‹ Traité de la syphilis des nouveau-nésChapitre 1 sur 204 · Traité de la syphilis des nouveau-nés · texte numérisé non relu

Traité de la syphilis des nouveau-nés

L'étude de la syphilis ne cesse de solliciter universellement, et comme par un attrait irrésistible , l'activité des travailleurs d'élite. Observez ses progrès; suivez les discussions qu'elle suscite ; comptez le nombre, pesez le mérite de ceux qui la cultivent et l'honorent; voyez-la toujours pure et scientitique, maigre le contact du charlatanisme et de la spéculation ; et dites s'il n'y a pas pour cette branche des sciences médicales une sorte de privilège qui , dirai-je en dépit de son origine, la distingue et l'élève entre loutes les autres spécialités.

Cette tendance s'explique aisément. Outre l'imporlance pratique et sociale des problèmes qu'elle soulève, la syphiliographie provoque encore l'esprit par l'appât particulièrement tentateur de solutions posilives. Ce virus insaisissable, mais réel; cette pertur-

bation cachée dans son mode , mais patente dans ses effets; cet état d'incubation , celle période latente immédiatement accompagnée de désordres qui éclatent au dehors, tout imprime à l'affection vénérienne à la fois le caractère mystérieux de la médecine et le cachet d'évidence de la chirurgie. A chaque innovation heureuse, à chaque découverte de détail on croit l'inconnue dégagée. Et ce but toujours en vue, toujours à distance, dont l'observation rapproche, dont la réflexion éloigne, demeure là pour exciter des efforts d'autant plus méritoires, après tout, que leurs mécomptes partiels ne sont jamais entièrement stériles, et que, semblables à ceux des alchimistes dans leur aspiration vers l'absolu, ils ont souvent chemin faisant réalisé plus d'un perfectionnement pratique précieux. La syphilis des nouveau-nés justifierait surabondamment à elle seule ces remarques. D'autant plus obscure que son origine et ses premiers effets restent impénétrables, d'autant plus digne de méditation que sa terminaison commune, à cet âge, est la mort, les auteurs spéciaux devaient naturellement lui consacrer leurs recherches les plus assidues. Aussi son histoire , quoique assez moderne, comparée à celle de la syphilis générale, est-elle déjà riche de monographies recommandables. Malheureusement une condition inhérente à sa nature même a jusqu'ici entravé l'étude de cette affection, et semble peser fatalement sur sa destinée nosologique. Profitant des obscurités obligées du sujet, trop souvent les écrivains dogmatiques en ont abusé

pour avancer des hypothèses qu'ils donnaient hardiment comme prouvées par cela seul qu'il eût été impossible d'en démontrer la fausseté. Les uns ont fait de la syphilis congéniale un état à part, — exceptionnel dans son étiologie, — exceptionnel en ce qu'il peut tuer le fœtus sans laisser de traces de sa présence, — exceptionnel en ce que ses symptômes échappent entièrement à la classification par périodes, si justement établie pour l'adulte, — exceptionnnel par la propriété contagieuse de toutes les lésions qu'il engendre.

D'autres, tout au contraire, faisant ici revivre la théorie des analogues, admettent entre les caractères de l'intoxication fœtale et ceux de la diffusion du virus d'un chancre chez l'homme qui l'a contracté, l'identité la plus parfaite. Dans la propagation du mal des parents à l'enfant, ils ne voient qu'un phénomène de contagion ordinaire. — Ils suivent pas à pas le transport de l'agent infectieux à travers les absorbants, chez l'embryon comme chez l'adulte. — Dans l'évolution de désordres qui parfois tuent en quelques jours, ils trouvent encore le temps et l'espace de marquer une phase secondaire et une tertiaire. — Enfin, ils nient la transmissibilité des lésions syphilitiques congéniales.

Si les deux partis s'étaient résignés à accepter pour arbitre l'expérience, consultée librement et sans arrière-pensée, on n'aurait qu'à s'applaudir de ces dissidences, qui, en éveillant la controverse, poussent aux investigations et accélèrent le triomphe de la bonne

cause. Mais il faudrait bien peu connaître notre science et notre siècle pour s'imaginer que la vérité ait pu rester longtemps intacte au milieu de ce conflit d'opinions rivales. L'étude de la syphilis infantile devait être un but : et certes il paraissait assez important pour satisfaire l'ambition des travailleurs, assez ardu pour suffire à leur zèle. Loin de là, elle est devenue soit un moyen, afin d'arriver à une théorie générale de la syphilis ; soit, aux yeux de quelques-uns, un obstacle, pierre d'achoppement pour une doctrine restée jusque-là à l'abri d'objection sérieuse.

Qu'en est-il résulté? Animés par la discussion, aucun des deux camps n'a su garder de mesure. La solution de ce problème pathologique descendant ainsi aux proportions d'un de ces théorèmes de détail intercalés pour servir à une démonstration principale, chacun a voulu manier l'arme à sa guise ou selon ses intérêts. Moyen, on a tâché d'en forcer la signification ; obstacle, on a essayé de le tourner ou de l'abattre. Ainsi, au lieu d'observer, puis de conclure, — résolument on a conclu, puis tâché de plier l'observation à ces conclusions hâtives. Ainsi, écueil d'ailleurs commun à tous les systèmes arrivés à l'apogée de leur fortune, on a vu les meilleurs esprits, oublieux des lois qu'ils avaient eux-mêmes promulguées à l'applaudissement universel, contester les diagnostics les plus compétents ; — supposer la fraude là où l'ignorance est seule responsable ; — affirmer l'immoralité par cela seul que la moralité ne se démontre point aussi aisément ; —

dans tous les exemples de contagion fœtale, faire de chaque victime un coupable ; — répondre par un démenti aux témoignages les plus respectés, à l'assentiment unanime, à la décision univoque de toutes les jurisprudences; refuser, en un mot, de regarder ce qu'on leur montre pour n'admettre que ce qu'ils veulent voir.

Ce qu'il y a de pire dans cette aberration, — qu'on peut reprocher également aux uns et aux autres, — c'est qu'elle tend à compromettre indéfiniment l'avenir de la science en corrompant les sources mémo où elle pourrait se purifier. Avec cette obstination qui torture les faits, — qui, des deux côtés, les dépouille à l'envi de ce qu'ils ont de vrai pour ne leur laisser que ce qui, à chacun, parait vraisemblable, — les éléments d'une histoire exacte de la syphilis cougéniale sont aujourd'hui extrêmement difficiles à rassembler. Bien peu d'observations contemporaines ont été recueillies sans intention d'aider ou de nuire à une doctrine. Aussi faut-il apporter autant de précaution dans leur choix que de discernement dans leur interprétation. Pour quelques-unes, le nom qui les a signées suffit à donner la mesure de la confiance qu'elles méritent. Dans celles-ci, soyez avertis qu'il faudra contrôler par leurs circonstances indifférentes l'exactitude de celles qui peuvent avoir été altérées ou supposées pour les besoins de la cause. Dans celles-là, prenez le fait, mais laissez de côté l'explication. Encore sera-t-il, en définitive, beaucoup plus sage, clans les questions litigieuses, de s'attacher de préférence à l'expérience des

auteurs anciens qui, libres des préoccupations systématiques de notre époque, rapportent naïvement ce qu'ils ont vu et non ce qu'on leur a enseigné.

Réserver ainsi les droits de l'observation contre les prétentions de la théorie est un devoir pour tout médecin ; et l'exercice de notre art ne nous fournit que trop souvent l'occasion de le remplir. Mais l'obligation devient tout à fait impérieuse et sacrée lorsque, comme pour la syphilis congéniale, les usurpations de l'imagination sur la réalité se traduisent en dommages irréparables à la santé, à la vie, à l'honneur des individus, des familles , des peuples. — Un homme vient d'être guéri de la syphilis : quand pourra-t-il procréer sans péril ? — Une, deux, trois grossesses successives se sont terminées avant terme par l'expulsion d'un fœtus atrophié, comme flétri. Est-ce là un signe de vérole chez la mère, une raison suffisante pour lui administrer le traitement spécificpie? — Un enfant naît couvert de stigmates caractéristiques. Est-il permis de confier, confiera-t-on sans scrupule son allaitement à une femme saine ? — Une nourrice bien portante jusque-là et exempte de tout antécédent spécifique, vient à présenter au sein des ulcérations ayant quelque ressemblance avec le chancre. Une école affirme qu'elles sont, qu'elles ne peuvent être que primitives. Faut-il l'en croire sur parole, nier qu'elles puissent provenir du fait d'un nourrissage impur, et s'abstenir par conséquent de donner du mercure à cette femme?. . . Voilà quelques-unes des cent queslions que la pratique pose

journellement au médecin. Eh bien ! à ces problèmes qui veulent, qui commandent une solution précise, souvent l'expérience répond par un oui, telle doctrine par un non. Qu'on ne s'étonne donc point si entre l'une et l'autre conseillère, quand il faudra opter, notre choix se prononce toujours pour le fait contre le soi-disant droit. On peut prendre plaisir au spectacle de l'intelligence humaine dans le labeur de l'enfantement de ses créations synthétiques ; on peut , soimême, dans l'occasion, céder à la tentation et hasarder quelques pas dans cette carrière. Mais, en présence de dangers aussi graves, l'intérêt d'un système pâlit devant celui de l'humanité ; le positivisme n'est plus seulement un désir du philosophe, il s'élève au rang d'une nécessité sociale, et tout doit être subordonné à ses lois. Tel est du moins notre avis; telle sera notre règle invariable de conduite dans le cours de ce travail.

Pour embrasser dans une classitication complète et méthodique les points nombreux qui se rattachent à l'histoire de la syphilis des nouveau-nés , nous avons divisé cet ouvrage en cinq parties :

La première est destinée à étudier le mécanisme du développement de la maladie, ses origines diverses, la part respective de chacune d'elles dans l'évolution ultérieure. — Etiolocjie.

La seconde comprend la description des formes différentes et de la marche non moins variable de l'affection. — Symptomalologie.

La troisième traite des dangers particuliers à la syphilis du jeune âge, de la transmissibilité des lésions qu'elle engendre, de la mortalité dont elle est cause. — Pronostic.

La quatrième est plus spécialement consacrée à discuter les problèmes que les cas de ce genre soulèvent fréquemment devant les tribunaux. — Médecine légale.

La cinquième expose la thérapeutique dans tous ses détails : traitement préventif, traitement curatif ; traitement direct ou indirect ; traitement de l'enfant, des parents, de la nourrice; prophylaxie à l'usage des personnes qui sont en rapport avec le nourrisson infecté, etc. — Thérapeutique.

Page 1