POUR CETTE TROISIÈME ÉDITION
Depuis qu’a été publiée la seconde édition de cet ouvrage, portant la date de 1854, des progrès évidents se sont réalisés dans certaines parties de la typographie. Comme la plupart des industries, elle a fait d’énergiques efforts pour franchir ses limites. Ces efforts, vivement excités par les trois expositions universelles de>1855, de 1862 et de 1867, ont été couronnés de succès, et la typographie s’est placée à un rang élevé dans les annales de l’art industriel, ainsi que l’attestent les productions qu’elle a montrées et les récompenses qu’elle a obtenues.
AVANT-PROPOS
La gravure des caractères semble avoir reconnu qu’elle avait trop sacrifié à la fantaisie, même dans les genres sérieux, et qu’elle avait perdu de vue les bons modèles, au point que la physionomie de nos types n’accusait plus aucune nationalité. Une heureuse réaction tend à la ramener dans une voie plus sévère et à des formes sanctionnées par le goût. Espérons que la fonderie la secondera dans cette tendance, et que de leur concours naîtra un ensemble de travaux dont la bonne exécution est pour l’imprimerie une question d’honneur.
Nous n’avons pas à démontrer les améliorations survenues dans les tirages ; les chefsd’œuvre qui ont figuré dans les expositions que nous venons de rappeler ont laissé derrière eux les impressions les plus remarquables des époques antérieures. En même temps que des mécaniques très -perfectionnées et habilement conduites nous donnaient de si merveilleux résultats, tant pour les textes et pour les illustrations que pour les tirages polychromes, d’autres machines , construites pour des besoins d’une nature différente, accomplissaient des prodiges de célérité au profit de la prompte diffusion des journaux. En somme, l’imprimerie a conquis de nos jours une position également propre à satisfaire les impatiences
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de la presse quotidienne et les aspirations pins nobles des bibliophiles.
Associé pendant un demi -siècle an mouvement typographique, nous avons assisté à son développement progressif; nous en avons observé tons les détails ; nous en avons étudié et, lions pouvons dire, secondé la marche b Aussi avons-nous tenu compte dans cette nouvelle édition de toutes les innovations ingénieuses que nous avons vues apparaître, des habitudes nouvelles qui ont prévalu, des procédés qui ont pris racine, des modifications heureuses qui se sont introduites. Nous avons même mentionné spécialement certains essais infructueux, pensant qu’il n’était pas inutile, pour l’histoire de l’art et pour l’expérience de ceux qui l’exercent, de signaler ces tentatives que des hommes doués d’imagination , mais
1 L’auteur a passé dans l’exercice de l’imprimerie cinquante années de sa vie active. Voici quels sont ses états de service professionnel :
De 1818 à 1820, élève de MM. Firmin Didot;
De 1820 à 1824, seul prote de cette grande maison;
De 1824 à 1846, imprimeur à Paris, où il a eu pour successeur M. Claye, dont les presses sont devenues célèbres;
De 1846 à 1869, directeur des ateliers typographiques de la maison Marne, le plus vaste établissement d’imprimerie, de librairie et de reliure qui existe dans le monde entier, et qui a eu l’insigne lionneur d’obtenir des récompenses hors ligne dans nos expositions universelles.
L’auteur a été lui-même un des lauréats de celle de 1855.
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manquant de pratique, conçoivent et exécutent sans se préoccuper de la facilité, de la possibilité d’application.
Nous formons le vœu que cette édition, mise au niveau de la situation présente et à la portée de tous les typographes, puisse profiter à renseignement trop souvent incomplet de bon nombre d’entre eux, dont l’apprentissage négligé ou inachevé, dont l’instruction parfois mal dirigée , dont les travaux routiniers doivent chercher à s’éclairer par la théorie, et y puiser des notions propres à sauver l’art de la décadence et à les sauver eux-mêmes de la médiocrité, condition funeste à l’homme et surtout à l’ouvrier.
PREFACE
L’art dont l’invention est le plus beau titre de gloire du xv® siècle, et le fait le plus mémorable de l’histoire des connaissances humaines; le procédé ingénieux qui, vainqueur du temps et de l’espace, reproduit à l’infini les travaux de l’esprit et les inspirations du génie, et dont la noble destinée est de rendre désormais la vérité impérissable, la barbarie impossible, la science populaire : l’imprimerie, en un mot, a suivi l’impulsion donnée aux autres arts, pendant plus d’un demi -siècle d’industrieux efforts, par le progrès de la civilisation, dont elle a si activement servi la cause.
Illustrée en France par les Estienne, elle y a été portée de nos jours par les Didot à un haut degré de perfection. Comme artistes, ils
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ont placé leurs produits au-dessus des atteintes de la critique; comme lettrés, ils ont donné l’exemple d’une sévère correction des textes. Les caractères ont acquis sous leur burin cette harmonieuse régularité de proportions, cette ampleur et cette élégance de formes que le bon goût a adoptées, sinon comme un modèle irréprochable et définitif, du moins comme l’idée mère, d’un excellent type national. De nombreuses améliorations, introduites par eux dans les procédés de la fonderie et dans le mécanisme des presses , ont complété l’heureuse révolution qu’ils ont opérée dans la typographie. Animés par l’exemple de ces grands maîtres , quelques imprimeurs de l’école moderne ont porté très-haut le renom des presses françaises; grâce à leurs habiles efforts , l’art de Gutenberg paraît être dans notre patrie à l’abri d’une prochaine décadence.
Mais si nos célèbres artistes n’avaient coopéré à la gloire de leur pays en lui assurant sur ce point une prééminence incontestable ; si , par des sacrifices de tout genre antérieurs à leurs succès, ils ne nous avaient inspiré le sentiment exclusif de la reconnaissance, nous serions tenté de leur adresser un reproche, celui de n’avoir point dicté eux -mêmes les préceptes après avoir offert les modèles les plus parfaits.
PREFACE
Auraienl-ils dédaigné cette œuvre de patience? Quel que soit le motif do nos regrets, que nous devions ou non les accuser, la privation d’un semblable ouvrage, qui. eût été classique dans tous les pays où s’exerce leur noble profession , laissait une page à remplir dans les annales de l’industrie contemporaine b C’est cette page que, plus ou moins imparfaitement, nous avons essayé d’écrire, sans toutefois espérer de pouvoir suppléer dans la description de cet art ceux qui lui ont voué une longue succession de travaux heureux.
Les progrès récents de la typographie , qui aujourd’hui, tant par la perfection de son mécanisme que par celle de ses produits, semblerait être parvenue à sa période stationnaire, n’ont point encore été constatés. Les ouvrages écrits jusqu’à présent sur cette matière, incomplets pour la plupart dans le temps même où ils ont vu le jour, ne peuvent plus maintenant atteindre leur but que sur un petit nombre de points b Les nombreux changements successi-
1 Depuis que nous avons écrit ces lignes, M. Ambroise- Firniin Didot a publié, sous le titre d'Essai sur la typographie (extrait de V Encyclopédie moderne)^ une histoire très -complète de cet art, et riche de documents précieux et nouveaux. Mais la partie didactique y a été seulement esquissée, et sous ce rapport nos plaintes subsistent.
2 C’est faire un acte de stricte justice que d’excepter de cette
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vement introduits dans les procédés de Timprimerie, les améliorations apportées aux usages de la composition, la multiplication des instruments du tirage, enfin une somme d’innovations équivalente à une création nouvelle, exposent ceux qui se serviraient de ces ouvrages à y rencontrer moins de vérités que d’erreurs. La tâche que nous osons entreprendre a donc
proscription générale le Manuel publié en 1824 par un de nos plus habiles typographes, M. Brun, que recommandaient l’étude approfondie de son art et des aperçus ingénieux sur les procédés qui s’y rattachent. Cet ouvrage, remarquable à la fois par le choix des principes et par les exemples qu’il offrait dans son exécution, était un excellent guide pour tous ceux qui recherchent des enseignements pratiques sur les travaux de l’imprimerie. Malheureusement il a disparu de la circulation après sa première édition , rapidement épuisée. Aujourd’hui il est introuvable, et d’ailleurs, publié il y a un demi -siècle, il serait devenu défectueux et inapplicable dans plusieurs de ses parties.
Nous devons également citer avec éloge le Guide du compositeur, par M. Théotiste Lefèvre. Le savant auteur a montré, dans tous les développements qu’il a donnés à cette importante section de la typographie, l’accord d’une longue expérience et d’un jugement éclairé. Il a reçu, à l’occasion de l’exposition universelle de 1855, la juste récompense de son estimable spécialité. Nous regrettons vivement qu’il n’ait pas complété son œuvre en traitant des autres branches de notre art.
Il existe aussi un Manuel de typographie dans la collection Roret ; mais la forme que l’auteur lui a donnée exclut toute méthode; c’est celle d’un dictionnaire, où les matières sont classées suivant l’ordre alphabétique. Nous ne saurions donc le considérer que comme un livre à consulter, et non comme un ouvrage didactique.
PRÉFACE 11
pour objet de satisfaire aux besoins actuels de l’art.
Voici quel est le plan que nous avons suivi.
Nous avons présenté dans l’introduction un précis historique sur l’origine et les progrès de la typographie , sur l’époque de son importation dans les différents États du monde civilisé, sur l’extension plus ou moins prompte qu’elle y a acquise, sur les perfectionnements qu’elle y a reçus. Comme la naissance de cet art demeure enveloppée dans des ténèbres que n’ont pu dissiper entièrement les recherches de l’érudition , notre travail a dû se borner à donner le résumé des opinions qui nous ont offert à cet égard les probabilités les plus fondées. Après avoir examiné les monuments qui servent de date à cette invention, nous avons révélé l’immensité de l’intervalle qui sépare les essais et les tâtonnements du xv® siècle des chefs-d’œuvre si parfaits de l’imprimerie moderne. Nous avons terminé l’introduction par un tableau qui embrasse d’un rapide coup d’œil l’ensemble de la typographie; préliminaire indispensable de la description de ses opérations, laquelle fait l’objet de ce Traité.
Quoique le langage technique soit inévitable dans un ouvrage spécial, nous nous sommes écarté le moins possible du langage vulgaire.
PRÉFACE
Nous nous sommes constamment appliqué à définir les mots et à expliquer les faits, afin de nous mettre à la portée de quiconque est intéressé à acquérir les connaissances relatives à la fabrication des livres. Ainsi nous espérons être parvenu à nous rendre facilement intelligible aux libraires, aux éditeurs, aux auteurs, toutes personnes auxquelles nous désirons que ce livre puisse être de quelque utilité.
Si nos lecteurs étaient portés à nous reprocher d’avoir été minutieux dans certaines énumérations, dans certains développements, nous leur répondrions que, d’une part, nous avons omis tous les faits qui nous ont paru superflus ou vieillis, et de plus un nombre infini de points qui se résolvaient par la pratique la plus élémentaire, mais que, d’un autre côté, nous avons scrupuleusement consigné toutes les circonstances, même d’une importance subalterne, que nous avons jugées nécessaires au complément de nos explications; convaincu que dans un travail didactique la crainte d’être fastidieux doit céder au danger d’être obscur ou inexact.
Le but principal de ce livre est d’établir les bases sur lesquelles repose et semble devoir toujours reposer la pratique de la typographie. Quant aux procédés, ils sont essentiellement mobiles, et il n’est pas possible d’en donner
PREFACE
une description qui doive etre durable. L’imprimerie est sans nul doute destinée, comme toutes les industries, à des progrès, à des transformations qu’il ne nous est pas permis aujourd’hui d’apprécier. Mais, en la présentant dans sa situation actuelle, nous aurons accompli une tâche dont tout homme qui a vu de près les choses est moralement redevable envers ses successeurs. Quel que soit l’avenir de notre art, cette page d’histoire professionnelle, qui nous survivra, rappellera une époque où la typographie en général, et la typographie française en particulier, auront laissé sur leur passage une trace lumineuse.
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