DE LA MANIÈRE D'ESPACER
L'espacement des lettres, ou des mots entre eux, est soumis à tant de circonstances modificatives , qu'on ne peut établir à ce sujet que les principes dont l'application est la plus générale. Nous allons rémiir ci-après tous ceux dont la connaissance est le plus nécessaire, et dont l'ensemlile compose une théorie.
Dans la poésie , où , à l'exception de quelques cas plus ou moins rares suivant l'étendue de la justification, les mots peuvent être également distants l'vm de l'autre, on doit se servir d'espaces de même épaisseur. Il est généralement préférable d'en employer qui soient un peu minces , afin que les vers qui remplissent ou dépassent la justification, et dans lesquels les espaces sont dinunuées autant que possible, ne forment pas une disparate trop frappante sous ce rapport avec les autres lignes de la page. L'épaisseur la plus convenable pour ce genre de composition est le tiers de la force de corps du caractère. Ainsi , par exemple , si ce caractère est du six , les espaces seront fondues sur deux poinis ; sur trois , si le caiactère est du neuf; svir quatre , si c'est du douze , etc. Dans la prose , où la justification est remplie par la matière , comme on est
forcé de lerniiner chaque ligne par un mol plein ou c«nvenablemenl divisé, on a fréquemment à modilier les espaces employées provisoirement dans la composition de la ligne , soit qu'on leur en substitue de plus faibles , soit qu'on yen ajoute d'aulres. De cette manière, il arrive rarement que deux lignes consécutives soient espacées de la même manière, exceplé dans les grandes justifications, où la diflcrence , plus divisée , devient insensible ; on doit s'attacher toutefois, dût-on en remanier quelques-unes , à faire disparaître des inégalités trop choquantes. Quant aux espaces qui séparent les mots d'une même ligne, il est indispensable, jjour la régularité de la composition, qu'elles soient également réparties. Quelque latitude que l'on accorde pour l'espacement des mots en pi'ose , il ne fau t pas franchir certames limites déjà reculées par la nécessité , mais que le bon sens et le goût défendent de dépasser.
1°. L'espace d'un point et demi est la plus mince que l'on puisse employer entre les mots ; celle d'un point n'est pas supportable dans les caractères plus gros que la Philosophie. 2°. Les espaces équivalant à ti'ois quarts de cadra tin sont les plus fortes dont on puisse se servir pour une justification ordinaire.
Les diflérents signes de la ponctuation doivent êtie séparés du mot qui les précède par des espaces moins fortes de moitié que celles qui les suivent , et qui sont ordinairement les mêmes qu'on emploie dans la ligne entre les mots. l,e point seul se place immédiatement après le dernier mot de la phrase qu'il tennine , et sans aucune séparation. Autrefois le comma (ou deux-points) se plaçait entre deux espaces égales.
(3o PARTIE I, CHAPITRE II.
Dans les lignes de litres composées en capitales ou en lettres de deux points , ainsi que dans les titres courants , on espace ordinairement les lettres. Cet usage a pour principal objet de rendre les lignes plus lisibles en isolant les lettres , et en faisant ainsi ressortir chacune d'elles. Les espaces employées en pareil cas doivent être proportionnées à la force de l'œil. Pour les caractères audessous du Saint- Augustin, elles ne doivent pas avoir plus de deux points d'épaisseur.
Dans la composition des caractères serrés d'œil ou d'approche, on doit éviter l'emploi des fortes espaces. L'interlignement doit influer aussi, en raison directe, sur la manière d'espacer les mots.
La répartition égale et régulière des espaces est vm des genres de beauté qui constituent le mérite typographique d'un livre ; en conséquence elle doit être l'objet de l'attention constante du compositeur. Mais pour arriver à ce résultat , il ne suffit pas de jeter , soit entre les mots , soit entre les lettres , des espaces égales ; cette opération exige de la part de l'ouvrier un calcul auquel il doit préalablement se livrer. Parmi les lettres , et nolanunent parmi les capitales, il s'en trouve qui, parleur forme arrondie ou anguleuse, ou par leur rencontre avec d'autres lettres , laissent , soit devant soit après elles , un vide considérable, et, typographiquement parlant , portent du blanc. Lorsque les lettres peuvent être espacées , il est facile de remédier à ce vice organique ; on diminue ou l'on supprime en pareil cas les espaces , que l'on réserve pour séparer les lettres de forme carrée.
Ce soin est indispensable ; si les lettres du même mot
n'étaient pas, quant à l'œil, également distantes, elles sembleraient appartenir à des mots difiërents. Irrégularité pour l'aspect, lonfusion pour le sens, tels en seraient les effets infaillibles.
Dans les lettres du bas-de-casse ce défaut est toujours inévitable, mais souvent insensible ; il devient apparent à proportion de la tinesse des espaces employées dans la ligne.
Nous jiensons avoir présenté ici , sinon toutes les règles relatives à cette partie de la composition , au moins celles qui sont le plus importantes, celles que le compositeur doit considérer comme les notions élémentaire» et l'objet essentiel de son travail.