‹ Traité de la Sainte Écriture d'aprés S.S. Léon XIIIChapitre 29 sur 39 · SEPTIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

SEPTIÈME QUESTION

Par quelle méthode pouvons-nous découvrir le vrai sens des textes bibliques ?

Difficultés générales et spéciales de l’exégèse biblique, 42; résumé des règles de l’herméneutique générale, 43; pourquoi la Bible est particulièrement difficile à entendre, 44 ; 4re loi de l’herméneutique sacrée, 45; les textes dont le sens est déjà défini, 45-47 ; ceux dont le sens n’est pas encore défini mais peut l’être, 48 ; ceux qui ne concernent pas la foi et les mœurs, 49; 2me loi de l'herméneutique biblique, 50; autorité exégétique des Pères, 51-52; des écrivains catholiques, 53; des hétérodoxes, 54 ; 3me loi de l’herméneutique biblique, 55 ; 4me et dernière loi, 56.

42. — Deux sortes de difficultés s'opposent à ce que nous découvrions sans aucune peine le sens de la Sainte Écriture.

— D'abord; les difficultés communes à presque tous les livres de l'antiquité : difficultatis causas quæ in quibusvis antiquorum libris intelligendis fere occurrunt (p.35). Les différences de temps, de pays, de connaissances, de mœurs, de langues enfin, sont

assurément de grands et fréquents obstacles à une interprétation aisée des anciens documents, parmi lesquels la Bible tient certainement un des premiers rangs au simple point de vue chronologique. — Mais elle a en plus ses difficultés propres, que nous dirons plus loin : ad cœteras difficultatis causas,.… proprias aliquas in Libris sacris accedere (ibid.).

43. — A cette double catégorie de difficultés répond une double herméneutique l’'herméneutique générale et l’herméneutique sacrée. — La première, qui est la science et l’art d'interpréter tout livre dont le texte présente des obscurités, se résume en quelques principes opportunément rappelés par Léon XIII, probata communiter interpretandi præseripta (p.34). Les voici :

a) peser soigneusement la valeur des mots eux-mêmes, cum studio perpendendi quid ipsa verba valeant ; b) considérer l’enchainement des idées, quid consecutio rerum velit ; ec) comparer les endroits parallèles, analogues, opposés, etc., quid locorum simi-

litudo, aut talia cœætera (ibid.). — Et ces préceptes généraux devront être observés par les exégètes bibliques avec d’autant plus de soin, éanto experrectiore observentur cura, que nous avons affaire à des ennemis plus ardents et plus obstinés à déprécier la Bible, quanto morosior ab adversartis urget contentio (ibid.). 4

4%. — Pour bien saisir la portée des lois de l’herméneutique sacrée, — c’est-à-dire, de la science ou de l’art d'interpréter les Saintes Écritures, — remarquons les diffcultés spéciales à ces Livres sacrés. — a) L’Esprit-Saint nous y montre beaucoup de vérités très supérieures à la raison humaine :‘eorum enim verbis, auctore Spiritu Sancto, res multæ subjictuntur quæ humancæ uim aciemque rationts longissime vincunt p. 3); ce sont les mystères divins, et bien d’autres vérités qui s’v rattachent, divina setlicet mysteria, et quæ cum tllis continentur alia multa (ibid.). — b) Parfois même, le sens est plus vaste ou plus caché que la lettre ne semble l'indiquer, et que les lois

de l’herméneutique générale ne le feraient deviner : idque nonnunquam ampliore quadam et reconditiore sententia, quam exprimere littera et hermeneuticæ leges indicare videantur (ibid.). C’est que la lettre et l’herméneutique générale n'ont affaire ailleurs qu’à des pensées humaines, faciles à renfermer et faciles à découvrir sous les formules du langage humain; tandis qu’elles ont ici affaire à des pensées divines fort difficiles à exprimer en langage humain et à découvrir sous ce vêtement d'emprunt. — ce) « De plus, le sens littéral lui-même appelle certainement d'autres sens qui se superposent à lui, soit pour éclairer les dogmes, soit pour recommander les préceptes de conduite » (p. 35). Car ce sens, directement et immédiatement offert par la lettre, nous révèle souvent que tel personnage, tel événement, dont il est question dans la Bible, ne sont pas seulement des réalités historiques comme ceux des livres ordinaires, mais Sont en même temps des symboles,

des figures, des prophéties, se rapportant

à des personnes et à des objets ultérieurs dont la description ou l’histoire sont ainsi mêlées à la leur. La Bible nous apprend, par exemple, que le premier Adam est sous plusieurs rapports l’image du second, de Jésus-Christ; que l’Ancienne Loi est l'ombre de la Nouvelle Alliance; que la Jérusalem de David est l'annonce figurative de la céleste patrie, etc. Par conséquent, ce que la Bible dit, au sens littéral, d'Adam, de la Loi mosaïque, de la Jérusalem terrestre, prend souvent une signification plus haute, plus sublime, que la tradition chrétienne appelle allégorique, ou morale, ou anagogique, et que le Souverain Pontife ramène à la double catégorie du sens dogmatique et du sens moral : « alios. prœterea sensus, vel ad dogmata illustranda, vel ad commendanda præcepta vitæ, ipse lilieralis sensus profecto adsciscit (p. 35). »

45. — On ne s’étonnera plus maintenant d'entendre Léon XIIT déclarer, — et c’est la 1°° Lor que nous assignons à l’herméneutique sacrée, — que « Dieu ayant confié

les Écritures à l’Église, il faut recourir à elle comme à un guide et maître infaillible dans la lecture et l’emploi des paroles

divines; » Scripturas Deum tradidisse Eccle-

siæ, qua scilicet duce et magistra in legendis tractandisque eloquits suis certissima uteren-—

tur (p. 36). La Bible, en effet, est « envelop-

pée d’une certaine obscurité religieuse, et nul n'y peut entrer si quelqu'un ne lui montre le chemin » (p.35). — La Providence a voulu exciter par là notre désir, notre ardeur, et graver d'autant plus profondément en notre âme ces sublimes vérités, qu’elles nous coûtent plus d'efforts et de temps (p.36). — L'enseignement des Pères, notamment de saint [rénée, de saint Jérôme, de saint Augustin, est formel relativement à cette première loi (p. 36, 39). Les conciles de Trente et du Vatican la promulguent, et en précisent l’application de la façon que nous allons voir.

46. — « Dans les choses de foi et de mœurs, in rebus fidei et morum, qui appartiennent à la construction de la doctrine

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chrétienne, ad ædificationem doctrinæ christianæ pertinentium » (p. 86), le vrai sens de l'Écriture est 1° celui que l’Esprit-Saint luimême a authentiquement enseigné dans quelque autre endroit de la Bible, sensus authentice declaratus, aut per sacros auctores Spiritu Sancto afflante, uit multis in locts Novt Testamenti (p.38); 2° celui que l’Église, assistée du même Esprit divin, a solennellement défini par un acte pontifical ou conciliaire, aut per Ecclesiam, eodem Sancto adsistente Spiritu, solemni judicio (ibid.); 3° celui que la même Église a infailliblement interprété par son magistère ordinaire et universel, sive ordinario et universali magisterio (ibid.). Les deux dernières formules, qui sont du concile du Vatican, expliquent avec plus de clarté ce que le concile de Trente avait appelé « le sens qu’a tenu et que tient la sainte Mère Église, » et « l’unanime consentement des Pères. »

47,— Quand l’exégète catholique se trouve en présence de passages ainsi expliqués par Dieu ou par l’Église, a locis jam definitis

(p. 37), 11 n’a pas à leur chercher d'autre sens. Il sait qu'il appartient à Dieu et à l'Église « de juger du vrai sens et de l’interprétation des Saintes Écritures » (cbid.), selon le concile de Trente; et que, selon le concile du Vatican, « il n’est permis à personne de les interpréter dans un sens opposé » (tbid.). — Que fera-t:1l donc? Il les interprétera lui-même comme Dieu, comme l’Église ; il démontrera scientifiquement que cette interprétation est la seule recevable en bonne herméneutique ; 1l eæposera ce sens avec plus de clarté aux fidèles ; 1l l’approfondira plus intimement devant les doctes; il le défendra plus victorieusement contre les adversaires (p. 37):

48. — Mais la Bible est loin d’avoir reçu cette interprétation authentique dans tous les passages concernant la for et les mœurs.

— Ceux-ci, « quand ils n’ont pas encore été certainement et définitivement exposés, »

qui eæpositionem certam el definitam adhuc desiderant (ibid.), devront être interprétés par l’exégète « selon l’analogie de la foi, »

analogia fidei sequenda est (p. 38). — On appelle ainsi en théologie le rapport qu’il y a entre un point de foi et les autres, rapport d'harmonie et d'unité logiques, en vertu duquel les dogmes se soutiennent, s’é-:

clairent, et se défendent mutuellement. — C’est pourquoi «la doctrine catholique, telle que nous la recevons de lautorité de l’Église, doit servir de règle suprême » dans l'interprétation des endroits bibliques non encore définis : doctrina catholica, qualis ex auctoritate Ecclesicæ accepta, tamquam summa norma est adhibenda (ibid.). — « En effet, Dieu étant l’auteur des Livres Saints et en même temps de la doctrine confiée à l’Église, c'est chose absolument impossible qu'on tire de ceux-là, par une interprétation légitime, un sens différent en quelque manière de celle-ci. D'où il résulte qu’on doit rejeter comme inepte et fausse toute interprétation qui mettrait, d'une facon quelconque, les auteurs inspirés en contradiction l'un avec l'autre, ou qui serait opposée à la doctrine de l’Église » (ébid.).

49. — Quant aux textes ne concernant pas la foi et les mœurs, il ne faut pas que l’exégète se croie autorisé à négliger totalement l'explication traditionnellement reçue dans l’Église. « Une si grande passion pour les nouveautés et une si grande licence des opinions constituent un péril imminent d’erreur » (p. 41). — Néanmoins l’Église, comme telle, ne définissant jamais ce qui n’appartient et ne se rapporte ni à la foi ni aux mœurs, Léon XIII admet la possibilité d’une « Juste cause qui permette des recherches et des interprétations ultérieures, » neque ideo tamen viam sibi putet obstructam quo minus, ubi justa causa adfuertt, inquirendo et exæponendo vel ultra procedat (p. 40). — « Qu'il garde toutefois religieusement le sage précepte de saint Augustin défendant de s’écarter jamais du sens littéral et comme obvie, à moins que quelque raison n'empêche de s'y tenir, ou que la nécessité n'oblige à l’abandonner » (cbid.).

50. — Nous avons vu dans quelle dépendance l'interprète catholique doit se main-

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tenir relativement à l’autorité de l’Église, et nous comprenons à présent le sens de la 1" Loi que nous avons attribuée à l’herméneutique sacrée. Nous allons voir quelle subordination le même interprète doit observer par rapport à la théologie, à la patrologie, à l’exégèse scientifique admise par ses devanciers, et nous expliquerons ainsi la 2%° Loi de l’herméneutique biblique. — Pour exposer avec fruit le sens de l’Écriture, «il faut savoir parfaitement toute la théologie, et être versé dans les commentaires des saints Pères, des Docteurs et des princes de l’exégèse; » oportet ut omnem theologiam egregie teneat, atque in commentariis versatus sit SS. Patrum Doctorumque et interpretum optimorum (p. 39). C’est l’enseignement répété de saint Jérôme, de saint Augustin, de Rufin et des autres Pères (tbid.).

51. — Les Saints Pères, en eïffet, sont parfois unanimes à interpréter dans un sens déterminé tel ou tel passage qu'ils déclarent appartenir à la foi ou aux mœurs;

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alors « leur autorité est souveraine, summa auctoritas est, parce que leur accord même prouve nettement que les Apôtres ont enseigné cela comme de foi catholique; » nam eæ ipsa eorum consensione tta ab Apostolis secundum catholicam fidem traditum esse nitide eminet (p. 40).

2. — D'autres fois, « ils interprètent à titre de docteurs privés ces passages de foi ou de mœurs, » hisce de rebus munere docforum quasi privatin funguntur (1bid.). — Sans doute, leur autorité n’est plus souveraine, attendu que leur voix n’est plus celle de l'Église même ; et pourtant « leur exégèse mérite encore une grande estime, eorumdem Patrum sententia tune etiam magni æstimanda est ; car ils se recommandent hautement, non seulement par la science de la doctrine révélée, et par la connaissance de beaucoup de choses utiles pour l'intelligence des écrits apostoliques, mais encore par les très amples grâces de céleste lumière dont Dieu même a enrichi ces hommes remarquables par la sainteté de leur vie et par

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leur zèle pour la vérité. L'interprète regardera donc comme un devoir pour lui de suivre respectueusement leurs traces, et de jouir de leurs travaux avec un choix intelligent, » ef laboribus fruit intelligenti delectu (p. 40). Un choix intelligent est ici permis, voire même nécessaire, parce que les saints Pêres, pris individuellement, sont faillibles et se trompent en effet quelquefois. — La voie du progrès « n’est donc pas obstruée, » neque viam stbi putet obstructam (ibid.); « les études bibliques ont eu dans l’Église un certain progrès continuel, » Bibliorum studia continuum quemdam progressum in ÆEcclesia habuerunt (p. 41); et précisément le but poursuivi par Léon XIII est de les faire progresser davantage, et dans des conditions nouvelles dont nous parlerons plus loin.

53. — Après les saints Pères et les saints Docteurs viennent les exégètes catholiques, « dont l'autorité est moindre sans doute, mais dont les commentaires méritent aussi notre estime, car ils renferment beaucoup

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de choses opportunes au point de vue polémique et pour la solution des difficultés exégétiques » (ibid.), — A leur rang, ils sont les témoins et maîtres de la dogmatique et de la morale chrétiennes. Ils ont étudié la Bible en des temps plus rapprochés de nous, et ils ont au moins entrevu quelques-unes des objections que les idées modernes ne manqueraient pas d’élever contre les Saints Livres. Ils y ont répondu avec des données et des ressources nouvelles ; et par eux aussi la science scripturaire « a continuellement progressé en quelque manière » (p. 42).

54. — Mais, ce que le Souverain Pontife ne tolère pas, c’est « qu’on ignore ou qu'on méprise les beaux et abondants travaux de nos interprètes catholiques, et qu’on leur préfère les livres des hétérodoxes » (1bid.). — Si l’on se contentait de croire que « les études de ces hétérodoxes, prudemment consultées, peuvent quelquefois aider l’interprète catholique, » licet heterodoæorum studiis prudenter adhibitis juvari interdum

possit interpres catholicus (ibid.); si l’on pensait que ce recours à des sources étrangères peut avoir quelque utilité pour l’explication de textes étrangers à la foi et aux mœurs, et à cause de cela moins travaillés peut-être par nos exégètes, l’encyclique n'y trouverait rien à redire. — Mais que l’on se fasse le disciple des rationalistes ou des hérétiques « dans l’explication de textes depuis longtemps parfaitement élucidés par des catholiques savants et laborieux, » c’est absolument imprudent et inconvenant : & nimium dedecet ut quis ab eis (heterodoxorum libris) eæplicationem locorum quærat in quibus catholicet ingenia et labores suos jamdudum optimeque collocarint (ibid.). Il y a en cela « un péril prochain pour la saine doctrine, et souvent un dommage pour la foi, » cum præsenti sanæ doctrinæ periculo, et non raro cum detrimento fidei » (ibid.) Car, les anciens l'ont souvent déjà remarqué, le sens exact et intact des Ecritures ne se trouve pas hors de l’Église; et quand on n’a pas la vraie foi, on ne peut pas bien

expliquer la Bible : « on en ronge l’écorce, dit saint Grégoire le Grand, mais sans en atteindre la moelle » (tbid.).

99. La 8% Loi de l'herméneutique sacrée concerne l’interprétation allégorique

et morale, si estimée par l’antiquité chré-

tienne et par le moyen âge (p. 24). — « Que l’on se garde bien de négliger les explications données par les Pères dans un sens allégorique ou analogue » : caveat idem ne illa negligat queæ ab eisdem Patribus ad allegoricam similemve sententiam translata sunt ;

surtout quand elles découlent du sens littéral, maxime quum eæ litterali descendant, et quand elles s'appuient sur de nombreuses autorités, eé multorum auctoritate fuleiantur. Carl’Église a reçu des Apôtres cette manière d'interpréter, et elle l’a elle-même approuvée par son exemple, comme le montre évidemment sa liturgie. Non que les Pères prétendissent ainsi démontrer formellement les dogmes de la foi; mais c’est qu’ils savaient par expérience que cette méthode était très

efficace pour nourrir la vertu et la piété »

(p. 41). Ce que les Pères ont pensé, ce qu'ils ont fait, ce qu’ils ont obtenu, nous le devons penser, faire et obtenir nous-mêmes.

Qui ne voudrait imiter en ceci, par exemple, l’inimitable saint Bernard ? (p. 24).

06. — La 4% Loi, la dernière, qui régit l'herméneutique sacrée, se rapporte à la polémique contre le rationalisme, l’incrédulité, l’hérésie. — Cette polémique n'est sans doute « qu’un éclarcissement extérieur, » externa illustratio; car ce n’est point directement le texte sacré qui en est éclairé, mais plutôt «l’érudition opposée » à ce texte divin ; néanmoins 1l faut « associer ce travail aux précédents » : eæterna quoque opposttæ.

eruditionts tllustratio societur (p. 34). — « Se garder cependant de consacrer plus de temps et de travail à ces discussions qu’à la connaissance approfondie des Livres divins; ou bien de gêner plutôt que d’aider l'esprit des jeunes théologiens par un encombrement de choses et de notions disparates : » cauto tamen ne istiusmodi queæstionibus plus temports tribuatur et operæ, quam

| pernoscendis divinis Libris; neve corrogata Fe multiplez 1 rerum cognitio mentibus juvenum : plus, incommodt afferat quam adjumenti (p- 35). — Mais cette loi concernant la olauique scripturaire demande d'assez longues explications, Qh nous allons 1es donner à part.

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