‹ Traité de la vie éléganteChapitre 14 sur 15 · IS · texte numérisé non relu

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l82 THÉORIE

Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice, tous les ridicules de la société, parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. J'y renonce.

Sur deux cent cinquante- quatre personnes et demie (car je compte un monsieur sans jambes pour une fraction) dont j'analysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels.

Je revins chez moi désespéré.

— La civilisation corrompt tout ! elle adultère tout, même le mouvement ! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages }

Au moment où je me disais ces tristes et amères paroles, j'étais à ma fenêtre, regardant l'arc de triomphe de l'Étoile, que les grands ministres à petites idées qui se sont succédé, depuis M.Montalivet le père jusqu'à M. Montalivet le fils, n'ont encore su comment couronner, tandis qu'il serait si simple d'y placer l'aigle de Napoléon, magnifique symbole de l'Empire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître. Certain de ne jamais voir faire cette sublime économie, j'abaissai les yeux sur mon modeste jardin, comme un homme qui perd une espérance. Sterne a, le premier, observé ce

mouvement funèbre chez les hommes obHgés d'ensevelir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes, démarche pleine d'audace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie d'un jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chèvre et le chat s'arrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le nombre des chrétiens qui sont bêtes.

Vous me croyez sorti de la Théorie de la Démarche. Laissez-moi faire.

Ces trois animaux étaient si gracieux, qu'il faudrait pour les peindre tout le talent dont Charles Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son lézard, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, tramant à son trou les pièces d'or qu'il prend pour des tranches de carottes séchées. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de cette chèvre, la finesse alerte du chat, la délicatesse des contours que le chien imprimait à sa tête et à son corps. Il n'y a pas d'animal qui n'intéresse plus qu'un homme quand on l'examine un peu philosophiquement. Chez lui,

rien n'est faux ! Alors je fis un retour sur moimême ; et les observations relatives à la démarche que j'entassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : l'homme qui pense est un animal

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