‹ Traité de la science des financesChapitre 66 sur 93 · II · texte numérisé non relu

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le cours forcé presque sans souffrance : rétablissement qui émettait les billets jouissait d'un grand prestige ; les hommes qui le dirigeaient étaient d'une suprême prudence ; le gouvernement avait pris des mesures et les appliqua pour que le cours forcé n*eût qu'une durée limitée et que le chiffre de la circulation s*abaissât chaque année par les remboursements de TÉtat à la Banque ; nos relations antérieures avec les pays étrangers permettaient de créer une masse énorme de papier de change qui sufQt presque à payer notre indemnité de guerre; et, une fois cette indemnité payée, nous cessions d*ètre les débiteurs de Tétranger, nous redevenions ses créanciers par Tezcédent de nos exportations sur nos importations, par les échéances des coupons des valeurs mobilières dont nous restions détenteurs et par Tafflux des touristes qui revenaient dépenser leurs revenus dans notre pays.

Néanmoins, môme dans ces circonstances si exceptionnelles, le billet supporta pendant les deux premières années une légère perte qui prit un instant des proportions inquiétantes. En septembre, octobre et novembre 1871, le change sur Londres se releva cousidérablement. On sait que le pair est de 25 fr. 20 par livre sterling. Da •mois de juin 1871 au mois de septembre 1873, le cours coté leplas bas a été de 25 fr. 21 1/4 en juin 1871, et le cours le plus élevé a été de 26 fr. 18 3/4 en octobre 1871, soit près de 4 p. 100 au-dessus du pair. En 1872 le cours coté le plus bas a été de 25 fr. 26 1/4 en aTril et le cours le plus élevé de 25 fr. 68 1/2 en novembre, soit près de 2 p. 100 au-dessus du pair. En 1873, du mois de janvier au mois de septembre, le cours coté le plus bas à été de 25,33 en mars, et le CQurs le plus élevé de 25 fr. 57 1/2 en juin, soit 1/2 p. 100 au-dessas du pair.

Naturellement l'or devait, dans ces conditions, faire une légère prime sur le billet. Pendant le temps que durèrent les opérations du payement de Tindemnité de guerre, cette prime fut en général de 8 à 12 p. 1,000, chiffre très modique ; mais en septembre et octobre 1871 elle atteignit 25 p. 1,000, ce qui commençait à devenir inquiétant.

Cette prime était le résultat, non pas de l'exubérance des billets & cours forcé en circulation, mais de l'imprudence avec laquelle le Trésor et certains banquiers se mirent à rechercher et à acheter à tout prix du papier de change ou des espèces. On peut dire en yérité, quoique cette formule paraisse assez naïve, que c'était alors non pas le billet de banque qui baissait, mais Tor qui haussait.

Un rapport parlementaire exprime très bien cette situation :

« La grande hausse qui s'est produite au commencement de I o-

pération et qui a maintenu pendant plus de deux mois le prix de la livre sterling aux environs de 26 francs, a eu lieu sous Tinfluence d'achats faits avec un peu de précipitation et au moment môme où les caisses publiques raréfiaient la monnaie métallique pour faire des payements à Strasbourg.

« Le change est une matière de spéculation et la plupart des ban« quîers qui en fournissaient au Trésor vendaient leurs propres effets, sauf à se remplacer ou à se couvrir par des rachats ultérieurs. Le marché ne s'est pas formé tout de suite sur l'échelle qui était nécessaire, et il y a eu au commencement une sorte de presse qui a surélevé les cours. En second lieu, les vendeurs de change étaient bien obligés de liquider leurs opérations par des exportations quelconques, lorsqu'ils n'avaient pas en portefeuille des effets proyenant d'exportations antérieures, et une des matières les plus propres à l'exportation est, à toutes les époques et dans toutes les circonstances, le numéraire. Us étaient donc acheteurs de monnaies françaises.

« Si le Trésor raréfiait lui-même les espèces au moment où ses Tendeurs de change en avaient besoin, il leur faisait par le fait une concurrence qui, en élevant le prix des matières d'or et d'argent» devait faire en même temps hausser le prix du change.

« Mais« après cette petite secousse, les affaires se sont pour ainsi dire classées, et le prix du change s'est renfermé, à partir de septembre 1873, dans des conditions modérées (1). »

Voici, au surplus, quelles sont les variations de la prime de Tor pendant tout le temps que dura l'opération du payement de l'indemnité de guerre. On verra qu'elle a toujours été en diminuant; uns fois l'indemnité payée, elle a disparu.

1«' Juillet 1871 2à 8 p. 1,000

S août 8à 4 —

3 octobre 14 —

9 — lOàlT —

Il — 20 à 21 —

22 noTembre ^ 17 à 20 —

SO — 14 à 16 -

81 Janvier 1872 18 à 14 —

10 féfriep : 11 à 12 —

9 mars 5 à 7 —

10 mai 8 -*>

(1) Rapport de M. L^n Say sur le payement de Tindemnité de guerre et sur lot opérations de change qui 8*y rattachent.

lOJnîn 7 à 8 p. 1,000

81 juillet lî à 15 -

10 septembre 14 —

20 octobre H à 16 ^

SI — 15 à 17 —

11 noTembre 13 à 15 ^

SI décembre 11 à 12 -*

10 Janvier 1873 12 à 13 ^

10 février 11 à 12 —

80 Juin 11 à 12 —

10 septembre 9 —

De la fin de février 1872 au commencement de juio de la même année la prime de l'or descendit à très peu de chose pour remonter bientôt après : c'est que ces trois mois forment un intervalle entre les payements des deux parties de l'indemnité de guerre. Tous ces fails prouvent que la prime de l'or a eu pour cause, non pas, nous le répétons, l'exubérance des billets de banque en circulation ou un léger discrédit dont ils auraient été frappés, mais simplement l'ardeur avec laquelle on recherchait le papier de change et la monnaie métalliqoe pour les payements extraordinaires à faire au dehors.

Il n'est pas sans intérêt de donner quelques chiffres sur l'encaisse de la Banque à différentes époques. Le 26 décembre 1871, jour où a commencé l'exercice 1872, l'encaisse était de 634,400,000 francs. U maximum de l'année 1872 fut, le 4 décembre, de 793,000,000 de francs; le minimum au 24 juin de la même année fut de 63O,9uO,000 francs. En 1873 le maximum atteignit 820,800,000 francs (5 juin) et le minimum 705,700,000 (22 août). Depuis lors l'encaisse s'est progressivement élevé, le 25 février 1875, il était de 1,486,329 francs. La circulation à la même date ne montait qu'à 2,575,866,800 francs. Elle ne dépassait donc l'encaisse que de 75 p. 100, alors que la proportion regardée comme normale est de 3 à 1. A partir du second trimestre de 1874, le cours forcé n'exista plus en France que de nom. La Banque avait repris en fait ses payements, puisqu'elle donnait à ses guichets de l'or et de l'argent, et qu'elle retirait de la circulation, non seulement ses billets de 5, de 20 et de 25 francs, mais encore ceux de 50 francs. Au commencement de 1877, l'encaisse de la Banque de France atteignait des chiffres inouïs : il s'élevait, le 15 mars, à 2 millisrtl' 211 millions 848,000 francs ; la circulation était alors de 2 milliards 561 millions de francs : elle ne dépassait donc que de 15 p. 100 rencaisse. La Banque en était arrivée à tâcher d'éloigner l'or de ses caisses; elle ne recevait plus les lingots et les monnaies étrangères qu'en leur faisant subir un escompte : à ses guichets, elle donnait autant que possible de l'or, et ne livrait qu'à contre-cœur des billets en

échange de ce métal, ce qui venait de ce que ses billets payaient un droit de timbre de 1 p. 1,000, et que les petites coupures en sont sujettes à des contrefaçons. Le billet de banque en France était donc plus recherché que l'or; c'est le billet qui faisait prime. Notre grand établissement de crédit eût pu depuis (875 renoncer ofQcicllement au cours forcé : ce n*est que par circonspection qu*on Ta maintenu en droit. La dette spéciale de TÉtat, contractée depuis la guerre, et qui était de 1,470 millions, se trouva complètement remboursée en mars 1879 ; mais, en vertu d'une convention du 3 août 1875, le cours forcé des billets de la Banque avait légalement cessé le jour où les avances faites par elle à TÉlat ne dépassaient pas 300 millions de francs; c'est ce qui arriva le 1*' janvier 1878. 11 est inu« tile de dire que le cours forcé ayant en fait cessé trois ans plus tôt» le public ne s'aperçut pas d*un changement quelconque le jour de la reprise officielle des payements en espèces.

Nous avons expliqué par quelle série de causes le cours forcé a été en France inoCfensif, tout en rendant des services considérables à rÉtat. On ne doit regarder néanmoins cette expérience que comme exceptionnelle. Il fallait pour qu'elle réussît la réunion de bien des éléments : le tempérament français, la prudence et la renommée de la Banque, la ferme résolution de l'État de rembourser graduellement ce grand établissement^ l'excédent de nos exportations sur nos importations, etc.

Les nombreux renseignements historiques et statistiques qui précèdent montrent combien le cours forcé est susceptible d'aspects et de résultats différents. A vrai dire ce phénomène n'avait pas été jusqu'ici suffisamment étudié ; les économistes classiques ne connaissaient guère le cours forcé que sous la forme des émissions déréglées de Law ou de la Révolution française; aussi le condamnaientils d'une façon sommaire et qui leur semblait péremptoire.

Aujourd'hui l'expérience du cours forcé est infiniment plus étendue et plus précise : les idées que ce régime suggère ont pu se modifier. L'histoire récente prouve que le cours forcé est presque inévitable en temps de guerre: on peut presque affirmer que l'on ne verra pas un grand peuple entrer dans une lutte où sa destinée soit en question sans proclamer le cours forcé des billets d'État ou des billets de banque. Cela tient à la rapidité et à l'intensité qui sont les caractères des guerres contemporaines, aux énormes capitaux qu'elles exigent et qu'elles absorbent en quelques mois ou môme en quelques semaine^, au trouble immédiat et profond qu'elles jettent dans toute la vie sociale, dans toutes les relations commerciales. L'impôt est un procédé trop lent pour procurer les ressources dont un État a besoin en

temps de grande guerre, Temprunt ordinaire n*a pas lui-même soq- ▼ent une efficacité et une promptitude suffisante, le cours forcé seul fournit dès les premiers jours les sommes que requiert la mobilisation, les approvisionnements d'une armée d*un million d'hommes. En outre, dès la déclaration de guerre (nous entendons parler ici de ces guerres à mort entre deux peuples voisins et pouvant s'envahir Tun Tautre), par suite de l'armement universel de tous les citoyens, il faut proclamer ce que Ton appelle un moratorium^ c'est-à-dire une prorogation des échéances commerciales; or, du moment que l'on dégage les commerçants de Tobligation de payer au terme convenu les efiets qui composent les portefeuilles des banques d'émission, il est indispensable d*accorder aux banques elles-mêmes la faculté de suspendre le remboursement à vue de leurs billets au porteur.

Un seul État a pu faire deux fois une grande guerre sans établir le cours forcé, c'est la Prusse en 4866 et en 1870. Ce pays se trouvait alors dans des conditions particulières. D'abord, il avait un trésor de guerre, un amas d'espèces métalliques, qui lui fournissait, avant même tout emprunt, les premiers fonds nécessaires pour son entrée en campagne. Ensuite l'armée prussienne était depuis de longues années admirablement pourvue de tout ; l'équipement, les approvisionnements de matériel ou de bouche étaient au complet en temps de paix, si bien qu'il ne restait que peu de chose à y ajouter pour faire la guerre; le système des réquisitions est en Allemagne fort rigoureux; en outre, dès les premières semaines, l'armée allemande 86 trouvait campée en pays ennemi, vivant partiellement sur le territoire ennemi, en tirant des vivres et des contributions pécuniaires. Toutes ces circonstances sont exceptionnelles. » Après la guerre l'autre cause principale et beaucoup moins excusable du cours forcé, c'est l'excès des emprunts extérieurs: c^estpar ces emprunts extérieurs trop multipliés et subitement arrêtés que les pays de TAmérique du Sud, la Plata, le Brésil, le Chili, rUruguaj, k Pérou, ont été entraînés dans le papier-monnaie. Quand des emprunts extérieurs désordonnés n'ont pas contribué à l'établissement du cours forcé, ils en rendent «ouvent la suppression difficile : ainsi les énormes emprunts extérieurs de la Russie, ceux de l'Amérique du Nord pour la Fédération ou pour les chemins de fer, sont une des causes qui ont retardé la reprise des payements en espèces dans ces pays.

Si une grande guerre entraîne presque fatalement le cours forcé, ^expérience a prouvé que ce régime, dont l'origine peut être excusable, a malheureusement une tendance à se prolonger inCniment plus que la cause qui l'a fait naître. L'Angleterre seule au coffluoentement de ce siècle et la France dernièrement sont sorties du cours

forcé quelques années après la fin de la guerre. Les Etats-Unis, an contraire, l'Autriche, Tllalie, la Russie, ont conservé pendant une ▼ingtaine d'années, ou même pendant cinquante ans, un régime qui n'eût dû être que temporaire.

Le cours forcé est singulièrement insidieux. Quand il est établi, il trouve beaucoup de partisans, les uns par faiblesse, d'autres par ignorance, quelques-uns par intérêt réel. Les gouvernements qui répugnent aux moyens énergiques tels que les impôts rigoureux et la réduction des dépenses ppur arriver à l'équilibre budgétaire, se complaisent dans le cours forcé ou du moins s'habituent à ce régime émoliient. Les industriels et les commerçants, un grand nombre du moins, ne sont pas défavorables à l'établissement, à la prolongation et même à l'aggravation du cours forcé. Cela parait extraordinaire au premier abord ; cependant, l'enquête italienne a surtout rencontré des partisans du cours forcé dans la classe industrielle, et ce sont les agriculteurs du Far West ainsi que certains manufacturiers des Etats- Unis qui ont réclamé avec le plus d'insistance l'augmentation considérable des émissions à cours forcé, politique qui est connue sous le nom é'infiation.

Ces inflalionntsts étaient-ils seulement des niais, ou bien au contraire des gens rusés et très éclairés sur leurs intérêts immédiats ? U y avait des uns et des autres parmi eux. U est certain que le cours forcé, à l'origine du moins, agit comme une sorte de protection pour l'industrie nationale contre la concurrence étrangère. Les marchandises exotiques se font payer naturellement en or, ou en papier au cours du change ; au contraire, le fabricant indigène, s'il a dans le pays même les matières premières de sa production et si les salaires D'exigent en papier que la même somme nominale qu'ils exigeaient auparavant en métal, le fabricant indigène se trouve alors protégé contre lefabricant étranger par toutl'écart de l'agio. De même encore le commerçant qui a fait des approvisionnements à crédit trouve un avantage dans l'augmentation rapide des billets à cours forcé et dans la hausse des prix qui en. peut résulter. Supposons un négociant qui ait pour 100,000 francs de marchandises en magasin, sur lesquelles U doive 50,000 francs; si les émissions excessives de billets à cours forcé font monter les prix et lui permettent de vendre ces marchandises 150,000 francs, il aura gagné 100 p. 100 sur son opération et son actif sera le triple de son passif, tandis qu'avec le maintien de la monnaie métallique il y aurait eu beaucoup moins d'écart entre son actif et son passif. La plupart des banquiers et des spéculateurs sur les valeurs mobilières sont dans ce cas : comme presque tous ont reçu des dépôts en comptes courants ou bien ont emprunté sur le»

7S8 TRAITÉ DB LA SCIENCK DES FINANCBS.

titres qu'ils détiennent, ils ont un intérêt évident à la hausse des prix qui augmente Técart entre la valeur des titres qu'ils ont et celle descapitaux qu'ils doivent. Ce sont ces divers intérêts qui créent h classe des inflationnists.

A la fin de Tannée i878, ces inflationnists étaient redevenns pla» compactes et plus audacieux aux États-Unis sous le nom de greenbaekers (partisans des greenbacks ou papier-monnaie). Ils avaient formé une alliance avec les socialistes et, de concert avec eux, sous la conduite d'un politicien bien connu, jadis Tun des chefs du parti républicain» le général Butler, ils constituaient ce que )*on appelle le parti de» travailleurs et du papier-monnaie, labour and greenback party. Ges^ nouveaux inflationnists se recrutaient particulièrement dans la classe agricole des États de TOuest. Les farmers ou propriétaires de cette partie de TUnion forment une classe assez besoigneuse, ayant gêné* ralement des propriétés hypothéquées, ayant contracté pendant la guerre beaucoup de dettes alors que le papier-monnaie perdait 20,. 30 ou 50 p. 100. Ces agriculteurs se flattent que si la monnaie était plus abondante, il leur en coûterait moins de payer les intérêts de leurs dettes, les impôts et Àe transport de leurs denrées par che* mins de fer; d'un autre côté, ils pensent avec raison que le prix ei^ papier-monnaie de leur blé et de leur bétail, qui est réglé par les cours de Liverpool ou de Londres, augmenterait; de sorte que Técart entre leurs dépenses et leur revenu brut serait plus considérable qu'aujourd'hui; or, c'est cet écart qui constitue le bénéfice net. On ne peut nier que les agriculteurs de l'Ouest ne raisonnent assez biea au point de vue de leurs intérêts particuliers, tous les débiteurs, en effet, tirent avantage de la grande abondance et de la dépréciation de la monnaie. Depuis la reprise des paiements en espèces, un cer» tain nombre A*tnflattonnists se sont mis à préconiser la reprise de la frappe des dollars d'argent et l'établissement du double étalon. Ce qu'ils recherchent, c'est une monnaie très abondante, soft monnaie^ faisant hausser les prix (i).

Il est évident toutefois que ces intérêts particuliers sont en opposition avec Tintérêt général ; les avantages que le cours forcé procure à quelques-uns sont insignifiants comparativement aux inconvénients qu'il a pour la prospérité du pays. L'instabilité de la valeur de l'instrument des échanges fait que les affaires avec le dehors sont fort diffi* ciies ; elles ne peuvent guère s'opérer qu'au comptant. Un commer-

(1) Les plaintes des agriculteurs de l'Oaest sont cependant Jastes en ce sens qn'ayant contracté des dettes en papier-monnaie déprécié, il serait juste qu'ils passent s'acquitter en tenant compte de Tagio sur l'or à l'époque de la naissance de leur» créances.

DU COURS FORCâ DB9 BILLETS D*ÉTAT, ETC. 729

Qant étranger ne peut vendre à crédit à un pays qui a le cours forcée puisque, à Téchéance, sa créance pourrait se trouver singuliëremenidiminuée par suite des variations du change.

Le cours forcé est donc pour un peuple une cause d'isolement éco*^ nomique. Si l'on dit que les exportations sont quelquefois développées par ce régime qui diminue le prix de revient de beaucoup de marchandises nationales, nous répondrons que ce résultat môme n'est pas désirable. Ce prix de revient ne peut être diminué par le cours forcé que parce que, nonobstant la dépréciation des billets, les salaires n'ont pas haussé : cela équivaut à dire que les salaires ont baissé^ en réalité; il est vrai qu'à l'origine le cours forcé peut enrichir quelques marchands, mais ce n'est qu'au détriment des salariés. Mêm&^ pour les transactions intérieures le cours forcé est un risque nouveau qui vient se joindre aux risques déjà si nombreux des opérations^ commerciales. Il en résulte que le cours forcé provoque la spéculation et décourage les entreprises de longue haleine : de là vient queles pays soumis à ce régime sont, beaucoup plus que tous les autres» sujets à des crises : l'Autriche et les États-Unis en ont fourni la preuve. En outre, ces crises y sont beaucoup plus persistantes, la liquidation en est beaucoup plus difficile, parce que l'instrument des échanges y manque de fixité. Quant aux go.uvernements des pays à cours forcé, ils perdent sur tous leurs achats au dehors, sur tous leurs payements^ an dehors ; si l'on calculait quel est le montant des différences annuelles dont ils sont ainsi grevés, on verrait que souvent ces différences dépassent les économies qu'ils font sur les intérêts des sommes qu'ils se sont procurées.par voie d*émissions de billets (4).

On ne doit pas admettre qu'un pays qui est au régime du cours forcé ne se hâte pas d'en sortir dès qu'ont disparu les circonstances exceptionnelles qui avaient amené cette mesure. Mais comment en sortir? Gomme le cours forcé est, en général, causé par des besoins extraordinaires du Trésor, l'une des conditions les plus habituellement nécessaires pour qu'il soit aisé de sortir du cours forcé, c'est que l'équilibre des finances publiques soit rétabli, c'est môme qu'il y ait un excédent des recettes sur les dépenses. La mesure prise en France, au lendemain de la guerre, de remboursera la Banque d'abord 200 millions, puis 150 millions annuellement, mérite d'ôtre imitée par les autres pays à cours forcé. Cette mesure a deux effets bienfaisants : d'abord elle diminue le nombre des billets en circulation dont la quantité

(1) L'enquête italienne ffnr le cours Torcé a évalué à une yingtaîne de milllocii de fr. par année la perte directe que ce régime infligeait au gouvernement italien, di» clicf de ses paiements et de ses achats à Tétranger, mais les pei-tes indirectes sont, bien plus considérables.

excessive peut être une cause de dépréciation; ensuite, elle a une action morale des plus heureuses parce qu'elle prouve aux nationaai et aux étrangers que le gouvernement ne considère le cours forcé que comme temporaire, qu'il a la ferme intention d*en sortir: or, Ton a vu que parmi les causes qui provoquent la dépréciation des billets à cours forcé, les influences morales ne sont pas les moindres. Cette préparation graduelle à la reprise des payements en espèces est le meilleur mode, le plus sûr et le plus simple. Ce n'est pas le seul. Quand la somme des billets en circulation n'est pas excessive et que la dépréciation n'est pas très considérable, un emprunt extérieur ou intérieur peut souvent mener plus rapidement au but : un emprunt intérieur fait rentrer des billets qu'on peut annuler, un emprunt extérieur procure des métaux précieux qui peuvent se substituer aux billets annulés. L'équilibre des finances publiques n'est pas la seule condition nécessaire ou désirable pour la reprise des payements en espèces, il faut encore que le cours du change ne soit pas défavorable. On a l'habitude de traduire ce dernier fait par cette vieille formule : Il faut que la balance du commerce extérieur soit à l'avantage du pays, c'est-àdire que les exportations dépassent les importations. Gela n'est pas absolument indispensable. Les exportations et les importations de marchandises ne forment que l'un des éléments des relations économiques qui existent entre les peuples. On jugerait très mal de la situation réciproque des diCTérentes nations an point de vue du solde qu'elles peuvent se devoir si l'on ne considérait que les importations et les exportations de marchandises. Il ne faut pas oublier que le fret maritime peut dans bien des cas combler l'intervalle entre les impo^ lations et les exportations; ce fret est naturellement le bénéfice du pays sous le pavillon duquel il s'accomplit. Il faut tenir compte aussi des exportations et des importations de valeurs mobilières qui souvent ont un rôle considérable, et modifient ce que l'on appelle la balance du commerce. 11 faut faire entrer encore en ligne de compte 'les créances qu'un pays peut avoir sur un autre pour les capitaux qu'il a placés au dehors dans des emprunts d'États ou dans des entreprises privées. Enfin, un dernier élément important dans le monde actuel où les déplacements sont si nombreux, ce sont les sommes que les étrangers soit domiciliés, soit touristes, dépensent dans le pays et qui excèdent celles qu'emportent les nationaux établis au ' dehors ou voyageant au dehors. On a calculé qu'en France les étrangers dépensent ainsi environ un milliard par an : certaines personnes fixent môme ce chilTre à 1,500 millions (1). En Italie les calculs les

(I) Voir plat haat (page 248]t dans le chapitre où nom traitoni du payement de notre indemnité de 6 milliards, une évaluation des dépenses des étrangers &k

plus modérés portent à 2 ou 300 millions Tor etTargent qu'apportent les étrangers : ce chiffre nous paraît fort au-dessous de la vérité; il devrait être doublé, triplé ou quadruplé. On comprend que dans cette situation les exportations de marchandises puissent rester audessous des importations, sans que cespit un obstacle insurmontable à la suppression du cours forcé. L'excédent des importations sur les exportations de marchandises peut être plus que comblé par le numéraire ou le papier de change que fournissent les étrangers domi« ciliés ou les touristes, ou bien encore par le fret maritime ou par les coupons de valeurs mobilières étrangères.

L'équilibre financier et le change aux environs du pair sont les deux conditions pour la suppression du cours forcé. Un peuple bien administré arrive facilement à ces deux conditions, en ne reculant pas devant rétablissement ou le maintien des impôts nécessaires, en limitant ses dépenses à ce qui est indispensable. Ge qui prolonge souvent le cours forcé, c'est que les gouvernements et les peuples préfèrent s'abandonner à de grandes dépenses, faire par exemple de grands travaux. C'est une question de savoir s'ils n'auraient pas plus d'avantage à retarder de quelques années ces travaux publics et à consacrer d'abord leurs principaux efforts àlareprisedes payements en espèces; nous penchons, quant à nous, pour cette opinion.

On entend souvent dire que le cours forcé vient de ce qu'il n'y a pas dans le monde assez de métaux précieux. Dans ces derniei*s temps cette assertion est revenue fréquemment dans les- discussions <]ue soulevait la question du double et du simple étalon. Nulle opinion n'est moins réfléchie. Ge n'est pas parce que les métaux précieux manquaient que la moitié du monde civilisé était, il y a quinze ans, au régime du cours forcé ; autrefois les métaux précieux étaient bien moins abondants, et le cours forcé n'existait nulle part. La cause habituelle du cours forcé, c'est que les gouvernements ont voulu se faire faire des avances par le public en émettant des billets non remboursables; pour que le cours forcé cesse, il faut qu'ils pourvoient au remboursement de ces billets soit par des excédents de recettes budgétaires, soit par des emprunts réguliers dont ils puissent payer les intérêts.

On a cru dans quelques pays, notamment aux États-Unis et en Russie, que l'obligation de payer les droits de douane en or pourrait faciliter la reprise des payements en espèces par l'amélioration du cours du change. G'est là une erreur qui se rattache à la précédente et qui en est l'application pratique. Dans un pays à circulation dépré-

f rance : eUe n'y est portée qn'k 200 on 300 millions, chiffire aui est slDgalièrement inférieur à la réalité.

ciée, Tobligation de payer les droits de douane en or équivaut à une augmentation des droits d*entrée : cette obligation ne fait pas tomber un louis d*or de plus dans le pays, car celui qui paye les marchandises étrangères et tous les frais qui s'y rattachent, c*est naturellement li consommateur indigène ou le négociant établi dans le pays. L'importateur solde non seulement le prix intrinsèque de Tarticle, maif encore le transport, Tassurance, les droits d'entrée, etc. Croire que lorsqu'on enverra de Manchester à destination de Saint-Pétersbourg une pièce de colon, on la fera accompagner d'un certain nombre de roubles d'argent ou d'impériales d'or, c'est raisonner en enfant. C'est donc de l'or russe et de l'argent russe qui viendront ainsi dans les caisses du trésor, et Ton peut dire que le dédain montré par le gouvernement pour son propre papier-monnaie sera une nouvelle cause de la baisse de celui-ci. Quand le gouvernement ne veut pas accepter ses propres billets dans toqs les payements, il est peu vraisemblable que les particuliers soient empressés, si ce n'est à les prendre, du moins à les conserver (i).

On dit cependant, en faveur du payement des droits de douane en or dans un pays à cours forcé des billets de banque ou d'État, que cette mesure restreint l'importation et par conséquent contribue à rendre la balance du commerce favorable. Cet argument ne supporte pas l'examen. 11 est certain que le payement obligatoire des droits de douane en or équivaut dans un pays dont le papier-monnaie est déprécié à une augmentation des droits d'entrée, et que l'importation doit en souffrir. Mais par la môme raison l'exportation aussi en p&tiU Llexportation ne peut se développer quand l'importation languit; Timportation et l'exportation sont comme le flux et le reflux : si Ton di* minue le flux, on restreint aussi le reflux. Supposons qu'un pays ne permette aux navires d'arriver dans ses ports que sur lest et aux wagons de chemins de fer de n'entrer chez lui que vides, il est clair que l'exportation de ce pays soufi'rira singulièrement, car elle aura à supporter la totalité des frais de transport, d'assurances, de courtage et autres, qui, dans les circonstances normales, se distribuent à peu près également entre les importations et les exportations. L'importation est l'amorce de l'exportation : on ne peut nuire à la première sans nuire à la seconde. Ainsi l'obligation de payer les droits de

(t) Un banquier russe faisait remarquer dans Y Économiste français du 12 Janvier 1878 que robligation de payer les droits de douane en or était une des causes qui dépréciaient le papier-monnaie : cette obligation augmentait la demande des traites métalliques de toute la somme considérable qui représente les droits d'entré^^nnuels» soit de 50 millions de roubles ; cet accroissement de la demande de ces traites les faisait naturellement renchérir et par contre diminuait la valeur du papier k cours forcé.

douane en or n*a pas sur la balance du commerce FeiTet qu'on lui suppose.

Ce qui prouve que la dépréciation du papier-monnaie ne vient pas de la rareté des métaux précieux, c'est que les pays qui ont souffert le plus du régime du cours forcé sont ceux qui possèdent les plus abondantes mines d*or ou d'argent, la Russie et les États-Unis.

Pour supprimer le cours forcé, il n'y a pas d'autres moyens que l'équilibre budgétaire et la réduction des dépenses extraordinaires : car un budget peut être en équilibre comme l'a souvent été depuis vingt ans celui de la Russie, et les dépenses extraordinaires peuvent y être exorbitantes parce qu'elles s'alimentent à des emprunts incessants. Malheureusement tous les pays à cours forcé, sauf la France, ont mieux aimé accroître leurs dépenses, spécialement celles pour les travaux publics, que de se mettre pendant quatre ou cinq ans à la portion congrue pour diminuer leur circulation de papier et éteindre cette dette sans intérêt, qui est la plus périlleuse de toutes. La Russie, l'Autriche, l'Italie, les États-Unis ont tous commis cette faute financière; le Brésil, la Plata, l'Uruguay, le Pérou, le Chili, ont été encore plus imprévoyants (1); la France seule a vu quel était le mal avec lequel il était le plus dangereux de vivre, aussi ce mal n'a-t-il pas pris chez elle, après la guerre de 187i, de grandes proportions.

Appendice de la 5* édition. — Les nouveaux abus du cours forcé ©ans la républfque argentine, au brésil, en espagne, en portugal et EN Grèce, de 1888 a 1891. — Ënormes fautes commises par l^Espagnb. — Depuis la4« édition de cet ouvrage (1888) jusqu'au moment où nous revoyons ces lignes (septembre 1891), le cours forcé ou la circulation de papier déprécié et à cours infiniment variable a fait de nouvelles conquêtes dans le monde. Si TAutriche-Hongrie est sur le point d^échapper à ce déplorable régime ; si la Russie a réussi à en endiguer et à en restreindre les maux, par contre tout le continent sud-américain y est plus que jamais en proie, et en Europe la Grèce et le Portugal y sont livrés et TEspagne s'y achemine.

Rien n'égaie Tinfatuation, l'imprévoyance et, pour certains payg du moins, la corruption des gouvernants. Dans TAmériquedu Sud

(1) Les ÉUtB de rAmériqiiedu Sud, notamment la R6pnbUqii6 Argentine, sont les pays qui semblent le plut considérer le papier monnaie comme une situation définitive. G*est de leur part une grande erreur et la cause d'embarras périodiques. La République Argentine, arec son énorme territoire, son immigration de plus en plus considérable, pourrait s'acheminer i une situation financière se rapprochant graduellement de celle des États-Unis. Mais il Taadrait que, pendant quelques années, elle modérât ses dépenses et s'appliquât à relever le cours de ses billets. Dans le courant de Tannée 1887 ('agio sur l'or à Buenus-Ayres est monté A 50, ce qui veut dire que, pour avoir 100 piastres en or, il fallait donner 150 piastres en papier. Au Brésil, au contraire, la situation s'est notablement améliorée depuis un an ou deux, et l'or ne fait plus dans ce paya qu'une prime de 15 à 20 p. 100. (Note de la î« édition, 1888.)

une situation qui, pour certains Ëtats, aboutira sans doute à une double banqueroute, comme celles de notre tiers consolidé et des assignats en France à la fin du dernier siôcle, a eu pour cause non seulement le gaspillage et la dilapidation, mais une ignorance qui est incompréhensible et inexcusable à la fin du xix* siècle.

Tel est le cas de la République Argentine. Elle s*est avisée de se lancer dans un système à outrance de socialisme d'État, créant des banques gouvernementales dans chacune de ses provinces, banques dont le capital appartenait au gouvernement, qui étaient administrées par des fonctionnaires gouvernementaux, et qui avaient le pouvoir d'émettre des billets sans Tobligation de les rembourser en espèces, avec la prétendue garantie de titres de la dette publique. Des banques gouvernementales dans le sens strict du mot, surtout dans un pays démocratique et à administration instable, ne peuvent être que des institutions démoralisantes et démoralisées. Il advint (ce qui fut prouvé plus tard) que des banques ouvraient des conaptes pour des millions de francs chacun et parfois même pour plus de 10 millions chacun aux fonctionnaires et aux amis du gouvernement. Aux émissions autorisées qui étaient déjà extravagantes (car des titres de la dette publique, en Tabsence de Tobligation du remboursement en espèces et à vue, ne peuvent sérieusement garantir des billets de banque) se joignirent des émissions subreptices.

Le cours du change faiblit toujours, c'est-à-dire que la prime de For, en dépit de continuels emprunts extérieurs de toutes sortes, avait tendance à notablement monter. Dès 1888 il devint évident que la République Argentine allait se trouver, non plus dans des embarras, mais acculée à une catastrophe. Nous publi&mes dans YÉconomiste français dès 1887 des avertissements dont il ne fut tenu aucun compte. Nous écrivions que la République Argentine « se submergeait sous une couche de plus en plus épaisse de papier », et que si elle continuait. For arriverait à faire chez elle 300 ou 400 p. 100 de prime. Un publicisle argentin officiel nous répondait en nous traitant « d'économiste en chambre » et en déclarant avec solennité qu'il y a deux économies politiques, Tune pour TEurope et Tautre pour TAmérique. Deux ans après, au printemps de 1890, la République Argentine tombait dans un état d'insolvabilité presque absolue. L'or y est monté dans Tété de 1891 au-dessus de 400, faisant, par conséquent, 300 p. 100 de prime : à Theure actuelle (septembre 1891) il est encore à 395, soit une prime de 295; le payement de tous les emprunts (sauf celui de 1886, gagé sur les douanes) et de toutes les garanties d'intérêts est suspendu, ne s'efTectuant plus qu'en titres nouveaux, devant porter 6 p. 100 d'intérêts en or et être

privilégiés. On a promis de reprendre le payement en espèces des titres de la République dans trois ans à partir de i891 ; mais c'est une promesse qui a bien peu de chances de se réaliser, du moins pour le payement intégral.

La République Argentine en est donc, à la fin de 1891, pour ses finances à peu près au même point où était la France vers 1797, avec celte difTérence qu'elle a sans doute beaucoup plus de ressources futures ou éventuelles dans l'étendue de son territoire inoccupé et de ses bonnes terres non cultivées ; mais des ressources futures ei des richesses naturelles latentes n ont Jamais sauvé, ni même nota* blementaidé, les finances d'un peuple.

Il paraît bien difficile d'éviter à la République Argentine une double banqueroute partielle^ tant de sa dette publique que de son papier-monnaie. Le meilleur moyen de sortir des embarras présents serait de renoncer définitivement au socialisme d'Ëtat, de supprimer toutes les banques gouvernementales, de créer une grande banque, pouvant porter le nom de nationale, si Ton veut, mais composée d éléments absolument indépendants, à savoir d'actionnaires privés dont beaucoup sans doute pourraient et devraient être des étrangers, et d'administrateurs élus par les actionnaires sans aucune ingérence du gouvernement. Cette grande banque aurait le contrôle du papiermonnaie, serait chargée d'en diminuer le montant en circulation et, au besoin, de le convertir contre un papier en moindre quantité. Si Ton ne peut pas immédiatement reprendre les payements en espèces, il faudrait, en tout cas, réduire la circulation à un chiffre donné par habitant, par exemple à 70 ou 75 francs par habitant, ce qui est la proportion de la circulation fiduciaire de la Banque de France. (Au commencement de juillet 1891 la Banque de France avait 3 milliards 2 millions de billets en circulation pour 39 millions d'habitants environ.) On pourrait objecter, pour demander une proportion plus élevée de billets par tête, qu'en France il circule, outre les billets de banque, pour plusieurs milliards de francs d'or et d'argent; mais dans un pays où la circulation repose sur le papier-monnaie, c'est-àdire où les billets ne sont pas remboursables en espèces métalliques, on a besoin d'une bien moindre proportion de ces billets parce que personne ne les garde longtemps par devers soi, ne les entasse, n'en fait provision. On a vu plus haut que la quantité de billets de crédit existant en Russie (vers 1890) n'était guère de plus de 1 milliard de roubles, ou au change courant moins de 3 milliards de francs; l'empire russe ayant plus de 100 millions d'habitants, ce n'est pas 30 francs de papier-monnaie par tête; la République Argentine, il est vrai, est plus riche et vit d'une vie moins patriarcale; en lui con-

[ <;édaQt 75 francs de billets par habitant, on tient largement compte

I de ces circonstances.

[ Il conviendrait, en outre, tant que Ton n*aura pas repris les paye-

ments en espèces, que ce chiffre de billets ne pût être accru qu'en I proportion chaque année de Faccroissement de la population. En

; supposant que celle-ci augmentât de 200,000 âmes par an, Taccrois-

I sèment des billets en circulation, à raison de 70 ou 75 francs par

I habitant, pourrait être de 14 ou 15 millions de francs. L'expérience

seule, d'ailleurs, pourrait démontrer quel est celui de ces deux chiffres, 70 ou 75 francs par habitant, qui convient pour la circulation du papier-monnaie de la République Argentine, ou môme s*il ne faut pas descendre à un chiffre plus bas. On arriverait ainsi à une relative fixité de la valeur du billet. Quoique la monnaie métallique soit la seule qui offre une base absolument solide aux échanges d un peuple, il n*en est pas moins vrai que si, à défaut de cette monnaie, on avait une circulation de papier dont le chiffre fût déterminé d'une manière immuable par habitant, de telle façon que chacun sût pa^ faitement qu il ne serait jamais accru qu'en proportion de la population et d après une quotité iuQexible, on pourrait arriver non pas â une stabilité absolue, mais à une relative stabilité qui ne comporterait plus que des écarts modiques.

Comme autre étape à la reprise des payements en espèces, quand le papier-monnaie ainsi restreint et renfermé dans des règles fixes aurait recouvré une valeur égale à celle de Tor, on pourrait mettre en pratique le procédé recommandé par le célèbre économiste anglais Ricardo, c'est-à-dire reprendre la convertibilité du papier en espèces, mais avec cette réserve que le remboursement ne pourrait être exigé qu en barres métalliques et à partir d'un certain chiffre. Le procédé aurait l'avantage de permettre de se procurer de Tor pour les besoins essentiels, de préserver la Banque chargée du contrôle de la circulation d'un run ou de demandes exagérées et de maintenir les billets comme monnaie intérieure habituelle. Ce seraient là des étapes jusqu'au retour au régime complet des paiement en espèces, ce qui, il ne faut pas se le dissimuler, pour les pays neufs est un régime assez difficile à maintenir.

Le Brésil était arrivé cependant, à la fin de l'Empire, c'est-à-dir« <ians les années 1888 et (889, à jouir du pair pour ses billets. Les Brésiliens vont même jusqu'à dire que les biflets, ce qui correspondait évidemment à une situation passagère, faisaient prime sur l'or. A partir de la Kévolution de novembre 1889, toute une série de fautes commises par le gouvernement, d'une part, et par le public financier de l'autre, a gravement compromis cette situation. Le

gouvernement s'est mis à gaspiller les finances, à creuser dans le budget un énorme déficit, à faire des concessions, avec garanties d'intérêt, d*un nombre innombrable de kilomètres de chemins de fer, de travaux de port et d'entreprises diverses. Quant aux particuliers, saisis de la même fblie, ils ont créé des sociétés par actions pour un capital phénoménal, dont une grande partie, il est vrai, n'était que nominale; ils ont aussi racheté, ce qui est une imprudence pour un pays neuf, une notable partie dies entreprises soit de voies ferrées, soit de gaz et de transports divers, qui étaient dame les mains de capitalistes étrangers, notamment d'Anglais. Enfln le système de banque au Brésil manque d'unité et de cohésion, copiant, très inexactement d'ailleurs, le régime de TAmériqwe du Nord, sans tenir compte de la garantie essentielle que donn-e au public des Etats-Unis la faculté de réclamer le payement immédiat des billets en espèces; les financiers brésiliens s'imaginent à tort qu'en l'absence de cette faculté que rien ne- supplée, on peut trouver une ba<se à la circulation monétaire, soit dans une certaine proportion d'encaisse métallique, soit dans le dépM de titres de la dette publique ou d'autres valeurs paraissant recommandables {Apolieefê) ; c'est un tissu d'erreurs. Aussi le change au Brésil a-t-ii considérablement baissé en 1890 et 1891; du pair, soit ^7 pence anglais, où il était lors de la révolution de novembre 1899, l'unité* monétaire en papier est tombée au Brésil au-dessous de 17 pence au commencement de 1891, perdant ainsi environ 40 p. 100; une magnifique récoite de café et un temps d'arrêt dans les folles spéculations l'ont relevé à. 18 pence 1/2 en juillet 1891; c'était encore plus de 30 p. 100 de perte; il est rétombé à 15, soit 44 p. 100 de perle en septembre de la même année. Les Brésiliens admettent, à la fin de 1891, que la circulation de papier-monnaie a doublé depuis la chute de l'Empire, c'est«à-dire en moins de deux ans ; mais ils soutiennent que le chiffre du- mois de septembre 1891 soit de 430,000 contos, ce qui au pair représenterait 1,230 millions de francs, n'est pas exagéré a cause de l'abolition de l'esclavage et du chiffre de la population, qui est de iô millions d^habitants; le raisonnement est évidemment faux et cette circulation devrait être réduite d'un tiers au moins. Le Brésil jouit sans doute de grandes ressources dans des produits d'exportation pour lesquels il a eu jusqu'ici presque un monopole, le café, le caoutchouc ; mais s'il ne surveille pas avec un soin jaloux sa circulation de papiermonnaie, s'il ne réforme pas son régime de banques^ s'il ne ramène pas à un chiffre modique et stable par habitant la quotité du papier en circulation, il est à craindre qu'il ne tombe dans de croissants embarras. Les Ëtats comme le Brésil, la République Argentine, le

Chili, rUruguay n'ont de moyen de revenir à un instrument monétaire d'une valeur à peu près stable que le moyen que nous indiquons. Ils doivent résister aux inflationistes qui sont toujours très nombreux. Un pays n a pas besoin de beaucoup de monnaie, surtout de beaucoup de papier-monnaie, et quand le taux de l'escompte serait assez variable et assez élevé, cela serait un moindre mal qae des fluctuations énormes de l'instrument des échanges et toutes les appréhensions et les refus de concours qu'elles suscitent.

Plus coupable peut-être que la République Argentine et le Brésil se trouve l'Espagne, pays plus rassis, n'ayant pas la même sève de jeunesse, les mêmes illusions que provoque Tinexpérience. Cependant, l'Espagne s'est vouée, par une série de fautes, aune circulation dépréciée et à un change très instable et fléchissant. Dans la période de 1880 à 1891, bénéficiani de ses énormes exportations de vin en France à la suite du phylloxéra et du développement de ses mines, l'Espagne eût dû asseoir solidement sa prospérité. Elle a trop dépensé, en partie pour son armée et sa marine, en partie pour des travaux publics (multipliant trop les lignes de chemins de fer subventionnées et parfois les doublant pré* maturément dans une mième direction et à peu de distance), en partie aussi en fonctions publiques inutiles. Elle a transformé la Banque d'Espagne en un établissement de prêts au Trésor. Au 6 juin 1891 la Banque d'Espagne n'avait en caisse que 133 millions d'or monnayé, 16 millions 1/4 d'or en barres, 58 millions d'argent monnayé, 8 millions et demi d'argent en barres, 11 millions et quart de cuivre, soit en tout 227 millions d'encaisse métallique, dont 78 millions en des métaux subalternes et n'ayant qu'une valeur intrinsèque moindre que celle que leur attribuent les lois monétaires. D'un autre côté, la Banque d'Espagne avait, en ce même moment, en portefeuille, par suite de ses prêts au gouvernement : 441 millions de rentes 4 p. 100 amortissables, 165 millions de lettres du Trésor, 57 millions de pagarès du Trésor, ensemble 663 millions de francs. Au même moment le gouvernement espagnol faisait voter par les Cortès une loi en vertu de laquelle la Banque d'Espagne prêterait au Trésor en trois ans 150 nouveaux millions, ce qui, comme compensation, lui procurerait le droit d'élever jusqu'à 1,500 millions de francs sa circulation de billets, laquelle était de 743 millions. Il est vrai qu'on lui imposait l'obligation d'augmenter dans une certaine mesure son encaisse métallique, ce qui ne tire pas à conséquence en présence d'un semblable débordement de billets. L'effet de cette législation, qui est le maximum de Timprévoyance, de la faiblesse et de Tignorance, a été de faire baisser, dans l'été de 1891, à 7 ou 8 p. 100 de

perte le change espagnol, lequel ne perdait auparavant que 4 p. 100 et même, en 1888, que 2 à 21/2 p. 100. Mieux eût valu pour le gouvernement espagnol emprunter au public ou à l'étranger, fût-ce à 7 ou 8 p. 100 d'intérêt, les fonds dont il avait besoin, s'il ne pouvait pas réduire ses dépenses, que d'avilir dans ces proportions la valeur de l'instrument des échanges. Les emprunts aux banques d'émission sont les dettes les plus coûteuses, les plus pernicieuses ; on ne peut en mesurer les suites. Si L'Espagne ne s'arrête pas dans cette voie, le change devra y baisser considérablement encore et le pays sera livré à toutes les calamités d'une monnaie dépréciée et instable. Au mois de septembre 4891 la situation de la Banque d'Espagne s^était encore affaiblie : elle avait soi-disant 247 millions d'encaisse contre 735 millions de billets en circulation ; mais dans cette encaisse l'or ne figurait que pour 140 millions, Targent pour SI, le métal chez les correspondants pour 8, le reste était du cuivre ; d'autre part, la Banque avait prêté au Trésor 759 millions qu'on peut considérer comme immobilisés, sinon comme irrecouvrables. Dans ces 759 millions figure la première des trois annuités de 50 millions chacune qu'elle doit avancer pour la flotte et les travaux publics. La Banque s'est, en outre, chargée de garantir une émission échelonnée de 250 millions de pesetas 4 p. 100. Disons pour compléter ce tableau que la Banque avait avancé aux particuliers 269 millions sur titres de rentes espagnoles et que son portefeuille commercial ne montait qu'à 160 millions. A ce moment, septembre 1891, les cours du change étaient encore soutenus par une très belle récolte de vins, mais il est clair qu'une catastrophe est inévitable.

Le Portugal, en partie par des circonstances dont il n'est pas responsable, telles que l'agression de l'Angleterre contre ses colonies, en partie par ses propres fautes intérieures, des travaux ' publics exagérés ou prématurés, un gaspillage méthodique et des spéculations folles, est tombé en 1891 dans des embarras analogues; les banques ont dû recourir à un moratorium ou suspension de payements, et l'or se tint entre 20 et 30 p. 100 de prime.

La petite Grèce l'avait précédé dans la même voie, et le papiermonnaie y perdait 30 p. 100 relativement à l'or.

Ainsi, dans cet intervalle de 1888 (époque de la 4* édition de cet ouvrage) à 1891 (époque de la cinquième), une grande partie du monde, par entraînement, par dédain aussi de l'expérience et de la science, a abusé du crédit sous sa forme la plus dangereuse, les émissions de billets de banque. S'il est un point, cependant, où la science des finances soit bien assise, c'est celui-ci, et l'on ne comprend pas que ses enseignements, reposant sur toute la série de faits

que nous avons énumérés dans ce chapitre, soient si constamment oubliés. Heureusement la conduite prudente de la Russie et de rAutriche-Hongrie dans ces dernières années, leur retour à un change ferme, leur approximation k la reprise des payements en espèces, viennent en partie nous consoler de ces folies.

Appendice de la sixième édition. — Le développement du papiermondtaie;, dans la période 1891-1899, en Espagne, en Portugal et en Grèce. — La reprise des paiements en espèces, en Autriche et es Russie. — De la nécessité d'une table de correspondance entre u valeur de la monnaie métaluque et celle du papier-monnaie aux

DIVERSES ÉPOQUES DE DÉPRÉCIATION. — La QUESTION DU COURS A ADOPTER GOMME BASE DE L'UNITÉ MONÉTAIRE A LA REPRISE DBS PAIEMENTS EN ESPÈCES APRÈS UNE DÉPRÉCIATION PROLONGÉE. — OBSERVATIONS A CE SUJET.

Le développement du papier-monnaie en Espagne^ en Portugal et en Grèce, de i 89i à i 899. — Nous n'avons rien changé aux considérations qui précèdent et qui ont paru dans la cinquième édition de cet ouvrage en 1891. Le lecteur a pu voir que, dès cette année, nous signalions que l'Espagne» en pleine paix, se précipitait, sans aucune excuse, par la folie du ministère Canovas del Castillo, dans des embarras inextricables. Elle ne devait pas cesser de les accroître, et la débâcle de la puissance espagnole, dans les années 1895-1898, a été la conséquence naturelle des actes de démence accomplis dans les cinq ou six années de paix qui ont précédé rinsurreclion de Cuba.

C'est en vain que, dans un article qui eut un très grand reteoUssèment, de notre journal VÉconomiste français, du 27 juin 1891, sous le titre de Finances avariées : Républiq'ue Argentine, Brésil, Portugal, Espagne, Grèce, etc. (1), nous avions donné au gouvernement espagnol Tavertissement suivant : « Comprend-on TEspagne, qui pousse à une exagération extravagante la circulation des billets de banque? Dans ce siècle-ci, après la catastrophe de la République Argentine, il faut être triplement fou pour concevoir que la mission d'une banque est de créer du papier-monnaie, destiné à être prêté à TEtat. La banque d'Espagne ne détient que 133 millions d'or monnayé et 16 millions d'or en barres.'ElIe a en portefeuille 441 millions de rente 3 p. 100 amortissable, 165 millions de lettres du trésor, 57 millions de pagarès du trésor, et Ton veut encore augmenter ces avances : c'est une incroyable folie. Mieux vaudrait que le trésor empruntât au public, soit national, soit étranger, à 10 p. iOO d'in* térèt, que d'emprunter à la banque dans ces conditions même sans

(1) C'est cet article qui a été l'origiae de cette déo ominalion de finances avariées taquelle es| deveaue depuis ce temps absolumeat courante.

intérêt (i). » La rente espagnole 4 p. 100 était alors à 74,50, c'està-dire qu'on eût pu faire un emprunt de 700 millions pour dégager la Banque d*£spagne, au cours de 71, soit à 5,60 p. iOO, ce qui, pour le présent et pour Tayenir de TEspagne, eût été infiniment préférable.

Dans la première édition, parue en décembre 1895, de notre Traité théorique et pratique d'économie politique^ alors que Tiiisiirrection de Cuba ne venait que d'éclater, nous revenions sur cette situation encore aggravée et la décrivions en ces termes : « Au mois de juillet 1894, la situation de la Banque d^Esps^gne était celle-ci : son capital et ses réserves montaient à 165 millions de francs; or, elle a fait des avances successives à TÉtat : d'abord pour une somme fixe de 150 millions de francs, et en plus pour les énormes sommes suivantes représentées par des titres, qui ne sont pas tous légalement immobilisés, mais dont elle ne peut se débarrasser : 415,390,617 fr. en rente 4 p. 100 amortissable de 1882, 6,199,521 ifr. en rente 4 p. 100 1891, 158,046,000 fr. d'obligations du Trésor 1894, 8,602,000 de pagarès du trésor, 33,000,000 de francs d'«otres obligations du trésor, ensemble 621 millions de francs, et avec les 150 millions d'avances fixes, plus de 770 millions de francs, soit plus de quatre fois et demie son capital et ses réserves. A côté de ce débordement de prêts à l'Ëtat, la Banque d'Espagne ne fait que pour 150 à 180 millions d'escompte aux particuliers, elle n'a que 350 millions de dépôts. Une forte partie de ceux-ci et Texcédent de la circulation sur l'encaisse se trouvent donc prêtés par la Banque tiu gouvernement. Aussi, la circulation des billets de la Banque d'Espagne est-elle, au 14 juillet 1894, de 944,575,000 pesetas (égales nominalement à nos francs) contre 428 millions d'encaisse, dont 230 en argent. Ge n'est pas le rapport des billets' à rencaisse qui -est dangereux en lui-même (puisqu'on a vu que ce rapport est encore bien plus élevé pour la banque de Belgique), mais c*est le fait que la Banque a engagé non seulement ses propres ressources (capital et réserves;), mais celles d'autrui (les dépôts) à un seul débiteur pour une somme gigantesque de 7 à 800 millions, dont il sert bien l'intérêt, mais qui, en capital, est irrecouvrable et tend à grossir sans cesse. Aussi la Banque a-t-elle dû suspendre pratiquement le remboursement de ses billets et ceux-ci sont dépréciés de 10 à 23 p. 100. Tandis que la circulation, en quelque sorte spontanée et naturelle, des billets d'une Banque, alors qu'elle augmente, ne le fait que lentement, celle de la Banque d'Espagne s'est accrue par bonds.

{{) Économiste français du 27 juin 1891, page 803.

En 1881, la circulation était de 294 millions de francs et le change se trouvait au pair. En 1885, la circulation était de 424 millions, et le change perdait 2 1/2 p. 100; en 1890, la circulation est de 736 millions et le change perd 4,33 p. 100; en 1891, la première s*élève à 770 et la perte du change atteint 6,56; en 1892, les billets montent à 854 millions et le change perd 15,42; enfin, en 1894, pour une circulation de 944 millions, la perte du change est de 23 p. 100. Ainsi, de 1890 à 1894, une augmentation de 208 millions de la circulation, soit de 27 à 28 p. 100 environ, a proToqué une baisse de change de 19 points, mais déjà, en 1890, le change perdait A 1/4 p. 100 (1). »

Il n'est nullement douteux que la conduite insensée du gouvernement espagnol dans la période de paix 1888 ou 1889 à 1894 inclusiTement, a été pour beaucoup dans la débÀcle de l'Espagne en 1898; il avait dévoré en temps de calme les ressources extrêmes auxquelles il n'est loisible de recourir qu'en temps de guerre inexpiable. Notre avertissement solennel du mois de juin 1891 prouve qa*il y a bien une science des finances et que la prévision, chez un esprit expérimenté et judicieux, peut s'exercer avec sûreté en cette matière.

Quand arriva l'insurrection de Cuba, à plus forte raison la guerre avec les Etats-Unis, l'Espagne^ incapable d'emprunter au dehors, fut encore obligée de lancer de nouvelles émissions de papier-monnaie dans la circulation; le change sur Paris dépassa un moment 200 p. 100, c'est-à-dire que le billet de banque perdait la moitié de sa valeur nominale. Si, au contraire, TEspagne n avait pas commis la faute de recourir au papier-monnaie en pleine paix, qu'elle eût alors émis des emprunts publics, elle eût pu, lorsque la guerre de Cuba devint sérieuse, en 1897, et lorsqu'il s'y joignit la guerre avec les États-Unis en 1898, faire à la Banque, dans cette période où la nécessité primait tout, les emprunts qu'elle lui fit si imprademment de 1888 à 1895; le papier-monnaie se fût alors moins grossi, eût été de moitié ou des deux tiers moins déprécié, etTEspagne eût pu, plus allègrement, soutenir la lutte.

U lui eût été plus aisé aussi de s'en relever. Quelques mois après la guerre, et quoique tous les frais n'en fussent pas encore liqui' dés, la Banque d'Espagne, qui avait continué de prêter au tnsor, depuis 1894, mais n'avait pu le faire que dans de moindres proportions, avait, le 11 février 1899, une circulation de 1,479,503,000 fr-

(1) Voir notre Traité théorique et pratique d'économie politique^ t IHi P- ^ et 684.

(535 millions de plus que le 14 juillet 1894); son encaisse d*or montait à 277 millions en chiffres ronds (79 millions de plus qu'en 1894) et 222,879,000 fr. d'argent; elle avait, en outre, 52 millions chez ses correspondants de Tétranger. Ainsi, depuis 1885, où elle montait seulement à 424 millions, la circulation de la Banque s'était accrue de 1 milliard 55 millions et avait presque quadruplé ; depuis 1890, où elle s'élevait à 736 millions, elle avait, en neuf ans, augmenté de 743 millions et plus que doublé; depuis 1894 enfin, où elle atteignait 944 millions, elle s'était accrue de 535 millions, soit de près de 60 p. 100. Toutes ces augmentations successives venaient presque uniquement de l'énorme endettement de l'Ëtat avec la Banque. Aussi la prime sur Tor ou la prime du change sur Paris à Madrid avait un moment, en 1898, dépassé 100 p. 100, ce qui équivalait à une dépréciation de 50 p. 100 des billets de la Banque. La moyenne de la prime sur Tor ou de la prime du change sur Paris à Madrid fut de 56 p. 100 environ pour. l'année 1898 tout en* tière.

Quand l'Espagne fit la paix avec les Ëtats-Unis, la prime sur l'or et celle du change sur Paris à Madrid, qui lui était corrélative, s'abaissèrent sensiblement et revinrent à 20 p. 100 au printemps de 1899. Cette atténuation de la prime sur Tor et des changes étrangers, par suite d'un grand événement politique, quand la circulation de la Banque d'Espagne n'avait pu encore fléchir et que même elle continuait à monter, mais plus lentement, confirment les observations faites plus haut sur les influences morales qui affectent la tenue du papier-monnaie. Nous avons, en effet, démontré à l'endroit précité, que la valeur de celui-ci ne subit pas seulement l'action de la quantité qui en existe en circulation, mais qu'elle est très sensible aux influences d'ordre purement moral, par exemple à la confiance ou k la méfiance que, dans le pays et à l'étranger, on a à l'égard du gouvernement, aux espérances que le papier-monnaie ne sera plus accru ou même sera restreint, ou, d'autre pai^t, aux appréhensions qu'il sera augmenté.

Si la conduite de l'Espagne, en ce qui concerne les relations de rfitat avec la Banque, a été de la plus insigne folie, surtout dans la période 1885-1890, et plus particulièrement dans celle 1891-1894, si la situation financière et môme militaire et politique de l'Espagne s'en est trouvée, dans des proportions incalculables, aggravée, il serait possible néanmoins à ce pays, en 1899, de préparer et ultérieurement d'effectuer la reprise des paiements en espèces. Si l'Espagne faisait, dans des conditions régulières, un concordat avec ses créanciers, en réduisant à 50 ou à 60 p. 100 temporairement les intérêts

de sar dette (1), quitte à en relever altérieurement le montant à concorrence de la moitié ou des deux tiers des plus-values d'impôts; si elle reml>oursait, au contraire, intétçralement^ au moyen d emprunts intérieurs ou extérieurs privilégiés et gagés qu'il lui serait possiLIe de contracter, sa dette envers la Banque, on reviendrait assez aisément, au bout de peu d'années, aux paiements en or. L'expérience prouve, en effet, qu'un pays qui a été, pendant un certain nombre d'années, au régime de la monnaie de papier, même à cours forcé, supporte dans sa circulation, après la reprise des paiements en espèces, une i>eaueoup plus grosse part de billets qu'il ne le faisait auparavant Aussi, il sufBrait sans doute de réduire ft 800 ou 900 millions, peut-être même à i milliard, la quantité de billets de banque en Espagne, pour que le pair du billet se rétablit, à la condition naturellement que le gouvernement inspirât une pleine confiance au point de vue politique et financier, que le budget fût en équilibre et que Ton ne craignit plus que le trésor exigeât de nouveau des avances de la Banque.

Un autre État qui a fait le plus déplorable usage du papier-monnaie et qui n'a pas eu l'excuse de guerres, c'est le petit Portugal. II a outrageusement et persévéramment défié le bon sens. Bien plos coupable encore que l'Espagne, il a porté les emprunts faits à sa banque à un point qui n'est plus seulement de l'aveuglement, mais aussi une insigne malhonnêteté; c'est une sorte d^escroquerie officielle, et les gouvernants de ce petit pays sont de petits Philippe le Bel sans aucune excuse. Au 4 janvier 1899, la Banque de Portugal avait une encaisse d'or de 4,835,933 milreis (le miireis vaut au pair 5 fr. 60), une encaisse d'argent de 8,430,530 milreis et un encaisse de cuivre de 409,860 milreis; les billets en circulation montaient à 69,885,893 milreis, soit plus de 14 fois l'encaisse d'or et plus de 5 fois l'encaisse d'or et d'argent réunis. Cette circulation de 69,886,000 milreis en chiffres ronds représentait 4,250,000 milreis de plus qu'à la même date de 1898. Elle était due, pour près des trois quarts, et même, si l'on considère seulement l'excédent de la circulation au delà de l'encaisse, pour la presque totalité aux em-

(1) Il est question que TEspagne (mars 1899} réduise beaucoup moins qu'il n'est dit d-dessus les intérêts de sa dette, qu'elle se contente, par exemple, de prolonger les déhis d'amortissement des emprunts qui en comportent un et qu'elle frappe seulement d'on impôt de 20 à 25 p. 100 sa rente, en assujettissant, par contre, à cet impôt toutes les valeurs mobilières existant dans le pays, par imitation de ce qui s'est fait en Italie. Ce procédé serait, à la fois, inique et décevant. Il est injusts de frapper d'une retenue aiis4 colossale les titres des entreprises diverses, quand c'est le trésor seul, et non tes entreprises, qui est en déconfiture. D'autre part, ce que l'on se procurerait ainsi ne serait pâs suffisant. Un concordat, dans les conditions précitées, est Ja seule mesure rationnelle et équitable.

prnnts successifs que TËtat avait faits à la Banque. Au4janvieri899, en effet, le trésor devait à la Banque, sous deux rubriques différentes, 50,775,000 milreîs, à savoir 124,164,649 milreis de dette de TÉtat proprement dite et 36,610,307 milreis de compte courant du trésor débiteur. Ge chiffre de 50^775,000 milreis dû par TÉtat, rapproché des 69,886,000 milreis de la circulation^ représente plus de 70 p. 100 de celle-ci et équivaut presque aux 56,231,000 milreis d*excédent de la circulation sur l'encaisse d'or et d'argent (en réalité, il est vrai, l'argent, vu la dépréciation de ce métal, devrait être laissé de côté).

Si le Portugal voulait se ranger, faire quelque arrangement financier, dont ses colonies formeraient la base, sans qu'il en aliénât la souveraineté, il pourrait rembourser k la Banque les 50,775,000 milreis qu'il lui doit, ou tout au moins 40,000,000 de milreis, sur lesquels il lui en verserait une dizaine de millions en or, par un emprunt extérieur; la Banque ayant alors une encaisse d'une quinzaine de millions de milreis d'or et de 7 à 8 millions de milreis d'argent, pourrait maintenir une circulation de 30 à 40 millions de milreis; le pair du change, dans ces conditions, serait vite rétabli, tandis que les changes étrangers font une prime de 49 p. 100 au printemps.de 1899 et en ont fait une de 80 p. 100 même à certains moments de l'année 1898.

La circulation actuelle (4 janvier 1899) de 70 millions de milreis en chiffres ronds est encore plus dépréciée par la défiance qu'inspirent les pratiquesdu gouvernement et parla crainte de l'avenir, que par l'excès de quantité du papier, quoiqu'on ne puisse nier cet excès. Ces 70 millions de milreis représentent au pair (èi 5 fr. 60 le milreis) 390 millions de francs, soit pour une population de 4,700,000 habitants, environ 8 fr. 30 par tète. En France, la circulation de la Banque dépasse 10 francs par tète, et en supposant la population du Portugal des deux cinquièmes moins riche et des deux cinquièmes moins industrieuse que celle de la France, elle pourrait probablement supporter sans dépréciation une circulation de 280 à 300 millions de francs ou de 50 à 55 millions de milreis. La circulation actuelle, tout en étant trop forte, doit surtout sa dépréciation aux appréhensions générales, tant en Portugal qu'à Tétranger, que le gouvernement continue ses emprunts à la Banque, et ici s'exerce sur la tenue du papier-monnaie l'action morale dont nous avons parlé plus haut et qui est indépendante de l'action matérielle même de la quantité de ce papier Ces alarmes sont justifiées par le grossissement de plus de 4 millions de milreis de la circulation en une seule année et en pleine paix, du 5 janvier 1898 au 4 ianvier 1899, accroissement dû exactement

à celui de la dette de TËtat envers la Banque dans le niéme temps (i).

Nous avons peu de chose à ajouter sur la Grèce à ce que nous avons dit plus haut, pages 567 à 569, quand nous traitions du contnMe financier international. On a vu que la seule perspective de plus d*ordre dans la perception et remploi des revenus, grâce à la surveillance de délégués expérimentés des gouvernements étrangers, avait réduit de 85 p. 100 à 55 p. 100 la prime sur Tor à Athènes.

Sur le papier-monnaie dans la République Argentine et au Brésil nous avons également fourni plus haut (pages 733 à 738} d'assex amples explications pour avoir peu à en dire encore. Actuellement {mars 1899) la prime sur Tor dans la République Argentine est encore de lâO p. 100, venant de 300 p. 100 et même au delà, lors du point le plus aigu de la crise qui a suivi le concordat de 1891. Au Brésil, le change est beaucoup plus déprécié, se tenant (mars 4899) à 7 pence à peine, tandis que le pair est de 27 pence ; ainsi la prime sur Tor est aujourd'hui dans ce pays presque aussi élevée qu'elle le fut, au point culminant, dans la République Argentine; il est vrai que le change brésilien était un moment tombé à 5. Si le Brésil s en lient loyalement à la soi*te de concordat qu'il a conclu avec la maison Rothschild (voir page 565), représentant officieux des créanciers, et s'il rétablit l'équilibre de son budget, il est probable que le change pourra s'y améliorer, comme il l'a fait dans la République voisine.

A propos du Brésil et de l'Argentine se posera un jour, nous l'espérons, la grave question du taux qu'il convient de donner à l'unité monétaire pour la reprise des paiements en espèces, après une très longue et très profonde dépréciation de la monnaie nationale. Nous la traitons plus loin en parlant de la réforme monétaire russe.

Il est triste que le Chili, qui avait repris il y a peu d'années les paiements en espèces, soit par des imprudences retombé en 1897 dans le papier-monnaie à cours forcé. Il eût parfaitement pu éviter cette regrettable rechute. Des armements excessifs en vue d'une guerre éventuelle avec la République Argentine ont été la cause principale de ce retour de maladie; il y faut joindre la résignation condamnable des peuples latins, par une contagion en quelque sorte morale, au régime du papier déprécié.

La reprise des paiements en espèces en Autriche- Hongrie. — Noos devons clore cette étude par l'examen d'efforts émanant de gouverne-

(1) Voici les chiffres :

Billets en circulation

Dette de TÉtat envers la Banque.

5 janTÎer 189S milreia

4 Janvier 1809 niiireis

AupnentttlM milrais

ments plus virils, ceux de rAutriche-Hongrie et de la Russie, pour sortir du cours forcé, et par la brève analyse et Tappréciation des systèmes quMls ont employés.

On a vu plus haut (page 683) combien le papier monnaie a sévi en Autriche : c'était un mal chronique, quasi séculaire. A son honneur, le gouvernement austro-hongrois a voulu s'en dégager. Les trente et quelques années de paix écoulées depuis i866 lui ont fourni une période favorable pour préparer et réaliser cette réforme. Nou» avons dit plus haut (pages 683 à 695) qu'au pioment des deux précédentes éditions de cet ouvrage (1888 et 1891) on s'était déjà assez rapproché du but et qu'il y avait des chances de l'atteindre. On fit un pas décisif par les lois et ordonnances des 2 et 8 août 1892* Préalablement, des commissions d'enquête avaient été nommées à Vienne et à Budapest, qui se livrèrent à des études approfondies (1). L'adoption de l'étalon d'or fut décidée avec grande raison, au lieu de rétalon d'argent, qui était le régime traditionnel ofGciel de la monarchie, quoique ce dernier lui-même eût été peu en usage à cause du papier-monnaie habituellement régnant. On renonça au florin comme unité monétaire et on adopta à sa place la couronney divisée en 100 hellers. Un kilogramme d or à 900 millièmes, unité de poids du nouveau système monétaire, représente 2^952 couronnes, et un kilogramme d'or fin 3,280 couronnes. 11 n'est plus frappé de pièces ni d'or ni d'argent en florins. Les pièces d'or de 20 et de 10 couronnes doivent remplacer les pièces de 8 et de 4 florins. La couronne devait équivaloir en principe à un demi-florin; mais au lieu de prendre' pour type la valeur nominale du florin, qui correspondait à environ 2 fr. 50 de notre monnaie (exactement 2 fr. 4691), on prit la moyenne approximative de la valeur du florin papier depuis un certain nombre d'années, soit environ 2 fr. 10. Ainsi l'opération connue sous le nom de - régularisation de la valuta consolide k 15 p. 100 environ la perte de la monnaie légale autrichienne. Cette mesure suscita, à l'étranger surtout, notamment en Belgique et en Allemagne, où les porteurs de titres autrichiens étaient nombreux, de très vives critiques (2). On accusa l'Autriche de faire une nouvelle banqueroute et de frustrer ses créanciers de 15 p. 100. L'Autriche répondit qu'elle n'était tenue de payer qu'en argent, puisque l'ar-

(1) Eq dehors des documents originaax, voir les analyses de ces travaux et les textes If^gislatifs dans le Bulletin de statistique et de législation comparée, tomel*'' de 1892, page 414, et tome II de 1892, page 319.

(2) Les titres de la dette autrichien ne .stipulés payables en monnaie nationale furent seuls à supporter celte situation; car les titres placés à Tétranger avec la mention que le paiement s'efTcctuerait en or ne subirent aucune modincalion dans leur intérêt ou leur amortissemeot.

"748 TRAITÉ DE lA SCIENCE DBS FINANCES.

gent était, avant cette loi de i892, son étalon natioaaK et que, «i elle payait en argent, les créanciers perdraient infiniment plus, puisque l'argent avait perdu alors plus d'un tiers de sa valeur nominale. On lui répliquait que le papier-monnaie autrichien avait valu •encore â fr. 25 le florin quelques mois avant que la réforme monétaire fixât à environ 2 fr. 10 en or la valeur de celui-ci. Nous étudierons plus loin, à propos de la Russie, cette grave et très délicate •question de la fixation de Tunilé monétaire à la reprise des paiements en espèces après une dépréciation très prolongée de la ^monnaie nationale.

L'Antriche-Hongrie, depuis cette loi de 1892 fixant la vahUa^ -continua d*acbeter de Tor et de frapper des pièces sur les types non- Teaux; au 31 juillet 1895 elle en avait frappé ainsi pour 385millions et demi de florins, dontplusde 288 millionsde monnaied*or(l}. Toutefois, pendant longtemps ces monnaies furent retenues par la Banque, qui craignait, en les mettant en circulation, qu'elles fussent exportées. Après une période laborieuse qui se prolongea près d'une demi-douiKaine d*années depuis la loi de 1892, la reprise des paiements en •espèces est aujourd'hui effectuée dans la monarchie austro-hougroise. •Les 200 couronnes correspondant à 100 anciens florins, qui forment t*uniié de change pour le papier austro-hongrois coté à la place de Paris, s'y tiennent fin février 1899 à 206 ou 207, ce qui ne s'écarte pas du pair, frais de transport des espèces métalliques déduits. £n décemrbre 1898, la Banque d^Autriche-Hongrie détenait pour 1,014,900,000 francs d'encaisse métallique, dont 754,700,000 francs •«n or et 260,200,000 en argent, contre une circulation de billets de .1,548,700,000 francs; l'encaisse d'or représentait ainsi approximaitivement 49 p. 100 de la circulation de la Banque.

La reprise des paiements en e^èces en Russu, — Queslion du cùurt >à prendre pour base de Vuniié monétaire à la reprise des paiements en espèces après une déprédation prolongée, — Cette reprise s'est effectuée, après une très longue préparation, en 1897 (oukaze des 3-15 janvier). Elle a donné lieu, dans le pays et à l'étranger, à des appréciations très diverses, les unes enthousiastes, les autres défavorables. On s'était acheminé à cette grande opération, qui s*est •assez facilement effectuée, par toute une série de mesures. Profitant de la meilleure situation des budgets russes et de Texcellente tenue -des fonds de TEmpire sur les places étrangères, notamment sur -celle de Paris, on avait procédé à des séries de conversions d'emprunts anciens et d'émissions d'emprunts nouveaux, qui permet-

(1) Bulletin de statistique et de législation comparée^ tome II de 1895, page 663.

taieni^ sans augmenter sensiblement les charges du trésor, d'accumuler de grandes quantités d'or à la Banque Impériale. Parallèlement, le ministre des finances, M. Witte, dont Thabileté et ringéniosité ne peuvent être contestées, s'appliquait à déjouer lesmanœuTres des spéculateurs de Berlin sur le change russe et à maintenir ce change à un taux quasi fixe. Comme il ne cherchait pas à pousser ce taux et qu'il se résignait, au contraire, à ce que le rouble papier ne revînt pas à sa valeur d'autrefois, il réussit à. obtenir cette quasi-fixité. Au commencement de 4897, cette fixité de la valeur du rouble papier, dit rouble crédit» par rapport à Tor existant depuis plusieurs années, et la Banque Impériale de Russie étant très amplement approvisionnée d'or (elle détenait alors pour 2,401 millions ds francs de ce métal), on se décida à reprendre les paiements en espèces sur la base de l'étalon d'or. Seulement, au lieu d'adopter comme unité l'ancien rouble métallique qui correspondait à 4 francs de notre monnaie, on réduisit la valeur du rouble d'un tiers, en la fixant à â fr. 666 de notre monnaie. Les anciennes^ pièces impériales d^or de 10 roubles et demi-impériales d'or de 5 roubles furent déclarées valoir 15 roubles et 7 roubles 1/2. On décidait : «sans apporter aucune modification ni à la quantité de fin, ni au titre, ni au poids, ni aux dimensions des monnaies d'or, tels qu'ils sont déterminés par la loi (loi monétaire du 17 décembre 1885, art. 8, 9, i% 17, 19 et 21), de faire frapper des impériales et demiimpériales portant comme indication de prix : les premières». 1 5 roubles, les secondes 7 roubles 50. »

Ainsi la reprise des paiements en espèces consolidait à un tiers la dépréciation définitive du rouble. C'était une mesure analogue à celle qu'on a vu avoir été prise en Autriche-Hongrie,^ mais plus accentuée encore, et sans intervention d'une dénomination monétaire nouvelle, comme celle de la couronne substituée au florin dans la monarchie austro-hongroise.

Celte méthode a été vivement critiquée en Russie par un certain^ nombre d'hommes qui pensaient que, avec le temps, on aurait pu rétablir le rouble papier à son ancienne valeur de 4 francs. Il faut dire, cependant, que le gouvernement pouvait tirer argument de ce que le rouble ancien, base traditionnelle du système monétaire de la Russie, était un étalon d'argent, et que, l'argent ayant perdu la moitié de sa valeur relativement à l'or, en fixant le rouble à 2 fr. 666 en or, on le relevait plutôt qu'on ne le dégradait.

Il n'en est pas moins vrai que cette valeur nouvelle du rouble est inférieure au cours qu'avait cette monnaie, relativement à l'or, pendant toute la période de 1840 à 1876 et même pendant nombre^

d'années de la période qui a. suivi la seconde guerre d'Orient^ de 1877 k 1897. Dans la première période, de 1840 à 1877, comme le -démontrent les relevés statistiques, le rouble eut pendant quelques années une valeur effective de A francs en or, par exemple en 1840, •en 1841, en 1853; pendant ces treize années, il ne tomba jamais plus bas comme moyenne annuelle que 3,80. De 1854, époque de la guerre -de Grimée, à 1873, il se tint en général entre 3,70 et 3,97, ne fléchissant que passagèrement à 3,64 en 1859, à 3,48 en 1861 et à 3,60 ^n 1862. A partir de 1864 jusqu'en 1876 il fut plus déprécié; mais il se tenait en général entre 3,20 et 3,40 et ne tomba jamais au-dessous de 3,04. Depuis la seconde guerre d'Orient (1877) il fut beaucoup plus faible, oscillant en général entre 2,50 et 2,69 ; il tomba même un instant, en 1888, aux environs de 2 francs, avec même une fraction infinitésimale au-dessous; mais cela ne dura pas, il reprit en 1890 au-dessus de 3 francs et ne retomba plus que très passagèrement à 2,40 ou 2,35.

Si la réforme monétaire de 1897 a donc donné au rouble la valeur moyenne approximative de la période 1877-1896, elle a consolidé un cours qui était au-dessous de celui que Ton eût pu espérer atteindre normalement, sans Taction déprimante volontairement exercée par le gouvernement depuis 1892 sur le change. Nous-méme, dans les précédentes éditions de cetouvrage (voir plus haut, page 705) disions que, lors du retour que nous supposions prochain aux paiements en espèces, la Russie «pourrait prendre pour base le cours de 3 fr. 50, que le rouble n'a atteint que très fugitivement depuis vingt-cinq ans, soit depuis 1865 ». Le cours de 2 fr. 66, adopté pour la réforme de 1897, peut donc paraître bas ; le ministre des finances s'en excuse d'un côté par la crainte qu'il avait de bouleverser les prix et de rendre la situation de la propriété foncière, qui était déjà délicate, plus mauvaise en renchérissant son prix de revient et relevant sa charge de dette, d'un autre côté par l'intérêt politique ■et économique général qu'il attribuait, dans Tétat des relations internationales, à la très prompte reprise des paiements en espèces sur la base de l'or. Si l'on eût voulu conférer au rouble une valeur plus élevée, il eût fallu attendre quelques années pour que le» hauts cours eussent eu le temps de se produire, et l'on craignait que ce retard fût préjudiciable à la situation politique de la Russie (1).

Nécessité d'une table de correspondance entre la valeur du papiermonnaie dépréciée au moment oinginel des transactions et celle de la monnaie métallique au moment des paiements. — Quand on revient

(I) On peut comparer le retour aux paiements en espèces effectué en Î897 avec le projet qu'élaborait, près de quarante ans auparavant, M.Lamanski (voir plus haut, page 699).

ainsi aux paiements en espèces, qu'on change ou non la valeur de la monnaie, il est une mesure que Téquité impose : c'est, conformémenf à ce que nous avons dit plus haut, de dresser une table de correspondance, d*après les moyennes annuelles ou plutôt mensuelles, entre la valeur définitive attribuée à la monnaie depuis la reprise de^ paiements, et la valeur qu'avait la monnaie nationale eu cours, c'est-à-dire le papier-monnaie, au moment où chaque engagemeni a été pris. Cette échelle de correspondance est indispensable poui ne pas troubler absolument les relations économiques et les situations respectives de créancier et de débiteur. Si un emprunteur, pai exemple, au Brésil ou dans la République Argentine, avait contracté une dette au moment où le papier-monnaie ne valait que le quart de sa valeur nominale, il y aurait une manifeste iniquité à prétendre la lui faire payer en or, sans aucune réduction, après la reprise dee^ paiements en espèces, si celle-ci s'effectuait en reprenant simplement l'ancien type monétaire.

Dans ces conditions, il serait^ sans doute, préférable au moment de la reprise des paiements en espèces, quelle qu'ait été la dépréciation du papier-monnaie, de revenir simplement à l'unité monétaire antérieurement en usage. Grâce à l'échelle de correspondance susdite, on pourrait toujours ramener les engagements contractés pendant la période de suspension, à leur valeur en or correspondant à leur valeur en papier au moment du contrat. Quant aux salaires, aux taux courants des loyers, etc., en dehors de contrats de longue durée, ils s'adapteraient d'eux-mêmes aux circonstances monétaires. Évidemment cette adaptation ne serait pas sans quelque difficulté; mais c'est un des maux essentiels du papier-monnaie, que, quand il a longtemps sévi, il ne peut être supprimé sans certaines secousses et certaines souffrances ; néanmoins, il vaut mieux supporter ces souffrances, en cherchant à les adoucir par le procédé qui précède, que de prolonger indéfiniment un état de choses aussi anormal et aussi dangereux.

Quant à reprendre les paiements en espèces sur une nouvelle base monétaire métallique que l'on déprécie pour la mettre au niveau de la valeur de la monnaie de papier du moment, ou même de la valeur moyenne de cette monnaie de papier pendant les dernières années, cela offre de très grands inconvéntenls. C'est, agrandie, la question qui s'est posée à la fin du xvir siècle en Angleterre, lors d'une refonte générale des monnaies qui, par suite du long usage, avaient perdu de leur poids. Nombre de membres du Parlement voulaient que l'on abaissât l'élalon au niveau de la valeur des pièces dépréciées; deux esprits de premier ordre, Locke et Isaac Newton, 8*y

753 TRAITÉ DE LA SGIBNGB DES PINANGBS.

opposèrent et obtinrent que l*on reprit Tancien étalon dans tonte sa pureté (1).

Si Ton agissait autrement, si, à la reprise des paiements en espèces, on consolidait en quclcpie sorte la dépréciation effectuée dans la monnaie de papier, en réduisant Tunité monétaire métallique, la monnaie serait exposée à se détériorer sans cesse. Chaque période de cours forcé la réduirait et jamais elle ne pourrait se relever. Ce n'est pas un système que Ton puisse admettre.

Une méthode qui pourrait feciliter la reprise des paiements en espèces^ et surtout éviter les inconvénients qui accompagnent parfois cette mesure, d'ailleurs salutaire, ce serait de permettre, même sous le régime du papier-monnaie, les engagements sur la base de Tor. Le gouvernement russe, par un oukase du8 mai 1895, autorisa toutes personnes à libeller des engagements en roubles or. Mais cette autorisation intervint quand depuis un demi-siècle la Russie était déjà au régime du papier-monnaie ; elle était donc bien tardive. Il faudrait que les gouvernements eussent la sagesse, dès le début du régime du papier-monnaie, d'autoriser les contrats en or; malheureusement, en général, dans leur aveuglement, ils les interdisent, sous le prétexte que cela déprécierait les billets, ce qui n'est pas assuré.

D'autres nations que T Au triche* Hongrie et la Russie reviendrontelles prochainement aux paiements en espèces ? On peut espérer que ritalie (3) le fera peut-être, ainsi que TEspagne et plus tard le Chili, la Grèce, le Portugal, la République Argentine. Toutefois, ces pays ne pourront y arriver que si, comme rAutriche-Hongrie et la Russie, ils ont soin d'établir l'équilibre de leur budget et qu'ils renoncent absolument à contracter des emprunts aux banques; tant qu'ils auront des budge.ts en désordre et qu'ils feront, soit directement, soit par l'intermédiaire des banques, des émissions de billets pour les besoins du trésor, il ne pourra être sérieusement question de reprise des paiements en espèces, ou si celle-ci s'effectuait, elle serait fragile, comme ce fut le cas de l'Italie, qui reprit les paiements en espèces en 1881 et retomba graduellement dans le papier-monnaie, même aggravé, subissant 8 à 10 p. 100 de perte, à partir de 1888, par suite de fautes financières et politiques accumulées (voir plus haut, page 717). Une nation qui n'est pas très anciennement riche ne peut supporter une longue série de déficits sans échouer dans le papiermonnaie.

(1) Voir notre Traité théorique et pratique d* économie politique, tome III, page» 348 et 249.

(2) En mars 1899, le papier italien perd 7 à 8 p. 100.

(3) Bulletin de statistique et de législation comparée, tome !•' de 189S, page 669»

Si les gouvernements è. papier-monnaie déprécié se mettaient en mesure de rétablir l'équilibre de leurs finances, il leur serait aisé ensuite de se procurer Tor nécessaire à la reprise des paiements en espèces. La production de Tor, en effet, devient énorme; après avoir baissé aux environs de 500 à 550 millions de francs dans les années 1881 à 4888, elle s'est brusquement relevée par le développement de l'extraction aux Ëtats-Unis^ en Australie, et par les nouveaux champs d'or de l'Afrique du Sud: en 1898, on estime qu'elle a atteint près de 1.560 millions ; il est presque certain que vers 1901 ou 1902 elle approchera de 2 milliards (1). Toutes les nations actuellement au régime du papier-monnaie n'auraient donc pas grande difficulté, au point de vue de l'opération purement mécanique, à se procurer, d'ici à dix ou douze ans, lor dont elles auraient besoin, la quantité totale pour elles toutes dût-elle monter à une dizaine de milliards de francs. Mais autre chose est l'opération mécanique de trouver de Tor dans ie monde, autre chose la situation économique et financière qui permet de l'attirer et de le retenir. Or, cette deruière situation, surtout <chez des peuples qui ne sont pas de très ancienne richesse, ne peut se rencontrer qu'avec de bonnes finances et l'équilibre, tout au moins approximatif, des budgets, nous entendons par là des budgets •de toute une période.

(1) Comme terme de comparaison, dans la grande période d^exploitatlon des mines d^Âuslralie et de Californie, de 1851 à 1860, la production annueUe de l'or dans le monda «ntier ne fut en moyenne que de 695 millions de francs, contre plus de 1,560 millions (C02 millions sterling) en 1898 et 2 miUiards environ que Ton suppose devoir dire atteints dans trois ou quatre ans.

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