Lovaniæ, Landgravius Thuringiæ, Marchio Misniæ. » Matt. Paris, ad ann. 1258.

(2) Guillelm. Cave, Histor. litterar., sec. XIII, in Albert. Stadensi, et Casim . Budin., Comment, de Hist. eeeles., tom. III, sec. 13, col. 246.

(3) Guillelm. Cave , Hist. litt., sec. XIII, in Martino Polono, pag. 512; Casim. Budin. Comment, de HUI. eccla., sec. XIII, tom. III, ool. 531.

en a augmenté le nombre de deux nouveaux électeurs , excepté toutefois que le duc de Bavière n’est nommé par ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs. Or il y a deux choses à inférer du récit d’Albert de Stadt, l’une que les princes de la Germanie convinrent entre eux de restreindre à un nombre déterminé celui des électeurs de l’empire ; l’autre que le roi de Bohème, quoiqu’il dût assister à cette élection comme officier de l’empire , n’y avait cependant pas droit de suffrage , parce qu’il était étranger à la nation allemande (1). Martin de Pologne affirme au contraire que tous les sept officiers, les mêmes que nomme Albert de Stadt , avaient leurs voix dans cette élection (2). 11 semble donc que, du temps de ce dernier écrivain, qui florissait dans les' premières années de la seconde moitié du treizième siècle, le nombre des sept électeurs se trouvait déjà fixé.

9. Quoi qu’il en soit de cette question , il est certain que, tant avant que depuis l’établissement des sept électeurs ou du collège électoral, le droit qu’avaient les princes d’Allemagne d’élire le roi destiné à l’empire dérivait tout entier de l’autorité du siège apostolique , et que depuis comme avant cet établissement les papes, à qui l’on doit la restauration de l’empire d’Occident, ont toujours conservé le droit d’approuver ou de désapprouver l’élection , comme le soutiennent, après avoir sérieusement examiné la question, les deux Pagi

(1) « Et pro taxations principum et consensu eligunt imperatorem Trevirensis , Mngunliuus et Coloniensis. Palatinus eligit quia dapifer est , dux Sa.xoni® quia maresealcus, et Margravius de Brandeburgh quia camerarius. Rex Bobemi® quia pincema est non eligit, quia non est Theutonicus. » Alb. Stad., in Chron.

(2) « Postea fuit institutum ut per officiales imperii imperator eligeretur, qui sont septem, videlicet primi très cancellarii, Moguntinus Germaniœ, Trevirensis Gallis, Coloniensis Italiæ. Marchio Brandeburgensis camerarius est, Palatinus dapifer, dux Saxoniæ ensem portât, rex Bohemus pincernam agit , unde verras :

Moguntinensis , Trevirensis , Coloniensis ,

Quilibet imperii fit cancellarius horum.

Est Palatinus dapifer, dux portitor ensis ,

Marchio præpositus cameræ , pincerna Bohemus.

Hi statuunt dominum cunctis per secula summum.

Martmus Polon., Chronic., in Ottoue III.

et avant eux Noël-Alexandre (t). Nous disons que les papes avaient ce droit avant qu’eût été établi le collège électoral ; c’est ce que prouve évidemment la lettre d'innocent 111 écrite à Berthold, duc de Tburinge, après l’élection d’Othon IV, à l’occasion du différend qui existait entre les électeurs tant ecclésiastiques que laïques, alors en bien plus grand nombre que celui de sept , et dont les votes s’étaient partagés entre Olhon , duc de Saxe, et Frédéric , duc de Souabe : les deux partis écrivirent au pontife , chacun pour son candidat, afin qu’il confirmât l’élection de l’un et annulât celle de l’autre ; c’est ce qu’attestent les lettres mêmes des prinoes de chacun des denx partis , rapportées par le cardinal Baronius sur la foi de leurs originaux authentiques conservés à Home dans le château Saint-Ange (2). Innocent 111, dans la lettre qu’il écrivit à cette occasion et qu’on retrouvera citée dans le corps du droit canon , établit trois choses dignes de remarque : la première , qu’il reconnaissait dans ces princes feudataires de l’empire le droit et le pouvoir d’élire le roi qui devait être élevé à la dignité d’empereur ; la seconde, que ce droit ou ce pouvoir leur venait du siège apostolique , et la troisième , que ces mêmes princes officiers et feudataires de l’ompire devaient reconnaître, reconnaissaient en effet et avaient reconnu en sa présence que le droit d’examiner les qualités de l’élu appartenait au pontife romain , tout aussi bien que celui de le couronner et de le sacrer (3) . De même , depuis l’établissement du collège

(1) « Certum tamen esse debet juseligendi imperatores a romanis pontifiribus imperii institutoribus émanasse. » Pagius Senior, in Critic. Baron., ad ann. 990, n. II. — « Certuni tamen est , tam ante quam post septenarium ilium numerum etectorum in usum vocatum, pontifies* romanos, a quibus renovatum ost imperium Occidentale, jus suum illæsum conservasse, et electiones (aut probasse) nut reprobasse... Certum pari ter est juseligendi imperatores a romanis pontifiribus émanasse. » Pagius Junior, in Brcv. Rom. Pont., tom. Il, in Vita Gregorii V, num. 9 et 10. — « Non negandum tamen quin jus eligendi imperatorem a sede apostollca quodammodo pomanaverit. » Nat. Alex., Histor. eccles., sec. 9 et 10, diss. 17, 9, uuica.

(2) Vide Baronium, ad anuum 996, num. 49 et seq.

(3) « Illis principibus jus et potestatem eligendi regem in imperatorem postes promovendum recognoscimus, ut debemus, ad quos de jure ac antiqua consuetudine noscitur pertinere ; præsertim eum ad cos jus et potestas hujusmodi ab apostolica sede pervenerit. . . Sed et principes recognoscere debent et utique recognoacunt, sicuti iidem in nostra recognovere pressentis, quod jus et auctori-

électoral , les mêmes princes électeurs ont avoué que leur droit d’élection leur venait de l’autorité du saint-siège, comme le prouvent les lettres adressées en 1279 au pape Nicolas 111 par Othon, marquis de Brandebourg; par Jean et Adalbcrt, ducs de Saxe, et par Louis, comte palatin du Rhin et de Bavière, toutes conçues dans les mêmes termes et rapportées par le cardinal Baronius sur la foi de leurs originaux, déposés au château Saint-Ange; lettres où ces princes ne craignent point d’avouer que c’est le saint-siège qui a implanté dans la Germanie la dignité impériale et susciié les princes qui , comme des arbres fertiles, produisent avec son appui ce germe d’élection destiné à être le timon de l’empire romain (1). C'est ce qu’a reconnu en termes encore plus clairs et plus précis l'empereur Albert , dans sa lettre de l’an 1303 àBoniface Vlll, à l’occasion du serment qu’il eut à prêter à ce pape : il reconnaît que c’est le saint-siège qui a transféré à l’Allemagne l’empire d'Occident et qui a investi certains princes ecclésiastiques et laïques de cette nation du droitd’élire le roi desKomainsdestiné A l’empire, comme c’est le saint-siège qui confie aux rois et aux empereurs passés et à venir le glaive de la puissance temporelle (2j. Enfin toutes ces mêmes vérités ont été sanctionnées par Clé-

tas cxaminandi persouam eluclam in rugem et promovendam ad imperium ad nos speetat, qui eum inungimus, consccramus et corouamus, etc. «Innocent. III, cap. VeneraVilem, de F.lectione.

(t) « Complétions ab olim sibi romaua mater Ecclcsia quadam quasi gurinane eharitate Germanium, illam eo terronæ dignitatis nomine decoravit, quod est super omne nomcn temporaliter tantum prœsidentlum super terra m , plantans in en principes tanquam arbores prmelectas , et rigifhs illas gratin singe lari : illud dédit inrrumcntnm mirandæ poteutiæ, ut i psi us Eeelosiæ authoritate suffulti , vcluti germen clectum per ipsorum electionem, ilium qui fræna romani impcrii teneret, germinaret. » Epiât. elector. iinperii, apud Baron., ad ann. 99e. n. 37, et Oderic. Havnaldum, ad ann. 1279, n. 16.

(2) « Recognoscens igitur quod romanum imperium per sedera apaslolicam de Grands translatum est in peraona magniliei Caroli in Gcrmanos, at quod jus eligendi Romanorum regem in imperatorem postmodum promovendum eertis prinripibus ecclesiastids et secularibus est ab eadem sede cuncessum, a qua reges et imperatorcs , qui fuerunt et erunt pro tempore , recipiunt temporalis gladii potestatem ad vindictam malefactorum, laudein vero bonorum, (lia devoüone et sincero corde proliteor quod Homanorum reges in imperatorcs, postmodum promovendi per sedem eamdem ad hoc potissime et specialiter assu» inanlur, ut sintsanctæ roman* Ecclesi* advocati, etc. » Epist. Alberti imp. ad Bonif. VIII, apud Baron.

ment V dans la décrétale de l’an 1311 faite au concile de Vienne , où le pontife déclare que , de l’aveu des empereurs eux-mémes , l’empire d’Occident n’a été transféré aux princes germains que par l’autorité du saint-siège ; que c’est en vertu de cette autorité que le droit d’élire le roi destiné à l’empire a été concédé à un nombre déterminé de princes , et que c’est au siège apostolique qu’il appartient d’examiner, d’approuver et de couronner le sujet élu (1).

10. 11 est évident par tous ces éclatants témoignages, admis sans contradiction dans l’univers catholique, que l’empire romain d’Occident n’a point été transféré et concédé à perpétuité aux princes allemands par les Romains, comme le prétend l’auteur de la Défense , à la suite des écrivains protestants et de quelques autres de nulle autorité, mais par l’autorité des souverains pontifes ; que ce n’est ni des Romains ni des empereurs teuton iques que les princes allemands ont reçu le droit et le pouvoir d’élire le roi destiné à l’empire, mais du saint-siège ; enfin qu’aucun prince élu ne peut prendre le nom d’empereur ou l’ètre véritablement sans l’approbation du siège apostolique. Observons en effet que , dans les siècles qui s’écoulèrent depuis le renouvellement de l’empire d’Occident fait par Léon 111 dans la personne de Charlemagne, aucun prince, soit de la famille des Carlovingiens, soit de celle des Othons, soit de toute autre enfin, quoique déjà élu par les princes germains, ne pouvait se dire ni être censé empereur s’il n’était approuvé et couronné par le souverain pontife, comme nous l’avons démontré plus haut au sujet des successeurs de Charlemagne, des princes italiens, d’Olhon et de ses successeurs, qui, quoiqu’ils pussent avoir quelque droit à

(1) « Romani principes orthodoxæ fidei professores, sanctam rornanam Ecclesiam , cujus caput est Christus Redemptor noster, ac romanum pontificem ejusdem redemptoris vicarium fervore fidei et claræ devotionis promptitudine vénérantes, eidem romano pontifici , a quo approbationem personæ ad imperialis celsitudinis apicem assumendæ, neeuon unctionem , et consecrationem , ac imperii coronam accipiunt, et sua submitterent capita , non reputarunt indignum seque illi et eidem Ecclesiæ, quæ a Græcis imperium transtulit in Germanos et a qua ad certos principes jus et potestas eligendi regem in imperatorem promovendum pervenit, adstringere vinculo juramenti, etc. » Clemens V, in Conc. Vicnn., Clementin. de Jurejurando, cap. I.

l’empire, soit à titre de succession , soit à celui d’élection, n’étaient point encore cependant ni ne pouvaient se dire empereurs tant qu’ils n’étaient pas couronnés et sacrés en qualité d’empereurs par le souverain pontife ; et ce n’était qu’à partir de ce dernier moment qu’ils commençaient à compter les années de leur empire. C’est ce que nous prouvons des princes carlovingiens, sans rappeler tout ce que nous avons dit plus haut, par cette lettre où Louis II écrit à l’empereur Basile que parmi les princes français ceux-là seuls étaient appelés empereurs qui étaient sacrés à cet effet par le pontife romain (1). La même chose se prouve des Othons par ce que témoigne l’auteur de la vie de saint Adalbert, qu’il n’appartient qu’à Rome de faire les rois empereurs et d’établir le prince de l’univers par l’autorité du prince des Apôtres (2). Enfin, pour ce qui est des empereurs venus depuis les Othons , mais dans le même siècle , nous en trouvons un beau témoignage dans les livres d’histoires de Glaber Rodolphe, écrivain distingué de cette époque, qui dédia son ouvrage à saint Odilon, son abbé, et le conduisit jusqu’à l’an 1045 : « Il semble on ne peut plus « convenable, dit-il, et on ne peut plus propre au maintien de « la paix qu’aucun prince n’ait la hardiesse de prendre en « main le sceptre de l’empire romain, ou de se donner le nom « d’empereur, si ce n’est celui que l’évêque de Rome aura « choisi en considération de sa vertu pour gouverner l’État et « tenir les rênes de l’empire (3). » Tel était le sentiment commun d’alors, et on croyait généralement que le pape conférait la dignité impériale à ceux qu’il couronnait empereurs; on

(I) « Francoruni principes primo reges, dcindo imperatores dicti sunt ii dunlaxatqui a romano pontiflce ad hoc oleo sancto perfusi sunt. » Epist. Ludov. II ad Basiliumjmper. Ortec., apud Duchesn., t. III Hist. Franeorum.

(î) « Roma nutem, etc., sola reges imperaro facit : cumque principes sanctorum corpus sinu suo refoveat , merito prinripem terrarum ipsa constituera débet. » Auctorvit® S. Adalberti Prag., apud Mabill., sec. V Bénédictin.

(31 « Iltud nihilominus nimium condeeens et perbonestum videtur atque ad pacis tutelam optimum decretum , sciticot ut ne quisquam audacter romani imperii sceptrum præposterus gestare princeps appetat , seu imperator dici aut e<se valeat , nisi quem papa sedis roman® morum probitate delegerit aptum reipublicæ, eique commiserit insigne impTiale. » Glaber Rodulphus, Hist. lib. Il, cap. 5.

continua de même à la croire dans les siècles suivants; les princcsmêmcsqui recevaient lacouronne impériale en faisaient l’aveu, tant on était loin de penser, comme quelques écrivains prévenus de notre époque , que le couronnement était une pure cérémonie dé ourvue d’effet : on était, au contraire, persuadé que c’était l’acte en vertu duquel les princes se trouvaient investis de la dignité impériale et sans lequel ils ne pouvaient être ni se dire empereurs. Aussi , avant d’ètre couronnés, prétaient-ils au pape un serment de fidélité , par lequel ils s’engageaient à maintenir inviolablement les droits de l’Église romaine, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs; et même déjà élus et créés rois de Germanie par les princes teutoniques, ils ft’osaient s’arroger le titre d’empereur et compter les années de leur empire que du moment où ils avaient reçu leur couronne des mains dn souverain pontife : vérité que nous pourrions démontrer sans peine par une foule d’exemples.

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