‹ Traité de la science des financesChapitre 61 sur 93 · Suisse · texte numérisé non relu

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U est certain que ce tableau donne à Tesprït une idée plus nette que la simple énumération, par ordre décroissant, des chiffres totaux des intérêts des dettes des mêmes pays. Mais il est évident aussi que ce tableau ne suffit pas pour éclairer suffisamment le lecteur. Ainsi îa Turquie ne vient dans cette liste qu*au treizième rang et parmi les pays les moins chargés ; or il est notoire qu'elle est relativement plus grevée par sa dette que la plupart des puissances qui figurent avant elle sur la même liste. Une contribution annuelle de 12 francs était plus facilement payée par chaque Français)qu'une contribution de 5 fr. 60 par chaque Turc (1). Il est clair en outre que TAuslralie qui, d*après ce mode de calcul, figure coinrae le payr» le plus chargé par sa dette, est très loin de supporter de ce chef un poids aussi lourd que la plupart des nations européennes. Gela vient de ce que la dette de TAustralie est en partie compensée par Timpoi*tance et le revenu soit des domaines, soit des chemins de fer appartenant à TÉtat.

Cette troisième méthode d*apprécier Timportance relative des

(1) Il s'agit toujours ici des chiflRres des dettes d*avant les événements de IS70' aujourd'hui les intérêts de la deitc tant de la France que de la Turquie, représentent une somme beaucoup plus considérable par tôte d*babltant de chacun de ces pays; mais la Turquie s*est dégagée par une banqueroute partielle.

dettes nationales est donc peu exacte, quoiqu'il soit bon de s'en servir en la complétant par des observations d'autre nature. Il est un cas, cependant, où cette méthode rend des services considérables^ c'est quand on compare à elle-même la dette publique d'un même pays en se plaçant à deux époques différentes. Ainsi la dette publique de TAnglelerre en capital n'a que peu diminué depuis 1815 : néanmoins, si l'on divise les intérêts en 1816 et en 1890 par le chiffre des habitants du Royaume-Uni à chacune de ces dates, on comprend que la dette, quoique ayant diminué de 20 p. 100 seulement en capital depuis 1815, pèse d'un poids infiniment moins lourd sur \e> pays. Pour confirmer cette observation, voici le tableau que M. Dudley-Baxter a dressé du poids des. intérêts de la dette anglaise par habitant depuis 1700 jusqu'à 1870; nous le complétons jusqu^à 1890«

. Fopnlation Aimées* Charge ananella* du Charge

Rojanma-UoL par tè(c.

UYret statl. SheUings et pcnee.

nOO 1,250,000 9,000,000 2,9

D'après ce tableau, la charge par tête a diminué de près des deux tiers depuis 1815, quoique la réduction du chiffre total des intérêts n'ait été que de 30 p. 100 environ; cela tient à l'énorme développement de la population des trois royaumes.

Néanmoins cette méthode de calcul n'est pas suffisante. Si l'on voulait comparer avec rigueur soit deux dettes nationales différentes, soit les situations d'une même dette nationale à deux époques diverses, il faudrait rechercher quelles sont en ces divers moments

(1) Le'cliiffre donné par M. Dudiey-Bazter, pour 1870, est inrérieur à celai des Statistical ÀbstracU, qai est de 27,053,560 livres sterling. U est probable que le sutisticien anglais aura négligé quelques-uns des éléments secondaires de la dette publique, mais le fait n'a pas grande importance pour notre raisonnement.

(2) Dans les chiffres de 1878 et de 1897, tirés des Statistical Abstracts, sont compris les intérêts de la dette fondée, de la dette non fondée, les annuités terminables et le service de tous les emprunts accessoires; cette somme comprend aussi la nouvelle dota* tien de l'amortissement, instituée par sir Staffort Northcote, et montant en 1878 à 764,825 livres sterling, soit près de 20 millions de francs, et en 1897 à 1,453,994 livres sterling, environ 87 millions de francs.

OU en ces divers pays les proportions des chiffres dlntérèts des dettes Téritables aux chiffres du revenu général de la totalité des habitants du pays grevé. Il se peut en effet que deux pays ayant exactement le môme nombre d^habitants et des dettes publiquesexigeantdes sommes égales d*intérêts soient très inégalement grevés par elles parce que Vun de ces pays est de beaucoup plus riche que Tautre, soit par la bonté du sol et la faveur de la nature, soit par l'importance des capitaux antérieurement accumulés, soit par Tactivité et rintelligence de sa population. Il se peut aussi que le même pays, considéré à deux époques différentes et quoique ayant conservé le même nombre d'habitants, se trouve plus en état à Tune de ces époques de faire face avec aisance au service d'une dette publique identique. U suffit pour cela que sa richesse ou ses moyens de production se soient développés, ou même que les métaux précieux aient changé de valeur et se soient dépréciés par rapport aux marchandises et à la rémunératioi^ du travail humain.

Malheureusement la recherche de Timportance du revenu national est fort laborieuse et conduit dans la plupart des cas à des résultats qui ont un caractère plutôt conjectural que scientiGque et qui» par conséquent, sont sujets à contestation. Nous avons bien le sentiment que la richesse sociale s*est très sensiblement développée et ne cesse de s'accroître depuis un siècle. Nous avons aussi beaucoup d'indices de ce progrès, par exemple, dans les pays oii existe Timpôt sur le revenu, la croissance ininterrompue du chiffre total des revenus déclarés ou constatés, croissance qui est plus rapide que celle de la population. Nous avons également la certitude que les métaux précieux ont diminué de valeur par rapport à l'ensemble des marchandises et au prix du travail humain, sans qu'il soit aisé d'arriver sur ce point à des résultats précis et scientifiques.

Dans l'état actuel de la science statistique, il est donc assez malaisé de se rendre compte de la relation du chiffre des intérêts d'une dette publique avec Tensemble des revenus du pays. M. Dudley- Baxter s'est néanmoins livré à cette étude avec peu de bonheur pour la France, avec plus d'exactitude, nous le pensons, pour l'Angleterre. Il suppose qu*en i700 l'ensemble du revenu de la population du Royaume-Uni était de 55 millions de livres sterling, soit 1,375 millions de francs, chiffre assurément bien minime et qu'il nous est fort difficile d'admettre : la dette publique britannique étant alors en intérêts de 1,250,000 livres sterling représentait 2, 3 p. 100 de Tensemble des revenus des habitants. En 1784, d'après des évaluations d'Arthur Young complétées par d'autres documents, les revenus des habitants du Royaume-Uni sont évalués à 150 millions de livres»

OU 3 milliards 750 millions de francs ; les intérêts de la dette britannique, montant alors à 9,240,000 livres sterling, prélevaient 6,2 p. lOG de Tensemble des revenus de la population. C'est vers 1785, par les inventions de Watt et d'Arkwright, que commence le grand mouvement industriel de l'Angleterre : l'impulsion se communique à toutes les autres branches de la production; en 1815, les revenus des

. habitants du Royaume-Uni sont évalués au chiffre considérable de 350 millions de livres st. ou 8 milliards 750 millions de francs ; mais les intérêts de la dette publique se sont accrus dans une.proportion encore plus forte depuis 1784, ils montent à 32,100,000 livres st., prélevant 9 p. 100 du revenu annuel des habitants. En 1843, il y eut un nouveau et immense progrès de la richesse britannique : les revenus des habitants du Royaume-Uni sont estimés à 500 millions de livres st., ou 12 milliards et demi de francs, sur lesquels les intérêts de la dette montant à 27,550,000 livres prélèvent 5,5 p. 100. Enfln,

. de 1843 à 1870, Tinfluence des voies ferrées, du développement de la navigation au long cours, de rétablissement de la liberté commerciale et aussi Tafflux de For de la Californie et de TAustralie augmentent d'une manière prodigieuse la richesse de la Grande-Bretagne : le revenu des habitants du Royaume-Uni est alors estimé à 860 millions de livres sterling ou 21 milliards et demi de francs; les intérêts de la dette montant à 24.270,000 livres sterl., d'après H» Dudley- Baxter, prélevaient 2, 8 p. 100 de Ce revenu total. Celte proportion était la plus faible depuis plus d'un siècle et demi. En 1878 il est difficile d*estimer à moins de 28 milliards de francs le revenu des habitants du Royaume-Uni ; les intérêts de la dette, s'élevant à 700 millions en chiffres ronds, prélevaient sur ce revenu moins de 2 1/2 p. 100. En 1896, la proportion est devenue plus favorable encore : le revenu de l'Angleterre, d'après les taxations à Vlncome-tax^ a augmenté de 22 1/2 p. 100 depuis 1878, le total des revenus taxés à cet impôt atteignant en 1896 le chiffre de 709,651,556 liv. sterl. (!7 milliards 880 millions de fr.) contre 578,341,194 liv. sterl. (14 milliards 574 millions de fr.) en 4878, et d'ailleurs la charge de la dette publique ayant décru de 10 p. 100. En estimant à 34 milliards de francs le revenu des habitants du Royaume-Uni, la cliarge de la dette représenterait moins de 2 p. 100 de ce revenu.

Ces calculs sur l'ensemble des revenus des habitants d'un pays sont naturellement conjecturaux. On peut évaluer, le revenu des Français considérés en masse à 25 ou 26 milliards de francs : le service de toutes nos dettes s'élevant à environ 1 milliard 300 millions, c'est un prélèvement de 5 à 5 1/4 p. 100 du revenu annuel des Français. Pour bien juger le poids de la dette d'un £tat il est une observa- Il. 41

Uon indispensable. Il est nécessaire de déduire du passif d*un État Tactif qui est productif d'un revenu direct pour le Trésor, sans quoi il est absolument impossible de se rendre compte des charges réelles de cet État. C'est surtout quand on veut comparer entre elles les dettes de deux pays que cette déduction doit être faite. Ainsi nous avons montré que la dette de la Prusse en capital on en intérêts est plus que compensée par la valeur en capital et par le revenu en intérêts ou en bénéfices commerciaux des domaines^ des chemins de fer, des mines et des salines appartenant à TÉtat. Nous avons prouvé qu'il en était en partie de même des colonies australasiennes : elles ont une dette plus énorme en apparence qu'en réalité : on comprend à quels résultats erronés Ton arrive si Ton ne fait pas cette déduction. L'Australasie (1), en effet, comme le montre un des tableaux que nous avons reproduits plus haut, tient le premier rang parmi toutes les nations du monde pour l'importance du chiffre de la dette publique relativement au nombre des habitants du pays. Si l'on s^en tenait à cet indice, on croirait que la situation de cette contrée est très grave; cette dette, toutefois, quoique nominalement grosse, ne pèse pas autant qu'en apparence sur la destinée des habitants de ces colonies, parce qu'elle est en partie compensée par un ensemble de propriétés nationales d'une valeur et d'un produit considérables. Il y a encore une autre méthode qui peut rendre des services pour se rendre compte de l'importance relative de la dette d'un pays et de la facilité avec laquelle ce pays peut faire face à ses engagements, c'est de comparer le chiffre des intérêts de la dette au chiffre du budget total. Plus est faible cette quote-part, plus il est vraisemblable que l'État pourra payer sans difficulté les intérêts de sa dette et même l'amortir. S'il se trouvait gêné, il lui suffirait, en effet, de restreindre un. peu certaines dépenses ou de mettre un léger supplément d'impôts pour se tirer d'embarras. Au contraire, quand la quotepart prélevée dans le budget total par le service de la dette est très considérable,, on peut craindre que le moindre accident ne mette l'État dans l'impossibilité de tenir ses engagements. La Prusse, d'un côté, l'Espagne et la Turquie de l'autre, nous semblent former à ce point de vue les deux termes extrêmes. Le budget delà Prusse, d'après le rapport fait par M. Gamphausen à la Chambre des députés le 49 janvier 1875, s'élevait à 694,422,613 marcs; les intérêts de la dette étaient d'environ 50 millions de marcs ; ils ne prélevaient donc qu'une très faible part (7 et demi p. 100 -environ) de l'ensemble des recettes de l'État. Il est évident que, à moins de déloyauté, la Prusse

(1) Les Anglais appellent Australasie le groupe de contrées formé par la grande He de l'Australie, la petite lie de Tasmanie et les lies de la Nouvelle-Zélande.

pourra toujours faire face aux intérêts de cette dette et qu'il ne dépendra même que d'elle d'en amoi*tir rapidement le capital (1). S'il lui prenait fantaisie d*accro!lre de moitié ou même de doubler ses engagements, il est probable qu'elle pourrait le faire sans s'approcher de la banqueroute. En Angleterre, pour Tannée finissant le 31 mars 1897, l'ensemble des crédits pour les diverses catégories de la dette publique (y compris les bons de l'Échiquier et les frais de régie de la dette, les charges accessoires et l'amortissement obligatoire) s'élevait à 25,000,000 de liv. slerl. ; Tensemble des ressources ordinaires était la même année de 104 millions de liv. sterl. ; les intérêts de la dette prélevaient donc moins de 25 p. 100 des revenus publics; c'est là une proportion aussi assez restreinte et nullement inquiétante, surtout si l'on considère que les impôts ne sont pas considérables; cette dette pourrait être presque doublée qu'on serait loin encore d'un péril sérieux de banqueroute. En France, les charges de la dette sous toutes ses formes figurent au budget de 1898 pour 1,256 millions de francs, avec les garanties dMntérêts on arriverait à environ 1,316 millions et, si l'on déduit 96 millions d'amortissement, on atteindrait toujours environ i,220 millions; l'ensemble des recettes inscrites au même budget de 1898 est de 3 milliards 362 millions de francs; les intérêts nets de la dette prélèvent donc plus de 36 p. 100 des recettes totales. C'est une proportion très forte, d'autant que les impôts sont lourds. Dans cette situation, un accroissement de moitié de la dette mettrait la France fort près de la banqueroute partielle, ou Tobligerait à renoncer aux dépenses militaires, ou du moins la contraindrait à des impôts écrasants.

En Italie, d'après YAnnuario Statistico Italiano pour 1898 (pages 326 et 327), les charges de la dette dans l'exercice 1896-97 se présentaient ainsi : 473,410,318 francs pour la dette perpétuelle, 90,067,132 pour la dette amortissable [debitx redimibilt), 123,611,880 pour les dettes diverses, 80,974,774 pour la dette viagère effective [spese eff'ettioe), ensemble 768,064,124 francs sur un total de dépenses ordinaires de 1,554,978,424 francs et un total de recettes ordinaires prévues de 1,602,797,145 francs, soit 49 1/2 p. 100 des premières et 48 p. 100 des secondes, qui sont d'ailleurs en partie hypothétiques. C'est là une charge écrasante : aussi ce pays a-t-il mis un impôt très considérable (20 p. 100) sur sa rente : il ne pourrait

(1) Le budget prussien de 1896-97 comprend 1,939 millions de marks de recettes ordinaires, dont il faut déduire 859 millions de frais d'administration (domaines, forêts, mines, usines, chemins de fer ; voir plus haut page C24) et de frais de perception, ce qui laisse 1,080,153,712 marks (le mark vaut 1 fr. 23); le service de la dette réclame 278.037,535 marks, soit 25 à 26 p. 100 du budget net des recettes ; mais si Ton déduit 33,557,456 marks d'amortissement, les intérêts de la dette prussienne exigent seulement 343 millions de marks, 22 1/2 p. 100 des recettes nettes.

augmenter notablement sa dette, sans être acculé à la banqueroute^ Quant à la Turquie, avant sa banqueroute de 4875, sur desrecetteîv qui n'atteignaient pas en moyenne oOO millions de francs, le service de la dette (y compris Tamortissement résultant des contrats d'emprunts) devait prélever plus de 350 millions de francs, soit 70 p. 100; cette proportion indiquait que le service régulier de la delta était impossible. Les budgets de TEspagne avant 1880 étaient, en recettes, de 500à 600 millions de pesetas, surlesquelslesintérêtsdeladettedevaient prélever 350 ou 400 millions de francs : c'est encore là une proportion de 65 à 70p. 100 ; aussi TEspagne nVt-elle pu tenir ses engagements^!;. Quand on cherche à se rendre compte du fardeau d'une dette publique, il convient de distinguer si la majeure partie de cette dette est intérieure ou extérieure, c'est-à-dire si les emprunts qui ont constitué cette dette ont été placés au dehors ou dans le pays, si les titres en sont dans les mains de nationaux ou d'étrangers, et si les intérêts sont payables sur les marchés intérieurs ou sur les marchés extérieurs. Les dettes extérieures, qui sont d'ordinaire contractées par les pays neufs où les capitaux sont rares, peuvent en effet 6tre la cause d'embarras économiques beaucoup plus intenses que les dettes intérieures. Il ne s^agit pas seulement pour les premières de recueillir la somme nécessaire au payement des intérêts et à Tamortissement, il faut encore transporter cette somme à l'étranger, ce qui est parfois un problème fort délicat. Dans un pays où les exportations de marchandises ne dépassent pas assez notablement les importations, la nécessité de faire à l'étranger des payements considérables pour les intérêts et l'amortissement de la dette rend le change défa- Torable, oblige à des remises abondantes de numéraire, contraint parfois au cours forcé ou rend difficile d'en sortir. Quand un pays est bien administré, qu'on y évite le gaspillage, ce n'est pas là, toutefois, un obstacle insurmontable au service régulier de la dette; mais il faut que le pays se restreigne dans ses achats au dehors ou qu'il attire des capitaux de l'extérieur.

(1) Depuis la deuxième édition de cet ouvrage, la Turquie a dévolu à ses prêteurs certainos recettes et leur paye régulièrement environ le cinquième des intérêts primitivement stipulés. L*Espagne, par le compromis de M. Camacho, en 1882, a réduit les intérêts de ses diverses délies qu'elle a uniÛées. Le budget ordinaire espagnol de 1890-91 s'offrait aux Cortès avec une évaluation de 746 millions de piécettes (égales à 1 frane) pour les recettes et de 809 millions pour les dépenses, dont 986 millions pour le service de la dette, qui ne prélèverait que 38 p. 100 environ des recettes, proportion qui ne serait pas excessive; mais, en réalité, le budget espagnol se soldait, pour la période 1884-1890, par un déficit moyen de 88 millions par an. En 1891, TEspaime était en train d'emprunter des sommes énormes à la Banque et d'accroître la circulation fiduciaire, ce qui est l'expédient le plus détestable. Voir le chapitre suivant. (Note de la 5« édition.) Après la guerre avec les États-Unis (18u8) TEspagne est acculée à la banqueroute et ne pourra t«idr que les deux tiers au plus de ses engagements. (Note de la 6* édition.)

La Russie a éprouvé longtemps, nième avant la deuxième guerre d'Orient (1S77), des embarras de ce genre. Au budget russe de 1876 le service de la dette figurait pour 108,418,000 roubles, dont 75,960,723 pour les emprunts d'Ëtat proprement dits et 32,437,264 pour les obligations de chemins de fer. Par lui-même ce chiffre n'était pas •élevé^ ne représentant que 434 millions de francs (le rouble ancien valait 4 francs), soit le tiers des engagements annuels et divers de notre dette française. Comparé à Fensemble du budget qui était de 570 millions de roubles, le service de celte dette paraissait léger, prélevant seulement 19 p. 100 des dépenses totales (1). Néanmoins cette charge était lourde, parce que la dette était en grande partie placée à l'extérieur. Le poids en variait suivant le cours du change et s'accroissait considérablement dans les temps de crise. L'existence du cours forcé rend surtout ce fardeau dangereux. Si par suite d'inquiétudes politiques ou de circonstances économiques, le rouble en papier, la monnaie légale de la Russie, baissait de 20 p. 100, cela équivalait à une

(1) Depuis les éyénements de 1877, diaprés M. A. RaffaloTich,la dette de laRassie B*eBt augmentée, dans la période 1876 à 1882, de I milliard de roubles et 15 millions de liv. sterl. en capital nominal, soit ensemble 4 milliards 375 millions de francs, à savoir : en 1876, emprunt intérieur de 100 millioiis de roubles, amortissable en 37 ans, émis à 92 p. 100 ; 1877, premier emprunt d'Orient de 200 millions de roubles amoitissable en 49 ans émis à 90 p. 100; 1877, emprunt extérieur de 15 millions de liv. sterl., amortissable en 37 ans, émis à Paris, Berlin, Amsterdam, au cours de 74 ; 1878, second emprunt d'Orient de 300 millions de roubles, amortissable en 49 ans, émis à 93 p. 100; 1879, troisième emprunt d*Orient de 800 millions de roublos amortissables en 49 ans, 6mis à 92,50; 1881, emprunt intérieur de 100 millions de roubles, émis à 92 1/4, amortissable en 37 ans. D*autre part le jeu de l'amortissement a réduit la dette de 24 millions de roubles par an, soit de 144 millions pour cette période. La Russie a donc moins recouru depuis 1876 aux emprunts extérieurs; ses emprunts intérieurs ont été émis en papier-monnaie déprécié de 80 à 45 p. 100.

Le règlement du budget de 1889 porte à 927,035,439 roubles papier les recettes effectuées et k 831 millions les dépenses. Avec le budget extraordinaire, Tensemble des recettes ressort à 989 millions de roubles et celui des dépenses à 933. Le service de la dette publique représentait 270,692,000 roubles crédit en 1889, soit 80 p. 100 des recettes ordinaires. Mais en 1888 le service des emprunts payables à Tétranger montait à J32 millions de roubles crédit, soit, au cours du !«'' janvier 1887, enviroa 290 millions de francs. C'était là une cbarge considérabie pour un pays à papier-^ monnaie à change instable. Le cours du rouble crédit (dont te pair est de 4 fr.) a varié de 2 fr. 97 à 3 fr. 33 en 1876, de 2 fr. 34 à 3 fr. 14 en 1877. de 2 fr. 33 à 2 fr. 82 en 1878, de 2 fr. 23 à 2 fr. 72 en 1879, de 2 fr. 54 à 2 fr. 72 en 1880, de 2 fr. 55 à 2 fr. IQ ^n 1881 ; il oscilla de 2 fr. 18 à 2 fr. 30 en 1887, faisant jusqu'à 2 fr. 08 en 1888. Cette <iépréciation de 48 p. KO arrroissait énormément les charges de la Russie. Une bonne gestion et d'habiles conversions ont amélioré la siluation depuis lors. Le service de la dette proprement dite n'est plus porté que pour 26s,214,123 roubles au budget de 189(j et avec la dette des chemins de fer, soit I01,*2]2,?04 roubles, forme un total de 309,420,327 roubles, soit, à 2 fr. 66 le rouble, 983 millions de francs; les recettes ordinaires montant en lb96 à 1,368,719,351 roubles, la dette, publique proprement dite en prélevait 19 1/2 p. 100, et avec la délie des chemins de fer 27 p. 100, proportion qui n'est pas excessive. Le total des dépenses payables en or, c'est-à-dire en général le service do la dette extérieure, montait en 1896 à 139,418,566 roubles et exigeait, par la perle au change, un surcroît de dotation de 69,709,283 roubles-papier.

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augmentation de 20 p. 100 des arrérages de la dette. Les États prudents doivent donc montrer beaucoup de modération dans rémission â*emnrunts faits à l'extérieur : il est d'autant plus nécessaire pour eax d'en être ménagers qu'ils ne s'aperçoivent pas au premier moment de l'étendue de leurs charges; quand ils recourent à ces emprunts pendant une série d'années pour des travaux publics, ils peuvent payer les intérêts des premiers en partie avec le produit des suivants. Ce n'est qu'au moment où les emprunts extérieurs sont suspendus qu'on s'aperçoit de leur influence pernicieuse sur le cours du change et sur la circulation monétaire du pays. Les capitalistes, de leur côté, doivent hésiter i prendre part aux emprunts purement extérieurs d'un autre pays : quand un État, en effet, n'est débiteur que des étrangers, il est exposé à la tentation de réduire soit ouvertement, soit par une voie détournée les intérêts de sa dette : ces moyens déloyaux sont parfois bien vus des contribuables auxquels ils procurent un allégement de charges. Ce sont aussi les emprunts extériears trop multipliés qui ont été la cause des embarras considérables de la république Argentine, du Pérou et de plusieurs autres États de l'Amérique du Sud. Pendant quelques années ces emprunts donnent au pays une prospérité factice : l'importance des capitaux tirés ainsi du dehors, l'augmentation des importations font prospérer une foule de commerces : c'est seulement quand la continuation de ces emprunts est devenue impossible qu'on s'aperçoit du mal causé ; le payement des intérêts devient difficile; les industries auxquelles les emprunts donnaient une vie factice se voient tout à coup arrêtées. Dans la république Argentine, en 4876 et 1877, la funeste influence d'une grosse dette extérieure a été beaucoup plus sensible encore qu'en Russie : « La récente crise, disait « le président Avellaneda, est venue d'un excès des dépenses publi- « ques : nos dépenses et nos importations eussent suffi à une popu- « lation de 6 millions d'habitants, c'est-à-dire à une population triple « de la nôtre. Cela était dû principalement à l'afflux de l'or anglais. » Quand il a fallu renoncer à ces perpétuels emprunts sur le marché de Londres, le gouvernement s'est adressé aux banques et a émis du papier-monnaie. De i887 à 1891, malgré le développement de la pro* duction et du nombre des immigrants, la République Argentine est tombée dans une insolvabilité à peu près complète : elle a suspendu le paiement de ses emprunts, sauf ceux reposant sur des gages spéciaux, et l'or est arrivé à faire jusqu'à 300 p. 100 de prime sur le papier-monnaie. Partout oîi l'on a abusé des emprunts extérieurs, on a été entraîné au cours forcé. Dans une mesure très modérée, au contraire, les emprunts extérieurs peuvent être utiles à un pays neuf et lui donner les capitaux qui lui manquent.

Pour revenir aux dettes publiques ordinaires» on peut dire qua» lorsque dans un budget le service de la dette prélève plus de 35 p. 100, rÉtat est tenu à une grande prudence, quoique les créanciers puissent encore avoir confiance; quand le service de la dette dépasse 45 p. 100, la situation commence à être inquiétante ; quand il atteint 55 ou 60 p. 100, il est presque certain que le moindre accident devra amener un concordat entre TÉtat débiteur et ses créanciers. Nous ne donnons, d'ailleurs, cette règle que comme approximative. Il y a une foule de considérations qui peuvent en modifier la justesse. Ainsi, le chiffre de la somme nécessaire au service de la dette pourrait atteindre sans danger h une proportion plus élevée que 35 ou 40 p. 400 dans un pays qui a un budget modeste et des impôts très modérés, comme TAngleterre, ou bien dans un pays où TUnion des Ëtats a peu d'attributions, comme TAmérique du Nord.

Les conclusions actuelles qui ressortent de ce chapitre sont les suivantes : la progression de la charge réelle des dettes publiques a été moindre depuis cinquante ans que la progression de l'importance nominale de ces dettes, parce que la population de la plupart des États s*est augmentée, parce que la richesse et le revenu de leurs habitants se sont accrus dans des proportions encore plus considérables, parce que enfin Tafflux de For d'Australie et de Californie, en dépréciant les métaux précieux, a diminué le fardeau des dettes anciennes. Il a été dit à propos de la production de l'argent et de Vor en Amérique depuis le seizième siècle un mot spirituel et au fond très juste : a Christophe Colomb a rapporté du nouveau continent la libération des anciennes dettes. » Cela veut dire que, la valeur de Tor et de l'argent ayant baissé par rapport au prix des marchandises et du travail humain, les débiteurs en payant à leurs créanciers la somme d'intérêts stipulée dans de vieux titres leur donnaient une valeur qui décroissait pour ainsi dire d'année en année. Les États, qui sont les principaux débiteurs du monde moderne, ont plus que personne gagné à cette dépréciation des métaux précieux : l'Angleterre surtout, dont tous les engagements sont antérieurs au grand afflux de l'or dans ce siècle, s*est trouvée, sans rien faire, dégagée en réalité d'une forte partie de la charge de sa dette, quoiqu'elle paie chaque année à peu près le même chiffre d'intérêts qu'autrefois. Un autre phénomène qui a agi dans le même sens, ce sont les prodigieuses applications industrielles de ces derniers temps, spécialement l'usage de la vapeur comme force motrice. Les nouvelles voies de communication^ rapides et économiques à la fois, ont singulièrement développé la production» ce qui a permit aux peuples de supporter légèrement le poids de dettes

(ui eussent écrasé les générations précédentes. Mais il ne faudrait )as induire de ces phénomènes exceptionnels que les États ne doirent point amortir leur dette : ce serait espérer la continuation ialéfinie d'un hasard heureux (i).

(1) Quoiqu'il soit impossible d'évaluer eiactement les dettes de tous les r^v^ ^" londe civiUsô, nous publions, i titre do renseignement approximatif, les cbiflTrcs &imonts. Pour l'Europe, ils sont la reproduction d'un travail de Kaufmann, qui, iuiïème, s'est inspiré d'une étude de M. A. Neyraarck. Pour les autres pays, nout ivons ajouté les chiffres qu'il nous a été possible do recueillir.

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