JUSTIFICATION
On appelle justification la longueur adoptée invariablement pour toutes les lignes d’un livre. La justification est ordinairement déterminée par le format; en effet, il est conforme aux règles de l’art que la configuration de la page et la distribution des marges soient proportionnées à la dimension du papier plié. Toutefois il y a des cas auxquels ce
principe n’est pas applicable. Par exemple, lorsqu’on cherche à faire un volume avec une matière qui ne comporterait pas cette étendue si l’on suivait les proportions ordinaires à son format, ou quand on veut apporter une recherche particulière à l’impression d’un ouvrage, on se sert de la flcaiion du format immédiatement inférieur. Ainsi, pour faire un volume in-octavo qui porte de belles marges, on prend la justification d’un in-douze. Il s’ensuit que les mêmes pages qui tiendraient au nombre de vingt- quatre dans une feuille, se réduisent à seize, ce qui produit sur le nombre total de feuilles une différence d’un tiers. On prendrait de la même manière la justification de l’in-octavo pour l’in-quarto, celle de l’in-dix-huit pour l’indouze, etc.
Dans le cas contraire , c’est-à-dire quand on veut condenser le plus possible, pour la faire entrer dans un espace donné, une matière trop abondante, il faut opérer en sens inverse , et recourir à la justification du format immédiatement supérieur à celui qu’on a adopté.
Outre ce double moyen d’emprunter la justification d’un format inférieur ou supérieur, il existe pour chaque format plusieurs grandeurs de lignes, parce qu’on a prévu le fréquent besoin de faire entrer dans un nombre fixe de feuilles une quantité quelconque de copie, ou plusieurs autres circonstances qui exigent différentes modifications dans \di justification d’un format.
On doit avoir soin toutefois, quand nulle raison n’oblige à faire différemment, de proportionner la
COMPOSITION
juslificalion au caractère, c’cst-à-clirc de choisir une lougueur de lignes qui soit en rapport avec la force du caractère adopté. Par exemple, un défaut grave, et qui se présente souvent, soit par manque de goût, soit pour obéir à certaines convenances impérieuses, c’est l’alliance d’une petite justification avec un gros caractère. L’œil est choqué tout d’abord par ce contraste , dont il résulte tantôt des lignes trop serrées, tantôt d’autres, au contraire, trop lâches, et en outre une multiplicité de divisions inusitée et rendue inévitable par la petite quantité d’espaces à diminuer ou à augmenter.
Lorsque l’on commence l’impression d’un ouvrage de poésie dans lequel il doit se trouver de grands vers ( hexamètres en latin , alexandrins en français ) , on doit avoir soin de prendre une justification assez grande pour admettre facilement les longs vers qui se rencontrent dans le cours de ces ouvrages. On peut même prendre cette précaution sans pour cela allonger la page. En effet, la plupart des lignes restant toujours incomplètes, on n’a pas à craindre le mauvais effet d’une page qui serait carrée et lourde dans sa forme. On ne recourt toutefois à cet expédient que pour obvier à l’inconvénient de dépasser la justification, et de faire une sortie dans la garniture, ce qui pourrait arriver à chaque page. On doit donc, avant de commencer un ouvrage de ce genre, lorsque le caractère est déterminé, composer une des lignes les plus longues, et fixer \di justification d’après cette base, qui est d’environ quarante -quatre lettres.
Outre le cas mentionné ci-dessus, où l’on est
forcé de sortir de la justification naturelle d’un ouvrage, il s’en présente quelquefois d’autres où soit le goût, soit la nécessité, oblige à employer cette ressource extrême. Par exemple, pour ce qui regarde le goût en matière typographique, on a souvent à faire entrer dans un titre une ligne qui doit saillir parmi les autres; dans ce cas on peut agrandir des deux côtés, et pourtant le moins possible, la justification reçue. Les diverses circonstances où l’on agit ainsi par nécessité sont celles où il faut renfermer dans une seule ligne une opération de mathématiques, placer dans le milieu d’un texte ou dans le cours d’un ouvrage des tableaux qui demandent plus d’extension, etc. On doit user avec réserve de cette licence, qui entraîne le double inconvénient de faire modifier les garnitures et d’empiéter sur les marges ordinaires du papier; et l’on doit toujours se rappeler que l’unité de justification est un principe constant en typographie.
Les justifications sont généralement déterminées par des interlignes, lesquelles, étant fondues suivant une mesure donnée qui sert de règle commune, sont ordinairement d’une seule pièce pour les formats jusqu’à l’in-quarto, et quelquefois de deux pour les formats supérieurs.
Justifier une ligne, c’est la mettre de longueur avec les autres; cela se fait au moyen du composteur, qui sert de mesure pour toutes les lignes d’une même justification.
On justifie une ligne de prose en augmentant ou en diminuant les espaces, de manière à tomber juste à une fin de mot, ou à une bonne division, et
COMPOSITION
en ayant soin que cette répartition des espaces soit toujours régulière. La même difOculté n’existe pas pour les lignes de poésie; il suffit de mettre primitivement des espaces égales; ensuite, comme la ligne est rarement pleine, à quelque point de la justification qu’elle se termine on remplit l’excédant avec des espaces et des cadrats, suivant le besoin.
La ligne perdue ( voir ce mot, page 157 ) se justifie en plaçant au milieu de \a justi/îcation le texte (ju’elle contient, et en remplissant de cadrats les blancs latéraux.
Justifier le composteur, c’est le mettre sur \di justification requise par la composition qui est à faire.