CHAPITRE V
DE LA MÉDECINE ENVISAGÉE AU POINT DE VUE DE LA PROFESSION. — DU MÉDECIN ET DU CHIRURGIEN ET DE LEURS DEVOIRS RÉCIPROQUES. — SERMENT D’HIPPOCRATE.
Le corps medical, par ses conditions d’études, par ses lumières, par scs services, et, ce qui vaut mienx, par son dévouement toujours charitable et souvent héroïque, est une part essentielle et considérable de la société française. Sa constitution importe aux intérêts les plus chers et les plus élevés de l’Etat. (Le comte de Salvasîdy.)
La médecine est cultivée par deux ordres de sujets, par ceux qui cherchent dans la connaissance de l’homme et de ses rapports un aliment indispensable à la philosophie naturelle qui est l’objet de leur étude, et par ceux qui, médecins proprement dits, se destinent à l’art de guérir, c’est-à-dire à l’exercice public de la médecine pratique. On nomme les premiers des érudits, des médecins philosophes ( sladio doctor, experientia medicus). Et, par opposition , on donne aux seconds l épithète de médecins praticiens ou simplement de médecins. Cette distinction capitale, généralement consacrée depuis longtemps, nous conduit à parler: successivement du médecin en général , du médecin philosophe et du médecin praticien.
Avant d’entrer en matière, nous croyons devoir faire connaître
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M’opinion que Chateaubriand professait sur les médecins : « Con- : sidérée sous tous les rapports, disait-il, la classe des médecins ne saurait être trop respectée. C’est chez elle qu’on rencontre le véritable savoir et la véritable philosophie. Dans quelque lieu que vous soyez jeté , vous n’êtes pas seul, s’il s’y trouve un médecin. Les médecins ont fait des prodiges d’humanité. Ce sont les seuls hommes, avec les prêtres, qui se soient jamais sacrifiés dans les pestes publiques, et quels philosophes ont plus honoré l’humanité qu’Hippocrate et Galien. »
Pour le vulgaire, un médecin est simplement un guérisseur patenté chargé de traiter les maladies, d’en arrêter le cours et de i les guérir le plus promptement possible. Pour l’homme éclairé, un médecin est un savant dont le ministère tient du sacerdoce, et qui doit, en raison de ses fonctions, rétablir à la fois et la santé du corps et la santé de l'aine. Mens sana in corpore sano. De plus , ce ne sont pas seulement des malades que le médecin doit arracher à la douleur ou à la mort , mais il doit veiller encore sur le sort des malheureux qui craignent de survivre à l’objet de leur sollicitude et de leur amour. C’est à lui qu’il appartient de recevoir leurs épanchements, de soutenir et de ranimer leur courage. Voilà la mission qui rend ses fonctions si délicates et si méritantes, et qui exigent de lui des sentiments nobles et une âme élevée. Pour faire tout ce qui constitue l’œuvre du médecin, dit Hippocrate, il faut remplir six conditions : Il faut des talents naturels, une bonne éducation et de bonnes mœurs; il faut avoir étudié jeune et posséder l’amour du travail ; enfin , il faut du temps. Les talents naturels viennent en première ligne, parce que si la nature est contraire, tout est inutile; mais si elle est favorable, on parvient à apprendre notre art. Il faut travailler beaucoup et longtemps, afin que la science, devenant comme naturelle, croisse ensuite de jour en jour et porte des fruits.
L’étude de la médecine peut être comparée à la culture des plantes. Notre nature, notre esprit naturel, c’est la terre; les préceptes sont la semence. Commencer de bonne heure, c’est jeter cette semence dans la bonne saison. Les bonnes mœurs sont comme le bon air, qui nourrit la semence et la fait croître. Le travail, c’est l’impulsion qu’il faut donner à la terre pour la rendre ferlile; enfin, la longueur du temps, c’est ce qui fortifie, nourrit et mûrit toutes choses. Ceux qui apportent ces six choses dans l’art de guérir en prennent une véritable connaissance. Ils doivent être
réputés dans les viiles pour de bons médecins de fait et pas de nom seulement. Ils peuvent s’y montrer avec confiance. Mais l'ignorance est un méchant fond pour ceux qui le possèdent, un mauvais trésor dans tous les temps, l’ennemi de la sûreté et de la bonne confiance, la source de l’audace et en même temps de la timidité; car la timidité est la fille de la faiblesse, comme l’audace de l’ignorance (Hippocrate).
On ne devient médecin qu’en vertu d’une vocation franche et soutenue qui exige deux conditions principales, des qualités naturelles et des qualités acquises. Des qualités naturelles, c’est-àdire de l’esprit, du tact, de la sagacité, de la portée dans les vues, de l’élévation et de la distinction dans la pensée, et surtout de la puissance et de la constance dans la volonté, ce qui est l’attribut d’une nature forte et capable. Des qualités acquises, c’est-à-dire l’habitude du travail, de la réflexion et de la méditation, et partant l’art difficile de penser juste, de généraliser et d’arriver ainsi à des conclusions qui sont autant de principes et de formules scientifiques. La vie du médecin philosophe est pleine de charme et de mouvement ; toutes les douces extases du sentiment sont à lui. 11 laisseau vulgaire les impressions grossières et les factices jouissances, et il n’aspire qu’aux voluptés de l’intelligence etdu cœur, qu'il tempère au gré des circonstances avec le lest de la raison. Ce n est pas qu’d n’ait aussi ses épreuves et ses misères, mais il sait les supporter. Aussi s’il est pauvre, isolé, oublié, il s’en console, parce qu’il sait que le bonheur parfait est une récompense qu il ne faut ni chercher ni attendre dans ce monde. Si nous examinons l’existence du médecin praticien, nous la trouvons d abord bien dorée et toute scintillante à la surface, mais en creusant nous rencontrons de dures misères sous toutes ces fausses paillettes. Le médecin praticien est le martyr des temps modernes, il boit à chaque instant le calice d’amertume, et il le vide jusqu’à la lie ! Il est sous le poids d’une responsabilité immense, et pour prix de ses sacrifices, il ne recueille souvent que l ingratitude et l’injustice du plus grand nombre. Toutes ces épreuves attendent le médecin aux portes mêmes de sa carrière. Elève, il dépense la chaleur et l’audace de ses premières années aux études énervantes de l’anatomie. Il s’enferme vivant dans des tombeaux oü il respire la putréfaction, et subit toutes les contagions! Commence-t-il à exercer l'art difficile qu’il a appris au péril de sa vie, cest en souffrant avec les malades qu’il initie sa sensibilité à la tourmente
des'maladies,et si malgré tous ses efforts le malade vient à succomber, il le suit encore jusque sur les dalles de 1 amphithéâtre, pour arracher à la mort le secret de la vie. Voulez-vous le suivre au milieu de sa carrière, et compter avec lui toutes ses plaies , comptez celles que produisent dans une âme délicate l’ingratitude et l’injustice. S’il perd son malade, c’est sa foute ou tout au moins celle d’un art chimérique, qu il prétend connaître et exercer, mais qui n’est, en réalité, qu’une fiction. S’il sauve son malade, s il le guérit, c’est l’effet du hasard ; il n’a, par conséquent, aucun mérite ni aucun droit à la reconnaissance de la famille , car la maladie ne présentait que peu de gravité, et d ailleurs il est bien îeconnu que c’est la nature, et la nature seule, qui guérit les maladies, que le médecin n’est utile que pour la forme ou 1 acquit des consciences. Pesez ensuite les déceptions dont il est abreuvé loisqu il voit les frelons ignorants lui dérober en bourdonnant le miel de la réputation et luiarracher les bénéfices d une clientèle à laquelle seul il aurait droit par son instruction et par son talent, et \ous reconnaîtrez qu’il n’y a point de profession plus heurtée de chagrins et de mécomptes que celle du médecin.
Il est encore une autre plaie qui tue le médecin honoiable, plaie hideuse et dévorante que le monde a commencée, que le monde entretient, et qui semble pour toujours acquise à 1 humanité. C’est le charlatanisme ou l’exploitation du penchant déplorable , ou, pour mieux dire, de 1 instinct fatal qui pousse la plupart des hommes à vouloir être trompés et à ne goûter que le mensonge. Notre plume se refuse à raconter tant de tui pitudes et d’impostures ; et cependant il faut bien quon sache que le levain de 1 erreur circule si bien dans les veines du public, que c est presque toujours du côté de l’intrigant éhonté et incapable qu il se tourne et qu’il s’arrête; ce qui explique comment tant de sots cousus d’or et chargés de titres promènent insolemment leur ignorance dans de riches véhicules; tandis que 1 abandon , l’obscurité et la misère sont, à quelques exceptions près, 1 inexorable partage des praticiens modestes, gens de science et de mérite , qui ont embrassé la médecine par vocation et qui la cultivent avec dignité et avec honneur.
Et pour tant de mécomptes, quelle est donc la compensation du vrai médecin? Il n’accepte comme telle que celle qui vient de la conscience , et il la trouve surtout dans le sentiment intime et plein de volupté qui naît de l’estime de soi-même et de la satis-
faction d'avoir complètement rempli son devoir. Ce simple énoncé indique déjà combien la vie du médecin praticien est grosse de peines et de labeur; combien le rôle qu'il est appelé à remplir est périlleux et délicat, et combien il impose de courage et d'abnégation. Cependant nous n’en resterons pas là , car nous parlons à des élèves, el nous devons leur ouvrir, en quelque sorte, le cahier des charges de noire profession, et leur faire conuaitre les devoirs et les obligations du médecin, devoirs et sacrifices auxquels ils ne pourraient se soustraire qu’en resiant au-dessous de ce qui leur est prescrit par l’humanité et en manquant à leur mission, une des plus honorables de toutes, puisqu’elle s élève, parla dignité et l’importance de son objet, jusqu’à 1a hauteur d’un sacerdoce. Constatons d’abord un fait, c’est que celui qui est né médecin met naturellement et constamment en pratique les préceptes de la sagesse et de la haute raison , c’est-à-dire le mépris de l’argent, la modération, la probité, l’affabilité, la juste appréciation des choses de la vie, l’éloignement de toutes les craintes superstitieuses, et surtout le respect pour la divinité vers laquelle la science le porte toujours et le ramène sans cesse.
C’est un devoir pour le médecin d’étre charitable, bienveillant, affectueux, patient, dévoué, délicat, honnête. Il faut qu’il soit instruit et qu’il s’attache à le devenir chaque jour davantage; car, lorsqu’il s’agit de la vie des hommes, 1 ignorance est un crime. Le médecin doit accueillir la vérité sous quelque forme qu’elle se présente, et quelle que soit la main qui l’offra, il faut qu’il ait une foi extrême dans son art et une grande confiance dans ses ressources, car la première condition, pour exercer avec succès une profession , c’est d’y croire; car, comme l a dit un médecin philosophe : « Celui qui méprise son art ne peut jamais devenir un grand artiste. Or, pour ce qui regarde particulièrement la médecine, les études en sont si multipliées, qu’il faut assurément de l’enthousiasme pour ses principes, pour s’v dévouer; les bons praticiens ont tous confiance dans leur profession, et cette confiance contribue beaucoup à leurs succès. » Il est encore du devoir du médecin de se faire une religion médicale avant de débuter dans la pratique, c’est-à-dire d'adopter une doctrine, et partant des principes, des préceptes et des règles qui forment, par leur ensemble , sn philosophie, sa théorie, sa raison médicale. Effectivement , il se heurterait à chaque pas contre des écueils si, avaut de se livrer à 1 exercice de la méde-
cine , il ne s'était déjà tracé un plan de conduite absolu et générai ; s’il n’avait prévu et calculé toutes les circonstances qui peuvent se présenter dans la pratique; s’il ne s’était imposé pour toutes les occasions une manière d être et une loi absolue capable de faire face à tous les événements. Indépendamment des qualités
que nous avons indiquées, le médecin doit avoir encore de la portée dans les vues, de l’élévation dans l’esprit, de la dignité et de la distinction dans le caractère. Il doit savoir se respectei lui-
méme, afin de rester calme au milieu des louanges ou des critiques. Enfin il doit posséder le courage civique, cette héroïque et intelligente puissance de 1 âme, supérieure a toute autre, ci bien différente du courage martial, qui a aussi sa valeur, mais qui n’est bien souvent que la manifestation imprévoyante de la foice physique et l’apanage commun des natures plastiques; car, comme l a fort bien dit le professeur Cruveilhier dans un magnifique discours prononcé à une des rentrées solennelles de la Faculté de médecine, « autre chose est le courage du guenicr, qui, dans l’enivrement des combats , affronte une mort glorieuse ; autre chose est le courage civique, qui s’expose par le seul sentiment du devoir à une mort sans gloire, dont 1 imagination double encore l’horreur. » Mais aussi, quand le médecin réunit toutes ces vertus , quand il est à la fois dévoué, éclairé, désintéressé, religieux, il mérite d être respecté et honore entte tous, et il approche réellement de cette perfection idéale que 1 antiquité a confirmée par la houche d Hippocrate dans une poétique comparaison, quand elle a dit du ministre de la médecine : « N ir il le Deo » æqualis. » Ce qu’il y a de certain , c’est que l art de guérir a toujours inspiré aux penseurs une si grande idée, quau rapport de Cicéron les philosophes de son temps le regardaient déjà comme un don du ciel : « Quare cam (medicinam) cœlo delapsain non itn- » înerito philosophi prædicant. » Hérophile et Galien ont dit des médicaments qu ils étaient les mains des dieux: « Médicamenta » Deorum manus. >• Enfin les livres saints recommandent d honorer le médecin et de lui céder la place : « Honora medicuiu, da » locum medico,» dit lEcclésiaste. Et cependant, il faut bien en convenir, il nous reste peu de choses aujourd hui de ce noble héritage de considération et d honneur légué par nos ancêties! Cela tient à ce que, selon l’expression d’Hippocrate : « Il en est » de beaucoup de médecins connue des acteurs muets du thcàti e . u ils ont lu figure, l’habit et le masque de véritables personnages.
MÉTIIOUOI.OGJK.
» et cependant ils ne le sont pus. » Et malheureusement, aujourd'hui comme du temps d’Hippocrate, nous avons beaucoup de comparses et peu de vrais artistes : « Sic et medici fama quidem » ac nomine muhi, re autem ac opéré perpauci. » Que l'aire donc pour reconquérir notre vieille noblesse? Jl faut échauffer notre émulation et notre ambition aux grands souvenirs de notre histoire ; il faut nous inspirer du génie et de la renommée de ces puissants archiatres, nos premiers maîtres, parmi lesquels nous pouvons citer des philosophes, des héros, des souverains, des pontifes, un chancelier de France (Adam Fumée), des sénateurs et des ministres; il faut, en un mot, marcher fidèlement sur les traces de nos illustres prédécesseurs, et suivre avec eux le sentier de 1 honneur et de la justice. Alors, en peu de temps, notre art ressaisira sa vieille et illustre réputation, et l’on dira encore comme autrefois, en parlant des ministres de la santé : « Homines » ad Deos nulla re propius accedunt quarn salutem hominibus » dando. »
I>U CHIRURGIEN. VULNERUM MEDICUS.
« Nascuntur medici, fitmt chirurgici. *
Le chirurgien est appelé, comme le médecin, à soigner les malades, à soulager leurs douleurs et à les guérir ; mais c’est un guérisseur d’une autre espèce, c’est le guérisseur de l’extérieur. C’est lui qui traite les affeclions externes, Jes plaies, les blessures, les fractures, et toutes les lésions qui demandent l’emploi de la main armée du fer, du feu, de l’acier ou des moyens mécaniques : c’est de là que lui est venu le nom de chirurgien. En effet, ce nom, formé de deux mots grecs, main, et êpyov, œuvre, œuvre de la main, indique parfaitement la nature des fonctions dévolues au chirurgien. Quant à la chirurgie, la meilleure définition qu’on en puisse donner, même aujourd’hui, c’est encore celle de Celse. La chirurgie, dit-il, est l’art d’employer méthodiquement la main seule ou armée d’instruments sur le corps de l’homme, afin de prévenir ou de détruire certaines affections organiques dont il peut être atteint. Il résulte de cette définition classique que la chirurgie est tout simplement une subdivision de la thérapeutique, quelle est ce quil y a de mécanique dans la thérapeutique , « quod in lherapia mecanicum. » Or, c’est ce qui a déterminé les anciens à considérer la chirurgie et la pharmacie
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comme deux branches distinctes de Ja médecine, qu'ils oui appelées, dans leur langage exact, \es parties miiiislrantes de In médecine.
Les devoirs moraux du chirurgien sont les mêmes que ceux du médecin ; quant aux conditions générales, quelques unes sont exclusivement nécessaires au chirurgien : c’est ainsi que le médecin n est jamais trop âgé pour exercer son art, et qu’il né saurait être doué d’une trop grande sensibilité, tandis que le chirurgien doit être jeune et médiocrement sensible; il faut du moins qu’il ait 1 oreille dure à la douleur et aux cris du patient. Selon le précepte de l’école, il faut que le chirurgien soit jeune et ambidextre, qu il ait la main ferme et légère, la vue perçante; il faut que sa sensibilité soit telle que, décidé à guérir, il commence et termine 1 opération résolument, en suivant strictement les règles de l’art. Le chirurgien doit connaître à fond l’anatomie et la physiologie, puis la physique, la chimie, et même la mécanique. Cette dernière lui suggère des ressources, soit pour la construction des instruments, soit pour l’emploi des appareils qui servent en chirurgie, et dont il ne saurait tirer tout le parti désirable s il était complètement étranger à cet art. Le chirurgien doit s’attacher à acquérir des formes aimables et de bonne compagnie; il parviendra a laide de cette seconde éducation , qui devrait toujours être la première, et qui lui est quelquefois familière, il parviendra, disons-nous, à prévenir les classes élevées en sa faveur, et à se distinguer des gens de toute espèce qui manient comme lui les instruments.
La médecine et la chirurgie forment-elles deux sciences et deux arts distincts? ont-elles deux théories? constituent-elles deux professions? Ces deux professions doivent-elles être réunies ou séparées, confondues ou isolées? doivent-elles être exercées par deux ordres de praticiens différents? En d’autres termes, y a-t-il identité entre la médecine et la chirurgie? y a-t-il deux pathologies différentes: une pathologie externe et une pathologie interne? V a-t-il ou doit-il y avoir deux classes de praticiens, c’est-à-dire des médecins et des chirurgiens, ou simplement des médecins- > chirurgiens, cest-a-dire des praticiens in utroej ue ? Voilà autant ‘de questions qui ont été envisagées, traitées et résolues d’une manièie différente, souvent contradictoire, et sur lesquelles, par ■ cela même, nous croyons devoir insister aujourd’hui. Nous établissons d abord en principe que la médecine est à la fois une science et un art ; que la chirurgie est également une science et un
art, et cj ne l'une et l'autre se composent de deux parties fondamentales, savoir, dune partie théorique et d’une partie technique: d’une partie théorique qui est la science pure ou la coordination dogmatique des principes; d’une partie technique qui est la science appliquée, la collection des règles, et l’art proprement dit. Considérées comme sciences et jugées au pointde vue le plus élevé de la généralisation philosophique, la médecine et la chirurgie sont identiques, ou tout un. Elles constituent par leur ensemble la science de l’homme sein ou malade. Considérées comme arts et au même point de vue, c est autre chose. Elles constituent deux arts particuliers qui différent par la nature des affections qui composent leur spécialité, et surtout par la nature des moyens qu’ils emploient pour atteindre leur but qui, au fond, est le même, la guérison.
C’est donc, rigoureusement parlant, dans la pratique et pour la pratique que s’opère la séparation légitime de la médecine et de la chirurgie, qui ne constituent qu’une seule et mémescience : la science de l’homme? Oui, et c’est dans ce sens que le professeur Frédéric Bérard de Montpellier a répété avec une raison profonde que la médecine domine toutes les parties qui la composent, celles-là même qui semblent jusqu’à un certain point se confondre avec elle. La chirurgie, dit-il, offre-t-elle à la médecine sa partie manuelle et mécanique , celle-ci la reçoit avec reconnaissance, mais avec discernement; elle lui prête à son tour les idées qui lui sont propres dès qu’il est question de la lésion des organes eu tant qu’animés de la vie; et elle confond, elle combine ces deux ordres de notions, comme la nature elle-même combine et confond les qualités physiques ou les conditions mécaniques avec les pro priétés vitales dans la plupart des maladies. Elle s’empresse de lui assigner sa véritable place; elle lui apprend, ou du moins elle lui répète que la chirurgie n’est qu’une partie de la médecine ou même qu’elle ne serait qu'un simple travail mécanique, qu’un véritable métier qui ne le mettrait pas trop loin de celui de mécanicien ou d’horloger, si elle ne s’élevait jusqu’à elle et n’adoptait franchement ses lois, ses principes, ses inspirations. Elle lui rappelle que pendant longtemps elle n'a pas fait une science à part, mais qu’elle n'était qu’une des parties ministrantes de la médecine, qu'une des trois sections de la thérapeutique, et qu’en dernière analyse, le chirurgien n'est qu’un médecin opérant. Elle lui montre que c’est de la médecine qu elle tire sa gloire et ses
succès comme ses doctrines, et que c’est elle qui se charge pour elle et en son nom d’observer les lésions externes en tant que vitales, et elle n’avoue les travaux isolés de celle-ci que quand ils ont été vérifiés par elle ou du moins par son esprit; elle lui répète avec un noble orgueil que si elle l'a tirée de l’état de dégradation où l’avaient placée des préjugés injustes, une civilisation grossière et barbare, et il faut le dire, les lumières bornées de ses adeptes des divers rangs ; si elle l’a associée au haut degré d estime qu elle a toujours occupé dans l’esprit des peuples, ce nest pas pour être asservie ou dominée par elle; enfin, elle lui déclare que lorsqu’elle a confondu naguère les deux branches de 1 art, elle ne brisa pas pour cela dans ses mains le sceptre de la science.
En admettant toutes les propositions de Frédéric Bérard, qui sont exactement vraies, nous devons cependant reconnaître, comme nous l’avons fait au commencement de ce chapitre, que la chirurgie constitue également, par l’ensemble de ses vérités, une science très philosophique qui est la science des faits chirurgicaux recueillis à la clinique des afiections traumatiques, et généralisés ensuite et formulés d’après les principes, les méthodes et les règles de la philosophie médicale: or, on entend par faits chirurgicaux tous les faits vitaux qui se rapportent à l’ordre des lésions qui exigent pour leur guérison l’emploi des moyens de la chirurgie, cette science qui, mise en action, a reçu aussi le nom de médecine opératoire. ..Ajoutons encore que l’étude des faits chirurgicaux, comme celle des faits médicaux, ramène toujours l’observateur attentif et savant au dogme de l’unité, de la spontanéité et de l’action médicatrice de la force vitale qui est le dogme suprême en médecine et celui qui la domine tout entière.
Il résulte de cette proposition que le génie de la chirurgie est le même que celui delà médecine, et par conséquent qu’il n’y a pour les deux sciences qu'une seule et même théorie générale qui a sa source commune dans le vitalisme hippocratique. Admettons cependant que, bien que la médecine et la chirurgie s’inspirent des mêmes principes, et qu’elles constituent une seule et même science, il est néanmoins indispensable d’admettre une pathologie externe et une pathologie interne, c’est-à-dire une pathologie des faits médicaux et une pathologie des faits chirurgicaux. I.a médecine et !a chirurgie, considérées comme professions, formentelles deux arts (pii doivent être exercés par deux ordres de praticiens ou d’artistes différents? Oui, très certainement; et nous
M ETHGDOLOlil E.
dirons même < j « i e colle séparation est indispensable et fondamentale*, attendu qu’elle repose sur la différence qui existe, d’une part, entre les faits médicaux et les faits chirurgicaux, et de l’autre entre les différents traitements que réclament ces deux ordres de faits. Enfin, ce qui rend la séparation de la médecine et de la chirurgie indispensable au poi n t de vue de l’exercice de l’art ou de la profession, c’est surtout la somme de connaissances de qualités et et d aptitude différentes que ces deux arts exigent de la part de ceux qui les embrassent. Elle est si opposée, qu’on dirait presque qu il faut une instruction, une éducation et une organisation spéciales pour exercer l’une ou l’autre de ces deux professions également utiles , et qui résultent toutes deux de la connaissance approfondie des règles et des principes fournis par la science expérimentale de tous les faits vitaux. Du reste, on peut dire de la médecine et de la chirurgie, qui dérivent d’une seule et même science, ce que Lamartinière disait de l art du pharmacien et de celui du teinturier, qui proviennent également d'une seule et même science, de la chimie. « Les théories de l’art du pharmacien et de l’art du teinturier existent, dit-il, dans la chimie, qui agrandit et perfectionne chaque jour les procédés de ces arts. La pharmacie et l’art du teinturier constituent néanmoins deux professions différentes et distinctes quoique résultant de la même science. Cette dernière circonstance donne souvent au teinturier et au pharmacien la faculté d’échanger mutuellement leur emploi, s’ils parviennent à obtenir l’habileté pratique de l’un ou de l’autre. » Eh bien, disons de même, si les études du médecin et du chiru rgien ont été ce qu’elles doivent être, les heureux échanges dont nous venons de parler pourront également avoir lieu entre eux sous les mêmes conditions, et la science de l’homme y trouvera naturellement un grand profit.
L histoire nous apprend que la médecine etla chirurgie, en tant que professions, ont été tour à tour réunies et séparées, confondues ou isolées. La première séparation a eu lieu dans la célèbre école d’Alexandrie, et elle s’est maintenue jusqu’au temps de Galien. La seconde a été ordonnée, en 1163, par le concile de Tours , qui allégua pour cause que l’Église abhorre l'effusion du sang. A dater de cette époque, la chirurgie tomba au pouvoir des laïques et des gens illettrés, et elle perdit bientôt entre leurs mains vulgaires sa vieille splendeur et son antique célébrité.
Gn fait important à signaler, c’est que la médecine et la chi-
rurgie n'ont jamais été confondues qu’aux premières époques de l’art ou dans des temps malheureux pour l une ou pour l’autre, alors qu’elles penchaient vers la décadence ou qu’elles avaient complètement atteint cet état. Et c’est tellement vrai, que la nature même de leurs rapports nous fournit un indice certain de leur état de prospérité ou de souffrance. Ainsi , elles se séparent quand elles prospèrent; elles se rapprochent quand elles languissent, et leur fusiou complète est toujours pour la science de l’homme un temps de ralentissement ou d’arrét. Voilà ce que nous apprend leur histoire. En effet, tant que la chirurgie moderne a brillé du vif éclat qu elle devait à la célèbre Académie de chirurgie, à la réputation européenne des J. L. Petit, des Garangeot, des Louis, des Lecat et des Pouteau, à la grande renommée de l’école de Desault, qui a fourni tant d’opérateurs fameux, et qui a porté la chirurgie française à un degré de splendeur encore inconnu aux autres siècles : eh bien , pendant tous ces temps, disons-nous, il y eut une véritable et salutaire séparation entre la médecine et la chirurgie. On comptait de grands médecins et de grands chirurgiens, mais les parts et les honneurs étaient distincts, et chacuu ne voulait que son titre qu’il portait avec orgueil. Celui-ci était médecin et celui-là chirurgien. Le public le savait, et tout le monde y gagnait; mais ces temps de prudente et sage séparation n’ont pas duré, et cette ère de prospérité et de célébrité a disparu complètement à la création de l’Académie de médecine actuelle qui embrasse tout et confond tout, la médecine et la chirurgie, la pharmacie et l’art vétérinaire. Il en résulte, qu il n’y a dans cette Compagnie, ni enthousiasme , ni prestige ; on y vit, au jour le jour, de sa petite encyclopédie et de sa petite tranquillité, et l’on s'y morfond dans le sentiment béat d’une véritable satisfaction mutuelle, alors qu’entre de tels hommes il pourrait, avec un peu d’émulation, y avoir tant de mouvement et de gloire. Nous comprenons jusqu’à un certain point que les chirurgiens d’autrefois aient constamment aspiré à réunir la médecine et la chirurgie en une seule et même profession , parce que dans ces temps, déjà anciens, la médecine était seule honorée et puissante; parce que les médecins des premières époques , la plupart ecclésiastiques ou gens de grand état ,• parvenaient seuls aux canonicats , aux évêchés, aux archevêchés et aux places de conseillers dans les cours souveraines; tandis (pie les chirurgiens croupissaient dans les régions inférieures, obscures, ignorants et
ignorés, confondus avec les étuvistes, les herboristes, les bandajjisies, les accoucheurs, les rebouteurs, et tous ces gens des corporations intermédiaires aux médecins gradués et aux docteurs régents qui absorbaient tous les honneurs. Mais, aujourd’hui que les chirurgiens, qui jouissent, à juste titre, de toutes les prérogatives des médecins, se remuent et se démènent encore pour maintenir et affermir ce triste et stérile amalgame de deux professions qui se heurtent , et qui ne peuvent former que des inédit castres à deux fins, c’est ce que nous ne saurions ni comprendre, ni justifier. Remontons donc à cet hermaphrodisme des professions et renonçons pour le grand bien de 1 humanité à la séparation favorable de la médecine et de la chirurgie.
Quels seraient les rôles respectifs du médecin et du chirurgien dans l’hypothèse d’une nouvelle séparation entre les deux professions? Rien de plus simple. Au médecin appartiendraient d’abord toutes les affections internes, vitales ou fonctionnelles, et, parmi les affections organiques, celles qui ne réclament que par exception l’usage des instruments ou l’emploi des appareils , et que l’on parvient ordinairement à guérir par les moyens diététiques et les secours de la pharmacie.
Au chirurgien, au contraire, reviendraient toutes les lésions organiques produites par des causes physiques, mécaniques ou chimiques, et toutes les affections qui, pour être guéries, demandent l’emploi des instruments et des ressources de la chirurgie. Au médecin reviendrait encore la guérison de toutes les réactions et des désordres consécutifs opérés dans les forces vitales par le fait même des réactions, tandis que le chirurgien s’occuperait snécialement du traitement relatif au déplacement des parties, aux solutions de continuité, aux compressions, aux dilatations, aux dilacérations, aux brûlures, aux fractures et aux luxations. Et cette division d’attributions aurait encore un grand avantage, celui de faire ressortir les qualités différentes de ces guérisseurs différents.
ISous l’avons déjà dit, il faut que le médecin ait des formes bienveillantes; qu’il soit doué d’une sensibilité exquise, d’une grande douceur, d’une résignation à toute épreuve; qu’il sache parler au cœur, à l'âme, aux passions; qu’il ait pour toutes les infortunes des consolations et des secours ; qu’il connaisse toutes les ressources de l’esprit et les secrets du langage, afin de lutter avec son malade contre toutes les misères factices ou réelles de la vie. Eh bien, le chirurgien n'a que faire de ces qualités au
même degré; disons plus, i! lui faut presque des qualités opposées. En effet, une certaine brusquerie lui convient assez, car une sensibilité trop vive nuirait à l’exercice de son art qui réclame plutôt une nature forte, un peu sèche, entreprenante et décidée à agir promptement et résolument. Et le malade ne s’en plaint pas; nous dirons même que l’opération une fois terminée, il est presque toujours enchanté d’avoir été un peu rudoyé et pris au vif. En résumé, le médecin doit être doux et patient; le chirurgien, au contraire, doit être inflexible et résolu. Le désir de se foire une riche et abondante clientèle est un de ceux qui préoccupent le plus le jeune médecin. Cependant une immense clientèle n'est point un bien aussi désirable qu’on peut le supposer. Voici ce qu’a dit à ce sujet le docteur Reveillé-Parise, cet observateur si judicieux et si vrai. Nous croyons devoir répéter ses propres paroles dans l’intérêt même du jeune médecin. « Une grande clientèle, dit-il, est une grande servitude; on y perd incontestablement le premier bien de ce monde, la liberté; et cet esclavage est d autant plus dur qu’il est de tous les instants. Je le dis sincèrement, les courageux confrères qui ont accepté ce fardeau méritent d’être remarqués. Il faut les plaindre, les honorer et surtout ne pas envier leur sort. Mais quelle vie, mon Dieu! que celle-là; quelle glèbe à retourner ! quel rocher de Sisyphe à pousser!... N’avoir pas un jour, pas un instant dont on puisse dire : Il est à moi. Voir passer tout le temps de sa vie, tous les beaux jours du printemps et de lété sans avoir goûte le plaisir de vivre à son heure et à son loisir, d être à soi et aux siens ; se lever tous les matins avec le même poids a soulever, le même sillon à creuser; se coucher, se nourrir, se reposer quand ou peut, et toujours avec la certitude de recommencer le lendemain, et après et sans fin. A moins d être malade, ne pouvoir échapper à ses rudes travaux, mais y être attaché, parqué, enchaîné toute sa vie ; avoir perdu le sentiment du bien-être intime du rejjos, de la solitude; renoncer aux exquises et pures jouissancesde 1 esprit et des arts, ou du moins ne les goûter que par instants et comme furtivement. Vivre du matin au soir avec les malades, par les malades et pour les malades qui, à raison de la réputation et de l’espoir qu’ils en conçoivent, ne vous laissent ni repos ni trêve; assister sans cesse à des scènes désolantes qui vous brisent ou qui vous bronzent l âme et le coeur ! Voilà certes un succès dont la perspective est infiniment plus flatteuse que la possession
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elle-même. Non, on ne sait pas assez de quelle somme de patience, de courage et de résignation il faut être doué pour endurer le supplice d’une active et forte clientèle. » Voilà un très sombre] mais très véridique tableau, et c’est en vain qu’on voudrait en adoucir les tons et les couleurs, en étalant les honneurs et les bénéfices de la clientèle, car le même écrivain s’est chargé de répondre à toutes les objections, et sa réplique est péremptoire: « Avec de grandes places, avec une clientèle riche et nombreuse, dit-il, on amasse effectivement de l’argent, beaucoup d’argent. Il n’y a qu’une difficulté, c’est qu’on ne s’en sert pas. On l’accumule à un, à dix, à vingt, à cent degrés ; mais, pour la personne , c’est absolument comme s’il n’était pas. Montaigne nous en avertit : C’est le jouir et non le posséder qui constitue la vraie richesse; qu’importent donc des millions s’ils ne sont bons que pour euxmêmes, par une puissance purement intrinsèque et non pour un bonheur réel, évident, incontestable. Je conçois l’argent qui se métamorphose en indépendance, en repos , en plaisirs, en jouissances, en bonnes œuvres; autrement je nie son pouvoir, et je dis comme Vauvenargues : « Il est faux qu'on ait fait fortune quand on ne sait pas en jouir. »
Nous devons signaler encore aux jeunes médecins un écueil dans lequel ils tombent très souvent , parce qu’ils se laissent entraîner par battrait de la renommée et par l'espoir de trouver quelques compensations à certaines épreuves. Nous voulons parler de la manie d écrire qui arrache tous les jours à la pratique des hommes appelés à y briller, et qui les précipite dans un abîme où mille ambitions s’agitent sans résultat. Que le jeune médecin sache donc bien que le public lui pardonnerait peu ses velléités d’auteur, et que les succès littéraires sont eux-mêmes presque toujours préjudiciables à ceux qui visent à la clientèle. On permet au médecin detre oisif, ignorant, incapable, mais on ne souffre pas qu’il fasse marcher de front l’art de bien savoir et de bien écrire. C’est ainsi que Stahl, Barthez, Haller, Vicq d’Azvr, c’est-à-dire les meilleurs écrivains de la médecine , n’ont jamais eu qu’une clientèle fort ordinaire. Il est de fait qu'ils ont gouverné, dirigé et régenté les esprits, qu'ils ont fait école et autorité, mais ils sont tous restés pauvres ou sans fortune. Et ces temps d autrefois sont encore ceux d’aujourd’hui ! En effet, nos plus grands maîtres, ceux qui à l’Institut ou à la Faculté occupent le premier rang par leurs écrits ou par leurs
leçons, sont encore ceux qui ont le moins de clientèle ou qui i n en ont pas du tout. Enfin, demandez à nos meilleurs auteurs ce que leur rapporte leur clientèle, et ils vous répondront tous qu’ils lia donneraient pour un capital de quelques sous!... Ceci vous * explique comment on rencontre tant de talents errants qui , pour i ne pas mourir sous le poids de leur capacité qui n'a pas de cours, ise débattent en souffrant dans des emplois tout à fait étrangers à I leur profession. Vous tous qui débutez dans notre carrière, faites
< donc voire profit de ces renseignements , et si vous aimez la vie « calme et tranquille, fuyez l’encre et le papier; achetez des livres
< et n’en faites pas.
Les devoirs moraux du médecin ont été tracés d’une manière -si éloquente par Alibert, que nous ne saurions mieux faire que de Jlaisser parler l'illustre professeur. « Que le médecin, dit-il, imjmole sa vie entière au soulagement de l’humanité, qu’il soit pénétré de respect pour le caractère sacré du malheur, et qu’il se nnontre compatissant et généreux. Pour soulager une infortune, iil faut souvent plus de cœur que de génie : qu’il porte un baume -consolateur sur les plaies de lame, qu’il cherche du moins à -essuyer les larmes lorsqu’il ne peut les étancher. Si l’espoir l’abandonne, que son courage lui reste, qu’il ne cesse de disputer la vie aux dernières atteintes de la mort ; qu’il éloigne tout ce -qui peut anticiper les longues heures d’une cruelle agonie; que -ses malades, rassurés par ses discours, quittent avec moins de -déchirement le jour inquiet de l’existence. La prudence est une des qualités les plus nécessaires au médecin philosophe": elle i réglera la marche souvent trop ardente de son génie , et la rendra j plus utile en la dirigeant; il observera longtemps les faits avant ;de chercher à les expliquer; il portera ses décisions avec une sage œt religieuse maturité. La dignité de son sacerdoce doit le rehaus- I sera ses propres yeux : il traitera, néanmoins, ses semblables avec cette familiarité noble et touchante qui tout à la fois impose le respect et sollicite la confiance; il gardera fidèlement le sceau du secret pour celui qui n’aura pas craint de lui confier les effets honteux de ses faiblesses et de ses passions ; il guérira jusqu’aux maux que l’on cache en feignant de les ignorer. Ni le sordide intérêt, ni 1 opprobre de la vénalité ne profaneront la sublimité de : son art : il ambitionnera des bénédictions et non de l’or; il portera 1 espoir et la consolation dans la cabane du pauvre aussi bien que dans le palais du riche; il fera le bien au milieu même de l’injus-
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tice et des ingrats. Que son a me épurée se tienne constamment exempte de superstitions et de préjuges; qu’il sacrifie jusqu'à sa réputation si le salut de l'homme l’exige; qu’il avoue se6 fautes avec candeur; qu’il soit modeste dans ses succès; enfin qu'il respecte Dieu, dont son art lui démontre à chaque instant la toutepuissance et la bonté.» il est un moyen sûr de mériter cette haute considération, qui est la plus brillante auréole du médecin, c’est de rester constamment fidèle aux devoirs pieusement imposés par Hippocrate dans son magnifique serment, dont nous reproduisons ici le texte.
« Je jure par Apollon, par Hygie, par Panacée, et par les dieux et déesses, que je prends à témoin, que j’accomplirai de tout mon pouvoir, et selon mes connaissances, ce serment tel qu’il est écrit.
» Je regarderai comme mon père celui qui m’a enseigné la médecine ; je l’aiderai à vivre et lui donnerai ce dont il aura besoin. Je regarderai ses enfants comme rues propres frères. S’ils veulent apprendre cet état, je le leur enseignerai sans argent ni obligation par écrit ; je leur ferai connaître ses principes, je leur en donnerai des explications étendues ; je leur communiquerai généralement toute la doctrine comme à mes enfants, à eux et aux disciples qui auront été immatriculés et qui auront prête le serment suivant l'usage de la médecine, mais non à d’autres que ceux-là.
» J’ordonnerai aux malades le régime convenable, d’après mes lumières et mon savoir. Je les défendrai contre toutes choses nuisibles et injustes. Je ne conseillerai jamais à personne d’avoir recours au poison et j’en refuserai à ceux qui m’en demanderont. Je ne donnerai à aucune femme de remèdes pour la faire accoucher avant son terme. Je conserverai ma vie pure et sainte aussi bien que mon art. Je ne taillerai point les personnes qui ont la pierre ; je laisserai cette opération à ceux qui en font profession. Lorsque j entrerai dans une maison, ce sera toujours pour assister des malades, me tenant pur de toute injustice et de toute corruption avec les hommes et les femmes , esclaves ou libres. Tout ce que je verrai ou j’entendrai dans le commerce des hommes, soit | dans les fonctions ou hors des fonctions de mon ministère, et qui I ne devra point être rapporté , je le tiendrai secret , le regardant comme une chose sacrée.
» Ainsi puissé-je vivre longtemps, réussir dans mon art, et devenir célèbre dans tous les siècles, comme je garderai ce serment
sans en violer un seul article. Si j’y manque et me parjure, qu’il m’arrive tout le contraire, y