Suisse 2 9C
11 est certain que ce tableau donne à l'esprit une idée plus nette que la simple énumération, par ordre décroissant, des chiffres totaux des intérêts des dettes des mêmes pays. Mais il est évident aussi que ce tableau ne suffît pas pour éclairer suffisamment le lecteur. Ainsi la Turquie ne vient dans cette liste qu'au treizième rang et parmi les pays les moins chargés ; or il est notoire qu'elle est relativement plus grevée par sa dette que la plupart des puissances qui figurent avant elle sur la même liste. Une contribution annuelle de 12 francs était plus facilement payée par chaque Françaisjqu'une contribution de 5 fr. 60 par chaque Turc (1). Il est clair en outre que l'Australie ^ui, d'après ce mode de calcul, figure comme le pays le plus chargé par sa dette, est très loin de supporter de ce chef un poids aussi lourd que la plupart des nations européennes. Cela vient de ce que la dette de l'Australie est plus que compensée par l'importance et le revenu soit des domaines, soit des chemins de fer appartenant à l'État.
Cette troisième méthode d'apprécier l'importance relative des
(1) Il s'agit toujours ici des chiffres des dettes d'avant les événements de 1870; aujourd'hui les intérêts de la deito, tant de la France que de la Turquie, représentent une somme beaucoup plus considérable par tête d'habitant de chacun de ces pays; mais la Turquie s'est dégagée par une banqueroute partielle.
DES MOYEiNS D'ÉVALUER LE POIDS DES DETTES PUBLIQUES. 601
dettes nationales est donc peu exacte, quoiqu'il soit bon de s'en servir en la complétant par des observations d'autre nature. Tl est un cas, cependant, où cette méthode rend des services considérables, c'est quand on compare à elle-même la dette publique d'un même pays en se plaçant à deux époques différentes. Ainsi l'on sait que la dette publique de l'Angleterre n'a que légèrement diminué depuis 1815 : néanmoins, si l'on divise les intérêts en 1816 et en 1882 par le chiffre des habitants du Royaume-Uni à chacune de ces dates, on comprend que la dette, quoique à peu près identique à ce qu'elle était il y a soixante ans, pèse d'un poids beaucoup moins lourd sur le pays. Pour confirmer cette observation, voici le tableau que M. Dudley-Baxter a dressé du poids des intérêts de la dette anglaise par habitant depuis 1700 jusqu'à 1870 ; nous le complétons jusqu'en 1887:
ropulation Années. Charge annuelle. du Charge
Royaume-Uni. par tète.
Livres sterL - ShelHngs et pence.
D'après ce tableau, la charge par tête a diminué de plus de moitié depuis 1815, quoique la réduction du chiffre total des intérêts n'ait été que de 13 p. 100 environ; cela tient à l'énorme développement de la population des trois royaumes.
Néanmoins cette méthode de calcul n*est pas suffisante. Si l'on voulait comparer avec rigueur soit deux dettes nationales différentes, soit les situations d'une même dette nationale à deux époques diverses, il faudrait rechercher quelles sont en ces divers moments
(1) Le chiffre donné par M. Dudiey-Baxter, pour 1870, est inférieur à celui des StatisticaL Abstracts, qui est de 27,053,560 livres sterling. Il est probable que le statisticien anglais aura négligé quelques-uns des éléments secondaires de la dette publique, mais le fait n'a pas grande importance pour notre raisonnement.
(2) Dans les chiffres de 1878 et de 1885, tirés du Stalistical Aèslract, paru en 1887, sont compris les intérêts de la dette fondée, de la dette non fondée, les annuités terminables et le service de tous les emprunts accessoires; cette somme comprend aussi pour 1878 la nouvelie dotation de l'amortissement, instituée par sir Staffort Northcote, et montant en 1878 à 764,825 livres sterlino;, soit près de 20 millions de francs j en 1887 cette dotation spéciale du nouveau fonds d'amortissement a disparu.
OU en ces divers pays les proportions des chiffres d'intérêts des dettes véritables aux chiffres du revenu général de la totalité des habitants du pays grevé. Il se peut en effet que deux pays ayant exactement le même nombre d'habitants et des dettes publiques exigeant des sommes égales d'intérêts soient très inégalement grevés par elles parce que l'un de ces pays est de beaucoup plus riche que l'autre, soit par la bonté du sol et la faveur de la nature, soit par l'importance des capitaux antérieurement accumulés, soit par l'activité et l'intelligence de sa population. Il se peut aussi que le même pays, considéré à deux époques différentes et quoique ayant conservé le môme nombre d'habitants, se trouve plus en état à l'une de ces époques de faire face avec aisance au service d'une dette publique identique. Il suffit pour cela que sa richesse ou ses moyens de production se soient développés, ou même que les métaux précieux aient changé de valeur et se soient dépréciés par rapport aux marchandises et à la rémunération du travail humain.
Malheureusement la recherche de l'importance du revenu national est fort laborieuse et conduit dans la plupart des cas à des résultats qui ont un caractère plutôt conjectural que scientifique et qui, par conséquent, sont sujets à contestation. Nous avons bien le sentiment que la richesse sociale s'est très sensiblement développée et ne cesse de s'accroître depuis un siècle. Nous avons aussi beaucoup d'indices de ce progrès, par exemple, dans les pays où existe l'impôt sur le revenu, la croissance ininterrompue du chiffre total des revenus déclarés ou constatés, croissance qui est plus rapide que celle de la population. Nous avons également la certitude que les métaux précieux ont diminué de valeur par rapport à l'ensemble des marchandises et au prix du travail humain, sans qu'il soit aisé d'arriver sur ce point à des résultats précis et scientifiques.
Dans l'état actuel de la science statistique, il est donc assez malaisé de se rendre compte de la relation du chiffre des intérêts d'une dette publique avec l'ensemble des revenus du pays. M. Dudley-Baxter s'est néanmoins livré à cette étude avec peu de bonheur pour la France, avec plus d'exactitude, nous le pensons, pour l'Angleterre. Il suppose qu'en 1700 l'ensemble du revenu de la population du Royaume-Uni était de 55 millions de livres sterling, soit 1,375 millions de francs, chiffre assurément bien minime et qu'il nous est fort difficile d'admettre : la dette publique britannique étant alors en intérêts de 1,250,000 livres sterling représentait 2, 3 p. 100 de l'ensemble des revenus des habitants. En 1784, d'après des évaluations d'Arthur Young complétées par d'autres documents, les revenus des habitants du Royaume-Uni sont évalués à 150 millions de livres,
OU 3 milliards 750 millions de francs ; les intérêts de la dette britannique, montant alors à 9,240,000 livres sterling, prélevaient 6,2 p. 100 de l'ensemble des revenus de la population. C'est vers 1785, par les inventions de Watt et d'Arkwright, que commence le grand mouvement industriel de l'Angleterre : l'impulsion se communique à toutes les autres branches de la production; en 1815, les revenus des habitants du Royaume-Uni sont évalués au chiffre considérable de 350 millions de livres st. ou 8 milliards 750 millions de francs ; mais les intérêts de la dette publique se sont accrus dans une proportion encore plus forte depuis 1784, ils montent à 32,100,000 livres st., prélevant 9 p. 100 du revenu annuel de5 habitants. En 1843, il y eut un nouveau et immense progrès de la richesse britannique : les revenus des habitants du Royaume-Uni sont estimés à 500 millions de livres st., ou 12 milliards et demi de francs, sur lesquels les intérêts de la dette montant à 27,550,000 livres prélèvent 5,5 p. 100. Enfin, de 1843 à 1870, l'influence des voies ferrées, du développement de la navigation au long cours, de l'établissement de la liberté commerciale et aussi l'afflux de l'or de la Californie et de l'Australie augmentent d'une manière prodigieuse la richesse de la Grande-Bretagne : le revenu des habitants du Royaume-Uni est alors estimé à 860 millions de livres sterling ou 21 milliards et demi de francs; les intérêts delà dette montant à 24.270,000 livres sterl., d'après M. Dudley- Baxter, prélèvent 2,8 p, 100 de ce revenu total. Cette proportion était la plus faible depuis plus d'un siècle et demi. En 1878 il est difficile d'estimer à moins de 28 milliards de francs le revenu des habitants du Royaume-Uni; les intérêts de la dette, s'élevant à 700 millions en chiffres ronds, prélevaient sur ce revenu moins de 2 et demj p. 100. En 1887 la proportion est devenue plus favorable encore ; le revenu de l'Angleterre, s'il faut en juger par les déclarations à Vincorne fax, a augmenté de 9 p. 100 depuis 1878, le chiffre des déclarations à l'impôt sur le revenu atteignant en 1886 environ 630 millions de liv. sterl. (15 milliards 750 millions de fr.) contre 578 millions de liv. sterl. (14 milliards et demi de fr.) en 1878, et d'ailleurs la charge de la dette publique ayant légèrement décru. En estimant à 31 milliards le revenu des habitants du Royaume-Uni, la charge de la dette représenterait 2,25 p. 100 de ce revenu.
Ces calculs sur l'ensemble des revenus des habitants d'un pays sont naturellement conjecturaux. On peut évaluer le revenu des Français considérés en masse à 25 ou 28 milliards de francs : les intérêts de toutes nos dettes s'élevant à 1 milliard 375 millions, c'est un prélèvement de 5 à 5 et demi p. 100 du revenu annuel des Français.
Pour bien juger le poids de la dette d'un État il est une observa-
tion indispensable. Il est nécessaire de déduire du passif d'un État Tactif qui est productif d'un revenu direct pour le Trésor, sans quoi il est absolument impossible de se rendre compte des charges réelles de cet État. C'est surtout quand on veut comparer entre elles les dettes de deux pays que cette déduction doit être faite. Ainsi nous avons montré que la dette de la Prusse en capital on en intérêts est plus que compensée par la valeur en capital et par le revenu en intérêts ou en bénéfices commerciaux des domaines, des chemins de fer, des mines et des salines appartenant à l'État. Nous avons prouvé qu'il en était de même pour la plupart des colonies australasiennes : elles ont une dette plus apparente que réelle : on comprend à quels résultats erronés l'on arrive si l'on ne fait pas cette déduction. L'Australasie en effet (1), comme le montre un des tableaux que nous avons reproduits plus haut, tient le premier rang parmi toutes les nations du monde pour l'importance du chiffre de la dette publique relativement au nombre des habitants du pays. Si l'on s'en tenait à cet indice, on croirait que cette contrée est fort chargée ; cette dette, au contraire, quoique nominalement grosse, ne pèse pas autant qu'un fétu sur la destinée des habitants de cette colonie, parce qu'elle est annulée par un ensemble de propriétés nationales d'une valeur et d'un produit notablement plus considérables.
Il y a encore une autre méthode qui peut rendre des services pour se rendre compte de l'importance relative de la dette d'un pays et de la facilité avec laquelle ce pays peut faire face à ses engagements, c'est de comparer le chiffre des intérêts de la dette au chiffre du budget total. Plus est faible cette quote-part, plus il est vraisemblable que l'État pourra payer sans difficulté les intérêts de sa dette et même l'amortir. S'il se trouvait gêné, il lui suffirait, en effet, de restreindre un peu certaines dépenses ou de mettre un léger supplément d'impôts pour se tirer d'embarras. Au contraire, quand la quotepart prélevée dans le budget total par le service de la dette est très considérable, on peut craindre que le moindre accident ne mette l'État dans l'impossibilité de tenir ses engagements. La Prusse, d'un côté, l'Espagne et la Turquie de l'autre, nous semblent former à ce point de vue les deux termes extrêmes. Le budget delà Prusse, d'après le rapport fait par M. Camphausen à la Chambre des députés le 19 janvier 1875, s'élevait à 694,422,613 marcs; les intérêts de la dette étaient d'environ 50 millions de marcs ; ils ne prélevaient donc qu'une très faible part (7 et demi p. 100 environ) de l'ensemble des recettes de l'État. Il est évident que, à moins de déloyauté, la Prusse
(I) Les Anglais appellent Ausiralasie le groupe de contrées formé par la grande Hé de lAustralic, la petite île de Van Diémen et les îles de la Nouvelle-Zélande.
DES MOYENS D'ÉVALUER LE POIDS DES DETTES PUBLIQUES. 60o
pourra toujours faire face aux intérêts de cette dette et qu'il ne dépendra môme que d'elle d'en amortir rapidement le capital (1). S'il lui prenait fantaisie de doubler, de tripler, de quadrupler même ses engagements, il est probable qu'elle pourrait le faire sans s'approcher de la banqueroute. En Angleterre, pour l'année finissant le 31 mars 1887, l'ensemble des crédits pour les diverses catégories de la dette publique (y compris les bons de l'Échiquier et les frais de régie de la dette, et les emprunts ou charges accessoires) s'élevait à 27,938,023 livres sterling; l'ensemble des ressources ordinaires était pendant la même année de 90,772,738 livres sterling ; les intérêts de la dette prélevaient donc environ 30 1/3 p. 100 des revenus publics ; c'est là déjà une proportion élevée, mais elle n'est pas inquiétante, surtout si l'on considère que les impôts ne sont pas bien considérables; cette dette pourrait être augmentée de 80 ou 100 p. 100, qu'il n'y aurait pas encore un péril sérieux de banqueroute. En France on a vu que les charges de la dette sous toutes ses formes doivent être évaluées à près de 1,373 millions de francs : l'ensemble des recettes inscrites au budget de l'exercice 1888 est de 3 milliards 2 millions de francs; les intérêts de la dette prélèvent donc plus de 43 p. 100 des recettes totales. Il est permis de dire que la limite extrême est ici presque atteinte, surtout si l'on considère que les impôts ont été énormément surélevés. Dans cette situation un accroissement d'un tiers ou de moitié de la dette mettrait la France fort près de la banqueroute ou l'obligerait à renoncer aux dépenses militaires ou du moins la contraindrait à des impôts écrasants. En Italie, il est difficile d'évaluer au juste le montant normal des intérêts de la dette, les engagements de ce pays étant fort divers, et la dette consolidée n'en formant qu'une fraction; mais l'on peut dire que les intérêts de ces dettes montent à plus de 800 millions de francs, soit environ 46 p. 100 des recettes ordinaires : aussi ce pays a-t-il mis un impôt considérable sur sa rente : il ne pourrait augmenter notablement sa dette, sans être presque acculé à la banqueroute ou bien à une nouvelle réduction des intérêts.
Il est impossible de connaître les finances de la Turquie, surtout depuis le mois d'octobre 1873. C'est le règne de la fantaisie et du dédésordre. Ce que Ton peut dire, c'est que sur des recettes qui n'atteignent pas en moyenne 500 millions de francs le service de la dette
(1) Dans le budget prussien de 1887-88, sur un total de 1,283 millions de marks de dépenses ordinaires, la dette publique figure pour 199,842,900 marks, soit 15 1/2 p. 100 environ du total du budget; mais sur ce chiffre de 199 millions de marks, il faut déduire une importante dotation de l'amortissement; les intérêts delà dette prussienne s'élèvent tout au plus à 10 pour 100 du budget.
(y compris l'amortissement résultant des contrats d'emprunts) prélèverait, si l'on voulait payer les créanciers intégralement, plus de 350 millions de francs, soit 70 p. 100 environ des recettes : c'est là une proportion énorme, qui indique que le payement régulier de la dette est impossible. Le budget de l'Espagne est resté longtemps fort obscur. Les recettes de ce pays avant 1880 oscillaient entre 500 et 600 millions de pesetas (1 fr. 08), sur lesquels les intérêts de la dette, s'ils eussent été payés intégralement, auraient prélevé 350 ou 400 millions de francs : c'est encore là une proportion de 63 à 70 p. 100 ; aussi l'Espagne n'a-t-elle pu tenir ses engagements (l).
Quand on cherche à se rendre compte du fardeau d'une dette publique, il convient de distinguer si la majeure partie de cette dette est intérieure ou extérieure, c'est-à-dire si les emprunts qui ont constitué cette dette ont été placés au dehors ou dans le pays, si les titres en sont dans les mains de nationaux ou d'étrangers, et si les intérêts sont payables sur les marchés intérieurs ou sur les marchés extérieurs. Les dettes extérieures, qui sont d'ordinaire contractées par les pays neufs où les capitaux sont rares, peuvent en effet être la cause d'embarras économiques beaucoup plus intenses que les dettes intérieures. Il ne s'agit pas seulement pour les premières de recueillir la somme nécessaire au payement des intérêts et à l'amortissement, il faut encore transporter cette somme à l'étranger, ce qui est parfois un problème fort délicat. Dans un pays où les exportations de marchandises ne dépassent pas assez notablement les importations, la nécessité de faire à l'étranger des payements considérables pour les intérêts et l'amortissement de la dette rend le change défavorable, oblige à des remises abondantes de numéraire, contraint parfois au cours forcé ou rend difficile d'en sortir. En supposant que la Turquie eût la volonté et qu'elle eût le pouvoir de prélever par l'impôt des sommes suffisantes pour tenir ses engagements envers ses créanciers, elle rencontrerait encore une difficulté bien grande, presque insurmontable, pour le transfert en France et en Angleterre de valeurs équivalant au montant semestriel des coupons de sa dette.
Une puissance infiniment mieux douée, mieux administrée et plus
(1) Depuis la deuxième édition de cet ouvrage, la Turquie a dévolu à ses prêteurs certaines recettes et leur paye le cinquième des intérêts primitivement stipulés. L'Espagne, par le compromis de M. Camacho, en 1882, a réduit dans une certaine proportion les intérêts do ses diverses dettes qu'elle a unifiées. Depuis lors elle a fait de louables efforts pour restaurer ses finances. Le budget ordinaire espagnol de 1887-88 a été présenté aux Certes avec une évaluation de recettes de 849 millions de piécettes; le total des dépenses est estimé à 852 millions, dont 275 millions pour le service de la dette, qui ne prélèverait plus que 32 p. 100 environ des recettes, proportion qui ne serait pas excessive; mais, en réalité, le budget espagnol est en déficit habituel de 60 à 70 millions par an. (Note de la 4^ édition.)
loyale, la Russie, éprouve depuis quelques années, même avant la dernière guerre d'Orient, des embarras de ce genre. Dans le budget de l'Empire russe pour 1876 le service de la dette publique était inscrit pour la somme de 108,418,000 roubles, dont 75,960,723 roubles pour les emprunts d'État proprement dits et 32,437,264 roubles pour les obligations de chemins de fer. Par lui-même ce chiffre n'était pas fort élevé, puisqu'il ne représentait que 434 millions de francs (le rouble d'argent vaut 4 francs), ce qui n'est guère plus que le tiers du total des engagements annuels et divers de notre dette française. Comparé à l'ensemble du budget qui était de 570 millions de roubles, le service de cette dette ne paraissait pas non plus écrasant, puisqu'il prélevait seulement 19 p. 100 de l'ensemble des dépenses (1). Néanmoins cette charge est fort lourde, parce qu'il s'agit d'une dette qui est presque toute placée à l'extérieur. Le poids en est donc variable suivant le cours du change : il est susceptible de s'accroître considérablement dans les temps de crise. L'existence du cours forcé rend surtout ce fardeau importun et pénible. Supposez que par suite d'inquiétudes ou de dangers politiques, ou bien encore de fâcheuses circonstances économiques, le rouble en papier, qui est la monnaie légale de la
(1) La situation financière de la Russie s'est naturellement aggravée depuis les événements de 1877. D'après une étude de M. Arthur Raffalovich, la dette de la Russie s'est augmentée, dans la période 1876 à 1882, de 1 milliard de roubles et 15 millions de liv. sterl. en capital nominal, soit ensemble 4 milliards 375 millions de francs, à savoir: en 1876 emprunt intérieur de 100 millions de roubles, amortissable en 37 ans, émis à 92 p. 100; 1877, premier emprunt d'Orient de 200 millions de roubles amortissable en 49 ans émis à 90 p. 100; 1877, emprunt extérieur de 15 millions de liv. sterl., amortissable en 37 ans, émis à Paris, Berlin, Amsterdam, au cours de 74 ; 1878, second emprunt d'Orient de 300 millions de roubles, amortissable en 49 ans, émis à 93 p. 100; 1879, troisième emprunt d'Orient de 300 millions de roubles amortissable en 49 ans, émis à 92,50; 1881, emprunt intérieur de 100 millions de roubles, émis à 92 1/4, amortissable en 37 ans. D'autre part le jeu régulier de l'amortissement a réduit la dette de 24 millions de roubles par an, soit de 144 millions de roubles pour cette période. On voit que la Russie a eu moins de goût depuis 1876 pour les emprunts extérieurs ; ses emprunts intérieurs sont émis en papier-monnaie déprécié de 30 à 45 p. 100. En 1888 le projet de budget monte à 888 millions de roubles en recettes, dont 851 millions et demi de recettes ordinaires et 36 millions et demi do recettes extraordinaires. La charge de la dette est évaluée à 288 millions de roubles, soit 35 p. 100 des recettes ordinaires. Cette proportion ne serait pas trop défavorable si ces emprunts étaient placés à l'intérieur ou si le pays avait un l>on système monétaire. Mais il n'en est rien : sur les 288 millions de roubles de charge de la dette publique, le service des emprunts payables à l'étranger, en y comprenant les obligations de chemins de fer garanties, monte à 131,730,000 roubles, soit au cours de janvier 1887, environ 290 millions de francs. C'est là un grand embarras pour un pays à papier-monnaie, dont les billets à cours forcé n'ont pas cessé de baisser. Le cours du change à 3 mois (au pair de 400 fr.) variait de 297 à 333 en 1876, de 23i à 314 en 1877, de 233 à 282 en 1878, de 223 à 272 en 1879, de 254 à 272 en 1880, de 255 à 276 en 1881, de 218 à 230 en 1887, il est tombé à 208 en février 1888 ; c'est une dépréciation de 48 p. 100 et un surcroît énorme de charge pour la Russie. Les pertes au change rendent incertaine et variable chaque année en Russie la charge de la dette publique.
Russie, baisse de 20 p. 100, cela équivaut à une augmentation de 20 p. 100 des arrérages de la dette. Les États prudents doivent donc montrer beaucoup de modération dans l'émission d'emprunts faits à l'extérieur : il est d'autant plus nécessaire pour eux d'en être ménagers qu'ils ne s'aperçoivent pas au premier moment de l'étendue de leur charge; quand ils recourent à ces emprunts pendant une série d'années pour des travaux publics, ils peuvent payer les intérêts des premiers en partie avec le produit des suivants. Ce n'est qu'au moment où les emprunts extérieurs sont complètement suspendus qu'on s'aperçoit de leur influence pernicieuse sur le cours du change et sur la circulation monétaire du pays. Les capitalistes, de leur côté, doivent hésiter à prendre part aux emprunts extérieurs d'un autre pays : quand un État, en effet, n'est débiteur que des étrangers, il est bien exposé à la tentation de réduire soit ouvertement, soit par une voie détournée, les intérêts de sa dette : ces moyens déloyaux sont parfois bien vus des contribuables auxquels ils procurent un allégement de charges.
Ce sont aussi les emprunts extérieurs trop multipliés qui ont été la cause des embarras considérables de la république Argentine, du Pérou et de plusieurs autres États de l'Amérique du Sud. Pendant quelques années ces emprunts donnent au pays une prospérité factice : l'importance des capitaux tirés ainsi du dehors, l'augmentation des importations font prospérer une foule de commerces : c'est seulement quand la continuation de ces emprunts est devenue impossible qu'on s'aperçoit du mal causé ; le payement des intérêts devient difficile ; les industries auxquelles les emprunts donnaient une vie factice se voient tout à coup arrêtées. Dans la république Argentine, en 1876 et 1877, la funeste influence d'une grosse dette extérieure a été beaucoup plus sensible encore qu'en Russie : « La récente crise, disait « le président Avellaneda, est venue d'un excès des dépenses publi- « ques : nos dépenses et nos importations eussent suffi à une popu- « lationde 6 millions d'habitants, c'est-à-dire aune population triple « de la nôtre. Gela était dû principalement à l'afflux de l'or anglais. » Quand il a fallu renoncer à ces perpétuels emprunts sur le marché de Londres, le gouvernement s'est adressé aux banques et a institué le cours forcé. En 1887, malgré le développement de la production et du nombre des immigrants, la république Argentine se trouve de nouveau dans une position difficile par la même cause; l'agio sur l'or y atteint 50 p. 100. Presque partout où l'on a abusé des emprunts extérieurs, on a été entraîné au cours forcé. Dans une mesure très modérée, au contraire, les emprunts extérieurs peuvent être utiles h un pays neuf et lui donner les capitaux qui lui manquent.
Pour revenir aux dettes publiques ordinaires, on peut dire que, lorsque dans un budget le service de la dette prélève plus de 35 p. 100, l'État est tenu à une grande prudence, quoique les créanciers puissent encore avoir confiance; quand le service de la dette dépasse 45 p. 100, la situation commence à être inquiétante ; quand il atteint 55 ou 60 p. 100, il est presque certain que le moindre accident devra amener un concordat entre l'État débiteur et ses créanciers. Nous ne donnons, d'ailleurs, cette règle que comme approximative. Il y a une foule de considérations qui peuvent en modifier la justesse. Ainsi, le chiffre de la somme nécessaire au service de la dette peut s'élever sans danger à une proportion plus élevée que 35 ou 40 p. 100 dans un pays qui fait peu de place aux dépenses militaires comme l'Angleterre, et dans un pays fédéral où l'Union des États a peu d'attributions comme l'Amérique du Nord.
Les conclusions actuelles qui ressortent de ce chapitre sont les suivantes: la progression de la charge réelle des dettes publiques a été moindre depuis cinquante ans que la progression de l'importance nominale de ces dettes, parce que la population de la plupart des États s'est augmentée, parce que la richesse et le revenu de leurs habitants se sont accrus dans des proportions encore plus considérables, parce que enfin l'afflux de l'or d'Australie et de Californie, en dépréciantles métaux précieux, a diminué le fardeau des dettes anciennes. Il a été dit à propos de la production de l'argent et de l'or en Amérique depuis le seizième siècle un mot spirituel et au fond très juste : « Christophe Colomb a rapporté du nouveau continent la libération des anciennes dettes. » Cela veut dire que, la valeur de l'or et de l'argent ayant baissé par rapport au prix des marchandises et du travail humain, les débiteurs en payant à leurs créanciers la somme d'intérêts stipulée dans de vieux titres leur donnaient une valeur qui décroissait pour ainsi dire d'année en année. Les États, qui sont les principaux débiteurs du monde moderne, ont plus que personne gagné à cette dépréciation des métaux précieux : l'Angleterre surtout, dont tous les engagements sont antérieurs au grand afflux de l'or dans ce siècle, s'est trouvée, sans rien faire, dégagée en réalité d'une forte partie de la charge de sa dette, quoiqu'elle paie chaque année à peu près le même chifl're d'intérêts qu'autrefois. Un autre phénomène qui a agi dans le même sens, ce sont les prodigieuses applications industrielles de ces derniers temps, spécialement l'usage de la vapeur comme force motrice. Les nouvelles voies de communication, rapides et économiques à la fois, ont singulièrement développé la production, ce qui a permis aux peuples de supporter légèrement le poids de dettes II. "^ 39
qui eussent écrasé les générations précédentes. Mais il ne faudrait pas induire de ces phénomènes exceptionnels que les États ne doivent point amortir leur dette : ce serait espérer la continuation indéfinie d'un hasard heureux (1).
(1) Quoiqu'il soit impossible d'évaluer exactement les dettes de tous les pays du monde civilisé, nous publions, à titre de renseignement approximatif, les chiffres suivants. Pour l'Europe, ils sont la reproduction d'un travail de Kaufmann, qui, luimôme, s'est inspiré d'une étude de M. A. Neymarck. Pour les autres pays, nous avons ajouté les chiffres qu'il nous a été possible de recueillir.