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CHAPITRE PREMIER

DE LA MÉDECINE EN GÉNÉRAL. — DE SON OBJET, DE SON ORIGINE ET DE SES DOMAINES^ — DES RAPPORTS QU’ELLE ENTRETIENT AVEC LES AUTRES SCIENCES. — EXPOSITION DU FAIT PRINCIPE ET FONDAMENTAL SUR LEQUEL ELLE REPOSE.

. La médecine est depuis longtemps en possession d'un

" principe et d'une méthode qu’elle a trouvés. Arec ces

guides de nombreuses et excellentes découvertes ont été faites daus le cours des siècles, et le reste se découvrira si des hommes capables et instruits des découvertes anciennes les prennent pour point de départ de leurs recherche?. (Hippocrate.)

Les mots médecine, medicina, tarptxv), cpâpfxaxn, sont synonymes. Le mot medicina vient de l’infinitif latin medere , guérir, mot par lequel on a traduit le verbe grec taogat, remédier à.

En se basant sur cette étymologie, on a pendant longtemps défini la médecine l’art de guérir les maladies; mais ce fut à tort, car cette définition indique à peine une partie du but que la médecine se propose, et elle est lcrin de donner une idée exacte d une science qui embrasse dans sa confplexité l'universalité des connaissances humaines et qui constitue de la sorte une véritable encyclopédie.

En effet, on comprend facilement que dans l’origine et la simplicité des premiers temps, alors que la médecine encore dans 1 enfance semblait consister dans la notion étroite et incomplète de la relation existante entre une maladie quelconque et les remèdes réputés propres à guérir cette maladie, on ait sans trop d inconvénient défini cette médecine l’art de guérir les maladies, parce que cette façon de s’expliquer, tout infidèle qu elle était, cadrait en quelque sorte avec l’ignorance primitive de cette époque; mais on comprend en même temps qu’aujourd’hui une semblable définition ne saurait être acceptée, attendu qu’elle ne

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répond plus aux lumières du siècle, et que la raison, en la repoussant, réclame elle-même un langage plus clevé, plus philosophique et plus complet.

Au point de vue philosophique et dans l’acception la plus large du mot, la médecine, bien comprise, doit être définie la science de l’homme sain et malade , la science de l’homme souffrant et réagissant, la science de l’homme et des rapports qu’il entretient avec le reste de la nature ; en d’autres termes, la médecine est la science de tous les faits et de tous les moyens qu’il faut connaître pour diriger habilement les ressources à l’aide desquelles on parvient de concert avec la nature et sous la discipline de ses leçons, soit à conserver la santé, soit à guérir les maladies, ou du moins à les adoucir, à les rendre plus supportables. En un mot, la médecine est tout ensemble la science de la santé et l’art de la conserver, la science des malades et l’art de les traiter, de les diriger et de les guérir.

Maintenant, si par une sorte d’anticipation, nous voulons donner nn résumé didactique de ces définitions et une idée complète de la médecine telle que la comprennent les maîtres de l’art, nous dirons que c’est une science appuyée sur un fait expérimental de premier ordre qui domine et qui assure à ce titre sa constitution légitime. Nous ajouterons que la médecine a une méthode arrêtée à la faveur de laquelle elle formule logiquement ses principes, ses dogmes et ses propositions; qu’elle a une règle inflexible pour la dictée de ses préceptes; qu’elle a un objet formel et bien déterminé; un langage à elle; un degré de certitude qui lui est propre; des formes particulières qui lui appartiennent. Nous dirons enfin qu’on doit la considérer, en dernier ressort, comme une science synthétique solidement assise sur une triple base, 1 observation, Y expérience et le raisonnement.

La médecine a pour objet la connaissance du corps vivant sain ou malade; mais comme la vie ne se soutient qu’à la faveur des agents extérieurs , il en résulte que la médecine a également pour objet la connaissance de ces agents et de leurs rapports, c’est-àdire la connaissance de la nature organique et inorganique.

Four le vulgaire et pour le commun des médecins, la médecine n’a qu'un but, celui de prévenir et de guérir les maladies. Pour les intelligences d’élite, au contraire, et pour les médecins philosophes, la médecine aspire à un rôle plus noble et plus élevé. Elle tend à favoriser la nature dans l’accomplissement de ces

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hautes tendances finales, et partant de nous mettre à même de dépenser notre destinée telle qu’elle a été arrêtée par le Créateur et livrée par lui à notre fragile et périssable organisation, c’està-dire d’agrandir notre existence physique et morale, de la perfectionner et de la conduire jusqu’au terme de sa durée naturelle.

Nous disons jusqu’au tei nte de sa durée naturelle, parce que

la médecine n’a pas la folle prétention d’intervertir l’ordre suprême , ni de suspendre la volonté de celui qui a semé partout la mort à côté de la vie, mais seulement de seconder la nature dans ses efforts conservateurs et de régler l’équilibre de ses actions de manière à faire rapporter à la vie tout ce qu elle peut donner en la faisant durer aussi longtemps que la loi universelle le permet.

Tel est le but véritable et solennel de la médecine; celui qui le saisit bien comprend en même temps le rôle du médecin. Il sait déjà que le médecin éclairé doit toujours être le ministre intelligent de la nature , attendu que ce n’est qu’en suivant ses exemples et ses lois qu’il parvient à rendre de véritables services à l’humanité sous le triple rapport de sa constitution physique, intellectuelle et morale.

La médecine a pour sujet tout ce qui vit, et par-dessus tout l’homme lui-même, c’est-à-dire, cet être multiple composé de matière, d’esprit etd’àme, cet agrégat d’éléments liquides, solides et gazeux, vivifiés par une cause active qui, comme une providence, entretient et dirige l’équilibre des pertes et l’harmonie de l'ensemble.

La médecine a sa source dans l’observation patiente de l'organisme vivant, sentant et réagissant. Et en dehors du vitalisme ou de la doctrine qui fait connaître la force et les lois des êtres organisés, il n’y a qu’erreur ou déception en médecine.

Les domaines de la médecine sont immenses, ils n'ont pas de limites, et cela se conçoit, puisque la médecine a pour objet la connaissance des êtres vivants et de leurs rapports. C’est dire que rien de ce qui existe ne doit rester étranger au médecin philosophe, et qu d doit au contraire mettre tour à tour à contribution toutes les sciences, toutes les connaissances humaines, et s élever ensuite par la pensée et la méditation jusqu’à la contemplation des lois admirables qui gouvernent l’univers ou le grand monde, et qui sont le prototype des lois qui gouvernent l'homme ou le petit monde.

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La médecine est incontestablement une science autonome et autocrate. En effet, elle ne relève d’aucune autre; elle existe par elle-même et elle existerait encore, alors que les autres sciences n’existeraient pas. Elle a son principe fondamental, ses dogmes spéciaux, son génie propre, sa logique particulière, son langage, ses méthodes, ses règles et ses formes scientifiques. Cependant, malgré toute cette indépendance, il est constant que la médecine profile des lumières de toutes les connaissances humaines, et même qu elle leur fait à toutes un véritable emprunt? Oui, sans doute, mais c’est avec une réserve prudente qu’elle fait ses emprunts, et toujours à la condition expresse de les soumettre au contrôle de son principe fondamental, et à la discipline de sa constitution; de telle façon que tout en profitant des lumières des autres sciences, elle ne permet jamais à ses superbes auxiliaires de se payer de quelques légers services, par l’usurpation ou le partage de ses domaines naturels et privilégiés.

Ce fait une fois établi, nous pouvons dire que la médecine fait des emprunts utiles à la physique, à la chimie et à l’astronomie, qui lui ouvrent les portes du monde; à l’anatomie, véritablement pleine d’enseignements, mais que par une sorte d’engouement fatal on tourmente jusqu’à l’abus pour lui arracher le secret des causes de la mort, alors qu’on devrait lui demander plutôt comment l’économie se conserve et comment elle se guérit; à la physiologie, ce roman intime de la vie, qui n’en raconte que les épisoJes les plus saillants ; et successivement à la botanique, à 1 histoire naturelle, à l’hygiène, à la pharmacie et même à la chirurgie, qui, en dépit de l'orgueil de ses adeptes, n’est encore aujourdhui comme autrefois qu’une des branches de la thérapeutique et même qu’une des parties ministrantes de la médecine, comme disaient si bien les anciens. Enfin, quand la médecine a épuisé le champ déjà si fertile et si vaste de toutes les connaissances générales, elle pénètre dans le domaine particulier des sciences morales et politiques, et elle établit des rapports avec elles, puis avec les beaux-arts, avec les belles-lettres, de telle sorte que toutes les sciences sans exception concourent, en dernier ressort, à son perfectionnement et à son illustration. D’où il résulte nécessairement, comme nous l’avons déjà laissé entrevoir, que pour être médecin digne de ce nom, il faut, selon l’expression d un grand philosophe, savoir parfaitement tout ce cpie les anciens et les modernes ont découvert ou écrit de certain et d’indu-

g méthodologie.

bitable sur toutes les parties des connaissances humaines , et ajouter encore ses propres réflexions à toutes ces découvertes.

Nous n’avons l'ait qu'esquisser ici d’une manière rapide les rapports de la médecine avec les autres sciences ; nous renvoyons, pour plus de détails, au chapitre IV de notre Truité de philosophie médicale , où cette importante question a été traitée à fond.

La médecine est composée de deux parties distinctes qui conspirent également au même but, savoir : d’une partie dogmatique, et d’une partie technique. La première embrasse la science proprement dite, ou la théorie; la seconde comprend l’art, ou la pratique, qni n’est que la science appliquée ou en exercice. Ces deux parties s’élèvent ensemble, se pénètrent l une et l’autre et se perfectionnent réciproquement.

L’histoire de la médecine est écrite tout entière dans les progrès mêmes que l’esprit humain a faits dans les sciences, dans les beaux-arts et surtout dans la philosophie, avec laquelle elle a toujours été étroitement liée et trop souvent confondue.

La médecine a commencé comme toutes choses commencent , par une ébauche et par des essais ; elle est née avec la première douleur, avec le premier cri, auquel le cœur a répondu. L’instinct, le dévouement et la charité ont fait longtemps les frais de cette première médecine. On a eu recours ensuite à des remèdes simples et naturels, puis à des remèdes composés , et enfin à des pratiques populaVes trop souvent superstitieuses et quelquefois dangereuses.

Ainsi donc la médecine a débuté sans règles ni principes, ni méthodes, au sein des familles, dans les carrefours, sur les places publiques , et ce n’est que plus tard qu’elle s’est accrue dans les temples , où des formules encore incertaines et bizarres ont été mises comme un dépôt sacré sous la garde des dieux. Du reste , cette médecine primitive , empirique et populaire, aucun disciple ne l’a étudiée, aucun professeur ne l’a enseignée, peu de livres 1 ont conservée , mais chaque peuple ou chaque savant l’ont vaguement et isolément augmentée de leurs remarques et de leurs réflexions.

Telle fut la médecine des premiers hommes; la nécessité la leur enseigna, comme elle leur enseigna à se couvrir, à se loger, a se préparer des aliments. Imparfaite comme les premières connaissances des hommes, elle a promptement fait son temps et elle a été remplacée heureusement et définitivement par la méde-

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cme scientifique sortie lentement des progrès des lumières et des faveurs du temps. Ce ne fut pas cependant sans quelques efforts de retour vers l’empirisme; et c’est encore à cette vieille médecine à la volée, passez-nous l’expression, et à ses tâtonnements caducs, que dans leur crétinisme exact quelques brouillons du siècle voudraient encore, mais en vain, nous ramener!... Ils n’y parviendront pas, car le temps a fait justice du passé , et dans ce monde toujours en mouvement, il n’est pas même accordé aux erreurs de recommencer leur âge et de remonter dans la vie. Attendons-nous donc à voir triompher la vraie médecine, c’est-àdire le vitalisme hippocratique, appuyé depuis vingt-deux siècles sur l'expérience et l’observation.

Le vitalisme est cette doctrine de la nature, simple comme elle, modeste, graduelle et lumineuse comme elle, qui, créée par Hippocrate et fécondée par le génie de la Grèce savante et des plus célèbres médecins de tous les temps, présente formellement, à quiconque sait l’interroger patiemment, l’accord admirable et parfait des principes et de leurs conséquences, de la théorie et de la pratique, de 1 observation et de l’expérience , de la réflexion et du raisonnement.

C’est sous la main puissante d’Ilippocrate que la médecine , après avoir pris un caractère plus élevé et une direction plus philosophique, s’est constituée définitivement à l’état de science, comme le genre humain , conduit par la raison , s’est fait homme lui-même sous l’action continue de la philosophie. En elfet , une science n’est exactement créée et formulée qu’autant qu’un certain nombre d observations ayant été patiemment coordonnées, on est parvenu à découvrir le fait principe qui domine tous les autres faits et qui les contient en virtualité comme le germe contient le fruit; qu’autant qu’en partant de la notion expérimentale et philosophique de ce fait principe et de toutes les conséquences qui en découlent logiquement, on est arrivé par l’induction et la généralisation à formuler certaines lois qui ne sont que l’expression didactique de ce fait primordial soumis à toutes les épreuves de 1 analyse et de la synthèse. Or cette proposition une fois bien établie, nous devons, pour être conséquents avec nous-mêmes, reconnaître que le rapport du remède et de la maladie ne saurait constituer le point de départ de la médecine, et qu’il est au contraire tout entier dans la connaissance des lois d’une force inhérente à l économie , d’une force essentiellement formatrice, conservatrice

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et médicatrice, dont la puissance toujours attentive et toujours en mouvement a pour o b j e t de lutter contre les causes morbifiques , et de réparer le mal occasionné par elles. (Je fut donc du moment seulement que la médecine fut basée sur la notion expérimentale de la puissance de la nature qu elle commença à exister et qu’elle prit pour toujours un caractère scientifique et indélébile.

Sola naturel medicatrix , a dit Hippocrate. Voila le dogme fondamental, et ce dogme immuable est tout ensemble le commencement, le milieu et la fin de la science médicale.

Ainsi posée sur ces bases, cette doctrine est calme et prudente comme la philosophie , fervente comme la religion, tolérante et simple comme la vérité. Elle s’honore d’avoir toujours compté parmi ses fondateurs et ses ministres les plus beaux génies de tous les temps : Galien, Arétée, Sydenham, Baillou , S ta I j I , Boerhaave , Hoffmann, Bordeu ; en un mot, les hommes les plus considérables par leur intelligence et par leur instruction.

Cette doctrine n’admet pas de système étroit, éphémère ou partial; elle ne veut pas de lambeaux ou de faits isolés, mais elle demande des généralisations et toujours des principes. Guidée par l’analogie et l’induction, elle embrasse par la puissance de la généralisation tous les systèmes à la fois pour les soumetltre indistinctement à la raison de son fait primordial ou générateur qui contrôle tout parce qu’il explique tout. Enfin, c’est d elle que le célèbre Baglivi a dit avec une raison profonde : « Ses dogmes sont supérieurs à tous, et ses vérités seront éternelles parce quelles sont plutôt l’oracle de la nature que les paroles d’aucun homme, quelles que soient d’ailleurs son énergie et sa vigueur : aussi les progrès\dtérieurs de la science actuelle ne prévaudront jamais contre ses principes, ni à plus forte raison les systèmes étroits des hommes intéressés à soutenir d’étranges paradoxes et à mettre en relief pour leur propre compte quelques idées bizarres, outrageant ainsi les traditions des anciens et le bons sens des modernes. »

Différente en cela de la philosophie avec laquelle elle a toujours eu les plus grands rapports, la médecine hippocratique ne s’épuise pas à la recherche ou à la solution de ces questions ardues qu’on peut, à juste titre, considérer comme dépurés spéculations, comme des germes d idées à l’état d’hypothèse; mais elle s’attache à saisir par 1 observation et l’expérience jusqu’aux plus petits détails des faits exacts théoriques et pratiques, et ainsi renseignée, elle s inspire de tous les besoins de la science de l'homme, et elle

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s'occupe avec connaissance de cause de la confection et de la promulgation de ses lois.

Au milieu de la multiplicité de ses efforts, la médecine hippocratique n’a qu’un seul but, celui de perfectionner indéfiniment la science de l’homme, et ce but elle le poursuit toujours sans s’elfraver des faux pas ou des lenteurs de ses fidèles serviteurs ; du triomphe ou du blâme des sciences rivales; des obstacles ou des avalanches des systèmes, parce qu elle sait parfaitement qu'il ne lui faut que de la patience pour arriver au terme désire : chaque jour lui montrant en quelque sorte, dans ses révolutions constantes, l’heureuse application de ses principes et de scs théories, de ses lois et des règles qui en découlent.

Le vitalisme hippocratique constitue dans son ensemble le code des vérités imprescriptibles de la science de l’homme, et sous le nom de philosophie médicale, il offre à la raison du savant une espèce de charte qui empêcherait bien des erreurs et bien des abus, si elle était plus souvent consultée et plus fidèlement respectée. Aussi, nous le répétons encore, parce que d’autres ne le disent pas assez : Nalura solo, mediccitrix, la nature seule guérit. Voilà le dogme fondamental , la pierre angulaire, la clef de voûte de la vraie, de la seule médecine; l’intelligence et le bon sens l’attestent de concert, et c’est seulement en soumettant la physiologie , la pathologie et la thérapeutique au contrôle sévère et à la discipline de ce dogme primordial et fondamental qu’on parvient à poser logiquement la science de l’homme sur les bases qui lui appartiennent et à lui imprimer ce caractère imposant de simplicité, d’unité et de clarté qui est l’apanage certain et en quelque sorte le cachet de la vérité. La nature seule guérit, le médecin n’est jamais que le ministre de la nature. Ces paroles définissent et caractérisent toute la médecine, ses principes, ses tendances et son but ; aussi dureront-elles plus que l’airain. Du moins que celte confiance dans les hautes destinées de notre doctrine augmente encore et rehausse au besoin cette espèce de vénération secrète qu’une infinité de bons esprits éprouvent instinctivement pour notre religion médicale; et nous qui, pour l’acquit de notre conscience et la sûreté de notre pratique, voulons avant tout une science positive et capable de satisfaire une raison éclairée , attachons-nous au vitalisme, suivons dévotement son étoile radieuse et tutélaire qui a si bien guidé les mages de la médecine, et par la philosophie du premier de tous les philosophes médecins, ouvrons

les yeux aux aveugles et ramenons par les oreilles celle tourbe ignorante de demi-guérisseurs qui s’égare chaque jour davantage dans une routine absurde et criminelle.

Ces efforts de notre part sont d’autant plus utiles aujourd’hui que Fhippocratisme a éprouvé le sort des meilleures choses, qu’il a subi comme elles ses mauvais jours et essuyé le choc d’une infinité de systèmes qui sont venus, comme autant de révolutions, ébranler ses principes et ralentir sa marche ou ses progrès. On pourrait effectivement citer plus de trente systèmes qui tous, bien examinés et bien jugés, peuvent être définitivement rapportés à deux chefs principaux, ù l’organisme et au vitalisme, qui trouvent eux-mêmes leur point de départ ou d’insertion dans le matérialisme et le spiritualisme tour à tour invoqués, professés ou répudiés par les philosophes des diverses époques.

Quant à vous, qui débutez dans la carrière de la médecine, que le passé vous serve de leçon et d’autorité; prenez vos modèles dans Hippocrate et dans Galien, qui ne sont pas, comme certains conteurs voudraient le faire croire , des emblèmes poétiques ou des symboles d’idéalité exprimant seulement la magnifique collection de l’art antique. Et puisque depuis Hippocrate jusqu’à Galien, depuis Galien jusqu’à Sydenham, tous les bons esprits prouvent à l’envi que la médecine a sa base inébranlable dans la connaissance sagement interprétée de la nature formatrice, conservatrice et médicatrice, et de ses lois, c’est-à-dire dans la connaissance de la faculté accordée à tous les êtres organisés de réagir contre les causes morbifiques et les effets occasionnés par elles; puisqu il est prouvé que, lorsque l’action de cette nature est ou trop forte, ou trop faible, ou irrégulière, les efforts de l’art les mieux entendus et les plus sagement combinés deviennent inévitablement ou vains, ou dangereux, ou superflus, parce que la guérison tout entière dépend delà puissance de cette nature : saluons de nos convictions du xixc siècle cette vérité de tous les temps et de tous les lieux , qui, lors même qu elle semble diminuer l’importance ou le degré d utilité de notre art, assure, au contraire, la gloire des véritables artistes, et devient ainsi le sujet de leurs études, le commencement de leurs vues, le fondement de leurs principes, l’aboutissant de leurs efforts communs, le mobile et la règle de leur pratique.

Rallions-nous franchement à ses lois; sachons que l’étude de la doctrine hippocratique est pour le médecin ce qu’est pour

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l’artiste l’étude de l’antiquité grecque ; et d’après les principes du père de la médecine , adoptés et suivis par les meilleurs esprits , appliquons-nous à connaître les lois de la force vitale ou médicatrice dont la réaction dénote toujours la présence d’un obstacle ou d’une cause hostile à l’ordre naturel. Suivons-la toujours dans les moyens infiniment variés qu’elle emploie pour atteindre son but et qui lui ont valu tour à tour le nom de nature , ame, archée , principe vital, providence intérieure. Attachons-nous à distinguer les intruments, c’est-à-dire les appareils ou les organes qu’elle emploie de préférence, selon l’àge, le sexe, le tempérament et les habitudesdu sujet frappé par les causes morbifiques, et aussi selon le temps, la saison , les vicissitudes atmosphériques et les constitutions médicales ou épidémiques régnantes. Essayons aussi de prévenir les événements et de démêler les tendances de la nature au milieu du conflit d’organes et de la tourmente des fonctions ; cherchons quel est entre tous celui qui réagit le plus activement, celui qui soutient, pour ainsi dire, le choc principal contre l’émeute de tant de causes de destruction; celui qui doit le plus concourir à favoriser les efforts, les moyens et les fins de la nature. Mesurons avec une attention égale : 1° la puissance du mal ou de la cause morbifique ; 2° la puissance de la nature ou de l’action médiatrice de la nature; 3° la puissance de l’art ou de l’action thérapeutique. Et après avoir pesé toutes les lois de l’occasion , de l’opportunité et de l’indication , attachons-nous définitivement et essentiellement à faire de la médecine naturelle et rationnelle, c’est-à-dire à favoriser et à seconder la résolution et la guérison des maladies par les moyens que la nature ellemême emploierait si elle n’était ou trop forte, ou trop faible, ou désordonnée, ou spécifiquement impuissante, ou vicieusement et accidentellement détournée de sa voie par des circonstances contraires opposées ou fatales. En d’autres termes, continuons Hippocrate, élevons tous ensemble , sur les projets et sur le plan qu’il nous a laissés, un monument durable que d’autres agrandiront et embelliront très certainement, parce qu’il est dans la destinée d'une œuvre semblable de voir de temps en temps reculer ses limites et d’avoir pour architectes des hommes qui aspirent sans cesse à des développements importants et d’une plus grande étendue dans lesquels ils encadrent en quelque sorte leur génie: réalisons pour cela le projet ébauché il y a une vingtaine d’années par quelques médecins de Montpellier, qui essayèrent de

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recommencer la médecine d’après les principes et sur les bases du vitalisme, en se partageant les différentes branches des sciences médicales cpii devaient être traitées par eux ex professo, du point de vue de l’observation et de la généralisation hippocratique , qui est la sauvegarde de la médecine pratique et l’application à la médecine de la grande philosophie des causes finales, hors de laquelle on ne saurait établir un durable système de coordination scientifique. Enfin rendons populaires des vérités que l’expérience des siècles a confirmées, parce qu elles consistent dans des dogmes conformes à la nature, et montronsles en faisceau, afin qu’elles frappent davantage l’attention des hommes de bonne foi qui cherchent à saisir et à conserver l’ensemble, les rapports et la liaison des choses.

Si nous y parvenons, la médecine cessera de ce moment de présenter le triste amalgame de propositions stériles délayées dans une logomachie presque sauvage et surcomposées d’un jargon absurde et mesqnin, à l’usage des faits à l'état naissant. Mais elle sera une science positive, autonome et parfaitement digne de fixer l’attention des esprits les plus exigeants et décommander le respect des hommes les plus éclairés et les plus distingués par la variété de leurs connaissances et la portée de leur instruction. Alors, au lieu de tourmenter des propositions et des définitions qui s’éteignent dans la multiplicité des définitions contraires ou opposées, fidèle à elle-même, la médecine nous représentera l’organisme comme une machine à vivre destinée à remplir un ensemble de fonctions dans un but final que la conscience révèle, que la religion professe et qui devient le mobile de ses pieuses et sages exhortations. Elle nous montrera 1 homme animé d'une force de conservation qui, par des lois qui lui sont propres, agit et réagit suivant les circonstances et toujours pour le plus grand bien de l’économie. Et développant ensuite cette idée, et la poussant légitimement au terme de ses dernières conséquences, elle nous prouvera que la maladie aussi bien que la santé n’est réellement pour le médecin philosophe qu’une manière d’élre de la vie, qu une autre façon d exister, qu’un étatparticulier qui suppose toujours et qui dénote un elfort interne de désordre contre lequel les parties saines se soulèvent par une sorte de conflit général qui a tout le caractère d’une fonction anormale, et que, par une sorte d’antithèse, nous appelons fonction pathologique, bien qu’elle ne soit en réalité que l’exception, que l’exagération des fonctions ordi-

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naires ou physiologiques, dont 1 harmonie constitue le concert de la vie, c'est-à-dire la santé.

Malheureusement, il y a bien loin de ce point de vue rationnel et philosophique à celui qui est adopté dans la plupart des écoles par les ministres officiels de la science médicale actuelle. En effet, pesez les doctrines des hommes qui régnent dans les écoles, et qui île par l’Université et le Grand Maître ont le droit de parler sans se faire comprendre des élèves qui suivent leurs cours par ordonnance, en vue de subir avantageusement les épreuves de l’inévitable examen. Voyez ces hommes dans leur tribune qui s’écroule chaque jour davantage dans le vide de l’amphithéâtre et le veuvage des principes; ouvrez leurs livres, consultez leurs mémoires académiques, dont les pages écrites sans philosophie, sans originalité et sans conviction, tombent chaque jour une à une comme les feuilles d’automne et disparaissent plus vite que le sable sous le vent du désert... Suivez-les avec attention, et partout vous verrez autour d’eux les ténèbres au lieu de la lumière! Partout une triste réalité vous frappera, vous humiliera, vous attristera, à savoir la constatation déplorable de l'absence absolue de toute théorie savante et philosophique. Il faut à l’intelligence plus de philosophie et plus de science, et il est grandement temps d’y songer. Que de lustres en effet passés et consumés dans des recherches inutiles et dans des discussions oiseuses qui n’ont abouti qu’à désorienter les médecins en leur jetant des mensonges pour des réalités! que de livres aussi sortis de l’amour-propre, et dont la facture, toute de polémique, ne fait que vider momentanément la bile de leurs auteurs en appauvrissant du même coup la science et l’art qu’ils ont déshérités temporairement de leurs véritables trésors et de leurs ressources légitimes!

Revenons donc à de plus saines et à de plus dignes idées, ne rougissons pas de reprendre la médecine au point où l’a laissée le génie d’Hippocrate, et, dans ces temps de tourmente et d anarchie médicale, ou toutes les croyances sont ébranlées ou remises en question, rallions-nous franchement à la foi et aux principes des plus grands maîtres; pleins de leurs souvenirs, de leurs principes et de leurs convictions, attachons-nous, selon leurs préceptes, h observer silencieusement la nature et ses phénomènes admirables. Tâchons de la comprendre et de l’expliquer sans jamais nous hasarder à parler pour elle; enfin, que nos efforts aient essentiellement pour dernier résultat de ramener les véri-

tables artistes au goût pur des anciennes vérités en les arrachant à la folle prétention de réduire toute la médecine à la manière insuffisante des sciences accessoires. IS'ous arriverons ainsi à constituer une médecine universelle et positive, et à donner à notre belle science toute la haute considération qu’elle mérite.

Du reste , si elle n’en jouit pas encore pleinement, c’est qu elle n’est réellement connue dans toute la simplicité de sa sagesse que de quelques philosophes solitaires qui auraient trop à faire s’ils voulaient recommencer la vérité et la science dans les Académies, dans les Facultés, dans les Écoles, partout, enfin, où elle devrait être et où elle n’est pas. C’est qu’auprès de celte religion médicale de la nature, d’autres religions se sont montrées, et que celles-là, comme autant de communions différentes , ont prêché aussi l’hérésie et le schisme. En un mot, cjest que la médecine du sens commun et de la raison, momentanément abattue par les révolutions, s’est retirée du domaine général pour habiter jusqu’à des temps meilleurs quelques foyers particuliers où , comme les grandes infortunes, elle vit de tristesse et d’exil à la grande satisfaction de quelques nouveaux Thessalus qui, dans leur optimisme vulgaire, entonnent à grand orchestre le cantique emphatique du progrès coup sur coup, et s’efforcent, après mille autres, de réduire la science et l’art, la théorie et la pratique à quelques proportions mesquines et banales.

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