‹ Traité de la typographieChapitre 143 sur 199 · CONDUITE DES PRESSES MECANIQUES · texte numérisé non relu

CONDUITE DES PRESSES MECANIQUES

La conduite d’une presse mécanique exige des connaissances préalables, des soins aussi variés que minutieux et une surveillance incessante. Quoique le travail manuel qu’elle comporte se réduise à la mise en train, au placement des rouleaux, à l’entretien des cordons et à quelques menus détails , l’attention du conducteur doit être si assidûment tendue , qu’il lui serait impossible de conduire plus de deux machines à la fois; ce nombre doit donc former le maximum de sa tâche, et encore lui est-il impossible d’épargner à l’une ou à l’autre un chô-

1 On peut reconnaître qu’une machine neuve est bien montée et bien ajustée, lorsque le plus faible ébranlement du volant qui commande les mouvements simultanés des cylindres et des marbres se communique instantanément, et sans aucun retard, à ces deux mouvements.

mage plus ou moins prolongé lorsque leurs mises en train coïncident; ce chômage est d’autant plus répété que les formes restent moins longtemps sous presse.

Un bon conducteur doit être à la fois imprimeur et mécanicien : ces deux conditions sont d’une égale importance; elles représentent, la première la fin, la seconde le moyen. Si, ayant le coup d’œil du typographe, il n’arrive pas à bien comprendre le mouvement de sa presse, le rôle de chacun de ses organes et le parti qu’on peut en tirer pour l’amélioration du tirage, il s’égarera dans ses recherches, il s’éloignera d’autant plus du but qu’il aura multil)lié ses tâtonnements, et il se retrouvera au point de départ après des essais inutiles, du temps perdu, et quelquefois des dérangements irréparables. Le conducteur imprimeur et mécanicien, au contraire, sachant bien où il veut et comment il peut arriver, non -seulement mettra dans toute sa valeur l’instrument qui lui sera confié, mais même, si cet instrument a des vices de construction , ou s’il s’est détérioré par l’usage, réussira à en obtenir des produits satisfaisants. Puen de plus fâcheux que de mettre dans des mains inhabiles, inexpérimentées ou inintelligentes, une machine dont elles ne sauraient faire un bon emploi , et à laquelle elles causeraient promptement un mal sans remède. Il est donc important que le conducteur ait fait à la presse manuelle l’école de la mise en train, et qu’il s’y soit initié à tous les secrets du tirage.

Divers points sont très-essentiels à oljserver. Nous avons déjà indiqué , en nous occupant de la presse

TIRAGE

manuelle , les soins à prendre relativement aux ustensiles et aux matériaux dont la mécanique fait également usage. Nous ne les reproduirons ici qu’autant qu’ils comportent des modifications; nous ajouterons seulement qu’ils sont d’autant plus nécessaires que le tirage à la machine est plus rapide et moins surveillé dans son détail.

Foulage. A la mécanique, de même qu’à la presse manuelle, le foulage doit être léger, mais non pas trop superficiel. Il faut que l’empreinte de la lettre, tout en étant fine, soit complète, sans être plongeante. Il faut aussi que l’encre pénètre dans le papier, au lieu de rester à sa surface, ce qui produirait du maculage au moindre frottement. Gela est surtout important avec le glaçage , qui , fermant les pores du papier et lui donnant le poli du marbre, rend le séchage très -lent. Un foulage trop sec fatigue promptement le caractère.

Pour qu’on obtienne un bon foulage, il ne faut pas que l’ensemble des étoffes excède comme épaisseur les cercles extérieurs des cylindres, qui portent sur les bandes de support.

Les rouleaux ont nécessairement une influence capitale sur le tirage. Le conducteur doit, d’accord avec le fondeur, s’en pourvoir d’avance, et, en raison de la température, les changer sous presse dès qu’ils donnent trop ou trop peu d’encre, qu’ils deviennent trop durs ou trop mous. Il doit y apporter tous les soins ({ue réclame leur entretien , soit qu’ils fonctionnent, soit qu’ils se reposent. Leur

exposition à l’air, à la chaleur ou à la fraîcheur, leur lavage, leur conservation, leur renouvellement en temps utile , sont des sujets de surveillance dont il ne lui est pas permis de se relâcher. Toute négligence de ce genre et tout préjudice qui en résulterait lui seraient imputables, et constitueraient contre lui un grief sérieux.

La touche française, qu’on peut augmenter à volonté suivant les ressources qu’offre le peigne, et avec addition de chargeurs , est supérieure à l’ancienne touche allemande.

Les encres sèchent plus ou moins rapidement, selon la quantité et la qualité du siccatif qui entre dans lé vernis qui a servi à les fabriquer. La rapidité du séchage offre des avantages pour les imprimeries qui font des travaux de ville et d’s^dministration qu’il faut livrer dans un court délai. Mais, si elle a des avantages, elle a aussi de grands inconvénients pour les travaux de luxe, en ce qu’elle sèche rapidement l’épiderme des rouleaux, et leur enlève leur amour. La table se couvre d’une couche d’encre que les distributeurs ne parviennent pas à diviser, ce qui produit une impression lourde et grasse : par suite, des pertes de temps à cause des rouleaux qu’il faut changer très-souvent.

En général, pour conserver de bons rouleaux dans une imprimerie où l’on travaille dix ou onze heures par jour, il faut à chaque fonte ajouter moitié matière neuve à la vieille matière. Chaque imprimerie doit avoir un local spécial pour y déposer les rouleaux : une cave ou un endroit qui soit frais en été et chaud en hiver, garanti en toute

TIRAGE

saison de l’air qui dessèche et durcit l’épiderme du rouleau.

Lorsque le rouleau est mou, on le lave avec de l’essence pour éviter l’eau, qui le ramollirait L

La trempe du papier est confiée à des hommes spéciaux, qui le font porter ensuite à chaque presse afin d’éviter les pertes de temps et les arrêts pendant le tirage. Le conducteur enlève le papier tiré et le range en piles. S’il s’agit d’un tirage de mécanique simple, il veillera à ce que les bords des piles soient à l’abri de la sécheresse, qui contrarierait la prise de feuille à la retiration; à ce que les feuilles soient bien placées, et à ce qu’elles ne puissent être mal retournées; à ce qu’elles soient bien pointées dans le cours du tirage. Il veillera également à ce que pendant la retiration le margeur change souvent les feuilles huilées sur lesquelles décalque l’impression du premier côté. Ces feuilles se collent légèrement à la gorge du cylindre.

Enfin il astreindra les ouvriers qui lui sont subordonnés à un travail attentif et régulier ^ ; il observera fréquemment fétat des rouleaux , la tenue du registre, la tension des cordons, les cales qui maintiennent la forme sur le marbre, l’état de la

1 II se fait aujourd’hui, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, des pâtes qui donnent de très -bons résultats, mais qui ont le tort d’être trop chères. Nous sommes persuadé que le rouleau, pas plus que la machine, n’a dit son dernier mot. Il existe donc à découvrir une matière à un prix modéré, et qui donne satisfaction aux imprimeurs.

2 Les margeurs et les receveurs doivent, sur les ordres du conducteur, nettoyer la machine pendant les mises en train.

forme quant aux espaces, cadrais et garnitures qui monteraient, aux lettres cassées ou enlevées à faire remplacer. Enfin il apportera à la machine et au tirage les soins de toute nature qu’ils exigent; c’est ainsi qu’il remplira les moments de repos et d’inaction.

Au nombre de ces soins si multipliés se place en première ligne le redressement de toutes les imperfections qui se manifestent dans le cours du tirage , telles que les variations de marge et les sauts de registre ; le doublage , qui porte habituellement sur les têtes de pages, sur les queues ou sur les bords, en un mot, sur les parties isolées et moins soutenues que le centre des pages et des formes; les plis que les feuilles contractent souvent dans le^r trajet, et qui sont occasionnés par des cordons trop relâchés ou trop tendus: enfin tous ces défauts qui peuvent naître de la marche inégale des machines, défauts que nous ne saurions énumérer, mais que nous signalons ici d’une manière générale.

Déplaceynents. — On appelle ainsi ces variations qui se manifestent dans la coïncidence du cylindre et du marbre. Très -souvent, lorsque la machine est neuve, ce défaut est occasionné par le dur qui existe dans telle ou telle pièce. Quand la machine est vieille, le défaut provient de l’usure des croissants ou du galet du pignon.

Lorsipi’on a mis sous presse, et que la machine est habillée et complètement organisée, on doit se rendre compte du déplacement qui pourrait exister. Pour cela on colle par-dessus l’éloffage une feuille

TIRAGE

bien mouillée, qu’on fixe solidement dans la gorge et sur la toile du cylindre ; puis on passe des feuilles blanches, jusqu’à ce que la machine soit bien lancée; alors le margeur laisse aller sans feuille trois ou quatre fois de suite. Il faut, pour qu’il n’y ait pas de déplacement, que les quatre empreintes qui ont été faites sur la feuille collée n’en présentent qu’une seule parfaitement nette. Cette condition est essentielle pour obtenir un bon tirage, surtout quand il s’agit de vignettes, où les découpages doivent porter continuellement avec la même régularité sur la gravure.

A la réception d’une machine il est essentiel de faire cette épreuve; car il serait impossible de tirer des travaux de luxe ou des gravures sur une machine qui aurait un déplacement sensible.

On parvient quelquefois à enlever le déplacement en plaçant des dents de rappel. La dent de rappel est une pièce en fer qui a la forme d’une dent d’engrenage très -courte; elle est fixée au moyen de rivets sur l’épaisseur du cylindre et près de la gorge. Cette pièce entre, à chaque tour, dans un cran pratiqué dans la bande de support du marbre, ce qui force les cylindres à se repérer avec le marbre.

On n’emploie ce moyen qu’à la dernière extrémité, à cause de la fatigue qu’éprouve la machine à se trouver ainsi bridée et contrainte dans ses mouvements.

Le papillotage est un des défauts les plus difficiles à vaincre sur toutes les machines. Il se produit parfois dans des conditions si bizarres, que les nieil- •

leurs ouvriers y perdent leur patience et leur temps. Voici les causes les plus ordinaires dont provient le papillotage :

l*" De ce que les supports des marbres ne soutiennent pas assez les cylindres. Dans ne cas il faut relever ces bandes, ou y mettre des sangles plus épaisses.

2® Lorsque les axes des cylindres ne sont pas maintenus assez solidement dans leurs coussinets; alors les cylindres tombent dans chaque blanc de la forme, et remontent lorsqu’ils rencontrent une gravure ou une page pleine. Cet inconvénient est trèsgrave; s’il existe à une machine, elle manquera inévitablement de frappe, et les noirs des gravures, qui exigent une forte pression, resteront toujoi^rs ternes et galeux, bien que la touche et la mise en train soient irréprochables.

3° Lorsqu’il y a disproportion entre la circonférence du cylindre et la longueur de la course parcourue par le marbre.

4® L’usure des bandes ou l’affaissement de leurs supports. On y remédie par des supports supplémentaires qu’on place à l’entrée en pression et à la sortie; on doit éviter d’en mettre dans tous les blancs. Il ne faut pas abuser de ce moyen, qui contrarie l’allure naturelle de la machine : une ou deux épaisseurs de forte maculaturé devront suffire dans tous les cas.

Les cordons viennent souvent en aide pour diminuer le papillotage. Le système dont nous avons déjà parlé l’empèche très-souvent, surtout s’il se produit au côté de deux.

TIRAGE

Le papillotage aux machines en blanc est moins sensible; il a les mêmes causes, et l’on y applique souvent les memes remèdes. Il peut provenir de ce que la machine est trop étoffée.

Plissage. — Nous voulons parler ici du plissage qui se produit quelquefois au milieu de la feuille , dans le ciel d’une gravure, ou sur les bords des .pages encadrées. Dans le premier cas, on peut être sûr que le bois où se montre le plissage n’est pas d’aplomb, ou bien le ciel est trop bas par rapport au premier plan. Pour obvier à ces inconvénients, il faut régulariser la hauteur des clichés, sauf à dégarnir ensuite sur la mise en train. La mauvaise disposition des pinces, une page blanche voisine d’une gravure , peuvent aussi occasionner du plissage. Quant au plissage des pages encadrées, on l’atténue au moyen d’une pression légère, d’un étoffage sec et d’un papier bien trempé. Dans les deux cas il est bon d’employer les cordons passant au côté de première et au côté de deux.

Le conducteur doit rechercher avec une attention réfléchie les causes de ces diverses imperfections et les combattre avec persévérance ; ces causes ont souvent peu de gravité, et offrent un remède facile. Il doit étudier le siège du mal , s’abstenir d’aucune résolution trop prompte s’il s’agit de toucher à la presse , et dans toutes circonstances procéder avec la plus grande réserve lorsqu’il est question d’apporter à l’économie de son mécanisme des modifications sur lesquelles plus tard il regretterait vainement de ne pouvoir revenir.

Page 1