‹ Traité de la vie éléganteChapitre 15 sur 15 · DÉPRAVÉ · texte numérisé non relu

DÉPRAVÉ

Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de l'aigle, à la physionomie de la démarche en chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animalium. J'étais descendu jusqu'aux grimaces de l'homme, je remontai vers la franchise de la nature.

Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement :

Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l'âme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère ; les mouvements gauches viennent des habitudes. La grâce a été définie par Montesquieu, qui, ne croyant parler que de l'adresse, a dit en riant : « C'est la bonne disposition des forces que l'on a. »

Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en ne dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur but. Ils ne sont jamais ni faux ni gauches, en exprimant

avec naïveté leur idée. Vous ne vous tromperez jamais en interprétant les gestes d'un chat : vous voyez s'il veut jouer, fuir ou sauter.

Donc, pour bien marcher, l'homme doit être droit sans roideur, s'étudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiblement ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tête, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il s'arrête. Ainsi marchait Louis XIV. Ces principes découlent des remarques faites sur ce grand type de la royauté par les écrivains qui, heureusement pour moi, n'ont vu en lui que son extérieur.

Dans la jeunesse, l'expression des gestes, de la voix, les efforts de la physionomie, l'accent sont inutiles. Alors vous n'êtes jamais aimables, spirituels, amusants incognito. Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mouvement ; vous n'appartenez au monde que par l'utilité dont vous êtes au monde. Jeunes, on nous voit ; vieux, il faut nous faire voir : cela est dur, mais cela est vrai.

Le mouvement doux est à la démarche ce que le simple est au vêtement. L'animal se meut

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toujours avec douceur à l'état normal. Aussi rien n'est-il plus ridicule que les grands gestes, les secousses, les voix hautes et flûtées. les révérences pressées. Vous regardez pendant un moment les cascades ; mais vous restez des heures entières au bord d'une profonde rivière ou devant un lac. Aussi un homme qui fait beaucoup de mouvements est-il comme un grand parleur : on le fuit. La mobilité extérieure ne sied à personne ; il n'y a que les mères qui puissent supporter l'agitation de leurs enfants.

Le mouvement humain est comme le style du corps : il faut le corriger beaucoup pour l'amener à être simple. Dans ses actions comme dans ses idées, l'homme va toujours du composé au simple. La bonne éducation consiste à laisser aux enfants leur naturel, et à les empêcher d'imiter l'exagération des grandes personnes.

Il y a dans les mouvements une harmonie dont les lois sont précises et invariables. En racontant une histoire, si vous élevez la voix subitement, n'est-ce pas un coup d'archet qui affecte désagréablement les auditeurs ? Si vous faites un geste brusque, vous les inquiétez. En fait de maintien, comme en littérature, le secret du beau est dans les transitions.

Méditez ces principes, appliquez-les, vous plairez. Pourquoi ? Personne ne le sait. En

toute chose, le beau se sent et ne se définit pas.

Une belle démarche, des manières douces, un parler gracieux, séduisent toujours et donnent à un homme médiocre d'immenses avantages sur un homme supérieur. Le bonheur est un grand sot, peut-être ! Le talent comporte en toute chose d'excessifs mouvements qui déplaisent, et un prodigieux abus d'intelligence qui détermine une vie d'exception. L'abus soit du corps, soit de la tête, éternelles plaies des sociétés, cause ces originalités physiques, ces déviations, dont nous allons nous moquant sans cesse. La paresse du Turc, assis sur le Bosphore et fumant sa pipe, est sans doute une grande sagesse. Fontenelle, ce beau génie de la vitalité, qui devina les petits dosages du mouvement, l'homœopathie de la démarche, était essentiellement Asiatique.

— Pour être heureux, a-t-il dit, il faut tenir peu d'espace, et peu changer de place.

Donc, la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de l'espèce humaine,

Rousseau l'a dit, Gœthe l'a dramatisé dans Faust, Byron l'a poétisé dans Manfred. Avant eux, l 'Esprit-Saint s'est prophétiquement écrié

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sur ceux qui vont sans cesse : « Qu*ils soient comme des roues ! »

Je vous ai promis un véritable non-sens au fond de cette théorie, j'y arrive.

Depuis un temps immémorial, trois faits ont été parfaitement constatés, et les conséquences qui résultent de leur rapprochement ont été principalement pressenties par Van Helmont, et avant lui par Paracelse, qu'on a traité de charlatan. Encore cent ans, et Paracelse deviendra peut-être un grand homme !

La grandeur, l'agilité, la concrétion, la portée de la pensée humaine, le génie, en un mot, est incompatible :

Avec le mouvement digestif,

Avec le mouvement corporel.

Avec le mouvement vocal ;

Ce que prouvent en résultat les grands mangeurs, les danseurs et les bavards ; ce que prouvent en principe le silence ordonné par Pythagore, l'immobilité presque constante des plus illustres géomètres, des extatiques, des penseurs, et la sobriété nécessaire aux hommes d'énergie intellectuelle.

Le génie d'Alexandre s'est historiquement noyé dans la débauche. Le citoyen qui vint annoncer la victoire de Marathon a laissé sa vie sur la place publique. Le laconisme constant

de ceux qui méditent ne saurait être contesté.

Cela dit, écoutez une autre thèse.

J'ouvre les livres où sont consignés les grands travaux anatomiques, les preuves de la patience médicale, les titres de gloire de l'école de Paris. Je commence par les rois.

Il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l'habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbons ; de là, disent les observateurs, l'abâtardissement des races. Le défaut de mouvement, ou la viciation du mouvement, entraîne des lésions qui procèdent par irradiation. Or, de même que toute paralysie vient du cerveau, toute atrophie de mouvement y aboutit peut-être. Les grands rois ont tous essentiellement été hommes de mouvement. Jules César, Charlemagne, saint Louis, Henri IV, Napoléon, en sont des preuves éclatantes.

Les magistrats, obligés de passer leur vie à siéger, se reconnaissent à je ne sais quoi de gêné, à un mouvement d'épaules, à des diagnostics dont je vous fais grâce, parce qu'ils n'ont rien de pittoresque, et, partant, seraient ennuyeux ; si vous voulez savoir pourquoi, observez-les ! Le genre magistrat est, socialement parlant, celui où l'esprit devient le plus promptement

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obtus. N'est-ce pas la zone humaine où l'éducation devrait porter ses meilleurs fruits ? Or, depuis cinq cents ans, elle n'a pas donné deux grands hommes. Montesquieu, le président de Brosses, n'appartiennent à l'ordre judiciaire que nominativement : l'un siégeait peu, l'autre est un homme purement spirituel. L'Hôpital et d'Aguesseau étaient des hommes supérieurs, et non des hommes de génie. Parmi les intelligences, celles du magistrat et du bureaucrate, deux natures d'hommes privées d'action, deviennent machines avant toutes les autres. En descendant plus dans l'ordre social, vous trouvez es portiers, les gens de sacristie, et les ouvriers assis comme le sont les tailleurs, croupissant tous dans un état voisin de l'imbécillité, par privation du mouvement. Le genre de vie que mènent les magistrats, et les habitudes que prend leur pensée, démontrent l'excellence de nos principes.

Les recherches des médecins qui se sont occupés de la folie, de l'imbécillité, prouvent que la pensée humaine^ expression la plus haute des forces de l'homme, s'abolit complètement par l'abus du sommeil, qui est un repos.

Des observations sagaces établissent également que l'inactivité amène des lésions dans l'organisme moral. Ce sont des faits généraux

d'un ordre vulgaire. L'inertie des facultés physiques entraîne, relativement au cerveau, les conséquences du sommeil trop prolongé. Vous allez même m'accuser de dire des lieux communs. Tout organe périt soit par l'abus, soit par défaut d'emploi. Chacun sait cela.

Si l'intelligence, expression si vive de l'âme que bien des gens la confondent avec l'âme, si le vis humana ne peut pas être à la fois dans la tête, dans les poumons, dans le cœur, dans le ventre, dans les jambes ;

Si la prédominance du mouvement dans une portion quelconque de notre machine exclut le mouvement des autres ;

Si la pensée, ce je ne sais quoi humain, si fluide, si expansible, si contractile, dont Gall a numéroté les réservoirs, dont Lavater a savamment accusé les affluents, continuant ainsi Van Helmont, Boërhaave, Bordeu et Paracelse, qui, avant eux, avaient dit : Il y a trois circulations en l'homme (très in homine fluxus ) : les humeurs, le sang et la substance nerveuse, que Cardan nommait notre sève ; si donc la pensée affectionne un tuyau de notre machine au détriment des autres, et y afflue si visiblement, qu'en suivant le cours de la vie vulgaire vous la trouvez dans les jambes chez l'enfant ; puis, pendant l'adolescence, vous la voyez s'élever et gagner le

cœur ; de vingt-cinq à quarante ans, monter dans la tête de Thomme, et, plus tard, tomber dans le ventre ;

Eh bien, si le défaut de mouvement affaiblit la force intellectuelle, si tout repos la tue, pourquoi l'homme qui veut de l'énergie va-t-il la demander au repos, au silence et à la solitude? Si Jésus lui-même, l'Homme-Dieu, s'est retiré pendant quarante jours dans le désert pour y puiser du courage, afin de supporter sa passion, pourquoi la race royale, le magistrat, le chef de bureau, le portier, deviennent-ils stupides ? Comment la bêtise du danseur, du gastronome et du bavard a-t-elle pour cause le mouvement, qui donnerait de l'esprit au tailleur, et qui aurait sauvé les Carlovingiens de leur abâtardissement ? Comment concilier deux thèses inconciliables ?

N'y a-t-il pas lieu de réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure ? Ne pourrait-on pas rechercher avec ardeur les lois précises qui régissent, et notre appareil intellectuel, et notre appareil moteur, afin de connaître le point précis auquel le mouvement est bienfaisant, et celui où il est fatal ?

Discours de bourgeois, de niais, qui croit avoir tout dit quand il a cité Est modus in rébus, Pourriez-vous me trouver un grand résultat

humain obtenu sans un mouvement excessif, matériel ou moral ? Parmi les grands hommes, Charlemagne et Voltaire sont deux immenses exceptions. Eux seuls ont vécu longtemps en conduisant leur siècle. En creusant toutes les choses humaines, vous y trouverez TefiFroyable antagonisme de deux forces qui produit la vie, mais qui ne laisse à la science qu'une négation pour toute formule. Rien sera la perpétuelle épigraphe de nos tentatives scientifiques.

Voici bien du chemin fait ; nous en sommes encore comme le fou dans sa loge, examinant l'ouverture ou la fermeture de la porte : la vie ou la mort, à mon sens. Salomon et Rabelais sont deux admirables génies. L'un a dit : Omnia vanitas (tout est creux) ! Il a pris trois cents femmes, et n'en a pas eu d'enfant. L'autre a fait le tour de toutes les institutiors sociales, et il nous a mis pour conclusion, en présence d'une bouteille, en nous disant : « Bois et ris ! » il n'a pas dit : « Marche ! )>

Celui qui a dit : « Le premier pas que fait l'homme dans la vie est aussi le premier vers la tombe, )) obtient de moi l'admiration profonde que j'accorde à cette délicieuse ganache que Henry Monnier a peinte, disant cette grande vérité : « Otez l'homme de la société, vous l'isolez. » Octobre 1833.

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