NÉPHRITE DIFFUSE, AIGUË OU SUBAIGUË
lion, mais parfois de très bonne heure. Sur 26 cas, Fournier en signale 11 dès le deuxième mois de l’infection. — Sur 23 cas, Mauriac a vu une fois les accidents rénaux commencer quatre semaines après le chancre, et huit fois deux mois après le début du chancre. — Sur 15 cas, Dieulafoy en relève 5 dans le deuxième mois, 5 dans le troisième, 2 dans le quatrième et le sixième, 1 dans le huitième. — Des cas précoces ont été encore signalés par Lecorché et Talamon, par Labadie-Lagrave et par Karvonen. Cet auteur a relevé que, dans plus d’un tiers des cas, la néphrite survient deux mois après le chancre, et qu’elle devient exceptionnelle après la deuxième année. — Les deux cas mortels que j’ai personnellement observés sont survenus dans la seconde moitié de la première année. Vivès a observé la néphrite au sixième mois, B. Weill au dixième, Stepler au second.
La gravité de la syphilis n’est pas toujours accusée par les manifestations antérieures ou concomitantes. La néphrite survient pendant la roséole ou les éruptions papuleuses, quelquefois plus tard.
Dans quelques cas on a noté la coïncidence d’une angine, assez fréquente, comme on le sait, au début de la syphilis. Wagner et Rosenstein ont pensé quelle pourrait avoir eu quelque rapport avec l’explosion de la néphrite. Mais, suivant Karvonen, on ne peut pas encore être autorisé à dire que la néphrite ait pu être provoquée par une infection concomitante due aux microbes pyogènes provenant soit d’une angine, soit d’éruptions avec pyodermites.
La précocité de cette néphrite est un argumentimportanten faveur du traitement précoce de la syphilis, ainsi d’ailleurs que les autres manifestations viscérales précoces de l’infection. — Il faut toujours s'enquérir si les malades ont été traités de bonne heure et d’une manière suffisante. Mais il est incontestable que l’on a pu voir la néphrite se déclarer chez des malades déjà traités régulièrement.
L'âge et le sexe n’ont pas grande importance.
La néphrite a été observée un peu plus souvent chez l’homme. Karvonen compte, sur 20 cas attribuables à cette forme, 11 hommes et 9 femmes.
Il faut tenir compte des causes adjuvantes, scrofule , alcoolisme , refroidissements , surmenage , maladies infectieuses concomitantes ou antérieures, telles que scarlatine ou fièvre typhoïde, surtout lorsque le rein a déjà été atteint. — Il y a des cas où l’action du froid a paru manifeste (Chauffard).
Il faut toujours rechercher s’il n’y a pas eu une cause d’appel de l’infection syphilitique vers le rein. L’histoire de la syphilis est là pour montrer qu’elle aime à se fixer sur les organes ou les régions dont la résistance est affaiblie. J’ai vu en ville un malade atteint de syphilis d’ailleurs très bénigne en apparence depuis six mois, chez lequel une néphrite se déclara à l’occasion d’une blennorrhagie. Celle-ci, à la vérité, s’était rapidement compliquée d’une orchite qui fut
SYPHILIS DU REIN
accompagnée aussitôt d’une albuminurie et d’un œdème généralisé que j’observai pendant plus de quatre mois, longtemps encore, par conséquent, après la guérison de la blennorrhagie. Je perdis de vue le malade, mais je sus qu’il avait fini par guérir sous l’influence du régime lacté et de l’iodure de potassium. La blennorrhagie, spécialement avec orchite, est bien connue aujourd’hui comme pouvant provoquer une albuminurie assez intense ; mais celle-ci est ordinairment de très courte durée. Je me suis done toujours demandé si, chez ce malade, il ne s’était pas agi d’une détermination de la syphilis sur le rein provoquée par l’infection blennorrhagique, d’autant plus que le malade, assez négligent, avait traité irrégulièrement sa syphilis. Depuis cette époque j’ai toujours recherché si mes malades atteints d’albuminurie syphilitique n’avaient pas eu de blennorrhagie antérieure, et j’ai trouvé plusieurs fois en effet la blennorrhagie dans leurs antécédents, mais sans pouvoir aboutir à des conclusions précises.
Il faut donc tenir compte de toutes les causes qui peuvent agir en diminuant la résistance du rein, mais il ne faut pas en exagérer l’importance, ni oublier pour cela que la syphilis à elle seule peut certainement causer la néphrite.
Anatomie pathologique. — Dans la plupart des cas on trouve à l’autopsie le rein gros, épaissi, augmenté notablement de volume et de poids. Sa capsule se détache facilement, et sa surface est à peu près lisse ou peu granuleuse. Sur une coupe, la couche corticale semble épaissie; elle est d’une couleur à la fois grisâtre et rosée, d’une consistance plus marquée qu’à l’état normal. Les pyramides paraissent élargies et sont rouges et congestionnées. Les altérations sont parfois plus marquées sur l'un des deux reins. Elles peuvent être plus ou moins marquées, suivant la gravité des cas. Dans les deux cas de néphrite que j’ai observés et dans lesquels la maladie avait duré à peu près deux mois, le rein a présenté l’apparence que l’on désigne du nom de gros rein blanc. — Nous manquons de renseignements anatomiques sur les néphrites bénignes et de courte durée.
On a publié des cas dans lesquels les altérations histologiques étaient purement épithéliales avec une dégénérescence graisseuse plus ou moins avancée des cellules de revêtement des canalicules.
Dieulafoy notamment cite un cas de néphrite purement épithéliale avec tuméfaction et aspect trouble des épithéliums dont le noyau se colorait difficilement, et desquamation des épithéliums qui obstruaient la lumière des tubes; les lésions prédominaient surtout dans les tubes contournés et les tubes droits; les tubes grêles étaient normaux. Aucune lésion apparente des glomérules et du tissu interstitiel. — Dans d’autres cas observés par Darier et Hudelo, il y a eu également prédominance des lésions épithéliales. — Le plus souvent les cellules épithéliales sont tuméfiées, granuleuses, elles présentent parfois des
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
vacuoles; leurs noyaux cessent d’être visibles et colorables, elles finissent par se nécroser, se détachent de la paroi, se désagrègent, et leurs débris granuleux et graisseux encombrent la lumière des tubes du rein. On trouve dans ceux-ci des cylindres granuleux, albumineux, ou parfois des cylindres cireux et colloïdes. Brault et Darier ont signalé la présence de granulations graisseuses à la base des cellules des tubes contournés et dans les cellules des capsules de Bowman. En somme, ce qui domine, c’est la dégénérescence granuleuse des épithéliums du rein, dégénérescence commune à toutes les néphrites d’origine microbienne.
Plus souvent les lésions sont à la fois épithéliales et interstitielles, analogues à celles que l’on observe dans les néphrites des maladies infectieuses aiguës. La syphilis porte trop habituellement son action sur le tissu conjonctivo-vasculaire pour qu’il n’en soit pas ainsi dans le rein comme dans les autres tissus ou organes.
Quoi qu’il en soit, les deux types de néphrite, la première avec prédominance des lésions épithéliales et lésions interstitielles seulement accessoires ou secondaires, la seconde avec prédominance très accusée des lésions interstitielles , peuvent se rencontrer dans la syphilis rénale. Ils sont même le plus souvent réunis, constituant ainsi une néphrite diffuse.
Le cas bien connu de Dôderlein mérite d’être cité comme exemple de néphrite interstitielle subaiguë. On y voit ceci :
Reins très volumineux (480 gr.), blanchâtres ou grisâtres,
ramollis. — Capsule normale ou peu épaissie. — Sur la coupe, lisse et humide, l’écorce apparaît avec une coloration blanchâtre ou rougeâtre ; la couche médullaire est en apparence intacte. — Le microscope montre des hématies disséminées, et surtout un épaississement du tissu interstitiel de l’écorce dû à l’infiltration cellulaire et au gonflement œdémateux du tissu.
Les altérations de l’épithélium sont peu accusées. Les canalicules sont comprimés, mais l’épithélium n’est pas chargé de gouttelettes graisseuses, comme le montre l’acide osmique.
Les glomérules sont tuméfiés avec des noyaux un peu plus nombreux qu’à l’état normal. Leur intégrité relative, ainsi que celle des canalicules, montre bien que la néphrite est d’origine récente.
Dans la substance médullaire, les canalicules ont un épithélium normal. Le tissu interstitiel est épaissi. Au sommet des pyramides on trouve un assez grand nombre de leucocytes.
En somme, dans ce cas, les lésions interstitielles sont beaucoup plus accusées que les lésions parenchymateuses. Il s’agissait d’une néphrite interstitielle syphilitique subaiguë, progressive, et pourtant à l’œil nu on devait admettre plutôt une néphrite parenchymateuse.